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Ai^
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REVUE
DES
DEUX MONDES
XXXIII* ANNÉE. — SECONDE PÉRIODE
: UT. — i« MAI 1863.
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PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYK
t . , ' >
HUE SAIXT-BBNOIT, 7
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REVUE
DES
DEUX MONDES
XXXIII* ANNÉE. — SECONDE PÉRIODE
TOME QUARANTE-CINQUIÈME
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
lUK SlIRT-BXnOIT, 20
1863
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M-^" LA QUINTINIE
• IMQUlftMB PABTIB (1).
La trêve était bien près d'expîrer lorsque M. Lemontier arrivait
à k\x. Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le
faire parUr pour Cheneville, une terre qu*il possédait dans la vallée
du Rhône, au-dessous de Lyon ; là, le jeune homme recevrait en
quelques heures les communications nécessaires. C'était Tépoque
où, tous les ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où
Emile avait été élevé et qu'il aimait beaucoup.
M. Lemontier sentait que la présence d'Emile ne pouvait qu'aug-
menter l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de
Tabbé. D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée
an dehors, il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisi-
nage de l'objet de cette lutte. Emile souffrit beaucoup de s'éloigner .
du théâtre des événemens et de se sentir réduit à l'inaction; mais il
comprit la sagesse de son père : il remit son sort entre ses mains et
partit, cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Emile avait
une grande force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses
dernières lettres. Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Gran-
disson on eût appelé un jeune homme accompli ; mais il était naïf,
généreux, enthousiaste, et d'un caractère assez solide pour porter *
la spontanéité de ses élans. S'il avait les jalousies de l'amour, il sa-
vait les renfermer dans les limites de la justice. S'il avait les fer-
feurs du néophyte philosophe, il n'y mêlait pas le sot orgueil de la
(1) Voyei u Retfue do l** et 15 mm, l*' et 15 aYril.
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6 BETOE DES DEUX MONDES^
dispute, et son père le calmait sans peine, car son père était pour
lui le type de la raison et de la bonté.
M'"'' Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Yalmare eût.
désiré les suivre ; mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. Le-
montier, et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait
chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il
ne se vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, msds
que M. Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le
jmettant à l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur
la même rive du lac où est situé le château de Turdy, et à une
courte distance. M. Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer
tout le temps nécessaire et à ne s'en laisser chasser par personne,
conformément au désb: de Lucie et du grand-père.
Pendant que le siège se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux mou--
vemens de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait à
Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours,
et il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il atten-
dait avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de
volonté qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Ono-
rio, le capucin romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa
manière l'&me de Moreali et bien d'autres.
Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracl dans la
lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à M"* La Quintî-
nie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli , il saura aussi bien
que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de l'abbé,
quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et frois-
sées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, ressource
puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; quels
dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de persua-
sion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin
quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un
des derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné,
une vie austère, une parole saisi3sante, mélange d'inspiration et
d'égarement, le cynisme enthousiaste de la démission humaine.
Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le
refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. H
eût fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie
spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais édairée d*en
haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du
progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir.
Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et
dans son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette
réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier
asile. U était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir
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MADEHOISEUE LA QUUrrmiE. 7
débordé et entraîné : cette réaction, on eût pu la paralyser en fai*
sant entrer ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais
Féglise ne veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Ho-
reali avait en lui la haine des hommes libres et des écrits nouveaux,
cette robe de Nessus du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa
vie, et qui meurt torturé, consumé, sans avoir pu vaincre.
Horeali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même,
était venu en Savoie avec de grandes illusions. 11 avait cru triom-
pher aisément des velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il
comptsdt fonder un couvent d'hommes en même temps qu'elle fonde*
rait un couvent de femmes, et qu'il voulait donner au père Onorio la
direction du premier, se réservant pour lui-même tacitement celle
du second. Il était riche, et le saint-siége l'avait autorisé à fonder
son établissement religieux dans ce pays de Savoie, qui pouvait un
jour ou l'autre être envahi par l'esprit gallican en se trouvant an-
nexé à la France. Pour traiter de l'achat d'unepropriété convenable
sans trop donner l'éveil à l'esprit d'opposition que le prêtre sup-
pose toujours déloyal, Moreali s'était fait autoriser à prendre l'ha-
bit séculier. On pensait peut-être aussi que les fidèles de Savoie
étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les autres, et que tout
vendeur exploiterait la circonstance.
Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé
prit tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet;
U en avait donc une autre. Il Tavsdt dite à Emile, et il n'avait pas
menti. Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté
d'action, car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale
venant entraver ses projets. Ne la connait-on pas maintenant, cette
raison? Il savait que le général La Quintinie lui avait voué de mor-
tels ressentimens, et U se disait que M. de Turdy, malgré son grand
âge, n'avait peut-être pas, comme M"* de Turdy, oublié son nom. H
fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantemerit de la pa-
role ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait peut-
être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait
pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.
Et pourtant U avait failli échouer. Sa première rencontre avec le
général chez M"*" de Turdy avait été orageuse. Il avait audacieuse-
ment provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et accepter
par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par ses soins.
C'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait d'exquises et
diastes séductions dont il connaissait la puissance. Se fiant donc à
lai-même de plus en plus, il avait prié la tante de le faire dtner
avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu que le
général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le général
avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il ne Ta-
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8 BBYUE DES DEUX MONDES.
vait pas vu depuis plus de vingt ans , et même il l'avait rarement
vu, bien que Horeali eût été Farbilre secret de ses destinées con-
jugales.
Vers onze heures du soir, M"' de Turdy étant rentrée dans ses
appartemens et le général prolongeant la veillée avec Taimable et
pieux séculier qui Favait convenablement sondé et assoupli depuis
quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de
Û»» La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette
douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du
général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme
comme un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot
par vanité, pour marcher de pair au sortir du sermon et de la con-
férence avec certains officiers supérieurs de vieille roche et pour
recevoir les cajoleries des évoques et de leur suite, il avait tout à
coup découvert que la mort de sa femme avait été, non celle d'une
victime, mais celle d'une sainte, et il s'était fait à ses propres yeux
un mérite de ce qui avait été si longtemps un sujet d'humiliation et
un remords. Moreali le trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé
Fervet se révéla.
Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier bat-
tement de cœur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le géné-
ral furieux et menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non
moins ému, lui offi-it sa poitrine en lui disant qu'il mourrait avec
joie pour avoir travaillé sincèrement à sauver Tâme de M"" La Quin-
tinie. Le général pleura, s'humilia et demanda à l'abbé de le con-
fesser et de l'absoudre, ce qui fut fait en l'oratoire du comte dé
Luiges, à Chambéry, lelendemain matin. L'abbé Fervet n'avait ja-
mais cessé de confesser les hommes.
Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à
mettre à la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un
homme de mérite et de science à opposer à ce qu'il appelait l'er-
gotage philosophique d'Emile, appartint corps et âme à son ancien
persécuteur, à son ancien ennemi, à l'homme dont l'influence spiri-
tuelle avait failli empêcher son mariage et soulevé depuis, dans son
cœur incertain et troublé, des tempêtes d'indignation et de jalousie.
Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il
était appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali
avait commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable
aux desseins de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la
réalisation de ce projet en voyant la résistance de Lucie à un projet
analogue; mais il espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fas-
cinateur du saint agiraient sur elle.
Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali
pour donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se pré-
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 0
aenta à la porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cui-
sines. Le général était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux
charités de Lucie et prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait
de ses étroites convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce
qu'il fallait donner au religieux mendiant. Lucie était dans la biblio-
thèque avec M. Lemontier, arrivé depuis peu d'instans. On était en
train de servir là le souper du grand-père, qui était assez bien pour
sortir de sa chambre, mais encore trop faible pour descendre au
salon.
Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son
aumône, Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué,
qu'il avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une
botte de paille dans un coin du vieux château ou des écuries.
— Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout
œ qu'il voudra, répondit Lucie. — Et elle se remit à parler d* Emile
avec M. Lemontier.
Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine in-
telligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son
esprit. C'était un de ces persévérans chercheurs de lumière que le
vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais
qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle
plus profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il
n'avait pas l'orgueil de l'apostolat et ne* se croyait pas un révéls^
teur. Nulle intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus
simple. Sa parole était douce, claire, sans ornemens inutiles. 11
écoutait plus qu'il ne démontrait. Son esprit était toujours occupé
de comprendra afin de juger sans passion et de conclure sans par-
tialité. Et sous cette tranquillité d'âme il y avait de la vraie force,
on indomptable courage, des trésors de bonté, une patience inal-
térable.
Bien qu'Emile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie
ne le trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Emile l'a-
vait avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait
prédit qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sen-
tadt aussi à l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu.
Déjà elle l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une
joie expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une
ou deux heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.
Le général, avec qui Lucie avait dlnë, ne paraissait pas. M. Le-
montier lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer.
Le général fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il atten-
drait le nouvel hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes
les notions que devaient lui fournir Lucie et son grand-père, des-
cendit au salon et y trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était
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10 BEYUE DES DEUX MONDES.
pas le moment de causer d'affaires : Taffectation du général à ne pas
congédier ce vieillard silencieux et fatigué prouva de reste à M. Le^
montier qu'on reculait pour ce jour-là devant les explications.
Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se
trouvait subitement lié avec le général? Un passant? un pèlerin re-
cevant rhospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemon-
tier, qui l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général
avec M. La Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni
un intrigant, mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme
était très vieux ou très usé par les austérités. Sa figure commune
et terne avait tout à coup de grands éclairs sans cause apparente.
L'œil éteint tenait assoupies des flammes qui s'échappaient comme
des décharges de lumière électrique. Le front très élevé, serré aux
tempes, contrastait dans sa nudité avec le front court et large du
général.
Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vête-
mens diOéraient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et
d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus
mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien que
le général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte,
il avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en
souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulné-
rable qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous.
M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi
dire, comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les
lignes osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front
seul avait poussé en hauteur, et par là ce n'était plus Socrate, mais
quelque chose de plus et de moins, un Indien , un stylite. Le père
d'Emile sentit que l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en
bon italien bien rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits
du pauvre moine, qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé
en statue.
Il raconta naûvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati,
qu'il avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied.
De tout cela nul étonnement, nul souci. Du changement de pays
et de climats aucune préoccupation. Mulle remarque sur son che- .
min. Il avait marché dans ses pensées ^ disait-il; il n'avait rien vu.
— C'est très beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand
les pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu?
— A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je deman-
dais à Dieu de m'expliquer.
— Par exemple?
— D'abord pourquoi l'on tient à aller vite , comme si l'on croyait
avancer en changeant de place!
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MADEMOISELLE LA QUIIHINIE. 11
— Dieu VOUS a-t-il répondu ?
— Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que la mort de^
meurant partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencon-
trer.
— Et que lui demandiez-vous encore?
— Si les anges voyagent.
— Et Dieu...
— Dieu m'a dit qu'ils allaient plus viteique la vapeur«
— Aussi vite que la pensée?
— Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâcel
— Très bien ! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc
devancé et réduit à l'impuissance?
— Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois.
— Avez-vous questionné Dieu là-dessus?
— Non; il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à
vivre!
L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cer-
veau de ce moine comme un produit curieux du travail ascétique,
le morne répondant par sentences obscures et malignes comme
celles d'un sphinx.
C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à
saisir im mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à
l'homme mbverst'f cette audace tranquille d'interroger un saint. Son
ëtonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes,
le capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui
marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de
B}inpatbie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la
main en échangeant avec lui le souhait de felicmima nolle. Puis il
revint sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne
l'avait pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce
que H. La Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été
complètement perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et
profita du quiproquo pour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du
général, qui le suivait la bouche béante, U demanda à son tour au
capucin s'il connaissait la signora Lucia.
— Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hos-
pitalilé. On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la
remercier. On m'a dit qu'elle savait très bien ma langue, elle aussi.
— Nous y voilà, pensa M. Lemontier. Il promit au moine qu'il la
verrait le lendemain matin, — car vous ne comptez point partir
demain? ajouta-t-il.
— Non, s'il est vrad que vous ayez besoin de moi îci^ répondit le
père Onorio complètement dupe de son erreur de personnes. Je vnis
où Ton m'appelle, comme je sors d'où Ton me chasse. On m'a dit
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12 EETUE DBS DEUX MONDES»
qu'un père me réclamait , c'est vous? et qu'un grand-père voulait
jne battre, où est-U? Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra,
mon pauvre corps est à lui et ne vaut pas la peine qu'il le protège.
Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et
doux.
Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa
réserve en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de
prendre congé de lui jusqu'au lendemain.
— Vous retournez à Aix? dit le général sèchement.
— Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à pas-
ser quelques jours chez lui.
— Ahl monsieur votre fils...
— Est allé m'altendre chez moi.
— Alors... nous causerons...
— Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en re-
prenant le chemin de la bibliothèque, où Lucie l'attendait.
. — Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était
si pressé de parler, et il semble que ce moine lui en ait ôté l'enviel
Pourquoi donc, sac à laine! ai-je oublié tant que cela l'italien, que
Je croyais savoir? — Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de
poche à Tusage des commençans.
M. Lemontier conseilla à Lucie de voh' et d'écouter le moine, de
le laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la pré-
setnce de cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire.
Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande
de rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût
mieux valu ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge
de recevoir tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entre-
tenir les craintes et Tirritation du grand-père, l'amener à sourire de
cette vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de
lui. Du moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux,
nous sommes tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les
crises sans les trop éviter. Donnez de la gatté et un peu de malice
prudente au grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et
sûr de vous désormais, il retrouvera des forées dans ce petit exer-
cice de sa vitalité.
M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy
était sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au ra-
chat de la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses
habitudes.
Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon,
toute la famille présente. Là Lucie refusa d'entendre aucune exhor-
tation secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi long-
temps qu'il lui plairait de parler sans que ni elle» ni M. Lemontier,
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M&DEKOffilLU; Là QTnNTimX. iS
m 8cm|;nnd-père se permissentun mot d'interraption. Gela nefair
aiât pas le compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas
ses coudées franches; mais Onorio fit bien, voir qu'il ne s'embarras-»
sait de rien et qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était
Fantithëse du jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours;' il
en avait la foi, la vigueur et la science tbéologique. Seulement cet
homme du passé transporté au xix* siècle, n'ayant plus sa raison
d*être, chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui-
même sans rien ébranler de solide au dehors.
Q parla avec une grande abondance de cœur pourtant, car il avait
personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à ^;al,
tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité co-
mique. Il aimait ce Dieu de sa façon à* l'exclusion abaolue et complète
de tout être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, ré-
pétant ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les
traduisant mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique
parfois et parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il dit des
choses admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et pué-
ril. Le vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la
moindre attention. Le général admirait de confiance, devinant au
geste et à l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique.
M. Lemontier était attentif, et quand il y avait à louer, il laissait
échi^per un mot d'approbation qui étonnait grandement le général.
Lude étût grave et triste; elle sentait profondément le néant de
cette doctrine de mort dont un représentant sincère et courageux
lui disait le dernier mot. Elle avait traversé avec dégoût les trans-
actions de mauvaise foi de la propagande, elle entendait , mainte-
nant la parole d'orthodoxie, lé de profundh de l'humanité, la né-
gation de la vie divine. On ne déserte pas sans un reste de frayeur
-et de regret l'autel refroidi dont on a longtemps couvé la flamme
et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier. Quand le capucin eut
fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit simplement :
. — Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai
Dîeut
Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin,
exténué de fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général
crut triompher; il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le
jardin.
— Eh bieni lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que
TOUS venez d'entendre?
— Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier.
' — Gomment? quoi? il a parlé sur le suicide?
H. Lemonti^ résuma clairement le discours du capucin et en fit
toucher du doigt toutes les conséquences au général. — La plus
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lA BEYUE DES DEUX MONDES.
grave, ajouta-t-U, serait que M"* La Quintmie eût été pe;-suadée
sans retour» car elle se fersdt religieuse dès demain. Est-ce votre
iatention qu'il en soit ainsi, général?
-^ Non pas, sac à laine! jamais I*.. Biais croyez-vous réellement
que ce moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire
desvœux?
— U nous Ta conseillé à tous, et à vous tout le premier.
— A moi ! à moi I Moi, me faire capucin 7. . .
— Au nom de la logique certes.
— Mais vous vous moquez?
— Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous fai-
sons sur la terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit
propre et commode eét un péché, le dîner sain et copieux que vous
prendrez tantôt est un péché. Votre santé, votre activité, votre au-
torité, votre prière, votre croyance, votre affection paternelle, votrt
jOlle dle-méme, tout est péché en vous et autour de vous.
— Eh bieni alors... que veut-il donc que je devienne?
— Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien!
— Tenez, monsieur Lemontier, reprit le général en arpentant les
allées à grands pas, je sais qu'il y a des exagérés ;... il y en a par-
tout!. •• Vous êtes un libéral... Vous savez bien qu'il y a des jaco-
bins?... On m'avait vanté ce moine comme très éloquent...
— U l'est.
— Il parait, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas goûté
pour ça, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer.;.
— Je doute que M. de Turdy y consente. Cette éloquence Ta
diverti...
— Oui, c'est un athée, luit il a ri tout le temps! Il ne faut pas
que la religion prête à rire !
— Vous eussiez ri de même... si vos oreilles eussent été plus ha-
bituées à l'accent campanien du prédicateur.
— Ah 1 il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela
que je perds un peu de ce qu'il dit! Ah çàl il a donc été... gro-
tesque?
— Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et à dessein. Cette verve
italienne soutenait son raisonnement. Il raillait les incrédules, les
ambitieux, les chrétiens tièdes, tous ceux qui prétendent faire leur
salut sans renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la fa-
mille. U les contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les fou-
dres du Dieu de Job, il les pulvérisait et les foulait aux pieds. U ap-
pelait le diable à son aide, et Dieu commandait à Satan de torturer
dans l'éternité ces âmes froides ou perverses. Il y avait du Dante et
du Michel-Ange parfois dans sa vision de l'enfer. C'était fort beau,
je vous assure, et j'aurai du plaisir à Fentendre encore.
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• MADEMOISELLE LU QUINTINtE. 15
— Ça ne vous fait donc rien, à vous? vous ne croyez à rien?
— Je crob en Dieu, général; mais, pas plus que vous, je né crois
aa diable.
Le général ne répondit pas. Il pensait à sa femme que la peur de
Tenfer avait tuée. Il se demandait à lui-même s'il y croyait. -^
L'image d'un démon armé d'une fourche se présenta devant lui; il
cmt voir un Kabyle et chercha à son côté désisuîné son bon sabrt
pour taillader ce gringalet. Puis il sourit, et dit à M. Lemontier : -^
Non, je ne crois pas au diable ; c'est un époùvantaU pour les caponsi
Puis, un peu mortifié de cette concession où M. Lemontier l'avait
entraîné, il reprit avec humeur :' — Hais tout cela est en dehors de
nos affaires, monsieur Lemontier, et nous en avons de sérieuses à
régler.
— Je le sais, général, et je suis venu ici pour m'entendre avec
Vods.
— Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, sac à laine! vous
ne me déplaisez pas : vous me paraissez un homme bien élevé et de
bon sens, Emile est un gentil garçon;... mais c'est un exalté, et nous
ne pourrons jamais nous entendre. Yoilà^ j'ai dit.
— Laissez-moi dire à mon tour.
— Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien... Je ne
vous ai pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parlé de vous,
vous êtes aussi entêté que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs
que je ne ferai fléchir mes croyances.
— Nous ne fléchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos en-
firnd complètement libres.
— ^ Vous n'empêcherez pas ma fille de pratiquer?
— Je m'y engage de la part d'Emile.
— Ah I voilà quelque chose de gagné! vous êtes plus sage que
lui, je le disais bien I mais...
— Mais quoi, général?
— Vous la détournerez de ses devoirs; vous y travaillez déjà,
vous êtes ici pour ça. Hein? vous voyez! on ne m'en fait pas ac-
crmre, à moi!
— Permettez, général, reprit M. Lemontier avec fermeté : si je
devais travailler à modifier les idées de M"« La Quintihie, je m'en
attribueras le droit, n'en doutez pas, et ce droit-là, Émîle ne pour-
rait jamais l'aliéner non plus pour son compte; niais nous n'agi-
rions pas à la manière des catholiques; nous laisserions à Lucie
liberté absolue d'écouter, de lire, d'examiner toutes les ihstructions
et toutes les exhortations contraires aux nôtres. D'où viennent les
erreurs iiivétérées selon nous? Des croyances sans examen possible,
sans discussion permise. Que les prêtres parlent et qu'ils noùâ lais*
aent parler, nous ne demandons pas autre chose.
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19 BEYUB DES DEUX HORDES. ^
— Gq>9ndant>..^ Emile lui a déjà persuadé de renvoyer d'ici sob-
directeur de conscience, un homme excellent, dévoué^... qui Vautor
rise à se marier, pourvu que le mariage soit chrétien et convenable,
. ^— Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseillé ik M^'* La ,
Quîntinie, et que M, l'abbé Fervet...
— Vous savez son nom ?
— Oui, général, je sais beaucoup de choses qui le concernent, ti:
la preuve que, tout en travaillant à combattre son influence^ je m:
désire pas Tempêcher de travailler contre la mienne, c'est que j'aî
déjà demandé à H. de Tux'dy de lever la sentence de bannissemeiil,:
et à M"' Lucie de faire bon accueil à votre protégé.
. —Est-ce vrai?... allonsl c'est agir en galant homme, il n'y a paft.
à direl Je vais conseiller au capucin de déguerpir et ialre prier.
Tabhé de reparaître.
-r Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave»^
prenez garde!... M. l'abbé Fervet comptait beaucoup sur lui, et .
M*'* La Quintinie a peu^-être le désir de l'entendre encwe.
Le général s'oublia. — Au diable le capucin! s'écria<*t-îL G'eot'
un vieux fou qui a'aura pas compris les instructions de Fabbé, ou
qui aura voulu faire à sa tête!... Mais comment savez*vous de qudle
part il venait ici?
-^ Le bon père me l'a dit lui-même.
— ' Allons, c'est un âne! grommela le gteéral entre ses dents.
Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter
la lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quel-
ques louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement M
jeta sur la table en disant : — Je ne suis pas de ceux qui vendent ;
la parole de Dieu. J'ai besoin de cinq sous pour ma journée, on me
les a donnés, et je vous remercie. . '
n prit la lettre, son bâton, sa besace, et partit pour Aix, où^Mo-
reali lui avsdt annoncé qu'il le retrouverait.
Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas
cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré
le soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et Thu^
milité qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son
cœur. Il avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de cha-
rité; mais s'il n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement,
il Tétait encore trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il re-
culait devant l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été
chassé. — Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvre
motifigrwre! lui dit-il. — Il l'appelait ainsi pour le railla- de son-
reste d'attache au monde. — Tu as encore besoin de lutter^ pour
ne pas bouder et regimberl Tu ne travailles point, tu te laisses vivre \
au gré du diable I J'ai été comme toi; mais je prenais les bons
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MADBirOlSfeLLB U QUINTINIE* 17
moyens, je me mortifiais, je portais le cilice... Toi, tu as toujours
la peau fine et les mains blanches. Tu attends les tentation^, au
risque d*y céder, et quand elles viennent, elles te trouvent désarmer
Je te le dis : tant que tu n'auras pas détruit sans retour la sensibi-^
Uté du corps et de l'esprit, tu souffriras sans profit et sans honneur.
Selon le père Onorio, Fétat de perfection, celui qui a été préconisé
par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable ortho-,
dèflde^ le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être
ai{>abte ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose
de Dieu. H vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire
crier, tant on est endurci contre toute souffrance humaine, phy-
gique ou morale. 11 peut aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une
trop grande compensation et une trop vive jouissance : on se ré-
signe, on se passe de foi, on devient stupide, tant que dure l'épreuve;
■Uttft^ pour svbir sans péril cette épreuve décisive, il faut avoir m
bien détruit en soi le goût et la faculté de pécher que Satan ne puisse.
rien contre vous. C'est la victoire de saint Antoine, c'est un nouveau
degré de sainteté.
Aîn ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme
BOUS la réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à
rebours est le leur!
Horeali avait adopté cette doctrine, il se débattait au seuil de la
pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop d'intel*
ligenoe pour se plier jusqu'à terre.
— Ne me demande pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il.
Devant le vieillard, devant le philosophe, soit : j'essaierai; mais elle!
jeae le puis, c'est aller contre la loi de Dieul
*— Monêignarey reprit le moine, il n'y a rien à faire avec toi. La
diair et le sang te tiennent. Je m'en retourne à Frascati.
— Non, dit Moreali, j'obéirai, je traverserai ce lac,. .. sitôt qu'elle
iD*aura écrit elle-même !
— Ab! comme ta l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec
raoœnt ironique d'un profond mépris. Allons, cède-moi ton ora-
toire, je vais me prosterner là, et je t'avertis que j'y resterai doaze
heures, douce jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en
ncrifiee, je ne me relèverai que quand tu m'auras dit : — J'y ai été!
Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que
MMeali cachait dans une petite chambre pour faire ses dévotions,
quel que fût son domicile.
Le bruit de ces vieux os qui résonnaient et semblaient craquer
sur le carreau fit tressaillir Mareali. 11 releva le moine. — J'y vais,
dii-il« j'y vais sur l'heure ! Prie pour moi, mais ne m'attends pas;
f y reslern peut-être, mais je ts jure que j'y vais.
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iS BEVOB DES DBUX MONDES.
M. Lemontier s'était entendu de nouveau avec Lucie et son grand*
père. Il leur avait annoncé Moreali, il les avait décidés à le voir^ à
l'entendre, à lui laisser la prédication libre. Cette liberté était là
légitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-même
de répondre à Moreali et de tenir tête au général. Le vieux Turdy
comprit tout et surmonta s^ répugnances. Moreali avait désiré un
entretien particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin
de le déjouer, si c'était un but perfide. M. Lemontier n'avait pas
oublié la remarque sur laquelle Henri Yalmare avait appelé son at-*
tention. Moreali était*il influencé par des sentimens personnels in-
compatibles avec la gravité de son âge et les prescriptions de son
état?
Henri venait d'arriver à Turdy, où on le retenait à dîner presque
tous les jours, quand Moreali se présenta. M. Lemontier engagea
Henri à tout observer avec le plus grand calme, surtout dans les
momens où lui-même, accaparé par le général ou distrait par quel-
que autre soin, serait forcé de perdre de vue la contenance dé
l'abbé. Il lui recommanda encore, si ses soupçons se confirmaient,
de n'en faire part qu'à lui seul et de n'en rien écrire à Emile.
Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manobr
et envoya deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pus-
sent lui reprocher d'être entré sur la seule invitation du général.
Lucie prit le bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Mo-
reali. — Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle, soyez le
bienvenu. Mon grand- père regrette d'avoir méconnu vos inten-
tions; mais voici un nouvel ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et per-
suadé. Je suis aussi heureuse d'avoir à vous faire rentrer ici que
j'ai eu de chagrin à vous en faire sortir.
Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la pa-
role : il sentit qu'il le haïssait; Emile ne lui avait pas inspiré d'a-
version. Il se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et
comme dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dî-
ner; on l'invita à rester, et eii attendant le dernier coup de cloche
il se promena au fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que
celui-ci avait énormément faibli en son absence. Le général se plai-
gnait du capucin, il rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Le-
montier, à la bonhomie sans rancune du grand- père, à la discré-
tion d'Emile, qui était parti afin de ne blesser personne, à la docilité
de Lucie, qui ne se refusait à aucune tentative de conciliation, à
Henri Valmare, qui avait été initié malgré lui à des dissentimens
fâcheux, mais qui était un caractère sûr, un garçon disicret. Bref, le
pauvre général eût bien voulu être content de tout le monde et né
pas pousser plus loin sa résistance. N'était-ce pas assez d'avoir 6b^
tenu que Lucie, en épousant Emile, fût libre de pratiquer?
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HADBICOI0SIXB LA QUINTINIE. iO
— Vous êtes facQement dupe^ monsieur le général! répondit Mo*
reali. Cela ne doit point étonner de la part d'un caractère chevale-
resque comme le vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont
appris à connaître les ruses de l'incrédule et les transactions des
mauvaises conaciences. Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa
Ibtnre beUe^lle^ c'est parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette
fiberté entre les mains de M. Emile.
— Si je le croyais? fit le général déjà empourpré de colère; mais
sa^K)6ez-vous à ce petit Énrile tant d'ascendant sur elle? Elle ne
Taime pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle Taimât. Elle ne tient point
à lui! Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-
Ut, gui prétend l'obtenir de moi malgré eUe et malgré vous. E31e est
flattée de la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient
en grande estime pour ses talens. Elle est instruite, c'est une
liseuse, elle aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquié-
ter et à me taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle
m'en veut de la scène de Tautre soir. Tai été un peu emporté, je
m*en accuse et m'en confesse; mais vous entendez bien que je ne
peux pas lui en demander pardon. Un père est un père, il ne peut
pas plus avoir de torts envers ses enfans qu'un chef envers ses in-
férieurs.
— C'est ma conviction! reprît vivement Moreali, C'est la loi de
Dieu qui prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a
en vain restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'auto-
rité paternelle : elle subsiste en son entier dans la conscience du
yrai chrétien. H'^' La Quintinie invoquera sans doute contre vous
ces lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire
d'impunité aux enfans rebelles...
— Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despo-
tisme; je la tuerais plutôt !
* — Ne parlons pas de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons
hous faire obéir sans éclat et sans violence. H"' La Quintinie est aux
prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui-
même.
— Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses pro-
pres opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est
la révolution !
— Eh bien! elle est chez vous, la révolution! reprit Moreali. Bile
ronge votre famille au cœur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Le-
montier est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la
dévorera jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle
aime ou non le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance;
elle se sépare de vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'é-
glise. Tenez, monsieur le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi;
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.20 BfiTUE DB8 DEUX MONDES*.
je suis dédaigné, méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour
M"' Lucie? Ah ! qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a mé-
connu déjà la voix du sang! C'est à vous de voir si vous voulez
tomber dans ce discrédit devant Dieu et devant les hommes, d'avoir
' courbé la tête sous le vent révolutionnaire et d'avoir fait alliance
intime avec les ennemis de la religion et de la société.
Moreali avait touché juste. Le qu'en dira-^^n conservateur et
'dévot était bien plus sensible au général que le fait. Quand Moreali
le vit ranimé, il le calma. Ils se parlèrent à voix basse, discutant
un plan de conduite. Quand le dtner les appela, ils étaient d'accord
sur tous les points.
Le dîner fut un peu égayé par l'esprit d'Henri Yalmare et la sé-
rénité maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des
airs de triomphe. Il observait Tenjouement refrogné du général et
lisait dans son attitude grosse d'orages l'effet de sa conférence avec
Moreali. Quant à ce dernier, il s'observait si bien qu'il fut impossible
de surprendre un regard de lui dirigé vers Lucie, l'ombre d'une
émotion quelconque au son de sa voix ou au frôlement de sa robe*
Après le dîner, on marcha un peu, puis on rentra au salon. Henri
resta dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une
explication entre le général et sa fille en présence de l'abbé. Il la
provoqua bénignement, disant qu'il aurait lui-même voix au cha-
pitre et rien de plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que
celles de l'abbé pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-
fille, et qu'il ne voulait plus, lui, s'opposer à* ce qu'elles fussent
^ écoutées dans tout leur développement. Il ajouta que si ces raisons
persuadaient Lucie, il retirerait son opposition. 11 allait exiger que
son gendre assurât la même autorité à la décision de Lucie lorsque
Moreali se leva.
— Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore
et dont je lui suis reconnaissant; mais en dehors de l'autorité pa-
ternelle je ne reconnais ici aucune autorité directe. La mienne est
tellement nulle que je me récuse. Je ne me suis présenté ici que
pour demander humblement pardon à M. de Turdy de lui avoir
déplu. Ce pardon m'est généreusement accordé, je n'ai plus qu'à
me retirer sans vouloir courir le risque de lui déplaire encore.
— Vous ne me déplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puis-
que c'est moi qui vous provoque à parler. Si vous vous y refusiez,
je croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous réservez
d'influencer secrètement le général sans vous compromettre auprès
de moi.
— Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort
sur un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au
caractère du général, ni cet honneur à mon mince mérite.
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JCADBMOISELLB LA QUINTINIE. 21
H. Lemontier ratra fort à propos, le vieux Turdy allait perdre
patience. ÉvideiDOient Horeali voulait brouiller les cartes. M. Le-
montier sut apaiser tout le mondé, mais il ne put engager l'abbé k
exprimer son opinion. Lucie fut indignée de cette démission perfide.
•^ Vous ne réussirez pas, dit-elle à M. Lemontier, à faire parler un
oracle qui ne croit plus en lui-même. M. Moreali sent que sa cause
n'est pas bonne, puisqu'il l'abandonne.
L'dBil du prêtre s'enflamma de colère, mais sa voix fut calme et
don ton obséquieux et railleur. — 11 n'y a pas ici, dit-il, de cause
qui me soit personnelle. Il n'y a que celle du devoir qui est la sou-
mission filiale. Que je déserte ou non cette cause par mon silence,
vous ne la gagnerez jamais devant Dieu, mademoiselle La Quintinie,
et comme vous savez cela aussi bien que moi* il est de toute inuti*
•lité que je vous le rappelle.
Lucie provoquée fut sévère. Ce n'était peut-être pas ce que la
prudence eût conseillé; mais M. Lemontier ne lui avait pas recom-
mandé la dissimulation. 11 voulait au contraire qu'on forçât l'ennemi
à la franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement. — Monsieur
l'abbé» dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer pour le
mariage, je me prononçais pour le cloître, mon père s'y opposerait :
que me c<mseilleriez-vous?
— D'obéir à votre père» répondit l'abbé avec précipitation et
conune se mentant résolument à lui-même.
— Mais vous m'aideriez pourtant à vaincre sa résistance?
— le me jetterais à ses genoux pour qu'il vous laissât chercher
n'importe dans quel état les voies du salut; mais il est* des routes
qui ne conduisent les âmes qu'à leur perte, et vous n'attendez pas
de. moi que je supplie votre père de vous les ouvrir.
Le vieux Turdy allait répliquer. — Entendons-nous bien, dit avec
douceur M. Lemontier. H. l'abbé ne regarde pas le mariage en lui-
même comme une voie de perdition : il estime mieux la voie du
renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il proscrit, c'est le mariage
avec un hérétique, et mon fils est un hérétique à ses yeux.
— N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abbé.
. — Non, monsieur, il n'y a aucune gloire à protester contre une
loi qui condanme l'esprit d'examen. C'est un devoir très simple
pour ceux qui croient que Dieu veut être compris librement, afin
d'être librement aimé.
— Je ne me laisserai entraîner à aucune controverse, dit l'abbé.
Je suis venu iQÎ avec le ferme dessein de ne blesser aucune opipibn
et de ne blâmer aucune personne. Vous me permettrez de garder
jBes convictions, puisque je refuse d'attaquer les vôtres.
— Ce n'est point là votre mission, reprit Lucie; vous devez cher-
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22 BEVUE DES DEUX MONDES.
cher à persuader et ne pas tant ménager des amours-propres dont
nous faisons tous si bon marché devant vous.
— Le fait est, ajouta M. de Tiirdy, que le capucin d'hier renten7
dait mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'être raillé
pu jeté par les fenêtres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de
charogne et de fumier, il ne m'a point fâché, et il a emporté mon
estime, tant la bonne foi est une belle chose I
L'abbé sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau
pour se retirer.
— Encore un mot, monsieur l'abbé, dit le général, qui recom-
mençait à s'effrayer de rester seul; ne décriez-vous pas un entre-
tien particulier avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien
portant pour s'y prêter, et qu'il ne refuse plus...
— Je sais que M. de Turdy a cette extrême bonté pour moi, ré-
pondit Moreali avec rhumilité hautaine dont il ne s'était pas départi
un seul instant; mais cet entretien serait sans objet à présent. Il
m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouvé par
ma réserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas
livrer bataille contre les opinions qui prévalent ici.
Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se dérobait-
Il espéra un instant que cette défection rendrait le général plus trai-
table. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leçon, il se monta pour
en finir plus vite, et signifia à Lucie que sa décision était inébran-
lable. Lucie s'anima et déclara encore de son côté que, si elle n'é-
pousait point Emile, elle ne se marierait jamais.
— €'e8t comme il te plaira, répondit le général irrité. Tu atten-
dras ma mort, et, comme j'ai Tintention de ne pas finir de si tôt, tu
auras le temps de faire tes réflexions. Je regrette que tout cela se
dise devant vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en
suis pas moins votre serviteur; mais je ne peux pas céder. Vous vous
consulterez pour voir si vous pouvez céder vous-même. C'est l'uni-
que solution possible.
Il se retira, et Lucie, héroïque et tendre avec son grand-père,
l'embrassa en souriant. — Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle;
ceci est le paroxysme de T énergie de mon père. Vous savez bien
qu'après les grandes explosions, les grandes lassitudes le prennent.
Encore quelques jours de patience, et il cédera.
Mais quand elle eut reconduit le vieillard à sa chambre, elle revint
à M. Lemontier, et, se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes.
— Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-eile. Si l'abbé est
parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus.
— Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la
partie, moil
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lUDEMOISBULE ÏA QUOCTINIE. 23
Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie»
et Vabbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'ob-
stacle, U s'était réservé d'agir seul.
Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était
parti dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue :
a Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon
poste, où le devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre
cœur sans mon aveu, je cède, mais sous une condition expresse :
M- Lemontier quittera le château de Turdy, et vous entrerez aux
carmélites. Vous y passerez un mois dans une claustration absolue.
Si, après ce temps écoulé, à l'abri des mauvais conseils et des fu*
nestes influences, vous persistez dans votre choi^, je vous donne
ma ^ole de n'y plus apporter d'obstacles.
« A.-g; La QuiNTiifiB. »
Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide»
sans pouvour se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se dé-
battit contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son
père était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en
remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se repro-
cha son doute et courut trouver M. Lemontier.
— Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle , mais
je la trouve atroce pour mon grand-père et pour Emile; mon père
n'eût point imaginé cela. Ah ! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur!
le voilà qui aime & faire souffrir!
— Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'estr-ce que c'est
que cette claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de
franchir la grille?
— Non, aucun sans exception.
— Mais le jour où vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali...
— Il était dans le chœur extérieur, séparé du nôtre par une grille
et un voile.
— Hais au confessionnal?
— Un mur sépare la pénitente du prêtre. D'ailleurs je ne me suia
jamais confessée à l'abbé Fervet, et je ne me confesserai plus à au-
cun prêtre.
— Jamais?
— Jamais! cela ferait souflfrir Emile; mais pourquoi me faites-
vous ces questions-là? Que craignez-vous pour moi?
— Je ne sais, répondit M. Lemontier, qui répugnait à soupçonner
l'abbé, et qui ne voulait pas éclairer Lucie sur certains dangers dont
eUe n'avait certes jamais conçu la pensée; nous voici aux prises
avec deux honmies bien différons l'un de l'autre, mais fanatique»
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2& BEVUE DES DEUX MONDES.
tous deux : Tabbé qui regarde la souffrance comme un moyen de
salut, le capucin qui dirait avec une parfaite douceur : Tuez4a, si
elle est en état de grâce ! Us ont peut-être des complices de leur
folie et des ministres dévoués de leurs audaces. Je me demandais
si» à rinsu de votre père, ils ne pourraient pas vous enlever et woœ
faire transférer dans un autre couvent qui serait pour vous une vé-
ritable prison où votre père lui-même aurait de la peine à vous dé««
couvrir. Je m'exagérais sans doute le danger. On n'enlève ainsi que
les personnes qui s'y prêtent par leur faiblesse et leur crédulités
Pourtant... je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. On peut voua
obséder, vous irriter au point de vous rendre malade,. .. et les ma^
lades sont sans défense.
— Oui! répondit Lucie : ma mère!... *
— N'acceptez donc pas les conditions du général, reprit M.«Ije-
montier; proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous réfléchirons en*^
semble aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impie
tience d'une solution trop prompte.
— Ah ! mon ami, répondit Lucie; je vous remercie de ce conseil.
Que deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous
l'aurais laissé avec confiance,... ou bien à Emile I Hais on exige que
vous partiez, et certes on ne veut pas qu'Emile revienne. Emile ce-
pendant ne me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quel-
ques semaines de prison quand le consentement de mon père est à
ce prix?
— Emile pensera, commç moi, qu'en fait de couvent il faut se
rappeler ces vers de La Fontaine :
Je Tois fort bien comme on y entre,
Et ne vois point comme on en sort.
Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir
et de pénétrer M. Fervet.
M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père
Onorio. Ce dernier fut pour lui une providence. Incapable de men-
tir et de louvoyer, il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait
se tenir sur la réserve, et il déclai*a qu'à la place du général (il était
maintenant désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit
sa fille au couvent de force, que là il l'aurait confiée aux carmé-*
lites et soumise chez elles à un régime analogue à celui de la pri-
son cellulaire, que l'on aurait bien vu alors si l'on n'avait pas les
moyens d'éluder et de braver les lois révolutionnaires qui prétendent
protéger et délivrer les filles majeures. Pour lui, il se souciait fort
peu de ces lois païennes et socialistes; il était prêt à prendre toute
la responsabilité de la révolte, de tous les prétendus crimes et dé-^
lits que les tribunaux se flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait
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MADEMOISELLE LA QUINTIME. 26
pas. On pouvait l'envoyer en prison, au bagne, à l'échafaud, il irait
en riant; et si cela ne sei-vait à rien, si, après avoir gagné du temps
et tenté de réduire le corps et Fesprit de la pénitente par des ri-
gueuis salutaires, on n* avait pas fait sortir d*elle le démon qui l'ob-
sédait; si euGn la force publique la réintégrait à son domicile, alors
00 s'en laverait les mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et
pobr être agréable à Dieu.
U fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait
le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pou-
▼ah Tempôcber de la iaire. Habitué à tonner du haut de la chaire
et à voir son auditoire de paysans romains frissonner sous les fou-
dres de son éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût
donner des armes contre lui, ou que Ton osât s'en servir.
M. Uemontter sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui
comptait lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantisse-
iDent de l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à
peine d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied
du mur autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un
austère régime de piété attendait M"* La Quintinie aux carmélites;
nais il se défendit d'avoir tendu aucun piège. Le général n'avait-il
pas annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claus-
tiBtion absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas;
il n'avait jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contraire^
ment au gré du général. U l'avait fixée à trois mois, et il se flattait
qu'au bout de ce temps M^'"" La Quintinie serait complètement reve-
nue au sentiment de ses devoirs.
— Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le gé-
néral a-t-il deux paroles? la sienne et la vôtre? U n'a demandé
qu'un mois, un seul, entendez-vous?
-^ Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.
— Non pas! l'écriture du général est fort lisible, reprit M. Le-
montier en tirant la lettre de sa poche.
La lettre ne présentait pas d'ambiguïté. Au moment d'écrire le
chiOre convenu sans doute avec l'abbé, le courage avait manqué au
géoénJ, l'amour paternel avait parlé plus haut que le prêtre, peut-
6tre aussi la crsdnte que Lucie, épuisée par une lutte trop longue,
ne reprit en désespoir de cause l'envie de se faire religieuse.
Cette défection de M. La Quintinie mortifia l'abbé, qui se mordit
les lèvres. Le capucin haussa les épaules avec mépris et demanda
qu'on lui traduisît la lettre. Quand il vit que le général y donnait
sa parole d'honneur de céder au bout d'un temps déterminé, il
fut indigné et demanda à l'abbé si cela était convenu avec lui.
L'abbé avoua qu'il avait fait cette transaction avec les scrupules du
général.
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^6 REYUE DES DEUX MONDES
— Momignorel lui dit Onorio en lui lançant un regard terrible,
il y a des faibles» des impuissans et des tiëdes jusque sur.les mar?-
<hes de l'autel I
Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-être à son
bon ami, le petit dieu de sa feiçon, une inspiration meilleure pour
empêcher ce mariage, qu'il considérait comme un ^and scandale
religieux et comme un triomphe à arracher aux hérétiques.
M. Lemontier tenait enfin l'abbé tête à tête, et il tenait aussi le
fond de sa pensée ; mais il fallait saisir la véritable cause de ses
desseins, fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive pu ran-
•cune de prêtre envers Lucie. Un autre soupçon encore avait tra-
versé son esprit; mais il ne voulut pas s'y arrêter, craignant de
•céder à une interprétation préconçue de la conduite de l'abbé, et de
perdre de vue l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appelé la
rectitude de son examen. Il profita de l'espèce de confusion où les
paroles du capucin avaient jeté Horeali pour lui parler au contraire
avec ménagement et douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour
seconder les vues du père Onorio et satisfaire sa propre conscience,
«t qu'il serait bien temps de songer aux malheurs qui pouvaient
frapper M. de Turdy et Lucie dans cette lutte impitoyable. Il essaya
d'émouvoir son cœur et d'y trouver ce qu'il contenait encore de sen-
timens humains, de quelque nature qu'Us fussent,
L'abbé fut impénétrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puis-
sance d'initiative du c^acin, il avait au besoin la réserve souve-
raine et opiniâtre du prêtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il
plaignit en termes doucereux et glacés les chagrins auxquels s'ex-
posait Lucie. Il prétendit avoir fait son possible pour concilier les
devoirs de son ministère avec les exigences de la situation. Il conr
seillait à Lucie de se remettre avec confiance aux mains des saintes
filles du Garmel, et même de s'exposer avec courage aux ennuis
d'une retraite austère. Si elle est véritablement attachée à votre
fils, ajouta-t-il, qu'elle le lui prouve en subissant cette épreuve si
courte, et si elle croit encore en Dieu, comme elle le prétend,
qu'elle prouve à Dieu son désir de s'éclairer en s'enfermant seule i
seule avec lui dans le sanctuaire.
— Je ne lui donnerai point ce conseil, répondit M. Lemontier.
J'ai assez étudié sur pièces l'histoire des couvens pour savoir que
s'ils peuvent abriter des mysticismes sincères. Us peuvent cacher
des fanatismes atroces. Lucie est d'une forte santé, d'un caractère
bien trempé et d'un jugement parfaitement lucide; mais j'ignore
jusqu'où peuvent aller les forces d'une femme aux prises avec l'iso-
lement, les menaces et les persécutions. Si son père est assez im-
prévoyant pour l'y exposer, je sens qu'U est de mon devoir de la
préserver, moi, et je m'oppose au nom de mon fils et au mien à ce
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qu'elle accepte le cruel défi qu*^on lui jette. Je ne veux pas croire,
monsieur, ajouta M. Lemoutier, qu'un homme de votre science et
de votre mérita ait, comme l'ont cru quelques personnes, troublé
!a raison de M^* La Quintinîé par la peur des supplices étemels;
mais si, contrairement à vos conseils et à vos intentions, cette mal-
heureuse personne était morte dans l'égarement du désespoir, un
tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne semblez
vouloir Pétre à l'égard de sa fille.
La figure de l'aJbbé eut une légère contraction de souffrance ou
de dédain; mais U n'accepta en aucune façon le reproche.
— Est-il possible, monsieur, répondît-il, qu'on ait osé vous en-
tretenir à Turdy de cette vieÛle histoire? S'il y avait là quelqa0
chose de vrai, le général m'eût-il accordé sa confiance et son affec*-
tion? Sachez donc la vérité. M*^ La Quintinie... Mais j'ai été son
confesseur, et vous pourriez croire que je vous raconte ce que tout
le monde ne sait pas. Je dois me taire et laisser au ^mps et aux cir-
constances le soin de vous désabuser.
M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette
réticence de l'abbé, et il lui sembla que celui-ci cherchait à lire
dans ses yeux s'il savait quelque chose de partîculiei^ sur la vie et la
mort de M"^ La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une atten-
tion déclarée. Il vît un nuage envahir ce front de marbre, et tout à
coup, prenant le parti de l'attaque à tout hasard : — Prenez garde,
monsieur l'abbé, lui dit-il d'un ton froid et ferme, prenez biea
garde/...
— A quoi, monsieur? s'écria le prêtre, perdant soudainement
tout empire sur lui-même. De quelle diffamation, de quelle calom*^
nie me menace-t-on à Turdy? Quel libelle préparez-vous contre
l'église et contre moi?
— Si vous vous emportez sdnsî, réporidît M. Lemontier en sou-
riant, nous ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'espé-
rais qu'au lieu de nous invectiver, nous nous quitterions emportant
Vestime l'un de l'autre. Vous me refusez la vôtre , et me traitez
de libelliste? rien que cela, monsieur l'abbé î... Je ne sab pas ré-
pondre, moi, à de telles accusations; je n'ai pas encore assez étudié
le vocabulaire terrifiant du père Onorio !
— Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abbé pâle et tremblant, en
me jetant ce défi au visage : Prenez garde?
— irétait-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie?
Prenez garde à sa raison, à sa santé, à sa vie? Rappelez-vous que
sa mère avait l'esprit faible, et que...
— Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!
— Yous m'avez donné l'exemple, monsieur l'abbé l Permettez-
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28 REYUE DBS DEUX MONDES. '
moi d'en rester là et de remettre toute autre explication à un mo^
ment où vous vous sentirez plus bienveillant à mon égard.
L'abbé, resté seul, se sentit baigné d'une sueur froide. — Suis-je
perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le
moment d*agir à tout prix est-il arrivé?
n se demanda s'il consulterait le père Onorio , et il répondit :
Non! Il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait... S'il me
blâme... Ah! quand j'aurai arraché ce fer de ma poitrine, je serai
tout à Dieu et ne reculerai devant aucune pénitence.
M. Lemontier trouva Henri à Turdy. On tint conseil. Lucie écrivît
à son père pour lui dire qu'elle se soumettrait à de plus longues
épreuves, pourvu qu'elle n'eût point à quitter son grand-père, qui
n'était plus d'âge à se passer de ses soins. Elle ne parla pas de
M. Lemontier, qui se réserva d'écrire lui-même au général dès qu'il
pourrait lui fournir quelque preuve palpable des véritables inten-
tions de l'abbé. On écrivit aussi à Emile de se rendre à la résidence
militaire du général, de s'y faire voir, et de se tenir prêt à commu-
niquer avec lui, si besoin était.
Après le dtner, le médecin ayant recommandé à M. de Turdy de
faire un peu de promenade en voiture aux heures tiëdes de la jour-
née, Lucie et M. Lemontier l'emmenèrent du côté de La Motte et
au-delà, dans les gorges pittoresques qui conduisent aux riches
plateaux herbus de Ronjoux, ombragés de châtaigniers séculaires.
Henri, ayant à donner beaucoup de détails et d'instructions à Emile,
resta à écrire dans la bibliothèque.
Quand la nuit le gagna, il se disposait à allumer les bougies ;
mais il crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait
aux appartemens de Lucie et de son grand-père, voisins l'un de
l'autre et communiquant ensemble à l'intérieur. Cette galerie était
parquetée, le plancher craquait faiblement sous des pieds discrets.
La lenteur et la précaution de cette marche dans l'obscurité trahis-
saient je ne sais quelle méfiance qui étonna Henri.
Il se tint immobile, jeta son cigare dans la cheminée, et attendit
dans le grand fauteuil, dont le dossier dépassait sa tète. Il crut un
instant à la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit douce-
ment derrière lui la porte de la bibliothèque et s'arrêta au seuil,
quelqu'un que Henri ne put voir, mais dont la respiration précipitée
trahissait l'émotion. Dne voix, qu'il reconnut pour celle de Misie,
dit tout bas : Personne I On se retira, et on marcha plus vite et plus
franchement vers l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'étaient
plus ceux d'une seule personne. Henri les laissa s'éloigner un peu
et sortit dans la galerie, qui était dans une obscurité complète. H
s'y .tint aux écoutes. La voix de Misie disait, sans beaucoup de pré-
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MADEHOISELLB Lk QUINTINIE. 29
caolîoQS,:. — Entrez ici. Oui, c'est son boudoir. EUe est sortie. Ik
sont tous dehors.
Heari' se rappela être sorti en effet du jardin pour voir monter la
famille eu voiture. U avait fait quelques pas sur le chemin. On avait
peat-étre cru qu'il s'en allait à pied au Bourget, comme cela lui ar-.
rivait souvent. U était rentré au manoir sans rencontrer aucun do-
mestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas là.
liais qui donc introduisaitr-elle ainsi secrètement dans Tapparte^
ment de sa maîtresse? Henri était trop porté à tout redouter de la
p^rt de Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant
de aoa ministère, pouvait entrs^er cette pauvre femme à une tra-
hisiOD.
Surprendre les gens sur le fait était bien facile; mais Henri n'eût
rkD su 4Ûnsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla écouter
jusqu'à la porte de Lucie. U y avait plusieurs pièces, et on ne s'è*
tait pas arrêté dans la première. 11 n'entendit rien. 11 essaya de se
glisôar dans l'appartement de M. de Turdy : Misie, peut-être dans
la prévision de quelque surprise, en avait retiré la clé. Henri resta
pris d'une heure dans cette angoisse, souvent prêt à perdre pa-
tieace, mais toujours retenu par l'espérance de pénétrer le mystère.
Eafin il entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appar-
tement de Lucie^ où. elle était restée selon toute apparence, et qui
disait : — Eh bieni monsieur l'abbé, est-ce fini? Ils vont ren-
trer.
Henri recula lentement jusqu'à la bibliothèque, et, se plaçant
derrière la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor :
— Avez-vous bien éteint les bougies, monsieur l'abbé?
— Parfaitement, mais je n'ai pas terminé... Groyez-vous qu'ils
sortiront encore demain à pareille heure?
— Oui, je le croîs.
— Pourrai-je revenir avec les mêmes précautions?
— C'est bien dangereux, monsieur l'abbé! Vous me ferez chasser!
— Écoutez I Si je peux revenir, mettez sécher du linge sur la ter-
rasse, quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin : un
quart d'heure seulement I
— U faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur
fabbé, puisque c'est pour le salut de cette chère maîtresse!
— JBien, Misie, Dieu vous en récompensera! Conduisez-moi par
Fescalier du vieux cb&teau.
Ils passèrent devant Henri; ils étaient arrêtés tout près de lui
pour se consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'en-
doB par le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui rame-
nait les maître^ du manoir et M. Lemontier. 11 invita pe. dernier à
descendre pour se dégourdir un peu les jambes, et, tout en suivant
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30 REVUE DES DEUX HOlfDES.
la voiture qui rentrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait
de se passer»
— Ce n'est pas le moment des commentaires, lui répondit tl, Leri
montier, poursuivons ce que tu as mené avec tant de prudence. Ob^
servons, et ne laissons pas soupçonner que nous avons les yeux ou-,
verts. Rentre avec nous au château et laisse-moi agir. Avant tout
cependant il faudrait savoir s'il n'y a personne de caphé dans l'aptr
partement de Lucie, et il faudrait s'en assurer à l'insu des^don^esr
tiques. >
M. Lemontier prit Lucie à part dès qu'elle fut rentrée et hii de-
manda si Misie faisait le service de son appartement.
— Non, dit^^e; mais, chargée de la lingerie, elle entre souvent
ches moi.
— Votre femme de chambre est-elle dévote?
-^ Louise? Pas du tout. Elle est en réaction contre Hisie^ doni
elle est jalouse. •
rr^ Voulez-vous Toccupor ici, en bas, ainsi que Misie, et m'auto-:
riser à visiter votre appartement?
. — Certes ! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un
de caché?
— Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de sur^
prise, quelque préparatif d'enlèvement. Occupez vos femmes, soyez
très calme, et laissez-moi agir.
Lucie obéit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appar-
tement avec le plus grand soin. 11 s'assura qu'il n'y avait personne
et qu'aucun meuble ne portait de traces d'eflfraction. Il regarda les
serrures, les verrous, les croisées; tout fonctionnait bien.
Quand tout le monde se fut retiré, il resta dans la bibliothèque
avec Henri, et ils y veillèrent à tour de rôle. Lucie, avertie par eux,
examina minutieusement tous les objets de son appsurtement et n'y
trouva rien qui ne fût intact et à sa place accoutumée. Elle remar-
qua seulement que les bougies qu'on mettait tout entières chaque
soir sur sa cheminée avaient brûlé une heure envii'on. Elle visita
tous ses papiers. Aucun ne manquait. On n'avait touché à rien».
Qu'était-on venu faire chez elle? Sous le coup d'une inquiétude
d'autant plus irritante qu'il était impossible d'en préciser la cause*
Lucie dormit peu. La nuit pourtant se passa sans qu'aucun bruit
insolite fit aboyer les chiens et troublât le sommeil du vieux Turdy.
Le lendemain, la famille monta en voiture après dtner sans mar-
quer aucun soupçon à Misie, qui bien évidemment était seule com-
plice du mystérieux projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant
de s'en aller, rentra inaperçu comme la veille, mais cette fois à des-
sein et grâce à de grandes précautions* D'une des fenêtres du logis
neuf, il vit Misie occupée à étendre sur la terrasse du vieux château
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M^EMOISELLB LA QUINTINIB. 31
le drap blanc qui devait servir de signal à MorealL Alors il se glissa
et s'enferma dand Fappartement de M. de Turdy. Il mit le verrou
sur la porte qui communiquait avec le boudoir de Lucie, après s*être
assuré qu'en retirant la clé U verrait et entendmit par le trou de la
serrure tout ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientôt après il
entendit entrer Hisie, qui toussa pour avertir l'abbé» puis l'abbé
ptela sans baisser la voix, Misie lui ayant assuré que cette fois per-
sonne ne pouvait les surprendre, parce que le valet de chambre
était sorti et que Louise avait la migraine.
— C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.
— Pourtant monâeur l'abbé pouiTait avoir besoin de mon aide...
— Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.
Misie béâtait, comme si elle eût été retenue par un remords ou
par la curiosité. L'abbé insista, elle sortit.
Aussitôt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable,
et il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali fût rentré
dans le petit espace que son œil pouvait embrasser. U le vit alors, &
la darté de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carré
de lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avsdt
en parue levé le cadre. Il était monté sur une chdse et atteignait
sans peine le haut du carré. Quand il eut exploré tout l'intervalle
entre la muraille et l'étoffe en déclouant et reclouant coin par coin,
il se hAta de replacer les baguettes du cadre. U fit ce travail avec
une grande adresse et une promptitude surprenante , et quand ce
fut fini, il se laissa tomber sur un fauteuil, comme épuisé de fatigue
et brisé par le désappointement.
Misie rentrait. — Ahl mon Dieul monsieur l'abbé, comme vous
voilà blanc J dit-elle; est-ce que vous vous trouvez mal?
— Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouvé!
— Alors il faut qu'il n'y ait rien.
— Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un
danger sérieux. C'est vous qui avez pris l'initiative : auriez-vous
parié au hasard? Seriez-vous foUe?
Misie, intimidée par le ton sec et mécontent de l'abbé, répondit
SD balbutiant : Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi...
Tous m'avez demandé des détails sur la mort de madame. Je vous
û dît ce que je croyais savoir. Je sais bien qu'elle rêvait souvent
tout haut. Pourtant elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paraître
égarée : u C'est là. Mine! dans ce carré-là! Dans dix ans d'ici, rap*
pslle-tm bien, petite, tu chercheras et tu trouveras. C'est mon vœu,
moB seul et dernier vœu! C'est le repos de mon Ame... J'ai confiance
en toi, Mîsie I Toi seule ici as de la religion ! n
— Mais, en vous disant c^eti là y vous disait-elle que ce fût dans
cette l^M8serie qui pouvait être enlevée, renouvelée?
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S2 BEYOE DES DEOX MONDES.
— Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne
savait plus, la pauvre dame 1 Aussitôt qu'elle avait dit : « C'est mon
dernier vœu, c'est le repos de mon âme ! » elle croyait voir l'enfer,
jetait de grands cris et perdait la raison.
Henri vit Tabbé essuyer son front baigné de sueur. C'était une
sueur glacée, car il était toujours livide.
— Enfin elle est morte calme, reprit-il, vous me l'avez assui^?
— Très calme, monsieur Tabbé.
— Et sans vous reparler de l'objet caché?
— Non ; elle paraissait l'avoir oublié.
— Et vous êtes bien sûre qu'on n'a jamais fouillé la tenture?
— Aussi sûre qu'on peut l'être quand on n'a pas quitté la mai-
son plus de vingt-quatre heures depuis vingt ans.
— Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?
— Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'était.
— Ni à qui il était destiné?
— Non ; elle disait : Le nom est écrit dessus.
— On n'a jamais déplacé ni réparé la boiserie de cette pièce?
— On a refait la peinture. J'y ai eu l'œil ; on ne s'est aperçu d'au-
cun secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez re-
gardé aussi, il n'y en a pas!...
— Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez
jamais parlé de cela à personne?
— Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore!
— Pas même à mademoiselle ?
— Oh I pour cela non ! M, de Turdy m'avait dit que le jour où je
répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dît
dans ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne vou-
lait pas que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais
juré à monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer.
— C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez
promis à madame de chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir
cherché partout?
— Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un
endroit de la tenture où je n'aie passé les mains, pas un coin des
boiseries où je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé dé-
clouer, par exemple, et pour soulever les boiseries jl aurait fallu un
ouvrier... Les maîtres auraient eu beau être absens,... les autres
domestiques m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que
madame avait dit... Mais il est temps de vous en aller, monsieur
l'abbé. Vous n'avez rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il
ae faut plus s'en tourmenter, la pauvre dame rêvait...
— Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce vœu,
comme elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille?
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HÂDEM0I8EIXE LA QUINTINIE. 33
— Je m'étais fait cette idée*-làl... Et quand vous m'avez ques-
tionné sur l'amitié de mademoiselle pour M. Emile, cela m'est re-
venu oomme un rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abb&I
voilà neuf heures bien sonnées. Il me semble que j'entends la voi-
ture qui gagne la côte. Venez, venez, reprenez vos outils, n'oubliez-
vous rien ?
Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa décou-
verte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à
M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'es-
prit en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.
Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la conmûssion d'un achat
de linge à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans
sa voiture. Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre
dfner et coucher à Chambéry chez la vieille teinte, après avoir donné
i tous les domestiques diverses occupations au dehors. M. Lemon-
tier resta donc seul à Turdy. Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfer-
mèrent chez Lucie avec les outils nécessaires à une perquisition
complète; mais ils conunencèrent par raisonner leur exploration. Si
M"* La Quintinie avait fait murer Vobjely elle eût été forcée d'avoir
recours à d'autres confidens de son secret que Misie. Misie eût su et
eût dit à l'abbé cette circonstance si propre à donner de la réalité
au dépôt : ou il n'y avait pas de dépôt, et tout s'était passé dans
l'imagination de la malade, ou le dépôt avait été confié à la muraille
au moyen d'un secret qu'on pouvait espérer trouver, même après
les recherches de Misie et de l'abbé. Au bout de deux heures d'un
examen minutieux, M. Lemontier ayant fait sauter avec une pointe
le mastic dont les peintres avaient rempli une fente assez large
entre deux baguettes sculptées, il remarqua au fond de cette fente
un corps sans résistance qu'il put attirer avec l'outil. C'était de la
ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il introduisit une pince très fine
et retira un sachet de cuir de Russie cousu avec soin , conmie une
amulette, mais assez grand pour contenir plusieurs lettres ou une
petite liasse de papiers bien serrés. En introduisant là cet objet, on
avait simplement profité d'un accident de la boiserie, accident que
les ouvriers avaient fait disparaître par la suite, sans rien soupçon-
ner de ce qu'il recelait. M. Lemontier mit l'objet dans sa poche sans
rouvrir.
— Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite
auprès de l'abbé.
— Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri. J'y ai été ce
matin. J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à
Hautecombe.
— J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie
XLV. 3
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M BBTUE DES DEUX MONDES.^
que toat va bien, et qu'elle revienoe deomin sans ^crajjitew Tu re-
viendras, toi, m'attendre ici, où noafi.paseeirons la nmt sans nouveau
trouble.
M. Lemontier prit une barque et gagna raJt4)aye de Hautecombe,
où le père Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des
baigneurs d'Aix, avait été s'installer pour quelques jours.
Il était trois heures quand M. Lemontier rejoint l'abbé^ qui,
avant de se remettre en route pour Aix,. priait, prosterné, d^ns une
chapelle. Il lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité :
— J'ai à vous parler, monsieur!
Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec
affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se
leva. et regarda son adversaire d'un air de dédain, souriant. Ils sor-
tirent ensemble et s'ei\foncërent dans la montagne, Lemontier mar-
chant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des che-
mins frayés et dés distractions qui s'y promènent.
— Monsieur, dit-il à l'abbé, J'ai été plus heureux que voas : j'ai
trouvé ce que vous avez en vain cherché hier et avant-^hier dans le
boudoir de M"* La Quintinie.
Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour
ne trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait
trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il put être compromis
plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sui-sauter de temps
en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté.
M. Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.
— Avez-vous quelque raison de croire, dit^l, que cet objet vous
ait été destiné?
— Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même?
— Non, monsieur, l'objet ne porte aucune, espèce de suscrip-
tion.
— Alors je le réclame, il m'appartient.
— C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cher-
ché à vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous ap-
partenir; mais n'eùt-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de
Turdy, au général, ou à M"** Lucie elle-même, et de leur réclamer
cette chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela con-
tienne le dernier vœu d'une mourante? Votre excessive méfiance des
autres a porté ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'as-
surer que le sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom.
Un des membres de cette famille, à votre choix, découdra l'enve-
loppe et verra la suscription, s'il y en a une.
L'abbé, se dominant toujours, répondit : — Des trois personnes
de cette famille, l'une est absente, et n'est pour rien dans la pro-
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MAOEMOtSBLLE LA QUINTIKIE. 35
peâtioir que tous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je m'en rapporte-
nû à sa prudence et à âa loyauté.
— C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est
qodque secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans
l'ouvrir? Mais il n'en peut être aini^ que quand nous aurons acquis
la certitude du fait en voyant votre nom sur l'adresse.
* — Le général s'en assurera.
— Alors, reprît M. Lemontier eu appuyant sur les mots, vous ne
craignez pas que cette confession, au lieu de vous être destinée» ne
soit adressée au général lui-même? '
La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette
idée s'était présentée à lui si souvent qu'il se crut perdu.
— Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet !
— T<on, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais
pas le drdt.
— Vous le jurez!
— Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne,
pas même au père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux
recherches furtives que vous avez faites, au risque d'être surpris et
traité comme un voleur de nuit!
L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du
capucin. M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le
retint et le força de se rasseoir en lui disant : Le temps presse, je
ne puis attendre maintenant que vous vous consultiez: 11 me faut
une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi des devoirs à rem-
plir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire ; mais je ne
puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités terribles. Je
ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne crois pas
non plus que ni le père ni l'époux de M"*^ La Quintinie, qui les ont
peut-être pressenties antrefois, doivent les connaître aujourd'hui.
C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à vous pour
vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la valeur
ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes ques-
tions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy.^
— Non!
— Le général?
— Non!
— Lucie?
— NonI
— Vous alors î
— Moi seul.
— Même s'il est adressé à un autre?
— Vous n'y consentirez pas?
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S6 BETUB DBS DEUX UOHDBSi
— A mon tour, je dis non.
— Si je vous disais de l'ouvrir I '
— Je dirais encore non.
— D'en prendre connaissance avec moi?
— Non, toujours non.
— Avec l'autorisation de Lucie?
— Vous la lui demanderiez?
— Non, je vous en chargerais. ^
— Ceci change la situation, nous serions au moins daa^ la l^a*
lité, Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a
laissé. De plus elle est majeure ; je me charge de lui demander son
consentement. Où vous retrouverai-je demain, rnoosieur l'abbé?
— Pourquoi pas ce soir?
— Impossible. M""" La Quintinie est absente jusqu'à demain matin,
— Elle est à Ghambéry? Âllons-y ensemble, monsieur I Par le
chemin de fer d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis
passer la nuit dans ces angoisses.
— Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas^ je serai
plus généreux que vous. Partons.
Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, U* I^mon-
tier observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. II
était vaincu, mais non brisé. U suivait de l'œil le làlage ouvert par
la barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au
^ sentiment amer de la défaite.
En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous l'in-
fluence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A
Ghambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait
chez M>^* de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle
lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'enten-*
drait, et même de ne jamais lui dire ce qu'il contentât. Elle s'eQ
remettait aveuglément à sa prudence et à son honneur. U courut
rejoindre Moreali avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait
complètement. Ils allèrent s'enfermer dans la maison du comte de
Luiges, lequel était toujours à Aix»
— Attendez ! dit l'abbé au moment où M. Lemontier, prenant un
canif sur le bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de
mes forces, de ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faimt
— J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une
table d'hôte queloonque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien
le permettre.
— Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...
M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se
remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon
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3U2»lB}ISELi:.E LA QUIlITimE. 37
muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dî-
nèrent ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était
une vieiUe maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domes-
tiques dévots; le jour baissant, ils i^ortèrent une lampe et dispa-
rurent.
M. Lemontier coupa la soie tout automr du sacbet et en tira une
grosse lettre, qui devint fort mince après le d^duUlement de trois
enveloppes épaisses. La première ne portait qu6 ces mots : pour
être enverfe dam dix nn»; la seconde : pour Être lue le Jour de la
première communion de ma fille; la troisième enfin , que M. Le-
nKmfîer n'ouvrit pas, portait cette adresse bien lisible : à mon mariy
le colonel La Quiniinie.
— Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confes^on au véri-
tabie confesseur, une confesàon qui vous épouvante, et à présent,
monsieur l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi
sans délicatesse et sans générosité?
Horeali cacba sa figure dans ses mains et fondit en larmes, puis,
tendant ses deux mtôis humides et froides sur la table : — Pardon-
nez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe I
— Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Le-
montier; mais je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou
d'amitié, je les crois souillées d'un crime que ce repentir tardif ne
peut expier en un instant.
— Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis
pas sa coupable que vous le croyez : Lucie n'est pas ma fille I J'ai
aimé sa mère avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de
mes entrailles spirituelles, mais je n'ai pas séduit M""' La Quintinie,
je n*aî manqué ni à mon vœu de chasteté, ni à mon devoir de con-
fesseur et d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez con-
naissance, je le veux, une révélation contraire à la confession que
je vais vous fûre, cette révélation est l'osuvre du délire; mais j'ai
mes preuves, moi : elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clé, et
je veux les mettre sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non
comme un ami, vous vous y refusez, mais comme un juge. Je vous
accepte pour ce que vous voulez être.
— C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir
le père de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir par
conséquent quels liens l'unissent à vous. Parlez. — Il remit la lettre
de M^ La Quintinie dans le sacbet, y posa son coude, fixa sur
Tabbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe attendit la confea-
aion du prêtre.
George Sand.
(La dtmière partie au prochain n*. )
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DE
L'ÉQUIVALENCE DE LA CHALEUR
DU TRAVAIL MÉCANIQUE
I. Exposé de la théùrie mécanique de la chaleur, présenté à la Société chimique de Paris le 7
et le 91 février 1802, par M. Yerdet. — II. Commentaire aux travaux publié» sur la char-
leur considérée au point de vue mécanique, par M. Résal, ingéniear des mines, 1861. —
m. De la Contraction musculaire dans ses rapports ante la température animale, par
M. J. Bédard. — IV. Étude Ustorique mxr la théorie de la chaleur, par M. Ch. Laboolaxe.
— Y. De l'équivaienl mécanique de la chaleur, par M. J.-B. Bélanger, 1863.
La physique moderne est entrée depuis vingt ans dans une phase
particulière. A mesure qu'on a mieux étudié la gravitation, la cha-
leur, la lumière, Télectricité, le magnétisme, l'affinité chimique, et
qu'on a mieux connu les lois spéciales de chacune de ces propriétés
de la matière, on a distingué plus nettement leurs relations néces-
saires; on a reconnu pour plusieurs d'entre elles qu'elles s'engen-
drent les unes des autres suivant des règles précises, et l'on a été
conduit à étendre et à généraliser ce principe: A vrai dire, ce n'est
qu'un retour à la méthode primitive et naturelle. Après avoir séparé
la science en plusieurs branches pour la commodité de l'esprit et
la facilité de l'étude, on devait être ramené à l'unité initiale. Après
l'analyse devait venir la synthèse; mais ce mouvement s'est pré-
senté, dans ces vingt dernières années, avec tous les caractères
d'une nouveauté. Cette évolution de l'esprit scientifique s'est mar-
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EQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 39
quée dans le livre de M. Grove sur la Corrélation des Forces physi-
que*. Il faut avouer que le physicien anglais mêle bien des incerti-
tudes à quelques aperçus ingénieux, qu'il esquive les difficultés
principales, qu'il agite plus de questions qu'il n'en résout, qu'il
entre rarement au cœur du sujet, et qu'il n'apporte à l'appui de sa
théorie qu'un très mince bagage de faits. Il eut du moins le mérite
d'exposer avec quelques vues d'ensemble des idées qui étalent dis-
séminées dans des travaux de toute sorte, et d'en faire tant bien
q^e mal mi corps de doctrines.
Depuis que le livre de M. Grove a paru, c'est-à-dire depuis une
quinzaine d'années (1), on a fait dans la voie qu'il avait vaguement
esquissée des progrès sérieux. On a renversé quelques-unes des
barrières qui séparaient les différentes parties de la physique, et la
vue, s'étendant plus librement, a saisi des rapports qui jusqu'alors
étaient restés cachés. En entrant plus avant dans les faits, on a
commencé à débarrasser la science des fluides hypothétiques, des
entités latentes, des qualités occultes, des redondances fallacieuses.
C'est ainsi que la chaleur et la lumière en sont venues à présenter
des phénomènes tellement connexes que plusieurs physiciens osent
insinuer qu'elles sont une seule et même chose, et qu'il n'y a de
différence que dans notre perception. De ces rapports nouvellement
établis enti-e des phénomènes qui avaient été longtemps regardés
comme à peu près étrangers l'un à l'autre, nous pourrions citer en-
core quelques exemples. Nous nous bornerons à en signaler un des
plus remarquables, et ce sera l'objet de cette étude : nous voulons
parler de l'équivalence de la chaleur et du travail mécanique.
La théorie de cette équivalence, commencée vers 1842 par un
physicien de Manchester, M. Joule, et par un médecin allemand,
M. Jules-Robert Mayer, s'est répandue peu à peu dans le monde
scientifique. D'abord obscurcie par bien des confusions, elle s'est
dégagée lentement du brouillard. Elle brille aujourd'hui d'un vif
éclat. Elle est, dans l'étude de la corrélation des phénomènes natu-
rels, la partie la plus claire et la plus certaine. Elle forme, dans cet
ensemble encore trop peu défini, un groupe complètement achevé.
Si quelques doutes existaient encore à ce sujet dans certains es-
prits, ils ne peuvent manquer d'être levés par les deux excellentes
leçons que M. Verdet a faites au mois de février de l'année dernière
à la Société chimique de Paris. Il a résumé tous les faits relatifs à
cette théorie fondamentale, et les a présentés avec la précision et
Télégance que donnent à de semblables exposés les formules de
l'analyse mathématique. Si cette forme ne nous permet pas de le
(1) 11 fat tnduit en français en 1856 par M. Tabbé Moigno.
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&0 REVUE DES DEUX MONDES.
suivre ici dans les détails techniques de ses leçons, nous essaierons
du moins d'en retracer les traits principaux.
I.
Beaucoup de faits pourraient servir d'origine à l'exposition de la
théorie nouvelle. On n'a que l'embarras du choix. Nous sommes en
eflet comme enveloppés par les manifestations de la chaleur et du
travail mécanique. Il suffirait de prendre Tune d'entre elles, la pre-
mière venue, et de l'examiner de près, pour y découvrir la rela-
tion des deux élémens qui nous occupent. M. Verdet prend pour
point de départ l'étude de la machine à vapeur, et il se conforme
ainsi à l'ordre historique des idées. C'est en effet par l'usage tou-
jours croissant des moteurs à vapeur que l'attention a été appelée
sur les phénomènes dont nous allons parler. Ce sont les machines à
vapeur qui ont mis sans cesse sous nos yeux et fait entrer dans la
pratique journalière de notre vie le spectacle du travail créé avec
de la chaleur. C'est en contemplant les immenses résultats que
notre siècle obtenait au moyen de ces organes, en voyant tous ces
mouvemens produits, ces poids énormes soulevés, ces métaux tra-
vaillés, ces efforts de toute sorte réalisés, en regardant tous ces
bras de fer s'agiter, toutes ces roues toiu*ner, c'est, disons-nous,
en examinant d'une part tout ce travail accompli et en se repor-
tant d'autre part au foyer incandescent qui était Torigine de toute
cette force, c'est en rapprochant cet effet et cette cause, que l'in-
stinct public, avant même d'avoir la consécration de la science, a
pu s'écrier: «Ce travail vient de cette chaleur! Ce travail n'est
qu'une transformation de cette chaleur! »
Examinons donc le jeu d'une machine à vapeur, et prenons, pour
fixer les idées, une machine à détente et à condensation. La ma-
chine produit un travail quelconque. Elle a pris son mouvement
uniforme. Que se passe-t-il dans l'intervalle de temps qui corres-
pond au mouvement de va-et-vient du jpiston? De l'eau ayant une
température basse est amenée du condenseur dans la chaudière et
s'y vaporise; une certaine quantité de vapeur est introduite sous le
piston, elle le presse et se détend; le piston se meut et la vapeur
retourne au condenseur, où elle revient à l'état d'eau à basse tem-
pérature. Pendant cette série de phénomènes, un travail extérieur
est produit par la machine. La série se renouvelle et avec elle un
nouveau travail, et ainsi de suite. Si nous ne considérons que les
déplacemens des corps qui sont en jeu et les effets mécaniques sen-
sibles aux yeux, nous n'apercevons pas d'où vient le travail exté-
rieur qui a été produit. Après la période correspondante à un mou-
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ÉQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 41
vement alternatif du pîsto^, toutes les pièces de la machine se
retrouvent comme elles étaient avant cette période; elles sont iden-
tiquement dans le même état; elles possèdent la môme vitesse, la
même capacité de mouvement. Quant à l'eau, si on la suit du con-
denseur & la chaudière^ de la chaudière au corps de pompe» du corps
de pompie ^u condenseur, on voit qu'elle se retrouve tout entière,
car les quantitéja qui peuvept s'en perdre dans la pratique sont né-
gligeables danç notre raisonnement théorique. Aui^ dépens de quoi
s'est donc produit le travail? Qu'est-ce qui s'est consommé? Ce
Q'est pas. dan3 l'usure de la machine, ce n'est pas dans la vapeur
qui peut éventuellement disparaître du système que nous trouve-
rons une raison sufiisante de ce travail, car ce sont là des accidens
légers qui ne sont point en proportion convenable avec le résultat
constaté. Encore une fois d'où vient ce résultat? Ici notre pensée se
reporte naturellement au foyer, au charbon qui brûle et qui com-
munique de la chaleur à l'eau pour la transformer en vapeur. Cette
vapeur, après avoir agi sur le piston, retourne dans le condenseur
et Y abandonne de la chaleur en revenant à l'état liquide. Chaleur
communiquée à la vapeur, chaleur restituée par la vapeur, ces deux
quantités sont-elles égales?
Si elles le sont, nous demeurons en face d'un phénomène inex-
plicable. Notre machine fait sortir du travail de rien. La quantité
de chaleur que le foyer a communiquée à la vapeur au commence-
ment d'une période se retrouve à la fin dans le condenseur tout en-
tière et toute prête à être de nouveau utilisée. Quant à la quantité
de chaleur que le foyer a perdue par d'autres motifs, il est clair que
nous n'avons pas à en tenir compte et qu'elle n'a pas contribué au
travail. Voilà donc une création de travail sans dépense, un effet
sans cause!
Si au contraire la vapeur, après avoir travaillé, apporte au con-
denseur moms de chaleur qu'elle n'en a reçu de la chaudière, tout
s'explique, et le travail produit par la machine devient évidemment
pour nous l'équivalent de la chaleur qui a disparu.
On voit donc que nous nous trouvons en face d'un phénomène
fondamenlal, d'une expérience décisive à faire. Hâtons-nous de dire
qu'elle a été faite, et qu'elle a pleinement confirmé la seconde de
nos deux hypothèses, la disparition d'une certaine quantité de cha-
leur qui se transforme en travail. Hâtons-nous de poser cette con-
clusion à ce premier exposé de la nouvelle doctrine; mais avouons .
tout de suite que l'expérience dont nous parlons a eu une histoire
malheureuse, qu'elle a servi quelque temps à infirmer les résultats
que nous sommes aujourd'hui en droit d'en tirer, et que maintenant
peut-être encore, par un reste des fausses lueurs dont elle avait
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A2 REVUE DES DEUX MONDES.
d'abord obscurci k question, elle éloigpe de la vérité quelques es-
prits timorés. Les essais furent faits par M. Him, ingénieur civil à
Colmar, à Foccasion d'un prix proposé par la Société de physique
de Berlin sur la question de l'équivalence de la chaleur et du tra-
vail mécanique. M. Him avait opéré sur de puissantes machines; il
s'était servi des moteurs d'une grande usine pendant leur marche
industrielle ; il avait répété et poursuivi ses études pendant plu-
sieurs années. Ses résultats semblaient donc à l'abri des diverses
causes d'erreur qui entachent souvent les travaux de laboratoire
exécutés sur une échelle trop restreinte. Ses conclusions n'en étaient
donc que plus désastreuses quand il prétendait retrouver dans le
condenseur toute la chaleur que la vapeur avait enlevée à la chau-
dière. Le président de la Société de physique de Berlin écrivait à
M. Him en 1857 : «Vous avez fait, monsieur, vis-à-vis de notre pro-
gramme, à peu près ce que Jean-Jacques fit vis-à-vis de celui de
l'académie de Dijon. La société demande la détermination exacte de
l'équivalent mécanique de la chaleur : vous vous êtes efforcé de
prouver qu'un tel équivalent n'existe pas. Cependant un examen
approfondi de vos expériences a amené la commission à penser que,
loin de démontrer ce nouveau principe, ces expériences, si l'on en
discute les résultats d'une certaine manière, tendraient bien plutôt
à prouver l'existence de l'équivalent en question et même fourni-
raient des chiffres assez concordans avec ceux qu'ont déduits d'au-
tres expérimentateurs. » Une longue controverse s' engagea alors
entre M. Clausius, qui examinait les mémoires présentés à la So-
ciété, et M. Him, qui soutenait ses premières affirmations par de
nouveaux travaux. La vérité se dégageait d'autant plus difficilement
à travers cette discussion qu'il n'était pas toujours facile d'analyser
les expériences de M. Him, développées avec une abondance uix
peu germanique dans d'assez volumineux mémoires. La lumière a
pourtant fini par se faire; l'inexactitude des raisonnemens que
• M. Him appliquait à ses données expérimentales a été mise en évi-
dence, et ses chiffres mêmes, sainement interprétés par M. Clau-
sius, ont donné le résultat que nous avons annoncé. La dernière et
la plus utile des consécrations n'a point même manqué à cette con-
clusion définitive. Au mois de juÛlet 1862, M. Hira a publié un
nouveau mémoire où il rectifie ses premières assertions, adorant ce
qu'il avait brûlé et brûlant ce qu'il avait adoré.
Cette transformation de la chaleur en travail , que nous avons
essayé de faire entrevoir dans un cas déterminé, dans le jeu d'une
machine à vapeur, nous allons tout à l'heure la retrouver dans
l'examen des faits les plus divers. Nous trouverons également la
transformation inverse, et nous verrons à chaque instant le travail
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EQUIVALENT MÉCANIQUE DE LA CHALEUR. M
se transformer en chaleur. Si nous faisons mouvoir par un effort
mécanique une roue à palettes dans un réservoir d'eau, nous échauf*
ferons cette eau ; bien d'autres faits de cette nature apparaîtront.
Nous pourrons alors attribuer une généralité absolue au phénomène
de la transformation réciproque de la chaleur et du travail ; mais;
comme nous nous proposons avant tout d'indiquer rapidement Ten-
semble de la théorie nouvelle, nous admettrons dès maintenant que
cette généralité est démontrée, et nous poserons sans plus tarder
une nouvelle question. Dans la transformation qui nous occupe, y
a-t-il un rapport constant entre la quantité de chaleur qui disparaît
et la quantité de travail qui apparaît? On connaît les unités aux-
quelles ces quantités se comparent; l'unité calorifique, la calorie,
est la quantité de chaleur qui est capable d'élever d'un degré ther-
mométrique la température d'un kilogramme d'eau; l'unité de tra-
vail, le kilogrammëtre, est la quantité de travail qui est capable
d'élever à la hauteur d'un mètre un poids d'un kilogramme. Quand
des calories se transforment en kilogrammètres ou réciproquement,
y a-t-il entre ces deux quantités un rapport numérique constant?
fine calorie produit-elle dans tous les cas le même nombre de kilo-
grammètres? Un kilogrammètre donne-t-il dans tous les cas le
même nombre de calories?
Si Ton consulte les faits, on y trouve une réponse affirmative. Un
nombre considérable d'expériences répétées depuis vingt ans, qui
ne seront point toutes citées ici, mais dont les plus mémorables du
moins seront mentionnées dans le cours de cette étude, se pressent
pour attester la fixité du nombre qui représente l'équivalence de la
chaleur et du travail. Une calorie équivaut à 425 kilogrammètres,
non pas, on le pense bien, que toutes les expériences aient donné
ce nombre exact : ce serait un résultat trop contraire à la pratique
des recherches expérimentales; mais c'est la moyenne que M. Ver-
det propose d'adopter après avoir examiné une série de travaux
assez concordans pour nous donner pleine confiance dans le nombre
qui ressort d'une comparaison faite avec soin. C'est le nombre qui
de\Ta désormais servir aux calculs industriels et scientifiques. Dès
maintenant donc, et sous le bénéfice des confirmations expérimen-
tales, dont les pages qui vont suivre seront l'objet, on peut consi-
dérer comme acquise la fixité du nombre qui représente l'équiva-
lence. C'est ce nombre qui est généralement connu sous le nom
d'équivalent mécanique de la chaleur.
Passant maintenant de l'ordre des faits à l'ordre des raisonne-
mens, nous demanderons si on aurait pu concevoir qu'une calorie
ne donnât pas toujours le même nombre de kilogrammètres. Et
d'abord n'oublions pas que le phénomène est réversible, et que nous
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hh RETUE DES DEUX MONDES.
pouvons, suivant les cas, convertir de la chaleur en travail ou du
travail en chaleur. Imaginons un instant qu'il n'y ait pas <îans cette
transformation réciproque un rapport fixe; supposons qu'il y ait
des machines, des organes, des systèmes, par lesquels on puisse
obtenir des rendemens variables (et nous ne parlons pas, bien en-
tendu, du rendement utile, qui peut varier, mais du rendement in-
trinsèque, calculé en tenant compte de toutes les transformations
utiles ou non) : il est clair qu'en accouplant ces machinesl,' ces or-
ganes, ces systèmes dans l'ordre le plus avantageux, et les aban-
donnant à leur action seule, nous pourrions, au moyen d'une quan-
tité de chaleur ou de travail donnée, obtenir des quantités de chaleur
ou de travail croissant d'une façon illimitée, résultat tout à fait
inadmissible. C'est là ce qu'on appelle une démonstration par l'ab-
surde.
En donnant le nombre 425 pour l'équivalent mécanique de la
chaleur, il n'est peut-être pas inutile d'aller au-devant d'une ob-
jection : on est quelquefois surpris au premier instant de la gran-
deur de ce nombre. — Eh quoi! se dit-on, tant de kilogrammètres
pour une seule calorie ! — Mais l'étonnement se dissipe vite; il tient
à\ine appréciation inexacte des unités qui sont en présence, et dis-
paraît dès qu'on se rend un compte suffisant de leurs valeurs res-
pectives. La calorie est une unité moins modeste qu'il ne semble
d'abord, et l'on en reprend une idée plus avantageuse quand on
réfléchit au temps que met une masse d'eau pour s'échauffer sur
un foyer ordinaire. Le kilogrammètre au contraire n'a point l'im-
portance que semble lui attribuer la pompe de son nom ; A25 kilo-
grammètres ne représentent en somme que le travail d'un cheval-
vapeur pendant six secondes environ. Par conséquent le travail d'un
cheval- vapeur pendant une heure correspond à 600 calories. Ce
résultat, ainsi présenté, n'aura sans doute plus rien qui puisse
étonner les personnes mêmes qui auraient été portées à le trouver
singulier sous la forme où il se produisait précédemment.
Dès que l'esprit a conçu la notion de l'équivalence de la chaleur
et du travail, Ù demande à en pénétrer le principe, à en saisir non
plus la manifestation, mais la signification intime. Maître des faits,
il veut en posséder la raison. Quand il a vu la transformation de la
chaleur en travail,, il veut savoir pourquoi et comment cette trans-
formation s'accomplit, quel est le procédé que la nature y emploie.
Il se trouve en face de ce phénomène comme en présence d'un tour
d'escamoteur. Voici bien les calories avant l'opération! Voici main-
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ÉQUIYALENX lOSGAïaQUE DE LK CHALEUR. &&
tenant le travail accompli qu'on lui montre en échange des calories
qui ont disparu! Mais quel est le* secret de cette étonnante substi-
tution? — A vrai dire, on n'a dans aucun cas surpris ce secret sur
le vif; mais la théorie en donne une explication plausible.
C'est ûnsi qu'on a toujours vu la physique placer des hypothèses
sur les pihénomènes qu'elle étudiait. On conçoit d'ailleurs qu'une
explication» fû^-eUe mauvaise, n'infirme en rien ce qui a été ob-
servé. Le danger commencerait seulement du jour où l'on voudrait
dénaturer les observations et plier les faits pour les amener de force
dans les données d'une hypothèse. Pourvu que l'on se garde de ce
périU l'hypothèse est utile par les vérifications qu'elle suggère, par
les aperçus qu'elle ouvre.
Avant donc d'aller plus loin, avant d'entrer dans la série des faits
qui mettront tout à l'heure la notion de l'équivalence dans une com-
plète lumière, noiis nous arrêterons encore un instant pour esquisser
l'hypothèse qui a été faite à ce sujet, et qui réunit aujourd'hui les
suffrages les plus éminens; mais il est nécessaire qu'on n'oublie pas,
quelle que soit l'opinion qu'on s'en forme, que les faits fondamen-
taux auxquels elle s'applique demeurent hors de doute. Que cet
aperçu théorique obtienne ou non l'assentiment du lecteur, nous
n'en serons pas moins en droit, après l'avoir indiqué, de reprendre
sur le terrain des faits la suite de notre exposé.
Et d'abord les travaux publiés pendant ces vingt dernières années
sur la chaleur démontrent qu'elle est un mouvement vibratoire.
MeUoni, dans un mémoire lu à l'académie de ]>[aples le 2 février
18^2 et inséré la même année dans la Bibliothèque universelle de
Genève, avait longuement comparé les phénomènes de la chaleur
rayonnante et les phénomènes lumineux. De cette étude, il avait
conclu que, quand un corps porté à une certaine température est
placé au milieu de corps qui ont une température plus basse, un
mouvement vibratoire se propage dans le milieu ambiant. Qu'est-ce
qui vibre? Sont-ce les molécules matérielles et ordinaires des corps
interposés? Est-ce au contraire un éther jusqu'ici insaisissable à
tontes nos recherches, et qui remplirait les interstices de ces molé-
cules? C'est ce que MeUoni ne pouvait dire; mais il affirmait la vi-
bration. Il cherchait d'ailleurs une preuve expérimentale en essayant
de produire directement des interférences de rayons calorifiques
comme on produisait déjà des interférences de rayons lumineux. Il
n'obtint pas lui-même cette sanction de son hypothèse ; mais, cinq
aimées plus tard MM. Fizeau et Foucault montrèrent que l'on peut, en
ajoutant de la chaleur à de la chaleur, produire du froid, tout comme
en ajoutant de la lumière à de la lumière on produit de l'obscurité.
L'hypothèse de Helloni ét£Ût ainsi démonti*ée par les faits.
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i6 REVUE MS DEUX MONDES»; .
C'est donc en étudiant la chaleur daas son passs^ge. d'un corps à
un autre à travers l'air ambiant qu'on en a saisi la nature intime ;
mais si dans cette propagation on a constaté d'une n^niëre certaine
qu'elle est un mouvement vibratoire, n'est^il pas naturel d'admettre
qu'il en est également ainsi dans l'intérieur même des corpa?
Ce que nous appelons chaleur devient donc pour nous un mouve^
ment de molécules. Dirons-nous que ce senties dernière» molécules
du corps même qui vibrent? Dirons^nous que ce sont les molécules
d'une substance éthérée qui en remplit les pcH*e&? Peu nous importe*
Il nous suffit de constater l'existence d'un mouvement moléculairee
Mais d'une autre part qu'est-ce que le travail, sinon le mouvement
d'une masse? Ainsi l'idée de chaleur comme celle de travail se ré-
solvent maintenant pour nous dans l'idée commune de mouvement,
et rien ne doit plus nous étonner si ces deux phénomènes sont liés
par une équivalence que régissent les lois ordinaire^» de la mécanique.
Rien ne se perd, rien ne se crée dans la nature. Ex nihilo nihUj
in nihilum nil passe reverti. Cela est vrai non-seulement des mo-
lécules matérielles, mais aussi de la force ou cause de mouvement
qui est la propriété essentielle de chaque molécule. Si donc une
molécule ou une masse possède à un moment donné une certaine
capacité de mouvement, elle n'en perdra une portion qu'en la cé-
dant à une autre molécule ou à une autre masse. 11 y a longtemps
que Descartes a dit : u Je tiens qu'il y a une certaine quantité de
mouvement dans toute matière créée qui n'augmente et ne diminue
jamais, et ainsi, lorsqu'un corps en fait mouvoir un autre, il perd
autant de mouvement qu'il en donne, comme lorsqu'une pierre
tombe de haut contre la terre, si elle ne retourne pas et qu'elle
s'arrête, je conçois que cela vient de ce qu'elle ébraple cette terre
et ainsi lui transfère tout son mouvement. » Descartes exprimait
ainsi une vérité fondamentale de la mécanique; mais il ne compa^
rait entre eux que deux mouvemens du même ordre. Observons ce^
pendant que dans l'exemple qu'il donne il y a nécessairement de la
chaleur produite par le choc, et que sa proposition n'est viaie qu'à
la condition d'assimiler complètement cette production de chalem^
à une communication de mouvement. Nous sommes ainsi amenés à
comparer entre eux et à regarder comme s'engendi*ant directement
les uns des autres ces mouvemens visibles qui constituent le travail
dans son acception ordinaire, et ces mouvemens moléculaires que
nos yeux ne peuvent apercevoir et qui constituent la chaleur. Quand
un travail engendre de la chaleur, c'est donc qu'une quantité de
mouvement passe de la masse d'un corps aux molécules de ce corps
ou d'un corps différent. Si c'est au contraire la chaleur qui a en-
gendré un travail , on peut dire qu'une quantité de mouvement est
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ÉQDIYALBirr HACAm^E M LA CHALEUR. IfJ
passée des motdcules du corps à la masse de oe corps ou d'on corps
dillërent.
Pc>ur coDcefoir comment les derniers atomes d'un corps peuvent
être aramés d'une TitesBO considérable qui n'est pas apparente^ mais
çui peut, à un moment donnée se convertir en effets d'un autre ordre,
?eu^on un exemple grossier? On voit quelquefois un boulet de
canon s'avancer lentement sur le sol; il parait presque mort, et on '
croirait que le moindre effort va suffire pour l'arrêter; mais en réalité
le boulet tourne sur lui^-mème avec une vitesse énorme. Qu'on vienne
à mettre le pied sur lui et à en dénaturer le mouvement en en fixant
ainsi un point, le boulet blesse ou tue l'imprudent qui l'a touché.
Nous poirrons dire maintenant, pour résumer notre hypothèse,
qoe tout corps, à un moment donné, possède une certaine vertu
intérieure, qui peut se manifester soit sous forme de chaleur, soit
sous fcmne de travail. Il est à cet ^ard un terme, celui de force
vive, que le langage usuel a souvent emprui^ à la. science, en le
détournant, il est vrai, de son acception rigoureuse. On nous per-
mettra de suivre cet erremcait. Nous dirons ainsi que la force vive
qn'un ccnrps possède àim instant donné, peut, suivant les circon-*
stances, se révéler sous deux aspects, force vive calorifique, force
vive mécanique, de telle sorte que les deux manifestations soient
complémentaires et reproduisent le total de la force vive qui était
rcfafermée dans le corps.
avant d'en finir avec cet aperça théorique, examinons, à l'aide
des lumières qu'il nous donne, le jeu de la machine à vapeur dcmt
BOUS avons déjà parlé plus haut. Nous supposons, avons-nous dit,
fat machine en pleine marche, ayant pris son mouvement uniforme.
Qu'on veuille l]4en considérer, comme précédemment, l'intervalle de
temps qui sépare deux momens où le piston occupe exactement la
mêitte position. A la fin de cette période, toutes les parties de la
noachine possèdent la même quantité de force vive qu'au commen-
cement, car leur masse d'une part est invariable, et d'autre part
elles ont la même dudeur et la même vitesse, puisque nous suppo-
sons le jeu régulier. Dans cet intervalle cependant un travail ex-
térieur a été produit, un poids a été élevé ou toute autre résistance
a été vaincue, et ce travsdl n'a pu se produire qu'aux dépens d'une
partie de la force vive qui était dans la machine; mais puisque nous
venons de voir que cette machine en^ possède encore la même quan-
tité, c'est donc qu'en même temps qu'elle en perdait d'une part elle
en gagnait de l'autre une quantité égale.. En même temps qu'elle en
dépensait sur l'arbre moteur (nous laissons de côté le travail que la
machine produit sans qu'il soit recueilli utilement), elle en emprun*-
tait autant au foyer de la chaudière. Cette machine nous apparaît
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AS UYUE ras DEUX MONDES*
donc comme un véhicule de force vive. Elle absorbe de la force vive
mesurable en calories, eUe rend de la force vive mesurable en kilo-*
grammètres. Et puisque, dans l'état de fonctionnement uniforme dû
nous Texaminons, elle ne garde rien pour elle, puisqu'elle dépense
tout ce qu'elle reçoit, il y a entre les quantités de force vive mesu^
rées à l'entrée et à la sortie un rapport d'équivalence, nous pouvons
dire d'égalité. Pour chaque calorie qui entre, il y a A25 kilogram**
mètres qui sortent.
III.
Mais abandonnons le champ de l'hypothèse pour revenir sur le
terrain des faits, et c'est mûntenant que nous allons voir nos pre-
mières données se confirmer par une série de vérifications* À la
lumière de cette notion nouvelle, il y a toute une révision de la
science à £ûre. Partout où il y a simultanément phénomène calori-
fique et phénomène mécanique, c'est-à-dire dans presque tous les
cas que la pratique et la théorie peuvent nous présenter, la nouvelle
loi introduit entre les deux phénomènes une relation nécessaire, jus-
qu'ici inconnue, et qui, maintenant démontrée, fera découvrir des
vérités intéressantes, reconnattre des erreurs ou combler des lacunes.
Toutes les lois physiques et chimiques ont désormais besoin d'être
considérées sous un nouvel aspect; l'astronomie, la physiologie vont
s'éclairer de lueurs inattendues. Il ne s'agit pas ici, comme on le
pense bien, de faire cette révision générale de la science; il ne s'agit
même pas d'indiquer comment elle peut être faite : nous nous con-
tenterons de citer quelques exemples, empruntés pour la plupart
aux leçons de M. Verdet.
Que va devenir, pour commencer par là, l'ancienne notion du
frottement? Depuis longtemps, lorsque deux corps se mouvaient au
contact l'un de l'autre avec des vitesses différentes, une certaine
partie du travail développé par le corps frottant disparaissait sans
que l'on s'en rendit un compte bien net. La science (^cielle était
fort réservée à cet endroit. Elle posait dans ses calculs un coefficient
relatif au frottement et elle se hâtait de passer outre. Elle se^ gar-
dait d'appuyer sur ce phénomène, qui ne laissait pas de se présen-
ter sous des dehors assez singuliers. Quant à l'opinion commune, elle
regardait assez volontiers le frottement comme une force mystMeuse
qui absorbait par elle«-méme une ca*taine quantité de travail entre
les deux surfaces frottantes. On se laissait aller à admettre une sorte
d'annulation de travail sans mesurer la portée dangereuse d'une
pareille doctrine. Ce n'est pas qu'on ne sût déjà que tout fi-ottement.
est accompagné d'un dévebppement de chaleur; mais il semUait
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BQUirALSHT'.iaCANIQUB IfiE lA CHALEUR. h9
qve ee fut là un phénomène toat à fait accessoire. Les choses
GhaQge&l de fiuse actuellement, et c'est ce phénomène autrefois né-
gligé qui nous rend» compte maintenant de ce qui avait pu paraître
mjfsiérieiix. Tout le travaÙ consommé dans le frottement, et qui ne
seretrouYe pas sous une autre forme appréciable, se retrouve sous
forme de chaleur. Toute équivoque disparaît, et le bilan du travail
moteur s'établit ayeo exactitude.
Cette conversion directe du travail en chaleur, à laquelle corres-
pondent des phénomènes usuels et faciles à reproduire, avait néces-
ssûrement frappé de bonne heure certains esprits. Elle a été l'objet
d'expériences fréquentes, saisissantes, et, ayant de se résoudre en
une h précise, elle a vaguement préoccupé divei*s savans qui sont
restés aux «hords de la vérité. Rumford fut un de ces précurseurs.
C'était un Anglais d'Amérique^ un esprit éclairé et indépendant, un
peu inquiet et porté à dédaigner les vieilles théories. Tour à tour ^
colonel anglais dans les luttes contre les Américains, ministre de la
guene chea l'électeur de Bavière, puis phikuathrope à Paris, où il
avait épousé la veuve de Lavoisier, il fut savant à ses heures et à sa
manière* Ses travaux, malheureusement un peu trop, sommaires,
n'ent pas toujours eu l'influence qu'ils auraient mérité d'avoir. Ses
mteMÀres sur la chaleur, publiés en 180A, contenaient les faits les
plus intéressans.
On admettait alors, sur la foi de Lavoisier et de Laplace, que le
calorique était une matière renfermée dans les interstices des corps,
et qui en sortait ou y rentrait sous l'influence de certaines causes.
Bumford, mécontent de cette hypothèse, entreprit de la soumettre
à une expérience décisive. « Si le calorique, disait-il, est une ma-
tière logée dans les corps de façon à en remplir les intervalles po-
reux, comme Teou remplit les pores d'une éponge, il est clair qu'un
même corps n'en contient qu'une quantité déterminée et ne pourra
en émettre indéfiniment. C'est ainsi qu'une éponge gonflée d'eau,
suspendue par un fil au milieu d'une chambre remplie d'air sec,
donne de Thumidité à cet air; mais l'éponge est bientôt épuisée
d'eau et mise en état de ne plus pouvoir en fournir. Au contraire
une cloche, étant frappée aussi longtemps qu'on voudra, donne tou-
jomrs du son sans aucun signe d'épuisement. L'eau est une substance,
et il n'en est pas de même du son. i> Pour examiner à ce point de
▼ne les phénomènes calorifiques, Rumford faisait tourner une barre
de bronze sur une autre barre semblable dans un vase rempli d'eau;
k luurre tonniante était chargée d'un poids de 5,000 kilogrammes
et faisait 82 révolutions par minute. Rumford observait réchauffe-
ment de l'eau, qui était considérable et capable de mettre de grandes
\ de liquide en ébullition; mais le dégagement de chaleur pnn
1 ILV. 4
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50 REVUE DES DEUX ]fONDE6.
doit par les barres frottantes était^il indéfini ou limité? C'est à vé^
rifier ce fait que Runiford s'attachait, et il trouvaift que, tant que la
barre tournait, la chaleur se dégageait indéfiniment. 11 prouvait en-
suite, par un examen minutieux, qu'on ne pouvait attribuer le 'dé-
gagement de chaleur ni à la décomposition de l'eau, ni à la décom-
position de l'air, ni aune foule d'autres phénomènes omcomitans
auxquels on aurait pu être tenté de l'attribuer. Montrant ainsi que
cette chaleur sortait indéfiniment des barres frottantes, il en con-
cluait, comme nous l'avons dit tout à l'beure, que le calorique ne
peut pas être une matière, mais qu'il est xm mouvement. Qui ne
voit qu'il n'y avait qu'un pas à faire pour en tirer une^ conclusion
plus intime, et pour dire, comme nous le disons maintenant, que
cette chaleur indéfiniment dégagée par les barres de bronze n'était
qu'une transformation du travail indéfiniment employé à produire
le mouvement de rotation? 11 y a plus, l'expérience de Rumford se
prétait à une détermination numérique de l'équivalence des deux
phénomènes : d'une part le travail employé à la rotation était faci-
lement appréciable, et de l'autre les procédés calorimétriques pour-
valent aisément faire connaître la quantité de chaleur absorbée par
l'eau. Aussi plusieurs déterminations numériques du nombre fon-
damental de l'équivalence ont-elles été faites dans des essais ana-
logues à celui de Rumford.
Par d'autres voies, Rumford approchait encore de la notion de
l'équivalence de la chaleur et du travail. Faisant forer une pièce de
canon à la fonderie royale de Munich, il constatait réchauffement
de la masse de bronze. Et comme on essayait de rendre compte de
cet échauffement en admettant une différence de capacité calorifique
entre le bronze massif et le bronze en limaille, il ee hâtait de mettre
à néant cette fausse explication &ï mesurant directement la capa-
cité calorifique du bronze dans les deux cas et en prouvant qu'elle
ne variait point. Mais voici un autre fait bfen 4:urietix. Il expéri-
mentait un canon de fusil dans lequel il introduisait toujours la
même charge de poudre, et tantôt il n'y mettait pas de balle, tantôt
il y plaçait une, deux, trois et même quatre balles; les unes sur les
autres. « J'étais dans l'habitude, dit-il, de saisir avec la main gauche
le canon aussitôt après chaque décharge pour le tenir pendant que
je l'essuyais en dedans avec une baguette garnie d'étoupes, et j'étais
fort surpris de trouver que le canon était beaucoup plus échauffé
par l'explosion d'une charge de poudre donnée quand il n'y avait
point de balle devant la poudre que quand une ou plusieurs, balles
étaient chassées par la charge. » Quoi de plus saisissant que cette
expérience dans laquelle une certaine quantité de chaleur disparaît
en même temps qu'un travail est produit, et dans laquelle cette
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ÉQCIYÀLBNT<M£GAmQU£ D£ lA CHALEUR. 51
cwFélatioa est assez manifeste pour être sensible à la main? Et ne
aeraitnon pas tenté de s'étonner, si Tbistoire des découvertes bu;-
naaines n'était pleine de ces anomalies, que Rumford n'en ait pas
donné la véritable explication? Quoi qu'il en soit, cette expérience
méfite d'être reprise avec précision, et nous la recommandons à nos
officie» d'artillerie; il leur serait sans doute facile de constater
qu'un canctt s'échauffe moins lorsqu'il tire à boulet que lorsqu'il
tîie à blanc avec une simple gargousse, et l'étude de ce phénomène
pcmiraitleur donner d'utiles enseignemens.
L'expérience de Rumford sur le frottement a été reprise avec les
eorpe les plus divers «et sous des formes variées dès que l'on eut
compris ce qu'on en pouvait tirer« M. Joule, dont le nom se présente
à chaque instant quand onétudie la nouvelle théorie, faisait tourner
une petite roue à palettes dans, une masse d'eau ; le mouvement
étftit donné par la chute d'un poids. Il mesurait donc facilement le
travûl correspondant à la rotation. L'échauffement de l'eau s'obser-
vait directement au thermomètre^ Il trouva ainsi pour le riq)port
d'équivalence le nombre &2i. Une autre série d'expériences faites
en remplaçant l'eau par du mercure donna le nombre &25. L'eau
ou le mercure, conune on voit, servait en même temps à M. Joule
de corps firettant et de calorimètre. Dans une troisième série d'es-
sais, M. Joule fit frotter un anneau de fer sur un disque de même na-
tore dans une masse d'eau, ce qui était, à proprement parler, l'ex-
périence même de Rumford; il arriva par ce procédé au nombre
A25. M. Favre fit firotter de l'acier contre de l'acier et donna pour
résultat de ses essais le nombre &13. On pourrait citer plusieurs
autres déterminations de ce genre, et si l'on en a fait beaucoup, on
eB fera sans doute encore uaplus grand nombre par la suite. Ces
expériences demandent un soin minutieux et une ingénieuse appré-
ciaticm des circonstances qui peuvent motiver des corrections dans
les données numériques; mais rien de plus simple, de plus satisfai-
sant pour l'esprit que leur principe. Le frottement y apparaît di-
rectement comme un des phénomènes dans lesquels le travail se
transforme en chaleur.
C'est donc avec des notions plus saines que l'on peut maintenant
examiner ce qui se passe dans les cas innombrables où deux corps
se meuvent au contact l'un de l'autre. Et l'on n'est plus tenté d'ad-
mettre que dans le jeu d'une machine, qui a pour effet de soumettre
diverses surfaces à des frottemens, une partie de la force motiîce
soit mystérieusement absorbée. Une portion de cette force se perd
à communiquer du mouvement soit à l'air ambiant , soit aux sup-
ports de la machine; c'est là une perte que l'on peut suivre. Une
antre partie est employée à user les surfaces frottantes, à décom-
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62 lf£¥UE DES MUX MON^S. .
poser les liquides dont elles sont enduites; ce sont encore là des
effets que Ton peut apprécier. Mais cette notable portion du travail
moteur qui était consommé sans qu'on pût en rendre compte par
ces divers motifs, on sait maiuitenant qu'elle ne disparaît comme
travail qu'autant qu'elle se retrouve comme cbaleur. Cette chaleur
pourra se perdre en échauffant les organes de la machine, elle
pourra se répandre sans effet utile dans l'atmosphère; mais du moins
rien ne demeurera inexpliqué, et nous pourrons poursuivre dans
toutes leurs phases les transformations successives du travail mo-
teur, Dira-t-on que c'est là un mince résultat, qu'on ne pourra
suivre ces changemens que par l'imagination, et que la pratique
n'en atteindra pas la mesure ? Et d'abord rien ne prouve qm'on ne
puisse pas tirer de précieuses applications de cette notion nouvelle
du frottement; mais en tout cas, qu'on ne s'y méprenne pas, elle
nous délivre d'une grande hérésie scientifique que bien des per-
sonnes ont côtoyée sans doute, et où U est à penser que quelques-
unes sont tombées autrefois. Supposer, comme on était tenté de le
faire jadis, à propos du frottement, qu'un travail moteur s'anéantit
sans rien produire, c'est xme erreur du même ordre que de croire
qu'un travail moteur peut naître de rien. Ce sont deux absurdités
réciproques et solidaires. Les vieilles idées courantes stu* le frotte-
ment renfermaient donc, plus ou moins cachées dans leurs flancs,
toutes les billevesées qui ont signalé la recherche du mouvement
perpétuel.
Des considérations du même ordre s'appliqueraient à la théorie
des chocs, où les phénomènes calorifiques entrent pour une part
considérable. Si on tire avec une carabine rayée contre une cible
très résistante, on constate que la balle est brûlante après le choc.
La chaleur développée par ce choc, si on la supposait concentrée
tout entière dans le plomb dont la balle est formée, en élèverait la
température à plus de 500 degrés. Elle serait donc plus que suffi-
sante pour liquéfier le plomb. Si on tire à boulet sur une cible très
dure, on voit souvent jaillir un éclair de lumière au moment où le
boulet frappe la cible. On peut dire qu'en général nous estimons
trop bas la quantité de chaleur qui est due aux chocs. On a calculé
que si un corps tombe de la hauteur où l'attraction terrestre est à
peine appréciable , il donnera en touchant la terre deux fois plus
de chaleur que n'en dégagerait la combustion d'un poids égal de
charbon.
Nous venons de voir l'étude du frottement tout à fait régénérée.
Celle de la dilatation des corps va aussi se transformer complète-
ment en vertu des idées nouvelles. Ici vient se placer d'abord une
expérience mémorable, fondamentale, exécutée en 1845 par M. Joule,
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ÉQDIYALBNT'lKÉGàlfKlUE DE LA ^mALEDR. 68
et qui anéantit une erreur depuis longtemps accréditée. On admet*
tait généralement, il y a quelques années encore, et cette opinion
trouvait place dans renseignement classique, que la dilatation d'un
corps, cdlé de l'air par exemple, absorbait de la chaleur. Tout le
inonde se rappelle que dans les cours de physique on mettait un
thermomètre sons le récipient de la machine pneumatique : on ob-
servait rabaissement de température qui suivait les premiers coups
de piston donnés pour faire le vide, et on déclarait sans plus ample
an^yse que la difatation de l'air absorbait la chaleur qui disparais-
^sait en cette circonstance; mais ne va-t-il pas falloir, en face de
l'expéiience de M. Joule, modifier l'énoncé de cette explication?
H. Jèule prit deux récipieds métalliques de capacité égale, réunis
par un court tuyau que fermait un robinet. Dans l'un des récipiens,
il introduisit de Tair sous la pression de vingt-deux atmosphères,
le robinet de communication étant fermé; dans l'autre, il fît le vide.
Le système des deux récipiens était entièrement plongé dans un ré-
servoir plein d'eau où des thermomètres sensibles permettaient
tf apprécier les phénomènes calorifiques qui viendraient à se pro-
duire. L'expérience ainsi préparée, le robinet qui fusait communi-
quer les deux récipiens fut ouvert; l'air comprimé se précipita dans
l'espace vide, et dans un instant très court le système des deux
vases fut rempli d^air sous la pression de onze atmosphères. Cette
dilatation du gaz absorba-t-elle, oui ou non, de la chaleur? L'an-
cienne physique eût répondu oui sans hésiter ; elle admettait que
dans toute dilatation une certaine quantité de chaleur disparaissait.
Cependant l'expérience de M. Joule montra qu'aucune chaleur n'é-
tait absorbée; les thermomètres plongés dans le réservoir d'eau
demeurèrent immobiles. Certes il y avait là de quoi confondre les
esprits nourris dans les anciens erremens; mais nous qui sommes
maintenant en possession du principe de l'équivalence de la chaleur
et du travail, ne sommes-nous pas portés naturellement à com-
prendre ce résultat, si nous réfléchissons que, pour remplir le réci-
pient où le vide a été fait d'avance, l'air n'a aucun travail à accom-
plir? Pas de travail produit, partant pas de chaleur consommée.
Nous sommes ainsi amenés à rectifier l'assertion des anciens physi-
ciens et à dire que, quand un gaz se dilate dans les conditions ordi-
naires, ce n'est point la dilatation même du gaz qui absorbe de la
chaleur, mais bien le travail qu'il est ordinairement obligé d'ac-
complir pour se dilater.
M. Joule fut d'ailleurs conduit à retourner son expérience pour
en trouver la confirmation. En supprimant le travail de la dilata-
tion, il avait évité tout refroidissement. Si au contraire il obligeait le
giz à produire un travail pour se dihiter, il devait constater une ab-
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5i REVUE DE$ DEUX IION0ES.
sorption de chaleur. Âpres avoir rempli son premier récipient d'air
comprimé à vingt -deux atmosphères, il obligea le ga^ à se rendre
sous une cloche* renversée sur la cuve à eau et à s'y loger sous une
pres^on de onze atmosphères* L'air avait donc pour s'établir, sous
la cloche une certaine masse d'eau à déplacer. A ce U*avail devait
correspondre dans le système une déperdition de chaleur. C'e^t ce
que les thermomètres accusèrent nettement. Rien de plus concluant
que le résultat de ces deux expériences. Rien de plus nati^rel d'ail-
leurs que de threr de la seconde une détermination numérique de
l'équivalent mécanique de la chaleur. M. Joule le fit et trouva dans
ces essais le nombre khi-
Cette expérience capitale vaut qu'on s'y arrête et qu'on examine
attentivement comment les choses s'y passent. Si l'on se reporte au
premier essai que nous avons indiqué, à celui dans lequel l'air passe
du récipient où il est comprimé à vingt-deux atmosphères au réci-
pient où le vide a été fait, et si Ton regarde de plus près le jeu du
phénomène, une objection peut se présenter à l'esprit. Le gaz, di-
^ns-nous, remplit rapidement les deux récipiens sous une pres-
»on de onze atmosphères, sans travail et sans refroidissement. Ce-
pendant, s'il nous prend fantaisie d'isoler par la pensée dans le
premier récipient une petite masse d'air et de la considérer spécia-
lement à l'exclusion des particules voisines, nous serons bien forcés
de reconnaître que cette petite masse d'air, pour se dilater, doit
presser les molécules qui l'entourent, développer ainsi du travail, et
partant se refroidir. Cela est si vrai que le résultat final est en effet
un refroidissement dans le second essai, où la masse entière du gaz,
au lieu de trouver le vide devant elle, rencontre un corps qu'elle
doit déplacer. Mais ne semble-t-il pas dès lors que la petite masse
que nous venons d'isoler par la pensée doit se comporter de la
même manière dans les deux cas, puisqu à tout prendre elle a dans
les deux cas un effort à faire sur ce qui l'entoure immédiatement,
et ne peut-il pas paraître extraordinaire qu elle se comporte diffé-
remment suivant ce qui se passe aux extrémités de la masse? « Sup-
poser, dit M. Verdet, que tantôt elle se refroidit, tantôt elle con-
serve sa température, c'est pour ainsi dire supposer qu'elle est
instruite de ce qui se passe en dehors d'elle, et qu'elle se conforme
à une loi de la nature de la même façon qu'un être animé et doué
d'intelligence. On n'ose guère en général, contre une tliéorie forte
déjà de l'assentiment des plus hautes autorités scientifiques, expri-
mer tout haut de pareilles difficultés, dont l'énonce a quelque chose
d'étrange et de malsonnant; mais on les garde.au fond de l'esprit
et on en reçoit quelquefois une défiance secrète contre la science
tout entière. » Examinons donc de plus près. Dans le premier cas
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EQUIYAlEm^ MEGANIQUB DE LA CHALEUR. 55
sans doute, de même que dans le second, il y a travail produit, par
conséquent refroidissement; mais immédiatement les parois résis-
tantes du récipient d*arrivée arrêtent le mouvement, le gaz revient
à l'état d'équilibre. Dans cette perte de mouvement, le travail dis-
paru se retrouve sous forme d'une certaine quantité de chaleur qui
est restituée au système, et cette quantité est précisément égale à
celle qui avait été consommée dans le premier moment de l'expé-
rience. De là vient qu'en définitive les thermomètres n'accusent au-
cun changement. Cette explication peut d'ailleurs être vérifiée et
Tendue sensible aux yeux : il suffit de plonger le premier récipient
dans un vase d'eau, le second récipient dans un vase différent. On
reconnaît alors le refroidissement qui correspond à la première
phase de l'expérience, l'échaufiement qui suit ce premier phéno^
mène, et on constate facilement l'équivalence des deux effets con-
sécutifs.
Toutes ces expériences de M. Joule ont été répétées avec le soin
le plus scrupuleux par M. Victor Regnault, le grand vérificateur des
travaux modernes. Ainsi développées et étudiées sous toutes leurs
faces, sanctionnées par ce contrôle éminent, elles démontrent clai-
rement que la dilatation de l'air n'absorbe par elle-même aucune
chaleur. Il n'y a de chaleur consommée que par le travail qui ac-
compagne la dilatation. L'effet est ainsi restitué à sa véritable cause,
et tout le monde comprendra la valeur de cette rectification ap-
portée aux anciennes idées.
Une nouvelle pensée guide ainsi l'esprit quand il considère les
rapports de la chaleur avec les changemens moléculaires des corps.
On va voir la notion de capacité calorifique se transformer et s'é-
clairer. Commençons cependant par dire que les considérations qui
vont suivre ne s'appliquent, du moins dans la forme simple où nous
devrons les présenter, ni aux corps solides, ni aux corps liquides.
Là en effet la cohésion des molécules, particularité mal connue et
encore inabordable, masque les résultats. Nous n'aurons en vue que
les gaz que l'on appelle gaz permanens, dont les molécules pa-
raissent complètement libres les unes par rapport aux autres. Des
recherches justement célèbres avaient été faites depuis longtemps
sur la Alatation de ces gaz. On savait que lorsqu'on échauffe l'un
d'eux, le nombre de calories qu'il absorbe sous l'unité de poids pour
élever d'un degré sa température varie , suivant que pendant ré-
chauffement on maintient son volume constant à l'aide d'une enve-
loppe inextensible, ou qu'on lui permet au contraire de se dilater
en laissant seulement constante la pression à laquelle il est soumis.
A ces deux cas correspondaient pour un même gaz deux capacités
calorifiques différentes : capacité calorifique à volume constant, ca-
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56 REVUE DES DEUX MONDES.
pacité calorifique à pression constante, cette seconde toujours pjus
grande que la première. Pour Tair atmosphérique par exwiple^ cçs
deux quantités étaient dans le rapport de 1 à 1^421, La physiqve
avait ainsi dressé des tables qui donnaient pour chaque gaz le? deux
capacités calorifiques, et la différence de ces deux quantité^ i^^vait
reçu un nom, elle^ s'appelait la chaleur latente de. dilatation. C'était
bien en effet Texcédant de chaleur qui était consommé sans pro^
duire un excédant de température dans celui de? deux cas où. Je gai
prenait un accroissement de volume. La physique en restait là.,
Chacun des gaz avait ses deux chaleurs spécifiques, indépend^ut^
en quelque sorte Tune de l'autre; aucun rapport nécessaire ne se/n-
blait lier ces quantités entre elles. Aujourd'hui la question a'édair-
cit à la lueur du principe nouveau, et ce qui était latent devient
patent. Cet excès de chaleur qui est absorbé dans le cas où le gaz
prend un accroissement de volume devient pour nous l'équivalent
exact du travail mécanique que ce gaz développe en se jiUatant.
En mène temps que le rôle de la chaleur latente de dilatation se
trouve ainsi expliqué, une relation fixe, une équation mathématique
s'établit entre les deux capacités calorifiques d'un même gaz» puis*
que le nombre de calories qui représente leur difl*érence équivaut
à un travail mécanique que nous pouvons apprécier et exprimer en
kilogrammètres.
Voilà amsi deux données qui ne paraissaient pas autrefois soli-
daires l'une de l'autre, et dont nous découvrons la relation néces-
saire. L'équation à laquelle elles doivent satisfaire nous permet
donc de faire ime série de vérifications, vérifications d'autant plus
précieuses que les valeurs numériques des chaleurs spécifiques à
volume constant et des chaleurs spécifiques à pression constante
ont été autrefois déterminées, pour les différons corps gazeux, par
des expériences directes, très soignées, très précises, et avant qu'on
soupçonnât le lien qui devait unir ces deux quantités. Cette équa-
tion prend donc une importance capitale. Si l'on suppose connu le
nombre qui représente l'équivalence de la chaleur et du travail ,
elle peut servir à contrôler toutes les valeurs anciennement déter-
minées pour les chaleurs spécifiques. Si au contraire on regarde
ces valeurs comme des données acquises, elle fournira une série de
déterminations numériques du nombre fondamental de l'équiva-
lence. Toutes les déterminations qui ont été faites par ce procédé
oscillent, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, autour du nombre &25»
qui peut être regardé comme leur valeur moyenne.
L'expérience des deux récipiens de M. Joule, les indications som-
maires que nous venons de donner sur les capacités calorifiques
montrent dans quel esprit a été révisée l'étude de la dilatation des
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ÉQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 67
corps. C'est là d'ailleurs la question qui depuis cinq ou six ans a
joué sans cesse le premier rôle dans la théorie mécanique de la
ctaaletir* Nulle part on n'est plus près des faits primordiaux qu'il
importe de constater. Entre le mouvement vibratoire qui constitue
la chaleur et le mouvemetit de dilatation moléculaire qui augmente
le tolcune du corps, la relation est directe, facile à définir. Elle se
prttc à l'analyse mathématique. Aussi a-t-elle été pour les géo-
mètres robjet de calculs très étendus et très complets. Cette étude,
intéressante par elle-même, en a pris une importance spéciale.
Elle est devenue une sorte de place d'armes dans l'intérieur de
laquelle on a établi les vérités fondamentales qui servent de base
à la théorie dont nous poursuivons en ce moment l'exposition. La
dilatation des corps solides ou liquides, par la raison qu'on a pu
entrevoir tout à l'heure, a présenté des difficultés d'analyse qui'
D'OBt pas permis d'aller au fond des choses; mais celle des gaz, des
vapeurs, a été complètement étudiée dans des mémoires originaux,
parmi lesquels on doit citer un récent Commentaire aux travaux
publiés sur la chaleur considérée au point de vue mécanique^ par
M. Résal, ingénieur des mines, — un mémoire sur VÉquivalent mé-
conique de la chaleur, de M. Bélanger, professeur à l'École centrale,
et un traviûl de M. Gh. Combes en cours de publication dans le
Bulletin de la Société d'encouragement.
Introduites dans l'étude de la chimie, les idées nouvelles n'y fu-
• rent point stériles. On avait bien songé depuis longtemps à com-
parer au travail mécanique proprement dit cette autre sorte de tra-
vail qui est due aux affinités chimiques : c'était là une question tout
à fait pratique, puisqu'on résumé les actions chimiques sont l'ori-
gine de presque tout le travail qui se produit parmi nous , et que
Tune d'elles, la combustion du charbon, fait tourner la plus grande
partie de nos'machmes; mais entre le travail chimique et le travail
mécanique on n'avait aucun terme de comparaison. La chaleur,
envisagée au point de vue où nous l'avons maintenant montrée, se
présenta comme une mesure commune de ces deux natures de tra-
vaux, comparables sans doute entre eux par une conception théo-
rique (1), ïùdis complètement dissemblables en fait. La chaleur au
contraire devenait pratiquement comparable aux uns et aux autres.
Ainsi ce fut un fait facile à constater qu'un kilogramme d'hydro-
gène, en se combinant avec l'oxygène, dégage 3&,&62 calories, et
{1} On peat regarder Tacte de la oombinaisoD entre molécules, entre les atomes de
roxygèoe et ceux du charbon par exemple, comme semblable à l'acte de la chute d*un
CQfps contre la terre. Si le charbon brûle, c*est que les atomes du gaz comburant se
précipitent sur lui. De la masse et de la vitesse de ces atomes on conclurait le travail
dft à cette chute.
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58 R£VUE DES DEUX MONDES.
en se combinant av«c le chlore, 23,783; qu'un kilogramme de gra-
phite naturel, en se brûlant à l'oxygène, produit 7,^796 calories,
1 kilogramme de zinc 565, et ainsi de suite. Or c'est une notion qui
nous est maintenant acquise que chacune de, ces calories peut se
convertir en i25 unités de travail mécanique, Nou3 savons donc
quel effort pourrait vaincre , quel poids pourrait élever chacune de.
ces combinaisons chimiques, si par quelque moyen on arrivait à la
convertir tout entière en effets mécaniques.
. Ici se place une expérience déjà ancienne, mais des plus impor-
tantes, et qui est due à M. Favre. M, Favre a étudié un circuit vol-
taîque qu'il plaçait dans un grand réservoir de mercure formant
thermomètre, et où les diverses parties de son appareil pouvaient
être introduites à volonté. Il y mettait un élément composé d'une
plaque de ziac et d'une lame de platine plongée dans de l'eau aci-
dulée, et réunies par un fil de cuivre gros et court. 11 a d'abord,
mesuré ainsi directement la chaleur dégagée, et a trouvé qu'à la
dissolution de 33 grammes de aine, c'est-à-dire d'un équivalent
chimique de ce métal, correspondait un dégagenaent de calories rç-r
présenté par le nombre fractionnaire 18,68, c'est-à-dire la quantité
de chaleur nécessaire pour élever d'un degré 18,680 grammes
d'eau. Il a remplacé ensuite le fil de cuivre gros et court introduit
dans le calorimètre par un fil long et mince enroulé en spirale et
placé hors du calorimètre. La quantité de chaleur observée a été
moindre, et d'autant moindre que le fil de jonction était plus long; «
mais, s'il rétablissait dans le calorimètre ces différens fils de jonc-
tion, il retrouvait toujours exactement la même quantité de chaleui*
que dans le premier cas. Ainsi dans ces déterminations prépara-
toires il était bien évident que 33 grammes de zinc, en se dissol-
vant, donnaient ime quantité totale de chaleur constamment égale.
Ensuite M. Favre, laissant toujours dans une cavité du calorimètre
son fil enroulé en spirale, en fit l' électro-aimant d'une petite ma-
chine électro-magnétique à laquelle il donna un travail extérieur
à accomplir; elle montait un poids au moyen d'une poulie. Le phé-
nomène alors changea de face. L'expérimentateur trouva que la
quantité de chaleur correspondant à la dissolution de 33 grammes
de zinc était inférieure au nombre indiqué plus haut. Il fit varier le
travail accompli par la petite machine, et il constata que la chaleui-
dégagée variait dans un rapport constant avec ce travail; poui' cha-
que kilogrammètre produit, une quantité déterminée de calories
disparaissait. Ainsi dans le moteur électrique de M. Favre, comme
dans les autres appareils que nous avons déjà décrits, l'équivalence
des deux termes que nous étudions était immédiatement démontrée
par deux séries de valeurs dkectement appréciables. Ici tant de tra-
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ÉQUÏVALÉmr'MêCA^Ï<lftE 4)È tA CHALEUR . 59
vail produit, là tant de chaleur absorbée. De ces essais, M. Favre a
tiré le nombre 44$, un peu supérieur à celui dont M. Verdet a pro-
posé l'adoption.
II ne paraît pas difficile, nonà pouvons le dire en passant, de dé-
couTrir la raison poUlr laquelle M. Favre a trouvé un nombre trop
élevé. En indiquant cette raison, nous sommes amenés à parler in-
cidenmment des effets mécaniques de l'électricité, sur lesquels nous
ne voulons point d'ailleurs nous étendre aujourd'hui, parce que
nous nous réservonij d'en parler avec quelque détail dans une autre
occasion. L'action chimique développée dans la pile de M. Favre se
manifeste à la fois sous foime calorique et sous forme électrique;
il y a chaleur sensible au thermomètre et courant électrique sen-
sible au galvanomètre. Je sais bien que ces deux effets sont liés par
une relation simple et directe (la chaleur est proportionnelle au
carré de Tîntensité du courant); mais est-ce à dire pour cela qu'ils
ne soient qu'une seule et môme chose? Est-ce à dire que, si l'on
tient compte de l'un des effets, il devient loisible de négliger l'autre?
Évidemment non. En même temps qu'une certaine quantité de cha-
lenr se transforme en travail, dans l'expérience de M. Favre, une cer-
taine quantité d'électricité cesse de s'accuser au galvanomètre, et
rien ne nous autorise à faire abstraction des effets mécaniques de ce
phénomène. Si donc M. Favre rapporte à une même calorie un trop
grand nombre de kilogrammètres, c'est peut-être qu'il lui attribue
une portion de travail qui doit en bonne justice être mise au compte
de l'électricité. Encore une fois, nous ne faisons que jeter cette in-
dication en passant. Elle répond à cette idée que, si l'on étudie la
connexité qui lie l'affinité chimique, la chaleur et le travail méca-
nique, il est nécessaire, en dernière analyse, d'y faire entrer aussi
l'électricité. C'est une action à quatre personnages. L'un d'eux,
dira-t-on, joue un rôle accefôoire au point de vue mécanique. Ac-
cessoire, peut-être, mws négligeable, certainement non 1 Rien n'em-
pêche cependant de faire abstraction momentanément de l'un d'eux,
à la condition de bien connaître la réserve que l'on fait, et de ne
pas se laisser entraîner par cette omission dans des raisonnemens
inexacts. Cette réserve, cette omission, nous la ferons d'ailleurs
aujourd'hui, afin d'isoler et de mettre en relief la relation directe
qui a été signalée entre la chaleur et le travail , et que nous nous
sommes proposé en ce moment d'étudier tout spécialement. C'est
en effet là, dans l'action générale, la portion la mieux connue et la
mieux définie. Quant au rôle particulier qu'y joue l'électricité, il
est jusqu'ici resté plus obscur, et nous demanderons en tout cas la
permission de le laisser aujourd'hui complètement dans l'ombre.
Tout en évitant de parler des phénomènes électriques, nous ne
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60 KEYUE DES DI»7K MONDES, i/ ^ <
pouvons cependant passer sous sU^ace une brillante expérience de
M. Foucault, qui eut un grand retentissement il y a quelques an-
nées. On sait le talent de mise en scène avec lequel M* Foucault
rend populaires les vérités physiques. Il prenait un gros disque dé
cuivre qu'il plaçait entre les deux pôles d'un électro-^aiaiaat; UB
système d'engrenages et une manivelle permettaient d'imprimer au
disque un mouvement de rotation rapide. Lorsqu'aucun courant ne
traversait les bobines de Télectro^aimant, on faisait tourner le disqoû
avec la plus grande facilité^ et sans qu'il s'échauffât sensiblemeot^
mais si l'on venait à faire passer un courant à travers les bobines^
les réactions qui s'établissaient entre leur fer aimanté et le disque
de cuivre étaient telles qu'on éprouvait pour faim tourner celuinû
une résistance considérable : un homme suffisait à peine à cet effort^
et le travail qu'il dépensait ainsi écbaufiait graduellement le disque
jusqu'à une température qui a quelquefois atteint 95 degrés* Ainsi
dans cette expérience saisissante le thermomètre enregistrait direo-
tement, sous forme de chaleur, l'effort développé sujr la manivelle
pour entretenir la rotation du disque.
IV.
Mais la théorie mécanique de la chaleur ne nous donne-t*^Ile
d'enseignemens qu'au sujet des corps inorganiques ou inanimés?
Les corps vivans ne sont-ils pas à la fois le siège de phénomènes
calorifiques et de phénomènes mécaniques? Et n'est^n pa3 en droit
de penser qu'ils sont régis, eux aussi, par l'équivalence de ces deux
phénomènes? Si en effet les corps vivans, dans ce qui touche plus
particulièrement au principe de l'action vitale, édiappent évidem-^
ment aux lois ordinaires de la physique et de la mécanique, il est
au contraire naturel d'admettre, tant que l'expérience ne dément
pas cette opinion, qu'ils y sont soumis en ce qui concerne le jeu de
leurs organes. La volonté a sans contredit en elle-même des modes
d'action tout particuliers; mais, dès qu'elle doit agir sur la matière,
eUe se trouve évidemment liée par les lois matérielles, comme un
étranger qui aurait à se conformer aux règlemens du pays où il vit.
Non-seulement les preuves les plus décisives montrent qu'il y a
dans les corps vivans aussi bien que dans le monde inorganique
conversion de la chaleur en travail et du travail en chaleur, mais il
est remarquable que ce soit en réfléchissant au jeu de la vie ani-
male que le docteur Jules-Robert Mayer ait été amené à trouver les
bases de la théorie nouvelle. Elle est complètement esquissée dans
son mémoire sur le mouvement organique et la nutrition (18&5)«
Les travaux du docteur Mayer sont peu connus en France, mais
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ÉQDIYALraT'UiCAMQrE DE lA CHALEUR. 61
deux^teies d'expériences récentes mettent m évidence la relation
qui Ëe dans les corps vivans la chaleur au travail. Nous voulons
parler des i^lierciies de M. Him et de celles du docteur Béclard.
M. fiim a abordé de fh)nt la question et cherché une solution
ittnBmààe^ en opérant sur le corps même de l'homme.
C'est un &it indiqué d'abord par Lavoisier et Laplace, confirmé
par les expériences de Dul<Mig et Despretz, éclairé ensuite par les
txaifisx de MM. Pawe et Silbermann, et maintenant définitivement
loquis àlapbymologie, que la chaleur animale est due entièrement,
oa du moins presque entièrement, aux actions chimiques que pro-
duit la respiration; ce qui peut en être dégagé par d'autres actions,
par la nutrition^ par la chrcolation du sang, est complètement né-
gligeable. L'oxygène inspiré brûle dans le corps des matières hy-
dio^carboDées, et l'animal expire de l'acide carbonique et de l'eau.
L'mlenâté de cette action respiratoire varie beaucoup avec l'âge, le
sexe^ Vétat de santé des divers individus. M. Him s'est proposé de
fétodier sur m même individu à l'étal; de repos et à l'état de mou-
vement.
Pour parler d'abord de l'état de repos, on sait que le corps hu-
main conserve une température tout à fait constante, dont la valeur
est de 37 degrés environ dans nos climats. On peut donc dire que
la ebaleor développée à l'intérieur du corps par l'action respira-
teîra (1) en sort incessunment tout entière sous diverses formes,
éEvaporation pulmonaire et cutanée, échaùffement de l'air expiré,
rayonnement, contact des corps ambians. M. Him a commencé par
vérifier cette supposition, qu'il a trouvée sensiblement exacte.
H plaçait on homme dans un espace hermétiquement clos, en le
hissant d'abord, pendant un temps donné, à l'état de repos absolu.
Le sttjet absorbait l'air par le nez au moyen de deux petits tubes
inUKxiaits dans ses narines et qui communiquaient avec un gazo-
mètre dont le d^it était facilement mesuré; il expulsait les pro-
duits de la respiration par un autre tube introduit dans sa bouche,
etqin aboutissait à ma second gazomètre, où l'acide carbonique et
la vaipeur d'eau pouvaient être dosés. La température de ces divers
gax éluit soigneusement mesurée, ainsi que l'échauffement de l'en-
ceinle dû à la chaleur perdue par le sujet, M. Hirn trouvait que
pour chaque gramme d'oxygène brûlé, l'homme émettait au dehors
environ 5 calories 1/2. Ce résultat confirmait suffisamment le rai-
(1> Cette chaleor, oa. vient de le voir, vairie beaucoup suivant les individus. On peut
cependant, si Ton veut en donner une moyenne grossière, l'évaluer à 100 calories par
beore, la combustion pendant une beure étant estimée à 10 grammes de charbon et
M grammes d^ydngène; or un gramme de charbon en brûlant dégage 8,08 calories,
<il ffUflM driiydMeène en dégage 34,5.
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62 HEVUE DES DfiUX MONiœS.
sonnement d'après lequel toute la chaleur de la combustion devait
se retrouver au d^ors.
Voilà pour l'état de repos. Mais quand rhommë exécute un trar-
vail, les choses se passent-elles de môme? — M. Him enferma en-
core son sujet dans la cbambrette d'expérimentation et lui doniia
pour travail d'élever sans cesse son propre corps sur une roue à
échelons, qui tournait de manièi-e qu'il n'eût pointa changer réel^
lement de place. Il est clair d'une part que l'homme produit éga-
lement un travail s'il déplace une masse étrangère, ou s'il dé^
place sa propre masse en prenant un point d'appui à Texlérieur ;
l'on comprend d'un autre côté qu'en soulevant sans cesse sapropre
charge sur cette espèce d'escalier mobile, le sujet, au point de vue
de la mécanique, produisait le même effet que s'il eût gravi un es«-
calier fixe. Dans ces conditions, M. Him trouva que pour i gramme
d'oxygène brûlé il n'était plus émis dans l'enceinte que 2 calo-
ries 1/2 environ. Ainsi dans ce cas l'action respiratoire de l'homme
est représentée par une moindre quantité de chaleur en raison dû
travail dû à l'ascension sur la roue. Les deux quantités se complë*
tent : ce qui manque en chaleur se retrouve en travail. Le fait n'a
plus rien qui puisse nous étonner, et il y aurait eu au contraire de
quoi nous surprendre si la production d'un effet mécanique n'avait
pas diminué la manifestation des effets calorifiques. M. Him montre
ainsi que tous les efforts extérieurs que l'homme exedxe- viennent ea
déduction de la chaleur qu'il dégage; mais s'il a su mettre le phé-
nomène en évidence, les conditions de son expérience étaient troip
complexes, les corrections à faire à ses diverses données trop dé-
licates pour qu'il pût avec quelque exactitude apprécier numéri-
quement la conversion de la chaleur en travail. M. Him annonce
d'ailleurs, dans son nouveau mémoire publié l'an dernier, qi^'il
recommence les mêmes recherches dans de meilleures conditions.
M. Béclard a pris pour point de départ l'étude de la contraction
musculaire et a observé pendant plusieurs années les phénomènes
qui s'y rapportent.
On savait depuis longtemps que la contraction d'un muscle dé-
gage de la chaleur, parce qu'elle est accompagnée d'une action
chimique, d'une absorption d'oxygène. Alexandre de Humboldt avait
autrefois signalé ce fait, auquel il avait été amené par induction,
sans pouvoir d'ailleurs le vérifier. MM. George Liebig et Helmholtz
avaient plus tard repris cette opinion. Enfin M. Matteucci avait di-
rectement démontré l'absorption de l'oxygène en employant des
muscles de grenouilles. Prenant quelques trains de derrière de gre-
nouilles préparés, il en plaçait un certain poids dans un flacon et
un môme poids dans un second vase. 11 faisait contracter les uns et
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EQUIVAUKT BI£GANIQUE DE tK CHALEUR. 63
laiasait les aiUres en repos; puis il iatroduLsâit de Teau de chaux
dans les deux récipiens et dosait ainsi la quantité d'acide carbo-
Bâque produite^ de façon à connaître la quantité d'oxygène absorbée.
Des ej^^&ences réitérées lui avaient montré que les musdes cou-
tmclés absorbaient beaucoup plus d'oxygène que les autres.
La contraction musculaire est donc une oxydation qui dégage^
comme toute oxydation, une certaine quantité de chaleur; mais, si
on se contente de considérer ce phénomène en lui-*même, il paraît
difficile d'en rien tirer qui puisse servir à la théorie qui nous oc-
cupe. La contraction musculaire en eiTet implique des phénomènes
de volonté 4iu'il semUe impossible d'isoler, et des particularités in-
térieures dont l'analyse parait impraticable. Quand nous ramenons,
par exâ[i^>le, notre avant-bras de manière qu'il fasse un angle droit
avec le bras, nous pouvons agir à la fois sur les muscles fléchisseurs
et sur les muscles extenseurs, et développer ainsi d'une façon ab-
solue des efforts dont la mesure dynamique et calorifique ne pré-
senterait rien de certain. C'est donc d'une autre manière que M. Bé-
clard a abordé ce problème. U s'est proposé de comparer, sous le
rapport calorifique, une même contraction musculaire dans deux cas
diOérens : celui où elle n'est accompagnée d'aucun travail extérieur
et celui où, au contraire, un travail extérieur l'accompagne.
A l'ori^ne de ses recherches, il opéra au moyen d'aiguilles ou
bameçoBs thermo-électriques formés de deux métaux, cuivre et .
fer, qu'il enfonçait dans les tissus musculaires des animaux et qu'il
oiettait en communication avec un galvanomètre dont les déviations
accusaient les variations de température des muscles. U se servait
particulièrement de grenouilles; il les fixait sur une tablette, et il
déterminait des contractions dans une des pattes de l'animal. Tantôt
cette patte se contractait à vide, tantôt elle devait soulever un poids
au moyen d'une corde passant sur une poulie. Mais M. Bédard ne
tarda pas à recixmaltre qu'il ne pouvait rien conclure d'expériences
dans lesquelles l'animal, sous l'impression d'une cause excitante,
contractait son muscle, sans que la contraction eût un rapport bien
déterminé avec l'effort à vaincre. Il se décida, pour avoir des résul-
tats plus sûrement appréciables, à opérer sur l'homme. U fallait dès
lors renoncer à l'emploi des aiguilles ou hameçons thermo-électri-
ques, car ces engins ne pouvaient être introduits dans les tissus
charnus sans danger sérieux, surtout si les expériences se répétaient
fréquemment. L'emploi de ces appareils présentait aussi d'autres
ioconvéniens. Le vernis dont on recouvrait les aiguilles pour empê-
cher qu'elles ne fussent attaquées chimiquement par les sécrétions
du corps venait à se fendiller; des courans dus à des actions chimi-
ques pouvaient dès lors modifier les mouvemens de l'aiguille du gal-
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QA BEVUE DES DEUX MONDES.
vanomètre et masquer les résultats calorifiques. M. Béclard s'assura
qu'en appliquant sur la peau du bras un simple thermomètre et
enveloppant le tout d'un corps mauvais conducteur de la chaleur,
d'une bande de laine par exemple, le thermomètre accusait nette-
ment les variations de temp Liure; il se décida dès lors à recourir
à ce moyen direct d'observation. 11 opéra d'ailleurs sur lui-même
et fit, pendant les étés des années 1858 et 1859, une série continue
d'expériences dirigées avec le soin le plus minutieux.
Nous n'essaierons pas de marquer toutes les précautions ingé-
nieuses que prit l'expérimentateur pour écarter toutes les causes
d'erreur, pour rendre tous les résultats comparables entre eux et
pour dégager le phénomène principal des faits accessoires qui au-
raient pu le modifier. Nous indiquerons au moins la forme générale
de ses expériences. Il était assis sur un siège complètement fixe, les
deu\bras tombant naturellement le long du corps et les avant-bras
coudés à angle droit. Au-dessus de lui, une corde s'enroulait sur
deux poulies et venait, armée de deux mannettes, tomber auprès de
chacune de ses mains. Les deux mains saisissaient ces mannettes, la
paume tournée en haut. C'était en effet dans cette position, M. Bé-
clard l'avait vérifié, que la plus grande partie de l'effort se concen-
trait sur les muscles biceps brachial ^t brachial antérieur sur lesquels
il avait appliqué son thermomètre. La main droite avait d'ailleurs
pour fonction d'agir sur un poids de 5 kilogrammes attaché à la
manne tte droite. La main gauche au contraire tenait simplement la
manette correspondante, à laquelle aucun poids n'était suspendu.
Quant au principe môme des expériences, il consistait, comme on
l'a déjà vu précédemment, à observer successivement une même
contraction musculaire, d'abord à l'état statique, c'est-à-dire sans
aucun travail extérieur accompli, et ensuite à l'état dynamique,
c'est-à-dire avec accomplissement d'un travail extérieur. Le carac-
tère de ces essais est donc une comparaison continuelle entre la
contraction statique et la contraction dynamique. Les effets thermo-
métriques correspondant à la première ne sont jamais observés que
pour être mis en regard des effets analogues qui correspondent à la
seconde. Et c'est de ce rapprochement que M. iBéclard tire ses en-
seignemens.
Deux séries d'essais, chacune double en raison des deux termes à
déterminer, lui fournissent ses conclusions.
Dans la première série, la main droite commençait par soutenir le
poids immobile pendant cinq minutes : état statique. Pour constater
l'état dynamique, cette même main droite, pendant le même inter-
valle de temps, élevait le poids jusqu'à une faible hauteur (16 cen-
timètres] un assez grand nombre de fois; le poids redescendait
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ÉQUIVAtENT MÉCANIQUE DE LA CHALEUR. (^
après chaque ascension sans que la main eût à le soutenir pendant
la descente : c'était la main gauche qui était chargée de remplii
cette fonction à Taide de la cordé et des poulies. En comparant les
observations thermométriques, M- Béclard trouva que la chaleur
due à la contraction statique surpassait d'un degré la chaleur due à
la contraction dynamique. Cette chaleur, qui disparaissait lorsque
le muscle contracté élevait un poids, était évidemment l'équivalent
du travail extérieur que le muscle produisait.
Une seconde série d'expériences fut faite pour ainsi dire en sens
inverse. La main droite commençait toujours par soutenir le poids
à l'état de repos; mais ensuite, au lieu de monter le poids, elle le
soutenait à la descente un certaùi nombre de fois, la main gauche
se chargeant alors, au moyen de la corde et des poulies, de produh*e
les ascensions. Qu' arriva- 1- il? C'est que les phénomènes calorifi-
ques devinrent inverses. Le muscle prit une température plus élevée
quand il soutenait le poids à la descente que quand il le maintenait
à l'état de repos. De même que, dans la première série d'essais, le
travail qu'il accomplissait lui laissait moins de chaleur que l'état
statique, de même, dans la seconde série, le travail qui en dehors
de lui s'accomplissait lui en laissait une plus grande quantité.
M. Béclard mettait d'ailleurs encore ces résultats en relief par
une série accessoire d'expériences qui résumait en quelque sorte
les précédentes. Il commençait par opérer avec la main droite toutes
les ascensions du poids pendant que la main gauche le soutenait à
chaque descente; puis au contraire il le soutenait à chaque des-
cente avec la main droite pendant que la main gauche opérait toutes
les ascensions. Les différences calorifiques observées dans les essais
précédens s'ajoutaient naturellement dans cette dernière expéri-
mentation, et le phénomène étudié s'accusait ainsi plus nettement.
De ces recherches sur la contraction musculaire, on peut donc
tirer l'enseignement suivant : la contraction musculaire est une
oxydation, et si elle ne produit aucun travail extérieur, elle dégage
une certaine quantité de chaleur proportionnelle à la quantité
d'oxygène qui est absorbée; mais si elle produit un travail, elle dé-
gage une quantité de chaleur plus petite, de telle sorte que la
quantité de chaleur et la quantité de travail développées soient
complémentaires l'une de l'autre. La chaleur qui apparaît dans le
muscle contracté comme résultat de l'action chimique est diminuée
de toute celle qui s'est transformée en travail mécanique.
La forme simple et précise des travaux de M. Béclard devait le
porter à chercher la valeur numérique du rapport qui lie le travail
produit à la chaleur correspondante. Il connaissait directement le
nombre de kilogrammètres développés par le mouvement du poids;
XLV. 5
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M REVUE DES DEUX MONDES.
mais il pouvait moins facilement déduire de ses observations ther-
mométriques le nombre absolu de calories que les muscles perdaient
ou gagnaient dans les différens cas. Il supposa dans ses calculs que
la masse musculaire échauffée était équivalente en poids à un demi-
kilogramme. Il supposa que la capacité du tissu musculaire pour la
chaleur était égale à celle de l'eau. C'étaient là d'ailleurs des con-
jectures assez incertaines. Aussi a-t-il donné, en le reconnaissant
lui-même, un nombre beaucoup trop grand pour l'équivalent mé-
canique de la chaleur. Toutefois l'inexactitude de la mesure n'ôte
rien à la certitude du fait observé.
Que ressort-il en résumé des travaux de M. Hirn et de M. Bé-
clard? C'est que la combustion respiratoire, qui joue un rôle pré-
pondérant dans la vie matérielle, développe à l'intérieur du corps
une quantité de chaleur qui peut se répandre tout entière au deh(M^
sous forme calorifique, qui peut aussi partiellement, suivant la vo-
lonté de l'homme, se convertir en mouvement ou en travail. Nous
disons mouvement ou travail, car encore une fois^ que l'homme dé-
place des objets extérieurs ou qu'il se déplace lui-même en prenant
un point d'appui au dehors, qu'il gravisse l'escalier de M. Hirn ou
qu'a soulève le poids de M. Béclard, c'est tout un. Comment d'ail-
leurs s'exerce cette action de la volonté qui transforme partielle-
ment la chaleur animale en effets mécaniques? Comment le nerf qui
est le véhicule de la volonté excite-t-il le muscle? C'est là un pro-
blème physiologique que nous n'avons point à aborder ici. Nous
pouvons seulement faire en passant une remarque qui ne manque
pas d'une certaine importance et qui se déduit naturellement de
tout ce qui précède. C'est que le nerf n'a pas besoin d'avoir en lui-
même, comme on le lui a quelquefois demandé, tout le mouvement
qu'il suscite dans le muscle. Il n'intervient au contraire, suivant ce
que nous venons d'exposer, que pour susciter l'action du mécanisme
a^u moyen duquel le muscle emprunte directement à la chaleur ani*
maie le travail qu'il doit produire.
Il est naturel de se demander dans quelles limites peut se faire cet
emprunt. Une partie seulement de la chaleur animale peut se con-
vertir en travail. Est-ce une fraction plus ou moins forte de la cha-
leur totale? On peut répondre, d'après les données de M. Hirn, que
c'en est à peu près la moitié; mais ici il est important de s'entendre
sur la valeur absolue que prend cette chaleur totale suivant que
l'homme est à l'état de repos ou à l'état de travail. Une objection
pourrait en effet se présenter au nom de l'expérience vulgaire, et il
n'est pas inutile de la prévoir. Le mouvement, le travail, disent
MM. Hirn et Béclard, se produisent aux dépens de la chaleur ani-
male, dont ils consomment une notable partie. Et cependant tout le
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EQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 67
monde ssdt qpie pour se réchauffer on se donne du mouvement
Gommenl disparaît cette contradiction apparente? Comment la vé-
rité des théories que nous avons esquissées se concilie-t--eUe avec la
réalité des phénomènes usuels? Oui» le travail correspondant au
mouvemeot consonmie de la chaleur, mais en même temps il pré^
cipite l'action respiratoire jusqu'à l'augmenter quelquefois dans la
proportion de 1 à 10» La combustion s'aoeélère de façon à fournir
aux effets qui lui sont demandés, et il n'est pas étonnant que dans
cette action régulatrice elle dépasse le but et fournisse un excédant
de calorique. On peut remarquer à ce sujet que cette dépense ex-
cédante et pour ainsi dire inutile est d'autant moindre chez les di-
vers sujets qu'ils sont mieux constitués et plus assouplis au genre
de travail qu'ils produisent. L'organisme emploie d'ailleurs pliH
sieurs moyens pour augmenter la combustion d'oxygène à mesure
qu'on lui demfimde du travail; les inspirations deviennent plus fré<-
qventes, jusqu'à produire parfois Tessoufflement; l'air est inspiré
plus profimdément, de telle sorte que l'homme geint quelquefois en
le chassant ; enfin, pour une même quantité d'air -. introduite, une
proportion plus grande d'oxygène est dans certains cas retenue par
les poumons.
Si nous passons maintenant du règne animal au règne végétal,
une différence essentielle apparaît dans les phénomènes de la vie*
On peut dire que la vie végétale est le contraire de la vie animale.
Dans celle-<i, en voit l'oxygène absorbé décomposer dans les corps
les matières hydrocarbonées et en sortir à l'état d'eau et d'acide
carbonique. Le végétal fait l'inverse; il absorbe de l'eau et de l'a^
dde carbonique et rejette de Toxygène en retenant les hydrocar^
buces qui proviennent de cette transformation. Si donc dans l'ani-
mal les corps mis en présence se combinent suivant leurs affinités
chimiques naturelles, dans le végétal ils forment au contraire des
combinaisons diamétralement opposées à celles auxquelles ils sont
portés. Le végétal nous apparaît donc comme un milieu où sont
constamment séparés des élémens qui ont une tendance à se com-
biner et dont la combinaison dégagerait de la chaleur comme le
fiât tout travail dû aux affinités chimiques. Qu'est^e que cela fait
soupçonner? C'est que, pour triompher sans cesse de cette action
cutanée des forces moléculaires, le végétal doit absorber sans
cesse de la chaleur. Cette chaleur qu'il absorbe, il la convertit eh
travail pour lutter contre les affinités chimiques et produire en dé-
finitive des résultats qui leur sont contraires , à la différence de
ranîmaU dans lequel ces affinités chimiques se satisfont et dégagent
de la chaleur qui est sans cesse disponible. Aussi , tandis que l'ani-
mal conserve en général une température constante et à peu près
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68 RETUE DES DEUX MONDES.
indépendante du milieu ambiant, la plante se met en équilibre de
température avec ce qui Tentoure. Ce n'est que dans certains cas
particuliers, dans le cas de la germination et au moment de la flo-
raison, que les phénomènes sont inverses, que la plante absorbe de
l'oxygène, et qu'en vertu de cette combustion elle peut élever sa
température au-dessus de celle de l'air ambiant.
Où le végétal trouve-t-il toute cette chaleur dont il a incessam-
ment besoin? Dans l'action solaire. Le végétal emprunte constam-
ment de la chaleur au soleil et l'emmagasine à l'état de force vive
calorifique. Que les rayons du soleil tombent sur une plage de sable,
le sable s'échauffe, et il renvoie bientôt par rayonnement toute la
chaleur qu'il reçoit; mais que ces mêmes rayons tombent sur une
forêt, les arbres continuellement absorbent et s'approprient une
partie de leur chaleur. Les matières hydrocarbonées qui se forment
sans cesse sur la terre, par exemple les matières spécialement re-
gardées comme combustibles, le bois, la houille, etc., sont ainsi
des provisions de force vive accumulées par une transformation lente
de l'action solaire, et dont nous pouvons disposer à un instant donné
pour les convertir en chaleur, en travail. Quand nous avons amon-
celé du charbon dans le foyer d'une machine à vapeur et que nous
l'enflammons au moyen d'une allumette, d'où sortira tout le travail
que va produire la machine? Est-ce de Tallumette? Eh! non, c'est
tout le travail solaire qui a été emmagasiné anciennement dans ce
combustible que nous rendons soudainement disponible en aban-
donnant le charbon à son affmité pour l'oxygène, absolument comme
nous pourrions, disposant d'une grande masse d'eau qui aurait été
élevée dans un réservoir par un travail antérieur, utiliser la chute
de cette eau en ouvrant le robinet du réservoir. Chaque kilogramme
de houille renferme ainsi virtuellement trois millions de kilogram-
mètres. On peut donc calculer facilement la quantité de puissance
mécanique, toute préparée, que nous extrayons annuellement du
sol de la France quand nous tirons de nos houillères 8 millions de
tonnes de charbon. C'est le travail de 10 millions de chevaux-va-
peur fonctionnant jour et nuit pendant toute Tannée.
C'est encore cette force vive emmagasinée dans les végétaux qui
leur donne leur vertu nutritive ; ils introduisent dans le corps des
animaux les matières hydrocarbonées que l'oxygène y viendra brû-
ler ensuite. Si ces élémens de régénération manquent, le corps,
réduit à s'oxyder lui-même, dépérit et meurt. Cette fonction des
végétaux prendra dans notre esprit une importance particulière, si,
nous réfléchissons que la nourriture animale n'est en quelque sorte
que médiate, et qu'il faut remonter aux végétaux pour trouver l'ori-
gine de toute nutrition.
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ÉQUIYALfiNX MÉCANIQUE DE lA CHALEUR. 60
Le r61e actif du soleil apparait donc dans tout ce qi^i précède. On
peut dire qu'en versant continuellement de la chaleur sur la terre,
Û y verse du travail. Et la voix populaire est d*accord avec la science
en proclamant que cet astre est la source vivifiante de toute trans-
fiMrmatioD matérielle* On a mesuré, sans grande précision bien en-
tendu, la quantité de chaleur que le soleil envoie annuellement à
la terre, (ki peut donc en quelque sorte connaître la quantité de
travail qu'il met virtuellement à notre disposition. Si cette déter-
Biinadon n'ofire par elle-même aucun intérêt spécial, il n*en reste
pas moins certain qu'elle correspond à une notion précieuse : c'est
que nous avons ainsi autour de nous une grande somme de travail
gratuitement produit dont nous devons être amenés à utiliser une
portion de plus en plus grande.
Ce n'est point seulement sur les rapports du soleil avec la terre
que la théorie nouvelle fournit d'intéressantes vérités. Elle n'hésite
point i se demander comment s'entretient la chaleur du soleil et
comment se réparent les pertes qu'il subit sans cesse par le rayon-
nement. Elle répond que les corps qui viennent tomber à la suiface
de l'astre lui abandonnent sous forme de chaleur l'énorme quantité
de mouvement qu'ils possédaient dans leur gravitation à travers
l'espace. Elle admet de plus que ces corps sont pour la plus grande
part empruntés à cette agglomération sidérale qui entoure le soleil
et qui est connue sous le nom de lumière zodiacale. Dès lors et con-
naissant par les travaux de sir John Herschel et de M. Pouillet quelle
est la quantité de chaleur que perd le soleil, elle calcule quelle est
la masse de corps zodiacaux qui doit venir se joindre à cet astre
pour lui restituer sa chaleur. On a reconnu que cette masse n'est
point assez considérable pour faire varier d'une façon appréciable
le volume du soleil. Si notre lune tombait sur le soleil, elle lui com-
muniqueradt une quantité de chaleur suflisante pour couvrir les
pertes d'une ou deux années ; notre terre, en y tombant, couvrirait
les pertes d'un siècle; cependant les masses de la lune et de la terre
disparaîtraient sans donner au soleil un accroissement perceptible.
Il n'est point à espérer que les télescopes puissent saisir et préci-
ser l'accroissement graduel du diamètre solaire. Cette suprême vé-
rification manquera donc à l'ensemble de ces hautes hypothèses as-
tronomiques.
Il &ut citer ces ^éculations hardies sans y attacher plus d'im-
portance que leur degré de certitude n'en comporte encore, et se
bâter de redescendre sur la terre, où la nouvelle thermo-dynamique
nous donne et nous promet une assez riche moisson d'utiles ensei-
gnemens.
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70 REVUE DES DEUX MONDES*
M. Verdet a terminé ses leçons par une courte histoire de la théo«-
rie nouvelle. 'On peut assigner une date fixe à Torigine de cette
théorie, et en reporter la naissance véritable à Tannée 1812. Sanâ
doute, avant cette époque, plusieurs savans purent en entrevoir
quelques parties et en toucher quelques points. C'est ainsi que Ton
trouve dans un mémoire de Lavoisier et Laplace sur la chaleur
(1780) le passage suivant : « D'autres physiciens pensent que I»
chaleur n'est que le résultat des vibrations insensibles de la ma-*
tiëre... Dans le système que nous examinons, la chaleur est la force
vive qui résulte des mouvemens insensibles des molécules d'un
corps; elle est la somme des produits de la masse de chaque molé^
cule par le carré de sa vitesse... » Mais de cette assertion si origi^
nale et si précise il ne paraît pas que Lavoisier et Laplace aient ja-*
mais tiré aucun profit. Laplace surtout abandonna complètement
cette manière de voir, et défendit résolument la doctrine de la ma-»
térialité du calorique. On a vu plus haut comment, au commen*-
eement de ce siècle, Rumford, réagissant contre cette opinion, mit
en évidence des faits intéressans qui ne frappèrent point aâsez le
public de son temps, et dont il nous est facile maintenant d'ap**
précier l'importance; mais un peu plus tard les études relatives à
la chaleur subirent une phase singulière. Sadi Gamot, officier du
génie, fils du célèbre conventionnel, publia en 182i ses Réflexionâ
9ur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à dé--
velopper cette puissance. Cette publication coïncidait avec les pre-
miers développemens donnés à l'usage des moteurs à vapeur. Elle
fit alors une grande sensation, et son importance scientifique s'est
prolongée jusqu'à ces dernières années. On va voir cependant que
la doctrine de Sadi Gamot est diamétralement opposée à celle qui
triomphe aujourd'hui. Sadi Garnot admettait, conformém^t aux
idées répandues autour de lui, que le calorique est un corps maté-
riel. Dès lors, disait-il, il est facile de comprendre que lorsqu'une
certaine quantité de chaleur passe d'un corps chaud à un corps
plus froid, ce transport produise par lui-même une certaine quan-
tité de travail; mais, une fois l'équilibre établi, la chaleur perdue
par l'un des corps se retrouve tout entière dans l'autre, absolument
comme l'eau qui a fait marcher une roue hydraulique se retrouve
entièrement dans le bief d'aval. Dans les idées de Camot, cette
comparaison se poursuit jusqu'au bout. La chaleur est un fluide qui,
en vertu d'une force spéciale, tend comme l'eau à prendre son ni-
veau. La température devient ainsi une sorte de cote de nivellement
propre au fluide calorifique. Le fluide descend d'un corps supérieur
(en température) dans un corps inférieur, et produit ainsi de la
puissance motrice. Il sera possible également, en dépensant de la
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EQUIVALEin MÉCANIQUE DE LA €HAL£UR. 71
puissance motrice, de porter le fluide d'an corps froid à un corps
plus cbftud, tout comme, au moyen d'un effort extérieur, on porte
de l^eau d-ua bassin inférieur à un réservoir plus élevé. On com*
prend facilement le danger et le leurre que renfermait la doctrine
de Sadi Camot« La dialeur, sortant d'un corps en vertu dé cette
force i^éciale du nivellement des températures, devait, chemin fai-
sant, produire du travail et se retrouver ensuite tout entière dans
un corps difiik*ent. La machine à vapeur empruntait ainsi sa puis*
sauce, non pas à une consommation de chaleur, mais à un rétablis-
sement d'équilibre dans le calorique. <( Malgré cette erreur fonda-
mentale, dit M. Verdet, le nom de Sadi Garnot et celui de son
savant commentateur, M. Glapeyron, occuperont toujours une place
importante dans l'histoire de la science. Sadi Camot est l'auteur
des formes de rsdsonnement dont la théorie mécanique fait sans
cesse usage; c'est dans son écrit qu'on trouve les premiers exemples
de ces cycles d'opérations qui prennent un corps danâ un état dé-
terminé, le font passer à un état différent en suiyant un certain
chemin, et le ramènent par une autre voie à son état primitif.
M. dapeyron a éclairci ce que le mémoire de Camot avait d'obscur,
et a montré comment on devait traduire analytiquement et repré-
senter géométriquement ce mode de raisonnement si neuf et si fé-
cond. Ces deux géomètres ont créé en quelque sorte la logique de
lasdence. Lorsque les véritables principes ont été découverts, il
n'y a eu qu'à les introduire dans les formes de cette logique, et il
est à croire que, sans les anciens travaux de Camot et de M. Cla-
peyron, les progrès de la théorie nouvelle n'auraient pas été à beau-
coup près aussi rapides. »
Ces véritables principes qui ont enfin établi la thermo-dynamique
sur des bases solides, on les trouve dans les travaux de ces deux sa-
vane étrangers dont nous avons déjà parlé, M. Jules-Robert Mayer,
médecin à Heilbronn, M. Joule, professeur de physique à Manchester.
Les quatre ouvrages principaux de M. Mayer, Remarques sur les
fi^rcnie la nature inanimée (18&2), le Mouvement organique dans
ses rapports avec la nutrition (18&5), rintroduction à la mécaniqne
du ciel (1848), les Remarques sur l'équivalent mécanique de la clm-
leur (1851), renferment dans leur ensemble les diverses cohsidéra-
tioos que nous avons exposées dans les pages qui précèdent. Son
point de départ fut tout phyâologique. Il raconte lui-même que ses
travaux furent provoqués par l'incident d'une saignée faite à un
fiévreux à Java en 18A0, et par cette remarque que le sang veineux,
dans les régions tropicales, est d'un rouge beaucoup plus brillant
que dans les régions plus froides; mais ses études ne restèrent point
circonscrites dans le champ de la physiologie, et dans l'espace de
dix années cet honmie de génie aborda successivement la plupart
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72 BÏTtm DES DEUX MONOBff. - ..... ,
des points sur lesquels s'est exercée depuis la thermo-dynamique.
C'est lui qui introduisit pour la première fois dans la science le
terme d'équivalent mécanique de la chaleur. Malheureusement
Mayer travaillait seul, sans grand souci de répandre ses idées. Ses
mémoires n'eurent pendant longtemps qu'une publicité fort res-
treinte. Aujourd'hui même, ils sont encore peu connus sous lexur
forme originale. « Vous désirerez sans doute, disait M. John Tyndall
dans une récente leçon de physique à Royal Institution^ vous dési-
rerez savoir ce qu'est devenu cet homme éminent. Sa raison l'aban-
donna; il devint fou et lUt ^nfenné dans ufie. mafeou d'iajiénés.* Il
est dit dans un dictionnaire biographique allemand qu'il y mourût;
mais c'est inexact : il a recouvré la raison, et il vit actuellement,
tout à fait retiré, à-Heilbronn. »
Les travaux de M. Joule ne restèrent pas, comme ceux de
M. Mayer, confinés dans un cercle restreint. Us eurent dès leur
origine un grand retentissement. Développés dans des leçons pu-
bliques à la manière anglaise, appuyés d'expériences mémorables
qui frappèrent tous les esprits, discutés et commentés par le monde
scientifique tout entier, ils eurent une influence décisive sur les
destinées de la thermo-dynamique. Le premier mémoire de M. Joule
est de 1843; il contient des recherches sur la chaleur dégagée par
les courans induits et sur les lois suivant lesquelles varie cette cha-
leur quand un travail est développé. Les célèbres expériences sur
la dilatation des gaz sont de 18A5. Enfin en 1850 parut dans les
Transactions philosophiques un mémoire qui peut passer pour le
manifeste de la nouvelle doctrine thermo-dynamique.
Autour des deux noms de Mayer et de Joule, on peut grouper
ceux de MM. Colding, William Thomson, Helmhoitz, Zeuner, Clau-
sius, Macquom, Rankine, Holtzman. Gomme on le reconnaît par ces
noms divers, la théorie nouvelle s'est faite surtout à l'étranger. Elle
est plus récente en France qu'en Allemagne et en Angleterre. On a
pu voir cependant dans les pages qu'on vient de lire qu'elle s'est
enrichie des travaux de plusieurs Français; mais, entravée par quel-
ques malentendus, elle ne s'est vulgarisée chez nous qu'avec len-
teur. Ce n'est que depuis deux ou trois ans qu'elle s'est produite
dans notre haut enseignement, dans le cours de physique générale
de M. Victor Regnault au Collège de France, dans les leçons de mé-
canique de M. Bour à l'École polytechnique, dans les leçons de
physique de MM. Sénarmont et Jamin à la même école. L'expositioa
publique qu'en a faite M. Verdet contribuera sans doute à lui donner
définitivement droit de cité chez nous et à l'introduire, dans les arts
industriels aussi bien que dans la science, comme une vérité pra-
tique et usuelle.
Edgar Satenet.
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LE JAPON
DEPUIS L'OUVERTURE DE SES PORTS
LB GOUYBRRBlfElIT DE TÉDO, LES PRINCES JAPONAIS
BT LES BQR0P<BIIS AD JAPON.
L'intèrët qae porte TEurope à l'extrême Orient s'est accru sin-
gulièrement depuis quelques années. Il y a un quart de siècle, la
Chine et le Japon nous étaient à peu près inconnus. On possédait
alors sur ces vastes et riches contrées des récits de voyageurs et des
lettres de missionnaires qu'on lisait aux heures de loisir, par dés-
œavrement, sans y attacher une attention bien sérieuse ou même
sans y donner une croyance entière. A part quelques rares savans,
personne ne se souciâdt beaucoup de ce qui se passait dans ce monde
loîntsan. C'est que jusqu'au commencement de ce siècle les intérêts
nuatërîels de l'extrême Orient se trouvaient complètement séparés
des nfttres; aucun lien ne les unissait, aucun besoin ne les rappro-
ebait encore. Il existait sans doute des relations commerciales entre
la Chine et l'Angleterre, et, depuis une époque assez ancienne, entre
le Japon et la Hollande; mais elles étaient irrégulières et sans im-
portance. Le grand, l'unique intérêt qui appela jusqu'à nos jours
l'attention de l'Europe sur la Chine et le j£^on, ce fut l'étude trop
souvent stérile de la religion, des mœurs et de la littérature des *
deux empires.
La navigation à vapeur a changé complètement la situation de
l'Europe \is-à-vis des sociétés de l'extrême Orient; elle nous a en
quelque sorte placés aux portes de cette grande et mystérieuse ré-
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7A RBYUB DBS DEUX MONDES.
gion. Les affaires qui s'y agitent n'appellent plus désormais la cu-
riosité des savans, mais la sollicitude des hommes d'état. Il n'est
plus permis aux générations nouvelles d'ignorer ce qui se passe en
Chine et au Japon : l'histoire contemporaine de ces empires com-
mence à faire partie de notre histoire; leurs richesses forment des
élémens essentiels de notre commerce. Cette révolution dans la na-
ture de nos relations avec l'extrême Orient n'a pas été fort sensible
pour nous : elle s'est faite peu à peu, elle a détruit quelques vieux
préjugés, dévoilé quelques faits nouveaux; mais nos mœurs, notre
état social, nos constitutions politiques n'en ont subi aucune alté-
ration. Il n'en a pas été ainsi en Chine et au Japon. L'arrivée des
étrangers y a excité une émotion profonde, elle y a porté de graves
atteintes à la vie civile comme à la vie intime, et le trouble général
dont elle est la cause y conduira dans des temps peu éloignés à une
rénovation complète. Quand deux sociétés hétérogènes viennent à
se heurter, c'est la moins civilisée qui doit souffrir le plus de ce
rapprochement imprévu.
Lès événemens relatifs à l'histoire contemporaine de la Chine, et
qui sont étroitement liés au développement de ses progrès, ont été
soumis plus d'une fois, et dans la Revue même, à un examen sé-
rieux ; mais tout reste encore à dire sur l'effet immense qu'a produit
au Japon l'intrusion de l'élément européen. Ce pays, presque aussi
étendu et aussi peuplé que la France, est le dernier qui en Orient ait
été ouvert au commerce étranger; îl sort d'un isolement à peu près
absolu, et présente à l'observateur un spectacle étrange et souvent
incompréhensible. Aussi l'Européen qui veut faire une étude sérieuse
de la situation politique du Js^on rencontre-t41 des difficultés qui
au premier abord lui paraissent insurmontables. L'impossibilité
presque absolue de se procurer les documens officiels, l'absence
de toute relation intime avec la classe éclairée, le penchant inné
des Orientaux à cacher aux profanes ce qui se passe chez eux, sont
les principales barrières qui s'opposent à tout projet d'investiga-
tion. Quelques faits récens de cette étrange histoire ont eu cepen-
dant trop d'éclat pour que l'opinion européenne ne s'en soit pas
émue; mais ce qui reste encore plus ou moins hypothétique, c'est
la corrélation qui existe entre ces événemens. Des voyageurs, des
agens des principales nations occident^Res se sont appliqués à dé-
couvrir le lien qui les unit les uns aux autres, et à établir sur des
bases solides l'histoire contemporaine du Japon. Ainsi s'est produit
' un ensemble de renseignemens qui, sans être complets, pennettent
déjà de former un récit logique, et c'est ce récit que j'essaie d'écrire
à l'aide de ces documens et de ceux que j'ai pu recueillir moi-même
pendant un long séjour dans l'empire japonais.
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LE JA?0Or MPUIS SON OUTBRTURE. 75
I.
D y a environ deux cent soixante-dix ans que le général Faxiba,
plus connu dans Tbistoire sous le nom de Taîkosama, fut chargé
par rempereur légitime du Japon, le mikado, de faire rentrer dans
Fobëissance plusieurs grands vassaux qui s'étaient révoltés. Faxiba,
au lieu d'exécuter les ordres de son souverain, profita des pouvoirs
dont il était investi pour se mettre lui-même à la tête du gouverne-
ment. Il relégua le mikado dans son sérail, l'entoura de dignitaires
anxqaels il donna des titres pompeux et de faibles revenus, en fit
une sorte de roi fainéant y et ne lui laissa que l'apparence de l'au-
torité. Le fils de Faxiba, Fide-Yori, était trop jeune pour recueillir
impunément les fruits de cette audacieuse usurpation : il périt bien-
tôt, assassiné par son propre tuteur, le général Hieas. Celui-ci,
laissant le mikado en possession de ses vains titres, alla s'établir à
ïédo, dont il fit la seconde capitale de l'empire, et fonda cette dy-
nastie de chefs militaires qui, sous le nom de chiogouns ou taikouns^
ont régné depuis au Japon. L'organisation féodale du pays s'op-
posait toutefois à la réalisation immédiate de ses plans ; un grand
nombre de princes refusèrent de reconnaître le pouvoir du général
Hieas : il soumit quelques-uns de ces mécontens , et força les au-
tres à adhérer aux lois de Gongensamaj espèce de pacte politique
gui depuis cette époque forme la base de la constitution (1).
En vertu de ces lois, les princes insoumis, les dix-huit grands daî-
mioê ou goVchiSy restaient maîtres à peu près absolus dans leurs
principautés respectives; seulement ils devaient, à certaines épo-
ques, se rendre à la cour de Yédo et y résider pendant un temps dé-
terminé. Hieas voulut, par cette obligation, marquer leur état de
dépendance; mais il les abaissa surtout par la création d'une nou-
velle et puissante noblesse. Ces nouveaux nobles furent les jeunes
datmioSy au nombre de trois cent quarante-quatre, et les hcUtomotos
(capitaines), au nombre de quatre-vingt mille. Vassaux du taïkoun,
les nouveaux nobles devaient lui rendre hommage, lui payer tribut,
se soumettre à une conscription militaire, et restituer dans certains
cas, si leur suzerain l'exigeait, les fiefs dont ils avaient été investis.
Dne assemblée de grands dattnios était chargée de proposer les me-
sures d'intérêt général ; le taïkoun avait à les exécuter lorsqu'elles
avaient reçu la sanction du mikado. Le taïkoun était donc en réalité
le chef du pouvoir exécutif, pouvoir représenté par le gorodjOy ou
conseil des cinq, siégeant en permanence à Yédo.
(I) Gongensama est le nom bous leqael on rend aax mânes de Hioas des faonneor»
\ divins.
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76 REVUE DES DEUX MONDES*
Hieas mourut en 1616, après dix-huit ans de règne. Il avait fait
reconnaître un de ses fils pour son successeur; trois autres de ses
enfans, les gosankés (princes du sang royal), reçurent Tinvestiture
des riches principautés de Kousiou, de Mito et d'Owari. Le mikado
avait été forcé de sanctionner une loi en vertu de laquelle le taï-
kounat devait être maintenu dans la descendance directe de rhéri-
tier choisi par Hieas pu dans les familles gosankés.
Le nouveau taïkoun, appuyé par les trois cent quarante-quatre
jeunes daimios et par les quatre-vingt mille hattomotosy s'établit
sans difficulté sur le trône de Yédo. Les grands daîmios s'habi-
tuèrent peu à peu à un ordre de choses qui leur assurait la jouis-
sance tranquille de privilèges achetés par leurs ancêtres au prix de
leur sang et de leurs richesses. Quant au mikado, gardant toujours
ses prétentions au pouvoir absolu, mais réduit à l'impuissance, il
vécut d'une pension que lui octroyait le taïkoun. Depuis cette ré-
volution, une paix profonde a régné au Japon jusque vers le milieu
de notre siècle; le mikado résidait à Kioto (Miako) (1) et n'exerçait
qu'une inûuence morale sur les affaires de l'état; le taïkoun avait sa
cour à Yédo; il entretenait une nombreuse armée, possédait d'im-
menses revenus, et c'était lui qui exerçait en réalité le pouvoir.
Vers l'année 18â0, sous le règne du taïkoun Minamoto Yeoschi,
le conseil des cinq avait pour chef le ministre Midzouno Etkisenno-
Kami, homme fort instruit et supérieur à la plupart de ses compa-
triotes. Après la conclusion du traité de Nankin, qui termina en
1842 la première guerre des Européenis contre la Chine, en ouvrant
aux étrangers une partie de l'empire du milieu, ce ministre eut
la hardiesse de proposer à ses collègues d'ouvrir le Japon aux
hommes de l'Occident. Cette proposition fut accueillie froidement, et
il se hâta de la retirer; mais il n'avait pas soulevé en vain cette ques-
tion : beaucoup de Japonais distingués s'en occupèrent activement.
A leur tête se trouvaient le prince de Kanga, le plus riche des
gok'chisy le prince de Mito, un des trois gosankés^ et Ikammono-
Kami, daîmio très influent, qui a joué plus tard, comme régent, un
grand rôle dans l'histoire de son pays.
Le prince de Kanga, apportant dans l'appréciation des faitâ si
graves qui tendaient à rapprocher l'Occident de l'Orient le même
esprit libéral qui animait le ministre Midzouno, publia un écrit re-
marquable (2), où il cherchait à prouver combien le Japon avait in-
térêt à ouvrir ses ports avant que les étrangers vinssent demander
d'une manière trop pressante la suppression des anciennes entraves.
(1) L'ancienne capitale du Japon est indiquée sur nos cartes géographiques sous le
nom de Miako, traduction verbale du mot capitale. Le véritable nom propre de cette
résidence impériale est Kioto.
(2) Cest à Tobligeance de M. Tabbé Mermet de Cachon , missionnaire apostolique à
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LE JAPON DEPUIS SON 0U7ERTURE. 77
L*écrit du prince de Kanga, dirigé contre une des opinions les plus
anciennes et les plus enracinées dans l'aristocratie japonaise, causa
une sensation profonde. Le daimio Ikammono-Kami, appelé plus
tard à devenir régent, approuva le langage et les idées du prince;
le vieux gosanké de Mito blâma au contraire énergiquement ses con-
clusions. Descendant d'une famille souveraine, connu par sa bra-
voure, sa prudence et sa force physique, le prince de Mito était re-
gardé comme le vrai type du noble japonais, et jouissait d'une
grande popularité. Ses vassaux lui étaient aveuglément dévoués; à
la cour même du mikado, parmi les adversaires naturels de sa fa-
mille, il comptait de nombreux amis. Le respect et l'affection dont
il se voyait entouré poussaient jusqu'à l'exaltation l'ardeur de son
patriotisme. Il n'y avait, selon lui, qu'un pays civilisé, le Japon; en
dehors de cet empire vivaient les barbares; si la race affaiblie et
dégénérée des Chinois n'avait pu résister à l'agression des hommes
de l'Occident, il n'en pouvait être ainsi des Japonais, qui gardaient
encore le même courage .et la même force qu'à cet âge héroïque
où ils avaient repoussé l'invasion des|Mongols; ils ne repousseraient
pas moins vaillamment les chrétiens, s'ils osaient se présenter, et les
chasseraient comme ils les avaient chassés une première fois sous le
règne du taîkoun Hieas.
Le prince de Kanga et Ikammono-Kami n'osèrent pas faire une
opposition ouverte au prince de Mito; mais celui-ci ayant conseillé
à son cousin, le taîkoun Hinamoto, d'expulser de sa cour le ministre
Midzouno, qui le premier avait eu l'audace de parler de réformes,
Ikammono-Kami usa de son influence avec beaucoup d'habileté, et
parvint à maintenir à la présidence du conseil des cinq le chef du
parti progressiste. Â la suite de cet insuccès, Mito quitta Yédo, et
son adversaire Ikammono-Kami, profitant de son absence, le perdit
dans l'esprit du taîkoun en le représentant comme un homme dan-
gereux, dont la popularité pouvait porter atteinte au pouvoir du
souverain. 11 y eut dès lors guerre ouverte entre Ikammono-Kami
et Mito, c'estr-à-dire entre le parti progressiste et le parti conserva-
teur. Qu'on nous permette d'employer ces dénominations, qui peu-
vent paraître étranges, appliquées à une [société si peu connue, et
qui n'en sont pas moins exactes.
&Ialgré ses sympathies avouées pour la cause du progrès, le taî-
koun Minamoto-ïeoschi se trouva bientôt dans un extrême embar-
ras. On était en 1853, et on venait d'apprendre l'arrivée de la flotte
américaine sous les ordres du commodore Perry. Le taîkoun se voyait
iif%^>4f44 (Ua de Yesso), que je dois la communication de cet écrit du prince de Kanga.
On fetrouYO dans ce curieux document tous les argumens dont les ambassadeurs euro-
péens se senrirent, dix ans plus tard, pour engager les Japonais à entrer en relaUons
to poiMMcea occidentales.
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78 REVUE DES DEUX MONDES.
forcé de prendre ouvertement parti, aux yeux du Japon entier, pour
ou contre les amis des réformes. Le prince de Mito, étçiût accouru,
en hâte à Yédo» fit tous ses efforts pour renverser Ikammono-Kamî ;
mais le taïkoun resta fidèle au parti qu'il avait d'abord embrassé,
et après une courte hésitation reçut avec bienveillance les commu-
nications du président des États-Unis. Quelques jours plus tard^
il mourut. Le mystère qui entoure sa mort n'est pas encore éclaircî.
Nous pouvons donner cependant le récit qui courut à ce sujet parmi
la population de Yédo (1).
Le prince de Mito, après une dernière audience du taïkoun, était
rentré fort agité dans son palais. Plusieurs membres de sa famille
et quelques-uns de ses amis les plus intimes s'y étaient réunis et l'y
attendaient. Sans prendre garde à la présence des domestiques et des
officiers subalternes, il s'était écrié à différentes reprises : « Honte
sur Ikammono-Kami, qui a trahi l'empire! » Un de ses fils l'avait
entraîné dans un appartement intérieur, et à la suite d'une longue
conversation le prince était allé conférer secrètement avec ses amis.
Tout semblait indiquer que la mort du taïkoun et d' Ikammono-
Kami avait été résolue dans cet entretien, puisque le taïkoun avait
été assassiné secrètement par un domestique, proche parent d'un
des confidens du prince de Mito; mais, le meurtrier s'étant tué après
avoir consommé son crime, on rfavait pu établir sa complicité avec
qui que ce fût (2).
Yesada, le fils de Minamoto-Yeoschi , qui lui succéda en qualité
de taïkoun, était idiot et incapable de gouverner. Ikammono-Kami,
dont la famille garde héréditairement le droit à la régence, fut
nommé régent {gotairo). A peine en possession du pouvoir, il força
le prince de Mito à sortir de Yédo en le menaçant de le traduire
devant la justice comme meurtrier de Minamoto. Le départ de son
rival laissa Ikammono-Kami maître suprême, et lui permit, s'il le
voulait, de se tourner complètement vers le parti du progrès. Mal-
heureusement ce prince, s'il n'avait rien conservé des préjugés ja-
ponais, ce qu'il est bien difficile d'admettre, avait trop de ruse et
(1) Je tiens les détails de ce récit de M. A. Gower, attaché à la légation anglaise de
Yédo, un des hommes qui ont avec le plus de fruit étudié la situation actuelle du Japon.
(2) Les Japonais n*ont pas pour la vie le même attachement que les Européens.
Dans aucun pays, on ne rencontre aussi facilement des hommes prêts à mourir pour uft
principe politique, n n'y a pas un village au Japon où ne se puissent trouver des exal-
tés qui prennent pour devise : Je tu« et je meurs! comme les forcenés qui assaillirent
M. Alcock. En général, les Japonais semblent attacher aux biens de la terre beaucoup
moins de valeur que les chrétiens. La perte de leurs richesses, celle du parent le plus
aimé, ne leur causent en apparence qu'une douleur légère. Le lendemain du grand
incendie qui détruisit la moitié de Yokohama et condamna des milliers d'habitans à la
inisôre, les étrangers ne purent découvrir aucune figure abattue parmi fes nombreuses
victimes de ce désastre.
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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE* 79
d^aiDbition pour ne pas modifier, une fois au pouvoir, ses opinions
libérales. Afin de lutter avec avantage contre Mito, le chef du parti
réactionnaire, il s'était montré ami des réformes; Mito vaincu et
éloigné, le régent songeait à revenir au système contraire, qui lui
assurait la popularité. La marche rapide des événemens le trompa
dans ses desseins. Le Commodore Perry reparut au Japon en 1854,
et tous les efforts du régent pour le renvoyer sans lui faire de nou-
velles concessions furent inutiles. Le commodore, qui se savait in-
TÎDcible à bord de ses navires de guerre, demeura inébranlable
dans ses demandes, et les Japonais furent contraints de signer un
premier traité de commerce, par suite duquel M. Townsend Harris,
nonmné consul-général des États-Unis, s'établit dans la petite ville
de Simoda. Homme d'une rare intelligence, habile autant que pa-
tient, M. Harris, tout en s'appliquant à gagner les bonnes grâces
des hauts fonctionnaires, sut tirer adroitement parti des événemens
pour arracher à la cour de Yédo de nouvelles concessions. Aussitôt
qu'il connut le résultat de la seconde guerre de Chine, il se rendit
auprès du gouverneur de Simoda et lui expliqua, dans un sens fa-
vorable à ses projets, ce qui venait de se passer. La Chine, lui dit-
il, était complètement vaincue; il avait suffi que l'Angleterre et la
France envoyassent une faible partie de leur puissante flotte et de
leur nombreuse armée pour subjuguer l'empire du milieu, dix fois
plus grand et plus peuplé que le Japon. Le gouvernement chinois
étîdt avili aux yeux de ses propres sujets et humilié devant le monde
entier; il subissait ainsi la conséquence de son mépris pour l'esprit
de progrès; un pays riche et civilisé ne pouvait plus, dans les temps
modernes, se condamner à un isolement stérile; il était obligé de se
rapprocher des autres nations ou devait s'attendre à ce que celles-ci
vinssent lui imposer leur présence. On ne pouvait plus, dans l'état
où se trouvaient les choses, séparer les intérêts généraux du Japon
de ceux de la Chine; la présence des flottes étrangères dans les mers
chinoises était à la fois un conseil et une menace pour le gouverne-
ment du Japon. Les Anglais désiraient nouer des relations avec ce
gouvernement; entre ce désir et des tentatives pour le satisfah-e, il
n'y avsdt qu'une faible distance, et il était impossible de dire si ces
tentatives n'allaient pas amener des complications de la nature la
plus sérieuse. Les Américains étaient pacifiques, ils n'avaient aucun
déshr de conquête, et, comme ils étaient riches et puissans, leur
amitié devenait une garaïitie de paix et de prospérité. 11 était donc
évident que l'intérêt du Japon conseillait à son gouvernement de
se rapprocha des États-Unis.
Le régent et le conseil des cinq, fort inquiets des événemens et
des paroles de M. Harris, convoquèrent à Yédo les gok*chis et les
daimios. Les séances de cette assemblée furent très orageuses. Le
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80 BEfUE DE6 DEUX XONSifiS.
régent se prononça pour une allianceintime avec 1* Amérique, ^etiNe
recula point devant les conséquences qu'elle pouvait amener, tl
n'eut d'abord qu'une minorité assez faible; mais l'attitude exaitée
de ses adversaires gagna chaque jour des partisaiis à son opinion. Le
prince de Mito, qui parlait sous rinfluence de sa haine contre. le
régent, s'abandonna aux plus violens transports, jurant qu'il chas-
serait les bari)ares du sol sacré de Tempire, et qu'il préférait une
mort glorieuse à la honte de se soumettre aux étrangers. Les Japo-
nais sont en général fort sensés, et les déclamations ont peu de
prise sur leur esprit. On se contenta de répondre au prince qu'il
ne s'agissait pas de se soumettre ou de mourir, mais de conclure
un traité qui placerait le Japon sur un pied d'égalité parfaite avec
les premières nations de l'Occident. Le régent s'exprima avec calme
et sagesse. Il fit comprendre la puissance extraordinaire de ces na-
tions de l'Occident; il parla de leurs bateaux à vapeur, qui les ren-
daient pour ainsi dire maltresses du temps eit de la distance; il
raconta ce qu'il savait de la portée redoutable des armes à feu eu-
ropéennes; il rappela la victoire facile et complète que la France et
l'Angleterre venaient de remporter, sur la Chine. D'après les affir-
mations des Hollandais de Décima et des Américains de Simoda, il
devenait impossible, dit-il, de révoquer en doute le projet des An- .,
glais et des Français de pénétrer au Japon, et il était à craindre de
leur voir arracher par la force les concessions qu'ils se croyaient en
droit d'exiger. La conscience occidentale était autre que la con-
science orientale, et l'on ne pouvait juger de ce que les étrangers
se croyaient permis. Après avoir vanté la puissance du Japon, le
régent fit ressortir ce qui lui manquait; il regretta que les côtes fus-
sent mal défendues et ne pussent résister à une attaque sérieuse, et
que les belles provinces de Satzouma, de Fisen et de Schendei, si-
tuées au bord de la mer, fussent en quelque sorte ouvertes à l'en-
nemi; il déplora les désastres et la misère qui allaient, en cas de
guerre, atteindre ces contrées si florissantes; U témoigna de son
profond respect pour ces lois de Gongenmma relatives à l'expul-
sion des étrangers, mais il n'oubliait pas qu'en vertu de ces mêmes
loisy les gok'chis et les dalmios réunis avaient le droit de proposer
des réformes. Il termina en rappelant que c'était au mikado seul
de sanctionner ces réformes, et au taïkoun de les exécuter.
Après ce discours du régent, le prince de Mito quitta aussitôt la
salle du conseil, suivi de quelques amis; mais une grande majorité
resta en séance : elle approuvait la politique du régent, et déclara
qu'il semblait nécessaire de faire volontairement certaines conces-
sions aux nations de l'Occident. Toutefois, pour empêcher le régent
de s'aventurer trop dans ces idées nouvelles et en même temps
pour tâcher de ramener le prince de Mito, l'assemblée plaça à la
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LE JAVOlf DRPUI» gON OUrÊBTtTRE. 81
tête du emseil des dnq le prince Vakisàkou-^Nakatsra^Kasano*
lUro, ami intime de Mito, ennemi juré des étrangers et défenseur
wdMtde la poétique conservatrice. Ce dernier n'accepta qu'après
avoir pris conseil de ses amis, et dans l'espérance, dit-il, de dé-^
tMmer de sa patrie les maux que la conduite du régent menaçait
d'atttfer sur cdle. Par suite des délibérations de l'assemblée des
daimiot à Yédo, un notrveau traité fut conclu avec rAmériqfue au
mois de juillet 1858. Au mois d'août on de septembre suivant mourut
Yesada, le tiurkoun idiot. On crut généralement qu'il avait été em^
poisonné par le prince de Mito; cependant des personnes bien ren-*
seignées d'ordbiaire sont d'avis que sa mort fut naturelle.
Lorsqu'un taStoun meurt sans descendance directe, l'^ection de
son successeiir est toujours une occasion de troubles. D'une part,
les trois familles gosankés de Kousiou, d'Owari et de Mito font cfaa-^
cône valoir leurs droits, et divisent les sufirages de ceux qui restent
fidèles à la race de Hieas. D'autre part, les dix-huit gok'chis ou
pairs du /apon s'efforcent, malgré la loi de succession, de se créer
des partisans pour arriver au pouvoir, et il est bien certain aujour-^
d'iiui que les plus puissans d'entre les gok'chis^ les princes de Kanga,
de Satzouma et de Schendei par exemple, ont tenté plus d'une fois
de parvenir au trône depuis deux cent cinquante ans qu'il est occupé
par les descendans de Hieas. Pour empêcher autant que possible les
trtyubles qui pourraient résulter de ces mille intrigues, la cour de
Tédo a depms longtemps défendu, sous les peines les plus sévères,
aux fonctionnaires du palais de faire connaître à qui que ce soit la
mort d'un taîkoun avant la nomination de son successeur. Aussitôt
le faîkoun mort, c'est au conseil d'élection de Yédo de choisir un
nouveau souverain, et de soumettre son choix à la sanction du mi-
kado, sanction que l'élu n'a jamais manqué d'obtenu* en appuyant
sa requête de cadeaux considérables. Pour obvier aux conséquences
d'une indiscrétion possible, la ville de jKioto, où réside le mikado, est
entourée d'un réseau de postes militaires qui en interdit l'approche
à tout Japonais de la haute classe, à moins qu'il ne donne de son
voyage des motifs qui ne laissent point de doute sur ses projets.
Parmi les prétendans à la succession de Yesada, deux rivaux
avaient des chances presque égales : le fils du prince de Kousiou et
l'un des fils du prince de Mito. Pour le premier luttaient le régent,
pour le second le ministre Vakisakou. Après de longs et violens dé*
bats, qui n'ont été divulgués que plus tard, le régent l'emporta, et
le fils du prince de Kousiou monta sur le trône de Yédo, vers la fin
de Tannée 1858, sous le nom de Minamoto-Yemotschi. Ce choix fut
approuvé par le mikado, et le vieux prince de Mito ne put que se
soumettre aux décisions des deux cours du Japon ; mais sa haine
uv, 6
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82 REVUE DES DEUX MONDES.
contre le régent grandit en raison de son insuccès. Vers cette épor-
que, les représentans de l'Angleterre, de la France et de la Russie,
lord Elgin, le baron Gros et le comte Poutiatine, arrivèrent à Yédo
et exigèrent du gouvernement les mêmes concessions qu'avait obte-
nues l'envoyé des États-Unis (1). Le premier ministre Vakîsakou
s'étant retiré des affaires à la suite de Télection du taïkoun, Ikam-
mono-Kami, qui conservait la régence pendant la minorité du jeune
prince de Kousiou, fut seul chargé de traiter avec les étrangers.
Nous avons fait remarquer combien son libéralisme était subordonné
à ses intérêts , comme il inclinait vers les vieilles idées japonaises
lorsqu'il n'avait pas à faire des idées de progrès une arme contre
Mito, son ennemi ; mais les événemens étaient plus forts que son
habileté : le traité conclu avec l'Amérique rendait impossible un
refus aux autres nations de l'Occident. Le régent se plia d'assez
bonne grâce à la nécessité, et les traités entre le taïkoun d'une part,
les États-Unis, 1! Angleterre, la France, la Hollande et la Russie
d'autre part furent signés en 1858 et ratifiés dans les premiers mois
de Tannée suivante. En vertu de ces trsûtés, les villes de Nagasaki,
de Yokohama et de Hakodadé, faisant partie du domaine particulier
du taakoun, furent ouvertes au commerce étranger le !•' juin 1859.
IL
La rivalité du prince de Mito et du régent se réveilla avec une
nouvelle violence à l'arrivée des premiers négocians européens au
Japon. C'était le régent qui les avait appelés, c'était donc lui qu'on
devait rendre responsable des troubles que les nouveau-venus al-
laient exciter. Les agens de Mito, répandus dans tout le pays, dé-
ployèrent un zèle fanatique pour soulever le peuple contre les tod-
jins (hommes de l'Occident), et ceux-ci, il faut l'avouer, rendirent
leur tâche assez facile.
Les premiers étrangers qui s'établirent au Japon étaient pour la
plupart des agens des grandes maisons commerciales que les An-
glais, les Américains et les Hollandais possèdent en Chine ou dans
les Indes néerlandaises. C'étaient des hommes parfaitement sûrs, et
non point des aventuriers dangereux, des chevaliers d'industrie,
comme on en trouvait, à l'âge d'or de la Californie, dans l'ouest de
l'Amérique; mais, s'ils avaient les qualités de la race blanche, ils en
avaient aussi les défauts, et surtout cette vanité blessante qui nous
rend aussi fiers de notre couleur que peut l'être de sa naissance le
gentilhomme le plus infatué. Beaucoup d'entre eux , anciens rési-
(1) Le traité entre la Hollande et le Japon, préparé par M. Danker Gurtius dès i85S,
fat ratifié en même temps que les autres traités avec le Japon.
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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE. 83.
dens des Indes et de la Chine, avaient pris l'habitude de considérer
les indigènes comme infiniment au-dessous d'eux; les plus éclairés
et les plus tolérans n'auraient jamais consenti à reconnaître pour
leurs semblables des Chinois, des Malais ou des Indiens. Il ne put
donc leur entrer dans l'esprit que les Japonais eussent des préten-
tions fondées à se croire leurs égaux, et qu'ils ne voulussent pas
être tr^tés comme l'étaient impunément Indiens et Chinois. En
supposant même que les étrangers eussent consenti à se conduire
envers les Japonais comme envers des égaux, ils n'auraient pourtant
pas réussi à s'en faire des amis. Les idées et les mœurs de l'Occi-
dent et de r Orient didèrent trop entre elles pour que de leur con-
tact il ne résultât pas une collision. On ne doit donc pas s'étonner
qu'après avoir satisfait un premier mouvement de curiosité les indi-
gènes et les étrangers s'éloignassent froidement les uns des autres.
Le parti réactionnaire du Japon sut habilement exploiter cet état
de choses. Les déclamations de Mito contre les todjins et contre le
régent, qui les avait introduits, furent bientôt dans le cœur et sur
les lèvTes d'un grand nombre de Japonais. Le bas peuple, c'est-à-
dire les marchands, les artisans, les domestiques, ne prenait pas
grand souci de ce qui se passait, ou, s'il se trouvait en relations avec
les étrangers, il ne pouvait manquer d'être satisfait de ces nouveaux
arrivans qui lui importaient travail et richesse; mais la nombreuse
aristocratie du Japon, les princes et les serviteurs des princes, les
fonctionnaires, soldats et prêtres, en un mot la caste des samouraïs y
qm pendant des siècles avait opprimé le peuple et était habituée à
recevoir les marques du plus grand respect, cette caste s'indignait
de voir son autorité méconnue par des intrus dont le mauvais exem-
ple menaçait de corrompre tous ceux avec lesquels ilà se trouvaient
en contact.
« Les étrangers, -- disaient-ils, et nous ne faisons ici que résumer plu-
sieurs écrits japonais, — ne sont pas les chers amis que MM. Dunker, Elgîn,
Gros et Barris nous avaient annoncés, ce sont des fonctionnaires orgueilleux
et fh>idB, des marchands intéressés et rapaces, des matelots grossiers et
délKiachés. Il est vrai que tous paraissent forts, hardis, habiles, que beau-
coup d*efltre eux se montrent d'excellens artistes et artisans; mais à part
quelques rares et honorables exceptions ils semblent totalement dépourvus
de mansuétude, de bienveillance, de politesse, d'égalité d'humeur, de toutes
ees grandes et belles qualités qu'on doit considérer comme les attributs
essentiels d'un homme vraiment civilisé. Toujours occupés, agités, pas-
sionnés, ils veulent entraîner tous ceux qui les approchent dans ce rapide
tourbillon si contraire aux goûts d'un homme bien élevé.
c Malgré leurs beaux navires, leurs machines merveilleuses, leurs armes
excellentes. Il faut partager l'opinion des Chinois, qui les regardent comme
des démons ou des barbares. Depuis le jour néfaste où ils ont foulé le sol
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8h KETOT D«8 DEUX MONDES»
japonais, c'en a été fait du bonheur et de la paix de Tempire. Périls» craintets
et souffrances naissent où ils posent le pied; tout ce qui a été cher et sacré
aux Japonais risque de périr où règne leur désastreuse influence. Dans
leurs propres maisons, les Japonais ne sont plus les maîtres. Les étrangers
s'y introduisent selon leur bon plaisir, touchent à tout ce qui excite leur
indiscrète curiosité, et ne prennent point garde aux ennuis que cause leur
présence. Si on les accueille poliment, ils regardent cette manière de les
traiter comme une invitation & revenir, et finissent par changer en établis-
sement public la maison d'un paisible citadin. Si on tente de les éconduire^
ils se fâchent. En vérité, un Japonais de la plus basse classe a plus de tihot
et de délicatesse que n'en montre un étranger,
« Dans les établissemens publics» les mauvaises façons des Européens les
rendent encore plus désagréables. Leur présence suffit à rendre le séjour
d'une maison de thé (lieu de plaisir) insupportable à tout Japonais bien élevé.
Il n'y a pas une de ces maisons, soit à Nagasaki, soit à Yokohama, dans la-
quelle les étrangers ne se soient battus entre eux ou avec les gens du pays.
Plusieurs personnes innocentes ont été blessées, quelques-unes tuées au
milieu de ces rixes.
c La présence des étrangers n'est pas seulement un défi constant à la di-
gnité des Japonais, elle porte aussi gravement atteinte au bien-être du
pays. La paix profonde qui, durant des siècles, a fait le bonheur de l'em-
pire va se rompre. Guerre civile et guerre étrangère deviennent inéivl-
tabies. Grâce à la politique du régent, le Japon se trouve dans la même
situation où s'est, en 18A2, trouvée la Chine, situation qui a exposé le Céleste-
Empire à tant de désastres. Déjà l'avenir sombre qui se prépare anéantit
toute confiance; les bonnes et faciles relations d'autrefois n'existent plus,
les créanciers pressent leurs débiteurs, les capitalistes retirent leurs fonds,
le commerce languit, et les rares affaires conclues avec les gens d'Europe
lui ont plutôt nul que profité. Ceux-ci ont importé de l'argent qui a servi
seulement à augmenter là richesse de marchands déjà riches et à cor-
rompre quelques-uns des fonctionnaires en relations avec eux. Ils ont ex-
porté de grandes quantités de soie, de thé, d'étoffes, de meubles, et ont par
là rendu deux et trois fois plus chers des ar&cles de première nécessité.
Des personnes accoutumées à l'aisance se voient réduites à la gône, et les
officiers subalternes s'imposent les plus dures privations pour soutenir en
public le rang qu'ils occupent*
« Un autre danger pour l'empire, c'est que les relations avec les étrangers
n'ont lieu que dans les provinces du taîkoun. Celui-ci accroît ainsi ses
revenus de telle ^açon que sa puissance devient dangereuse pour tous les
autres princes; 11 réunit des forces militaires en donnant pour raison la né-
cessité de s'opposer à une attaque de la part des étrangers, mais il est plus
probable qu'il se prépare à achever l'œuvre de son ancêtre Hieas i réduire
les gol^ckis à une impuissance complète après avoir contenu le mikado daas
l'inaction. On doit s'attendre à tout de la part du régent, même à le voir
mendier l'assistance des étrangers pour subjuguer les meilleurs patriotes. ^
Ces plaintes amëres de raristocratie japonaise retentissaient dans
le pays tout entier. Il devint pour ainsi <tire de bon goût d'abhorrer
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LE JA?Olf BEFinS SOU OUYEKTURE. 85
les étrangers; le peuple suivit l'exemple qui lui venait d'en haut.
Quant aux étrangers, ils ne tentèrent aucun effort pour ramener
à eux les esprits irrités, et, peu de semaines après l'ouverture des
ports de Nagasaki et de Yokohama, il fut évident que les Japo-
nais et les Européens étaient séparés par des barrières infranchis-
sables. Le prince de Mito triomphait; il ne songea plus qu'à perdre
estiëreoneat de réputation le régent Ikammono-Kami et à expulser
les étranges. De graves événemens allaient ^tre le résultat de ce
double dessein.
Le 25 août 1859, deux officiers russes furent assassinés en plein
jour dans une des plus grandes rues de Yokohama. Le 6 novembre
suivant, on massacra le domestique du consul de France dans la
même ville. Le 29 janvier 1860, Den-Kouschki, l'interprète du mi-
nistre anglais, fut poignardé à la légation de Yédo, au pied même du
mât qui portait le pavillon britannique. Quelques jours plus tard, le
20 février, MM. Vos et Decker, capitaines hollandais, furent hachés
en morceaux dans la rue de Yokohanaa où avaient péri les officiers
russes. Tous ces crimes demeurèrent impunis. La voix publique dé-
signait comme les meurtriers des agens du prince de Mito. C'était
lui en effet qui pouvait en retirer le.plus grand bénéfice, car il espé-
rait que l'Angleterre, la France, la Hollande et la Russie rendraient
la cour de Yédo responsable des crimes qui s'étaient commis sur les
domaines du taîkoun. 11 se trompait : l'Angleterre et la France,
comprenant ce qui se passait et ne se souciant pas d'entreprendre
une guerre coûteuse tant qu'il restait un prétexte honorable de
maintenir la paix, se contentèrent d'ordonner à leurs ministres,
UM* Aicock et du Ghesne de Bellecourt, de faire entendre d'énergi-
ques protestations. Le prince de Mito résolut alors de prendre la
voie la plus courte pour se débarrasser de son antagoniste. Peu de
jours après l'assassinat de MM. Vos et Decker, et lorsqu'il parut
démontré que ce nouveau crime ne susciterait pas plus que les au-
tres des embarras au gouvernement du taikoun , le pruice de Mito
réunit quelques-uns de ses confidens et leur fit comprendre qu'ils
mériteraient bien de la patrie, s'ils parvenaient à la délivrer du ré-
gent. Ces insinuations furent aisément comprises. Les confidens du
prince choisirent parmi ses sujets quelques mécontens auxquels ils
transmirent les désirs de leur maître; un certain nombre de fana-
tiques, eatxt lesquels se distinguait particulièrement un ancien offi-
cier du prince de Satzouma, s'unirent aux premiers conjurés, et
hieniftt ils se trouvèrent en nombre suffisant pour exécuter leur
projet* Us se rendirent alors à Yédo« où ils arrivèrent le 20 mars
1860, et s'établirent dans une maison de thé (1) du faubourg mal
(1) Les étmngtts ont pris lluibitade de comprendre sons la dénominsUon de maisons
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86 BEYUE DES DEUX MOKDBS,
famé de Sinagava. Ayant appris que le régent irait le 2h mars ren-
cbre visite au tai'koun, ils résolurent de l'attaquer au moment où il
traverserait la rue qui séparait son palais de celui du souverain.
Bien qu'ils ne fussent que dix-sept, ils ne reculèrent pas devant la
crainte d'avoir à combattre son escorte, composée de cinq centa
hommes bien armés. Le matin du 24, réunis de bonne heure dans
la grande salle de la maison de thé^ ils firent un repas solennel,
jurèrent d'aller sans hé&âtation jusqu'au bout de leur entreprise, et
chacun d'eux accepta le rôle qui lui fut assigné; puis ils se donnè-
rent rendez-vous sous le portail d'un palais devant lequel devait
passer le cortège, et s'y rendirent par petits groupes de deux ou
trois hommes.
La journée était froide et sombre; la neige et la pluie ne cessaient
de tomber, et dans les rues presque désertes qui entourent le châ-
teau on ne rencontrait que quelques soldats et fonctionnaires mar-
chant à la hâte, enveloppés de leur grand manteau en papier huilé.
En s' arrêtant dans le lieu convenu d'avance, les conjurés parurent
chercher un abri contre le mauvais temps et n'éveillèrent pas de
soupçons. A onze heures, voyant arriver les porteurs de piques et
de hallebardes qui précèdent d'ordinaire les cortèges princiers, ils
se préparèrent à l'attaque. Le norimoriy grand palanquin du régenti
s'avançait lentement, porté par seize hommes, entouré d'une double
file de gardes du corps et suivi par les écuyers ainsi que par les offi-
ciers de la maison du prince. A l'instant où il arrivait à la hauteur
du portail, le chef des conjurés donna le signal, et les dix-sept se
ruèrent sur le norimon^ enfonçant la ligne des gardes et renversant
les porteurs. Le palanquin tomba lourdement à terre, et le régent
passa la tête par la portière pour demander son épée; mais au même
instant un premier coup de sabre le renversa sur les coussins, d'au-
tres coups achevèrent de lui 6 ter la vie, et l'officier de Satzouma,
lui ayant coupé la tête, s'enfuit avec ce trophée pendant que ses
complices protégeaient sa retraite. .L'escorte du régent n'avait rien
pu pour le défendre; les gardes, embarrassés dans leurs grands
manteaux, n'avaient pas encore eu le temps de tirer leui's épées que
déjà le crime étdt consommé. Aussitôt remis de leur surprise, ils
attaquèrent les meurtriers avec fureur; un sanglant combat eut
lieu, une vingtaine de soldats furent tués, cinq conjurés périrent les
armes à la main, deux s'ouvrirent le ventre pour éviter d'être pri-
sonniers, et quatre Jurent pris vivans; les autres s'échappèrent, et
à» thé la plupart des lieux publics où se réunissent les Japonais. Les maisons de thé
proprement dites ou tchoricLS sont des établissemens qui ressemblent à nos csfés. Les
djoro-ias de Sinagava au contraire sont des lieux de débauche qui servent de rendez-
vous à la jeunesse désœuvrée de Yédo. Les rixes y sont très fréquentes, et c'est là qu©
se trament d'ordinaire la plupart des crimes commis dans la capitale.
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LE JAPON DEPUIS SON OUrERTURE. 87
parmi eux Toffider de Satzooma, qui porta la tête du régent au
[»inc6 de MitOé Gelui-d la fit exposer pendant tout un jour sur une
l^ace publiqae avec cette inscription : « Ceci est la tête du traître
Ikammono-Kami. Il l'envoya ensuite à Kioto, la capitale du mikado,
oA elle fut également exposée pendant plusieurs heures sans que les
offiders de la ville osassent mettre obstacle à cette cruelle bravade.
Rapportée ensuite à Yédo, la tête du régent fut lancée dans la cour
de s(m palais pendant une nuit obscure. On l'y ramassa le lende-
main matin, décomposée et méconnaissable, entourée d'un linge
SOT lequel se trouvait reproduite l'inscription : n Ceci est la tête du
traître Ikammono-Kami. »
La nouvelle de l'assassinat du régent se répandit promptement
dus le pays; beaucoup bl&mërent l'attentat, mais fort peu plaigni-
rent celui qui en avsut été la victime. C'était Ikammono-Kami qui
avait appelé les étrangers, cause des troubles présens et des dan-
gers à venir; son ambition et sa puissance l'avaient fait en général
craindre ou baîr, il était peu estimé, il n'était aimé que de ses pro-
ches parens et de ses amis intimes : ceux-ci jurèrent de venger sa
mort et ne tardèrent pas à tenir leur serment. Quelques mois plus
tard, le prince de Hito fut assassiné par un officier d'Ikammono-
Kami qui avait pénétré dans son palais déguisé en ouvrier, et qui
l'abattit d'un coup de hache un jour qu'il se promenait seul au jar-
din. Le meurtrier s'ouvrit immédiatement le ventre, et l'on trouva
son cadavre auprès de celui de sa victime.
Ainsi se termina la longue rivalité du dernier régent et du grand
goumkéy les représentans les plus éminens des partis progressiste
et conservateur du Japon contemporain (4).
IIL
Après la mort du régent, la politique libérale eut un chaleureux
défenseur dans le ministre Ando-Tsousimano-Kami, membre du
conseil des cinq; mais le parti opposé, quoique compromis par les
(1) Je dms faire obsenrer que quelques personnes assez bien informées prétendent que
le prince de Mîto n'est pas mort, et quMl se cache pour se soustraire à la vengeance des
ante du régent Cette opinion peu vraisemblable ne peut pourtant être tout à fait reje-
tée. Quoi qu'il en soit, depuis la mort du régent, on n*a plus entendu parler de Mito;
■es soldats, débandés et répandus par tout le Japon, y sont connus et redoutés sous le
nom de lontn^^ de Hito (hommes sans emploi). La plupart des renseignemens relatifs
à la rivalité entre le prince de Mito et le régent n^ammono-Kami ont été, avec une
rare complaisance, mis à ma disposition par M. du Chesne de Bellecourt, ministre de
rranee ao Japon. Ce fonctionnaire, qui habite Tédo et Yokohama depuis quatre ans,
a tfavaillé arec une ardeur infatigable à réunir tous les documens relatifs au système
fCadU et à l'histoire contemporaine du Japon, n possède à ce sujet des renseignemeas
tite coriemi dont la publlca^on jettera quelque jour une vive lumière sur la situation
poihlqae du Japon.
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88 BEYUE DES DEUX 1I017DES.
violences du prince de Mito, resta le parti populaire, et consewa
une influence assez grande pour faire rentrer au conseil le minisdre
réactionnaire Yakisakou, un allié intime, comme on le sait, du
prince de Mito. Yakisakou justifia la confiance de ses amis en s'op*
posant à toutes les mesures présentées par son collègue Ando. Afin
de fortifier sa situation , il appela auprès de lui un homme d'une
rare intelligence, d'une admirable habileté et d'un patriotisme à
toute épreuve : c'était l'un des signataires du traité conclu avec le
gouvernement britannique, Hori-Oribeno-Kami. Descendant d'une
des plus anciennes familles du Japon, attaché aux idées et à la for-
tune de Mito et de Yakisakou, Hori avait dans plusieurs occasions
servi leurs desseins; s'il était entré au comité des négociations«
chargé spécialement de préparer les traités avec les puissances étran-
gères, il n'avait eu d'autre but que de se faire l'instrument de la po-
litique hostile aux Européens, et, grâce surtout à son adresse, les
traités conclus renfermaient certaines clauses restrictives qui de-
vaient plus tard causer des embarras sans fin aux représentans des
puissances occidentales.
Depuis l'ouverture du port de Yokohama, Hori avait rempli dans
cette ville les fonctions de gouverneur, et s'était trouvé en relations
constantes avec les ministres et les consuls étrangers. Yoyant tou-
jours en eux des adversaires et non des amis, il s'était étudié à las-
ser leur patience par son calme et par sa froideur dédaigneuse, qui
s'alliaient du reste à une exquise politesse. On pouvait le voir passer
chaque jour dans les rues de Yokohama, lorsqu'il se rendait à la
salle du conseil, monté sur un cheval magnifiquement harnaché ou
étendu dans sa grande litière. C'était un homme âgé de quarante
ans environ, d'une taille ramassée, mais bien proportionnée; il avait
le teint bilieux; ses yeux noirs et perçans brillaient d'un éclat extra-
ordinaire. Il était impossible de le voir sans reconnaître en lui tous
les signes d'un caractère inflexible. Il afiectait un soin extrême de
sa personne, et se faisait remarquer par l'élégante simplicité de son
costume et le choix de ses armes (1).
(1) Les Japonais attachent un grand prix à leurs armes. Un noble ruiné Tendra tout
ce quMl possède avant de se priver de ses deux sabres, héritage glorieux qui lui vient de
ses pères et signe distinctif de sa naissance. Dans beaucoup de inaisons, on trouve de
vieilles armes qui pendant plusieurs générations ont passé de père en fils, et pour le^
quelles chaque membre de la famille professe un culte presque religieux. On montre
ces armes enveloppées d^étoffes précieuses, on en raconte avec orgueil la sanglante his-
toire, et un ami de la famille considère la permission de les toucher comme une marque
de haute confiance. En recevant Tarme des mains de son propriétaire, il se mettra à
genoux, s'inclinera profondément, et la portera respectueusement à son front avant de
Texaminer. C'est une grave insulte que de dire à un noble que ses armes sont mau-
vaises, et toucher celles qu'il porte d'une manière irrévérencieuse est un outrage qui ne
peut être lavé que datas le sang de celui qui l*a commis.
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LE JAPON DEPUIS SON OUrERTURE. 89
Quefle qne Iftt cependant Pattitude polie et calme du ministre ja-
pâmais, le» rapports des représentans de l'Europe avec lui devinrent
de plos en plto difliciles lorsque sa haine contre les étrangers, qui
n'avait été en principe que l'effet de son patriotisme, se fut encore
accrue àe ses griefs particuliers. Après l'assassinat de Den-Kouschki,
rinterprète de la légation anglaise, M. Alcock voulut que des funé-
FaSies solennelles témoignassent de ses regrets pour la perte de ce
fidèle serviteur, et il exigea que Hori assistât au convoi. Den-
Kooschki était un Japonais de basse extraction, et l'idée de lui rendre
les derniers devoirs blessait au plus vif de son amour-propre le
noble Hori (1); mais M. Alcock, dans sa juste irritation, ne tint pas
eompte de ces suscepUbilités. La présence du gouverneur de Yoko-
hduna devait témoigner de l'horreur que la cour de Yédo ressentait
pour le crime dont la légation anglaise avait été le théâtre. Hori fut
(1) Le$ différentes classes de la société japonaise, sans être aussi rigoureusement sé«
paré» les unes des autres que le sont les castes dans Tlnde , ne se rapprochent cepen-
duit pas autant que les diverses classes de la société' européenne. Si un homme du
peuple parle à un noble, c*est à genoux; il doit le saluer partout où il le rencontre,
^Hle ooaoaine on non. 11 est interdit sous des peines sévères aux mendians, aux heltcts
et aux christans d'entrer dans la maison d'un laboureur ou d'un marchand. La société
japonaise comprend plusieurs subdivisions; voici les principales qu'il suflira d'indi-
quer brièvement :
^ Les nMet {tamouraXs), — Sous ce nom se rangent : la maison du mikado, — les
hnta fooctîMUMÛres de la cour de Kioto, — les dix-huit grands daimios, gok'chis, on
paira du li^^n, — le taihfmn, — les gosankés et les gosankios, membres de la famille
du taîkoun, — les trois cent quarante-quatre petits daimios, vassaux du taikoun, — les
o-bounjos ou hauts fonctionnaires des cours des daîmios et du taikoun, — les yakoih'
nines, fonctionnaires et soldats de la maison des princes, — les lonines, hommes nobles
qui se trouvent sans emploi. — Un o-boun]o est en même temps un yakounine; mais
tous les yakouninea ne sont pas des o-boun]os. Un o-bounjo de même qu'un yakounine,
en perdant sa place, devient un lonine. Tous les nobles, depuis le mikado Jusqu'au
lonine, portent deux épées.
2* Les lettrés {bo-san). — Dans ce groupe figurent les prêtres, qui ont le droit de
porter deux épées, et les médecins. — On trouve parmi les médecins des hommes
noUea de naissanoe et qui conservent alors le droit de porter deux épées. — Les méde>
tins d'extraction bourgeoise ne portent des armes que lorsqu'ils sont en voyage.
3« La bourgeoisie. — On range parmi les bourgeois les agriculteurs et fermiers^ les
artisans, les marchands, les pêcheurs et matelots.
Ainsi se composent les trois classes qui forment l'ensemble de la société japonaise :
les nobles, — les lettrés, — les bourgeois. On en exclut comme des parias les men-
dians ou kotsedjikis, les hettas et les christans, U faut dire cependant quel est le sens
de ces dénominations.
Les kotsêdjtki (mendians) sont divisés en quatre classes dont chacune reconnaît un
chef qai demeure à Yédo. — Les hettas, hommes du peuple qui travaillent le cuir et
venent par état le sang des animaux, demeurent en dehors des villes, sont regardés
comme impurs et sont gouvernés par un roi, da/n-saH-man, qui réside à Yédo et paie
on fort tribut an taikoun. — Les christans, descendans des anciens chrétiens, sont
confinés dans un quartier de Yédo, à peu près comme les Juifs l'étaient dans les villes
dn moyen Ige. — Les mendians, les hettas et les christans ne peuveptse marier qu'entre
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90 EEYDE DES DBUX MONDES.
obligé de céder et d'accomplir un acte qui l'abaissait aux yeux de
l'aristocratie et du peuple; sa haine contre les hommes de l'Oo^
cident grandit de toute l'humiliation qu'il venait dé subir. Tel était
l'allié que Vakisakou appelait auprès de lui pour l'opposer, en qua-
lité de gouverneur des affaires étrangères y à Ando, le ministre du
même département.
Les nepréaentans de l'Europe ne traitent directement avec les
membres du conseil des cinq que lorsqu'il s'agit d'afiaires impor--
tantes; pour les transactions ordinaires, ils se mettent en relations
avec les çouvemeurs des affaires étrangères^ qui ont rang de sous-
secrétaires d'état et qui peuvent être considérés comme les envoyés
plénipotentiaires du conseil. Hori voyait donc très fréquemment les
fonctionnaires étrangers, et à Yédo, comme à Yokohama, il se cou-
duisit avec eux de façon à enopécber tout rapprochement intime et
sérieux. MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt, de leur côté, ob-
servèrent envers lui, comme il convenait à leur position, la froide
politesse dont Hori ne s'écartait pas; mais, parmi les fonctionnaires
plus jeunes, il s'en trouva un qui ne fit aucun cas de la réserve que
Hori mettait dans ses rapports avec les étrangers, et qui l'accueillit
invariablement avec une familiarité blessante pour la raideur du
personnage japonais, bien que cette familiarité ne fût jamais pous-
sée jusqu'à l'oubli des convenances. Ce fonctionnaire était Henri-
Jean Heusken, secrétaire de la légation américaine à Yédo (1). Dès
sa première conférence avec Hori, sa constante bonne humeur dé-
plut au gouverneur des affaires étrangères, qui, comprenant l'im-
possibilité de pousser à l'irritation ou à l'impatience un homme
aussi maître de lui-même, évita autant qu'il le put de se retrouver
en sa présence.
Vers la fin de l'année 1860, Heusken reçut une lettre de Hori,
ou plutôt un avis impérieux, qui lui enjoignait de cesser ses pro-
menades nocturnes dans Yédo. Les rues de la capitale, prétendait
Hori, n'étaient pas parfaitement sûres, et puisqu'on rendait le gou-
vernement japonais responsable de la sécurité des étrangers, c'é-
tait à eux de se soumettre aux mesures de précaution que le gou-
vernement croyait nécessaires. Cette demande était juste, mais le
ton en était si acerbe que Heusken fut entraîné à y faire une vive
réponse, disant qu'il sortirait quand bon lui semblerait, et qu'il
saurait se défendre seul contre quiconque oserait s'en prendre à lui.
Avant d'expédier sa lettre, il la communiqua à son ami M. Pols-
broeck, consul de Hollande à Yokohama, qui, la jugeant trop vio-
lente, lui conseilla de la supprimer (2). Malheureusement ce sage
(1) La mort tragique de M. Heusken a été racontée dans la B$vue du 1*' décembre iS61,
(2) M. Polsbroeck,'le plus ancien résident étranger au Japon, et qui, dans ses rela-
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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE. 91
oQDBeil ne fat pas écouté, et peu de jours après, le 19 janvier 1861,
H. Heosken était morteUement frappé en sortant le soir de l'ambas-
sade prussienne.
Tout ce qu'on a pu apprendre depuis lors sur cet infâme guet-
apeos tend à prouver que Hori en fut l'instigateur. Au commence-
ment de janvier, dans une conférence avec son chef, le ministre Ando,
à laquelle asnstaient, selon l'habitude, un grand nombre d'officiers
sobalteraes, il avait montré une irritation qui contrastait étrange-
ment a^ec son cahne habituel. Ando, mettant à profit cette disposi-
tion d'esprit de son antagoniste, s'était appliqué par ses réponses à
Virriter encore davantage. Hori avait parlé avec violence contre les
étrangers et surtout contre Heusken, le plus dangereux de tous,
parce qu'il savait la langue du pays et qu'il possédait sur la situa-
tion actuelle des connaissances qui pouvaient devenir funestes au
Japon; il avait regretté que, suivant le conseil du prince de Mito,
l'on n'eût pas exterminé les étrangers lorsqu'ils étaient encore en
petit nombre, et il avait demandé que le conseil des cinq avisât
aux moyens de mettre hors d'état de nuire ceux qui étaient le plus
i craindre : le ministre anglab et le secrétaire américain. A ces
paroles, Ando s'était levé; il avait vivement blâmé celui qui venait
de les prononcer, en ajoutant que ces actes violens dont on osait
parler précipiteraient le pays dans une guerre désastreuse, et qu'il
fiedlait être mauvais patriote, mauvais Japonais, pour s'exprimer
comme Hori venait de le faire. Hori n'avait rien répliqué, il s'était
levé sombre et silencieux, et avait quitté la salle sans avoir demandé
la permission de se retirer. Revenu dans son palais, il avait fait
connaître à ses amis rassemblés son dessein bien arrêté de mettre
fin à une vie déshonorée; puis il s'était revêtu de ses habits de
cérémonie, avait fait retourner les nattes de sa maison, dicté ses
daniëres volontés, et, ces préparatifs de son suicide étant terminés,
entouré de ses femmes, de ses enfans et de ses meilleurs amis, il
s'était ouvert le ventre (1).
tions si diifidles avec le gonvernement de ce pays, a toujours fait preuye d*nn tact pi^-
(kft, me répéta à plusieurs reprises qu*après avoir lu la lettre de Heusken il lui dit ces
propres paroles : « Hori deviendra votre ennemi mortel, si vous lui envoyez une telle
IflttTO. Écrivea-lai tout ce que vous voudrec, mais faites-le d*one manière conforme an
code de la politesse Japonaise. »
(1) Ce serait une erreur de croire que le suicide est bien fréquent au Japon. Il y est
peut-^tre plus rare qu'en France; mais, loin de se cacher, il s'y entoure d'un éclat
•olennel. Un Japonais ne se tuera pas par chagrin d*amour, par désespoir, à la suite
dTu revers de fortnne oo d*Qn mécompte d'ambition ; mais a-t-il été gravement in»
solté, s*eat»U rendu coupable dîme action qoi pourrait entraîner son déshonneur ou
celai de ta fianille, il se décide à mourir, soit pour appeler la vengeance sur la tète de
SMi ennemi, soit pour faire voir que, s'il a été assez faible pour commettre un crime, il
loi reste la ftree d|aoeepter une expiation héroïque. Souvent le sulpide doit être consi-
déré coflUM fme floite de }ostttcation d*an acte que la loi condamne. Ainsi l'assassin
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02 REYUB DES DEUX MONDES.
La mort de Hori avait eu lieu le 10 janvier. Quelques Jours plus
tard, Ando avait été assailli par cinq bandits, et ne leur avait
échappé qu'en mettant Fépée à la main et en se défendant vaillam-
ment. Le 19 suivant, M. Heusken avait été tué. La coîncideûce de
ces événemens fit présumer que Hori avait recommandé aux siens
de le venger.
IV.
Le meurtre de M. Heusken marque une nouvelle phase dans l'his-
toire des relations entre les puissances étrangères et le Japon. La
patience de nos représentans était à bout. En quelques mois seule-
ment, plusieurs personnes avaient péri assassinées dans les grandes
rues de Yédo ou de Yokohama, et soit complicité, soit impuissance,
le gouvernement japonais n'avait pas découvert ni puni les meur-
triers. Qu'il fût complice des crimes, ou qu'il n'eût pas la force de
lès empêcher, il était coupable. « Aux yeux du monde entier, lui
écrivait M. Alcock, chaque gouvernement est responsable du main-
tien des lois qui protègent la vie et la propriété. » La cour de Yédo
pe pouvant ou ne voulant pas maintenir ces lois, les représentans
de l'Angleterre, de la France et de la Hollande, MM. Alcock, du
Chesne de Bellecourt et de Wit, se crurent autorisés à changer la
nature de leurs rapports avec le gouvernement japonais : ils quit-
tèrent la capitale, dans laquelle ils avaient résidé jusqu'alors, et se
rendirent à Yokohama, où, protégés par les canons de leurs vais-
seaux, ils pouvaient vivre dans une sécurité relative. Le ministre
américain, M. Townsend Harris, resta à Yédo, protestant ainsi contre
les mesures adoptées par ses collègues. Sa conduite amena entre lui
et M. Alcock une violente discussion, à la suite de laquelle les repré-
sentans des puissances étrangères se partagèrent en deux camps (1).
du prince de Mito se tue non parce qu'il a commis un crime, mais pour montrer qu*aû
nombre des amis du régent il se trouve des hommes qui ne craignent pas de payer du
prix de leur sang la vie de leur ennemi. Un homme qui veut s'ôter la vie rassemble sa
famille et ses amis, et leur communique son dessein. Rarement on essaie de l'en dis»
suader. Puis il fait retourner en signe de deuil les nattes de sa maison , revêt un cos^
tume d'apparat, dicte ou écrit ses dernières volontés, prend au milieu des siens un
repas solennel.» et se rend à la grande salle de sa maison. Là il se met à genoux. Ses
femmes et ses enfans se tiennent derrière lui , son fils aine et son meilleur ami sont à
sa droite et à sa gauche. Il tire son sabre, le porte d'un geste lent et réfléchi à son front,
et entonne un chant lugubre auquel se joignent ceux qui l'entourent; enfin il saisit
l'arme des deux mains, et d'un seul coup il s*ouvre les entrailles. Un tel acte, accompli
avec une telle fermeté , n'a rien de commun avec le suicide tel que le connaissent les
sociétés occidentales. J'ai vu au grand thé&tre de Nagasaki la représentation de la scène
que je viens de décrire, et qui, au dire des assistans japonais, donnait une idée exacte
des procédés suivis pour cette grande expiation, nommée harra-kiri ou sep4u>u.
(i) Un docomeat ang^s, le Blw Book de 1861, a donné les détails ^e cette discttssioa.
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LE JiPON DEPUIS SON OUrERTURE. 98
Cette division rendit plus difficUe encore notre attitude vis-à-vis du
gouvernement japonais. MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt ac-
cusaient-ils le taîkoun, M. Harris semblait se faire un devoir de le
défendre. Cet état de choses eut ses conséquences naturelles : les
Japonais ne tardèrent pas à regarder M. Alcock comme leur adver-
saire le plus acharné, et M. Harris comme un défenseiu* et un ami.
Tandis que le ministre anglais, malgré ses éminentes qualités, mal-
gré les nombreuses preuves qu'il donnait de son impartialité dans
le règlement des différends survenus entre les Anglais et les indi-
gènes, voyait de jour en jour s'accroître contre lui l'animadversion
générale, son collègue d'Amérique gagnait la popularité, en même
temps qu'il faisait de rapides progrès dans la confiance des hauts
fonctionnaires.
M. Alcock ne fit rien pour ramener à lui l'opinion. Vivement
blessé dans son orgueil national et dans ses sentimens personnels,
car il avait eu pour le malheureux Heusken une affection toute par-
ticulière, il insista avec une fermeté impérieuse afin que satisfac-
tion fût donnée aux nations occidentales pour les nombreuses of-
fenses qu'elles venaient de subir. MM. du Chesne de Bellecourt et
de Wit appuyèrent ses demandes, et le gouvernement japonais fut
obligé de s'y soumettre. On convint donc que les temples de To-
dengi, Saî-Kaîgi et Ghiogi, sièges des légations anglaise, française
et hollandaise, auraient à l'avenir une garde nombreuse de soldats
japonais, payés et entretenus par la cour de Yédo, afin de protéger
la vie de nos ministres. On convint aussi que le taîkoun inviterait
les envoyés étrangers à revenir dans la capitale, leur préparerait
une entrée solennelle, et leur ferait rendre le salut royal par les
canons des forts.
Nos ministres avaient beaucoup insisté sur cette dernière condi-
tion. Us voulaient ainsi, par une démonstration extérieure, prouver
à la population que les puissances européennes étaient assez fortes
pour contraindre le gouvernement à les traiter avec respect; mais
î'astace de la cour de Yédo rendit illusoire cette partie du pro-
gramme. La veille du jour où devait avoir lieu l'entrée solennelle,
l'exercice du canon commença dans les forts désignés pour rendre
le salut à nos ministres; il continua le lendemain, et pendant vingt-
quatre heures on entendit les salves répétées de l'artillerie. Les
coups de canon tirés au moment où MM. Alcock et du Chesne de
Bellecourt entraient dans Yédo se confondaient, pour les habitans de
la capitale, avec les feux d'artillerie qui les avaient précédés, tandis
que nos représentans y voyaient un honneur, et en supputaient le
nombre pour juger si rien ne manquait à l'exécution de la conven-
tion arrêtée. Au prix de quelques livres de poudre, le gouverne-
ment jap(Muits' leur avait donné satisfaction sans se compromettre
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94 BETUE DES DEUX MONDES.
devant ses sujets, et M. Alcock put écrire au cabinet britannique :
« Je suis persuadé que les circonstances qui ont accompagné ma
rentrée dans Yédo sont très favorables au maintien de relations pa-
cifiquement amicales avec le *Japon, et que ma sécurité personnelle
ainsi que celle de mes collègues ne courront plus les mêmes risques
que par le passé. » Les ministres européens ne connurent que beau-
coup plus tard la supercherie dont ils avaient été dupes, et il n'é-
tait plus temps alors d'en obtenir réparation.
Cependant la cour de Yédo commençait à comprendre que ses in-
térêts étaient liés avec ceux des étrangers; elle les avait admis au
Japon, et se trouvait obligée de les y maintenir. Le parti réaction-
naire, dont elle avait brisé le système politique, était resté soh
iiTéconciliable ennemi, et, après avoir hésité quelque temps entre
lui et le parti progressiste , le taïkoun reconnut la nécessité de re-
venir aux idées libérales inaugurées par le gotairo. Dès lors se
forma contre lui, et en même temps contre les étrangers, une vaste
conspiration qui avait pour chefs le prince de Satzouma et le jeune
prince de Kanga. Leur but, ouvertement avoué, fut de renverser le
gouvernement en suscitant la guerre civile ou la guerre étrangère.
Ils avaient l'espoir de soulever entre les Occidentaux et les Japonais
des querelles si graves, qu'un conflit deviendrait inévitable. Ils re-
gardaient comme facile de chasser les étrangers après avoir détruit
le gouvernement qui les protégeait. La cour de Yédo fut donc placée
dans la position la plus embarrassante deux années après nous avoir
ouvert le Japon. Elle agit dans ces circonstances avec sagesse, et si
l'orgueil national l'empêcha d'abord de se mettre sous la protection
de ses alliés occidentaux et d'arborer franchement le drapeau du pro-
grès, la violence de ses ennemis la força bientôt de renoncer à tout
subterfuge et de se déclarer tout haut contre le parti réactionnaire.
Au nombre des mécontens qui fourmillaient alors au Japon se dis-
tinguaient, par leur sauvage fanatisme, les anciens serviteurs du
prince de Mito et du gouverneur Hori-Oribeno-Kami. Us parcou-
rurent l'empire dans tous les sens, excitant les populations à la ré-
volte contre le gouvernement du taïkoun, exagérant ses fautes, lui
prêtant des intentions hostiles à l'indépendance des princes japo-
nais, et montrant la nécessité de le renverser. Le moyen le plus
prompt pour atteindre ce but étsdt, selon eux, de l'engager dans
une guerre contre les étrangers. Ceux-ci devenant tous les jours
plus exigeans et plus impérieux, il fallait leur porter des coups
sensibles, et ils demanderaient alors une satisfaction telle que le
taïkoun serait obligé de la refuser; ce refus ferait infailliblement
éclater la guerre.
Sans doute la cour de Yédo eut connaissance de ce qui se pas-
sait, car elle prit des mesures extraordinaires de précaution pour
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LE JAPON DEPUIS SON OUTERTUBE. 9&
protéger la vie et la propriété des étrangers qui, sur la foi des trai-
tés, étaient entrés en rapport avec le Japon. Yokohama fut entouré
de fossés et de canaux, destinés à isoler du reste de l'empire les
établissemens où résidaient les commerçans occidentaux. Â chaque
entrée de la ville, on vit s'élever des postes occupés par des gardes
japonais, et devant lesquels personne ne pouvait passer sans faire
connaître l'objet de son voyage à Yokohama. La surveillance s'exer-*
çait avec un soin particulier lorsqu'il s'agissait d'un samouraï (1);
pour circuler dans la ville étrangère, tout samouraï était obligé de
se munir d'un fouddéy espèce de passeport, qu'il devait attacher
à la garde de son épée ; celui qui négligeait de prendre ce sauf-
conduit s'exposait à être immédiatement arrêté par la police de
Yokohama. A Yédo, foyer de la conspiration anti-étrangère, on poussa
les mesures de précaution plus loin encore. Le taîkoun ne se con-
tenta pas de mettre pour ainsi dire les légations en état de siège;
tous les membres de ces légations devinrent l'objet d'une surveil-
lance incessante. Ils ne pouvaient faire un pas dans la rue, dans les
cours même de leurs habitations, sans se trouver entourés d'hommes
armés, qui, à pied ou à cheval, les accompagnaient partout et ne
les perdaient pas un instant de vue.
Ces dispositions, adoptées par le gouvernement du taîkoun, n'a-
vaient d'autre cause sans doute que d'excellentes intentions à l'é-
gard des Occidentaux; cependant elles offusquèrent ceux-là mêmes
qu elles voulaient protéger. Les commerçans de Yokohama se plai-
gnirent de ce que la surveillance aux portes de la ville s'exerçait
moins sur les personnes que sur les marchandises; ils ajoutèrent, à
tort ou à raison, que le gouvernement levait des impôts arbitraires
et irrégulîers sur tous les objets de commerce étranger, et que celui-d
en souffrait considérablement. Les résidens à Yédo ne furent pas
satisfaits non plus de se voir traités comme des prisonniers d'état,
et ils flétrirent du nom d'espionnage les mesures que le gouverne-
ment appelait moyens de protection. Fatigués à la fin de voir con-
stamment autour d'eux les visages attentifs et inquiets de leurs
gardes japonais, ils renoncèrent, autant qu'il était possible, à leurs
résidences oflicielles, et se rendirent pour quelque temps, M. du
Cfaesne de Bellecourt à Yokohama, M. de Wit à Décima, et M. Al-
ccN:k en Chine, où l'appelaient du reste ses affaires personnelles.
Vers la fin de juin 1861, M. Alcock revint de la Chine au Japon,
et dans les premiers jours du mois suivant il partit du port de Na-
gasaki, situé au sud de l'empire, dans l'intention de se rendre par la
voie de terre à Yédo. Son voyage, qui dura trente jours et dont il a
(1) KoUe qai a, on le sait, le droit de porter deux épées.
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96 EETUE DES DEUX MONDES.
écrit une relation intéressante (1), le conduisit à travers une grande
partie du Japon. Il constata que le pays était admirablement cul-
tivé, les villes animées et propres, les grandes routes bien entre-
tenues; partout il lui sembla voir régner Tordre et l'aisance. Son
escorte japonaise suivit sans opposition le chemin qu'il avait tracé,
si ce n'est dans deux occasions : on le pria une première fois défaire
un détour afin de ne pas traverser Kioto, résidence du mikado, et il
céda; on voulut une seconde fois lui faire quitter sa route pour évi-
ter une autre ville : il résista et força l'escorte à lui obéir. Ces faits
sans importance apparente précédèrent immédiatement un événe-
ment fort grave, dont on cherche encore en vain l'explication com-
plète.
Le 3 juillet, M. Alcock arriva à Yédo, où il reprit possession de
son ancienne résidence, le temple de Todengi. Dans la nuit qui sui-
vit le jour de son arrivée, il fut attaqué dans cette demeure par une
vingtaine d'hommes qui tuèrent plusieurs de ses gardes, blessèrent
deux Anglais attachés à sa suite, et ne renoncèrent à leur projet de
le massacrer lui-même qu'après avoir vaillamment soutenu un com-
bat des plus inégaux contre une troupe nombreuse (2). Plusieurs
des assaillans furent tués; on trouva sur l'un d'eux un papier por-
tant quatorze signatures, et dans lequel il était dit que quelques
bons patriotes japonais avaient résolu de faire le sacrifice de leur
vie dans l'intention d'expulser les étrangers, de « rendre le repos
à l'empire, à son empereur le mikado, et au lieutenant de celui-ci,
le taïkoun. » Il était évident que l'attentat avait été commis par
quelques-uns de ces hommes intrépides et redoutés connus sous
le nom de lonines} mais il est probable qu'ils n'avaient été que les
instrumens du parti fanatique. MM. Alcock et du Chesne de Belle-
court se livrèrent à de longues et actives recherches pour décou-
vrir à quelles instigations ils avaient obéi : il n'en résulta rien de
précis. Quelques personnes accusaient les anciens serviteurs du
prince de Mito et de Hori-Oribeno-Kami; d'autres attribuaient le
crime à des émissaires du prince de Kanga ou du prince de Sat-
zouma. Personne n'osa désigner comme complice le gouvernement
du taïkoun. Le papier saisi sur l'un des lonines insinuait à la vérité
que les coupables comptaient parmi eux des partisans de la cour
de Yédo; mais on attribua cette insinuation aux ennemis de cette
cour, qui s'étaient flattés ainsi de la brouiller avec les nations euro-
péennes.
L'attaque de la légation anglaise causa de grands embarras aux
(1) Cette relation , intitulée the Capital of the Tycoan, a paru à Londres, cette année
même 1863, en 2 vol. gr. in-8°.
(2) Voyez la Revue du !«' décembre iS61.
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LE JAPON DEPUIS SON OUTERTUHE. 97
oûnistres étrangers résidant à Yédo. Après l'assassinat de M. Heus-
ken, MM. Alcock et du Ghesne de Bellecourt avaient manifesté leur
indigDatîoa en termes trop énergiques pour se contenter d'une
simple protestation en présence d'une insulte nouvelle et beaucoup
plas grave. Us résolurent donc d'opposer, en cas de besoin, la force
à ]a violence, et s'entourèrent de corps de garde anglais et fran-
çais. Cette démonstration leur donna une certaine sécurité person-
nelle, msôs fournit en même temps la preuve évidente qu'ils n'a-
vaient point réussi à établir avec le gouvernement japonais des
relations vraiment amicales. Â qui était la faute, à ce gouvernement
ou aux envoyés européens ? Tous ceux qui avaient quelque intérêt
à résoudre cette question s'en préoccupèrent assez longuement , et
leurs investigations finirent par amener un résultat tout à fait im-
prévu. Elles prouvèrent que le gouvernement avec lequel les étran-
gers avaient traité jusqu'alors n'était pas le véritable gouvernement
du Japon, que la cour de Yédo ne pouvait prendre des engagemens
au nom de l'empire, enfin que le taïkoun, en concluant des traités
avec les nations occidentales, en usurpant ainsi le pouvoir du maître
suprême, s'était placé dans une situation illégale, et qu'il n'avait ni
la force ni le droit d'accomplir les promesses faites aux alliés. C'est
dans Verreur où nous étions relativement à la puissance du taïkoun
qu'il faut voir le germe de toutes nos difficultés avec le Japon. Il est
nécessaire ici de compléter par quelques détails les observations
générales que nous avons déjà faites sur le gouvernement japonais,
et de donner ainsi à cette étude sa conclusion véritable.
Le mikado est l'empereur légitime du Japon. Le chiogoun ou le
taïkoun, comme l'appellent plus communément les étrangers, n'est
qu'un de ses grands dignitaires; il occupe la position d'un maire
du palais, chargé de l'administration de l'empire, sans avoir en au-
cune façon le pouvoir législatif. Quoique sa puissance réelle soit
plus grande que celle du mikado, il se trouve cependant placé, dans
la hiérarchie politique, non-seulement au-dessous de lui, mais en-
core au-dessous de plusieurs hauts fonctionnaires que le mikado a
le droit de nommer, et même au-dessous des dix-huit grands d/iz-
mios ou pairs du Japon. Si les taïkouns n'en sont pas moins restés,
pendant des siècles, tranquilles possesseurs d'un pouvoir qui devait
inévitablement susciter contre eux des jalousies et des haines, il
faut chercher l'explication de ce curieux état de choses dans les lois
par lesquelles Hieas, le fondateur de la dynastie actuelle, avait lié
sa cause à celle des divers princes japonais, en subordonnant la po-
sition et l'indépendance des daïmios à la position et à l'indépendance
du taïkoun. Les dix-huit grands daïmios sont en effet des usurpa-
TO» XLV. *i
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98 REVUE DES DEUX MONDES.
teurs au même titre que le taïkoun. Originairement les daïmios
étaient des gouverneurs ou des préfets que le mikado envoyait dans
les différentes provinces pour en être les administrateurs respon-
sables. Leur puissance, dans ces positions, a fini par grandir de
telle sorte que leur maître n'a plus eu sur eux une autorité suffi-
sante pour les destituer, et que la dignité préfectorale est devenue
héréditaire dans leurs familles. A partir de cette époque, ils ont
considéré les provinces qu'ils gouvernaient comme leur propriété,
et ont conquis une situation tout à fait indépendante vis-à-vis du
mikado. Ils ont guerroyé les uns contre les autres pour étendre
leurs principautés; souvent aussi plusieurs d'entre eux se sont unis
afin de résister aux tentatives réitérées du mikado pour les réduire
à l'obéissance. De longues et sanglantes guerres civiles ont alors
désolé le Japon. De ces guerres est née la puissance des chiogouns,
généraux que le mikado avait l'habitude d'employer contre ses su-
jets révoltés. Les chiogouns, abusant à leur tour du pouvoir dont
ils étaient investis, manquèrent à cette fidélité qui les caractérisait
depuis plusieurs générations, et firent la guerre pour leur propre
compte au lieu de la faire au bénéfice de leur maître. C'est ce qu'a-
vait fait Taïkosama, le prédécesseur de Hieas.
Hieas, qui parvint à la dignité du taïkounat en 1598, sortait d'une
nouvelle famille de préfets. Son père avait été gouverneur de Mi-
kana, et lui-même administrait cette petite principauté loi-sque le
chiogoun Taïkosama le nomma tuteur de son fils. A cette occasion,
Hieas avait obtenu l'administration de cinq autres provinces, dont
Taïkosama venait de chasser les anciens préfets au nom du mikado.
Il se trouvait ainsi maître de six provinces, mais il ne tenait du mi-
kado, par son père, que la principauté de Mikana; cette principauté
était de fort peu d'importance, et donnait à son gouverneur une po-
sition très inférieure à celle des daïmios qui occupaient de grandes
provinces comme celles de Kanga, de Satzouma, de Fosokava. Les
daïmios refusèrent de voir dans Hieas leur égal ; à leurs yeux, la puis-
sance réelle que lui donnaient les cinq provinces reçues de Taïkosama
n'ajoutait rien à sa dignité. En effet, malgré leurs fréquentes rébel-
lions contre le mikado, ils prétendaient n'avoir jamais méconnu ses
droits légitimes. Au nombre de ces droits, l'un des plus importans,
selon eux, était celui de donner l'investiture des fiefs, et, s'ils
avaient combattu le mikado, ils l'avaient fait légalement, pour sou-
tenir leurs propres droits à la possession permanente des fiefs dont
ils avaient été investis. Or Hieas, qui tenait la plus grande partie de
sa puissance, non pas du mikado, mais du chiogoun, n'était à leurs
yeux qu'un noble de fraîche date, prince seulement de Mikana, et
ils ne pouvaient en aucune manière le regarder comme leur égal.
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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE. 99
eux qui descendaient des anciens et puissans préfets, eux qui re-
présentaient la véritable noblesse japonaise !
Hieas leur fit la guerre pendant treize ans et chassa plusieurs
d'entre eux de leurs provinces, qu'il partagea entre ses parens, ses
officiers et ses soldats. Les princes qu'U n'avait pas soumis, au
nombre de dix-huit, se liguèrent pour lui résister, mais avec peu
d'espoir de réussir, tant sa puissance et son habileté étaient deve-
nues redoutables. Cependant ils parvinrent à rassembler une armée
considérable. C'est en présence de cette armée que Hieas s'arrêta
dans sa marche triomphante. Il était alors au déclin de sa vie, et il
appréhenda justement de compromettre dans une bataille le prix
de sa longue et glorieuse carrière. Assez fort d'ailleurs pour faire
quelques concessions, il put, sans que son orgueil eût à en souffrir,
inviter les alliés à entrer en pourparlers avec lui. Ceux-ci s'empres-
sèrent d'accueillir ses ouvertures et signèrent le fameux pacte qui
porte le nom de lois de Gongensama. Le texte complet de cette con-
stitution n'est pas encore connu. Pour expliquer la diversité qui
existe dans les relations du taïkoun avec chacun des grands daï-
mios, il faut admettre que Hieas traita séparément avec chacun
d'eux, et que la constitution actuelle du Japon s'appuie sur dix-
huit traités particuliers.
Les lois de Gongensama^ qui réunirent pour la première fois, de-
puis longues années, Tempire divisé. par tant de troubles, furent
soumises à la sanction du mikado, qui ne put refuser de se rendre à
la volonté unanime de ses redoutables vassaux. Ces lois d'ailleurs ne
portaient pas atteinte à sa majesté extérieure ; elles le laissaient en
possession indiscutée de son titre et lui donnaient tous les dehors de
la puissance royale. 11 perdait à la vérité le droit de destituer aucun
de ses feudataires, mais il gardait celui d'accorder à chaque daïmio
TinVestiture de son fief, et jamais taïkoun ne pouvait entrer en
l'ortction avant d'avoir obtenu confirmation de son pouvoir. De plus,
il fut convenu qu'aucune réforme altérant la constitution ne serait
exécutoire, si le mikado ne l'avait sanctionnée. La cour du Japon
resta à Rloto. Quant au gouvernement, il fut transféré à Yédo, et le
taïLoun en prit les rênes en qualité de chef du pouvoir exécutif.
Le mikado y fut représenté par le corps réuni des dix-huit daïmios,
gardiens naturels de la constitution japonaise. Ces derniers s'étaient
astreints, afin de contre-balancer la puissance du taïkoun, à rési-
der à des époques fixes dans la seconde capitale de l'empire. Sujets
du mikado et non du taïkoun, s'ils avaient des obligations à remplir
envers celui-ci, il était de son côté responsable envers eux de toute
mesure touchant à l'intérêt général. Représentans de l'ancienne
noblesse, pairs du Japon, souverains indépendans par la volonté et
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100 R£VUE DES DEUX MONDES*
la grâce du mikado, ils ne continuaient à voir dans le taîkoun,
chef du pouvoir exécutif, qu'un des grands officiers de l'empereur;
ils le regardaient comme un parvenu chargé temporairement d'ad-
ministrer les affaires, et dépourvu de cette dignité personnelle que
dans les pays féodaux donne seule une haute et antique lignée.
Qu'on s'imagine la dédaigneuse déférence qu'aurait pu témoigner
dans la France du xvii* siècle un Montmorency pour Mazarin! Cette
comparaison n'a pas la prétention d'être absolument exacte, mais elle
montrera plus clairement que de longues considérations ne pour-
raient le faire de quelle nature sont les relations qui existent entre
le mikado, les daïmios et le tmkoun. Les étrangers ne peuvent
d'ailleurs saisir de ces relations que les lignes générales; nous avons
montré quelles difficultés insurmontables les arrêtent. Il ressort
toutefois des observations qu'on a pu faire deux points importans :
c'est d'abord que la puissance du taïkoun est strictement limitée, et
en second lieu qu'il en a dépassé les bornes en concluant des traités
avec les étrangers sans avoir obtenu l'autorisation du mikado.
L'arrivée des Européens au Japon, les rivalités qui en étaient ré-
sultées entre le régent Ikammono-Kami et le prince de Mito, entre
le ministre Ando et le gouverneur Hori, avaient divisé l'empire en
deux partis prêts à se déclarer la guerre. La nouvelle de ces trou-
bles était naturellement arrivée à Kioto. Le mikado chargé aujour-
d'hui des affaires du Japon, et que Ton représente comme un homme
jeune et énergique, avait suivi avec le plus grand intérêt les phases
successives des événemens. Pour la première fois peut-être s'offrait
à l'empereur, légitime l'occasion de rentrer en possession de sa
pleine autorité, d'abaisser la puissance et la richesse du gouverne-
ment de Yédo, de secouer l'injure d'en recevoir une pension, de
reprendre l'influence, de cesser enfin d'être un simulacre de roi.
Des deux factions qui partageaient le Japon, la plus forte et la plus
populaire était la faction hostile aux réformes inaugurées par le taï-
koun. Il ne s'agissait pour le mikado que de se mettre à la tête du
mouvement réactionnaire et de personnifier en lui-même le prin-
cipe patriotique dont Mito et Hori avaient été les plus éminens mar-
tyrs. Des agens secrets du mikado se rendirent auprès des daimios
que la voix publique désignait comme opposés à la cour de Yédo,
et les exhortèrent à s'unir à l'empereur légitime en leur démontrant
que leurs intérêts se confondaient avec les siens. En même temps oa
fit circuler divers pamphlets avec l'intention évidente de pousser les
daïmios à la guerre contre le taïkoun.
d Depuis des siècles, écrivait-on, les taîkouns, oubliant rorigine de leur
pouvoir, ont porté atteinte à la dignité et à la puissance du mikado, leur
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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE. 101
maître, et la conduite du taikoun actuel prouve qu'il ne faut attendre de
loi ni équité ni bonne foi. Les choses en sont venues à ce point que les
puissances étrangères considèrent le taïkoun comme le maître du Japon,
et traitent Tempereur légitime comme un être sans force et sans influence.
(Test au taïkoun que les barbares se sont adressés lorsqu'ils ont voulu con-
clure des traités avec le Japon; le mikado n'a pas même été consulté, et
son approbation, qui est indispensable pour introduire des réformes dans
la eonstitation, n'a pas été sollicitée. Cependant ces traités sont en vigueur
comme s'ils avaient une valeur légale. Le taïkoun a donc commis un crime
de trahison contre la majesté de son maître et contre la sainteté de la eon-
stitation en vertu de laquelle il se trouve placé à la tête du pouvoir exé-
cutif. On ne peut nier que la cour du taïkoun s'efforce de concentrer toute
la puissance du Japon à Yédo. Là sont les armes et les navires étrangers,
là s'élèvent des écoles où l'on enseigne les arts et les sciences de l'Occi-
dent. Le commerce avec les barbares n'a lieu que dans les domaines du
taïkoun; les grands daïmios n'ont pas le droit de lui ouvrir leurs ports; il
n'enrichit que les sujets du taïkoun, et celui-ci en tire pour lui-même des
béDéfices considérables. Le but que poursuit le gouvernement de Yédo
n'est-il pas facile à prévoir? Il s'arme, il se prépare à subjuguer tous ceux
qui voudront un jour se soustraire à son autorité. Au temps de Hieas, les
dix-huit grands daïmios réunis ont pu opposer une résistance formidable;
mais alors les années des princes n'avaient vis-à-vis celle de Hieas qu'une
infériorité, celle du nombre. Aujourd'hui les chances ne sont plus aussi
égales : les bateaux à vapeur du taïkoun , les armes à feu qu'il a achetées
ou qu'il a fait fabriquer d'après les modèles étrangers, la connaissance d'un
art tout nouveau de faire la guerre, lui donnent une supériorité dange-
reuse sur les autres princes japonais. Ceux-ci , pour éviter d'être attaqués
isolément, doivent se réunir au plus tôt, et entraver par leur alliance la
politique tortueuse du taïkoun. Le mikado est prêt à donner à la bonne
cause l'appui de son nom; mais, pour qu'il le fasse, il est nécessaire qu'une
requête officielle lui soit adressée. Il n'est pas douteux qu'il ne l'accueille
favorablement, et qu'il ne rétablisse l'union de la vieille noblesse avec
l'empereur légitime. De cette union, qu'il a toujours ardemment désirée,
naîtra le retour à l'antique et vénérable état de choses. »
Les daïmios, que la puissance sans cesse croissante du taïkoun
tenait depuis longtemps en jalousie et en défiance, écoutèrent favo-
rablement les paroles des agens du mikado. Plusieurs d'entre eux,
et à leur tète Kanga, Satzouma, Schendei et Kforoda, se liguèrent
et se rendirent en corps à Kioto, où ils arrivèrent le 26 mai 1862.
Ils dépoeèrent publiquement une plainte contre le taïkoun, servi-
teur infidèle de l'empereur légitime, l'accusèrent d'avoir violé les
lois de Gongemama et supplièrent le mikado d'instruire l'affaire, et,
le cas échéant, de punir le coupable. Le mikado, qui s'attendait à
recevoir cette plainte des principaux daïmios, dépêcha aussitôt un de
ses officiers, qui arriva à Yédo le 12 juin 1862, porteur d'une lettre
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102 REY0E DES DEUX MONDES.
par laquelle il était enjoint au taïkoun de se rendre dans le plus
bref délai à Kioto pour se justifier devant son maître de Taccusa-
tion portée contre lui.
Le taïkoun Minamoto-Yemotschi essaya d'abord de décliner cet
ordre, et chargea un de ses fonctionnaires, le ministre Kouzé-Ya-
matono-Kami, membre du conseil des cinq, d'aller à Kioto et de por-
ter au mikado une réponse hautaine; mais Yamatono demanda avec
instance de n'être pas choisi pour cette mission, et, le taïkoun ayant
insisté, il se suicida. Un autre grand dignitaire, Sakkaï-Vakassano-
Kami, fut nommé à sa place et partit sans hésitation ; mais, à peine
à Kioto, au milieu des fidèles serviteurs du mikado qui lui repro-
chèrent son obéissance au taïkoun comme une trahison contre Tem-
pereur légitime, il perdit courage. Après une courte conférence avec
les plénipotentiaires du mikado, qui le contraignirent à demander
pardon pour avoir suivi les ordi'es du taïkoun, il rentra chez lui et
s'ouvrit le ventre, afin d'épargner à sa famille la honte de sa dis-
grâce. Le suicide de ces deux fonctionnaires fut suivi d'un nouvel
attentat contre la vie du ministre Ando, l'un des principaux chefs du
parti libéral. La cour de Yédo comprit alors que le parti du mikado
était devenu puissant, et que le moment de lui faire une opposition
ouverte était passé. Déjà plusieurs daïmios avaient osé écrire une
lettre dans laquelle ils déclaraient formellement qu'ils cesseraient à
l'avenir d'aller résider à Yédo; on violait ainsi les lois de Gongen-
$ama^ on s'affranchissait tout à fait du pouvoir et de la surveillance
du taïkoun.
En présence d'une situation si critique, le taïkoun se vit obligé
de faire de grandes concessions. Il désigna un nouvel ambassadeur,
Mazdaïri-Hokino-Kami, ancien gouverneur d'Osaka, homme fort
habile, et l'envoya à Kioto avec un message pacifique. Le taïkoun
se déclarait prêt à déférer aux ordres de l'empereur, mais il de-
mandait que ces ordres lui fussent communiqués par un haut fonc-
tionnaire, véritable ambassadeur du mikado, qu'il n'y fût fait au-
cune allusion à l'accusation portée contre lui par les daïmios, et
qu'on donnât à son voyage l'apparence d'une visite de cérémonie.
Cette visite avait un prétexte naturel, puisque le taïkoun venait
d'épouser une sœur du mikado, et que, d'après l'étiquette japonaise,
le nouveau marié va rendre ses devoirs à la famille de sa femme.
Le mikado consentit à ces demandes; il considéra sans doute qu'il
était dangereux de pousser trop loin ses exigences contre un prince
aussi puissant que le taïkoun, et qu'il fallait se contenter pour le
moment de l'avoir humilié en le forçant à reconnaître la suprématie
de l'empereur légitime. Un très haut fonctionnaire de la cour de
Kioto, Oharra-Saïemmono-Kami, partit donc pour Yédo, où il arriva
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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE. 103
2u commencement de juillet 1862. Il eut de nombreuses conférences
avec les membres du conseU d'état, et retourna à Kioto après avoir
obtenu la promesse formelle que, dans le délai d'une année, le
taîkoun se rendrait auprès du mikado.
Sans attendre le résultat de cette visite, on peut déjà, d'après
tes faits qui viennent d'être exposés, reconnaître que si l'entrevue
da taîkoun et du mikado doit exercer une grande influence sur les
ai&dres du Japon, elle ne tranchera cependant pas toutes les dif-
ficultés. Le taîkoun est en effet trop puissant pour abdiquer volon-
tairement un pouvoir que lui et ses ancêtres ont exercé pendant plus
de deux siècles; le mikado de son côté ne laissera pas échapper sans
une lutte opiniâtre l'occasion qui s'offre à lui de ressaisir la puis-
sance dont sa famille a été dépossédée depuis le temps de Taïkosama.
Cn lait reste acquis néanmoins : c'est que les difficultés actuelles du
Japon tourneront à l'avantage de l'Europe. Quel que soit le maître
que les éventualités de cette lutte donneront au Japon , il devra se
mettre résolument à la tête du parti qui veut assurer par une poli-
tique nouvelle le progrès de l'empire. L'élément étranger qui a pé-
Détré au Japon ne poun-a plus en être expulsé. Qu'il le veuille ou
non, le gouvernement japonais devra rester en relations avec les
Occidentaux , et de ces relations naîtra inévitablement une situation
meilleure. Ce que l'amour des conquêtes a fait dans les temps pri-
mitifs des sociétés humaines, ce qu'a su faire aussi l'amour de la foi
au moyen âge, c'est le commerce qui le fait aujourd'hui. Principal
agent civilisateur des temps modernes, il procède d'une manière
différente que n'ont fait à d'autres époques l'orgueil national et la
croyance religieuse; mais il tend au même but. Si la dévorante ac-
tivité de nos marchands n'excite pas toujours les mêmes sympathies
que r héroïsme des guerriers et le dévouement des apôtres, ces
homiues n'en servent pas moins avec une ardeur intelligente et fé-
conde la cause de la civilisation occidentale ; ils vont répandre au
k)in la lumière dont leur patrie est le foyer; ils portent l'influence du
travail européen dans les contrées les plus éloignées, les plus bar-
bares, et peut-être la meilleure garantie de vitalité qu'offre en ce
moment la société japonaise est-elle dans la présence des commer-
çans européens parmi elle, dans la part de plus en plus grande
qu'elle-même sait faire aux idées et aux tentatives venues de l'Occi-
dent.
Rodolphe Lindau.
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LES
ORIGINES DU CHRISTIANISME
D'APRÈS L'ÉCOLE DE TUBINGUE
LE D' BAUR ET SES ŒUVRES.
Dos Christenthum und die ehristliehe Kirehe ier drei «rsteti Jahrkunderte {le ChriâtUmisme
et l'Église chrétienne aux trois premiers siècles), 2* édition, 1860; — Vom Anfang des vier-
ten bis zum Ende des secfisten Jakrhunderts ( Ou eommencemenX du qucUrième à la fin du
sixième sièeU), 1809; —Die ehristliehe Kirehe des itittelalters {l'Église ckrétietwe aumoj/en
âge), 1861, par le docteur Perd. Christ. Baur.
Aujourd'hui que la politique et la philosophie posent, comme à
l'envi, les questions religieuses, et en particulier celles qui con-
cernent la nature et la valeur du christianisme, il importe absolu-
ment que nous ne restions pas plus longtemps étrangers aux grands
travaux accomplis au-delà de nos frontières. Ne nous laissons pas
surprendre par des préventions ou des engouemens qui seraient
également déplacés, mais sachons du moins ce qui se passe et ce
qui se dit autour de nous. Ne craignons plus de porter des regards
sympathiques et respectueux, mais fermement investigateurs, sur
des sujets que l'indifférence ou la peur enlevait jusqu'à présent à
notre examen scientifique. Il existe en Allemagne toute une école,
aussi sérieuse que savante, dont l'influence se fait de plus en plus
sentir en Hollande, en Angleterre, en Suisse, en Amérique, et qui
se prétend en possession d'une théorie complète sur les origines du
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 105
christianisme et de l'église. Il serait peu digne de notre esprit phi-
losophique et libéral de ne pas même connaître les tendances et les
doctrines de cette école. Et comment les connaître, si on ne les ex-
pose pas en toute liberté?
La grande ambition de cette école a été de ramener l'histoire ori-
ginelle du christianisme aux lois essentielles de l'esprit humain.
C'est déjà laisser à entendre qu'elle se place en dehors ou, pour
mieux dire, au-dessus de la vieille opposition du naturel et du sur-
naturel. Le miracle, à ses yeux, est tout le contraire d'une expli-
cati<Hi, et rien ne serait plus illogique à ce point de vue que de la
sommer de revenir sur le terrain qu'elle a dépassé en lui prouvant
qu'elle a échoué çà et là dans la réalisation de son programme. Il
en résulterait tout simplement pour elle que les points en litige ne
sont pas encore résolus, qu'ils sont peut-être insolubles faute de
renseignemens suffisans; mais rien de plus. On aurait bien tort d'ail-
leurs de s'imaginer que ses recherches sont dirigées dans une ar-
rière-pensée hostile au christianisme et à l'église. Pour elle, le chris-
tianisme est divin, une religion définitive et vraie dans son essence,
mais, pour elle aussi, le divin se révèle précisément dans l'ordre in-
teUigible, rationnel, des événemens et des principes. C'est donc dans
on esprit religieux qu'elle élimine le surnaturel de ses explications,
et en essayant de montrer à quels résultats ont abouti de si hardies
tentatives, nous croyons n'avoir rien à dire dont les convictions
chrëtieimesles plus sévères aient le droit de se sentir blessées.
A la fin de l'année 1860, la petite ville wurtembergoise de Tu-
bingue voyait mourû' un homme dont le nom restera grand dans
l'histoire de la pensée religieuse. Le professeur Ferdinand Chris-
tian Baur avait été frappé, au milieu des laborieuses études qui
absorbaient sa robuste vieillesse, de l'un de ces coups foudroyans
que notre pauvre organisme réserve trop souvent à ceux qui l'ont
condamné au labeur intellectuel à perpétuité. C'était un noble et
beau vieillard, plein de dignité, de l'abord le plus cordial, le der-
nier représentant de ce grand mouvement de critique religieuse,
déjà inauguré en Allemagne au siècle dernier, un moment inter-
rompu par les guerres de la révolution et de l'empire, qui reprit
avec une intensité redoublée lorsque la paix fut rendue à l'Europe,
et qui compte aujourd'hui parmi les grandes puissances de la se-
conde moitié du xix* siècle, car on s'en ressent un peu partout,
qu'on le connaisse ou qu'on l'ignore, qu'on l'aime ou qu'on le dé-
teste. Peut-être doit-on assigner à Baur l'honneur d'en avoir dit le
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
dernier mot, et marqué ainsi le point de départ d'évolutions nou-
velles dans le domaine sans limites de la théologie indépendante.
Sa vie fut celle d'un professeur allemand de la vieille roche. Sans
aucune ambition politique, ne concevant pas de monde supérieur
à celui des universités et des bibliothèques, entièrement dévoué à
la science depuis sa première jeunesse, il vécut et mourut dans les
sereines régions de l'idée pure. Il n'en sortit du moins de temps à
autre que pour rompre de formidables lances avec ses adversaires
théologiques, après quoi il revenait à ses recherches favorites avec
un calme vraiment majestueux. Disons pourtant qu'en véritable
Gelehrte de son pays, ses habitudes bénédictines ne l'empêchèrent
pas d'aimer, d'être aimé, de se marier, d'être un excellent mari et
un père vénéré. La tombe prématurément fermée de sa digne femme
fut l'un des deux liens qui le retinrent toujours dans la petite uni-
versité du Neckar; l'autre fut l'association qui s'était peu à peu
formée entre son nom, ses idées et le nom de Tubingue. Voilà donc
à peu près tout ce que sa biographie nous livre d'intéressant en
dehors de ses travaux théologiques, et cependant bien peu d'exis-
tences peuvent être comparées à la sienne pour l'activité.
Fondateur de cette école de Tubingue dont nous désirons retra-
cer les tendances et les vues principales, il eut l'avantage de voir
son enseignement adopté, continué, critiqué même par de studieux
disciples. On formerait presque une bibliothèque avec ses ouvrages
et les leurs, sans compter les livres visiblement écrits sous leur in-
fluence et ceux qui furent composés dans une pensée directement
hostile à l'école. Vers l'année 1850 et lorsque Baur avait atteint la
maturité de l'âge et du talent, nous remarquons autour de lui, en
communauté plus ou moins complète de sentimens et d'opinions,
des hommes tels que M. Zeller, aujourd'hui professeur fort distingué
de philosophie à Marbourg, et qui vient d'être appelé à léna en la
même qualité; M. Schwegler, mort depuis quelques années, esprit
critique d'une audace et d'une précision étonnantes, qui contribua,
je crois, à modifier sur quelques points la pensée du maître lui-
même; MM. Ritschl et Volkmar, aujourd'hui professeurs de théo-
logie, le premier à Bonn, le second à Zurich; M. Kœstlin (Karl),
auteur d'études fort savantes sur la composition des trois premiers
évangiles; M. Hilgenfeld, actuellement professeur à léna, et qui
paraît devoir succéder au chef de l'école par le nombre et l'impor-
tance de ses travaux. J'en passe beaucoup d'autres pour ne citer
que les plus connus dans cette savante légion, et l'on peut s'aper-
cevoir, par cette simple énumération , qu'il ne s'agit pas ici d'une
de ces agitations éphémères que provoquent parfois les idées excen-
triques d'un professeur, mais d'un véritable levain qui, malgré les
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 107
réactifs neutralisans de toute espèce que la politique religieuse ou,
si l'on veut, la religion politique née des terreurs de 1848 s'ingénie
à lui appliquer, remue à l'heure qu'il est l'Allemagne théologique
d'un bout à l'autre, sans parler des autres pays. Qu'on laisse souffler
un peu ce vent libéral qui recommence à fraîchir, et Ton verra si cette
école est morte, comme l'affirmaient naguère ceux qui tâchaient de
l'étoufier.
C'est à dessein que je parle de levain, car ce serait faire tort aux
savans éminens dont j'ai cité les noms que de les présenter comme
des copistes serviles des théories de Baur. De M. Ritschl, qui se rap-
proche le plus du point de vue traditionnel sur l'histoire de Tèglise
primitive, à M. Zeller par exemple ou à M. Yolkmar, les nuances
sont fort nombreuses. A mon sens, c'est l'honneur d'une école reli-
gieuse, c'est une garantie de son avenir que de ne pas coucher ses
adhérens sur un lit de Procuste , et cette variété de vues dans une
même tendance est d'autant plus facile à concevoir que Baur lui-
même, comme nous l'avons déjà indiqué, revint plus d'une fois sur
ses propres allégations pour donner raison à ses critiques*
Parler de quelques-uns de ses plus importans ouvrages, ce sera
donner une première idée du genre de recherches auxquelles il a
voué sa vie. Il fit paraître en 1831 une étude approfondie du mani-
chéisme (1), qui dénotait une érudition immense, un esprit spécu-
latif et hardi, trop enclin peut-être à ces combinaisons paradoxales,
à ces rapprochemens plus ingénieux que solides dont à cette époque
Creuzer, Hegel, Schelling et leurs disciples étaient si prodigues en
matière d'histoire religieuse. En 1832, sa manière était déjà plus
sévère, plus rigoureusement scientifique : il publia cette année-là
on traité sur les rapports entre l'histoire de Jésus et celle de cet
Apollonius de Thyane, ce Christ païen dont, au m'' siècle de notre
ère. Philostrate composa la romanesque histoire comme un antidote
contre le prestige toujours grandissant du Christ des Évangiles (2). Il
entrait en plein par là dans l'un des problèmes capitaux qu'il s'était
posés, celui des causes réelles, logiquement déduites au point de vue
de la philosophie de l'histoire, de la lutte du paganisme et du chris-
tianisme, et de la victoire éclatante du second. En 1835 paraissait
son ouvrage sur le gnosticisme des premiers siècles (3), cette étrange
et grandiose débauche de la spéculation religieuse, où le burlesque
et le sublime se coudoient, et dont il faut pénétrer les hiéroglyphes,
si Ton veut avohr le mot de la situation réelle d'une époque où le
chaos des esprits enfantait un nouveau monde. A cette étude, il faut
(I) Iku Manichaische Religions-System.
(S) Apollonius von Thyana und Christus.
(3) DU Christliche Gnosis,
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108 REYUB DES DEUX MONDES.
en rattacher une autre, qui parut en 1837^ sur les rapports du pla-
tonisme et du christianisme (1). Tous ces travaux n'étaient pourtant
que des recherches qui côtoyaient, sans l'aborder encore, le sujet
principal. Dans les années qui suivirent, Baur s'attaqua toujours
plus au vif de la question, et demanda compte aux institutions, aux
traditions, aux écritures chrétiennes de leur valeur historique et
de leurs origines. En 1838, il publia son remarquable ouvrage sur
YOrigine de l'Épiscopat (2), resté fondamental sur cette épineuse
matière. En 1845 parut son livre sur l'apôtre Paul, sa carrière et
ses épttres, dans lequel on pouvait déjà voir se dessiner les traits
généraux de sa théorie sur la genèse du christianisme (3). Quel-
ques années auparavant, il avait signalé dans un traité spécial les
motifs qui lui paraissaient plaider contre l'authenticité des épttres
dites pastorales^ adressées, selon la tradition, aux disciples de Paul,
Timothée et Tite (i). A parth: de la publication sur l'apôtre Paul, il
concentra ses recherches sur les Évangiles eux-mêmes, et soit dans
des ouvrages spéciaux , soit dans des articles de Y Annuaire théolo-
gique de Tubinguey rédigé par lui, M. Zeller et leurs amis, il les
soumit à une critique minutieuse, à une discussion radicale. Nous
n'avons rien dit de son travail sur les épitres d'Ignace, dont l'au-
thenticité, depuis notre Jean Daîllé, qui ouvrit le feu contre elles en
plein XVII* siècle, est devenue toujours plus suspecte, rien non plus
de l'ouvrage qu'il opposa à la fameuse Symbolique de Mœhler, et
où il déploya une étonnante verdeur protestante, ni de son Histoire
du Dogme chrétien^ ni de deux formidables traités sur l'histoire du
dogme de la rédemption et celle du dogme de la Trinité, ni enfin des
Gegenschriften^ de ses répliques à ses adversaires. Si nous ajoutons
que les règlemens académiques de Tubingue l'appelaient à monter
souvent en chaire le dimanche pour prêcher, à s'occuper de l'admi-
nistration ecclésiastique, et qu'il mettait un zèle exemplaire à s'ac-
quitter de ces fonctions, on verra que nous n'avons rien exagéré en
parlant d'une vie on ne peut plus laborieuse.
Pendant que le maître poursuivait sa tâche avec une si remar-
quable ardeur, ses amis et ses élèves travaillaient de leur côté à ré-
viser ou à étendre son système. Ses théories étaient combattues avec
une consciencieuse furie , quelquefois très comique , par les chefs
de la réaction théologique, avec une mauvaise humeur évidente
par l'excellent Neander, qui lui faisait toujours plus de concessions
tout en abhorrant ses expressions hégéliennes, avec une passion
(1) Dos ChrisUiche des Platonismus, oder Sokrates und Christus.
(2) Ueber den Ursprung des EpiscopaU,
(3) Paulus, der AposUl Jesu Christi.
(4) Die sogen. Pastoralbriefe des A, Paulus,
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 109
des plus acharnées par le plus irascible et le plus rationaliste des
théologiens allemands de l'heure actuelle, le savant auteur de V His-
toire du Peuple d'Israël ^ M. Ewald, qui le traitait d'anti-chrétien
et ne l'appelait plus que « le Baur de Tubingue » {der Tûbingische
Baur)y avec plus de modération par MM. Lûcke, WeitzeU Lechler,
Ulhom, enfin par notre éminent compatriote, M« le professeur Reuss
de Strasbourg, et par le spirituel M. Karl Hase d*Iéna. Baur lut tout,
fit son profit de tout, et, sans abandonner son point de vue, U vécut
précisément assez pour élaborer lui-même une exposition définitive
de ses idées sur les origines et l'histoire de l'église chrétienne, ex-
poeitîon contenue dans les trois volumes qui vont surtout nous oc-
cuper, et qui parurent successivement. 11 mourut au moment où il
venait de terminer le manuscrit du dernier (1).
C'est à ces trois volumes que nous renverrions les personnes ef-
frayées du catalogue que nous venons de dérouler et qui voudraient
sans trop de peine connaître l'homme et ses idées. Le style est
d'une beauté sévère. Les expressions hégéliennes, dont nous avons
dit un mot, auxquelles au surplus il faut s'habituer, si l'on veut lire
des ouvrages de science allemande, ne réussissent pas à l'obscurcir.
D'une égalité soutenue, d'une simplicité austère, il est opulent à
force de pensée. Toute réserve faite sur les opinions de l'auteur, il
faut admirer cette manière ample, magistrale, de traiter l'histoire
et d'en fouiller les arcanes pour en faire ressortir les lois immua-
bles et nous initier à la vie intime des générations disparues, ce qui
est le grand art. Baur excelle en particulier à reconstituer toute une
situation au moyen de documens obscurs, incomplets, échappés au
cataclysme du moyen âge, à peu près comme le paléontologiste re-
construit de pied en cap un animal dont il ne reste que quelques
08. Les deux premiers siècles de l'église chrétienne, si confus, si
obscurs jusqu'à ces derniers temps, nous apparaissent désormais
avec tous leurs reliefs, leurs contrastes, avec une physionomie gé-
nérale à laquelle il n'y a plus guère rien à changer. On en jugera
par le résumé que nous essaierons de faire de cette grande théo-
rie historique; disons toutefois d'abord en quel état l'école de Tu-
bingue a trouvé le problème qu'elle a voulu résoudre, et d'après
quels principes elle a procédé.
La théologie catholique et l'ancienne théologie protestante ne
différaient pas en principe, autant qu'on l'aurait pu croire, quant à
la manière de se représenter les origines du christianisme. Pour
(1) Depuis que ces lignes sont écrites, le saviuit H. Zeller, gendre de Baur, a publié,
ea te serrant des manuscrits laissés par le vieux professeur, une Histoire de VÉglise au
éix-nnÊoièfnë siècle, des plus remarquables, et nous promet l'apparition prochaine d*ua
dernier Tolume consacré à la réforme et aux trois derniers siècles.
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110 REYUE DES DEUX MONDES.
toutes deux, rapparition du Christ était le miracle absolu, le mi-
racle des miracles. Par compassion pour Thumanité déchue, Dieu
lui-même avait pris notre nature, s'était incarné dans le sein d'une
Yierge-mère, avait souffert, était mort humainement, et, après avoir
opéré ce qu'il fallait pour la rédemption du genre humain, il avait
laissé à des apôtres spécialement choisis le soin d'annoncer au monde
entier la vérité révélée, en leur communiquant le pouvoir surnaturel
de la transmettre infailliblement et pour tous les temps.
Jusque-là les deux théologies marchaient assez bien d'accord. La
divergence commençait à partir du moment où Ton définissait les-
moyens mis en œuvre pour réaliser la volonté divine. Comment la
personne et la doctrine de l'homme-Dieu devaient-elles être portées
à la connaissance de l'humanité? Par l'église, répondaient les théo-
logiens catholiques, par l'église, infaillible dépositaire de la pensée
divine, et qui était déjà constituée, quand le Christ quitta la terre,
avec saint Pierre pour chef visible et les autres apôtres pour coad-
juteurs. Leur caractère sacerdotal, ainsi que leur infaillibilité reli-
^euse, ayant été transmis par une voie régulière à leurs succes-
seurs, c'est le sacerdoce chrétien qui est et a toujours été l'organe
de la révélation, le vase unique de l'immuable tradition. — Il n'y a
pas de sacerdoce spécial dans la nouvelle alliance, prétendaient les
protestans. Sans doute les apôtres ont reçu le Saint-Esprit pour en-
seigner purement et fidèlement la vérité religieuse; mais leur privi-
lège n'a pas été étendu aux autres chrétiens. En revanche, poussés
par de célestes inspirations, ils ont écrit, et les livres, grands et
petits, qu'ils ont laissés servent pour tous les temps et tous les lieux
de règle à la croyance. C'est donc la Bible, et particulièrement le
Nouveau-Testament, qu'il faut considérer comme la source unique
et infaillible de la vérité.
La Bible pour les uns, l'église pour les autres, telles étaient donc
les deux autorités souveraines, et comme les dogmes ont aussi leur
logique, il en résulta que des deux côtés on fut conduit à pousser
son principe à sa dernière conséquence. Pour les catholiques, l'in-
faillibilité de l'église s'identifia toujours plus avec celle du clergé et
surtout avec celle de la papauté. Pour les protestans, la Bible re-
vêtit un caractère tellement miraculeux que les points-voyelles eux-
mêmes, introduits par les rabbins du moyen âge dans le texte hé-
breu pour en facDiter la lecture , partagèrent le bénéfice de cette
origine céleste. Comme l'école de Tubingue est née en terre protes-
tante, nous n'avons pas à poursuivre plus longtemps ce parallèle.
Signalons seulement un dernier point sur lequel les deux grandes
fractions de la chrétienté occidentale se rencontraient encore.
Que les apôtres fussent prêtres et en état de transmettre à leurs
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LES ORIGINES DU GHRISTUNISME. 111
successeurs leur infaillibaité doctiînale, ou bien que ce privilège
eût été borné à leurs personnes, il était certain, dans tous les cas,
que l'unité de la doctrine et du culte avait dû régner dans l'église
enseignée et dirigée par eux. L'inspiration miraculeuse ne pouvait
avoir dicté à l'un le contraire de ce qu'elle dictait à l'autre, et les
erreurs, les schismes, les hérésies étaient nés uniquement du refus
de se soumettre aux décisions apostoliques. Rien de plus simple, à
première vue, que cette marche des choses, et pourtant, dès que
Ton se mettait à étudier scientifiquement l'histoire des trois pre-
miers âècles, on se trouvait en face de ténèbres tellement opaques,
il y avait si peu de rapports entre la source et le fleuve, les phéno-
mènes et les principes, les points débattus et les sentimens en vi-
gueur dans cette période présentaient une telle incohérence, qu'il
fallait désespérer d'en dessiner le cours avec quelque vraisemblance.
L'unité et l'orthodoxie supposées de l'église apostolique déroutaient
d'avance les recherches.
Au XVI* siècle, plus d'une remarque fort peu orthodoxe à ce su-
jet avait été faite dans le camp protestant; mais le siècle suivant,
âècle d'autorité s'il en fut, ne poursuivit pas ces premières tenta-
tives, et, malgré quelques essais isolés d'émancipation, il fallut at-
tendre jusqu'à la fin du xviii* siècle l'heure de l'application d'une
libre critique aux origines du christianisme. Beaucoup d'érudition,
une infatigable ardeur, une médiocre philosophie, un manque de
goût complet daps l'appréciation des choses religieuses, tels furent
les caractères de la critique allemande de la fin du siècle dernier et
des premières années de celui-ci. On n'admettait plus le miracle, et
pourtant on voulait conserver l'autorité suprême du livre saint. De
là des tours de force exégétiques que l'on raconte encore aujour-
d'hui dans les réunions d'étudians. C'était l'époque par exemple où
l'on affirmait gravement que le miracle de l'eau changée en vin à
Cana «e réduisait à un cadeau inattendu fait par le Christ à des
fiance pauvres, et où l'on expliquait sa résurrection apparente par
une mort non moins apparente. Qu'était devenu le Seigneur après
cela? On ne savait trop : il paraissait seulement que saint Paul l'a-
vait encore rencontré, quelques années après, sur le chemin de
Damas, etc. Schleiermacher et le romantisme naissant rendirent un
éclatant service à la science religieuse en éliminant avec le dédain
qu'elles méritaient ces ridicules explications. Disons pourtant que le
travail prodigieux de recherches patientes et minutieuses qui accom-
pagnait ces puériles hypothèses portait déjà de meilleurs fruits. La
critique devenait plus méthodique et plus sévère; le sens de l'anti-
quité se formait. On comparait avec d'anciens manuscrits récemment
découverts, ou plus soigneusement explorés qu'auparavant, le texte
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112 BEVUE DES DEUX MONDES.
reçu des livres saints, et les variantes, dont quelques-unes avaient
une grande importance , se comptaient par milliers. On conçoit le
coup porté par une telle expérience à la vieille théorie. Si Je texte est
miraculeusement inspiré, quelle est la leçon miraculeuse? On s'aper-
cevait des étroites ressemblances, jointes à d'étonnantes différences,
que présentaient les trois premiers évangiles, et le quatrième, celui
de Jean, commençait à provoquer des doutes sérieux sur son au-
thenticité apostolique. On établissait que la tradition orale des évé-
nemens de l'histoire évangélique en avait dû précéder pendant un
temps assez long la rédaction canonique et agir fortement siu* cette
rédaction elle-même. On avait saisi la nature et le mode de forma-
tion des mythes antiques, et Ton ne pouvait se dissimuler que la
Bible renfermait aussi des élémens mythiques. Les savans étaient
d'accord pour affirmer que l'épitre aux Hébreux ne pouvait avoir
saint Paul pour auteur, et que la seconde épître de Pierre ne pou-
vait non plus être attribuée à l'apôtre dont elle portait le nom. On
voyait, à n'en pouvoir douter, que la liste des livres saints n'avait été
arrêtée définitivement qu'assez tard, au v« siècle, et qu'auparavant
il y avait eu des fluctuations nombreuses au sujet de livres qui n'y
étaient pas alors, ou qui n'y sont plus aujoiu-d'hui. Bien plus, une
connaissance croissante de l'antiquité apprenait combien on avait
tort d'attacher une grande importance aux témoignages historiques
et même aux déclarations des auteurs sur l'authenticité des anciens
documens. Il était trop visible que le sentiment de.la propriété lit-
téraire était alors à peu près inconnu, que le nombre des pseudépî-
graphes, c'est-à-dire des ouvrages parus sous un nom d'emprunt,
était énorme, qu'un écrivain de ce temps-là, désireux, non pas de
se faire une réputation, mais de propager ou de défendre ses idées
favorites, inscrivait sans le moindre scrupule le nom d'un auteur
faisant autorité en tête de sa propre composition, et s'imposait
même rarement la peine de donner de la vraisemblance à sa fraude
innocente. Il en résultait qu'une foule de documens perdaient leur
date convenue, et ne pouvaient plus servir de base solide à l'his-
toire.
En un mot, toute la vieille théorie était en désarroi, et malheu-
reusement aucune vue d'ensemble, aucun système historique logi-
quement coordonné ne lui était substitué. La religion chrétienne, en
soi fort indépendante de ces discussions critiques, ne souffrait réel-
lement point de cette dissolution continue de l'ancienne théologie.
Schleiermacher avait même tiré des données pures de la conscience
chrétienne une doctrme complète d'une élévation et d'un spiritua-
lisme admirables. Néanmoins la science chrétieinne était dans une
position qu'elle ne pouvait longtemps accepter. A la place d'une
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LES ORIGINES DU CHRISTUMSME. • 113
théorie reconnue défectaeuse, mais positive et claire, il y avait un
chaos de faits constatés et démontrés sans doute, mais un chaos.
C'est à quoi l'esprit humain ne se résigne jamais longtemps.
Ce fut la force et ce sera toujours le mérite du docteur Strauss
d'avoir le premier tenté une explication systématique des origines
du christianisme. Sa faiblesse fut de leur appliquer trop hâtivement,
en dehors des conditions de l'histoire réelle, sans tenir compte de
tontes les données du problème, une théorie qui pouvait séduire
dans un temps où l'hégélianisme passait pour la loi et les prophètes
du monde moderne, mais qui devait laisser la raison mécontente
aussi bien que froisser le sentiment religieux à parth: du moment
où le prestige du système aurait baissé. Le malheur de Thégélia-
nisme absolu, quand on l'applique rigoureusement à l'histoire, c'est
de volatiliser les personnes vivantes et les faits concrets pour les
ramener à un petit nombre d'êtres abstraits sans os ni chah*, qui
voltigent en l'air sans jamais toucher le sol du bout des pieds. Le
christianisme était donc un mouvement impersonnel des esprits
juifs et païens; l'histoire évangélique était, à fort peu d'exceptions
près, une série de mythes dont il fallait se borner à dégager l'idée
essentielle, mais sans se préoccuper de la réalité même du mythe,
et en véritable hégélien, brisant l'une contre l'autre la vieille ortho-
doxie et le rationalisme, le docteur souabe élevait sur les débris de
Fancienne antithèse sa hautaine et impitoyable négation.
Bn France, on est assez enclin à croire que M. Strauss représente
le point d'arrivée de la critique religieuse allemande. La réalité est
pourtant que cette critique, fortement secouée par lui, il est vrai,
et ayant eu besoin de quelque temps pour se reconnaître, a continué
à se développer dans un sens qu'il n'avait pas prévu, et que son
Êuneux ouvrage sur la Vie de Jésus est considéré généralement au-
jourd'hui comme une tentative manquée. L'histoire réelle a re-
gimbé contre cet effort avec une indomptable puissance. Non-seu-
lement on pouvait avec le docteur Ullmann , en partant du fait pur
et ample, incontestable et incontesté, que « l'église chrétienne a
été fondée par un Juif crucifié , » afiSrmer par voie d'induction les
traits essentiels de l'histoire évangélique; mais une personnalité con-
crète et palpable comme celle de l'apôtre Paul, ses principales épttres
tout agitées des luttes et des controverses qui passionnaient l'église
apostolique, le conflit des tendances pauliniennes et judmsantes au
premier et au second siècle, toutes ces importantes données du pro-
blème, que M. Strauss avait comparativement négligées, supposaient
à l'origine de l'égUse des êtres bien autrement réels que les sil-
houettes nuageuses de la légende et du mythe. Avant lui, on ne com-
prenait pas comment l'histoire des trois premiers siècles pouvait être
VOMI XLT. 8
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lia • REYUE DES DEUX MONDES.
si vague, si incohérente, quand son point de départ était si ferme, si
arrêté. Apre? lui et à mesure que le jour se faisait dans cette énig-
matique période, il n'était pas plus facile de comprendre comment
des faits aussi compactes, aussi vivans que ceux que l'on voyait se
dessiner de plus en plus nettement sur ce fond obscur, pouvaient re-
poser sur .un terrain aussi fluide, aussi vaporeux que son Christ im-
personnel.
Tel était l'état de la question quand les travaux de l'école de Tu-
bingue commencèrent à attirer l'attention des théologiens allemands.
Il y avait tout un édifice historique à élever. Quelle méthode suivre
pour coordonner les observations et les découvertes que la critique
religieuse avait amoncelées ? La philosophie hégélienne avait raison
de dire que l'histoire aussi a sa logique , l'histoire des idées reli-
gieuses comme toutes les autres. Si donc on pouvait trouver par la
voie historique ordinaire un ou deux points de repère incontestables,
absolument certains, il n'y avait plus qu'à combiner logiquement
les matériaux encore disséminés, de telle manière que la pensée pût
les relier sans contradiction aux pierres angulaires déjà posées.
D'avance on devait présumer que l'esprit humain avait été fidèle à
ses lois constitutives dans les premiers siècles de l'église chrétienne.
Par conséquent, si l'on parvenait à organiser la masse des faits iso-
lés de manière à en former un tout proportionné, naturel, satis-
faisant l'esprit, la réussite même de l'opération devait fournir la
preuve qu'on avait retrouvé la vérité historique.
Eh bien ! les deux points de repère, les deux faits qui dominent
avec évidence le développement religieux des deux premiers siècles
sont trouvés. Le premier, c'est qu'à la fin du second siècle, au
temps d'Irénée, de TertuUien, de Clément d'Alexandrie, il existe
une église catholique organisée, répandue dans toutes les provinces
de l'empire et même au-delà, une ou du moins croyant l'être dans
sa doctrine et sa discipline, dirigée par des évêques en possession
d'une règle de foi assez semblable à celle que nous appelons aujour-
d'hui le symbole des apôtres, se disant par conséquent attachée à
l'enseignement apostolique tel que les apôtres sont censés l'avoir
transmis d'un commun accord aux églises locales qu'ils ont fon-
dées. — Le second, c'est que, si nous revenons au milieu du pre-
mier siècle, la situation est tout autre. L'église apostolique, la so-
ciété chrétienne du temps des apôtres, est agitée par de graves
dissensions, l'unité de doctrine n'existe nullement, et les partis en
lutte s'opposent mutuellement des noms d'apôtres dans leurs vio-
lentes controverses. La dispute roule à cette époque sur les rapports
du christianisme avec le judsusme. Les uns, disciples et partisans de
l'apôtre Paul, disent qu'il faut rompre complètement avec la loi juive
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 115
et ne plus avoir égard à ses institutions vieillies ni à ses prétentions
exclusives; les autres veulent au contraire que, pour devenir chré-
tien, on commence par se faire juif, que Ton se soumette à toutes
les conditions légales et rituelles du judaïsme, et abritent leurs exi-
gences sous les noms vénérés de Pierre, de Jean et de Jacques.
Révoquera-t-on en doute, dans l'intérêt de la tradition convenue,
cet état de lutte acharnée dans Téglise apostolique? L'école de Tu-
bingue répond que les faits sont patens, que les épltres de Paul en
fournissent d'irrécusables preuves , qu'il y eut entre lui et saint
Pierre une discussion acerbe, publique, dans la ville d'Antioche, où
ils s'étaient rencontrés; qu'en Galatie, àCorinthe, à Éphèse, à Rome,
partout l'apôtre des gentils rencontra des adversaires passionnés
contre lesquels il fut forcé de défendre la légitimité de sa mission,
la vérité de sa doctrine, et qui invoquaient contre lui l'autorité des
apôtres de Jérusalem. Le livre des Actes lui-même, dont on serait
tenté d'alléguer la tendance conciliante en preuve du contraire, de-
vient un argument de plus, dès qu'on s'aperçoit, et cela n'est pas
difficile, du parti-pris de l'auteur, qui cherche à ensevelir dans
Foubli, en les atténuant de son mieux , des divisions aussi pénibles
qu'incompréhensibles pour les chrétiens d'une autre génération.
Ces deux faits une fois reconnus, le problème à résoudre est déjà
bien simplifié. Il faut suivre, en s' appuyant sur des documens
éclairés d'un jour tout nouveau par leur rapport avec cette contro-
verse primitive, la ligne qui mène de cette controverse à l'unité ca-
tholique telle qu'elle se réalise à la fin du ii^ siècle. Les questions
d'authenticité sont éliminées. Il importe peu de savoir quel est l'au-
teur réel d'un document quelconque : ce qui importe, c'est de sa-
voir ce que ce document contient, les principes dont il part, le but
auquel il vise, l'intérêt qui l'a dicté, et de le caser à la place qui lui
revient logiquement dans cette dialectique deux fois séculaire, à
peu près comme dans un jeu de patience dont les principales figures .
sont déjà dessinées on fait coïncider les morceaux encore isolés en
recherchant leur rapport avec les angles rentrans ou sortans du des-
sin déjà formé. Cela fait, on aura une connaissance claire et positive
du II* siècle et de la seconde partie du premier. C'est ce qui per-
mettra de s'orienter avec assurance, en prolongeant les lignes : en
arrière, du côté des origines proprement dites de l'église, car cette
division des premiers chrétiens en deux camps a dû avoir sa raison
d'être dans les conditions mêmes de l'apparition du christianisme ;
— en avant, du côté de la victoire que l'église du commencement
du 1?^ siècle doit remporter sur le monde païen.
C'est par cette voie que l'école de Tubingue se flatte d'avoir re-
constitué l'histoire positive du christianisme primitif. Lorsque le
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116 BEVUE DES DEUX MONDES.
passage de Constantin au christianisme aura consacré le triomphe
de Téglise, la même méthode philosophique servira à démêler, dans
la nature de cette victoire, au fond partielle, les germes d'une nou-
velle série d'oppositions dans laquelle le principe chrétien originel
déploiera successivement l'inépuisable richesse de son contenu. En
un mot, la théorie de Tubingue est le premier grand essai d'une
philosophie de l'histoire de l'église.
Nous venons d'indiquer l'idée qui domine les recherches de Té-
cole ; il reste maintenant à voir comment les théologiens de Tubin-
gue l'ont appliquée à l'œuvre proprement dite du Christ, aux con-
troverses de la génération apostolique et à la formation de l'unité
catholique primitive.
IL
Il s'agit avant tout de préciser nettement le point de départ et le
principe essentiel du christianisme.
Son origine est nationale et personnelle : il est né au sein du
peuple juif et dans la conscience vraiment divine de celui en qui
s'est accompli le meilleur de la loi et des prophètes ; mais par son
principe il ne tardera pas à rencontrer une opposition aussi violente
de la part des Juifs que de la part des païens, et c'est à son caractère
foncièrement universaliste qu'il devra cet antagonisme. Non-seule-
ment il est monothéiste, par cela même anti-païen, mais encore il
prétend s'élever au-dessus de la nationalité, ce principe suprême de
l'ancien monde, qui ne soupçonna jamais ce que nous entendons par
l'humanité, et, pour réaliser sa prétention, il viendra se heurter
contre son propre berceau, où l'on considère la religion comme
identique avec la patrie. * Permis au psâen d'embrasser la religion
des Juifs, mais il ne le peut pas sans se faire en même temps natu-
raliser Juif.
Le principe essentiel du christianisme doit donc avoir été tel que
l'universalisme religieux absolu en soit la conséquence immédiate.
Autrement ses luttes des premiers jours seraient incompréhensibles.
Et comme dans toute antithèse marchant vers sa solution il y a des
moyens termes qui amènent et expliquent la conciliation des prin-
cipes opposés, comme c'est l'universalisme qui a vaincu, il faut
chercher dans l'état général des esprits aux premiers siècles de notre
ère les aspirations et les tendances qui, sans supprimer encore les
élémens hostiles, favorisaient d'avance l'éclosion d'une religion uni-
versaliste au sein de l'humanité.
Depuis longtemps déjà, ceux même qui pensent que la religion
chrétienne est une intercalation miraculeuse dans le développement
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 117
naturel des choses humaines ont reconnu qu'elle trouva, quand
elle naquit, un monde préparé à la recevoir. De vagues attentes,
des frémissemens mystérieux, je ne sais quel recueillement succé-
dant aux tempêtes qui avaient précédé l'établissement de l'empire,
le coucher mélancolique des vieilles croyances et des divinités de la
nature, tout cela a été cent fois constaté, décrit, étudié par les his-
toriens et chanté par les poètes :
Dans Virgile parfois.
Le Yen porte à sa cime une lueur étrange.
Mais sans contester ces appréciations poétiques de la situation,
l'historien sévère, qui cherche des lignes précises dans le mouve-
ment général, discerne certains grands traits qui sont autant de
prophéties d'un nouvel ordre de choses qui va naître. D'abord il
faut que, sinon l'idée réfléchie, du moins le sentiment de l'huma-
nité se dégage dans la conscience humaine, et c'est à l'action com-
binée de la Grèce et de Rome que cela sera dû. Ce n'est pas seule-
ment parce que la philosophie grecque a ruiné la foi mythologique
(peut-être serait-il tout aussi vrai de dire qu'elle est née eUe-mème de
la décadence déjà bien avancée de cette foi) qu'elle a frayé la voie à
rÉvangile, c'est bien plus encore parce que, depuis Platon et Aristote
et malgré eux, revenant ainsi au principe même de l'enseignement
socratique, cette philosophie a concentré de préférence ses eiforts sur
l'homme en lui-même, sa nature, ses besoins, sa destinée. Quels sont,
au moment de l'apparition du christianisme, les systèmes populaires
et puissans? C'est le stoïcisme et l'épicurisme, dont la tendance com-
mune, malgré leurs différences radicales, est la recherche du souve-
rain bien. C'est donc l'élément éthique, c'est l'homme en lui-même
qui attire les méditations des penseurs. La philosophie la plus res-
pectable de cette période, celle qui est représentée par Cicéron,
Sénëque, Épictète, Marc-Aurèle, est un stoïcisme passablement
éclectique, mais avant tout moral. A chaque instant, la morale phi-
losophique et la morale chrétienne se rencontrent sans s'en douter.
Sënèque par exemple a déjà des pages de morale toute chrétienne,
et c'est ce qui a donné une certaine apparence à la tradition, d'ail-
leurs insoutenable, de ses rapports avec saint Paul. Baur a fait à
ce sujet les rapprochemens les plus curieux. Au preiçier abord, il y
a quelque chose de paradoxal à prétendre que l'épicurisme a aussi
préparé les esprits au christianisme. Pourtant, par cela même qu'il
ramène l'homme à son être intérieur et le force ainsi de réfléchir
sur sa nature essentielle, il ouvre la porte à une religion qui débute
par dire, non pas au Juif, au Grec, au Romain, au Gaulois, mais à
V homme : Rentre en toi-même!
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118 REVUE DES DEUX MONDES.
C'est rhomme en effet, Thomme dans toute la généralité de ce
mot, qui se lève aux premiers siècles de notre ère sur les débris
des nationalités. Et faut-il donc indiquer ici le terrible marteau qui
les a pulvérisées? Rome a tué partout la patrie. Courbés sous le
même joug, les peuples ne peuvent plus s'opposer le dédain su-
perbe qui les séparait autrefois en autant de mondes à part. Il n'a
pas moins fallu que cette universelle humiliation pour maintenir
si longtemps l'empire romain malgré tout ce qui aurait dû le dis-
soudre. Des nationalités opprimées se révoltent à la longue; mais
encore faut-il que le feu de l'esprit national couve sous les cendres
de la liberté perdue, et ce feu était éteint partout, excepté chez les
Juifs et les Romains proprement dits. C'était encore une grande
chose alors que de pouvoir s'écrier : civis romarins I Et pourtant,
juste punition de la tyrannie romaine, la politique impériale se
voyait forcée de répandre de plus en plus ce titre glorieux parmi
les peuples vaincus, et l'on voyait déjà poindre le jour où le droit
de cité romaine, étant accordé à tous, n'appartiendrait plus à per-
sonne. Heureusement l'homme restait, et c'était assez, c'était tout.
Quant au judaïsme, par sa grande idée monothéiste, il pouvait
prétendre à l'universalité; mais par son culte, par sa loi, il ne le
pouvait pas et n'était qu'une religion nationale comme les autres.
Cependant le judaïsme commençait aussi à s'ouvrir à l'esprit du
temps nouveau. Déjà le judaïsme alexandrin, sous le manteau com*
plaisant de l'allégorie, avait éprouvé le besoin de concilier Moïse et
Platon. Les thérapeutes avaient leurs analogues et peut-être leurs
imitateurs chez les esséniens de Palestine, et bien qu'il faille reje-
ter au nombre des hypothèses les plus creuses celle qui voit dans le
christianisme un enfant de l'essénisme, bien qu'il n'y ait rien de
commun entre l'esprit monacal, formaliste, ésotérique des céno-
bites de la Mer -Morte et le spiritualisme plein d'initiative et de
largeur, ouvert à tous, démocratique dans le meilleur sens du mot,
de l'Évangile primitif, il faut reconnaître que, par la pureté de sa
morale, l'essénisme, dont l'influence était alors répandue dans les
diverses classes de la société juive, faisait en Judée ce que la philo-
sophie faisait en Europe : il ramenait l'homme à lui-même et éle-
vait la question morale au premier rang.
Le christianisme naissant se montre donc à nous comme l'unité
naturelle vers laquelle convergent les lignes supérieures du monde
contemporain de son origine. Ses amis et ses adversaires se sont
donné bien de la peine, ceux-ci pour fouiller dans les annales des
religions et des philosophies antiques, afin de prouver qu'il n'a rien
appris de nouveau à l'humanité, et que ses plus beaux préceptes,
ses enseignemens les plus élevés étaient déjà formulés dans les
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 119
sanctuaires de la Grèce, dans les hypogées de FÉgypte, dans les
soutras du bouddhisme et môme dans les leçons d'un Confucius;
ceux-là pour nier ou pour atténuer autant que possible la valeur de
ces rapprochemens souvent un peu forcés. Peines inutiles! la gloire
du christianisme, c'est d'avoir fait une gerbe éblouissante des lueurs
disséminées, inaperçues, qui serpentaient au fond des traditions
antiques, c'est d'être la religion des religions, et toute sa défense
contre le judaïsme et le paganisme devrait se réduire à ceci, que ce
qui est divin dans ces deux grandes formes religieuses est précisé-
ment ce qui s'y trouve de chrétien.
Quel sera en lui-même ce principe du christianisme, universa-
liste, contenant en germe ou pouvant attirer à lui les élémens reli-
gieux les plus purs de la conscience humaine? Déjà nous pouvons
poser en fait qu'il doit se trouver dans l'homme lui-même, par cela
seul qu'il est homme, abstraction faite de la race, de la nationalité,
du rite, de la tradition ambiante; mais c'est ici qu'il faut consulter
les documens historiques où l'on peut étudier l'œuvre et la personne
de son fondateur, c'est ici que se présente la question des Évangiles,
C'est aussi le point où la critique de Tubingue tranche, si j'ose
ainsi parler, en pleine chair. Elle commence par éliminer, en tant
que source historique, le quatrième évangile, celui qui est attribué
à l'apôtre Jean et qui débute par la fameuse théorie du Verbe divin
devenant homme en Jésus-Christ, après avoir pénétré la nature et la
conscience. Elle prétend que la notion métaphysique du Verbe n'a
pu être appliquée à la personne humaine du Christ qu'après un long
temps de réflexion philosophique et religieuse, qu'une pareille
théorie est inimaginable dans la pensée de l'humble pêcheur de
Bethsaîda, qui avait senti battre le cœur humain du mattre lors du
souper funèbre, et que la transfiguration de l'histoire du Christ sous
l'influence de ce dogme théologique est trop visible pour qu'on
cherche, dans l'évangile qui en provient, une image authentique et
réelle du Christ historique. De plus cet évangile, par sa manière de
parler du judaïsme et de la loi, est d'un siècle en avant des contro-
verses contemporaines des apôtres. Restent donc les trois premiers,
req)ectîvement attribués à Matthieu, Marc et Luc. Ceux-ci portent
à un bien plus haut degré la marque de la réalité. Lors même que
la légende pieuse vient souvent s'y mêler à l'histobe, c'est bien là
le Christ populah'e, tel qu'il apparut aux Juifs de Galilée, doux et
vaiUant, mélancolique et ardent, semblable à nous en toute chose,
sauf qu'il ne péchait pas; mais toutes les parties de ces évangiles
ne présentent pas le même degré d'originalité. En les comparant,
on peut arriver au tuf primitif, au-dessous duquel il n'y a plus à
descendre. L'évangile de Luc a une couleur paulinienne très pro-
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120 REVUE DES DEUX MONDES.
noncée, c'est-à-dire que son auteur a écrit sous l'influence des idées
particulières à l'apôtre Paul. Celui de Marc doit être un abrégé du
premier et du troisième. Reste donc celui de Matthieu, dans lequel
on peut distinguer une collection , originairement indépendante du
reste du livre, d'enseignemens du Christ en personne rédigés par
un de ses apôtres. Ainsi se confirmerait la très vieille tradition trans-
mise par un écrivain d'Asie-Mineure du commencement du ii" siècle,
et qui disait, sans qu'on ait su pendant bien longtemps ce que cela
signifiait, que « l'apôtre Matthieu avait écrit en hébreu une collec-
tion de paroles sentencieuses (^oyia) du Seigneur. » Voilà le terrain
solide sur lequel on peut s'orienter pour redescendre le cours de
l'histoire évangélique.
Du reste, même en se bornant à cette collection primordiale, on
obtient déjà une idée très claire et très complète de l'enseignement
personnel du Christ. Le sermon sur la montagne, qui en fait partie,
le contient tout entier en germe, et dans quelques-unes de ses ap-
plications les plus importantes. C'est là que l'on voit combien était
strictement spiritualiste et intérieure la religion telle que Jésus la
comprenait et la réalisait lui-même. Avant tout, la disposition pieuse,
la sincérité de l'intention religieuse, l'élan désintéressé vers Dieu,
voilà la religion qui sauve. La faim et la soif de la justice ou de la
perfection, par conséquent l'humilité devant Dieu et la compassion
tendre, miséricordieuse pour les hommes, voilà la porte du royaume
des cieux. C'est par cette dernière expression que Jésus désignait
habituellement l'état de perfection idéale vers lequel il faut que
l'humanité et l'individu se dirigent. Rien donc de métaphysique, ni
de rituel, ni de sacerdotal dans cette religion si simple dans son
expression, si riche dans sa simplicité. Jésus n'enseigne pas une
conception philosophique de Dieu, il en donne plutôt un sentiment,
celui de la confiance filiale dans le père céleste, car c'est le père,
et non pas le Dieu terrible, que le cœur pur contemple, que le
cœur repentant retrouve au fond de la conscience comme au fond
des cieux. Quelque bas et infirme que l'homme s'estime quand il
s'examine sans complaisance, il doit donc obéir à l'impulsion qui
lui ordonne de devenir parfait comme Dieu, et l'amour infini, l'a-
mour de Dieu avec son inséparable corollaire, l'amour des hommes,
telle est l'expression complète et définitive de la religion du Fils
de l'homme.
Gomme on le voit, tout ici est purement intérieur, strictement
humain. Juif et païen, savant ou ignorant, avec ou sans rites, qui-
conque est homme est en état de réaliser cette religion humaine.
On ne peut même pas dire qu'il y ait encore de dogme arrêté. Sauf
l'unité de Dieu et sa spiritualité, il règne dans cette doctrme une
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 121
iodétermlûatiofi dogmatique, qui, bien loin d*être une cause de
faiblesse, est plutôt un gage d'avenir et dans laquelle se complaît
le sentiment religieux qui, aimant Tinfini, se trouve tôt ou tard
mal à Taise dans des cadres trop nettement dessinés. Que de théo-
logies, que de doctrines, que d'églises différentes pourront se com-
battre, se succéder, naître et disparaître en laissant intacte cette
moelle du christianisme! Cependant, au point de vue pratique,
d'innombrables conséquences découlent immédiatement de ces ad-
mirables principes. 11 est clair que le Samaritain hérétique, secou-
rant l'inconnu qu'il rencontre blessé sur un chemin dangereux, est
bien plus agréable à Dieu que le sacrificateur orthodoxe qui, ne
pensant qu'à sa propre sûreté, a passé outre sans s'arrêter. Il est
visible que la miséricorde est préférable au sacrifice, que la prière
courte et solitaire vaut mieux que les longues redites prononcées
avec ostentation, que la Madeleine qui pleure est bien supérieure à
l'orgueilleux et sec pharisien, que l'obole de la pauvre veuve vaut
infiniment plus que les splendides offrandes des riches... Nous nous
arrêtons, il faudrait rappeler ici les uns après les autres tous les
enseignemens évangéliques. C'est toujours l'opposition de l'inté-
rieur à l'extérieur, de ce qui est à ce qui paraît, du sentiment pur
à la forme matérielle, de l'esprit à la lettre, et la constante supério-
rité du premier des deux termes.
Jésus parcourait son pays à la manière d*un ancien prophète et
répandait, chemin faisant, ces précieuses vérités sous des formes
populaires, en particulier dans des paraboles empruntées aux plus
simples phénomènes de la nature et de la vie sociale. Il se compa-
rait volontiers lui-même à un semeur qui, tout en sachant bien
qu'une partie notable de la semence est perdue, n'en sème pas
moins à droite et à gauche, confiant dans la bonté du grain et dans
la fertilité naturelle du sol. Cette image est admirablement appro-
priée à sa méthode et à l'idée qu'il se faisait lui-même de son œuvre.
Il avait bien la conscience de déposer, en prêchant ainsi, dans les
vieilles outres du judaïsme, un vin nouveau qui les ferait éclater
quelque jour en mille pièces. Cependant il ne rompait pas lui-même
et ne fabait pas rompre ses disciples avec les formes vénérables de
la piété nationale. Il y avait, dans ses espérances fondées sur la
force intrinsèque de la vérité, dans ses sentimens sur le peu d'im-
portance des cérémonies et des rites, dans ses intuitions de l'avenir
inspirées par une invincible foi dans le triomphe du* bien, une as-
surance que nous serions tout près d'appeler de la candeur, si ce
mot ne supposait pas une certaine ignorance des hommes, ou plutôt
si les candeurs de ce genre-là ne dépassaient pas toutes nos habile-
tés de mille milliers de coudées. Quelles étaient au juste ses prévi-
sions sur l'avenir de son peuple? Il semble qu'il eût désiré qu'a-
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122 BEVUE DES DEUX MONDES,
baiîdonnant ses rêves de grandeur temporelle, il se fût renfermé
dans sa mission religieuse et eût fait de la sorte une conquête spi-
rituelle qui lui eût valu Tempire du monde moral. C'était là une
splendide perspective, et qui, adoptée, eût épargné bien des mal-
heurs à sa nation. Ce fut là aussi qu'il rencontra l'obstacle contre
lequel devait si tôt se briser sa courte et belle vie.
Jésus a eu certainement la conviction d'être le Messie qae son
peuple attendait, bien qu'il soit difficile de se représenter comment
cette conviction s'est formée en lui. Il paraît que ce furent ses dis-
ciples qui, spontanément et sans qu'il le leur eût intimé directe-
ment, le saluèrent du titre messianique. Cela prouve l'impression
merveilleuse qu'avait faite sur leur âme le prédicateur de Nazareth.
C'est aussi ce qui nous explique pourquoi les principes religieux et
moraux émis par lui, au lieu de se figer, comme tant d'autres, en
un code abstrait et inerte, ont transformé le monde et le travaillent
continuellement comme un levain régénérateur. La vie naît de la
vie. La puissance d'expansion du christianisme, la salutaire conta-
gion morale qu'il n'a cessé d'exercer sous tant de formes différentes,
proviennent originairement de ce que son fondateur a brûlé lui-'
même du feu qu'il voulait allumer chez les autres. Nous vivons
encore aujourd'hui de la chair et du sang de Jésus. La foi en lui
comme au Messie attendu, en personnalisant pour ainsi dh'e ses
principes religieux, a donc été le point de départ de toute l'histoire
de l'église; elle fut aussi la cause de sa mort. Dès qu'il fut regardé
comme le Messie attendu, Jésus hem-tait de front les rêves les plus
ardens de ses compatriotes. Les ennemis qu'il s'était attirés par sa
franchise et sa hardiesse dans les hautes classes bigotes de la so-
ciété juive n'eurent pas de peine à le dénoncer au peuple comme
un blasphémateur, et ce fut aux applaudissemens du même peuple
qui avait un instant jonché son chemin de palmes et d'hosanna
que le sanhédrin, habilement dirigé par Caïphe, rendit contre lui
un arrêt de mort parfaitement légal, quoi qu'on en ait dit, pas
plus juste pour cela, et auquel le gouverneur romain n'hésita pas
trop à donner sa sanction. Ce magistrat romain, assez peu au cou-
rant des questions qui agitaient Jérusalem, crut faire merveille en
achetant de la mort d'un rêveur la tranquillité de la capitale juive.
La mort ignominieuse de celui qu'ils considéraient comme le
Messie frappa ses disciples de stupeur; mais cet étourdissement dou-
loureux ne dura pas longtemps. Trois jours ne s'étaient pas écoulés
que de pieuses femmes d'abord, des apôtres ensuite, déclaraient
qu'ils avaient vu Jésus ressuscité des morts. Est-ce une résurrec-
tion réelle qui réveilla leur foi? Ou bien leur foi, réveillée avec une
ardeur centuplée après la crise qu'elle venait de subir, leur valut-
elle ces apparitions merveilleuses, ces extases où s'exprimait, ob-
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LES OBIGINES DU CHRISTIANISME. 123
jectivement pour eux et conformément aux idées alors reçues de la
vie d'outre-tombe, leur conviction que Jésus était vivant, vainqueur
de la mort? C'est un point délicat sur lequel Baur, dans l'ouvrage
que nous avons pris pour guide , ne s'exprime pas avec toute la
clarté désirable. Quoi qu'il en soit, il rappelle que pour l'historien
la réalité du fait lui-même de la résurrection n'est pas l'essentiel :
l'important, c'est que cette croyance fut pleine et entière dans la
conscience des disciples. Dans tous les cas, la mort du Christ, bien
loin de tuer sa cause, lui communiqua une irrésistible puissance.
III.
Nous nous sommes étendu sur ces toutes premières origines du
christianisme un peu plus peut-être que le livre du professeur de
Tubingue ne nous y eût autorisé, s'il nous avait fallu le résumer
également dans toutes ses parties; mais cela était indispensable à la
grande majorité des lecteurs pour bien comprendre la pensée de
Baur, ainsi que les évolutions du christianisme primitif telles qu'il
les a racontées.
Nous savons donc que le christianisme originel est tout intérieur,
tout sp'uituel, sans qu'aucune rupture avec le judaïsme ait été pro-
clamée par son fondateur, et qu'Û a trouvé sa forme dogmatique et
populaire dans cette déclaration : Jésus de Nazareth est le Messie.
Il faut maintenant assister à l'éclosion d'un pareil germe.
Sans rompre encore en quoi que ce soit les liens qui rattachaient
tous ses membres au judaïsme, la première communauté chrétienne
de Jérusalem vit augmenter rapidement le nombre de ses prosélytes.
D leur était venu des langues de feu. L'enthousiasme pour le Messie
mort et ressuscité se communiquait comme une flamme. La même
hostilité qui avait écrasé le maître aurait dû s'étendre aux disciples.
Et pourtant, si le christianisme en fût resté purement et simplement
à sa formule primitive, des rapports relativement pacifiques auraient
pu s'établir. Les Nazaréens y comme on les appelait, eussent formé
un parti juif comme un autre, se distinguant seulement en ceci que,
selon lui, le Messie désiré était déjà venu, qu'il s'appelait Jésus de
Nazareth, et que, repoussé de son peuple par un déplorable malen-
tendu, il reviendrait sous peu revêtu de gloire et de toute-puis-
sance. Du reste, il fût resté sur le même terrain dogmatique et
rituel que l'ensemble de la nation. En fait, et si l'on excepte quel-
ques mauvais jours, les chrétiens de Jérusalem jouirent d'une cer-
taine tolérance jusqu'au moment de la guerre contre les Romains,
surtout lorsqu'à la suite d'une épuration dont nous allons parler,
lemr attachement fervent à toutes les formes de Ja loi eut été con-
state par le peuple et les autorités.
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12 A REVUE DES DEUX MONDES.
La graine semée soulève, s'il le faut, les pierres qui s'opposent à
sa croissance. Il était impossible que parmi ces Nazaréens U n'y en
eût pas qui comprissent combien la religion intérieure et purement
spirituelle dont Jésus avait été l'initiateur était opposée en prin-
cipe aux exigences de la loi traditionnelle. Le fait est que les hommes
qui surveillaient d'un œil jaloux les progrès de la communauté nar-
zaréenne n'avaient pas tardé à voir dans ce parti le foyer d'une
tendance anti-légale fort dangereuse. Un surtout, nommé Saul de
Tarse, jeune rabbin passionné pour les questions religieuses et plein
de foi dans la mission divine de son peuple, avait senti, aveC la pé-
nétration du génie, qu'un messie crucifié n'était pas seulement une
absurdité innocente, que c'était le renversement radical de tout
l'édifice du judaïsme. Ou bien la loi, ou bien la croix avait tort; il
n'y avait pas de milieu. De là son animosité contre l'hérésie nais-
sante, et Etienne , le premier martyr, périt bien moins parce qu'il
se disait disciple de Jésus de Nazareth que parce qu'il « avait pro-
féré, disaient ses accusateurs, des paroles blasphématoires contre
le temple et contre la loi. » Saul de Tarse ne se trompait donc pas.
U y avait bien évidemment parmi les chrétiens de Jérusalem un es-
prit de critique dissolvante dirigé contre le principe même du ju-
daïsme. La persécution signalée par le martyre d'Etienne eut pour
résultat de disséminer dans les pays voisins ceux d'entre eux sur-
tout qui participaient à cet esprit d'innovation. Un nombre assez
considérable de ces adversaires de la loi juive se réfugièrent dans
Antioche , capitale de la province, et là, dans cette grande ville ,
grecque de langue et de mœurs, plus libres dans leurs mouvemens,
n'observant plus les formes particulières du judaïsme, ils formèrent
la première église admettant directement les païens dans son sein ,
et c'est là aussi que naquit le nom chrétien^ inconnu jusqu'alors.
Peu de temps après, les disciples de Jérusalem et d' Antioche ap-
prenaient avec une joie mêlée de stupeur que leur plus terrible en-
nemi, ce Saul*qui les persécutait avec tant d'acharnement, était
devenu subitement un des leurs. Une brusque révolution s'était
opérée en lui : non pas toutefois qu'il eût précisément abjuré le
point de vue sous lequel, dès le premier jour, il avait envisagé le
christianisme. Ou la loi, ou la croix 1 disait-il, et, fanatique de la
loi, il avait juré haine à mort à la croix. Le dilemme était resté,
mais le choix était tout autre. C'était maintenant la croix qu'il ai-
mait de toute la force de son âme ardente. L'un des traits les plus
merveilleux de cette merveilleuse histoire du christianisme primitif,
c'est que ses plus grands adversaires ont mieux discerné sa portée
réelle que ses tout premiers disciples.
Saul, qui désormais s'appelle Paul, peut être considéré comme le
second fondateur du christianisme. C'est lui qui dégagea le fruit
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 125
mûr de son enveloppe printanière, et qui donna à la religion nouvelle
le caractère qu'eUe devait avoir pour se répandre dans le monde
païen. Tandis que les premiers apôtres croyaient devoir renfermer
leur mission dans les limites de la Palestine, c'est l'empire tout en-
tier que Saul prit pour champ d'évangélisation, et rien ne saurait
donner l'idée de l'activité et des succès de cet homme vraiment
prodigieux. La brusque antithèse dans laquelle il s'était trouvé placé
par ses rapports successifs avec le judaïsme et le christianisme se
refléta dans son enseignement si original et d'un si profond mysti-
cisme. Sa première abomination, le Messie crucifié, était devenue
le principe même de sa foi. Aussi déclarait-il que la loi juive avait
décidément fait son temps. C'était un vêtement usé, une institution
qui avait pu avoir son utilité comme préparation de l'avenir, mais
qui désormais nuisait plus qu'elle ne servait à la religion définitive
dans laquelle Juifs et païens devaient indistinctement se réunir. La
mort du Christ, fin de l'ancien ordre de choses, commencement du
nouveau, était donc la rançon de la délivrance universelle. Au salut
par les œuvres de la loi devait se substituer la justification par la
foi y expression paulinienne qui, dans la mystique théorie de l'apôtre
des gentils, signifiait que le principe de la vie religieuse et morale
devait être désormais l'union d'esprit et de cœur avec le Rédemp-
teur. Les conséquences pratiques d'une telle foi, c'étaient des
oeuvres de charité, une conduite pure, le dévouement au bien gé-
néral ; maûs de circoncision, de rites nécessaires, de viandes défen-
dues, de sacrifices au temple, de pèlerinages à Jérusalem, en un
mot d'œuvres légales, il ne pouvait plus être question.
Nous avons déjà parlé des controverses violentes que suscita au
sein de l'église apostolique cette déclaration de la déchéance irré-
vocable de la vieille loi d'Israël. Comme de coutume, ce progrès
dans le sens du spiritualisme et de la liberté fit l'effet d'une des-
truction impie de tout ce qu'il y avait de plus sacré au monde. Paul
passa pour un apostat, sa doctrine pour une légitimation de l'im-
moralité. Les chrétiens juifs de la Palestine, qui avaient d'abord ap-
pris avec plaisir les rapides conquêtes du monothéisme et de la foi
en Jésus-Christ, dues à l'initiative de leur ancien adversaire, chan-
gèrent complètement d'avis quand ils surent ce qu'il en était. Des
émissaires se disant autorisés par les apôtres de Jérusalem se ren-
dirent dans les communautés ibndées par Paul, et sommèrent leurs
membres de se soumettre à toutes les prescriptions de la loi juive
en dénigrant autant que possible celui qui les avait convertis. Jus-
qu'à quel point les douze ^ comme on appelait les premiers apôtres,
approuvaient-ils cette conduite à l'égard d'un compagnon d'œuvre
dont ils avaient d'abord toléré , faute peut-être de les bien com-
prendre, les vues particulières? C'est une question épineuse. Baur
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126 BEVUE DES DEUX MONDES.
croit, pour sa part, que la rupture fut complète, et qu'après la dis-
cussion acerbe qui s'ouvrit à Antioche entre Pierre et Paul, ces
deux héros du christianisme primitif se séparèrent pour ne plus se
rencontrer.
Ce qui est certain, c'est que la personne de Paul fut pendant long-
temps fort suspecte aux yeux de la majorité des chrétiens. Des écrits
où son influence se fait sentir, comme l'évangile de Luc et l'épître
aux Hébreux, d'autres qui paraissent sous son nom, conformément
au goût du temps pour la pseudépigraphie, tels que les épîtres aux
Éphésiens, aux Golossiens, à Timothée, à Tite, d'autres encore,
comme la première attribuée à Pierre, celle qu'adresse à la com-
munauté de Corinthe l'ancien de Rome, Clément, tâchent de se faire
accepter des adversaires de l'apôtre en mitigeant la rigueur de ses
formules. En revanche, l'opposition à ses vues et à sa personne s'af-
fiche au grand jour. L'épître de Jacques polémise directement contre
sa doctrine de la justification par la foi qu'elle comprend mal. L'Apo-
calypse, dont le sens n'est plus aujourd'hui un mystère, le compare
à Balaam, qui enseignait aux Israélites à manger des viandes défen-
dues, lui dénie son titre apostolique, et exclut son nom des douze
murs symboliques de la Jérusalem céleste, dont chacun portait un
nom d'apôtre. Les plus anciens auteurs chrétiens dont le souvenir
ait été transmis à la postérité avec un renom d'orthodoxie, Papias,
Hégésippe, sont des judéo-chrétiens. Le premier ne compte pas
saint Paul parmi les apôtres, et dans le peu de fragmens que l'on
connaisse du second, ne faut-il pas qu'il y ait un démenti infligé
à une parole textuelle de Paul? Un silence étrange, circonspect, mé-
fiant, se fait autour de son nom. Cela ressemble à un parti-pris. Au
milieu du second siècle, un homme que l'on peut regarder comme
représentant l'opinion la plus répandue, Justin martyr, dont nous
possédons d'importans ouvrages, en particulier un traité contre le
judaïsme, affecte dans toute la force de ce mot, et quand à chaque
instant le nom de Paul aurait dû se trouver sous sa plume, de ne
pas l'écrire une seule fois! Pour trouver au second siècle un parti-
san déclaré du grand apôtre, il faut s'adresser à un hérétique tel
que Marcion, qui l'admire et le dépasse dans son antipathie contre
le judaïsme. L'auteur des épîtres d'Ignace, paulinien aussi, mais
surtout épiscopal, appartient à la seconde moitié du siècle, quand
la mémoire de Paul redevient chère à la chrétienté. Il n'est pas pos-
sible d'être payé de plus d'ingratitude.
Et pourtant on alla encore plus loin. Dne légende extrêmement
curieuse, celle de Simon le Magicien, qui préoccupa beaucoup
l'église des premiers siècles, se forme de toutes pièces dans un
esprit profondément hostile à la personne de saint Paul. Dès l'ori-
gine, ce Simon est sa caricature. Visionnaire, voulant devenir apô-
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 127
tre<» enchantant les Samaritains, autrement dit les païens, prêchant
rhérésie, père de la simonie et de toutes les fausses doctrines qu'on
lui attribue l'une après l'autre, tâchant de séduire Pierre et Jean
l'argent à la main, Simon le Magicien semble créé tout exprès pour
rendre odieux aux chrétiens ce Paul qui parlait parfois de ses ex-
tases, qui prétendait avoir aussi sa mission apostolique en se fon-
dant sur ses étonnans succès parmi les païens, qui enseignait des
nouveautés, et qui, dans un élan de son cœur, pour rétablir par des
procédés fraternels l'union rompue par le dogme, avait décidé les
églises grecques à envoyer des secours pécuniaires à celle de Jéru-
salem, que la communauté des biens avait rendue fort misérable.
Et qu'on ne croie pas qu'il s'agit là d'une manœuvre isolée. 11 est
toute une lourde littérature, mi-romanesque, mi-théologique, écha-
faudée sur le nom de Clément. Un très ancien livre apocryphe, in-
titulé Prédication de Pierre, se trouve encadré au second siècle
dans un roman plusieurs fois remanié qui s'appelle tantôt les Recon--
naissances^ tantôt les Homélies Clémentines. Le thème fondamental
est toujours une série de victoires remportées par l'apôtre Pierre sur
Simon, le faux docteur, qu'il suit de lieux en lieux, et qu'il terrasse
constamment par son argumentation judéo-chrétienne. Au second
siècle, Simon sert à caricaturer Marcion; mais Paul est encore par-
faitement reconnaissable sous les traits odieux qu'on lui prête. Dans
les Homélies surtout, on appelle Paul V ennemi , et on retourne toti--
dem verbis la fameuse scène d'Antioche, mais cette fois de manière
à lui donner tous les torts. Cette littérature fut très populaire. Les
auteurs de ces livres croyaient certainement appartenir à la tendance
la plus répandue de leur temps.
Il est donc avéré que l'apôtre Paul a été extérieurement vaincu
dans sa tentative hardie d'émanciper le christianisme naissant de
toute entrave judaïque. Cependant une telle défaite était plus appa-
rente que réelle. 11 avait devancé son temps, comme tous les grands
initiateurs, et cent ans après lui la chrétienté devait arriver d'elle-
même sur les terres où il eût voulu la mener d& les premiers jours.
On n'échappe pas à la longue à la logique du principe dont on est
porteur. Le monde marchait vers une religion universelle, et le
christianisme avait en lui-même ce qu'il fallait pour être cette reli-
gion. Il n'avait, pour remplir sa mission, qu'à se conformer, sur sa
base essentielle, aux exigences de la situation. Les deux universa-
lismes, celui du principe chrétien et celui des esprits en général,
se réunirent pour supprimer l'une après l'autre les formes juives les
plus antipathiques au monde gréco-romain. A la circoncision, par
exemple, se substitua le baptême; la première fut encore pendant
quelque temps une marque de supériorité, et finit par disparaître.
1a multitude des observances fut ramenée peu à peu à quatre ou
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128 REVUE DES DEUX MONDES.
cinq préceptes assez simples, dits noachiques, parce qu'ils avaient
été, disait-on, imposés aux pères du genre humain sortis de l'arche
avec Noé. Pierre, dans la tradition ecclésiastique, avait pris la place
de Paul comme apôtre des gentils; mais cette substitution même,
facilitée par l'habitude si commune alors de désigner les partis et
les tendances par le nom propre de celui qu'on reconnaissait pour
leur chef ou leur type, prouvait l'importance qu'avait acquise l'u-
niversalisme aux yeux de ceux-là mêmes qui avaient d'abord agi
comme s'ils eussent voulu s'opposer à son essor, ainsi que l'exis*
tence de notions plus saines sur les conditions impérieuses de sa
réalisation. On parlait de plus en plus d'une nouvelle loi succédant à
l'ancienne. Le point de vue légal subsistait donc, c'est-à-dire qu'on
ne se convertissait pas à la vraie doctrine paulinienne de la justi-
fication par la foi; mais il s'accommodait si bien à la situation du
monde païen , que la différence pratique entre les deux théories, à
force de s'amincir, avait fini par devenir imperceptible.
La mémoire de Paul devait donc remonter peu à peu sur l'horizon.
Après tout, son souvenir avait dû se conserver dans quelques cœurs
d'élite. On ne pouvait lui ravir entièrement la gloire d'avoir fondé
le christianisme parmi les païens, et ses épltres, bien que médiocre-
ment comprises, n'offraient plus les mêmes sujets de scandale que
dans les premiers temps. On vit enfin surgir un troisième parti, et
celui-là devait rester le dernier sur l'arène : c'était un parti uni-
versaliste par excellence, positif, organisateur, pratique, dont la
conciliation était le mot d'ordre, et qui trouva un livre fait tout ex-
près pour lui dans les Actes des Apôtres. Cet ou\Tage en effet est
presque tout entier consacré à un parallèle entre Pierre et Paul,
rédigé de telle façon que les deux apôtres soient d'accord sur toutes
les quegtions qui les divisaient de leur vivant. L'intention iréniqué,
pacifiante, de ce livre, sur la valeur historique duquel la critique de
Tubingue est peut-être trop négative, est un des élémens les mieux
démontrés de la théorie tout entière. Comme pendant à cet écrit,
émané d'une plumeau fond paulinienne, on peut citer l'épître bien
moins ancienne que l'on a longtemps regardée comme la seconde
de Pierre. Là, c'est un partisan de ce dernier qui accorde pour ainsi
dire à Paul un brevet d'orthodoxie, l'appelant frère et recomman-
dant la lecture de ses lettres. Ce mouvement fut général et à peu
près simultané. En Syrie seulement, dans la région de Pella, où
beaucoup de Juifs chrétiens avaient cherché un refuge lors de l'in-
vasion de la Palestine par les Romains, la vieille orthodoxie parvint
à se maintenir dans un certain nombre de communautés nazaréennes
ou ébionites (pauvres). Dépassée par l'élan qui emportait l'église
universelle dans lé sens de l'avenir et du progrès, elle fut alors re-
gardée comme une hérésie. Au iv» siècle, Épiphane et Jérôme trou-
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LES OBIGINES DU GHHISTIAmSME. 129
vèrent ces chrétiens des premiers jours obstinément attachés à leur
dogme vieilli, très fiers de leur antiquité, persévérant toujours dans
Tobservation de la loi juive et dans leur antipathie contre Paul, du
reste s'éteignant paisiblement au milieu d'un monde qui ne les com-
prenait plus, et qui pourtant respecta leur lente agonie, comme s'il
n'eût pu se défendre d'un mystérieux respect pour ce débris d'un
âge à jamais disparu.
Chose extrêmement remarquable et de la plus haute impoitance
poUr l'avenir, si l'on se demande en quel endroit de l'église du se-
cond âëcle cette tendance conciliante se manifesta le plus tôt, toutes '
les présomptions nous dirigent du côté de Rome. C'est là en effet,
c'est dans cette capitale des nations, où se trouve déjà comme le
panthéon de l'univers, que toutes ces idées solidaires de mono-
théisme, d'humanité, d'universalisme, de religion commune à tous,
se dégagent avec le plus de puissance. Dans un tel milieu, le judéo-
christianisme primitif est trop étroit, le paulinisme pur est trop
mystique. C'est là aussi qu'on connaît le mieux l'art de diriger et
d'organiser les grands mouvemens, de faire aux nécessités pratiques
de prudentes concessions; en un mot, c'est là que naît la politique
religieuse. Quelque chose de l'habileté du sénat romain a passé dans
les délibérations du presbytère de la ville impériale. Déjà la lettre
adressée aux Corinthiens par V ancien de Rome, Clément, respire un
étonnant esprit gouvernemental, et puis l'atroce persécution de
Néron avait appris aux chrétiens de Rome que tous les partis étaient
égaux devant la hache et le bûcher. Souffrir ensemble et mêler son
sang, il n'est rien de tel pour se réconcilier. Au milieu du^cond
siècle, déjà l'église de Rome préludait à sa suprématie future en
attirant à elle les chrétiens les plus éminens qui s'y rencontraient
et y échangeaient leurs idées, et comme à cette époque les faits
concrets prennent aisément une tournure mythique, comme les
persécutions brisent fréquemment la chaîne des souvenirs directs
dans les communautés souvent renouvelées , comme on résume vo-
lontiers dsuis quelques noms propres de grands mouvemens reli-
gieux et moraux, comme de nouvelles questions aussi, de nouvelles
tendances éclipsaient dans l'attention générale l'intérêt que les an-
ciens débats avsdent longtemps absorbé, la controverse qui avait si
fortement agité la chrétienté du i*' siècle prit fin pour toujours à
partir du moment où il fut généralement admis que saint Pierre et
saint Paul avaient tous les deux coopéré à la fondation des églises
recrutées parmi les païens, en particulier à Rome, et que, travaillant
dans l'unité de la foi, ils avaient légué à la postérité un ensemble
de croyances qui pouvait passer pour la doctrine apostolique com-
mune à tous. Ce fut ainsi que se forma notre credo^ du moins dans
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130 REVUE DES DEUX MONDES.
ses principaux articles. Dn recueil apocryphe, aujourd'hui perdu,
intitulé la Prédication de Pauly contenait ce curieux fragment qui
BOUS a été conservé dans les œuvres de Gyprien : « Après avoir con-
fronté leur évangile à Jérusalena, s'être exposé leurs idées, avoir
contesté vivement et avoir dressé leurs plans séparés, Pierre et Paul
se rencontrèrent enfin dans Rome, comme s'ils se fussent connus
pour la première fois (1). » La formule solennelle usitée encore
aujourd'hui dans les déclarations du saint-siége qui se font au nom
des a bienheureux saint Pierre et saint Paul » est le monument tra-
ditionnel de cette conciliation des contraires, en môme temps que
la primauté constamment déférée au premier atteste la victoire an-
térieure du point de vue et du parti judéo-chrétien. C'est dans le
dernier tiers du second siècle que la fusion parvint à l'état de fait
accompli. Irénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie témoignent en-
core indirectement de la division antérieure, mais sans s'en douter
eux-mêmes. L'ancienne église catholique est formée.
IV.
On le voit, c'est l'intérêt universaliste qui finit par dominer tous
les autres; c'est lui aussi, c'est la tendance inhérente à l'église chré-
tienne de devenir ce qu'elle doit être pour accomplir sa missioi:!,
qui suscite les nouveaux conflits et les nouveaux phénomènes neu-
tralisant les oppositions antérieures. Monothéiste et en possession
d'une morale universaliste, le christianisme attir^dt à lui Thonmie
dans toj^te la généralité du mot ; mais enfin T homme réel du temps
n'était pas indéterminé au point qu'il fût inutile de compter avec
ses besoins spéciaux et son état d'esprit. Deux grandes puissances,
nous le savons, se partageaient le monde, la Grèce et Rome. La
Grèce régnait sur les intelligences, Rome gouvernait. Pour conquérir
le monde grec, il fallait au christianisme une métaphysique; pour
attirer le monde romain, il lui fallait une organisation stable et de
Tunité. L'évangile de Jean répondit à la première de ces exigences,
Tépiscopat aux deux autres.
L'évangile johannique appartient au mouvement général du se*-
cond siècle, qui poussait l'église primitive au-delà de ses premières
controverses. Ce qui caractérise, entre autres traits fort marquans,
ce livre admirable, c'est qu'il ne connaît plus rien des passions qui
ont agité la génération précédente. Les Juifs, leur loi, leur sort,
comme peuple, sont, pour l'auteur, des choses parfaitement indiffé^
(i) Ce fragment se trouve dans le traité de lUbaptùnuUe, ordinafrement annexé aux
Buvres de Gyprien.
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 131
rentes. La vieille antithèse est complètement dépassée. Jésus n'est
pas seulement un messie juif : il est Tîncarnation du Verbe divin, en
qai la vérité relative du paganisme et du judaïsme, ainsi que leur
opposition, disparaît dans une unité supérieure. L'apparition du
lêtbe fait chair est le moment suprême du devenir universel, et si
la personne humaine du Christ s'évanouit presque entièrement dans
le nimbe éblouissant du logos éternel, son rapport avec Dieu, avec
la création et les plus grands faits de Tordre intellectuel et moral,
s'élève à la hauteur de l'absolu. Une métaphysique tout entière, se
servant du platonisme pour dresser la théorie du fait concret du
christianisme, sortira de cette tendance, qui répond au désir de la
chrétienté de glorifier toujours plus celui dont elle porte le nom,
et de sommer avec une autorité croissante les masses encore indif-
férentes ou hostiles de se ranger avec elle à l'obéissance due au
Verbe personnel de Dieu.
11 ne faudrait pas croh^ cependant que cette identité du Verbe et
de la personne historique de Jésus soit sortie inopinément, sans pré-
paration, du sein de l'église du second siècle. L'ascension du Christ
vers la divinité absolue commence dès les premiers jours, et on peut
la suivre en quelque sorte pas à pas. Dans les trois premiers évan-
giles, Jésus est homme, et même le récit de sa naissance miracu-
leuse, annexé par deux d'entre eux, d'une manière peu déguisée, à
des traditions qui auraient dû l'exclure, ne change rien au point de
vue général sous lequel sa personne et son œuvre sont présentées*
Ce qui est divin en lui, c'est le saint esprit dont il est pleinement
inspiré, soit depuis son baptême, soit depuis sa naissance. Dans
l'Apocalypse, la même notion se retrouve, mais en même temp^j
ridée que, dans le ciel, des attributs et des titres divins lui sont
communiqués par Dieu en récompense de son œuvre accomplie : il
est homme divinisé. Dans les épttres authentiques de Paul, il est
encore essentiellement homme, mais homme du cicl^ ayant une na-
ture transcendante à l'humanité actuelle, bien qu'aucun abîme ne
l'en sépare et que celle-ci doive s'élever à la même perfection. Ce
cours d*idées devait mener promptement à la doctrine de sa pré-
existence antérieurement à son apparition terrestre, et nous la
voyons formellement enseignée dans l'épttre aux Hébreux à côté de
passages où sa nature humaine, semblable à la nôtre, est encore
très fortement accusée. Dans les épîtres plus récentes publiées sous
le nom de Paul, il est déjà le fondement même de la création, et
notamment de la création spirituelle. Tout part de lui et doit reve-
nir à lui : c'est le Verbe, moins le nom.
Les autres auteurs chrétiens des premiers temps. Clément Ro-
main, Bamabas, Hermas, Justin martyr, s'expriment dans un sens
analogue, mais d'une manière très flottante et indécise. Hermas se
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132 BEYUE DES DEUX MONDES,
rapproche le plus du point de vue apocalyptique. Justin ne voit pas
de différence spécifique entre les anges et le Verbe. Tous subor-
donnent fortement le Fils au Père. Les Homélies Clémentines profes-
sent un dogme très semblable à ce qui s'appellera plus tard l'aria-
nisme; mais cette marche ascendante ne s'arrête pas, et la théorie
du quatrième évangile lui donne enfin une expression définitive,,*,
définitive du moins en ce sens qu'on ne reviendra pas sur eUe;
mais on la dépassera. En fait, le Verbe de l'évangile johannique est
encore et très nettement inférieur à Dieu. Cela d'ailleurs était con-
forme à la spéculation philosophique, qui n'avait stipulé la nécessité
du Verbe que parce qu'elle ne pouvait concevoir comment la per-
fection absolue était en rapport immanent, immédiat, avec le monde
imparfait et matériel. 11 lui fallait donc un être inteimédiaire qui
fût dieu sans être Dieu, ou, comme disait Philon, un dieu de second
ordre. Telle est encore l'opinion de Tatien, de Théophile d'An-
tioche, de TertuUien, qui fixent le moment de la projection du
Verbe hors de l'essence divine à celui qui précède immédiatement
la création. Athénagore, Irénée, Clément d'Alexandrie, aiment mieux
ne pas détermmer ce moment. Origène, le plus grand nom de la
théologie dans cette période, le premier auteur d'un vaste système
de philosophie chrétienne, tâche, au moyen de la préexistence des
âmes, dont il est grand partisan, de concilier avec l'humanité réelle
du Christ son union essentielle avec Dieu et son activité dans l'his-
toire antérieure au christianisme.
Alors cependant un autre grand intérêt chrétien , celui du mo-
nothéisme, commençait à se sentir menacé. De là ces protestations
continuelles de l'unitarisme des ii® et m® siècles, qui s'appelle mo-
narchique^ et s'efforce de plusieurs manières de maintenir l'unité
rigoureuse de Dieu, soit qu'avec Praxéas, Noët, Sabellius, il efface
la distinction réelle du Père et du Fils pour ne plus voir dans ce der-
nier qu'une manifestation directe de Dieu sous forme humaine, soit
qu'avec Théodote de Byzance et Artémon il oppose au Christ johan-
nique l'homme miraculeusement né des trois premiers évangiles, soit
enfin qu'avec Bérylle de Bostra et Paul de Samosate il préfère une
théorie qui se rapproche beaucoup de l'unitarisme moderne. Toutes
ces oppositions, qui se perpétuèrent pendant le m* siècle, devaient
se concentrer, dès le commencement du iv% dans la grande quereUe
de l'arianisme. On peut prédire, en voyant dans quel sens le dogme
va se prononçant toujours plus, la défaite longtemps balancée de
l'arianisme, qui voulait maintenir l'infériorité du Fils relativement
au Père. Une fois le paganisme vaincu, les préoccupations inquiètes
du monothéisme ne devaient plus trouver le même écho. L'ortho-
doxie des grands conciles, en définissant l'égalité absolue du Père
et du Fils en même temps que leur distinction personnelle, sans rç-
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 1S3
caler devant les contradictions de ses propres formules, que dis-je?
en formulant la contradiction même, posa la dernière pierre d'un
édifice dont les fondemens étaient jetés de longue date.
C'est la description des premières destinées du christianisme et
de sa constitution graduelle à l'état de catholicité que nous tenions
surtout à donner. Peut-être devrions-nous encore parler de son or-
ganisation extérieure et raconter la rude secousse que lui imprima
le gnosticisme du second siècle ainsi que la formation parallèle de
répîscopat. Ce sont là deux élémens essentiels de la théorie de
Tabingue. Il faudrait suivre aussi dans ses progrès continus cette
aristocratie épiscopale qui supplante peu à peu la démocratie pres-
bytérienne primitive, et qui, déjà oligarchique à la fin de la période
qui nous occupe, tendait visiblement, comme l'empire, à se scinder
en deux monarchies : l'une d'Orient, l'autre d'Occident; mais il nous
suffira d'indiquer la place logique de ces deux élémens dans l'en-
semble du système, et nous nous bornerons à résumer les traits es-
sentiels de la lutte du christianisme avec le paganisme , les causes
et la nature de sa victoire finale. L'exposition raisonnée de ce duel
de trois siècles et de ses dramatiques péripéties constitue certaine-
ment l'une des parties les plus remarquables des travaux de Baur.
Ce qu'elle a d'original, c'est qu'elle montre dans le conflit des deux
puissances une imposante application de cette loi de l'histoire qui
veut que de deux termes opposés le terme vainqueur ne le soit
jamais que relativement, la cause vaincue ne disparaissant qu'à la
condition de passer dans l'autre, et par conséquent ne cessant pas
d'exercer une action plus ou moins latente dans son nouvel entou-
rage.
A première vue, il semblerait au contraire, quand on assiste à
l'éclatante victoire du principe chrétien, montant avec Constantin
SOT le trône du monde, et quand on pense que dix ans auparavant
sévissait la plus terrible persécution, il semblerait, disons-nous, que
jamais duel à mort n'a démenti plus catégoriquement ce point de
vue hégélien. Cependant les faits parlent trop clairement, dès qu'on
les interroge d'un peu près, pour qu'on en reste à cette impression
de la surface. La réalité est que l'antithèse abrupte, sans moyen
terme, la répulsion absolue, violente, des premiers temps fait place
tout doucement à des sentimens réciproques assez différens, et si
le christianisme triomphe en définitive, c'est à la condition de s'être
ouvert à ce qu'il eût d'abord repoussé avec horreur.
Que se passe-t-il au premier siècle? L'apôtre Paul, par le libéra-
lisme avancé de ses vues religieuses, eût peut-être, s'il eût réussi à
tadre prédominer son point de vue dans l'église, accéléré le mouve-
ment conciliateur; mais nous avons vu qu'il n'y parvint pas de son
vivant. La chrétienté primitive hérita de toute l'antipathie du ju-
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18& RBY0E DES DEUX MONDES*
daïstne contre tout ce qui était païen : tout, disons-nous, car pour le
Juif zélé, ce n'était pas seulement la religion des païens qui était
abominable, c'était la société païenne tout entière, ses arts, ses in-
stitutions, ses fêtes, ses magistrats, son empereur. La distinction
du spirituel et du temporel n'existait pas dans son esprit. L'empire
romain dans son ensemble, cette puissance idolâtre qui opprimait
le peuple des justes et marchait vers une ruine éclatante, était à ses
yeux une création du diable. Et si les premiers chrétiens, mal vus
de la majorité juive, eussent peut-être incliné à juger moins sévè-
rement la civilisation gréco-romaine, leur tendance judaïsante et
surtout la persécution néronienne ne tardèrent pas à leur inspirer '
contre elle une horreur qui ne le cédait "en rien au fanatisme de
leurs aînés de Palestine. Nous en avons un témoin bien éloquent
dans l'Apocalypse.
L'école de Tubingue a largement contribué, de concert avec
d'autres critiques allemands, à élucider l'interprétation de ce livre
étrange, dont les énigmatiques symboles se sont accommodés à tant
d'explications intéressées. Elle a montré que ce livre fut un des plus
populaires de la primitive église. Elle pouvait s'appuyer sur le fait,
mis en lumière croissante depuis une cinquantaine d'années, que
l'Apocalypse n'est pas un livre exceptionnel, mais un brillant spé-
cimen de tout un genre littéraire dont les productions abondent
avant et après elle, depuis le livre de Daniel, qui ouvre la série dans
le II*' siècle avant notre ère, jusqu'au iv* siècle et même au-delà.
Toutes ces apocalypses ou râvélatiom ^ soit juives, soit chrétiennes,
présentent entre elles de nombreuses analogies et s'expliquent l'une
par l'autre. Leur but est toujours de montrer dans les événemens
contemporains la symétrie interne qui les rattache à un plan divin
qui gouverne l'histoire et permet de prévoir ce qui va bientôt arri-
ver. Elles sont sous ce rapport autant d'essais primitifs de ce que
nous entendons par l'histoire philosophique. Ordinairement elles
prévoient Ja fin prochaine du monde, la punition terrible des im-
pies, le triomphe éclatant des justes, la venue ou le retour glorieux
du Messie. L'œuvre singulière qui porte le nom ^Apocalypse fixe la
fin de l'ordre de choses dans lequel vivent l'auteur et les lecteurs à
trois ans et demi après le moment où elle est écrite. Alors Jésus re-
viendra pour mettre fin à la sanglante domination de l'Antéchrist et
faire régner les siens avec lui sur le monde renouvelé. L'Antéchrist a
déjà paru : c'est Néron en personne, dont le nom est mystérieusement
désigné (xiiï, 18) par le chiflre 666, que l'on obtient en additionnant
selon leur valeur numérique les lettres qui forment en hébreu les
mots Câsar Néron^ et que d'autres indices font évidemment décou-
vrir sous les traits de la bête monstrueuse qui veut se faire adorer à
la place de Dieu. La prophétie de Pathmos porte donc sa date avec
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LES ORIGINES DU CHRISTIANISME. 135
elle. Elle a dû être écrite dans les mois qui ont suivi la mort de Né^
ron et précédé Favénement de Vespasien. Gomme un grand nombre
de ses contemporains, à Rome, en Grèce, en Orient, Fauteur croit
que Néron n'a disparu que pour un temps, et que, caché quelque
part au fond de l'Asie, il va revenir avec une armée orientale pour
saccager Rome et persécuter de nouveau les chrétiens; mais cela ne
durera pas longtemps. Déjà dans les cieux l'ange du jugement ap->
prête sa retentissante trompette. Le règne dé mille ws va venir.
Dans ce livre donc, le diable, l'empire, l'empereur, les lois, les
coutumes, la religion païenne, tout cela ne forme qa'un Uoc de
personnes et de choses également détestables, également maudites.
Jamais haine plus vigoureuse n'a trouvé pour s'exhaler d'accens
plus formidables. Il ne faut pas s'étonner de cette croyance des pre*
miers chrétiens dans la fin prochaine du monde. Ils l'avaient héritée
du judaïsme, dont elle était une des grandes espérances. Si l'on dé-
gage cette croyance de ses revétemens mythiques, il s'y trouve le
pressentiment fort juste de la transformation radicale vers laquelle
marchait la société tout entière. On voit régulièrement reparaître
des attentes du même genre aux époques de grands changemens.
C'est de plus le propre des initiateurs, des hommes de progrès, en
politique et en religion, d'oublier les nombreux moyens termes qui
les séparent de la pleine réalisation de leurs vœux pour ne con*
templer que le radieux avenir qui illumine de ses splendeurs les ho-
rizons lointains. De là leurs impatiences, leurs essais prématurés,
leur intolérance du présent. 11 faut convenir seulement que, si les
païens eurent tort d'accuser les chrétiens de menées subversives et
de complots contre la constitution de l'empire, il leur était facile de
se tromper en voyant avec quelle hâte, qu'on eût dite provoquée
par la haine du genre humain, |es Juifs et les chrétiens soupiraient
^>rès un avenir qu'ils prétendaient prochain, et où la vieille société
s'effondrerait tout entière dans un épouvantable cataclysme.
11 y a donc aux premiers jours, entre l'esprit chrétien et le monde,
un abtme qui paraît sans fond. 11 en est de même du côté païen. Au
premier abord, nous n'apercevons que du dédain en haut, que de la
haine stupide en bas. On reste confondu en voyant l'ignorance d'un
Suétone et d'un Tacite quand ils parlent de la secte nouvelle. Mal-
heureusement l'historien juif Josèphe, qui paraît avoir été très lu
m i*** et au n'' siècle, s'était tu de la manière la plus complète sur
le Christ et l'apparition du christianisme. Ce silence, qu'on tâcha
plus tard de corriger assez maladroitement et qui a donné lieu à
tant de conjectures inutiles, s'explique très simplement, comme
M. Koestlin l'a fort bien démontré dans son livre sur les Évangiles,
par la tendance systématique de Josèphe à déguiser autant que pos-
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130 REVUE DES DEUX MONDES.
sible^ souvent même de la manière la plus effrontée, tout ce qui
pouvait confirmer ses lecteurs dans Tidée que le peuple juif était
réellement imbu d'idées messianiques. C'est dans l'intérêt de ses
compatriotefi opprimés qu'il agit ainsi, sans même craindre d'ap-
pliquer à Vespasien, au grand scandale de la synagogue, qui l'ex--
communia, les oracles messianiques où les prophètes parlaient d'uiï
grand dominateur qui devait venir d'Orient. Cela joint à bien d'au*-
très causes fit que pendant longtemps les deux 'sociétés, païenne M
chrétienne, vécurent côte à côte dans une attitude de répulsion in-
vincible, entretenue par l'ignorance. Le bas peuple, toujours epclm
à supposer des horreurs dans ce qui est nouveau et mystérieux en
religion, s'imagina que les chrétiens commettaient dans leurs réu-
nions des crimes inénarrables. On peut juger par la lettre de Pline
à Trajan et par la réponse de cet empereur de l'étrange embarras
dans lequel deux hommes fort distingués, humains d'inclination,
mais foncièrement attachés aux institutions romaines, étaient pion*
gés par la vue de cette société nouvelle, qu'il fallait évidemment
supprimer et à qui pourtant on ne savait reprocher que son nom.
Cependant cette même correspondance prouve aussi que le chris-
tianisme était déjà puissant par le nombre de ses adhérens. 11 paraît
s'être propagé au i*"^ et au ii* siècle, entre les mépris d'en haut et
les haines fanatiqpies d'en bas, parmi les classes moyennes, les ar-
tisans, les petits propriétaires, les négocians, les gens à vie séden-
taire et retirée. Ce furent surtout sa beauté morale, ses consolations
sublimes, son esprit de dignité et de liberté intérieure qui attirèrent
cette partie la plus honnête de l'immense population païenne de
l'empire. Au milieu de ^toutes les tristesses qui remplissaient le
vieux monde, l'église fut un paradis terrestre où il y eut de nou-
veau du bonheur à vivre. Lorsque les platoniciens commencèrent
à venir, elle gagna en eux des défenseurs capables, qui tâchèrent,
dans leurs apologies, de ca mer la fureur populaire et de changer
en estime le dédain des classes supérieures. La théorie du Verbe leur
fut surtout d'un grand secours en ce qu'elle leur permit de relever
et d'expliquer à la fois ce que le paganisme renfermait lui-même
de parcelles de la vérité divine. Par une conséquence imrtiédiate,
la philosophie païenne en vint à se relever de la condamnation ab-
solue dont elle avait d'abord été frappée avec tout le reste. L'anta-
gonisme n'était encore diminué en rien , et pourtant c'était un pas
en avant de l'antithèse radicale des premiers temps : on cherchait
à se comprendre, on commençait presque à s'apprécier.
Il y en a une preuve éclatante : les classes supérieures ^ leur tour
se mettent à détester le christianisme avec furie. Elles le croient
désormais digne d'être sérieusement discuté et combattu. Le fameux
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LES OBIGINES DU CHRISTIANISME. 137
adverssdre des chrétiens du ii* siècle, Celse, dirige contre eux une
ittaque en règle, qui n'a peut-être pas été dépassée en habileté,
respirant une passion violente, une colère acharnée contre cette
peste religieuse qui infeste le monde. Quelques années se passent,
et voici qu'un autre écrivain fort distingué de l'époque, Lucien, se
met à railler l'enthousiasme chrétien et à décocher contre la jeune
église les traits les plus acérés de son mordant esprit. Si ce n'est
déjà plus la haine colossale de Gelse, c'est encore moins l'aristo-
oraticpie dédain d'un Tacite. On ne raille avec une verve aussi per-
sévérante que les choses dont on reconnaît la puissance.
Il y a mieux encore. Dans le premier tiers du m'' siècle, le païen
nùlostrate forme le projet de neutraliser le prestige du christia-
nisme en opposant au Christ des Évangiles un Christ païen, Apollo-
nius de Tyane. Son livre est donc une démonstration continue de
l'ascendant que le christianisme acquérait de plus en plus sûr les
esprits mêmes qui lui étaient hostiles. La société romaine se sent
attaquée au cœur, et au fond elle n'a pas tort, car c'est bien un
monde nouveau que l'église tend à substituer à l'ancien. Voilà ce
qui nous explique pourquoi les meilleurs empereurs, un Antonin,
an Harc-Aurèle, sont plus mal disposés à son égard que tel monstre
ou tel imbécile qui les précède ou leur succède. C'est aussi pour-
quoi, à partir de Septime-Sévère (193), la politique impériale n'est
plus aussi dure contre les chrétiens. L'empire en effet, pendant une
assez longue période, est gouverné par des non-Romains. Un vaste
syncrétisme religieux, favorisé par des empereurs orientaux tels que
Garacalla, fléliogabale, Alexandi*e-Sévère, élaboré scientifiquement
par le néo-platonisme, associe le Christ, en tant qu'hiérophante, à
Pythagore, Apollonius, Orphée. Désormais les écrivains les plus op-
posés au christianisme, uu Porphyre et un Hiéroclës eux-mêmes,
s'attaqueront moins au principe chrétien qu'aux traditions ecclésias-
tiques et respecteront en général la personne elle-même de Jésus.
Dans la période dont nous parlons, on ne peut guère citer, en fait de
persécution notable, que celle de Maximin le Thrace, et le nombre
des chrétiens augmente à vue d'oeil.
Bientôt cependant, avec le règne de Décius, le vieil esprit romain
se réveille ; il a vu qu'il lui faut vaincre ou mourir. Ce qui est carac-
téristique, c'est que maintenant la persécution n'est plus, comme
autrefob, arrachée tumultueusement par le vœu des populations
païennes aux indécisions des proconsuls : elle est devenue le fait des
politiques, des hauts conseillers, des magistrats supérieurs de l'em-
pire. Jusqu'alors, si nous en croyons Origène, le nombre des condam-
nés à mort pour cause de religion avait été comparativement restreint.
A présent c'est l'époque des grands martyres, des exécutions et des
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138 REYUE DES DEUX MONDES.
apostasies en masse. La tolérance reprit toutefois un moment le des-
sus, et même il paraîtrait que Dioclétien, esprit fort sensé, ne se
décida qu'avec peine, entraîné par Galérius, à lancer les fameux
édits qm ont si 4ristement illustré son règne. Quand il s'y fut enfin
résolu, il ne voulut. pas faire les choses à demi, et tout un système
fort savant de vexations et de supplices fut appliqué par tout l'em-
pire à l'extirpation du christianisme. Le plan avorta. La chrétienté
était déjà trop nombreuse. Signe visible d'une situation totalement
changée! les païens eux-mêmes ne persécutaient plus que molle-
ment. Les reniemens étaient régulièrement suivis de réintégrations
moyennant pénitence. Les martyres avaient fait plus de bien que de
mal à l'église. En 311, Constantin, Licinius, Galérius lui-même, avec
des sent'unens fort opposés, tombèrent d'accord sur la nécessité po-
litique de tolérer le christianisme. Les considérans de l'édit promul-
gué à cette occasion sont des plus curieux. Ils partent du fait que
les chrétiens, forcés par la terreur de renoncer à leur foi, n'étaient
pas devenus meilleurs païens pour cela. 11 fallait donc les laisser
retourner en paix à leurs rites. 11 leur était ordonné, dans toute la
force du terme, de redevenir chrétiens. Leur religion, vieille déjà
de trois siècles, était passée à son tour à l'état àHnstitutio veierum.
La politique romaine à la fm s'inclinait donc devant un fait accom-
pli. Constantin n'eut pas besoin du miracle du labarum pour pas-
ser lui-même au christianisme. Sa conversion fut-elle sincère? 11 est
permis d'en douter. Ce qui est certain et ce qui donne à sa résolu-
tion une sorte de reflet religieux , quelque chose de solennel, c'est
qu'il se soumit à la révélation de l'histoire et reconnut le doigt de
Dieu dans les signes des temps.
Du côté chrétien, depuis que les apologistes platoniciens avaient
reconnu les élémens divins disséminés dans le vieux paganisme,
n'avait-on pas fait aussi des pas significatifs dans le sens du rap-
prochement? Évidemment oui. D'abord la défaite du montanisme,
tendance réactionnaire de la seconde moitié du ii® siècle , amie du
rigorisme et opposée à l'épiscopat, avait en quelque sorte consacré
un relâchement moral, regrettable à beaucoup d'égards, mais abt-
solument nécessaire, si l'on voulait que la multitude entrât dans la
société chrétienne. Certainement la moralité générale gagnait aux
progrès du christianisme, mais il y avait désormais avec le ciel beau-
coup d*accommodemens dont l'épiscopat avait le secret. Le culte
abandonnait peu à peu son austérité primitive, se faisait cérémo-
niel, pompeux, sacerdotal. Le baptême et la cène se rapprochaient
visiblement des mystères et s'en appropriaient en grande partie le
vocabulaire. En même temps les sombres doctrines de la fm pro-
chaine de l'empire et du monde faisaient place à des vues beau-
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LES ORIGINES DU CHRISTUNISME. 130
coup plus optimistes sur les rapports qui pourraient s'établir autre
eux et l'église. Dès la fin du ii* siècle, Tévéque Méliton de Sardes
parlait un merveilleux langage de courtisan dans une supplique
adressée au souverain. On remarquait avec une certaine complai-
sance que l'église et l'empire étaient nés à peu près en mémo temps,
comme si Auguste et le Christ eussent été jumeaux. Qu'était de-
venu le temps où le premier empereur n'était que la première tète
du monstre aux sept têtes suscité par le diable pour tourmenter les
saints? L'Antéchrist n'était plus assis sur le trône des césars, et
qu'arriverait-il si l'un de ses successeurs devenait chrétien lui-
même? L'épiscopat séduisit Constantin, mais on peut ajouter qu'il
fut lui-même fasciné par le prestige impérial. Rien de plus curieux
que la promptitude avec laquelle, au lendemain des terribles per-
sécutions de Décius et de Dioclétien, les évêques se firent les in-
trépides flatteurs du pouvoir qu'ils abhorraient la veille. Us ne
semblent pas avoir soupçonné dans quelles complications ils enga-
geaient l'église de l'avenir.
En résumé, le christianisme fut vainqueur, mais le paganisme ne
se rendit pas à discrétion. La réaction momentanée de Julien prouva
tout à la fois qu'il était bien mort, et que pourtant il fallait accepter
ses conditions, si l'on voulait l'enterrer. L'église au fond ne le dé-
truisit pas, elle l'absorba.
II faut clore ici cette esquisse d'une vaste théorie dont nous n'a-
vons voulu reproduire que les élémens principaux. Si l'on a bien
suivi cet enchaînement continu de causes et d'effets qui relie les
événemens isolés et leur donne à chacun sa valeur proportionnelle,
on a dû saisir ce qui, selon l'école de Tubingue, forme le gi*and
ressort de l'histoire. C'est la contradiction. Un principe ne dévoile
ce qu'il contient qu'en se heurtant contre une puissance contraire.
La contradiction, à son tour, marche vers une synthèse dans laquelle
le terme vainqueur fait droit jusqu'à un certain point au terme op-
posé, et qui sert de nouveau point de départ ji de nouvelles évolu-
tions. La tâche de la philosophie de l'histoire est donc de rechercher
comment les contraires se rapprochent, en indiquant les moyens
termes qui résolvent peu à peu la contradiction première, c'est
d'exposer die Vcrmittelung der Gegeiisàize^ ce qui concilie les anti-
thèses. On reconnaît ici la loi du devenir hégélien appliquée à l'bift-
toire, trouvant sa confirmation dans les faits lorsqu'ils sont connus,
aidant à les reconstituer quand ils ne le sont pas. En même temps
il faut avouer que les réalités concrètes ne sont plus supprimées,
comme c'était le cas dans les théories historiques de l'hëgélianisme
pur. L'idée se déroule, mais ses porteurs^ ses organes, vivent, sen-
tent, agissent bien réellement.
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lAO BETUE DES DEUX MONDES.
En fait, et bien que le temps où Ton s'emprisonnait dans le sys-
tème hégélien soit passé sans retour, on ne peut contester que, vue
de haut , l'histoire n'avance que par le choc et la conciliation des
contraires. C'est bien là l'une de ces idées simples et fécondes que
ce système, en se brisant, a léguées à la philosophie , qui ne s'en
défera pas. Pour discuter la valeur de la théorie que nous venons
d'exposer, il faudrait donc ou bien contester la vérité du principe
qui en est l'âme, ou bien révoquer en doute la justesse de ses ap-
plications. Je crois qu'il faut renoncer à la première alternative.
Quant à la seconde, si quelques études spéciales m'autorisaient à
énoncer une opinion motivée, voici comment je résumerais mon ju-
gement.
Prise dans son ensemble, la théorie me paraît juste, à moins que
l'on ne se place d'emblée sur le terrain du miracle, ce qui sans doute
est très permis, et qu'on ne se résigne à accepter des faits qu'aucun
lien de causalité ne rattache à leurs antécédens. Si l'on s'y refuse, on
devra convenir que nous avons là une genèse logique des origines
de l'église chrétienne; mais c'est ici qu'un scrupule m'arrête. Ne
serait- elle pas trop logique? Quand on descend au-dessous des
grandes lignes de l'histoire, retrouve-t-on nécessairement dans les
détails cette symétrie continue qui fait que les plus petits événe-
mens sont géométriquement semblables aux plus grands? L'école
de Tubingue, à force de régulariser les commencemens du christia-
nisme, n'a-t-elle pas méconnu ce qu'il y a de chaotique, de simul-
tané, en quelque sorte de torrentueux, dans les premières manifes-
tations d'un esprit nouveau qui souffle sur le monde? Ce qui fait
qu'on se pose une telle question, c'est la différence qui existe entre
la clarté, l'aisance de la théorie, lorsqu'elle s'applique aux périodes
où les événemens se déroulent par grandes masses, sur de vastes
espaces, et ses allures souvent tendues, forcées, quand elle doit se
borner à des faits restreints dans un cercle resserré. Il lui est plus
aisé d'énumérer par exemple les moyens termes qui amènent la
victoire relative du christianisme que d'expliquer par quelle voie la
première antithèse sortie de l'apparition du paulinisme est venue
aboutir à la neutralité du catholicisme primitif. Pourquoi, lorsque
nous voyons l'apôtre Paul devancer de cent ans, et même, si l'on
y regarde de près, de bien plus encore, le développement de la
pensée chrétienne, serait-il inadmissible qu'un autre grand génie
eût pris l'avance sur ses contemporains en écrivant ce quatrième
évangile, à qui les exigences de la théorie n'accordent le droit à
l'existence qu'à partir du milieu du second siècle? Si au point de
vue d'une critique sévère l'authenticité apostolique de ce livre est
bien difficile, sinon impossible à défendre, on gagnerait, à le rap-
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LES OBIGINES DU CHRISTIANISME. lAl
procber de la première génération chrétienne, de pouvoir expliquer
des indices fort remarquables de précision historique, dont une
origiae aussi tai*dive ne permet pas de rendre^ compte. Lorsque
U. Scbwegler, poussant à ses dernières limites la théorie du maître,
exagéra la défaite du paulinisme dans la première église, et ne vou-
lut voir dans les deux premiers siècles qu'un judéo- christianisme
abeolu, il trouva dans M. Ritschl un adversaire qui prétendit au
contraire, avec moins de vraisemblance encore, que c'était le pau-
linisme qui, dès l'abord maître de la situation, s'était insensiblement
modifié au point de perdre son premier caractère. Je ne saurais ad-
mettre que l'évangile de Marc, parce qu'il est neutre entre Paul et
les douze, soit un abrégé sans originalité des évangiles de Matthieu
et de Luc. A chaque instant, c'est lui au contraire qui, dans les pas-
sages analogues, se montre le plus ancien , et l'on peut dire qu'à
l'heure qu'il est cette opinion est celle des autorités critiques les
plus compétentes. Il n'est pas réel non plus que l'évangile de Luc
soit aussi paulinien, ni l'évangile de Matthieu aussi judéo-chrétien
qu'on l'a dit à Tubingue, où l'on avait besoin, pour la plus grande
régularité de la théorie, de montrer deux évangiles en état d'oppo-
sitàon tranchée avant d'arriver à un troisième représentant la neu-
tralité. Il faut même rappeler ici qu'un des élèves les plus distin-
gués de Baur, M. Yolkmar, a forcé son savant professeur à revenir
sur l'opinion qu'il avait d'abord émise concernant les rapports de
notre évangile de Luc avec celui de l'ultra-paulinien Marcion, qu'il
c<Misidérait comme le plus ancien des deux. M. Yolkmar a montré
que c'était le contraire qui était vrai.
Que conclure de ces vacillations qui se sont produites au sein de
l'école elle-même? C'est que dans les époques créatrices, comme
celle qui enfanta le christianisme, les oppositions peuvent rouler
côte à côte sans qu'on sût toujours conscience de leur antagonisme,
et que dès lors il est dangereux de confondre à tout prix et sur tous
les points Tordre logique des idées avec la succession historique des.
évéuemens. C'est ce ,que paraissent sentir les hommes éminens qui
représentent aujourd'hui les vues de l'école dans les universités et
le mouvement théologique de l'Allemagne. Ainsi l'école ira, nous
l'espérons, se fortifiant, se développant, corrigeant et complétant
son œuvre. On peut dire de la théorie de Tubingue quelque chose
d'analogue à ce qu'on a dit ici même, et avec raison, de Thégélia-
ntsme : comme système absolu, elle ne pourrait longtemps se main-
tenir dans sa rigueur; mais, comme perspective générale des ori-
gines de l'église, elle restera debout.
Albert Reville.
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ÉTUDES FORESTIÈRES
LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU.
Après la configuration du sol, ce qui caractérise le mieux la phy-
sionomie d'une contrée {feahiresj comme disent les Anglais), ce
sont les forêts. Qu'elles s'étendent dans les plaines en déroulant le
long des fleuves un océan de feuillage, ou qu'elles parent d'une
éternelle verdure les flancs abrupts des montagnes, le paysage
qu'elles animent prend un caractère particulier. Ces massifs d'ar-
bres qui se succèdent à perte de vue sont plus qu'un simple orne-
ment, ils sont pour le savant comme pour l'économiste un inépui-
sable champ d'études.
Nulle part on n'étudie mieux les lois qui régissent la nutrition des
plantes. Les essences forestières, qui végètent pendant de longues
années abandonnées à elles mêmes, sont en eflet particulièrement ex-
posées à l'action incessante des phénomènes météorologiques. Plus
directement soumises à l'influence du climat, elles ne peuvent ja-
mais prospérer que dans la zone botanique qui leur a été assignée.
La région du sapin n'est pas celle du chêne, et le hêtre végète là
où le châtaignier ne pourrait supporter les rigueurs de l'hiver. Les
conditions indispensables pour qu'un végétal puisse vivre et se per-
pétuer quelque part, c'est d'abord que les températures extrêmes
ne dépassent jamais certaines limites au-delà desquelles il périt in-
failliblement, ensuite qu'entre la floraison et la maturité du fruit
la somme de chaleur nécessaire à la fructification complète se soit
produite. Que la première de ces conditions soit remplie, et la vé-
gétation de la plante est possible; mais la seconde peut ne pas l'être,
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ETUDES FORESTIERES. l^S
et alors la reproduction ne pourra se faire spontanément par la
gndne; on ne l'obtiendra que par des moyens artificiels, — bou-
tures ou plantations. C'est ce qui arrive pour quelques arbres d'or-
nement de nos jardins, qui ne portent des fruits que dans les an-
nées exceptionnelles. On voit ce que la géographie botanique peut
gagner à l'étude bien comprise des arbres forestiers.
C'est k un autre point de vue que l'économiste envisage les forêts.
Sans s'occuper des essences qui les composent et des conditions
particulières qu'elles réclament, son attention se porte tout entière
sur les produits qu'on en retire et les besoins qu'elles peuvent sa-
tisfûre. Par les rapports qu'elles ont avec les autres branches de
Tagriculture, par les travaux qu'elles exigent, par les industries
qu'elles alimentent, les forêts exercent sur la prospérité d'ur\e con-
trée, comme sur les mœurs des habitans, une action dont il est
facile d'apprécier l'importance. Tandis que dans les Alpes elles dis-
parussent peu à peu, détruites par la dent impitoyable des trou-
peaux, dans les Vosges et le Jura elles sont au contraire considérées
par tous comme une source de richesses, et donnent naissance à
une foule d'industries fort productives; tandis que dans les Landes
et sur les dunes de Gascogne elles sont le seul moyen de mettre le
sol en rapport, en Normandie elles font souvent obstacle aux pro-
grès agricoles, quand elles usurpent une place qui conviendrait
mieux aux céréales ou aux herbages.
C'est en se plaçant à ce double point de vue de l'histoire natu-
relle et de l'économie politique que l'on voudrait ici donner une
idée de la forêt de Fontainebleau, une des plus célèbres que nous
ayons en France. La beauté de ses massifs, l'imposante physiono-
mie de son paysage, la diversité d'aspects qu'elle présente, en font
comme un des types les plus complets d'une monographie fores-
tière et les plus intéressans à étudier.
I.
Autrefois réunie à celle de Sénart, la forêt de Fontainebleau cou-
vrait sur la rive gauche de la Seine une immense étendue, et s'a-
vançait jusqu'à Charenton, à la porte de Paris; mais, les parties
cultivables ayant été peu à peu défrichées, elle n'offre plus aujour-
d'hui qu'une contenance de 17,000 hectares environ. C'est encore
un des massifs les plus considérables que nous possédions. Entou-
rant de toutes parts la ville de Fontainebleau, sauf du côté de la
3eine où vient déboucher une large vallée, elle présente à peu près
la forme d'un cercle incomplet dont la ville serait le centre, et dont
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ihi BEYUE DES DEUX MONDES.
le rayon moyen est à peu près de 12 kilomètres. Elle s'appelait jadis
Forêt de Bierrcy nom que portait également le pays voisin, qui était
un canton du Gàtinais. Il vient, dit-on ^ de Bierra, guerrier danpis
surnommé Côte de Fer^ qui en 8A5 campa dans les environs av€K:
son armée et y commit d'affreux ravages. Ce n'est que vers le mi--
lieu du xi^ siècle qu'on voit apparaître le nom de Fontainebleau^ dû.
à une fort belle source qui existe encore dans le parc anglais du
château, mais qui a été bien amoindrie à la suite de travaux exécu*
tés sous le premier empire (1).
• bans Tétude d'une forêt, comme dans celle d'une contrée quel-,
côtique, la première chose à examiner, c'est la nature du sol. De Ih,
dépendent en effet la configuration et la fertilité des terrains, là
présence ou l'absence des cours d'eau, les différons systèmes de
culture à appliquer, et jusqu'à un certain point les habitudes des
populations. Le sol sur lequel repose la forêt de Fontainebleau ap*
partient aux terrains tertiaires parisiens, et doit sa formation au
même cataclysme qui fit émerger ceux-ci du sein des mei*s.
En remontant le cours sans fin des âges géologiques, à une épo-
que éloignée de nous d*un nombre incalculable de siècles, les eaux
recouvraient tout ce que nous appelons aujourd'hui le bassin de
Paris, qui correspond à peu près à l'ancienne Neustrie. Les terrains
servant de fond à cette mer étaient les terrains crétacés, qui eux-
mêmes s'appuyaient sur la formation jui-assique, émergée sur d'au-
tres points par des révolutions antérieures, mais qui formait ici
une dépression occupée par les eaux. Celles-ci, tantôt lacustres,
tantôt marines, déposèrent sous forme de couches parallèles les di-
verses substances terreuses que les fleuves d'alors entraînaient avec
eux et qu'ils déversaient dans l'Océan. Ces couches, dont la nature
varie suivant l'époque de la formation , sont au nombre de neuf
principales, superposées les unes aux autres; ce sont, à partir des
plus anciennes : l'argile plastique, les sables inférieurs, le calcaire
grossier, les sables moyens, le calcaire lacustre inférieur, les marnes
gypsifères, les sables supérieurs, le calcaire lacustre supérieur,
enfin les argiles et meulières supérieures. Déposées en dernier lieu,
(1) Quant à la dernière syllabe du mot, on en raconte Torigine de trois manières :
le président De Thou dit que les eaux de la fontaine parurent si belles au premier
chasseur qui la découvrit, qu'il l*appela Fontaine de Belle Eau {Fofis Bellaqueus).
Cest la version et le nom adoptés au xvii« siècle. André Fauvin raconte qu'un chien
nommé Bleaud conduisit son maitre mourant de soif auprès de cette fontaine, d*où le
nom de Fons Bleaudi ou Blaaldi, ainsi qu*on écrivait dans le latin du xiii* siècle.
Enfin une autre version prétend qu'il existait très anciennement, au lieu où s'élève
aujourd'hui le ch&teau, un domaine seigneurial appelé le Bréau, d'où serait venu le
nom de Fontaine Bréau, Une des pièces d'eau du parterre s'appelle encore ai^jourd'hoi
le Bréau.
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irUDES FORESTIÈRES. 1^5
celles-ci précèdent les terrains diluviens qui appartiennent à une
formation subséquente.
A la suite d'un mouvement intérieur de Técorce terrestre, la mer
parisienne parait avoir été chassée violemment de son lit dans la
direction du sud-est au nord-ouest, et par son déplacement subit a
mis à jour les terrains qu'elle recouvrait et qu'elle avait contribué à
fermer. La disposition de ces diverses assises présente une constance
remarquable; affleurant à tour de rôle dans Tordre de leur fonrf-|{
tion, on les voit, en s' avançant vers le sud-sud-est, s'enfoiL^jx^
disparaître, amincies, sous celles qui les recouvrent, tandr^-^ie
vers le nord-nord-ouest elles viennent finir en biseau très aigu sur
celles qui leur sont inférieures et qui les débordent pour se terminer
i leur tour de la même manière. EU es se succèdent à peu près
comme les tuiles d'un toit dans l'ordre qui résulte de leur superpo-
sition relative (1). Ce mouvement de translation de la mer pari-
sienne donna en même temps naissance à de violens courans qui,
partout où ils ne trouvaient pas un sol suffisamment résistant, l'en-
tamërent profondément. Tantôt emportant les couches tout entières,
tantôt y creusant seulement d'énormes sillons, ces courans laissèrent
comme traces de leur passage des collines plus ou moins élevées,
toutes parallèles entre elles. Nulle part on ne comprend mieux cette
formation que dans la forêt de Fontainebleau.
Le relief du sol présente trois aspects principaux : des plateaux,
des plaines réunies aux premiers par des pentes assez rapides dis-
posées en forme de cirque, des collines de sable et de rochers, lon-
gues, étroites, disposées parallèlement les unes aux autres et lais-
sant entre elles des vallées horizontales ouvertes aux deux bouts. Les
plateaux, dont l'élévation au-dessus des plaines varie entre àO et
60 mètres, appartiennent aux étages supérieurs de la formation pa-
risienne, qui n'ont pas été emportés dans la débâcle dont je viens
de parler, et qui ont pu présenter une résistance suffisante à l'action
des eaux. Sur quelques-uns, l'étage du calcaire lacustre supérieur
subsiste tout entier, tandis que sur d'autres tout cet étage a dis-
paru et a Isûssé à découvert de grands bancs de roches de grès,
connus dans le pays sous le nom de plattihresy qui forment le revê-
tement supérieur de l'étage des sables. Pai'tout où ces bancs de grès
eux-mêmes ont cédé à la pression des eaux, la masse des sables a
été profondément déchirée. Sans cohésion, incapable de résister à
des agens de dégradation aussi puissans, elle a été entraînée vers
la mer et répandue dans les plaines. Les blocs de grès qu'elle ren-
(1) Voyez VEsm cTuim dffcripficNi tjMogiquA du départémetU de Seine-et-Marne, par
■. 4e Séoarmom.
m» iLT. 10
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Ii6 REYUE DES DEUX MONDES.
fermait ont été roulés et amoncelés par les courans en collines al-
longées. Sur les points où reffondrement s'est opéré, ces blocs sont
restés à la place qu'ils occupaient, et se montrent aujourd'hui, mis
à jour, sur les pentes disposées en hémicycle qui unissent les plaines
aux plateaux. Cette forme semi-circulaire est en effet bien celle
que devait prendre le terrain cédant tout à coup à la violente pres-
sion d'une mer chassée de son lit. Le calcaire lacustre inférieur,
ftrfstequel repose l'éts^e des sables, ayant présenté plus de résis-
Mlans^ue celui-ci, n'a pas été entamé , et il forme, avec les terres
tgUsjiortées des parties élevées, le sol des plaines basses. Les
marnes calcaires, les argiles et les sables y sont mélangés dans des
proportions variables. Sur quelques points aussi , dans le voisinag^e
de la Seine, apparaissent des terrain^ de transport de formation
plus récente.
Rien de plus facile donc que de se faire une idée de la configu-
ration géologique de la forêt de Fontainebleau, au premier abord si
irrégulière et si compliquée, et pas n'est besoin d'être géologue
pour se figurer une couche de 60 à 80 mètres d'épaisseur de sable
siHceux et de blocs de grès mélangés, comprise entre deux couches
de calcaire marneux et argileux. Tel était l'état des terrains où
s'étend aujourd'hui la forêt lorsqu'ils étaient recouverts par la mer
parisienne. Celle-ci, violemment chassée vers le nord-ouest, effon-
drant sur plusieurs points la couche protectrice, entraînant dans
son mouvement les sables et les blocs, les amoncelant en lignes pa-
rallèles, et arrêtant son action destructive à la couche inférieure,
laissa après son départ le relief que nous voyons aujourd'hui.
Une pareille formation explique le fait, assez étrange au premier
coup d'œil, de l'absence presque absolue d'eau dans toute la forêt.
Tous ceux qui ont parcouru, je ne dirai pas les pays de montagnes,
mais seulement des contrées un peu accidentées, s'attendent à trou-
ver un ruisseau à chaque dépression de terrain. Il n'en est rien. Les
plaines succèdent aux plateaux, sans que les pentes laissent filtrer
la moindre source, et du fond de ces vallées ouvertes, serrées entre
deux collines de roches entassées, ne s'échappe le murmure d'au-
cun cours d'eau. Parfois seulement se montrent çà et là quelques
mares isolées, dues à l'accumulation des pluies dans le creux des
rochers, mares qui le plus souvent s'évaporent aux premiers soleils.
Les ruisseaux, comme les sources qui leur donnent naissance, sont
produits par la pluie, qui pénètre dans le sol jusqu'à ce qu'elle
vienne à rencontrer une couche imperméable qui la ramène à la sur-
face. Dans cette forêt, Teau passe à travers les masses sablonneuses
eoDAme à travers un filtre, et arrive sans obstacle jusqu'à la couche
des glaises vertes, la première qui, dans les terrains parisiens.
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ETUDES FORESTtèHES. 1^7
puisse la retenir; mais cette couche n' affleure pas dans Tintérieur
de la forêt, et ne se montre que dans la vallée occupée par la ville
de Fontainebleau. C'est à cette circonstance que celle-ci doit les
belles eaux qui y jaillissent de tous côtés.
C'est de sa constitution géologique que la forêt de Fontainebleau
tire cette physionomie tout à fait particulière qui ne permet pas de la
confondre avec aucune autre. Bien des forêts renferment des mas-
tà!b plus grandioses, des futaies plus étendues, des paysages plus
accidentés, mais aucune n'a un caractère aussi prononcé et ne laisse
dans l'esprit une impression aussi profonde. Celles de Compiègne,
de \illerS'Cotterets, de Lyons, etc., qui appartiennent au même
bassin, sont plus belles peut-être à certains égards, mais elles ne
lui ressemblent pas même de loin, car, reposant sur des étages dif-
férens de la formation parisienne, elles ont une tout autre confi-
guration. La forêt d'Ermenonville s'en rapproche davantage, car
elle est assise comme elle sur les sables; mais on n'y rencontre ni
ces masses de rochers disposés en forme de cirques, ni ces longues
collines sablonneuses semées de roches arrondies entassées les unes
sur les autres. Ces espèces de parapets naturels, tous parallèles
entre eux et souvent coupés par des vallées perpendiculaires à la
direction générale, disparaissent aux environs de Rambouillet.
La nature géologique des terrains que nous venons de décrire a
donné lieu à une industrie assez importante, et qui vaut la peine
qu'on s'y arrête : c'est l'exploitation du grès. Disposée soit en bancs
horizontaux et continus, soit amoncelée en blocs de diverses gros-
seurs, cette roche fournit une pierre d'excellente qualité, qui de
tout temps a été très recherchée pour le pavage des rues comme
pour la construction des maisons. Aussi ces exploitations sont-elles
plus anciennes que la ville elle-même, car la premièie pierre du
palais, qui fut construit bien avant la ville, inaugura Touverture de
la première carrière dans les gorges d'Apremont. Tant qu'on n'eut à
fiedre face qu'aux besoins locaux, les exploitations ne prirent pas une
grande extension ; mais quand on commença de paver Paris et les
routes qui y aboutissent, on se mit à l'œuvre de tous côtés, et des
carrières s'ouvrirent sur tous les points. Cette industrie s'exerçait
d'abord sans contrôle, chacun s'établissant à son gré et n'obéissant
qu'à son caprice; mais les dommages causés à la forêt furent bien*
tôt tels qu'on fut obligé de réglementer les concessions pour empê-
cher la ruine des peuplemens. Ce n'est pas toutefois sans protester
que les carriers se plient aux restrictions qu'on leur impose. En
18tô notamment, ils s'insurgèrent et se portèrent jusqu'à menacer
de mort les agens qui avaient cherché à les contenir.
Chaque malti*e carrier travaille pour son compte. Après avoir ob-
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Ii8 REVUE DES DEUX MONDES*
tenu de radministration rautorisation toute gratuite d'ouvrir une
carrière, il s'assure du concours d'un ou deux ouvriers qui sont
payés à la journée. Gomme il ne faut pour être maître que posséder
l'outillage nécessaire, masses, marteaux tranchans, marteaux à
piquer, coins, pinces, etc. (outillage dont le prix est de 150 fir. en-
viron), il arrive souvent que des ouvriers, associant leurs ép^gnes,
travaillent en commun sur le pied de l'égalité. Avant d'entamer la
roche, ils commencent par creuser une tranchée, qu'ils appelleoi
formey devant le banc de grès à attaquer, de façon à le mettre à nu
sur une largeur d'une dizaine de mètres, et sur toute sa hauteur.
Gela fait, Us ouvrent un chemin qui, partant du fond de la forme^
aboutit à la route la plus voisine, et qui doit servir au transport
des pierres. Us se mettent alors à découper la roche en blocs plus
ou moins volumineux, en y creusant avec un outil spécial des trou»
cylindriques dans lesquels ils enfoncent à grands coups de masse
des coins de fer que chaque choc fait avancer à peine de quelques
millimètres. Quand la pierre est de bonne qualité, elle se fend
d'elle-même en ligne droite, et le morceau se détache naturelle-
ment du banc principal; mais parfois aussi, quand elle est trop dure
ou peu homogène, il faut employer la poudre pour la faire sau-
ter. Les morceaux ainsi obtenus sont découpés à leur tour , dé-
pouillés de leurs aspérités, et débités, toujours par le même pro-
cédé, en pavés réguliers de différentes dimensions. Quant aux écoles
résultant de la taille, elles sont rejetées en arrière, et forment par-
fois des amas considérables qui frappent désagréablement les re-
gards et gâtent le paysage; mais, sous l'influence des agens atmos-
phériques, ces débris de roches finissent le plus souvent par se
déliter, tomber en poussière, et former un sol sur lequel la végéta-*
tion ne tarde pas à reprendre son empire. Au bout de peu de temps,
les carrières abandonnées se couvrent de bruyères, puis d'arbris-
seaux, en attendant que les arbres eux-mêmes trouvent une nour-
riture suffisante pour s'y installer et pour faire disparaître sous l'é-
treinte de leurs racines les dernières traces de ces exploitations.
Une fois débités, les pavés sont achetés sur place au maître car-
rier par des marchands qui les expédient dans les villes voisines,
mais surtout à Paris, où il s'en fait une prodigieuse consommation
depuis l'annexion de la banlieue. Il y a quelques années cependant
que les pavés de la Belgique font sur le marché de la capitale une
concurrence assez sérieuse à ceux de Fontainebleau pour en avoir
fait tomber le prix de 250 francs le mille à 180 francs (1). G'est
(1) Les produits qu*oû tire des carrières se divisent en pams d'éçhaniiUon, de
0"22 à O'^âS sur toutes les faces; pavit bàiards, de dimensions irrégulières; pavét
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ÉTUDES FORESTIERES. 1^9
donc de Paris que dépend le plus ou moins d'activité des carrières
de Fontainebleau, de même que le nombre des ouvriers qui y tra-
vaillent. Quand le macadamisage a pendant quelque temps ralenti
la demande, la plupart de ceux-ci ont abandonné leurs chantiers et
se sont faits terrassiers; plus tard ils ont repris leur ancien métier,
et aujourd'hui on n'en évalue pas le nombre à moins de AOO. Ce
chiffire toutefois est très variable, car beaucoup d'entre eux, maçons
par état, ne se font carriers qu'accidentellement, quand la mauvaise
saison les empêche de se livrer à leurs occupations habituelles.
Le bénéfice que fait un maître carrier peut être évalué à 7 fr. par
jour. C'est un beau denier, qui serait plus élevé encore, si toutes
les pierres étaient de bonne qualité; mais il arrive souvent qu'après
avoir ouvert une carrière et fait des avances considérables, il faut
poarUnt l'abandonner, parce que la roche est trop dure ou peu ho-
mogéde. Quant aux ouvriers, leur salaire se monte à A ou 5 francs
par jour. Malheureusement il y a une morte-saison , et dès que le
thermomètre est tombé au-dessous de zéro, il faut abandonner le
travail, car la pierre ne se fend plus régulièrement. Malgré ce chô-
mage, dont la durée moyenne est d'environ deux mois par année,
et qui produit une réduction d'un sixième sur le chiffre indiqué plus
haut, on voit que les journées des carriers atteignent encore un taux
exceptionnel, puisque celles des terrassiers ne s'élèvent pas à plus
de 2 francs 75 centimes. La raison de cette différence est dans l'in-
salubrité du métier qu'exercent les premiers; ils se font payer les
chances qu'ils ont d'être emportés par ce qu'ils appellent eux-
mêmes la maladie des carriers. Cette maladie, qui leur permet ra-
rement d'atteindre l'âge de quarante ans, n'est autre chose qu'une
phthisie pulmonaire provoquée non>seulement par la poussière qu'ils
respirent, mais encore par les fatigues auxquelles ils sont exposés
et les efforts musculaires qu'ils sont obligés de faire. Quittant en
été leur domicile à quatre heures du matin, ils n'y rentrent le soir
qu'à huit heures, après s'être reposés seulement pendant les deux
heures les plus chaudes du jour. A les voir en plein soleil frapper à
coups redoublés de leurs masses de fer, qui ne pèsent pas moins de
20 kilogrammes, les coins qu'ils enfoncent dans la roche réfractaire,
s'exposer en sueur à tous les vents perfides qui soufflent à travers
'■ <m de fantaisie; pavés de deux, moitié du payé d*écliantiIlon. On fait aussi
des ftoniiirw de trottoirs, des boutissês d^échantillon formant un paré et demi d*échan-
tilloa, deseotiM, des tablettes pour cayes, des marches d'escalier, etc.; mais ces der-
aiere articles ne 8*adres8ent qu*à la consommation locale. Les pavés seuls font Tobjet
d'an commerce considérable. Mis en place dans les rues de Paris, chaque pavé revient
à pen près à 1 franc, soit 4,000 francs le mille. On voit, en comparant ce chiffre avec
le prix en forêt, tout ce qui est absorbé par les intermédiaires.
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150 REVUE DES DEUX MONDES.
les arbres, on conçoit qu'ils ne puissent résister longtemps à ce dur
métier. Moins meurtrière que la poussière d'acier, celle du grès n'en
occasionne pas moins dans les poumons une irritation dangereuse :
de plys elle dessèche le gosier, et c'est là peut-être son effet le plus
funeste, car elle provoque ainsi l'ouvrier à boire d'une manière
immodérée. 11 est à croire cependant qu'avec des précautions suffi-
3antes, des soin^ hygiéniques convenables et des habitudes de tem-
pérance rigoureuses, les carriers pourraient se soustraire au dan-
ger dont ils sont menacés, et prolonger leur vie bien au-delà du
terme fatal; mais il semble que ce soit là trop exiger d'eux, car si
quelques-uns s'imaginent de bonne foi que l'usage des spiritueux
doit les préserver de cette terrible maladie, le plus grand noml^re
au contraire n'embrassent leur métier que pour satisfaire leur goût
pour l'ivrognerie. Ceux-là savent ce qui les attend, et, célibataires
pour la plupart, ils redoutent peu la mort, n'ayant rien qui les at-
tache à la vie. Les maîtres sont en général plus sobres; aussi trouve-
t-on parmi eux quelques vieillards, ce qui est rare chez les ouvriers.
Ce n'est pas sans un serren^ent de cœur qu'on voit ces jeunes gens,
aujourd'hui forts et bien portans, procéder avec autant d'insouciance
et de sang-froid à leur long suicide. Où trouver le remède à cette
situation? A coup sûr, ce n'est pas dans la réglementation. Ou ne
peut guère l'attendre que de la moralisation de ces malheureux,
auxquels le sentiment des devoirs personnels fait encore trop sou-
vent défait. L'emploi des machines, s'il était possible, serait cepen-
dant un remède radical, car celles-ci, affranchissant l'homme de la
partie la plus pénible de sa tâche, chasseraient des carrières un
grand nombre d'ouvriers, et les forceraient à demander leurs moyens
de subsistance à des occupations moins meurtrières.
Indépendamment de ses pierres, la forêt de Fontainebleau a pen-
dant fort longtemps fourni une assez grande quantité de sable pour
la fabrication des glaces et des porcelaines (1). On en expédiait
jusqu'en Belgique et en Angleterre; mais depuis quelques années
ces carrières ont été abandonnées, le sable des environs de Ne-
mours, à 4 ou 5 kilomètres au sud de la forêt, étant de meilleure
qualité et d'une extraction plus facile.
(i) On obtient les Terres et glaces en fondant ensemble dans un creaset du sable,
du BU fate de soude, de la chaux et du charbon; la p&te obtenue est ensuite coulée ou
soufflée. Le cristal se compose de sable, de minium et de carbonate de potasse* La
qualité des produits dépend surtout de la pureté du sable.
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ÉTUDES FORESTIÈRES. 151
IL
Oq ignore, à proprement parler, la date précise de la fondation
du château de Fontainebleau. On sait seulement que la forêt fut
réunie au domaine de la couronne vers le xi^ siècle, et il est pro-
bable que la construction en fut commencée dès cette époque.
D'abord simple rendez -vous de chasse, le château se transforma,
s'agrandit et s'embellit jusqu'à devenir une résidence que les rois
de France habitèrent régulièrement, pendant une partie de l'an-
née, avec toute leur cour. L'histoire raconte qu'en 1264, Louis IX,
étant à courre le cerf dans ses chers déserts, y fut attaqué par une
bande de brigands, et que, tout en se défendant, il sonna de la
trompe pour appeler ses gens, qui vinrent le délivrer. Une cha-
pelle fut construite à cette occasion , et la montagne qui avait été
le théâtre de l'événement reçut le nom de Bulle Saira- Louis. Dé-
pourvue de routes et entrecoupée de rochers, la forêt fut pendant
longtemps un repaire de malfaiteurs, et les noms de Cave aux bri-
gands^ Caverne des voleurs^ que portent encore aujourd'hui certains
cantons, donnent une triste idée de la sécurité dont les promeneurs
devaient y jouir. L'ermitage de la Madeleine, qu'on avait bâti en
1617, pour y établir un ordre de chevalerie destiné à poursuivre
les duellistes, fut enlevé par une troupe de brigands qui, malgré
tous les efforts de la maréchaussée, parvint à s'y maintenir jusqu'en
1677. L'ermitage de Franchard eut le même sort. Habité d'abord
par un cénobite du nom de Guillaume, puis concédé par Philippe-
Auguste à des religieux de l'abbaye de Saint-Euverte, il fut plu-
sieurs fois envahi par des bandits qui en massacrèrent les reli-
gieux. Il fut détruit en 1712 par ordre de Louis XIV, « afin qu'il
ne soit plus, dit l'ordonnance, ni un asile de débauche ni une re-
traite de voleurs. » On en voit encore lés ruines auprès de la Roche
qui pleure y excavation dans laquelle tombe goutte à goutte l'eau
provenant des infiltrations supérieures. Quoique, suivant Guillaume,
évéque de Tournai, cette eau ne soit ni bonne à boire, ni belle à
voir, on ne lui en attribuait pas moins des vertus curatives.
Au nord de la forêt, sur la route de Melun, se trouve la Table du
Roi. C'est une table en pierre sur laquelle tous les ans, au l*"" mai,
les ofliciers des eaux et forêts venaient recevoir les redevances dues
au roi pour certains usages exercés dans la forêt. L'abbesse du Lys
apportait un jambon et deux bouteilles de vin, et chaque nouveau
marié de la paroisse Saint-Ambroise de Melun déposait un gâteau
et 5 deniers. Henri IV commença le système de routes qui sillonnent
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152 BEYUE DES DEUX MOITOES.
aujourd'hui la forêt; il ouvrit notamment la route ronde qui décrit
une espèce de circonférence dont la ville de Fontainebleau est le
centre et dont le rayon moyen est d'environ 5 kilomètres. Il fit aussi
élever aux principaux rendez-vous de chasse des croix, dont quel-
ques-unes ont subsisté jusqu'à nos jours. Louis XV compléta le sys-
tème commencé. Ouvertes plutôt pour faciliter les chasses que pour
assurer la vidange des bois , ces routes percent en ligne droite les
massifs, escaladent les collines malgré la raideur des pentes, sans
jamais dévier, et se coupent à des carrefours d'où la vue s'étend
dans toutes les directions. Cette disposition permet aux veneurs de
rallier la chasse quand ils se sont égarés. On retrouve ici quelques-
unes de ces légendes qui rappellent la fameuse chasse de saint Hu-
bert ou celle du roi Arthur. De vieux bûcherons vous diront à l'o-
reille, si votre figure leur inspire assez de confiance, que souvent
pendant la nuit ils sont réveillés dans leurs cabanes par les hurle-
mens d'une meute furieuse et les sons retentissans des trompes. Ils
voient alors à travers les arbres, au milieu des flambeaux, s'en-
foncer dans les profondeurs des massifs la chasse du grand-veneur y
lancée à la poursuite d'un cerf imaginaire qu'elle ne peut atteindre.
Ce pauvre grand-veneur, coupable sans doute de quelque méfait
envers saint Hubert, est, paratt-il , condamné à errer ainsi dans la
forêt jusqu'au jugement dernier. Ces vieilles légendes, qui sont
la poésie du peuple, n'ont plus guère de prise sur les générations
nouvelles, dont le respect pour le surnaturel commence à s' affai-
blir beaucoup. Quoi qu'en puissent penser ceux qui s'obstinent à re-
gretter le passé, il n'y a pas à se plaindre de ce changement, car
la raison et par conséquent la dignité humaine gagnent tout le ter-
rain que perd la superstition.
Pour avoir de tout temps été consacrée à la chasse, la forêt de
Fontainebleau n'en a pas moins toujoui*s été soumise à des exploi-
tations annuelles. Ces exploitations, à vrai dire, laissaient autrefois
beaucoup à désirer et donnaient lieu à bien des abus, ainsi que le
constate en 16ÔA M. Barillon d'Amoncourt, conseiller du roi en ses
conseils, député par sa majesté pour la réformation générale des
eaux et forêts au département de l'Ile-de-France, de Brie et de
Perche. « Il est d'autant plus nécessaire, dit-il dans son procès-ver-
bal, de pourvoir au rétablissement de cette forêt par un bon règle-
ment de coupes, qu'on la pourrait dire réduite au point de sa der-
nière ruine. » Pour donner une idée de ce triste état, il suffira de
dire que sur près de 17,000 hectares il n'y en avait alors que 6,740
de boisés, dont 5,000 environ en vieille futaie et arbres épars, et
1,740 en taillis de vingt-cinq ans et au-dessus; le reste était cou-
vert de bruyères et de rochers stériles. Les prescriptions du réfor*
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ÉTUDES FORESTIERES. 15S
mateur Barillon d'Amoncourt n'ayant pas été rigoureusement sui-
vies, un nouveau règlement fut présenté en 1716 par le grand-maltre
de La Faluëre, qui constata en même temps la nécessité de repeu-
pler les vides et de remplacer les futaies dépérissantes. Ce n'était
pas une petite affaire, puisqu'il s'agi3sait de plus de la moitié de la
contenance totale; on se mit cependant à Tœuvre, et Ton fit des
plantations de chêne sur une très grande étendue; plus tard, oa
introduisit le pin sylvestre et le pin maritime, qui prospèrent mieux
que le chêne sur les sols secs, et Ton finit peu à peu par repeupler
la forêt tout entière, moins les roches absolument improductives.
Une des plus grandes difficultés qu'on eût à vaincre, c'est Tac-
tioD, particulièrement désastreuse ici, des gelées printanières, qui:
s'exerce sur les jeunes bois dans une zone comprise entre 1 mètre
et 2 mètres 50 cent, au-dessus du sol. Ces gelées, très fréquentes,
font noircir et tomber les jeunes pousses; mais, dès qu'ils ont pu.
élever leur cime au-dessus de la zone fatale, les arbres sont à l'abri
de toute nouvelle atteinte.
Les essences qu'on rencontre aujourd'hui sont le chêne, le hêtre,
le charme, le bouleau, le pin sylvestre, le pin maritime et un grand
nombre d'essences secondaires, telles que l'érable, le tilleul, l'ali*
zier, le merisier, etc. Parmi les arbustes et arbrisseaux, il faut men-
tionner le genévrier, dont le bois odorant sert à fabriquer une foule
de menus objets de bimbeloterie, la bourdaine, qu'on emploie à faire
de la poudre à canon, les genêts aux fleurs jaunes, et surtout les
bruyères, qui affectionnent les terrains sablonneux, poussent dans
les interstices des rochers, et couvrent parfois des étendues consi-
dérables. Toutes ces essences sont mélangées dans des proportions
variables; en général elles végètent bien quand le sol reste tou-
jours couvert, mais elles s'étiolent de bonne heure quand il est plus
ou moins exposé aux rayons du soleil. Lorsqu'ils sont mélangés avec!
des hêtres en proportion suffisante, les chênes peuvent arriver jus-
qu'à l'âge de cinq ou six cents ans encore en pleine vigueur et at-
teindre des dimensions telles que, pour mon compte, je n'en ai pas
vu de plus beaux; quand ils se trouvent à l'état pur au contraire,
ils se mettent à dépérir et meurent en cime dès l'âge de quarante.
ou cinquante ans, comme des hommes vieux avant l'heure, fatigués
du monde, qui n'aspirent qu'à le quitter. Il en a été ainsi de la plu-.
part des plantations de chênes dont je viens de parler, et qui ne
purent jamais être conduites jusqu'à l'état de futaie. On les coupa
dès qu'on vit la végétation languir dans l'espoir que cette opération
leur rendrait la vigueur perdue, et que les rejets obtenus réussi-
raient mieux que les arbres primitifs. U en îai ainsi pendant les
premières années; mais bientôt, le dépérissement atteignant ces.
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15A RETUE DES DEUX MONDES.
réjets eux-mêmes, il fallut les couper à leur tour. On dut recom-
mencer la même opération à des intervalles de plus en plus rap-
prochés, et Ton fut conduit, par la force des choses, à exploiter en
taillis, à l'âge de vingt-cinq ans, des parties qui étaient dans l'origine
destinées à devenir des futaies plemes. Le mal ne se borna pas là;
car le sol, périodiquement découvert par ces coupes, se stérilisa peu
à peu, devint de moins en moins propre à la végétation du chêne ;
des vides se formèrent de plus en plus grands à chaque révolution»
«t la forêt fut sur le point d*étrë ramenée à l'état d'où on l'avait
tirée au prix de grands sacrifices. C'est alors qu'on eut l'idée d'y
introduire du pin et d'en repeupler tous les vides et clairières. Des
semis de cette essence furent faits sur la plus grande échelle par
MM. de Larminat et de Bois-d'Hyver, inspecteurs de la forêt sous le
roi Louis-Philippe. Grâce à eux, elle fut préservée de la ruine qui
la menaçait, et aujourd'hui plus de A,000 hectares de pins, âgés de
quinze à trente ans, sont disséminés sur tous les points, tantôt mé-
langés avec des bois feuillus, tantôt formant des massifs homogènes
qui couvrent de vastes superficies.
Le pin est en effet l'essence qui convient le mieux aux terrains
dénudés qu'il s'agit de remettre en état. Aucune n'est moins exi-
geante; aucune ne pousse avec plus de vigueur ses rameaux tou-
jours verts là où toute autre succomberait par excès de sécheresse
ou défaut de nourriture. Elle a la précieuse faculté d'amender le
sol, et, par la décomposition de ses aiguilles, de lui restituer des
élémens de fertilité qui permettront plus tard la culture d'essences
plus précieuses. Avant qu'on ne songeât à s'en servir pour repeu-
pler les vides, le pin existait déjà dans la forêt, et l'on en attribue
l'introduction à Lemonnier, médecin de la reine, qui sema au pied
du mail Henri IV des graines qu'il avait rapportées de Riga en 178A.
M. de Bois-d'Hyver ne s'est pas borné à semer des pins sylvestres, il
a greffe sur un grand nombre de ceux-ci des pins laricios, qui ont
parfaitement repris et qui donnent déjà aujourd'hui des graines en
abondance. Les pins maritimes n'ont pas répondu à ce qu'on atten-
dait d'eux. Végétant bien sur les bords de la mer, dont ils aiment
les sables humectés par les vagues, ils ne prospèrent pas dans les
forêts de l'intérieur. Pendant quelques années, il est vrai, ils pous-
sent rapiden>ent, et prennent même de l'avance sur leurs congé-
nères; mais vers quarante ans, pris de la nostalgie des rivages, ils
commencent à dépérir; leurs feuilles se mettent à jaunir; des lé-
gions d'insectes se logent dans leur écorce et ne tardent pas à les
achever. Les massifs s'éclaircissent d'année en année jusqu'à ce
qu'il ne reste plus que quelques individus isolés qui dominent le
rocher comme des paJmiers au milieu du désert. On aurait tort d'en
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ÉTUDES FORESTIÈRES. 155
attendre la mort naturelle, et il vaudrait mieux en finir une fois
pour toutes, les couper sans regret, et les remplacer par des pins
sylvestres qui prospèrent jusqu'à cent ans et au-delà.
Dans son ensemble, la forêt présente donc les aspects les plus
variés et des peuplemens d'une bigarrure exceptionnelle. Sur
1,000 hectares environ, répartis dans les cantons de La Tillaie, du
Gros-Fouteau , duBas-Bréau, des Grands-Feuillards et des Monts-
de-Fays, se rencontrent de vieilles futaies de chênes, de hêtres et
de charmes : ce sont les restes des anciens massifs laissés sur pied.
On grand nombre de ces arbres ont cinq ou six siècles et peu-être
plus encore; quoique parfois morts en cime et creusés dans Tinté-
rieur, ils n'en poussent pas moins chaque année de nouveaux bour-
geons qui suffisent à entretenir ce qui leur reste de vie. Autour de
ces vétérans se pressent de nouvelles générations. Quelques-unes
de ces grandes futaies, spécialement réservées pour les prome-
neurs, ont tout à fait l'aspect d'une forêt vierge où la végétation est
Uvrée à elle-même. Les vieux chênes ont les formes les plus variées
et parfois les plus bizarres. Quand ils ont été isolés dans leur jeu-
nesse , ils ont développé dans toutes les directions des branches la-
térales qoi sont elles-mêmes devenues de véritables arbres; ils sont
peu élevés, mais leur cime étalée projette au loin son ombre. Ceux
qui ont crû en massif serré au contraire sont droits et élancés, et
leurs troncs, unis et sans branches jusqu'à une hauteur de 25 ou
30 mètres, ressemblent de loin à des colonnes gigantesques qui
supportent un faîte de verdure.
Après ces futaies viennent 2,000 hectares environ de perchis dé
quarante à quatre-vingts ans de chêne pur, provenant des planta-
tions faites à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-
ci. Disséminés dans toute la forêt, ils offrent en général une végéta-
tion languissante. 1S,000 hectares, c'est-à-dire la masse principale,
sont couverts de massifs de pins et de taillis de chênes, charmes et
bouleaux, âgés de un à quarante ans, tantôt purs, tantôt mélangés
dans diverses proportions. Ils sont souvent entrecoupés de vides,
couverts seulement de bruyères et de genévriers épars. Enfin vien-
nent les rochers, qui se montrent tantôt sous forme de plaltU^reSy
c'est-à-dire de bancs horizontaux dépourvus de toute végétation,
tantôt sous l'aspect de blocs de grès entassés les uns sur les autres
en longues collines parallèles. Des interstices de ces barricades na-
turelles s'échappent des bouleaux à l'écorce argentée, des gené-
vriers au feuillage sombre, ou des pins maritimes à la cime écrasée.
Qui ne s'est promené dans les gorges d'Apremont, où pour la pre-^
naière fois, dit-on, Louis XIV daigna jeter les yeux sur la pauvre
La Vallière? Qui n'a visité les gorges de Franchard, qui rappellent
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156 BETUE DES DEUX MONDES.
i un si haut degré les paysages bibliqueê? Quand le soleil vient
dorer les sables et illuminer la roche aride de ses chauds rayons, ne
se croirait-on pas dans une de ces solitudes de la Palestine qui ont
vu s'accomplir de si étranges mystères?
Tous les peuplemens forestiers de Fontainebleau sont enchevêtrés
les uns dans les autres avec une telle irrégularité, qu'à chaque pas
le paysage prend une physionomie différente. Si vous longez par
exemple les hauteurs de la SoUe, vous avez à votre droite la vieille
futaie du Gros-Fouteau, si grandiose à côté des maigres taillis du
Mont-Ussy; à votre gauche se déroule un vaste amphithéâtre de ro-
ches grisâtres au milieu desquelles s'élèvent des hêtres branchus et
de noirs genévriers; une plaine immense s'étend à vos pieds, dé-
roulant sous vos yeux, aussi loin que la vue peut porter, une mer
de verdure. C'est en automne surtout qu'il faut parcourir cette fo-
rêt, quand déjà de pâles brouillards ont panaché le feuillage de
mille couleurs, quand la rosée de la nuit a mouillé le sable altéré
des chemins, quand la bruyère en fleur répand dans l'air son par-
fum pénétrant. Ce n'est pas cependant un sentiment de plaisir qu'pn
éprouve alors, c'est plutôt celui d'une certaine tristesse, car, mal-
gré la variété de ses aspects, la forêt de Fontainebleau a une phy-
sionomie monotone ; mais cette monotonie a un tel charme qu'on ne
peut s'en arracher,' cette tristesse a une telle douceur qu'on peut la
comparer au souvenir lointain des personnes qu'on a aimées.
Ce sentiment de tristesse que nous fait éprouver l'aspect de la
forêt, il faut l'attribuer, en partie du moins, à l'absence de cours
d'eau, dont on a expliqué plus haut les causes géologiques. Le mur-
mure d'aucun ruisseau ne se fait entendre dans le silence des soli-
tudes, et vers le milieu du jour, quand déjà le lapin a regagné som
terrier et le chevreuil son fourré, il semble que toute vie se soit
éteinte sous ces voûtes inanimées. Le chant d'aucun oiseau ne re-
tentit dans le feuillage muet des grands arbres, aucun insecte ne
fait entendre son bourdonnement monotone, aucun papillon ne vient
d'une aile indécise se poser sur le calice des fleurs absentes. Tout se
tait, tout est calme, rien que la fourmi .travaillant sans relâche à
son palais de sable, ou la vipère endormie, roulée sur elle-même ,
dans l'ornière du chemin. Solitaire sans être sauvage, cette forêt n*a
rien d'abrupt ni de heurté; on n'y trouve pas l'exubérance d'une na-
ture vierge , mais la douce harmonie des ruines sur lesquelles les
siècles ont passé. Quelques-unç s'en plaignent, et bien à tort peut-
être. N*a-t-on pas projeté sous le premier empire, pour lui donner
un peu plus d'animation, d'y creuser un canal et de joindre le Loing
à la Seine par une rivière artificielle qui devait traverser la forêt
d'un bout à l'autre? Un pareil embellissement lui eût enlevé tout son
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ETUDES FORESTIÈRES. 157
caractère. Grâce à Dieu^ on a reculé devant cette profanation, et il
faut espérer qu'on ne reprendra plus ce projet abandonné.
IIL
Spécialement affectée aux plaisirs de nos souverains, dont la chasse
a toujours été une des passions favorites, la forêt de Fontainebleau
a de tout temps été peuplée d'une grande quantité de gibier. Cerfs,
daims, chevreuils, faisans, perdrix et lapins y abondent. Le manque
d'eau en éloigne le sanglier ; quant au loup et au renard, on leur
fait une guerre si acharnée qu'on en a extirpé jusqu'au dernier. Au
premier abord, cette abondance de gibier ne paraît présenter aucun
inconvénient, et, loin de s'en plaindre, le promeneur qui s'aventure
le matin dans les profondeurs des massifs aime à surprendre de
temps à autre un cerf entouré de trois ou quatre biches, broutant
dans les clairières, et à le voir à son approche s'enfoncer dans le
taûUis, suivi de ses compagnes; il ne lui déplaît pas de faire lever
sous ses pas le lapin, que lui cachait une touffe de bruyère, et d'en
suivre la course en zigzag jusqu'au terrier voisin. Cependant, lors-
qu'on y regarde de plus près, et qu'au lieu de s'en tenir au côté pit-
toresque on va au fond des choses, on ne tarde pas à se convaincre
du mal que fait à la forêt cette multitude d'animaux qui vivent à
ses dépens. Essayons d*en donner une idée. Au dire des gardes les
plus habiles, elle ne renfermait, il y a quelques années, pas moins
de deux mille cerfs et biches de tout âge. Ces deux mille animaux
sont obligés d'y chercher leur nourriture, et comme ils n'y trouvent
que fort peu d'herbe, c'est au bois qu'ils s'en prennent, et ils ne s'en
font pas faute (1). Ils ravagent périodiquement les plantations qu'on
n'a pas pris le soin d'entreillager, et broutent les rejets de taillis au
fur et à mesure qu'ils repoussent. On a calculé que, par le fait seul
de ces abroutissemens et du retard qui en résulte dans la végéta-
tion, la production ligneuse annuelle se trouve diminuée de six mille
stères, qui, à 10 fr. l'un, représenteraient une somme de 60,000 fr.
Bncore ce chiffre ne comprend-t-il pas les frais de repeuplement
qu'il faudrait faire pour maintenir les massifs à l'état complet; car,
sous ces atteintes répétées, les souches s'épuisent rapidement, et
dépérissent en laissant des vides au bout de quelques révolutions.
Ce n'est pas seulement aux bois feuillus que s'attaquent Ips cerfs;
ils sont également très nuisibles aux pins, dont ils arrachent, pour
aiguiser leurs dents, l'écorce en longues lanières, ou qu'ils blessent
(1) DuM les forêts oayertes, ces animaux vont au gagnage dans la plaine; ouds alors
il fini payer les dégâu qu'ils occasionnent au cultures.
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158 REVUE DES DEUX MONDES.
en frottant leur tête pour faire tomber leurs bois. Sur des massife
de' plus de cent hectares, il arrive parfois de ne pas rencontrer un
seul pin qui ne soit plus ou moins endommagé.
Voilà pour le gros gibier; mais pour le lapin c'est bien autce
chose encore, car celui-ci, non content de brouter les jeunes pousses,
attaque tous les arbres, quelles que soient leurs dimensions, en
ronge Técorce au collet de la racine, et leur fait une incision annu-
laire qui en occasionne souvent la mort. Dans ces dernières année»,
les lapins avaient commis de tels dégâts, que la destruction absolue
en a été ordonnée dans toutes les forêts de la liste civile. De tout
temps du reste, les dégâts de ces animaux ont fait le désespoir dea
forestiers. En 1604, le réformateur général Barillon d'Amoncourt
avait pris une décision semblable non-seulement pour la forêt de
Fontainebleau, mais pour les forêts particulières voisines sur les-
quelles s'étendait également sa juridiction. «Et parce que les lapins
sont préjudiciables aux forêts, dit-il dans son rapport, et nuisibles
au public, il sera ordonné, s'il plaît à sa majesté, de remettre en
vigueur les anciennes ordonnances, d'interdire au dehors l'établis-
sement de nouvelles garennes et de détruire celles qui existent dans
la forêt. »
Un personnel nombreux, composé d'un grand-veneur, d'un pre-
mier veneur, d'olTiciers de divers grades, de piqueurs et de valets
de chiens, est affecté spécialement au ser\4ce de la vénerie impé-
riale, qui comprend les chasses à tir et les chasses à courre. Les
premières se font dans des parcs spéciaux appelés iin^s; les chasses
à courre seules ont lieu en forêt. La vénerie impériale n'est pas sou-
mise aux prescriptions des lois sur la chasse destinées à prévenir la
destruction du gibier. Un tel abus en effet n'est pas à craindre dans
les domaines de la liste civile, où Ton veille avec le plus grand soin
à la conservation des animaux de chasse; mais, puisque le but de
la loi est ainsi atteint sans que la loi même soit appliquée, on
peut se demander s'il est réellement indispensable, pour avoir du
gibier, d'imposer à la jouissance de la propriété privée les restric-
tions que l'on connaît. Qu'on veuille bien le remarquer, le droit
commun, c'est la liberté pour le propriétaire de faire chez lui ce
que bon lui semble, tant qu'il ne lèse pas autrui. L'exception, c'est
la loi sur la chasse, qui subordonne ce droit à certaines conditions
et le limite à certaines époques. L'exception est-elle suffisamment
motivée? Voilà ce qu'il est peut-être utile d'examiner en quelques
lignes, puisqu'il est question de remanier la loi de 18àâ. Ce n'est
pas, après tout, s'écarter du sujet : c'est montrer un des côtés éco-'
nomiques des questions que soulève l'entretien d'une forêt appro-
priée à la chasse, comme celle de Fontainebleau.
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ÉTUDES FORESTIÈRES, 159
Quel peut être l'objet d'une loi sur la chasse? C'est, on vient de le
dire, la protection du gibier; mais pourquoi cette protection? En
quoi le ^ier mérite-t-il d'attirer sur lui l'attention du législa-
teur et de mettre en mouvement la force publique? On ne peut
voir à une semblable exception que deux motifs, quelque peu plau-
sibles, car la question fiscale du permis de chasse est trop insi-
gnifiante pour entrer en ligne de compte (1). Ces deux motifs sont
l'agrément des chasseurs et l'approvisionnement de nos marchés
en gibier. Quant au premier, on avouera que c'est de la part du
gouvernement prendre un bien grand souci pour un bien petit ré-
sultat, surtout si l'on songe à ce que l'exécution de cette loi pro-
voque d'arrêtés et de circulaires pour ouvrir ou fermer la chasse,
pour la permettre ou la défendre en temps de neige, pour distin-
guer les animaux nuisibles de ceux qui ne le sont pas. C'est tout
un monde de gendarmes, de maires et de gardes champêtres qu'elle
met en mouvement. Que Ton réfléchisse encore aux haines qu'ac-
cumule cette loi, aux amendes qu'elle fait encourir, aux crimes dont
eile est Toccasion ; qu'on remarque aussi combien elle est vexa-
tMre dans ses mesures contre le colportage, en défendant même la
vente du gibier provenant des propriétés closes, et Ton sera bien
en droit de se demander si le plaisir de deux cent mille ou trois cent
mille individus est en réalité une question d'ordre public d'une si
grande importance. Y a-t-il là en effet quelque chose qui mérite
d'être encouragé? Si la chasse a pour beaucoup de personnes, je
dirai presque pour tout le monde, un si grand attrait, ce n'est pas,
comme on Ta prétendu, à cause de l'imprévu qu'elle présente, et
de l'occasion, trop rare, hélas I qu'elle nous donne d* exercer notre
volonté et notre activité : c'est tout simplement parce qu'elle réveille
en nous Tinstinct de la vie sauvage et aventureuse qu'ont menée
nos pères. 11 se produit dans ce cas en ùous quelque chose d'ana*
logue aux phénomènes de réversion en histoire naturelle, où l'on
voit pendant de longues générations les individus issus d'une souche
commune tendre toujours à reprendre les caractères principaux de
leurs ancêtres. Est-il bien utile d'entretenir chez nous des habitudes
de violence qui rappellent l'enfance de l'humanité?
Un intérêt plus sérieux s'attacherait, à en croire quelques per-
sonnes, au maintien de la législation actuelle sur la chasse : c'est,
nous l'avons dit, l'intérêt de l'alimentation publique. Assurément le
(1) Le permis de chas^ ne constitue pas d^ailleurs une restriction réelle du droit
d» cbaase; c'est ^o ioipàt plus on moins bien assis, mais qu'on pourrait à la rigueur
eauenrer. La restriction véritable consiste dans la défense • faite au propriétaire de
chiMcr chex lui à certaines époques et avec les engins qui lui conviennent, et de trans*
porter le gibier qui lui appartient
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160 BEYUE DBS DEUX MONDES.
gibier sert, dans une certsdne mesure, à l'alimentation, moins ce-
pendant qu'on ne le croit, car si Ton pouvait compter ce qu'il nous
mange de blé, d'avoine, de trèfle, de pommes de terre ou de bois,
peut-être serait-on étonné du résultat; mais, en admettant même
qu'il ne coûte pas plus cher qu'il ne vaut, ce qui est pure con-
cession, on se demande en quoi ce genre d'alimentation est plus
digne de la protection de la loi que tout autre. L'élève du bétail
par exemple n'a pas besoin de l'intervention du gouvernement pour
faire face aux exigences de la consommation, et il en sera de même
de la production du gibier le jour où celui-ci se vendra assez cher
pour que certains individus trouvent un intérêt à s'y livrer.
La suppression de la loi ne détruirait pas d'ailleurs le plaisir de
la chasse, car les propriétaires resteraient toujours maîtres d*agir
dans leurs domaines comme ils l'entendraient et de faire poursuivre
comme voleurs ceux qui viendraient y chasser sans leur autorisa-
tion (1). L'état et les communes continueraient à louer leurs forêts
aux conditions qu'il leur plairait d'imposer, de manière à les ga-
rantir contre les dégâts des animaux. Quant aux particuliers, ils
ne seraient plus dans cette singulière position de pouvoir, à une
certaine époque de l'année, détruire jusqu'à la dernière tête le gi-
bier que contiennent leurs bois, et de ne pouvoir à tout autre mo-
ment y tuer même un chevreuil, s'ils en ont envie.
Un autre fait qui prouve l'inutilité des lois sur la chasse, c'est
qu'elles ne nous ont pas délivrés des braconniers, qui tuent vingt
fois plus de gibier que les vrais chasseurs. Dans la forêt de Fontai-
nebleau, comme dans toutes celles de la liste civile, le braconnage
est un délit très commun en même temps que très productif. Les
gardes ont beau être sur pied nuit et jour, ils ne peuvent l'empA-
cher. Ceux qui en font leur métier commencent par étudier avec
soin les mœurs et les habitudes du gibier. Couchés, immobiles, le
long des routes ou au milieu des fourrés, ils restent pendant des
journées entières à observer les passages les plus fréquentés. Une
fois ceux-ci reconnus, ils tendent leurs lacets, qui sont des fils de
laiton formant un nœud coulant. Us les fixent à un jeune arbre dont
ils inclinent la cime vers la terre, et qu'ils assujettissent dans cette
position comme un arc tendu. Un cerf ou un chevreuil vient- il à pas-
ser, il se prend dans le nœud coulant; l'arbre aussitôt, se détendant
comme un ressort, se redresse, enlevant avec lui le pauvre animal
suspendu, qui périt étranglé sans pouvoir se débarrasser de cette
(1) En laissant chacun libre de chasser chez lui, il faudrait faire une exception pour
les oiseaux insectivores, dont la destruction devrait être défendue d'une manière aèso-
lue. n s*agit en effet ici d'une question d'intérdt général qui motire parfaitement Tiii»
tervention de la loi.
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ÉTUDES FORESTIÈRES. 161*
étrmte. Tous les trois ou quatre jours, les braconniers viennent visi-
ter leurs lacets et emporter le gibier qui s'y trouve pris. Les gardes
les connaissent bien, mais le difficile eBt de les prendre sur le fait. 11
en est d'autres qui ne braconnent que par occasion, et qui se bor-
nent, quand ils savent les gardes occupés ailleurs , à venir tirer un
ùtisan ou un chevreuil. Il s'en est même trouvé qui chassaient en
voiture. Circulant dans toute la forêt comme de simples promeneurs,
ils. n'inspiraient aucune défiance; mais dès qu'ils apercevaient une
pièce quelconque, ils l'abattaient d'un coup de fusil , la cachaient
daas leur voiture et continuaient tranquiUement leur promenade.
Quant aux propriétaires riverains, ils considèrent comme de bonne
guerre de semer sur leur terrain du sarrasin pour y attirer les fai-
sans, qui en sont très friands, ou de faire battre les cantons voisms
povr en chasser le gibier qu'ils attendent sur les limites. Il faut aux
gardes plus que de Thabileté poiu* déjouer toutes ces ruses , il leur
faut un grand courage , et plus d'un déjà est tombé victime de son
devoir. On a créé pour les aider un corps spécial de gendarmes à
cheval qui n'ont d'autre fonction que la police et la surveillance de
la forêt, et qui les accompagnent dans leurs patrouilles nocturnes.
Les gardes ont l'ordre de détruire tous les animaux nuisibles
qu'ils rencontrent, et l'on considère comme tels tous ceux qui vi-
vent aux dépens du gibier, en mangent les petits ou dévorent les
ceuis. Les renards, fouines, belettes, putois, taupes, mulots, etc., sont
poursuivis par eux avec acharnement, et une prime leur est allouée
pour chaque tête d'ennemi qu'ils apportent. Pour s'en emparer, ils
tracent des sentiers d'assommoir^ c'est-à-dire de petits sentiers de
30 centimètres de large, qui traversent les massifs dans toutes les
directions. De distance en distance sont placées de petites caisses
en bois masquées par des broussailles, et dont le couvercle, soulevé
par une baguette posée sur une espèce de bascule, est chargé d'une
pierre. Le matin, quand les animaux se mettent en campagne pour
chercher leur nourriture, ils suivent de préférence ces sentiers plu-
tôt que de passer à travers l'herbe humide de rosée. Arrivés à ces
caisses, ils mettent par leur poids la baguette en mouvement et font
tomber le couvercle, qui les écrase. On prend -aussi par ce moyen
une quantité considérable de lapins, car les gardes, ayant le droit
d'en consommer un certain nombre pour leur compte, et tenus d'en
livrer également aux agens, cherchent autant que possible à ména-
ger leur peine, leur poudre et leur plomb. Cependant le procédé le
plus en usage pour le lapin est l'emploi du furet. 11 suffit de l'intro-
duire dans un terrier pour que les habitans éperdus s'enfuient de
tous côtés, et si l'on a pris la précaution de placer des filets à l'ou-
verture, on s'en empare facilement. Quand on veut au contraire pro-
XLT. 11
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162 REYDE DES DEUX MONDES.
céder à la destruction des lapins dans un canton, on suit une autre
marche; on ferme les terriers pendant la nuit, alors qu'ils sont de-
hors, et on fait des battues enceinte par enceinte.
IV.
Quel est, dans la condition particulière où elle se trouve, le traite-
ment applicable à la forêt de Fontainebleau? Gomment concilier les
exigences cynégétiques auxquelles elle répond avec les considéra-
tions économiques et culturales qui règlent l'exploitation des forêts?
Sous ce rapport, le doute n'est pas possible. Le régime de la futaie^
avec une révolution de cent vingt ou cent cinquante ans, peut seul
lui convenir. J'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion d'exposer les rsû-
sons qui font à un propriétaire impérissable comme l'état une obli-
gation d'adopter de longues révolutions, comme étant celles qui
donnent les produits à la fois les plus considérables et les plus pré-
cieux. Toutes choses égales d'ailleurs, une forêt exploitée une seule
fois à l'âge de cent vingt ans fournit plus de matière et une matière
plus utile que si, pendant le même laps de temps, on l'avait exploi-
tée quatre fois à l'âge de trente ans. Il en résulte qu'un propriétaire
qui peut attendre a tout intérêt à préférer la première exploitation.
C'est le cas de la forêt de Fontainebleau, qui, appartenant à l'état,
a été cédée en usufruit à la couronne, qui n'est guère moins im-
muable que lui. A cette première considération s'en joint une autre,
qui fait de l'adoption du régime de la futaie une question d'être ou
de ne pas être pour cette forêt; c'est la nature du sol. Un terrain
aussi peu consistant, qui contient 98 pour 100 de sable pur et laisse
l'eau s'infdtrer jusque dans les couches inférieures ou s'évaporer
aux premiers rayons du soleil, demande, pour ne pas se stériliser
complètement, à être constamment couvert. L'eau est l'agent in-
dispensable de toute végétation , et dans un sol naturellement sec
le traitement appliqué doit avoir pour effet d'y conserver une cer-
taine fraîcheur. La futaie seule remplit ces conditions, puisque
les arbres, constamment maintenus en massif, protègent le sol
contre l'irradiation solaire, et lui restituent, par la décomposition
annuelle de leurs feuilles, les élémens minéralogiques qu'ils y
ont puisés. Avec le taillis au contraire, le sol, découvert tous les
vingt -cinq ou trente ans, se dessèche peu à peu, perd ses élé-
mens fertilisans, et finit par devenir impropre à toute végétation.
Nulle part les résultats produits par ces différens modes de traite-
ment ne sont plus frappans que dans la forêt de Fontainebleau. A
côté de massifs magnifiques, peuplés d'arbres plusieurs fois sécu-
laires, d'une végétation luxuriante, on rencontre souvent des par-
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ÉTUDES FORESTIÈRES. 163
des presque vides, couvertes de bruyères, entrecoupées çà et là de
cépées de chênes rabougris ou de bouleaux isolés que des exploita*
tions successives de taillis ont amenées à cet état. On serait tenté
tout d*abord , en voyant ce sable ridé par le vent , de croire que le
sol est incapable d'entretenir une végétation plus active, et Ton
s'étonne même qu'il ait pu produire les maigres végétaux qui le
couvrent; mais, en y regardant de plus près et en le comparant à
celui de la futaie voisine, on s'aperçoit bientôt que, minéralogique-^
ment parlant, il n'y a pas de différence entre eux, et les analyses
qui ont été faites ont donné en effet, dans la futaie comme dans
le taillis, une proportion de 98 pour 100 de sable contre 2 pour 100
d'argile. On peut donc conclure de là que la vigueur de l'une et
le mauvais état de l'autre ne doivent être attribués qu'à la diffé-
rence des traitemens, et non à une autre cause. Cette conclusion
d'ailleurs est confirmée par des descriptions de la forêt que con-
tiennent d'anciens rapports, et qui constatent que des parties au-
jourd'hui absolimaent désertes étaient autrefois couvertes de magni* •
fiques futaies.
S'il fallait d'autres motifs encore pour faire adopter ce traitement,
on en trouverait dans la destination même de cette forêt. Le gibier,
s'attaquant surtout aux jeunes bois, fait d'autant plus de mal que
ceux-ci sont plus étendus; si par exemple les dégâts se font sentir
jusqu'à l'âge de dix ans dans une forêt exploitée à la révolution de
trente ans, ils porteront sur le tiers de la contenance, tandis qu'ils
ne porteront que sur le quinzième, si la révolution est de cent cin-
quante ans. Enfin, au point de vue pittoresque, la futaie, avec ses
grands arbres qui se balancent au vent, a une bien autre majesté
que les taUlis, dont la hauteur ne dépasse pas 10 mètres, à peine
de quoi ombrager les routes. Dans une forêt si fréquemment visitée,
cette considération a une telle importance que, pour ne pas la dé-
pouiller de sa plus grande beauté, on a dû, sur la demande même
des habitans, s'abstenir de faire aucune coupe dans quelques-uns
des cantons couverts de vieux massifs, afin de les conserver comme
un but habituel de promenades.
On a vu plus haut comment, malgré tant de raisons péremptoires,
on avait été conduit à en exploiter en taillis la plus grande partie.
Aujourd'hui que les f&cheux effets de ce régime ont été constatés,
on en revient à une application plus saine des règles de la sylvicul-
ture, car les opérations qu'on y fait ont pour objet de la ramener tout
entière, ou à peu près, à l'état de futaie pleine. Pour opérer cette
transformation, il a fallu en effectuer l'aménagement, c'est-à-dire
fixer à l'avance la nature et l'importance des coupes à asseoir pen-
dant toute la période transitoire» de telle manière qu'à l'expiration
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loi BEVUE DES DEUX MONDES.
de celle*ci toute l'étendue présente une série de bois d'âges uni-
formément gradués depuis un jusqu'à cent vingt ans. Je n'insisterai
pas sur les détails techniques que comporte une opération aussi com-
pliquée, et je me bornerai à faire remarquer qu'un pareil résultat ne
peut être obtenu qu'à deux conditions : une réduction dans l'impor-
tance des coupes faites précédemment et l'exécution, sur une grande
échelle, de travaux de repeuplement. La réduction des coupes est
une conséquence nécessaire du changement de régime. Pour passer
du taillis à la futaie, c'est-à-dire d'une forêt exploitée normalement
à l'âge de vingt-cinq ans à une forêt qui le sera à cent vingt, il est
évident que pendant les premières années il faut s'imposer une pri-
vation. Plus tard on retrouvera son compte, et au-delà, car lorsque
la forêt aura atteint son âge normal, le cent-vingtième portant sur
des bois âgés de cent vingt ans représentera un revenu plus consi-
dérable que le vingt-cinquième ne portant que sur des bois de vingt-
cinq ans; mais pour le moment il s'agit de reconstituer un capital,
ce qui ne peut se faire sans ime économie sur le revenu. Il n'est
pas douteux qu'une fois en futaie pleine, elle ne puisse produire
100,000 mètres cubes, dont 1/3 au moins sera propre à l'industrie,
et qui vaudront 1,500,000 francs et au-delà.
Ce n'est pas une petite question que de déterminer à l'avance dans
une forêt l'importance, des coupes à faire et les points sur lesquels
il faut les asseoir; mais la difficulté devient bien plus grande encore
quand il s'agit de massifs aussi fréquentés que ceux de Compiègne
et de Fontainebleau, où les moindres exploitations sautent aux yeux,
et prennent presque les proportions d'un événement. Il est singu-
lier de voir avec quelle légèreté les personnes les plus étrangères
à la sylviculture s'expriment sur certaines opérations forestières,
sans même se donner la peine d'examiner si elles ne sont pas l'ap-
plication d'un plan général arrêté à l'avance en vue d'un but spécial.
Avec une superbe assurance, elles tranchent à première vue et sur un
simple coup d'œil des questions que les praticiens les plus habiles ne
peuvent décider sans de longues et patientes études, sans une recon-
naissance détaillée de tous les massifs, sans un inventaire complet de
tous les arbres exploitables. On conçoit que l'abatage d'ime vieille fu-
taie, dont les arbres plusieurs fois centenaires ont prêté leur ombrage
à de nombreuses générations, cause une certaine peine, et qu'en
voyant ces vétérans tomber sous la cognée, le premier mouvement
soit de crier au vandalisme. Cependant peut-il en être autrement 7
Si ces massifs sont arrivés à maturité, il faut bien les abattre, à
moins qu'on ne veuille renoncer à tirer de sa forêt un revenu quel-
conque. Traitez-la alors comme un parc, bornez-vous à y couper
les arbres morts et à les remplacer par d'autres; mais du moment
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ÉTUDES FORESTIERES. 165
qu'il s'agit d'exploitations régulières* il n'y a pas à hésiter. Qu'im-
porte après tout que tel vieux massif disparaisse, si, les coupes se
succédant avec ordre, des peuplemens nouveaux prennent la place
des anciens, et si, grâce au roulement qui s'établit, la forêt se main-
tient toujours dans le même état? Il n'y a dans tout cela aucune
espèce de vandalisme, et, tant qu'on reste dans les limites normales
de la production annuelle, une forêt ne périclite pas. S'étaient-ils
bien rendu compte de ces circonstances ceux qui ont jadis accusé
l'administration du roi Louis- Philippe d'avoir pratiqué des coupes
abuâves dans les forêts de la liste civile? Les avaient-ils parcou-
rues pied à pied? en avaient-ils compté tous les arbres et reconnu
rétendue des repeuplemens artificiels? C'est douteux, car ils ne se
lussent pas faits les organes d'accusations qui ont été reconnues
mal fondées (1).
Mais la fixation des coupes annuelles ne suffit pas pour assurer
la perpétuation d'une forêt, il faut encore que chaque coupe laisse
derrière elle de jeunes peuplemens qui doivent remplacer les massifs
disparus. Quand l'ensemencement ne se fait pas naturellement par
les graines tombées des arbres, il faut avoir recours à des procédés
artificiels, et alors, suivant les circonstances, on se décide soit pour
la plantation, soit pour le semis. Dans le premier cas, on emploie
de jeunes plants âgés de quatre ou cinq ans, élevés en pépinière,
qu'on place dans des trous creusés à un mètre de distance les uns
des autres. Cette opération, qui se fait à l'automne ou au prin-
temps, doit être suivie pendant deux années de binages destinés à
empêcher les plants d'être étouffés par les herbes; tout compte fait,
elle ne revient à guère moins de 500 ou 700 francs par hectare, ce
qui, comme on voit, est assez cher. Autrefois il existait à Com*
piègne et à Fontainebleau, pour les travaux de cette nature, des
entrepreneurs qui les exécutaient à forfait et qui étaient respon-
sables de la réussite. Certains d'avoir dans chaque forêt pour 15 ou
20,000 francs de plantations à faire chaque année, ils s'étaient ou-
tillés en conséquence et avaient dressé des ouvriers spéciaux. Us
employaient d'habitude des femmes et des enfans, qui, outre l'éco-
nomie du salaire, leur offraient l'avantage d'une plus grande dexté-
rité. Pour manier de jeunes plants, pour les placer dans les trous
préparés à l'avance, pour étaler convenablement le chevelu des ra-
(1) On se rappelle qa*une commisuon présidée par M. Troplong a été chargée
en IS50 de faire une enquête sur la gestion de ces forôts pendant le dernier règne.
Cette commission a constaté non-seulement que la possibilité en matière de coupes
n*aTaît pas été outre-passée, mais que des travaux d*amélioration avaient été terminés
pQor une tomme de 4,150,000 francs. Aussi décida-t-elle à Tunanimité qu*il n*y avait
paa lieu de donner suite aux réclamations soulevées contre la gestion de la liste civile.
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166 BEYUE DES DEUX MONDES.
cines, pour les recouvrir de terre, il faut moins de force que d'a-
dresse; à cet égard, qui en doute ? la supériorité des femmes est in-
contestable. Grâce à ce système, on a créé dans ces forêts, sur une
très grande échelle, des plantations qui ont perpétué jusqu'à nos
jours les noms de MM. Pannelier et Marsault, qui les ont exécutées.
Depuis quelques années, on a préféré se passer d'entrepreneur et
mettre ces travaux en régie ; mais jusqu'ici il est douteux que les
résultats obtenus soient beaucoup plus favorables.
Les semis coûtent moins cher que les plantations , mais ils sont
d'une réussite moins certaine, car les graines sont exposées à être
mangées par les oiseaux ou les mulots, ennemis que les entreil-
lagemens les plus serrés ne peuvent éloigner. Les frais de cette
opération, qui comprennent la préparation du terrain, le répandage
et le prix de la graine, s'élevaient jusque dans ces derniers temps
à 300 francs par hectare environ. Une invention récente, celle de
la charrue forestière, due à M. Dubois, inspecteur des forêts à
filois, les a réduits de près des deux tiers. L'instrument auquel il
a donné ce nom, et qu'il a eu l'idée d'appliquer à la culture des fo-
rêts, n'est autre chose que le scarificateur de Roville, légèrement
modifié. Il se compose d'un bâti porté sur trois roues, armé de cinq
socs à versoir, dont deux sont placés en avant et trois en arrière,
et assez solides pour retourner un sol compacte et sillonné de ra-
cines. Un levier qu'on fixe au moyen d'une cheville détermine le
degré d'entrure de ces socs , et deux mancherons placés à l'arrière
servent à guider la charrue et à la soulever quand elle vient à ren-
contrer des obstacles. Attelée de deux chevaux en arbalète, guidés
par un enfant, elle peut passer entre les arbres, et, en évitant les
rochers ou les trop grosses racines, retourner le sol d'une forêt pour
en préparer l'ensemencement. Elle enterre les feuilles, arrache les
herbes et les bruyères, facilite l'action des influences atmosphéri-
ques, et réussit souvent à raviver la végétation de peuplemens af-
fectés déjà, faute d'au: et d'humidité , d'un dépérissement anticipé.
Avec ce procédé, le labour d'un hectare ne revient qu'à 20 francs,
et en évaluant à 5 francs l'hectolitre de glands et à 12 francs l'hec-
tolitre de faines, le prix d'un semis mélangé de chênes et hêtres ne
s'élève pas à plus de 120 francs par hectare. C'est, on le voit, une
économie sensible sur le prix précédent. La charrue forestière sera
d'un emploi très utile à Fontainebleau, où l'on rencontre de nom-
breux perchis de chêne pur, de quarante ans et au-dessus, qui
commencent à dépérir faute d'une humidité suffisante (1). Il sera
(1) Des trayftux de cette natare opérés récemment dans la forêt de Sal]it-<3«rmain
sur une très grande étendae ont donné d'exeellens résultats.
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ÉTUDES FORESTIÈRES. 167
fecîle par ce moyen de créer un sous-étage de hêtres qui, recou-
vrant complètement le sol et y entretenant une fraîcheur salutaire,
auront bientôt rendu sa vigueur au peuplement primitif. Cet instru-
ment servira également à effectuer des semis de pins partout où il
serait impossible de faire venir des essences plus précieuses. Du
reste, les procédés employés pour ceux-ci sont déjà très économi-
ques. Ainsi M. de Bois-d'Hyver se bornait, dans les parties cou-
vertes de bruyères, à faire répandre les graines à la volée, sans au-
cune préparation préalable du terrain; puis, cela fait, il autorisait
les indigens des villages voisins à venir extraire ces bruyères, qu'ils
employaient comme litière poiu- leurs bestiaux. Cette extraction re-
muait le sol comme un labour, et faisait tomber ces graines sur un
terrain dont la préparation n'avait ainsi rien coûté.
A l'époque où Ton a commencé à opérer les semis de pins sur
une grande échelle, afin d'avoir toujours une quantité de graines
suflisante, on a fait construire une sécherie spéciale. On sait que les
semences de pins, comme celles des autres résineux, sont renfermées
dans des cônes écailleux. Au moment de la dissémination, les écailles
s'ouvrent spontanément, et les semences, qui sont munies d'une
aile, sont emportées au loin par les vents. La sécherie a pour objet
de provoquer artificiellement par la chaleur l'ouverture des cônes,
de manière qu'on puisse récolter les graines qui s'en échappent.
C'est un bâtiment en maçonnerie ayant deux étages superposés et
chauffe par un four d'où sortent des tuyaux de calorifère. Les cônes,
recueillis en forêt par des femmes et des enfans, sont étalés à l'étage
supérieur sur des claies, d'où, après avoir laissé échapper une par-
tie de leurs graines, ils sont transportés successivement aux étages
inférieurs; la chaleur devenant de plus en plus forte, ils finissent par
abandonner complètement toutes les graines qu'ils contiennent. Le
chargement se fait toutes les vingt-quatre heures, et les semences
obtenues dans les différens étages sont recueillies séparément, celles
des étages supérieurs valant mieux que les autres. Une sécherie de
cette nature ne coûte pas d'autres frais que la récolte des cônes, car
ce sont ceux-ci qui, une fois vidés, servent au chauffage du four.
Dans la forêt de Fontainebleau, comme dans toutes celles de
Tétat, les coupes sont annuellement vendues siu* pied à des adjudi-
cataires qui les font exploiter pour leur compte. Le produit qu'elle
fournit actuellement, et qu'on peut évaluer à A0,000 mètres cubes
environ , ne consiste guère qu'en bois d'industrie et en bois de
feu. Les chênes y sont peu propres à la charpente, et la marine
Tient rarement y chercher des pièces pour la construction des vais-
seaux. Gela s'explique par ce fait, que, le sol étant naturellement
aride, les couches concentriques annuelles sont très rapprochées
les unes des autres, et forment ce qu'on appelle un bois gras, qui
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168 REYÙE DES DEUX MONDES.
n'a pas la ténacité et l'élasticité de celui qui provient de terrains
plus fertiles. En revanche, ces chênes sont excellens pour la fente :
on en fabrique des lattes, des douves, des merrains, etc., objets
d'un très grand débit et d'une valeur considérable dans les environs
de Paris. Le hêtre et le charme ne se rencontrent encore qu'acci-
dentellement dans les futaies, et il s'en trouve trop peu de grandes
dimensions pour qu'on puisse en tirer pai'ti dans l'industrie. Quand
la forêt tout entière sera en futaie, et que ces essences, mélangées
au chêne, constitueront une partie importante des peuplemens, il
y aura sans doute alors avantage à y installer, comme à Compiègne,
un chantier d'injection d'après le système Boucherie, afin de pou-
voir les utiliser comme traverses de chemins de fer. Jusqu'ici on se
borne à les débiter en chauffage, ainsi qu'on fait également de tous
les brins de taillis (1). Les pins encore trop jeunes pour donner de
la charpente sont recherchés par les boulangers, et les bourrées
par les chaufourniers du pays. Tous les autres bois sont expédiés
sur Paris, qui est le centre de consommation de toute cette ré-
gion, et qui étend jusque dans la Bourgogne son rayon d'approvi-
sionnement. C'est par la Seine, qui contourne la forêt sur quelques
points, que les bois se dirigent vers la capitale, soit par bateaux,
soit en immenses radeaux. La consommation locale est en général
desservie par des bois particuliers, assez nombreux dans le voisi-
nage.
La forêt de Fontainebleau emploie chaque année un nombre con-
sidérable d'ouvriers et de bûcherons, tant pour les travaux d'amé-
lioration et d'entretien que pour l'exploitation des coupes. La plu-
part des bûcherons sont du pays, c'est-à-dire de Fontainebleau
même et des villages voisins, et beaucoup, exerçant ce métier de
père en fils depuis un très grand nombre de générations, y ont ac-
quis une habileté prodigieuse. L'habileté en effet est chose héré-
ditaire, et Ton peut affirmer que celui dont les ancêtres ont pendant
de longues années exercé une certaine profession y est naturelle-
ment plus apte que tout autre dont l'éducation est complètement à
faire. J'ai vu des bûcherons tellement habiles à manier la hache,
tellement sûrs de leur coup d'œil, qu'ils fendaient d'un seul coup
une noisette placée entre leurs doigts de pied. Ils sont payés à la
tâche, et peuvent gagner de 2 francs 50 cent, à 3 francs par jour;
ils ont en outre les copeaux et les bouts de bûches qui n'ont pas les
dimensions requises pour le commerce. Il leur arrive quelquefois
de s'entendre entre eux pour faire la loi aux marchands de bois et
leur imposer des conditions plus onéreuses, mais le cas est rare; la
(1) On distingue les bois de feu suivant leurs dimensions et qualités en bois de
corde ou grands bois, charbonnette, bois câlin, bois brigot, cotrets, bois de rebut et
bourrées.
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ETUDES FORESTIERES. 169
quantité de travail disponible étant toujours à peu près la même, le
nombre d'ouvriers qu'on peut occuper ne varie pas sensiblement,
et au besoin les adjudicataires font venir des Belges ou des Bour-
guignons. Ces hommes passent une grande partie de Tannée dans
la forêt, ne la quittant que le dimanche pour aller renouveler leurs
provisions; ils couchent dans des baraques en bois recouvertes de
terre , et le plus souvent ont avec eux leur femme et leurs enfans
qui les aident dans la mesure de leurs forces. Pendant l'été, quand
le travail chôme en forêt, ils cultivent le lopin de terre qu'ils possè-
dent, ou louent leurs services comme journaliers. Avec de l'ordre et
de l'économie, ils arrivent presque tous à une petite aisance qui les
met à l'abri du besoin ; ils ne sont pas d'ailleurs, par la nature de
leurs occupations, exposés à des crises semblables à celle qui sévit
si malheureusement sur nos ouvriers cotonniers. Tant qu'ils sont
bien portans, ils n'ont pas de chômage à craindre, et quand vient
la maladie, ils trouvent, s'ils ont été prévoyans, la société de secours
mutuels qui pourvoit à leurs besoins.
Les ouvriers bûcherons ne sont pas les seuls qui vivent de la
forêt; il y a encore les fondeurs, qui débitent le bois en lattes et en
merrain, les voituriers, qui le transportent de la coupe au port
d'embarquement sur la Seine, les flotteurs et les bateliers, qui
l'amènent par eau jusqu'à Paris, les menuisiers et les charpen-
tiers, qui le travaUlent de mille manières, tous ceux enfin qui
contribuent d'une façon quelconque à le mettre à la portée du con-
sommateur. Les &0,000 mètres cubes que produit aujourd'hui la
forêt, qui sur pied se vendent peut-être 400,000 francs, représentent
au moins 1 million sur le marché parisien. C'est donc une somme
de 600,000 francs qui reste entre les mains de tout ce monde de
marchands et d'ouvriers. La conversion en futaie de la forêt de Fon-
tainebleau, en doublant la production en matière, fera donc plus
que doubler ou tripler le revenu du propriétaire ; elle augmentera
dans la même proportion les bénéfices et les salaires de toute cette
population laborieuse et accroîtra son bien-être.
Pour avoir du reste une idée de ce que peuvent faire l'intelligence
et le travail, il suffit de parcourir le village de Thomery, dont le ter-
ritoire est resserré entre la Seine et la forêt. Peuplé autrefois de
bûcherons, comme tous les autres, il est devenu peu à peu l'un des
plus prospères et des plus coquets qui se puissent voir. Les mai-
sons, entourées de jardins qui s'étagent dans ses rues en pente et
qui viennent déboucher sur les bords de la Seine,, paraissent, tant
dles sont d'un élégant aspect, plutôt des maisons de campagne que
des habitations de simples cultivateurs. C'est la culture des fruits qui
a fait leur richesse; mais il faut voir à quel degré de perfectionne-
ment ils l'ont portée ! Ils ne se contentent pas de couvrir d'espaliers
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170 REVUE DES DEUX MONDES.
les murs blanchis à la chaux de leurs maisons et de leurs jardins,
ils en construisent au milieu des champs. Hauts de 3 mètres, dis-
tans de 10 ou 12, ces murs sillonnent la colline qui domine la Seine,
présentant aux brûlans rayons du soleil leurs arbres étalés en éven-
tail, taillés, échenillés, cultivés avec soin, abritéa contre les gelées
printanières et choisis parmi les meilleures espèces. Ce sont eux
qui donnent ces beaux fruits que tout le monde connaît et qui ont
fait à Fontainebleau la réputation que méritait Thomery. A défaut
de célébrité, les habitans ont Taisance, et je doute qu'ils consentent
à changer leur lot. Quand on voit de pareils résultats, combien ne
déplore-t-on pas l'ignorance et Tincurie de nos paysans, qui De
savent pas ce que c'est que tailler un arbre, et s'en rapportent à la
Providence pour faire pousser ceux qu'il lui plaira? L'on s'étonne,
devant les immenses marchés que présentent la Russie et l'Angle-
terre, que la France ne soit pas tout entière transformée en verger.
Il y a là pour elle une source incalculable de richesses, car nul pays
au monde n'est plus propre à ce genre de culture.
Enfin ce n'est pas seulement par les produits qu'elle fournit et le
travail qu'elle procure que s'explique l'intérêt général qui s'attache
à la forêt de Fontainebleau. On sait qu'elle attire chaque année
quantité d'artistes et de visiteurs. Il n'y a pas de forêt au mon'de
qui soit plus parcourue, plus dessinée que celle-ci; il n'y en a. pas
qui ait inspiré plus de paysagistes. Elle doit ce privilège à l'in-
croyable variété de sites qu'on y rencontre, elle peut fournir des
modèles de tout genre : études d'arbres, rochers, mares, déserts,
paysages orientaux, couchers ou levers de soleil, effets de neige,
on y trouve tout ce qu'on veut. C'est à elle que bien des artistes
justement populaires vont demander des inspirations. Rousseau lui
prend ses vieux chênes, Diaz ses dessous de bois, Decamps ses
paysages historiques. Il y a tels arbres de la forêt qui ont été des-
sinés par tous nos peintres, tels rochers qu'en cherchant bien on.
retrouverait dans nombre de tableaux. Chaque année, les villages
voisins sont envahis par des légions d'artistes. C'est une vraie bonne
fortune pour l'école française que de posséder près de Paris un
champ d'étude aussi vaste et aussi varié que la forêt de Fontaine-
bleau.
On voit quel intérêt complexé s'attache à une grande forêt; -vn
voit aussi quelles salutaires influences en émanent. Dans le cadre
d'une simple étude forestière, ce n'est pas seulement l'action de
l'homme sur la nature que nous avons pu observer, c'est l'action de
la nature sur l'homme sous une de ses formes les plus saisissantes
et s'exerçant dans l'ordi-e matériel comme dans l'ordre moral.
J. Clayé
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L'ADMINISTRATION LOCALE
m
FRANCE ET EN ANGLETERRE
V.
CENTRALISATION ET GOUYERNBMENT DE L'OPINION.
I.
Une nation ne peut être libre, au dire de certains publicistes,
que par l'entremise et dans la personne de localités indépendantes
ou de classes privilé^ées. — Nous croyons, nous, qu'elle peut être
libre directement et en son propre nom. Nous avons essayé de mon-
trer (1) que parmi nous le droit national trouve sa garantie comme
^n origine dans cette force toute morale qui s'appelle opinion^ que
ce droit n'a pas besoin, pour vivre ou pour naître, d'une garantie
faite et montée comme une arme, de quelque chose comme les places
de iûreii à l'usage du xvi* siècle, ou comme le chômage dont dis-
posaient les castes. On voudrait achever cette preuve en l'appuyant
sur quelque histoire, sur la nôtre principalement, ce qui n'est pas
le côté le plus difficile de cette étude.
En effet, cette puissance de l'opinion, puissance naturelle et ré*
guliëre, qui a charge du progrès humain, qui a ses racines au plus
profond de nous-mêmes, dans une certaine communion de l'homme
(1) Voyex la Revue du 15 mars, 15 août et 1*' décembre 1862, et du !•' février 1863.
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172 REVUE DES DEUX MONDES.
avec la vérité, est en outre un organe particulier au pays et aux
temps où nous vivons. S'il y a au monde un domaine qui lui soit
départi, où elle ait toute Son action et toutes ses prises, c'est la
France. Ajoutons que s'il y a une œuvre, un fruit naturel de l'opi-
nion en France, c'est la liberté.
Où prenez-vous, nous dira-t-on, que la France ait ce privilège
inoui de se gouverner par l'opinion, c'est-à-dire d'ignorer ou de
borner l'empire de la force, l'empire du hasard, et de vivre d'esprit
en quelque sorte? Je prends ceci où je le trouve, c*est-àr-dire dans
le plus grand trait de notre histoire et de notre naturel, dans ces
facultés de l'esprit que nous eûmes toujours prédominantes, accu-
sées entre toutes, au point même d'exercer au dehors cette magis-
trature déplorée par M. de Maistre. Quand un peuple a certains dons
assez riches pour l'expansion et le débordement, il y parait d'abord
chez lui, à «son propre fait. De là parmi nous deux grandes choses,
— sociabilité, prépondérance d'une capitale, — qui tiennent d'une
manière directe à notre tempérament d'esprit. ,
Il n'est rien comme la sève des intelligences pour déterminer le
contact, la rencontre des personnes. Que faire d'idées vives et abon-
dantes, si ce n'est de les échanger? Or cet effet d'esprit dont le
nom est sociabilité devient cause à son tour, la cause qui attire les
hommes, qui les groupe dans certains rendez^vous^ et finalement
qui forme une capitale. Comme c'est là qu'aboutissent les intelli-
gences, c'est là aussi qu'elles ont leur centre d'action, leur foyer de
propagande, élaborant et mûrissant les idées de toute sorte, les idées
politiques surtout : c'est de là qu'on voit partir ces grands courans
de l'opinion, ces grandes projections de l'intelligence, qui maîtrisent
tout, qui contiennent l'avenir, qui préparent les faits dans les âmes
et les événemens par la culture assidue des causes morales.
Que la France soit le pays des idées, il y en a certaines traces
notables qui ne sont pas d'hier. Un savant écrivain a raconté cette
renaissance intellectuelle qui, dès le xi* siècle, éclata en France et
charma l'Europe. Tel autre esprit, du point de vue de l'Espagne,
arrive aux mêmes aperçus que M. Littré, et, contrairement à l'opi-
nion commune, reconnaît la France dans les drames, dans les chants
qui retentissent au-delà des Pyrénées, par exemple dans le Ro-
mancero du Cid. L'idée française n'est précoce que parce qu'elle
est puissante, et cette puissance est celle de son propre fonds. « Où
donc est écrite votre loi salique? disait un étranger narquois à Jé-
rôme Bignon. — Es cœurs des Français, » répondit Bignon. On sait
que la coutume de Paris régna longtemps, je crois même qu'elle
passa les mers (c'était le droit commun des colonies), avant d'être
rédigée.
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l'administration en FBANGB et en ANGLETERRE. 17S
De même qu'on voit en ce pays des lois obéies qui ne sont pas
lois écrites, on y voit des personnes et des classes exercer une grande
action sur la marche du gouvernement sans être des pouvoirs pu-
blics. Au xviu* siècle» la noblesse n'était plus un ordre dans l'état»
un ordre du moins convoqué et écouté ; toutefois son influence fut
considérable comme élément de l'opinion, comme patronage des
idées nouvelles, et de l'inquiétude, de la curiosité d'esprit qui abou-
tirent à 89. — Nous tenons là un cas étrange entre tous, et qui vaut
la peine qu'on s'y arrête.
Jamais la noblesse n'avait fait parmi nous le même personnage
qu'en Angleterre, où elle s'appuyait sur le peuple et stipulait pour
lui. Ce n'est pas elle qui revendiqua, c'est Golbert qui institua
parmi nous une protection du laboureur et de ses instrumens de
travail analogue à ce qu'on trouve dans la grande charte. Gomme
pouvoir public, elle ne pourvut, elle ne veilla qu'à ses intérêts de
caste, à ses prérogatives et à ses profits. On sait que ce pouvoir pa-
rut pour la dernière fois aux états-généraux de 161A, et ce fut pour
répudier par la voix de son président certaine comparaison des
deux ordres à deux frères qui avait échappé à l'orateur du tiers-
état. M"** de Motteville a rapporté les propres termes de cette ob-
jurgation, et l'on ne saurait en imaginer de plus hautains, de plus
absolus en doctrine et en orgueil... Or à un siècle de là environ flo-
rissait le marquis de Mirabeau, Fami des hommes^ et tant d'autres,
pleins du même langage, qui dirent leur dernier mot, qui abdiquè-
rent, comme on sait, à la nuit du h août.
Cela est merveilleux. Qui pourrait dire par où passent les âmes
pour virer de la sorte? D'où descendent-elles sur les esprits, ces
langues de feu qui vont brûler l'erreur jusque dans son gîte immé-
morial, l'erreur même des intérêts? D'où vient qu'à certains mo-
mens les fils ne continuent pas leurs pères? La tradition, qui est
une loi tout aussi certaine que le progrès, comment s'interrompt-
elle? Pourquoi y a-t-il dans tel cas l'attraction et dans tel autre la
répulsion des exemples?
On peut soupçonner deux choses dans le cas particulier qui nous
arrête : l'action de la vérité sur les intelligences, et la sécurité par-
faite dont jouissaient les abus. Ils ne croyaient pas s'ébranler en
s'avouant, en s'accusant; si ancienne était leur possession, et si
indestructible d'apparence! Ils cédaient naïvement à l'attrait d'une
vérité qui leur semblait sans péril. Sans insister sur cette considé-
ration un peu superficielle peut-être, sans chercher des .raisons plus
profondes qui feraient digression, supposé qu'on les trouvât, je
veux seulement remarquer ici l'aptitude particulière des esprits
firançais à bondir par-delà les grossièretés visibles et officielles, &
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I7i RBYUE DBS DEUX MONDES.
subir ou à constituer des pouvoirs d'opinion. Cette qualité est par-
tout; mais elle éclate dans le rôle de la noblesse française au der-
nier siècle, dans ce personnage qui, sans être public, fut tout-
puissant. N'estH^ pas le fait d'un peuple tout intellectuel, vivant
d'esprit, étrangement sensible aux idées, et qui doit appliquer cette
force partout, jusque dans la manière d'acquérir et de défendre le
droit politique?
Ainsi la France est faite de telle façon qu'elle comporte l'opinion
comme puissance dominante, l'opinion ayant prise partout sur une
race à base intellectuelle. La liberté politique en France ne sau-
rait tenir, à telle caste, à tel privilège, à telle force particulière et
physique pour ainsi dire, mais à l'opinion, à une force générale
et morale. Ou la liberté a cette base parmi nous, ou elle n'en a au-
cune. Chez un peuple d'esprit, la liberté est un progrès intellec-
tuel, l'acquisition d'une idée entre autres, et la victoire de cette
idée, sa consécration par les lois, sera une victoire d'opinion. Re-
marquez bien l'incomparable puissance de cette idée. Si l'on né-
glige les accidens et les apparences, on s'aperçoit qu'elle est la
seule où le peuple et les grands se soient entendus. En 89, les
cahiers de tous les ordres concluaient au gouvernement représen-
tatif, et le peuple, avec ses intérêts, avec ses appétits, n'a jamais
dérogé à cette passion des intelligences. Les masses peuvent trou-
ver leur compte au pouvoir absolu, c'était du moins le sentiment
de la plèbe romaine; il n'est pas clair qu'elles le trouvent au gou-
vernement du pays par lui-même, s'il y a un pays légal à certaines
conditions étroites de propriété. Quoi qu'il en soit, jamais en France
elles ne prirent parti pour le pouvoir absolu; toujours elles ont
prêté leur force aux grands coups qui le détruisaient.
Quand tels sont les origines, les précédons et les œuvres de l'opi-
nion en tout pays et principalement en France, on peut bien croire
que cette puissance n'est pas près d'abdiquer ou de déchoir aujour-
d'hui. Le fait est qu'elle a grandi : son règne a profité de tous les
accès que lui offrent la culture et l'ouverture supérieure des es-
prits, ce qu'on pourrait appeler le spiritualisme croissant des so-
ciétés modernes. U n'y a que l'opinion désormais pour gouverner
le monde. Gomme elle a su l'améliorer, il lui appartient de le main-
tenir en l'état où elle l'a mis, par où elle est la garantie suffisante,
en tout cas la garantie unique des droits qu'elle a créés, droits des
hommes, droits des peuples. II ne faut pas s'y tromper, l'opinion
fait toute la liberté des peuples libres, là même où vous croyez
apercevoir pour leur défense des forces disséminées, des organes
spéciaux. C'est l'illusion que vous fait la Grande-Bretagne; mais en
y regardant mieux, vous ne verrez là d'autre fonds que l'opinion
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l'administration en frange et en ANGLETERRE. 175
pour supporter ce majestueux ensemble de droits privés, locaux et
publics. Tel est le véritable rempart des citoyens et du parlement,
des libertés individuelles et de la liberté politique. S'il plaisait par
hasard à la reine d'Angleterre de licencier le parlement et de gou-
verner conmae Catherine la Grande, elle échouerait, je suppose;
mais il faut voir comment, ou plutôt devant quel obstacle : il faut
se rappeler que la reine d'Angleterre dispose absolument de la force
armée, tout comme un tsar, et que le parlement est sans action sur
cette force. Vous me direz qu'il j a dans ce pays des communes,
des localités souveraines 1 Peut-être; en tout cas, ces communes
n'ont ni murailles ni garnisons. Vous songez sans doute aux comtés
où se trouvent une police, une milice aux ordres des juges de paix
et des lords-lieutenans; mais la couronne peut révoquer ces magis-
trats et en chercher d'autres qui soient à sa dévotion.
Il ne se rencontre donc nulle part une force régulière, un organe
attitré pour avoir raison d'une fantaisie despotique, comme celle
que nous avons supposée. Bien entendu que cette fantaisie périrait
misérablement. Les chefs de l'armée n'obéiraient pas; l'aristocratie,
dépossédée de ses fonctions locales, les garderait; en tout cas, ces
fonctions ne trouveraient pas de preneurs. Finalement la souveraine
perdrait la couronne, convaincue d'avoir perdu la tête; mais dans
toute cette aventure je vous défie bien de voir autre chose que la
puissance de l'opinion. Le fait est que ce pays, d'une liberté fameuse,
ne s'est pas réservé de force expresse, de garde ni de citadelle pour
défendre ses droits : il n'a pas dispersé la souveraineté , toutes les
forces de l'état sont à leur place, c'est-à-dire dans une seule main ;
mais l'opinion est à son poste, le sentiment du droit national est
partout comme le sol, comme l'atmosphère, une condition de\ie.
C'est là-dessus qu'il faudrait passer pour atteindre les droits du
pays, et cet obstacle est invincible.
Ainsi les forces particulières qui composaient l'ancienne société
ou plutôt qui gardaient les privilèges d'autrefois ont péri partout;
elles ont péri en France plus expressément, plus visiblement que
partout aUleurs : voilà toute la diflFérence; les débris même en ont
disparu parmi nous. A la place de ces forces et pour l'œuvre qu'elles
faisaient a paru l'opinion publique, remplaçant l'esprit de corps au
même titre que le droit commun remplaçait le privilège, et que les
services publics succédaient aux castes. Un seul droit, un seul peu-
ple, un seul état sous le gouvernement de la nation souveraine,
voaà où nous en sommes. Et tout cela doit durer par la force des
idées qui l'ont créé, ou rien ne le fera durer.
De nos jours, quand l'opinion ne suffit pas à défendre un droit,
rien n'y suffit. Cette force vous paraît-elle insuffisante? Vous plai-
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176 RBYUE DES DEUX MONDES.
rait-il de retourner de quelques siècles en arrière, aux places de
sûretéy aux chambres mi-pariies, aux apanages et aux gouveme-
mens de province? Alors prenez votre parti de refaire tout Tancien
régime, dont vous ne pouvez restaurer les forces sans les abus; bri-
sez l'unité des lois françaises; abdiquez le droit commun; ressus-
citez les. forces qui divisaient Tancienne France. Gela fait, il ne vous
manquera plus que les droits individuels et le droit national, pour le
salut desquels vous faites cela : quand vous aurez les garanties, les
choses à garantir vous auront quitté par cela même , car vous ne
songez pas sûrement à une telle contradiction que de retenir l'éga-
lité devant la loi, et de ranimer en même temps les forces qui
n'existaient qu'à la condition du privilège, de l'inégalité.
Il (aut opter entre les forces d'autrefois et les biens d'aujourd'hui.
A ce propos, je vous prie instamment de remarquer que ces forces
d'autrefois étaient médiocres, qu'elles ont découvert et trahi tous
les droits qui s'y appuyaient, ecclésiastiques, nobiliaires ou parle-
mentaires : nulle histoire n'est plus authentique. L'église elle-même
y a son rôle de victime : Louis XIV la viola dans ses biens quand
il lui plut de s'attribuer les revenus des abbayes, prieurés, évêchés,
qui se trouvaient vacans, et qu'il ne tenait qu'à lui de laisser vaquer;
c'était ce qu'on appelait le droit de régale. Il y eut même à ce sujet
tel évêque poursuivi, exilé, condamné à la peine capitale par le par-
lement de Toulouse (1). Les protestans ne purent tenir derrière les
murailles de La Rochelle et de Montauban, qui leur appartenaient,
ni la fronde à Bordeaux, où elle s'était réfugiée dans la personne
d'une héroïne.
A propos de murailles, il y eut un temps, qui durait encore au
commencement du xvii" siècle, où la France était couverte de forte-
resses féodales et municipales. Noblesse et communes avaient leurs
remparts, leurs garnisons, et se gardaient militairement, ainsi qu'il
appartient à des personnages qui se piquent de souveraineté; mais
Richelieu en eut bientôt fait des rdnes. Il leur déclara tout d'abord
une guerre d'édits, de voies de fait, et même d'opinion. Guerre aux
c/iâteauxl c'est à peu près ce que criait « la déclaration du 31 juillet
1626 pour le rasement des villes, châteaux et forteresses non situés
sur la frontière. » Voilà qui est étrange, et le premier mouvement est
de n'y rien comprendre ou même de n'y pas croh'e. Ne serait-ce
pas là une de ces vaines ordonnances, comme il n'en manque pas
sous l'ancien régime, où le roi n'était obéi que quand il le voulait et
le témoignait absolument, ce qui ne lui arrivait pas toujours, — et
qui restaient lettre morte devant l'inertie des parlemens, du clergé,
(i). Voyez les mémoires de Tintendant Foucault.
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L'AdiniflSTRATION EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 177
des gouverneurs de province 7 11 y en a un exemple frappant à cette
époque même, le code Michaud, avec ses règles démocratiques sur
l'avancement militaire, tombé en désuétude dès sa naissance. Ici
pourtant le cas est tout autre. La chose dite est chose faite, et
même avec acclamation : les coups suivent la menace et pleuvent
de toutes mains. Quand Richelieu envoya l'intendant Machault dans
le Languedoc exécuter ses édits et raser les donjons, celui-ci trouva
des auxiliaires partout. «Chacun courut à sa haine, dit un de nos
historiens, les campagnes aux châteaux, les villes aux citadelles. »
Peu après, la noblesse vit tomber sous le coup des mesures ou
sous la concurrence des créatures royales ses deux privilèges con-
stitutifs, celui de commander les armées et celui de ne pas payer
l'impôt. Sa dernière réclamation se fit entendre aux états-généraux
de lOli : une plainte amère contre la création des offices, parce que
c'était vendre la puissance publique, laquelle appartenait de droit à
la noblesse, et parce que certains offices conféraient l'ennoblisse-
ment. On n'en vit pas moins, pendant toute cette époque, un avè-
nement d'hommes nouveaux, une ascension du tiers-état qui ne le
cède guère à ce que nous avons vu de nos jours. La seule nuance à
noter, c'est que l'ennoblissement était toujours la condition, quel-
quefois préalable, plus souvent ultérieure de ce progrès. L'état fai-
sait alors moins de façon avec les privilèges authentiques et sécu-
laires de la noblesse qu'il n'en fait aujourd'hui avec les privilèges
de telle compagnie de notaires ou d'agens de change qui est d'hier,
qui aurait {)esoin d'être accrue dans son personnel pour les néces-
sités du public, mais à laquelle il n'a garde de toucher. Quant à l'im-
munité fiscale, on sait que les vingtièmesy vers la fin du xvii^ siècle,
iurent imposés à tous, nobles ou roturiers.
Ainsi procédûent les derniers Bourbons, niveleurs s'il en fut,
fondateurs de droit commun et d'égalité, précurseurs de 89; il ne
leur restait plus qu'à tomber.
Dans cette grande destruction de l'ancienne société, où ils s'em-
ployèrent avec tant de zèle, un seul pouvoir nous apparaît, se con-
servant mieux que les autres : c'est le parlement, soit par la néces-
sité de sa fonction, soit que l'on vit dans la magistrature une dernière
image de ces états-généraux qui n'étaient plus convoqués, soit plutôt
parce que cette caste, la dernière en date, était au xv!!!"" siècle en
voie de formation et dans sa force ascendante. Ceci mérite en effet
quelque considération. Au xvii® siècle encore, un fils de marchand
pouvait acheter une charge au parlement, comme fit le père de Fou-
quet; mais cent ans plus tard le parlement ne se recrutait que
parmi les parlementaires. Il avait la sève de tout ce qui grandit :
la croyance en soi-même, l'ardeur aux conflits, la fermeté des res^
! XLT. 12
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178, REVUE DES DEUX MONDES.
sentimens, avec cela une probité pécuniaire qu'on n'a jamais con-
testée, une certaine austérité de mœurs, et les plus beaux restes de
christianisme, celui de Port-Royal. La lutte où il vivait, contesté
et contredit de tous côtés, par la cour, par l'église, par la noblesse,
maintenait le parlement à cette hauteur, en cette vitalité. Peut-être
faut-il dire d'une manière générale que, parmi nous, ce qui s'élève
vaut mieux que ce qui est élevé. Paysans et bourgeois, chacun dans
son effort pour monter à l'échelon supérieur, déploient de rares
qualités; mais, une fois guindés et classés au plus haut, cet effort
s'arrête, et rien ne ressemble parmi nous à ce sentiment de la chose
publique, à ce patronage lofcal, à ces œuvres de philanthropie et de
charité qui distinguent l'aristocratie anglaise. Si ce soupçon était
fondé, ce serait la marque d'une infériorité morale, très visible à ce
signe d'une ambition qui se- repose dans les familles dès qu'elle n'a
plus pour objet quelque avancement direct et personnel.
A. l'exception près du parlement, — et encore qui lutta plutôt
qu'il ne triompha, pour ses prérogatives plutôt que pour le bien
public, avec plus d'entêtement que de lumières, ainsi qu'il le fit
bien voir à Turgot; — sauf cette exception, dis-je, les anciennes
forces étaient venues à rien aux approches de 89, ou plutôt depuis
Louis XIV et Richelieu. Au regard du monarque, elles avaient le
droit pour elles, un droit fondé sur des titres qui valaient bien ceux
de la royauté, et que néanmoins elles furent impuissantes à dé-
fendre. Après un long déclin, elles s'écroulèrent tout à coup, et
la société moderne perdit là peu de chose. Elle a mieux*aujourd'hui
pour défendre les bases où elle ^'est assise, elle a cette force que
nous avons vue à l'œuvre, détruisant tout en fait d'abus, créant
tout en fait de droit : l'opinion.
11 faut songer aux objections, à celle-ci d'abord : « cette force est
dangereuse; justement parce qu'elle est sans limites prévues et sans
armes consacrées par la loi, elle peut éclater en violences, en ré-
volutions! » Je conviens que cette appréhension n'est pas absolu-
ment sans cause. Que voulez-vous? On n'a pas encore imaginé de
tribunaux pour les démêlés qui s'élèvent soit entre les peuples, soit
entre peuples et rois. Ces grandes disputes ont une dernière raison
qui ne sera jamais de l'ordre juridique. L'humanité n'est pas par-
faite, ou du moins ne se perfectionne pas d'un coup. II n'est pas
clair que nous ayons trouvé la fin de tout mal politique en plaçant
le pouvoir sur ses véritables bases et sous la garde de l'opinion. Il
aura de la peine à s'y asseoir, à s'y tenir. Rien ne se dispute comme
le pouvoir, d'où dépend une infinité de choses brillantes ou profi-
tables. Il y aura là une phase d'épreuve, un labeur de transition et
d'installation où abondera la pierre d'achoppement. Notez cepen-
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i ADMINISTRATION EN FRANOS ET EN ANGLETERRE. 179
dant qae, si Topinion a des voix légales et sonores comme la tri-
bune, comme la presse, elle fera moins de révolutions avec ce bruit
et cet édat qui la révèlent que si elle est réduite à se laisser en-
trevoir et deviner comme au siècle dernier.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs, en nous apitoyant sur nous-
mêmes et sur les révolutions qui nous visitent aujourd'hui, que
rancien régime avait ses guerres civiles. Cela durait encore au mi-
lieu du xvn* siècle, que dis-je? à la fin même du grand siècle,
dans les Gévennes, où Yillars ne fut pas de trop pour terminer dix-
neuf ans de guerre civile. On peut discuter sur la valeur respective
des deux fléaux; un esprit impartial les tiendrait peut-être pour
équivalens, ce qui est reconnaître la supériorité de la société mo-
derne, dès que, sur un fond meilleur, celui du droit commun et du
droit national, elle n'offre pas de pires accidens que la société d'au-
trefois.
Vous n'êtes pas convaincu, vous songez peut-être à ce qui s'est
passé en 18i8, après trente-trois ans d'un régime qui avait toutes
les apparences de vie et d'acclimatation, alors que la période d'é-
preuve dont nous parlions tout à l'heure semblait heureusement
franchie. Peine perdue, direz-vous : cet appareil pai*lementaire qui
semblait défier et désintéresser les révolutions s'écroula en un jour
sous les coups d'une révolution. . . La vérité est qu'il périt par hasard,
et le hasard ne se prévoit pas, ne se calcule pas, il fait irruption
partout. Il ne faut pas dire pour cela que ce régime commence et
continue par les révolutions, qu'il en est vicié dans son essence,
harcelé dans sa marche comme à ses débuts : il faut voir seulement
qu'il y a des choses fortuites dans l'histoire. La chute dont nous
parlons en est un insigne exemple. Ce n'est pas que le gouverne-
ment tombé fût sans reproche. 11 avait une manière à lui d'entendre
la politique extérieure. Cependant on ne peut pas dire qu'il prit le
chemin de l'abtme où il s'est perdu : il avait sa grandeur, vivant
comme il faisait avec le pays, à l'épreuve et au feu de toutes les
attaques, sans pour cela le dégrader ni le violenter d'arbitraire,
admettant d'ailleurs et portant toujours en lui de quoi se redres-
ser un jour à la voix du pays. Je ne vais pas énumérer et détailler
tout le hasard qui s'est accumulé à cette prodigieuse époque : je
veux seulement dire que le hasard a ses droits, qui sont ceux de la
liberté humaine. Il peut bien y avoir du hasard dans les événemens,
puisqu'il y a de la &ntaisie en nous, et, remarquons-le bien, une
fantaisie qui doit être efficace jusqu'à un certain point : il y va de
la dignité humaine; l'homme ne serait plus un être moral , sujet à
mérite et démérite, s'il n'était donné qu'à sa sagesse de fructifier,
s'il était puni de sa dérsûson et de ses caprices pai* une impuissance
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180* REVUE DES DEUX MONDES.
immédiate. « Il n'y aurait plus alors de sa part que prudence ou
folie, » comme dit très bien M. de Maistre.
Je ne nie pas pour cela la philosophie de l'histoire, un si beau
thème! ni la Providence, c'est-à-dire les regards et les décrets d'en
haut sur le monde moral. Je suppose seulement que les lois divines
sont compatibles avec cette autre loi de la liberté humaine, par un
procédé qui est une certaine somme d'effet permise à nos bévues et
à nos scélératesses. Il ne faut pas médire d'une institution parce
qu'elle s'est mal comportée à cette épreuve du hasard, et surtout il
ne faut pas y renoncer. La passion et le hasard ont leurs jeux, qui
déi*angent tout. La banque la mieux conçue et la mieux conduite
fera banqueroute un jour de panique où tous les porteurs de ses
billets en voudront le remboursement. Si toute la population d'une
ville afHusdt.à son chemin de fer pour fuir un fléau ou pour courir
à la fête voisine, le chemin de fer n'y suffirsdt pas avec le matériel
le plus complet. Je le demande : serait-il spirituel de répudier pour
cela les banques et les chemins de fer?
Ici je veux prévoir une objection ou plutôt un sarcasme, une ré-
duction à l'absurde des idées qu'on vient de voir sur la puissance
de l'opinion. Puisque l'opinion exerce par elle-même un tel empire,
puisque la pensée commune a des effets si éclatans et si infaillibles
pour détruire ou pour créer, à quoi bon l'organiser? Pourquoi com-
pliquer et embarrasser la vie sociale, la paix publique, de ressorts
bruyans et explosibles? Pourquoi instituer un système de disputes
officielles là où suffirait, tantôt insinuante, tantôt impérieuse, la sève
critique qui circule dans les esprits? Cette objection perd de vue que
l'appareil parlementaire, que des conseils souverains et représenta-
tifs de la nation ne sont pas seulement la garantie, mais la forme du
droit national , l'expression de l'opinion publique. C'est chose né-
cessaire aujourd'hui moins peut-être pour défendre ce droit que
pour manifester cette opinion, — un organe plutôt qu'un bouclier.
Parmi les êtres en général, il n'est pas de faculté qui n'ait son
organe. Qui est-ce qui respire par les pattes? Qui est-ce qui marche
par la bouche? Cela revient à dire que la nature approprie toujours
les moyens à la fin, quelle que soit la sobriété classique de ses res-
sorts. Pourquoi en serait-il autrement parmi ces êtres appelés na-
tions, quand elles en sont venues à vivre sciemment et à se gou-
verner elles-mêmes, quand la raison qui est dans chacun sert à la
chose publique sous le nom d'opinion publique? Pourquoi l'intelli-
gence collective qui vient aux peuples n'aurait-elle pas son organe?
La plupart des constitutions, quand elles reconnaissent une force
quelque part, l'érigent en pouvoir. Tel pays ayant des classes su-
périeures douées de tradition et d'autorité morale en a fait un élé-
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l'ADUNISTRATION en frange et en ANGLETERRE. 181
ment politique qu'il a mis partout, dont il usé dans les localités
comme au timon de l'état. Rien n'est mieux avisé. 11 est mauvais
d'abandonner des forces à elles-mêmes, sous prétexte qu'elles sau-
ront bien trouver leur issue, leur aliment. A procéder ainsi envers
l'opinion, on court le risque d'une privation ou d'une explosion,
l'une et l'autre au' grand dommage de la chose publique, tandis
qu'en organisant l'opinion, on a quelque chance d'en profiter et de
la discipliner. Politique à part, dans tout ordre de faits, quand une
faculté a inventé ou perfectionné un organe, vous ne pouvez la re-
tenir dans l'usage limitatif ou plutôt dans la sujétion de l'organe
ancien et imparfait. Aujourd'hui que la locomotion, la destruction,
l'échange des idées et des produits, ont découvert des voies nou-
velles, on ne peut pas dire au monde : Vous guerroierez sans pou-
dre, vous commercerez sans monnaie de papier, vous circulerez
sans vapeur et sans électricité, vous penserez sans journaux.
Or de nos jours la liberté politique est partout autour de nous
avec cet appareil de garanties et de discussions parlementaires qui
vous parait superflu. Étant donné que la liberté politique est un
degré de vie qui est venu aux sociétés modernes, un article de civi-
lisation en quelque sorte, comme les banques, les armées perma-
nentes, les chemins de fer, les hôpitaux, l'organe en est tout trouvé :
c*est le régime représentatif, et même cet organe s'impose absolu-
ment à cette fonction, à ce besoin. La liberté ne peut avoir d'autre
procédé parmi les hommes qui veulent se gouverner eux-mêmes
et qui ne peuvent tenir sur une place publique. Il faut que toute
liberté en passe par là, ce qui ne veut pas dire qu'elle se ressem-
blera partout ; mais partout elle offrira ce même trait du mandat
électif, tout comme une banque, une armée, qu'on trouve d'un
bout à l'autre de l'Europe, pr^ntent çà et là des conditions de ré-
gime fort diverses, sauf cette condition capitale et universelle de la
monnaie de papier, de la permanence sous le drapeau.
Quand la Ûberté politique a pris cette forme, quand l'opinion est
organisée de la sorte, eUe produit un effet précieux, qui est l'accé-
lération du progrès : elle a des ailes pour suivre l'essor des esprits,
pour apporter la récompense aux générations qui ont eu la peine et
TelTort, ce qui est inestimable. Autrement l'opinion triomphe sans
doQte à la longue, et l'humanité recueille tôt ou tard son héritage
de progrès, mais à cette condition du temps qui est terrible pour
les honmies. Or laissez-moi penser non-seulement à l'humanité,
mais aux hommes, qui n'ont guère eu jusqu'à présent que le temps
de souffrir et de mourir. Dans le peu de durée départi à ces pauvres
êtres, tout dépend pour eux de l'allure du progrès : vive et rapide,
eDe vaudra à des générations entières le triomphe de Lafayette ou
tout au moins la vision suprême de Moïse.
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182 REYDE DES DEUX MONDES.
Ainsi nulle combinaison n'est supérieure au hasard, nul régime
n*a l'assurance d'y échapper, pas même celui de l'opinion organisée
et représentée. Encore moins peut-on dire que ce régime de l'opi-
nion s'établira sans la violence et l'angoisse des épreuves. Cepen-
dant il n'est qu'un tel régime pour faire droit au genre humain, pour
lui apporter sa destinée avec les égards dont il est digne, et du train
dont il a besoin. Mais ici reparaissent les partisans de la liberté lo-
cale avec des espérances et des raisons prises dans l'ordre d'idées
même où nous raisonnons.
II.
(c L'opinion, disent-ils, c'est le concert des idées d'un peuple,
c'est le poids de ce que nous pensons chacun sur la chose publique,
accru et multiplié sans doute à certaines conditions de contact et
de groupement; maiâ enfin la base de l'opinion publique, c'est l'idée
individuelle : or tant vaudra l'esprit de chacun, tant pèsera l'opi-
nion. Si vous voulez mettre la force dans l'opinion, mettez-la d'a-
bord dans les hommes. Ce principe admis, qui est évident, peut-on
nier qu'un certain exercice des droits locaux ne soit une culture
désirsile des esprits, un moyen d'entretenir et de féconder la pen-
sée politique d'un pays, de fortifier enfin l'opinion en fortifiant l'in-
dividu, et justement à cet endroit du gouvernement de la nation
par elle-même, qui s'illuminera d'une singulière évidence dans un
pays pratiquant le gouvernement de la commune par elle-même?
La liberté n'y saurait périr, étant partout. N'est-ce pas là, n'est-ce
pas ainsi qu'on créera des obstacles invincibles à tout attentat sur
la liberté du pays, à toute invasion d'un despotisme quelconque,
populaire ou monarchique? »
Voilà une objection posée contrairement à toutes les règles de
l'art. On prête là aux idées que l'on se propose de combattre la
force de l'ensemble, le poids de l'accumulation, au lieu d'isoler et
d'aborder séparément chacune d'elles, ainsi que l'enseignent les
tacticiens de la chose. Peu m'importe : je ne fais pas œuvre d'art
ou de secte, mais une étude sur un sujet où quelques esprits émi-
nens croient apercevoir la liberté. Or telle est la grandeur de cette
idée, ou même simplement de ce qui en fait l'illusion, qu'il convient
de faire beau jeu aux doctrines portant cette étiquette, et de les dé-
ployer dans toute leur apparence.. On est bien obligé néanmoins,
comme on ne peut tout dire à la fois, de détailler, d'analyser cette
objection pour y répondre.
Pour commencer par la fin, qui ne vous arrêtera guère, il me
semble que vous comptez sur des communes libres pour fonder dans
le pays une liberté impérissable, supérieure à tout attentat, d'où
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l'administration en frange et en ANGLETERRE. 183
qu'il vienne. C'est à quoi il est fort naturel de penser; mais encore
y faut-U pourvoir par un juste remède et non par un expédient mal
avisé, où l'on oublierait et le mal réel et le seul traitement qui s'y
applique. Or je réponds que ces grands coups se portent ou se parent
dans une capitale et non ailleurs, c'est-à-dire là seulement où se
trouve la tête des partis et du gouvernement. Une révolution, un
coup d'état, une insurrection, qui ne frappe pas là, frappe et expire
dans le vide; la province ne sait qu'avorter; c'est ce qui parut bien
en 18&8. J'ai vu certaines villes aller jusqu'à expulser les commis-
saires du gouvernement provisoire sans pousser plus loin. Ce n'était
pas que la colère leur manquât, une colère unanime; seulement,
après quelques efforts pour rattacher à elles les villes et les cam-
pagnes voisines, elles sentaient bien vite leur isolement, leur ina-
nité, le peu qu'elles pesaient à côté de Paris. Mais je prends mal
mes exemples. Le plus grand souvenir, la preuve sans réplique à cet
égard, c'est ce qui se passa en Algérie à la même époque, où se
trouvait une armée de cent mille hommes sous un fils de roi digne
de cette armée, laquelle néanmoins estima l'aventure au-dessus de
ses forces.
Cette soumission absolue, implicite, que rencontre toute chose
accomplie à Paris, n'est que de nos jours. Autrefois on tenta la ré-
sistance; mais il faut voir comme on échoua I en 93 par exemple,
où se passèrent des choses peu connues dans leur détail et qui va-
lent la peine d'être expliquées. Il faut savoir qu'à cette époque les
localités étaient souveraines dans toute la force du terme, et cela en
vertu de la loi du 14 décembre 89, laquelle, instituant partout des
administrations électives, et pour la commune, et pour le départe-
ment, n'avait mis nulle part des agens du pouvoir central pour en
imposer les lois et les mesures. Les intendans n'existaient plus, les
préfets n'existaient pas encore, et, pour le dire en passant, c'est aux
mauvais souvenirs laissés par les intendans qu'il faut attribuer cette
prodigieuse omission de la grande assemblée. Elle entendait bien
du reste que l'administration eût le roi pour chef, et descendît de
là jusqu'à la dernière localité. Elle s'en est expliquée d'une manière
formelle dans les instructions annexées à la loi du 14 décembre 89 :
seulement elle oublia d'armer le principe qu'elle posait. En fait, nul
lien n'existait alors pour rattacher et soumettre les extrémités au
centre. 11 me semble que cette incohérence était une parfaite sou-
veraineté répandue dans les d8|)artemens. Or, tandis qu'ils étaient
ainsi livrés à eux-mêmes, il se passait au centre tout ce qui pouvait
les en aliéner, les en arracher avec horreur : la commune de Paris,
le club des jacobins, avaient subjugué la convention et régnaient
par la terreur; le sang coulait à flots, un sang innocent, car rien ne
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ISA REYUE DES DEUX MONDES.
prouvait le crime des condamnés dans cette violation qu'ils souf-
fraient des saintes formalités de la justice. Là-dessus on vit l'insur-
rection de soixante -dix départemens : M. Thiers les a comptés.
Quinze départemens tout au plus restèrent fidèles à Paris,.., qui
n'en triompha pas moins.
Telle était la situation : à Paris les crimes les plus provoquans,
en province la souveraineté la plus complète, laquelle toutefois,
avec cette faveur inouie des circonstances et des consciences, ne
put prévaloir sur la capitale. Ne comptez donc pas sur les dépar-
temens pour retrouver et pour relever ce que Paris a perdu, pas
plus la liberté qu'autre chose; à Paris seulement se font et se dé-
font les gouvernemens, bons ou mauvais. Tel est l'enseignement qui
ressort de notre passé : quant à l'histoire d'Angleterre, nous l'avons
interrogée déjà sur ce sujet, et nous avons vu que la révolution de
16&0 ou plutôt que nulle révolution anglaise n'eut jamais rien de
local dans ses origines et dans sa fortune.
Ainsi vous ne pouvez présumer que la liberté , compromise à Pa-
ris, renaîtrait dans les communes, si elles étaient libres; mais cette
liberté communale n'aurait-elle pas d'autres avantages considé-
rables? Ici est la plus vive insistance de l'objection que nous avons
posée plus haut, ici on nous parle des communes, non plus comme
refuge et citadelles de la liberté dans le cas d'un attentat monar-
chicpie, mais comme prêtant un concours permanent et régulier au
gouvernement du pays par lui-même, au franc jeu d'institutions
libres, et cela sous un double rapport.
D'abord des communes indépendantes nommeront, selon toute ap-
parence, des députés indépendans, ou du moins l'élection de ces
mandatsdres ne subira plus l'influence du gouvernement, ce qui est
un résultat désirable, un obstacle de moins dans l'expression de la
pensée publique, un pas sensible vers la vérité, vers l'idéal électo-
ral; il ne restera plus pour vicier les élections que les intérêts privés,
les menées particulières, les intrigues de coterie, les marchés de
places et de voix. Puis des localités se gouvernant elles-mêmes
seront une école politique; les communes, n'étant plus traitées en
mineures, s'estimeront adultes et viriles, ce qui est une manière
de le devenir.
Le moment est venu de faire droit à cette objection, de recher-
cher au moins ce qu'elle a de fondé, ayant montré tant de fois ce
qu'elle a d'inadmissible. Il y a ptut-être moyen de déplacer la
discipline des communes, soit par un retour aux principes de la
chose tels qu'il étaient entendus par la loi du 14 décembre 89, tels
qu'ils sant pratiqués de nos jours en Belgique et en Hollande, c'est-
à-dire en attribuant aux conseils-généraux toute cette surveillance.
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l'administration en FRANCE ET EN ANGLETERRE. 185
cette juridiction des affaires locales qui appartient aujourd'hui aux
divers agens du pouvoir exécutif, soit par une imitation des lois an-
glaises, où ce règlement est une besogne parlementaire. L'étemel
grief de la tutelle administrative disparaîtrait ainsi, et la dispute re-
lative aux communes serait purgée d'une certaine monotonie. Quant
à diminuer leur dépendance^ on le pourrait aussi. Quelques libertés
qu'on leur accorderait sur la gestion de leurs biens, sur le règlement
de leurs budgets, etc., n'auraient rien assurément de bien hasardeux.
Les conseils municipaux auraient le droit de s'assembler, de se taxer,
de régler l'emploi de leiu^ revenus ordinaires. Mais, si vous comp-
tiez pousser plus loin cette réforme et mettre dans les communes
de quoi y créer soit le caractère, soit l'intelligence politique, vous
compteriez sans les limites nécessaires qui bornent ces êtres, ces
pouvoirs. Les communes ne peuvent ni créer, ni même appliquer
les règles de leur gouvernement. Il y aurait là sans doute un de ces
exercices où la trempe des volontés se prononce et se fortifie; mais
qui oserait aller jusqu'à les faire souveraines comme le législateur
ou même simplement indépendantes comme un individu? La nature
des choses y résiste énergiquement; de quelque façon que l'on envi-
sage les communes, comme des pouvoirs ou comme des personnes,
la limite se dresse de toutes parts devant elles, et l'obstacle est en-
raciné sous leurs pas. Vous n'arriverez par aucun biais, quelque ser-
vice que vous en attendiez, à les laisser maîtresses de leurs affaires.
Si la commune est un pouvoir, expliquez-moi de grâce à quel
titre et par quelle prodigieuse exception ce pouvoir serait unique
et irresponsable! Quand il n'est pas de pouvoir au monde, même le
royal, le parlementaire, le judiciaire, qui n'ait à compter avec quel-
que pouvoir parallèle, supérieur ou même inférieur, pourquoi donc
un conseil municipal serait-il seul à ignorer tout contrôlé, tout
contre-poids ? Le moindre intérêt privé aussi bien que les plus
grands intérêts publics ont pour eux la garantie d'un recours ou
tout au moins la pluralité des balances. Et l'on irait déroger à cet
élément de toute société, à ce lieu-commun de civilisation, pour
livrer les intérêts qui peuplent, c'est-à-dire qui divisent une loca-
lité, au jugement brutal du nombre, au droit- grossier du plus fort!
unité de pouvoir, droit absolu de la majorité, c'est ainsi que se-
rvent constituées les communes I Cela n'est pas soutenable. L'im-
molation des minorités ne peut être la base d'un organisme ou d'une
éducation politique parmi les communes. Peut-être ne faut-il pas
protéger les minorités par la main de l'état; mais elles ne peuvent
demeurer sans une protection qu'il faut demander, soit au pouvoir
législatif, soit aux pouvoirs locaux supérieurs, soit à une certaine
pluralité de pouvoirs dans la même localité. Il n'est tel en effet que
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186 REVUE DES DEUX MONDES.
l'équilibre ou la hiérarchie des pouvoirs pour mettre dans les affaires
humaines, autant que le comportent les limites humaines, cette
souveraineté de la raison qui est la seule légitime, conune disent
les doctrinaires, dont cette doctrine est le plus beau titre. C'est là
le fond de tout gouvernement, l'organisme vital dont ne peuvent se
passer les corps politiques. Vous ne sauriez y déroger pour les com-
munes, parce qu'elles ont des immeubles à elles, un certain isole-
ment, des besoins et des charges qui leur sont propres, lesquels
figurent une individualité, quelque chose d'existant par soi-même.
Il nous reste à considérer la commune sous ce point de vue. C'est
un individu, soit : ce n'est pas à dire qu'elle puisse traiter ses
affaires et régler ses intérêts avec l'indépendance qui caractérise
chacun de nous, avec ce3 façons directes et absolues dont nous gou-
vernons nos ventes, nos procès, nos constructions, nos emprunts,
tout ce qui regarde notre métier, notre industrie, notre foi, nos
droits paternels en fait d'éducation. C'est qu'au fond la commune
n'est pas un individu, mais un groupe, un multiple, un composé de
membres et de parties qui ont chacun des intérêts distincts, avec
cette particularité que chaque intérêt constitue un droit. Ici éclate
la différence qui sépare l'individu communal de l'individu en chair
et en os. Celui-ci a des droits naturels et inviolables qu'il exerce
comme bon lui semble, sous l'unique réserve du droit d'autruî à
respecter. J'ai dit du droit et non de Vintérêt} 'û n'est pas défendu
à l'homme de blesser l'intérêt des autres hommes en exerçant son
droit, en manifestant sa supériorité, ce qui est le fait de la concur-
rence industrielle, et plus généralement de la compétition qui est
ouverte un peu partout. Il est très permis , je suppose , d'élever
boutique contre boutique, et ce cas, où le dommage est sensible,
ne laisse pas que d'être légitime. Or à cet égard la commune n'a
rien d'un individu, sa puissance est inférieure à la puissance privée,
car en toutes mesures communales blesser un intérêt, c'est blesser
un droit, le droit que tire chacun de son concours financier et obli-
gatoire à ces mesures, le droit du contribuable.
Une commune ne peut donc prétendre à l'irresponsabilité, parce
que nul pouvoir n'y peut prétendre. 11 ne lui est pas plus permis de
se comporter en individu maître absolu de ses affaires, parce qu'elle
n'est pas un individu, parce qu'elle se compose d'intérêts divers,
respectables chacun comme un droit, n s'ensuit que la commune
est au plus bas dans l'échelle des êtres, — sujette comme chacun
de nous aux lois civiles, criminelles et fiscales de la communauté,
qu'elle ne peut enfreindre ni déserter, — sujette en outre à une dis-
cipline toute particulière, qui est pour empêcher le sacrifice, l'op-
pression d'aucun intérêt parmi tous ces intérêts qui la composent et
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l'administration en FRANCE ET EN ANGLETERRE. 187
qui se valent, qui constituent autant de droits. On se fait une assez
juste idée des conflits qui peuvent diviser une commune, quand on
se représente la division des localités elles-mêmes, leur incohérence
topographique. On ne compte pas moins de trente mille sections de
communes, ce qui contient le germe d'autant de disputes sur rem-
placement de Técole, du cimetière, du lavoir, de l'hôpital, etc. (1).
De ce chef, les communes portent en elles un litige permanent,
un contentieux organique pour ainsi dire, qui veut au-dessus d'elles
des juges, des arbitres. Autrement vous créez une anomalie incon-
cevable, celle d'un juge et partie, sous prétexte que la partie en
question est une majorité. Vous instituez une agrégation de per-
sonnes, sous le nom de commune, parmi lesquelles tout différend
se juge à la majorité, c'est-à-dire par le droit du plus fort : un déni
de justice ou plutôt de civilisation , car cette force du nombre n'a
pas plus de droit et de raison que la force physique constatée par
le poids des muscles. Au lieu de se battre, on se compte, et ce
dernier procédé, pour être moins violent, n'est pas plus raisonnable
que l'autre.
Ainsi le degré de puissance et d'autonomie où se forment les ca-
ractères politiques, où les volontés s'exercent et s'aguerrissent, ne
peut être attribué aux communes. Quant à l'intelligence politique,
jamais elle ne naîtra dans la gestion des affaires communales. Cette
gestion fera des hommes plus habiles dans leurs affaires privées,
dans leur industrie, dans leur métier : du conseil municipal, ils re-
tomberont chez eux avec un esprit plus ouvert et plus étendu, pour
s'être appliqués à des choses plus complexes, plus considérables
que leur besogne quotidienne, pour s'être mêlés peut-être à des
esprits plus vifs et plus élevés. Cet avantage n'est pas mince; mais
il est le seul qu'on puisse attendre d'un maniement d'affaires com-
munales. Qui peut plus peut moins, cela se conçoit parfaitement;
mais ne croyez pas qu'on s'achemine par cette voie bornée , par ce
manège monotone des choses locales, à comprendre soit des quesr-
tions de politique étrangère ou religieuse, soit même simplement
des questions de libre échange, de banque, de chemins de fer,
d'associations commerciales, encore moins à en faire le texte et la
condition d'un mandat électoral. Ce qu'on acquiert dans l'habitude
des petites choses, c'est l'incapacité des grandes, un point que nous
avons déjà touché ailleurs.
(I) Voyez le Traité des Sections de Communes, deuxième édition, par M. Aucoc,
■Mitre des requêtes.
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188 BEYUE DES DEUX MONDES.
III.
Ailleurs ou ici, sommes-nous sûr d'avoir tout dit sur un sujet qui
recule et se dilate à mesure qu'on y avance? Avons-nous reconnu
comme il faut, soit la part d'indépendance qui pourrait être faite
aux communes, soit le bien qui naîtrait de cette indépendance?
Quant au premier point, nous avons revendiqué pour les conseils
municipaux le droit de s'assembler, de se taxer, d'employer leurs
revenus ordinaires, et d'exécuter tous travaux de construction ou
de route comme bon leur semble, sauf le recours de tout intérêt
lésé aux conseils-généraux. Il serait difGcile d'aller pluç loin.
Quant au second point, on va peut-être me reprocher de mettre
en oubli la valeur que prendront les conseils-généraux pourvus de
cette attribution, faisant à l'égard des communes l'office dont s'ac-
quitte aujourd'hui le pouvoir exécutif. Je conviens qu'il naîtra ainsi,
dans un pouvoir local au moins, quelque expérience, quelque notion
d'affaires. Gela est précieux, mais cela n'est pas politique, vu que
les conseils-généraux feraient là œuvre d'arbitres, œuvre judiciaire,
et rien de plus. Qu'y a-t-il de politique à prononcer entre des inté-
rêts qui se disputent le tracé d'un chemin ou qui se renvoient l'in-
commode voisinage d'un abattoir?
La politique I voilà ce qui ne se trouve à aucun degré des gou-
vernemens locaux. Us n'en dégageront jamais parce qu'ils n'en con-
tiennent pas. S'il y a une antithèse au monde, c'est celle de local
et de politique. Tout comme il n'y a pas de logique pour tirer lé-
gitimement le général du particulier, de même il n'y a ni lois ni
combinaisons qui puissent extraire d'une localité ce qui en est absent
et même exclu, c'est-à-dire la politique, une science ou un sentiment
dont l'objet est la patrie tout entière.
n y a peut-être moyen de savoir au juste ce que c'est que la po-
litique, et l'on verrait bien alors si elle peut tenir dans les localités.
Cherchons un peu en quoi elle consiste, à quels signes elle se re-
connaît.
Est-ce à l'étendue et à la complexité des intérêts, alors qu'ils
embrassent les nombres, l'espace, la tradition, l'avenir? Mais évi-
demment le point de vue d'un clocher ne porte pas si loin. Est-ce
à la hauteur des principes engagés dans* une question? Ceci est
im cas tout différent : la dimension d'une affaire ne préjuge rien
sur celle des principes qui peuvent la résoudre , la plus humble
question de procédure dépend quelquefois des axiomes les plus
élevés; mais une commune n'a rien à démêler dans sa conduite avec
des principes de cette nature, qu'elle trouve tout tracés, tout déter-
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l'administration en FRANCE ET EN ANGLETERRE. 189
minés, au-dessus d'elle par les mœurs et par les institutions du pays.
L'assiette de l'impôt, la création de ressources extraordinaires, tel
article de son budget relatif à l'église, à l'école, à la route, l'aliéna-
tion ou le partage de ses immeubles, la forme de ses adjudications,
les matières d'octroi ou de police locale, tout cela est et doit être
strictement déterminé par les lois générales ou par la loi organique
des communes. Ces lois expriment, comme il leur appartient, un
état de civilisation définitif à respecter, à maintenir partout, dont
nul ne peut répudier le bénéfice. Une localité ne peut ni déroger à
rimpôt proportionnel, ni établir un impôt proportionnel dont l'em-
ploi profiterait seulement à certaines classes, ni laisser tomber l'é-
glise, l'école, la route, ni avec ses rëglemens d'octroi mettre un
impôt sur les grains, ni avec ses règlemens de police établir une
corporation, ni traiter de gré à gré poiir ses travaux... Tout cela
sersdt considérable à débattre et à faire; mais tout cela lui est étran-
ger, supérieur, hermétiquement fermé, ou sujet du moins à des
révisions et à des contrôles.
Ainsi des maximes transcendantes ont déterminé la constitution
de la commune, mais n'entrent pas dans sa conduite. Pas plus qu'elle
ne les a décrétées, elle ne les applique : ce qui est fort heureux,
car si elle avait le pouvoir de les appliquer, elle prendrait celui de
les violer, de les frauder, et nous aurions, au lieu de la France,
trente-sept mille gouvememens entre le Rhin et les Pyrénées.
De ce côté encore, nulle politique parmi les localités. Il n'y en a
pas davantage, si la politique se reconnaît à la pluralité des pou-
voirs qui traitent une affaire, qui composent un gouvernement, c'est-
à-dire à un certain art de conciliation des personnes, de savoir-
vivre entre les classes, de ménagemens et de compromis pour tous
les intérêts Autant de choses dont on ne se doute pas dans une
commune, gouvernée par un seul pouvoir, par une assemblée de
mandataires sans royauté au-dessus d'elle, sans opinion, sans aris-
tocrade constituées à côté d'elle. Ces mandataires, n'ayant à comp-
ter avec personne, auront tout l'égoïsme de la majorité qu'ils repré-
sentent, toute l'étroitesse des intérêts qui composent cet égoîsme.
Le vice de leur pouvou*, qui devient celui de leur caractère, est de
ne statuer sur rien où ils n'aient un intérêt actuel et personnel :
par où ils sont inférieurs et deviennent inhabiles à la pensée poli-
tique, qui est apparemment une aptitude aux vues d'ensemble et
d'avenir. Ainsi, loin que cet exercice des affaires locales soit une
préparation à comprendre et à représenter la communauté tout en-
tière, il crée à cet égard une impuissance, je dirais presque une
indignité. .
Cn homme d'esprit, nullement publiciste, entend par politique
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190 REYUE DES DEUX MONDES.
une manière d'agir qui rCest ni la force ni T argent. — Soit, cette
définition de Stendhal en vaut bien une autre. Est chose politique &
ce titre le traité de Westphalie par exemple, c'est-à-dire une né-
gociation de cinq ans pour terminer les fortunes de guerre les plus
longues et les plus diverses, ou bien encore la réforme des lois cé«
réaies en Angleterre, laborieusement conquise sans que personne
ait été corrompu ni violenté. Quoi qu'il en soit de ces illitslratiansy
vous n'y ajouterez pas, bien sûr, le cas des communes où le nombre
est souverain, où l'on se compte, puis où l'on s'opprime en toute lé-
galité, en toute conscience. Remarquez en efiet qu'à procéder ainsi,
une commune croit faire œuvre pie et sensée : elle n'imagine pas
d'autre légitimité que celle du nombre, et prend pour le droit ce
qui est de la force toute pure, de telle façon que ce gouvernement
ne formera pas môme un roué, un de ces personnages selon le cœur
de Machiavel, qui ont visiblement un bout de rôle dans les affaires
de l'humanité.
Il y a quelque oubli de la logique la plus élémentaire à supposer
que la science des intérêts publics s'acquiert dans la pratique avouée
d'intérêts bornés et tout personnels. Pesez bien les termes de cette
hypothèse, ôtez-en quelques circonstances superficielles, et vous
avez pour résidu une conclusion prohibée, s'il en fut, depuis que le
monde raisonne, celle qui procède du particulier au général. Cet
aspect, ce trait de généralité, est en effet ce qui constitue la poli-
tique considérée dans les esprits ou dans les choses.
11 ne faut pas pour cela traiter de sophistes les grands et géné-
reux esprits qui opinent si fortement pour la liberté des communes,
parce qu'ils y voient le ïiom d'une chose qui a tous leurs regrets et
leurs respects. J'ai l'honneur de partager ce sentiment; mais à quoi
bon l'égarer? Vous obtiendrez quelque jour cette liberté des com-
munes : nous y marchons, nous avons fait quelques pas dans cette
voie, sous un gouvernement qui lâche volontiers l'ombre du pou-
voir; une fois là, vous serez libres, comme vous l'êtes depuis le libre
'échange. N'allez pas, dans vos déceptions, vous décevoir encore et
vous-mêmes. C'est de liberté politique qu'il s'agit : or il n'y a pas
de politique parmi ces communes qui ne sont pas souveraines, pas
de liberté dans ce gouvernement absolu des majorités.
Vous soupçonnez quelque chose de politique parmi les communes,
voyant là des conseils qui se réunissent, qui délibèrent, qui ouvrent
des scrutins, qui procèdent à des votes et à des choix, tout comme
on fait dans les conseils du pays; maiis que tout cet appareil de re-
présentation, de scrutin, de mise aux voix, ne vous fasse pas illu-
sion : tout cela est le signe d*un mandat, et rien de plus. Or ce qui
peut arriver de pis à une affaire, c'est d'être conduite par voie de
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l'administration en frange et en ANGLETERRE. 191
mandat, c'est-à-dire en dehors des aiguillons.de Fintérét personnel
aussi bien que des lumières de la raison théorique et désintéressée.
Dans un certain ordre de transactions, cela s'appelle commandite,
et on a vu de nos jours les meilleures, les plus saines affaiies, tantôt
ruinées pour s'être mises à ce régime, tantôt compromises dans leurs
fruits et perverties affreusement dans leur personnel. Il a fallu que
la loi vint discipliner et moraliser la commandite; il a fallu surtout
que le public préférât la société anonyme, où la loi stipule toutes
choses pour le public actionnaire ou consommateur.
Le mandataire est volontiers négligent d'une chose qui n'est pas
la âenne propre. C'est là son moindre vice. Il a devant lui deux
tentations : l'une de tourner à son profit les pouvoirs dont il est
nanti pour le bien de l'association, l'autre de tourner contre le pu-
blic la force de l'association dont il est le gérant, et d'en faire un
engin de monopole, d'exaction, de rançonnement. La première est
de beaucoup la plus séduisante et la plus écoutée. Aussi la France,
où est née la commandite, fut-elle longtemps sans s'y adonner, et
même très longtemps, puisque la chose date de Golbert.
Ce qui distingue l'esprit et la fortune de ce pays, c'est de répu-
gner à cette fausse allure des choses, et de préférer à tout, soit la
propriété, l'exploitation foncière, qui est le type le plus parfait de
rafTaire privée, soit la fonction publique, où peut se glisser quelque
élévation de vues et de sentimens. Sur ce dernier point, je ne veux
rien outrer : chacun sait les motifs cupides ou vaniteux qui poussent
chacun de nous à convoiter l'importance oiGcielle. Cependant la
puissance publique a quelque chose en soi à la rigueur pour élever
l'âme de ses dépositaires, tandis qu'on n'aperçoit guère dans une
ai&ire coUective l'exaltation possible du gérant. Comme le fonction-
nûre invoque sans cesse les plus hauts prétextes, les alléguant par-
tout, soit aux inférieurs, soit au public, quelque chose de loin en
loin pourrait bien en rester, en passer dans sa conduite. On peut
acoMnplir avec une certaine conscience ce qu'on a désiré par de
purs calculs. On prend, on porte l'épée par les motifs les plus divers;
mais U n'y a qu'une manière de la tirer : le métier des armes n'en
empêche pas l'héroïsme. Cet exemple est pris un peu haut : il ne
ilBuidrait pas en abuser; mais peut-être en est-il de la puissance pu-
blique comme d'une religion dont l'effet n'est pas infaillible ni con-
tinu, laquelle toutefois attend son homme à certaines heures lucides
et périodiques pour le secouer, pour l'apostropher parmi les vils in-
térêts qui usurpent et courbent sa pensée.
Vous allez peut-être supposer que je révoque en doute les mé-
rites de l'association, ou que je perds de vue les œuvres prodigieuses
dont elle s'est montrée capable en Angleterre... Cela demande quel-
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192 REVUE DES DEUX MONDES.
que explication. Otons d'abord de cette histoire d'outre-Manche les
ligues et les associations qui sont à fins politiques et non lucratives.
Il y a là un esprit qui sauve tout. Quant aux sociétés d'industrie
et de commerce, il faut se rappeler que jusqu'à ces derniers temps
elles comptaient parmi nos voisins autant de gérans que d'associés :
elles ignoraient le mandat, qui est le fond de nos commandites, elles
emportaient la responsabilité indéfinie de chaque associé. Naturelle-
ment chaque associé portait tous ses soins et toute sa vigilance où
il engageait toute sa fortune, et les vices du mandat ne pouvaient
naître dans une association entendue de la sorte.
Où les Anglais ont durement éprouvé ce que valent des afifaires
conduites par voie de mandat, c'est dans leurs chemins de fer. Rien
ne les étonne aujourd'hui, tout compte fait, comme les 7 milliards
qu'ils ont dépensés là avec tant d'inintelligence et de profusion, avec
un tel oubli des fins publiques et privées de la chose, avec de tels
bénéfices pour les intermédiaires de toute sorte, gérans, entrepre-
neurs, gens de loi, ingénieurs, propriétaires, pour tout le monde
enfin, excepté pour les actionnaires.
Il y a quelques années déjà, un de leurs publicistes les plus écou-
tés racontait tout au long ce prodigieux, ce mémorable mécompte (1).
a C'est à n'y pas croire! s'écriait-il. Qui l'eût jamais prévu? Nous
avions pourtant mis là ces procédés qui gouvernent avec tant de
succès la chose publique : élections, votes, assemblées générales,
compte -rendu, contrôle... Rien ne ressemble plus aux mandans,
aux représentans et aux gouvemans qui habitent la sphère poli-
tique. A qui se fier désormais? » 11 parait, au dire des mieux enten-
dus, que les Anglais auraient pu épargner là soixante-dix millions
sterling, près de deux milliards.
Il ne faut pas s'étonner pour si peu. Que voulez-vous? Le man-
dat est vicieux en soi, d'un vice incorrigible partout ailleurs que
dans la sphère politique. Là seulement il a quelque chance de s'a-
méliorer : l'étendue et la gravité des intérêts qui touchent tout le
monde à quelque endroit sensible, la passion et la vigilance uni-
verselle suspendues sur le mandataire, ont pour effet de le mettre à
la raison. Bon gré, mal gré, il fera quelque chose de ce qu'il a pro-
mis, de ce qu'il a déclamé. Dans un pays surtout comme l'Angle-
terre, où la tradition est de se gouverner soi-même, où abondent
les personnes et mêmes les classes consulaires, le mandat politique,
couru et scruté comme il l'est, devient une vérité, une conscience
qui s'impose : tout le redresse et le maintient dans un certain rap-
(i) Voyez la Revue d^Édinibourg d'octobre 1854, à Particle intitulé Railvoay moralt
and railway policy.
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l'administration en frange et en ANGLETERRE. lOS
port avec ses fins avouées, avec son étiquette. Que si le mandat ne
monte pas à cette hauteur où l'attendent les saines influences, il
tombe au plus bas de sa nature et de ses misères, surtout chez le
peuple dont nous parlons, commercial, hasardeux, spéculateur, ac-
tionnaire comme on ne Test pas, où tel placement est un coup de dé,
qui prêta des millions, il y a quarante ans, aux caciques du Poyais
et de rOrénoque, dont le propre est de jouer sans tenir les cartes.
Comparez donc l'intérêt passionné du citoyen anglais dans la chose
publique au degré d'intérêt que l'actionnaire anglais peut apporter
dans une société de chemin de fer ! cette chose brûlante et capitale
à cette chose accessoire ! Vous aurez beau mettre dans celle-ci les
formes politiques, vous n'y mettrez jamais l'âme politique, la seule
qui transfigure un mandataire.
Ainsi le mandat ne s'élève qu'avec son objet, et encore faut-il que
ce soit le plus grand des objets, pas moins que la chose publique.
Rien ne prouve qu'il s'acquitte à son honneur d'une gestion locale :
le passé ne nous dit rien qui vaille à cet égard. Nous avons aujour-
d'hui les mémoires de tel intendant qui s'employa sous Golbert à la
liquidation des dettes des communautés, et l'on y voit d'étranges
précautions pour mener à bien cette grande affaire, qui ne dura pas
moins de vingt ans. 11 fallut interdire aux échevins, capitouls, con-
suls ou jurats de toucher au prix des immeubles que les communes
vendraient pour se libérer, étant d'expérience que si ces deniers pas-
saient par les mains municipales, ils n'en sortiraient pas. Une autre
inadvertance familière à ces échevins était de s'approprier ce que
l'état remboursait aux communes pour logemens militaires. Après
cela, c'est à peine si l'on peut parler de leurs voyages d'agrément
dans la capitale, aux frais de leur commune, sous prétexte de solli-
citer ses affaires (1).
Quand telles sont parmi nous les traditions du pouvoir municipal,
il ne faut pas s'étonner qu'on l'ait reconstitué en toute occasion,
môme en 89, même en 1830, même en 1848, sur la base d'une pré-
caution et d'une méfiance incurable. Estimez et admirez, si bon vous
semble, les hommes, les femmes, les départemens, les clochers. La
confiance est un sentiment doux au cœur; mais il n'en faut pas
moins agir comme si l'on se méfiait : cette règle est sans exception.
La loi surtout n'est que méfiance, et la loi politique plus qu'au-
cune autre, présumant toujours l'abus, la violation de ce dépôt mis
entre les mains des gouvernans sous le nom de fortune et de puis-
sance publique, plaçant partout le contrôle au-dessus de la fonction
publique, la garantie à côté du droit privé. Pourquoi donc le légis-
(1) Voyez les mémoires de rintendant Foucault, avec introduction de M. Baadry.
TmiB XLV. 13
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•iOU REVUE DES DEUX MONDES.
lateur, en ce qui touche les gouvernemens communaux, dérogerait-
il à ces principes?' C'est une question que Ton s'est adressée noaintes
fois à certaines époques qui remettaient tout en question : la ré-
ponse n*a jamais varié.
Il n'y a pas de révolutions, pas de progrès de Tordre ou de la
liberté, qui n'aient laissé les communes depuis quatre-vingts ans
dans la dépendance où nous les voyons, et cela toute réflexion faite,
soit qu'il s'agît d'organiser ou de réorganiser les communes (ce
dont il y a eu quatre occasions depuis 89), soit qu'il s'agit de quel-
que attribution nouvelle à leur conférer en fait de chemins, d'école,
de cadastre, de garde nationale, etc. Aujourd'hui il n'en est plus de
même : il n'y a qu'une voix, du moins parmi les voix que j'écoute,
pour instituer en France la liberté locale comme garantie ou comme
apprentissage de la liberté publique. Cette aspiration est opportune
et généreuse ; mais c'est demander aux communes l'enseignement
d'une chose dont elles ne savent pas le premier mot, d'une chose
qu'elles ne sauraient qu'au prix de la France dispersée et défaite.
Voici en effet le dilemme qu'il ne faut pas perdre de vue.
Ou les communes auront le droit de s'imposer, d'emprunter, de
plaider, d'aliéner comme bon leur semble, affranchies de toute dé-
pense obligatoire, maîtresses de leurs travaux, de leur police, de
leurs octrois, — auquel cas leur gestion sera, j'en conviens, une
image du gouvernement, une dilatation des esprits et des virilités,
— mais avec l'inconvénient de créer en France trente-six-mille
petites républiques pétries d'omissions et d'injustices envers les
minoiîtés, envers le progrès, envers la raison et la force nationale.
Ou bien les communes auront les droits tempérés dont nous avons
esquissé le détail avec un juste ménagement de ces grands inté-
rêts, mais sans exercice des volontés et des discernemens, sans ap-
prentissage et sans fécondité politique.
11 faut opter entre ces deux alternatives. Y a-t-il une troisième
combinaison où se rencontre une indépendance des communes ca-
pable de les tremper politiquement, sans endommager les grandes
fins de toute politique? Je ne l'aperçois pas, et je demande qu'on me
la signale.
IV.
En résumé, on accuse la révolution d'avoir dépouillé la société de
ses institutions et de ses magistratures, d'avoir /concentré tous les
droits et tous les pouvoirs entre les mains de l'état, avec cette con-
clusion implicite que l'ancienne société était sous quelques rapports
supérieure à la moderne. Notre réponse, c'est que la révolution a
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l'administration en FRANCE ET EN ANGLETERRE. 195
créé plus de droits qu'elle n'en a détruit, c'est qu'elle a créé tout le
droit possible et concevable en constituant sur la ruine des castes
l'individu et la nation. Oui sans doute, on a parlé, on a promis en 89
plus qu'on n'a agi, plus qu'on n'a tenu, et tout l'effort des temps
qui ont suivi n'a pu monter à la hauteur de cet évangile. Cepen-
dant, si certaines choses ont été simplement déclarées, promises, ou
du moins n'ont pas encore tous les organes d'une vie imperturbable,
d'autres ont été possédées aussitôt qu'énoncées; les castes sont bien
mortes; conquis est le droit commun, ce qui est précieux, car cela
ne veut pas dh*e simplement l'unité de la loi, mais l'équité de la loi
en fait d'impôts, de peines, de garanties judiciaires, de successions,
de libre concurrence, de libre admission aux emplois publics. Pre-
nez bien garde que ceci est déjà «ne force de plus dans le monde
moderne, une force à conséquences politiques. Ce qui se crée par
là de richesse et d'indépendance, de lumière et de volonté, est un
titre et pour ainsi dire une candidature impérieuse de la nation à
se gouverner elle-même. Quand une pyramide a de telles bases,
elle peut bien être le tombeau des dynasties, mais non leur chose,
leur propriété. On a difficilement raison d'hommes reconnus qui
veulent être des citoyens; on empêcherait plutôt des esclaves d'ar-
river à la qualité d'hommes.
Mais pourquoi donc cette insuffisance, cette défaillance des faits
comparés au droit tel qu'il a été reconnu et arboré? La raison en
est simple, c'est que ce droit était immense, un type suprême et
transcendant : liberté ^ égalité ^ fraternité! Concevez donc quelque
chose par-delà ces dogmes! Ce qui borne l'imagination doit rencon-
trer de furieux obstacles dans la pratique. C'est pourquoi, nantis de
l'égalité, nous sommes en échec, en travail devant la liberté. Quant
au troisième article de ce programme sans pareil, c'est le socialisme,
pour l'appeler par son nom, dont les sectes parlent beaucoup et dont
les gouvememens, sans en rien dire, sans le savoir peut-être, font
œuvre incessante... Tout cela est ténébreux, hésitant, mal étreint,
parce qu'encore une fois tout cela est immense. Jamais peuple n'em-
brassa de tels espoirs et ne les détermina en même temps d'un trait
si vigoureux. Rien ne peutse comparer à un tel programme, si ce
n'est peut-être ce plan d'études que Goethe a tracé de la main d'un
étudiant allemand , Dieu, Vhamme^ la nature^ et qu'il admire avec
Méphistophélès pour sa précision et son étendue !
Ainsi soyons justes envers nous-mêmes : ce n'est pas notre effort
qui est en défaut, c'est notre but, notre aspiration qui est peut-être
en excès. On ne peut pas dire qu'il y ait de temps perdu, quand le
christianisme lui-même a proclamé, il y a dix-huit cents ans, la
fraternité humaine avec les fruits que vous voyez. C'est déjà une
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196 REVUE DES DEUX MONDES.
insigne grandeur dans une société de s'attaquer à pareUle œuvre.
Certaines questions, encore qu'elles demeurent pendantes et irré-
solues, témoignent plus en fa.veur d'un peuple que certaines solu-
tions. Tout dépend des sujets.
Tout comme il est glorieux pour l'esprit humain de philosopher,
sans conclusion possible, sur l'origine et la fin des êtres, de même
c'est l'honneur d'une nation de marcher vers l'idéal du droit, qui
est une des faces voilées de l'infini. La certitude, la sécurité, n'ap-
partiennent qu'aux questions et aux biens secondaires. Si c'est là
ce qui vous touche, il faut mettre un traité de procédure ou d'arith-
métique au-dessus des Méditations de Descartes, au-dessus des
Élévations sur les Mysti^res de Bossuet, ou bien encore il faut pré-
férer le jury, qui est une partie secondaire et acquise de la souve-
raineté nationale, à cette souveraineté tout entière exprimée par le
droit de la nation et de ses représentans.
D'une grande visée, d'une grande poursuite, il reste toujours
quelque chose, un aperçu, un premier pas, et surtout un engage-
ment pris par les consciences, pris à la face du monde, d'aller tôt
ou tard jusqu'au bout. On peut préférer cette aventure, avec ses
délais et ses chances, à telle possession moindre, mais actuelle.
Gomme c'est là, bien sûr, le sentiment français, et que le sort en est
jeté, il serait bieil inutile de s'appesantir sur cette apologie. En
attendant, quelques biens nous sont acquis. Dans notre appétit de
l'idéal, nous avons mis la main sur certaines réalités précieuses et
touché à certaines autres dont la trace est restée dans nos âmes et
dans nos mœurs.
Certes on ne peut pas dire que les ambitions de 89 aient passé
tout entières dans nos lois, et ces lois imparfaites ne sont pas elles-
mêmes à Tabri de toute éclipse. Cependant l'homme a été retrouvé,
restauré dans ses droits, tandis qu'il ne valait auparavant que par
la caste et dans la caste. En même temps, si le droit politique n*a pas
pris racine parmi nous d'une manière aussi profonde que cette col-
lection de droits individuels appelés le droit commun, s'il n'a pas
fourni une carrière aussi sûre et aussi continue, cependant il n'a pas
été la lettre morte des constitutions. Il a vécu, d'une manière convul-
sive, il est vrai, mais enfin il a vécu depuis 89 jusqu'au 18 brumaire.
Il en reparut de grandes lueurs sous la restauration : à ce moment,
le citoyen et la nation reprirent leur droit, s'élevèrent à vue d'œil, et
l'on ne voit pas que la tutelle administrative ait été cette fatalité,
cette malédiction inexorable alléguée par M. Royer-Collard. Sous ce
régime furent élues et la chambre qui fit les lois de 1819, où la
presse relevait du jury, et celle qui renversa le ministère Villèle, et
celle qui prévalut contre une dynastie. Rien ne montre à cette époque
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l'administration en FRANCE ET EN ANGLETERRE. 197
dans les communes et dans leurs choix politiques un tel désir de
plaire au tuteur qui octroie les garnisons, les lycées, les routes, les
ponts. Ce que pensait, ce que voulait le pays, il trouva moyen de le
dire et de le faire, on le sait de reste, et le régime des communes
n'y fut pas un obstacle. Il faut croire que cette sujétion n'est pas si
lourde à porter ou si facile à exploiter qu'on la représente.
Ce qui vous inquiète pour le droit national, c'est la dépendance
où vous voyez les communes, et d'une manière plus générale c'est
la centralisation, où l'état vous apparaît avec une étendue et une
plénitude de pouvoirs à tout pénétrer, à tout écraser... Votre souci
est mal placé : j'incline à croire que le mal n'est pas où vous le
voyez, tandis qu'il pourrait bien être où vous ne le voyez pas : deux
choses qu'on voudrait expliquer clairement.
Et d'abord qu'est-ce donc que la centralisation pour en conce-
voir un tel ombrage ? C'est le gouvernement accommodé selon ce
goût français d'unité qui paraît en toutes choses, religion, philoso-
phie, théâtre, etc. Est-ce un goût dépravé, parce qu'il crée la tu-
telle administrative? Non, puisqu'il crée en même temps l'unité du
droit national, l'unité des droits privés, l'unité de l'opinion publi-
que, et cela est on ne peut plus significatif. Cela veut dire règne de
la nation, unique souveraine, — déploiement des individus par
l'exercice des droits reconnus à chacun, — armement de l'opinion,
exaltée et concentrée dans une capitale.
Qu'importent après cela l'unité du pouvoir, qui est simplement le
pouvoir exécutif, et la force qu'il tire de cette conformation? Rien
n'est compromis par là, si ce pouvoir rencontre au-dessus de lui et
à côté de lui, pour le maîtriser dès son origine et pour le surveiller
à chaque pas, cette même circoristance, cette même puissance d'u-
nité. Vous me montrez avec ennui cette tutelle des localités qu'exerce
le pouvoir central en vertu de son unité constitutive : il vous semble
qu'au jour de Télection politique elles en seront^ toutes subjuguées;
mais ne voyez-vous pas cette puissance parallèle de l'opinion dans
une capitale, le poids des impulsions qui en descendent parmi les
électeurs assemblés, le rayonnement des propagandes qui partent
de si haut? Vous déplorez la chute de ces grands corps, de ces
grandes existences qui bornaient la royauté d'autrefois... Et moi,
je vous montre sur ces ruines, au lieu de quelques privilégiés, le
Français et la France restaurés chacun dans sa souveraineté respec-
tive, et s' appuyant pour vivre aiqsi (aux accidens près) sur la force
qui les a créés.
Non, le mal français n'est pas l'unité du pouvoir; cette unité
croissante n'est pas moins que la civilisation même et le plus grand
trait de la raison politique qui se développe parmi les société»
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198 RETUE DES DEUX MONDES.
adultes. Aucune nation, à aucun âge, n'est dépourvue des instincts
d'ordre, de liberté, de sécurité : dès ses premiers pas, elle en crée
ce qu'elle peut et comme elle peut, soit dans la personne du père,
soit dans Tenceinte des castes et des localités; mais elle rejette en-
suite, c'est par là qu'elle est grande, elle rejette ou réforme ces
ébauches, ces campemens, dont je n'excepte pas la famille, qu'il a
fallu refaire, encore bien moins les communes, où avorte la nation,
où l'individu lui-même, gouverné de trop près, n'a pas tout son
développement. Ainsi s'élève une société, faisant ses lois avec de&
idées, dès qu'elle a des idées, détruisant au nom du droit et de la
nation qu'elle a conçus dans toute leur ampleur les brins de pouvoir
et de garanties dont elle s'était contentée jusque-là. Telle est au
surplus la voie naturelle du progrès. Par une destinée toute pareille,
les patois et les dialectes locaux font place à une langue nationale.
Et ceci est plus qu'un exemple : on voit là toute la puissance de
fusion qui appartient aux similitudes morales parmi les hommes.
Quand il existe quelque part des rapports d'esprit et de goût capa-
bles de créer l'unité de langage, on peut bien attendre du même
fond l'unité de lois et de pouvoir politique. Or comment traiterez-
vous ici de dépravation ce que vous tenez là pour un progrès évi-
dent? Maintenant, si l'unité politique, au lieu d'être œuvre de rai-
son , est œuvre d'instinct tout comme l'unité de langage, elle n'en
est que plus grande; si elle se fait en nous et sans nous, c'est qu'elle
n'est pas humaine.
Ainsi l'unité du pouvoir, dont vous vous plaignez, n'est pas le mal
dont nous souffrons; ce mal est ailleurs. H consiste dans l'intensité
du pouvoh-, — et cette intensité a tort non à l'égard des localités,
mais à l'égard des individus, — et à l'égard de ceux-ci, non dans
leurs relations civiles, mais dans leurs relations avec la puissance
publique. Ici notre tradition est mauvaise , ou plutôt la race elle-
même est en faute, et nous apercevons dans toute sa laideur le re-
vers de l'esprit français. Jusqu'à présent, nous n'avions vu que les
côtés lumineux de la race, — ce qu'elle a de philosophique, par
où elle comprend la justice comme la base des rapports humains
et la loi comme l'organe de la justice, professant ainsi l'empire de
la règle et de l'ordre plutôt que le développement des individus,
— ce qu'elle a de sociable, par où elle multiplie ces rapports qui
sont la matière du juste et l'occasion des lois. Mais voici comment
se déprave un esprit ainsi doué : flans son besoin de justice et de
sanctions réglementaires, il prend l'alarme, il s'abaisse quelquefois
à considérer le pouvoir exécutif comme l'unique gardien de l'ordre,
et on le voit alors, cédant tous ses droits, prodiguer au pouvoir lea
lois d'exception, l'état de siège, les dictatures, la suspension de tous
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l'administration £N FRANCE ET EN ANGLETERRE. 100
<lroits individuels. Comme si le pouvoir exécutif, avec Tarbitraire
dont on le revêt, n'était pas aussi cs^able de troubler quelque jour
la société que l'émeute, avec son bruit et ses licences! €omme si
un pays libre n'avait pas dans ses lois ordinaires une arme suffi-
sante contre le désordre des rues, un pays surtout qui a passé par
le premier empire et qui en a gardé les codes, où respire la plus
haute, la plus abondante police!
Un peuple ainsi gardé pourrait s'en tenir là; mais que penser de
la force et de l'habileté des gouvernans alors qu'ils crient misère
dans ce luxe oriental ? Le premier venuy disait M. de Cavour, gaw-
verneraii avec l'état de siège. Robert Peel aima mieux émanciper
l'Irlande catholique que de la retenir par ce moyen sous la loi des
anciennes incapacités. Je demande la permission de rappeler et
même d'étaler cet épisode d'histou'e contemporaine, avec les mœurs
étranges qu'on y verra. C'est à n'y pas croire; mais aussi bien c'est
d*un peuple libre, libre çt ordonné tout à la foisy et qui ne l'est
peut-être que par là. Voici le fait :
Vers 1828, les catholiques faisaient rage en Irlande avec leur as-
sociation obéie comme un gouvernement, et surtout avec le nombre,
Tarmement et la terreur des meetings dont ils couvraient le pays.
Les réprimer était le droit du gouvernement : à cet égard, les lé-
gistes de la couronne, dûment consultés, faisaient une réponse una-
nime et affirmative. Seulement la répression n'aurait pas lieu sans
coup férir; il y aurait bataille et mort d'hommes. « Or, ajoutaient
ces estimables légistes, les individus ayant souffert quelque dom-
mage, ou leurs amis en cas de mort, auiont le droite qu'on ne peut
leur contester, d'attaquer le gouvernement devant une cour de jus-
tice pour savoir si le rassemblement ét^dt, oui ou non, dans le cas
particulier, une réunion illégale. Et conmie la question pourrait
être soumise à des jurys d'Irlande, ainsi que cela est arrivé en An-
gleterre dans l'affaire de Manchester et d'autres cas analogues, nous
croyons bien faire en appelant l'attention du gouvernement sur ce
point spécial, et sur la marche qu'un procès surgissant dans un cas
semblable pourrait suivre en Irlande (1). » L'avis parut bon et le
gouvernement britannique émancipa l'Irlande, un gouvernement,
notez bien ceci, qui était un cabinet anglican et tory, c'est-à-dire
fiût contre l'Irlande. Cela est grand. Voyez un peu tout ce que bra-
vaient ces hommes d'état : l'église, la couronne, leur caste, leurs
électeurs... Quel fonds de mépris! Quel don et quel droit de gou-
veraer!
(1) Voyez les mémoires de sir Robert Peel, tome l^^ page 240, dan» Texcellente
tradaction qui porte le nonf d*un publiciste éminent de la Belgique, M. Emile de Ia-
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200 BEYUE DES DEUX MONDES.
Elle n'est pas claire de tout point cette consultation que l'on citait
tout à rheure : il est vrai qu'elle n'était pas faite pour nous; mais
enfin vous y voyez nettement ce fait capital, ce prodige dont le
continent n'a pas la moindre idée : un gouvernement qui répond
de ses actes et qui en répond devant des juges, — même quand il
s'agit d'actes qui intéressent la paix publique, — même devant les
juges ordinaires, devant le jury, devant le pays enfin exerçant la
souveraineté des jugemens!
11 est bien entendu aujourd'hui d'un bout à l'autre de l'Europe
que les gouvernemens sont responsables, et cette responsabilité a
lieu en effet.. Seulement, quand elle n'est pas organisée par les lois
avec détermination expresse des personnes et des cas où elle s'ap-
plique, elle est nulle ou violente, et voici ce qui arrive : les gou-
vernemens demeurent longtemps impunis, quinze ou vingt ans,
malgré maint écart; puis ils sont punis un beau jour et une bonne
fois, on les brise comme verre, on les culbute, on les proscrit : c'est
le cas des révolutions, qu'il ne faut pas détailler avec trop de com-
plaisance, vu leur injustice, qui est de mettre à mal tout le monde,
les innocens comme les coupables, et parce que le plaisir qu'on y
prend est sujet à de fortes expiations. Un pays civilisé pourrait
adopter d'autres façons.
Les Anglais nous donnent à ce propos un grand exemple, mais
qui n'est peut-être pas pour plaire à tout le monde, ni même pour
être compris de tout le monde. Aussi veux-je l'analyser et le pro-
poser dans tous ses détails à notre étonnement, à notre scandale.
Oui, sachons-le bien, il y a un pays où les chefs militaires ayant
fait acte de répression peuvent être traduits en justice comme ho-
micides, — où ils appellent en garantie à côté d'eux le. gouverne-
ment dont ils ont reçu les ordres, — où celui-ci vient expliquer au
juge qu'il a entendu exécuter les lois, — où le juge peut décider
que la loi n'a pas été exécutée, mais violée, qu'un crime a été
commis sous couleur de répression légale, un crime dont le gouver-
nement ou ses agens doivent porter la peine. Il ne faut pas vous
voiler la face : une société peut vivre avec ces mœurs, et même
prospérer de la manière la plus enviable. Vous savez bien que le
pays où se passent ces choses énormes n'en est pas moins très or-
donné, très policé, très réputé pour tous les articles de civilisation;
mais ce qu'on y voit le plus, c'est le sentiment de la légalité, c'est
l'ordre existant par lui-même en quelque sorte et debout dans les
consciences. Je ne puis me défendre de soupçonner dans ces mœurs
l'action du gouvernement et de ses exemples. Qui sait? Le droit
ainsi observé au faite de l'état est peut-être^ ce qui donne le ton à
cette société où l'on ne voit ni révolutions, ni assassinats politiques,
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L ADMINISTRATION EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. ' 201
et ceci est à considérer pour tout le monde. — Tel gouvernement,
tel peuple!
Les peuples et les gouvememens ont sans doute une action ré-
ciproque par où ils se déterminent les uns les autres, et ne peuvent
diiTérer sensiblement; mais la plus grande somme d'action est avec
les gouvernemens, parce qu'ils ont pour eux la force et le prestige,
Tautorité de toute sorte. Or cette influence officielle est la corrup-
tion même, et la plus profonde qui puisse pénétrer un peuple,
quand les gouvememens, ces organes du droit, qui manient au nom
du droit la troupe, les juges, Téchafaud, abusent de tout cela pour
leur bien propre, érigé en salut public et en loi suprême. Un peuple
mis à ce régime aura peut-être encore la vertu de se révolter; c'est
tout ce qu'on peut en attendre : il n'aura pas celle de modérer sa
révolte. Et la faute en est aux gouvernemens : ils ont les aventures
qu'ils méritent et des rebelles à leur image. C'est pourquoi telles
révolutions ont eu lieu de nos joui-s, aussi différentes de' l'an de
terreur 93 que le gouvernement de juillet et même que le gouver-
nement de la restauration différaient de l'ancien régime.
Le droit fait le droit, tout comme il y a les entraînemens de l'a-
bîme; mais cette leçon vient surtout des gouvernemens, instituteurs
des peuples, qui doivent enseigner la justice en la pratiquant aussi
bien qu'en l'imposant. Parmi nous, ils sont les premiers coupables,
avec leurs exemples et leurs déclamations, du travers national qui
est de demander Tordre à tout prix et d'abdiquer les droits du pays
à tout propos, à la moindre alarme, entre les mains du pouvoir
exécutif. Ceci, je le répète, est la dépravation que comporte l'es-
prit français. Maintenant croyez-vous que l'on y remédierait en dis-
persant le p')uvoir, en brisant son unité, c'est-à-dire en abolissant
la centralisation? Est-ce que le même préjugé ne ferait pas le même
abus de chaque fragment de souveraineté? La centralisation du
pouvoir n'a rien de commun avec ses excès , et la dissémination du
pouvoir dans les localités ne serait nullement une garantie de sa
modération. En France, le pouvoir n'a pas besoin d'être central pour
se permettre ou pour qu'on lui permette une infinité d'usurpations.
La preuve en est dans tous ces ari'ôtés de police municipale, dans
tous ces règlemens d'octroi municipal qui essaient si volontiers la
tyrannie et l'exaction. Le gouvernement et les tribunaux ont fort à
ùiire pour réprimer ces entreprises malfaisantes, pour les annuler
ou les traiter comme nulles. Parmi des gens où telle est la notion et
la tendance du pouvoir, vous le couperiez en mille morceaux qu'A
reparaîtrait sur tous les points avec les mêmes instincts, rencontrant
chez les gouvernés le même concours d'obéissance. C'est de ce côté
que nos mœurs et nos lois sont à déraciner, à transfigurer.
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202 RETUE DES DEUX MONDES.
Onze gouvernemens, tout compte fait, se sont succédé en France
depuis soixante-quinze ans, chacun apportant sa pierre à cet écha-
faudage qui encombre nos libertés, chacun créant sa mesure de
défense et de vengeance, née d'un accident ou d'un besoin particu*
lier, aucun n'abolissant l'œuvre mauvaise de ses devanciers, à telles
enseignes que je me demande si la loi des suspects a été expressé-
ment abrogée, ou bien encore certaine loi sur les prisons d'état qui
date de 1809. — Peu importe, direz-vous; nous n'en sommes plus
là. — Soit, c'était une hyperbole; mais nous avons encore dans toute
leur vigueur et cette loi de Tan vin qui fait le fonctionnaire invio-
lable ou du moins irresponsable, et la loi sur la détention des armes
de guerre, et la loi dite de sûreté publique^ et tant d'autres lois qui
se dressent devant nous dès qu'il s'agit de se réunir, de discuter,
de colporter, de correspondre, d'impriper, d'enseigner et même de
prier... Nous regorgeons, nous crevons de réglemens dès qu'il s'agit
de choses qui touchent ou seulement qui effleurent les intérêts du
pouvoir.
Voilà les scandales, les énormités! Je sais bien que les gouveme-
mens revendiquent plus de droits qu'ils n'en exercent; ainsi les
lois de septembre ont été à peine appliquées. Quoi qu'il en soit,
c'est trop qu'ils aient entre les mains un fonds de dictature légale,
et qu'en un jour de colère ils puissent aller prendre dans une loi
oubliée de quoi sévir à tort et à travers.
Si la France pouvait être ridicule, elle le serait par là, mais seu-
lement par là. Qu'importe ensuite que le pouvoir central, quand
vient à lui quelque affaire de commune pour un besoin d'emprunt
ou d'impôt, y regarde autre chose que l'emprunt ou l'impôt,
qu'ayant près de lui pour ses propres trayaux des corps savans , il
consulte ces corps sur la route ou la construction projetée par la
commune? Le mal n'est pas grand, ou du moins il n'est pas peut-être
sans compensation. Qu'importe encore que Tétat intervienne pour
réglementer les rapports infinis et nouveaux qui s'élèvent chaque
jour entre les citoyens, à propos d'industrie surtout, entre maîtres
et ouvriers, entre gérans et associés, entre public et transporteurs?
Ici l'état ne fait autre chose que son office élémentaire d'arbitre et
de justicier; mais il empoisonne tout quand il détourne à son profit,
quand il emploie et pervertit à se couvrir d'inviolabilité, lui et ses
agens, les pouvoirs qu'il tient de la société pour elle-même et pour
des œuvres de providence publique.
Parmi les anciens partis, il n'en est aucun qui n'ait été gouver-
nement à son tour, et l'on peut regretter que nul n'ait usé de son
passage aux affaires pour réformer ces excès de pouvoir, ces lois
malfaisantes qui infestent notre passé. L'occasion perdue reviendra-
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l'administration BN frange et en ANGLETERRE* 203
t-elle à ces personnages? les trouvera- t-elle plus prévoyans, plus
soucieux de la liberté quand ils n'en auront plus besoin ? Je le crois
de tout mon cœur. A tout hasard, j'ose leur suggérer que, le cas
échéant» leur premier devoir sera de mettre en pièces le Bulletin
des LoiSy d'en exterminer au moins certaines pages, et non pas de
faire une loi nouvelle sur les communes.
L'étrange idée que de rêver communes sur un sujet tel que le
gouvernement de la France par elle-même ! Je me demande si Ton
a bien pesé tout ce qu'il y a sous ce peu de mots. Voici le problème
dans la complication et pour ainsi dire dans la contradiction de ses
termes : il ne s'agit pas de moins que d'impulsions et de disci-
plines pour trente-six millions d'hommes, inégaux, divers et même
furieusement hostiles les uns aux autres. Ce n'est pas tout. Cette im-
pulsion et cette discipline, il s'agit de les puiser dans ces hommes
eux-mêmes et non plus, comme autrefois, dans quelque pouvoir
extérieur à la société : race conquérante, dynastie, église. Fut-il ja-
mais pareille énigme? C'est pourtant là que nous attend la civilisa-
tion ! A ces replis où s'enveloppe la chose, ajoutez certaines épines
toutes françaises : — un pays où nobles et prêtres , ces guides na-
turels des peuples, sont frappés de défaveur; — une nation monar-
chique, dit-on, mais où telles dynasties contestent le droit national,
tandis qu'elles sont contestées elles-mêmes par la nation; — un
peuple couronné de droits qui lui laissent toute sa misère; — à cha-
que pas, des intérêts délicats et sensitifs, tout rnatériels qu'ils sont,
dont la vile utopie est le pouvoir absolu... Une nation voisine n'a
pas pris moins de deux cents ans pour résoudre ce problème, en met-
tant de côté pour cela roi et peuple ( faites-moi la grâce de remarquer
ces deux éliminations, je n'en rabats rien), en y employant ses
hautes classes constamment recrutées et fortifiées, instruites par
une expérience patrimoniale, des classes d'état en quelque soi:te,
nées et élevées pour gouverner comme pour vivre. Espérons que
cette manière d'être libre n'est pas la seule, puisqu'elle n'est pas à
notre usage; mais ne croyons pas non plus ouvrir une école de gou-
vernement, une gymnastique de liberté, en faisant décider sur place
les questions de chemins et d'écoles : rien ne peut tenir lieu d'un
cheval pour apprendre l'équitation.
Dupont-White.
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L'HOMME PRIMITIF
riPBiS LES TIITIDI Dl II. LTELL ET IDXLBT.
I. Thê Geologieai Evidences ofjhe Antiquity of Man, by sir Charles Lyell, Londres 1888.
II. EvUenee as to MarCs Place in naiwre, bj Thooias Henry Huxley, Londres 1868.
Depuis que Thomme a ouvert les yeux sur le monde, il se de-
mande avec anxiété quelle est son origine et quelle doit être sa fin.
Il a fouillé jusqu'aux plus lointaines distances et jusqu'aux plus mi-
ftutieux détails la nature au sein de laquelle il est jeté, il en a dé-
couvert les plus my.stérieux ressorts, les plus magnifiques lois; mais
il ne sait encore quel est son rôle dans ce drame, dont seul pourtant
il semble appelé à deviner le sens. Il se connaît et connaît l'univers,
mais le spectateur et le spectacle demeurent en face l'un d'e l'autre
comme les deux termes d'une insoluble antinomie. D'où partons-
nous? Où allons-nous? Quel degré occupons-nous dans cette échelle
d'existences innombrables que le temps élève et abaisse sans cesse?
L'homme est-il le dernier terme d'une longue série, ou reste-t-il
seul, sans points de comparaison, ignorant si sa petitesse est gran-
deur ou sa grandeur petitesse?
Les réponses n'ont jamais manqué à ces questions, que l'esprit se
pose aussitôt qu'il est traversé par les premières lueurs de la raison;
mais que ces rép3ns3s sont confuses et contradictoires ! Frappés du
caractère tragique de la vie humaine, elTrayés de la responsabilité
qui pèse sur nos consciences, la plupart des penseurs ont en quel-
que sorte mis l'homme aux pieds mômes de Dieu; ils l'ont proclamé
roi de la création, mais en traçant entre ses sujets et lui, comme
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l'homme primitif. 205
dans certaines cours d'Orient, des barrières infranchissables. Ils
Font porté sur les hauteurs de la pensée, et lui ont appris à dédai-
gner tout ce qui n'était pas lui-même. L'analyse scientifique a de
tout temps réagi contre ces nobles entratnemens de la philosophie :
il s'est toujours trouvé des hommes qui, bornant leur horizon et
leurs espérances, ont étudié notre espèce dans ce qu'elle a d'hum-
ble, de matériel, de tangible. Les observateurs ont patiemment dé-
moli la base fragile de tant de grands édifices qui montaient jus-
qu'aux cieux. Ils ont étudié l'homme ailleurs que dans son âme :
ils ont scruté ses besoms physiques, ses fonctions, sa chair, ses
maladies; ils ont découvert ainsi des similitudes, des affinités de
plus eo plus nombreuses par où notre espèce se rattache au reste
de la création animée. La plus grande découverte des sciences mo-
dernes, celle en qui se résument presque toutes les autres, c'est
l'unité du plan organique de la nature. Dans ce vaste tableau, on
ne peut refuser une place à l'homme : il la prend de plein droit,
et ce serait faire violence aux faits les mieux constatés que de l'en
exclure. « Il est dangereux, écrivait Pascal dans ses Pensées^ de
trop Caire voir à Thomme combien il est égal aux bêtes sans lui
montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir
sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui
laisser ignorer l'un et l'autre, mais il est très avantageux de lui re-
présenter l'un et l'autre. »
La question des origines de l'espèce humaine telle que la science
la pose et la discute aujourd'hui est une de celles qui font le mieux
ressortir la justesse du mot de Pascal. C'est ici que notre grandeur
et notre faiblesse se montrent avec le plus d'évidence. Dans le do-
maine un peu confus des recherches entreprises sur cette question
se rencontrent plusieurs sciences particulières, la géologie, la phy-
siologie, la zoologie, la philologie elle-même. Elles s'y donnent la
main pour faire alliance contre des doctrines demeurées longtemps
à l'abri de toute contradiction, ou pour mieux dire reléguées en de-
hors de toute discussion. La science moderne ne se contente pas de
renverser les bases, bien fragiles, il faut l'avouer, des chronologies
classiques et de faire remonter la naissance de l'homme à un terme
si éloigné que notre histoire ("écrite apparaît comme un moment fu-
gitif dans une incalculable série de siècles ; elle va plus loin , elle
prétend nous arracher nos litres de noblesse, et nous représente
comme les successeurs, les v^escendans d*une famille de grands
singes anthropoïdes. Elle relègue parmi les mythes, les chimères, la
tradition d'un homme primitif, brillant de jeunesse et de beauté,
errant dans les jardins de TÉden, avec son innocente compagne, au
milieu d'une cour familière d'animaux, pour nous montrer sur des
rivages glacés je ne sais quel être abject, plus hideux que l'Austra-
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206 REVUE DES DEUX MONDES.
lien, plus sauvage que le Patagon, une brute féroce luttant avec de
simples pierres taillées eH biseau contre les animaux auxquels il
dispute sa misérable existence.
La vérité est souveraine, elle est divine, et jamais il ne nous est
permis de voiler son image. 11 y a pourtant, qui ne le sait? des
âmes délicates que certaines vérités épouvantent ou révoltent,
comme il y a des hommes incapables de demeurer dans le cabinet
d'un anatomiste, au milieu des irritantes fumées de Tesprit-de-vin-,
alourdies par les fétides vapeurs du sang. Qui songerait pourtajit
aujourd'hui, comme on le faisait jadis, à interdire aux sa vans la
dissection des cadavres? Quelle colère puérile irait briser dans les
collections tous ces bocaux où, dans un liquide jauni, se balancent
les gluans embryons, les monstres étranges, les fœtus livides, les
organes de tout genre, mis à nu par un scalpel habile? Qui n'est
prêt à profiter des importantes leçons qu'on a su tirer de ces études
longtemps regardées comme une impiété et une profanation? il
faut bien qu'on permette aussi à la géologie de rechercher dans
les restes du passé les traces de l'homme primitif, à la zoologie de
ressaisir tous les fils qui rattachent notre espèce à la faune terrestre.
Sans doute on n'entreprend pas, môme aujourd'hui, de telles études
sans éveiller des susceptibilités ombrageuses. Il faut respecter le
sentiment dont elles sont l'expression; mais on doit reconnaître
aussi qu'il s'alarme peut-être inutilement. Quelle que soit notre
origine, nos devoirs restent les mêmes : si notre berceau, comme
celui dû Christ, est dans une étable, notre royaume actuel n'en est
pas moins assez vaste, assez beau; nous rachetons par la grandeur
de notre pensée, par la faculté de concevoir l'infini, toutes les mi-
sères de notre existence matérielle. Les comparaisons entre l'homme
et les bêtes n'inspiraient point au ferme esprit de Bossuet ces craintes
efféminées : u Dieu, s'écriait-il dans son traité de la Connaissance de
Dieu et de soi-mêmcy sous les mêmes apparences a pu cacher divers
trésors, » pour faire comprendre que, si les organes sont communs
à l'homme et à la brute, on en peut conclure que l'intelligence n'esl
pas seulement attachée aux organes.
L'Angleterre est le pays où le respect traditionnel pour les livres
sacrés du christianisme est entré le plus profondément dans les
âmes et où depuis soixante ans l'esprit philosophique a le moins
montré de hardiesse; c'est là pourtant qu'on a écrit les livres récens
où l'on cherche à démontrer l'origine extrêmement ancienne de
l'homme, en même temps qu'à le rattacher par la doctrine de la
transformation des espèces aux animaux supérieurs de la création «
Jusqu'ici, l'esprit théologique n'est pas encore entré en lutte contre
les nouvelles doctrines, soit qu'ayant renoncé, à la suite des pre-
mières découvertes de la géologie, k l'interprétation littérale des
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l'homme primitif. 207
versets de la Genèse relatifs à la formation de la terre, il soit prêt i
fjûre d'aussi larges concessions en ce qui concerne la création de
l'espèce humaine, soit plutôt qu'on croie pouvoir abandonner à la
critique scientifique elle-même le soin de combattre des théories
anthropologiques fondées sur l'hypothèse, encore peu en faveur,
de la transformation des espèces.
L'ouvrage de M. Ch. Darwin sur l'origine des espèces (1) a été le
point de départ du mouvement scientifique dont nous voudrions
aujourd'hui exposer les résultats principaux. On nous permettra de
rappeler en peu de mots les théories de M. Darwin. Ce savant ob-
servateur a relevé avec beaucoup d'habileté ce qu'il y a de factice
et d'artificiel dans les caractères de nos espèces et de nos variétés
animales ou végétales, pour affaiblir en quelque sorte la' définition
de l'espèce. Il a pris pour base de son système le fait incontesté de
la reproduction des caractères organiques par voie d'hérédité. Si
une variété jouit de caractères spéciaux, transmissibles de généra-
tion en génération et capables de lui donner quelque avantage dans
la lutte incessante que se livrent tous les ^tres à la surface de la
planète, les variétés moins favorisées doivent disparaître forcément
devant elle. Lamarck avait déjà reconnu l'influence du milieu am-
biant sur les êtres animés; mais M. Darwin a bien fait ressortir, et
c'est son principal mérite, que dans le milieu ambiant il faut com-
prendre non-seulement les actions physiques, mais encore la réac-
tion de toute là nature vivante sur chacun des êtres qui s'y trouvent
embrassés. A la faveur de ces solidarités multiples, de ces conflits
perpétuels, s'opère ce que M. Darwin a heureusement appelé la sé-
lection naturelle. Continuée pendant une série d'âges qui ne se me-
sure ni par des siècles, ni par des milliers, ni même par des millions
d'années, cette sélection amena la transformation continuelle des es-
pèces en variétés et des variétés en espèces.
Sir Charles Lyell, l'un des géologues anglais les plus éminens,
étsdttout préparé à accepter les doctrines de M. Ch. Danvin, car
dans ses ouvrages, devenus presque classiques en Angleterre, il
avait toujours invoqué ce qu'il nomme les causes actuelles ^ c'est-à-
dire les forces que nous voyons agissantes autour de nous, pour ex-
pliquer tous les phénomènes du passé aussi bien que ceux du pré-
sent. Pour lui, la terre n'a jamais été, comme l'ont pensé Cuvier,
Léopold de Buch , Humboldt, M. Élie de Beaumont, le théâtre de
révolutions violentes et subites. Les formes extérieures de notre
globe se sont graduellement modelées, en même temps que la faune
et la flore s'y transformaient insensiblement. Une série de change-
mens infiniment petits continués pendant un temps infini : en ces
(1) Voya la Bmme dn !•' ami 1860.
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iM REYUE DBS DEDX MONDES.
quelques itiots peuvent se résumer toutes les leçons de Técole géo^
logique dont sir Charles Lyell est le chef reconnu. L'histoire de
l'homme devant prendre sa place dans cette succession indéfinie
d'événemens, sir Charles Lyell a été conduit à attribuer à notre es-
pèce une très haute antiquité, et a cherché à en fournir la démons-
tration géolopque.
La zoologie, pendant le même temps, abordait le problème de
nos origines par un autre côté. Les argumens anatomiques qu'elle
emploie de préférence se trouvent condensés dans un petit volume
de M. Huxley, écrit d'une plume vive et acérée. Le titre de l'ou-
vrage, la Place de l'homme dans la nature^ est illustré en quelque
sorte par la gravure qui sert de frontispice. On y voit debout, l'un
derrière l'autre, les squelettes du gibbon aux longs bras, de l'orang,
du chimpanzé, du massif gorille, enfin de Thomme. Ce dessin ré-
sume du moins la partie anatomique du livre, car les conclusions de
M. Huxley ne sont point celles d'un matérialisme grossier; suivant
lui, ce n'est point par quelques détails anatomiques que nous nous
distinguons des grands singes anthropoïdes; c'est par quelque chose
qui est encore et qui nous restera peut-être toujours inconnu.
Avant d'entrer dans l'examen détaillé des preuves géologiques et
zoologiques qu'on invoque pour prouver l'ancienneté de l'espèce
humaine, il n'est peut-être pas inutile de prévenir le lecteur qu'on
ne le conduira point sur un champ de bataille, au lendemain d'une
grande victoire, mais au milieu même de la mêlée où s'agitent les
passions scientifiques les plus ardentes. D'un côté, j'ai déjà nommé
Darwin, Lyell, Huxley; de l'autre, on peut citer Richard Owen, le
savant directeur du British Muséum^ et le célèbre naturaliste Agas-
siz. La lutte actuelle n'est point de celles dont on puisse attendre
l'issue avant d'en raconter les premières péripéties.
1.
Le problème de l'antiquité de l'espèce humaine ne se définit pas
de la même manière pour Tarchéologue et pour le géologue. Le
premier a une chronologie rigoureuse, mais bornée par nos con-
naissances historiques : tout ce qui recule au-delà des premières
civilisations ouvertes à ses recherches se confond pour lui dans la
plus haute antiquité. Le géologue mesure le temps autrement que
par les années : qu'on lui montre un débris de l'industrie humaine,
il lui importe assez peu que ce fragment ait dix mille, vingt mille
ou cent mille ans de date; il veut savoir si on l'a extrait d'un terrain
antérieur à ceux que déposent actuellement nos mers nos lacs et
nos fleuves, et renfermant les débris d'espèces animales aujourd'hui
éteintes. L'archéologue, en un mot, cherche l'homme ancien* le
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• L HOMME PRIMITIF. 209
géologue rhomme fossile. On peut donc démontrer l'antiquité abso-
lue, chronologique de notre espèce, sans prouver son antiquité géo-
logique.
Les dépôts les plus superficiels que nous rencontrons à la surface
de nos continens se divisent en dépôts modernes et en dépôts dilu-
vienx. Les premiers comprennent toutes les alluvions des rivières
inférieures au niveau des plus hautes inondations : tout ce qui dé-
passe ce niveau est diluvien ; de vastes terrasses s'étendent dans
toutes les vallées à des hauteurs que les eaux ne peuvent plus at-
teindre. La vallée du Rhin, entre Bâle et Strasbourg, peut être citée
comme un exemple de la différence qui sépare le terrain diluvien
des alluvions actuelles. Ces derniènes forment une lisière plus ou
moins étroite sur les bords du fleuve ; mais la grande vallée creusée
par les eaux diluviennes s'étend jusqu'aux falaises parallèles des
Vosges et de la Forêt-Noire. Que des restes humains se rencontrent
dans les alluvions actuelles du Rhin, qui s'en étonnerait? Mais qu'on
en trouve dans les fertiles limons de la plaine, et l'on aura mis la
main sur l'homme fossile.
Le problème dans ces termes est, nous l'espérons, assez i^ette-
ment défmi, bien que sur l'origine même du terrain que j'ai nommé
diluvien les géologues soient bien loin d'être d'accord. Suivant les
uns, les dépôts diluviens ont été charriés par les eaux au moment
même où nos vallées ont été creusées; des masses d'eau boueuse,
entraînant des blocs de toute grandeur, ont été déversées dans les
grands sillons terrestres, en abandonnant des sédimens de plus en
plus fins à mesure qu'ils se rapprochaient des embouchures. Les
partisans des rames actuelles^ refusant d'admettre que la terre ait
subi de semblables cataclysmes, sont obligés d'avoir recours à d'au-
tres hypothèses pour expliquer la présence dans les vallées de tant
de matériaux en-atiques^ venus quelquefois de montagnes très éloi-
gnées. Ils supposent toutes les montagnes, même les moins élevées,
couvertes de vastes glaciers, font descendre ceux-ci jusque dans les
rameaux inférieurs de nos vallées ou promènent sur les terres sub-
meq^^ées des radeaux de glaces flottantes chargés de pierres de
toute grandeur. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner la valeur rela-
tive de ces théories. Si l'origine et la classification du terrain dilu-
vien demeurent incertaines, il se définit au moins assez nettement
par ses caractères extérieurs en même temps que par les débris fos-
siles qu*il renferme.
11 importe d'ajouter que l'on rattache aussi au terrain diluvien les
dépôts qui ont rempli certaines cavernes élevées, actuellement pla-
cées hors de l'accès des eaux fluviatiles ou marines. C*est dans ces
grottes ossifères qu'on a cru d'abord découvrir l'homme fossile; de-
lOMI U.T. i4
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210 BEYUE DES DEUX MOKDES.
puis bien longtemps, on a recueilli sur divers points de l'Europe
des ossemens ou des ouvrages humains associés dans le rouge limon
des cavernes à des restes d'hyènes, d'ours, d'éléphans, de rhino-
céros, appartenant à des espèces aujourd'hui disparues; mais les
observations faites dans les cavernes ont toujours été mises en sus-
picion. L'homme y a souvent cherché un lieu de retraite et de sépul-
ture : les grottes sont traversées par des eaux sorties des fissures
qui communiquent avec le sommet des plateaux, et pendant les
grandes pluies des débris de toute sorte peuvent y être entraînés.
Les inductions tirées de la présence simultanée des restes humains
et des espèces d'animaux éteintes dans le sol des cavernes ont tou-
tefois repris une grande importance depuis la découverte des silex
taillés de main d'homme dans les graviers de la vallée de la Somme,
en France, et de nouvelles recherches ont ramené l'attention sur le»
grottes ossifères.
Ces préliminaires posés, il faut chercher les traces les plus effa-
cées de l'homme en sortant des temps historiques et en s' enfonçant
dans un passé de plus en plus lointain. Pour retrouver l'homme
primitif, la science ne nous conduit pas sur les plateaux de l'Asie
centrale, dans cette région que la philologie a quelquefois nommée
l'ombilic du monde, et dont elle ne parle qu'avec une sorte de reli-
gieuse vénération, car elle en fait descendre les deux grandes races
iranienne et sémitique qui ont marché en tête de la civilisation et
ont fourni à la pensée humaine les idées qui sont ses vrais titres de
noblesse. Il y a lieu de croire qu'une exploration des hautes vallées
de l'Iran, entreprise non pas au point de vue archéologique, mais
au point de vue géologique, fournirait des résultats précieux et
peut-être très inattendus; mais jusqu'à présent l'homme antéhisto-
rique n'a été trouvé que dans le Danemark, en Suisse, en Angle-
terre, dans les plaines du nord de l'Allemagne, en France, dans une
zone en résumé plutôt septentrionale que méridionale.
Avant la domination romaine, les vastes plaines du nord de l'Eu-
rope, encore recouvertes par d'épaisses forêts, nourrissaient déjà
une population à laquelle l'usage du bronze n'était pas inconnu, et
qui était en conséquence arrivée à un état de civilisation relative-
ment assez avancé, car le bronze est un alliage de cuivre et d'étain,
et ces métaux ne sont extraits de leurs minerais qu'avec quelque
difficulté. Cette civilisation grossière était assez uniformément ré-
pandue depuis la Scandinavie jusqu'aux Alpes et même dans le vaste
bassin du Danube. On en a trouvé les monumens dans les tourbes du
Danemark; ils s'y rencontrent au-dessous des couches superficielles
qui contiennent les débris de l'âge de fer. Des épées et des bou-
cliers de bronze ont été retirés des couches plus profondes et sont
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LHOJIME PRIMITIF* 211
conservés aujourd'hui au musée de Copenhague. On a recueilli
môme les moules qui servaient à couler ce métal, avec des pote-
ries où se révèle déjà quelque recherche du style et de T ornemen-
tation.
Pour trouver d'autres vestiges nombreux de l'âge de bronze, il
faut explorer ce qu'on a nommé les tiabiialions lacustres des lacs de
la Suisse. C'est en 1854 qu'on signala pour la première fois, à Mei-
len, sur le lac de Zurich, d'anciens pilotis autour desquels gisaient
des ustensiles divers de bronze et de pierre. Pendant les hivers de
1858 et de 1859, les eaux de ce lac étant restées tiès basses, on
rechercha avec beaucoup de soin les objets disséminés autour des
vieux pilotis. Ces découvertes se multiplièrent tellement qu'on fut
forcé d'en conclure que des peuplades ou des familles amphibies
s'étaient jadis bâti des cabanes sur des pieux, à une petite distance
du rivage, soit pour s'isoler et se défendre contre leurs ennemis,
soit pour éviter Tattaque des bétes sauvages répandues en grand
nombre au pied des Alpes.
Comme les lacs du versant suisse des Alpes, ceux du versant ita-
lien ont conservé des traces de ces habitations anciennes. M. Gas-
taldi a publié récemment à Turin un beau travail sur les stations
lacustres du nord de l'Italie. C'est sans doute des Étrusques que les
habitans des lacs alpins avaient appris Tart de fondre le bronze et
de faire de la poterie non vernissée; c'est en effet à la période dite
de bronze que se rapportent la plupart de ces établissemens. Il eH
est très peu où Ton ait retrouvé des armes ou des ornemens en fer,
et les habitudes amphibies des populations anciennes des Alpes ne
paraissent pas avoir survécu longtemps à l'introduction de ce métal.
Pendant l'âge de bronze, de petits villages étaient semés à fleur
d'eau sur tous les lacs : on en a retrouvé douze sur le lac de Neuf-
châtel, vingt sur le lac de Genève, dix sur le lac de Bienne. Les or-
nemens découverts dans ces stations depuis si longtemps abandon-
nées ne différent pas de ceux qui ont été enfouis dans les tourbes du
Danemark; ce sont les monumens d'une civilisation très grossière
et très uniforme répandue dans presque toute l'Europe.
Si nous faisons un pas de plus dans le passé, nous arrivons à la
période dite de pierre^ pendant laquelle les hommes ne connais-
saient pas encore l'usage des métaux. Tout donne à penser que
l'enfance de notre espèce a été d'une extrême longueur : on a dé-
doublé la période de pierre en deux âges, le plus récent ou celui de
la pierre polie^ le plus ancien ou celui de la pierre ébauchée ou
simplement taillée. Durant la dernière de ces deux époques, les peu-
plades de la Suisse construisaient déjà des cabanes sur les lacs
alpins; près de Berne, les habitans du petit lac de Moosseedorf
avaient des instrumens en pierre, en corne et en os. Ils polissaient
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212 BEVUE DES DEUX MONDES.
des haches et des coins en silex et en jade, et possédaient de Fam-
bre, qui sans doute leur était apporté des bords de la mer Baltique.
A Wangen, sur le lac de Constance, était un village d'au moins
mille habitans, bâti sur plus de quarante mille pilotis; on y em-
ployait des armes et des ustens les en serpentine, en diorite et en
quartz; on savait feutrer grossièrement le chanvre, on cultivait jus-
qu'à trois céréales, et Ton avait déjà réduit à la domesticité le chien,
le bœuf, le mouton et la chèvre.
Autour des pilotis de l'âge de pierre reste une innombrable quan-
tité d'ossemens qui ont servi à en reconstituer la faune. Le pro-
fesseur Rûtimeyer de Bâle s'est acquitté en 1862 de cette tâche
avec un soin digne des plus grands éloges. Il a montré que la faune
de l'âge de pierre ne différait pas de celle que plus tard Jules César
trouva dans la Gaule ; avec vingt-huit espèces de mammifères au-
jourd'hui encore répandus dans nos latitudes, elle comprenait le
bœuf sauvage {bos primigenius)^ cet animal que César dépeint
comme si agile, si farouche et d'une taille si colossale, l'aurochs,
qu'un caprice des empereurs de Russie conserve encore dans les
vastes forêts lithuaniennes, et l'élan, qui a émigré vers des latitudes
polaires. Le peuple qui habitait la Suisse pendant l'âge de pierre
avait déjà, je l'ai dit, plusieurs animaux domestiques, le bœuf, la
chèvre, le mouton et le chien ; bien qu'adonné à certaines occupa-
tions agricoles, il vivait principalement de chasse, et le renard pa-
raît avoir été un de ses gibiers favoris. En revanche, on trouve peu
de restes de lièvres autour de ses habitations; cet animal était peut-
être dès lors protégé par une superstition que César trouva encore
vivante parmi les habitans de la Grande-Bretagne. Les os des ours,
des cerfs, du bœuf sauvage, du chevreuil, du chamois, recueillis au-
tour des anciens pilotis, sont tous brisés ; les chasseurs en suçaient
sans doute la moelle, et Ton se demande avec surprise comment
seuls ou avec des chiens de petite taille, à pied, car le cheval ne
fut apprivoisé que pendant la période de bronze, armés de simples
pierres, ils pouvaient venir à bout d'animaux aussi redoutables ou
aussi agiles.
L'âge de la pierre polie a également laissé une trace dans les
tourbes du Danemark. Des tribus de pécheurs vivaient sur les côtes
de la Baltique, et rejetaient les coquilles des mollusques qui leur
servaient de nourriture sur des tas que le temps a respectés (kjSk^
ken-môdding) (1). Dans quelques-unes de ces accumulations, qui
ont de trois à dix pieds de hauteur et qui couvrent parfois des es-
paces immenses, on a trouvé des couteaux et des coins de silex. Le
bœuf sauvage parcoui'ait les plaines danoises comme les régions al-
(l) Voye* Bup les fouilbs ontrqwises ea Danemark la l\evu9 du !«' novembre 1869,
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l'homme primitif. 213
piaes; le castor y vivait encore avec le pingouin, maintenant disparu
de TEurope et relégué au Groenland; le phoque venait aussi s'ébat-
tre sur ces côtes, qu'il a depuis longtemps abandonnées. Les natu-
rels de cette triste région étaient plus barbares que ceux des lati-
tudes plus méridionales, car ils n'avaient d'autre animal domestique
qu'un petit chien. À en juger par la forme des crânes humains
trouvés dans les tourbes et près des tas de coquilles, la race qui
habitait alors les rivages de la Baltique était petite ; par la rondeur
de la tête, les ai*cades sourcilières proéminentes, elle rappelle tout
à fait les Lapons d'aujourd'hui.
La nuit des âges barbares régnait d'un bout à l'autre de l'Europe
pendant l'époque de la pierre polie ; mais cette nuit devient bien
plus épaisse quand on pénètre dans l'âge antérieur durant lequel
l'homme ne donnait encore à aucun de ses ouvrages une forme
achevée, et n'avait d'autres instrumens que des silex grossièrement
uill'és, des esquilles tranchantes et ébréchées, 11 faut se séparer ici
de l'archéologie et prendre la géologie pour guide. Elle nous amène
au milieu d'une faune bien dilTérente de celle des âges qui ont
suivi; elle nous montre deux espèces de rhinocéros se baignant
dans les fleuves de la France et de l'Angleterre, des troupeaux d'é-
lépbans errant dans nos latitudes avec le bœuf sauvage, avec des
cerfs et des chevaux d'espèce aujourd'hui inconnue; elle pénètre
dans les cavernes, et y découvre des tigres, des hyènes, des ours
diflerens de ceux qui vivent aujourd'hui : nous entrons dans le
monde qu'on est convenu de nommer antédiluvien.
Dans cette période, si obscure et si éloignée qu'elle soit, la pa-
léontologie a pourtant cherché à tracer quelques limites chronolo-
giques. Un savant français, M. Lartet, considéré aujourd'hui à bon
droit dans notre pays comme la première autorité en matière d'ana-
tomie comparée, y distingue quatre ères différentes. Pendant celle
qui se rapproche le plus de nous, l'aurochs lithuanien vivait encore
en France; M. Lartet en a signalé des restes trouvés dans la ca-
verne de Massât (département de l'Ariége), avec des flèches, une
sorte d'épingle gros.-^ière faite d'un os d'oiseau, une corne de cerf
sur laquelle une main inhabile a gravé une tête d'ours. Au pied des
Pyrénées, M. Lartet a trouvé récemment à Aurignac (département
de la Haute-Garonne) une sépulture d'hommes primitifs : une dalle
de pierre, cachée par des éboulis, servait de porte â une chambre
ouverte dans le roc, où l'on trouva entassés dix-sept squelettes hu-
mains. Malheureusement ces restes précieux ont été perdus pour la
science : on les a déposés au cimetière d'Aurignac, et M. Lartet n'a
pas été assez heureux pour les retrouver. Il a fait des fouilles dans
la grotte, et devant la porte il a ti'ouvé une couche assez épaisse de
cendre et de charbon avec beaucoup d'ossemens et une centaine
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2li REYUE DES DEUX MONDES.
<1* objets en silex. Parmi les ossemens, le savant anatomiste a reconnu
ceux de neuf animaux carnivores et de dix herbivores, chiens, hyè-
nes, éléphans, rhinocéros, cheval, cerf, aurochs, etc. On peut croire,
avec M. Lartet, que les dix-sept morts avaient été déposés au fond
de Tétroite caverne dans la posture d'hommes assis, qu'un repas fu-
néraire avait eu lieu en leur honneur devant la porte, et que plus tard
des hyènes étaient venues ronger les restes du repas.
A une époque antérieure à Tère de Taurochs, le renne habi-
tait encore nos latitudes ; ses ossemens ont été retrouvés en abon-
dance dans la grotte de Savigné, près CivTay (département de la
Vienne). Mille bois dé cet animal ont été recueillis par le colonel
Wood dans une caverne nommée Bosco's Den (la retraite de Bosco),
dans le sud du pays de Galles (Glamorgansbire). Près de Torquay,
dans le Devonshire, un géologue anglais, le docteur Falconer, a éga-
lement trouvé le renne dans la célèbre grotte de Brixham, très riche
en silex taillés de main d'homme.
Les deux ères de Taurochs et du renne forment en quelque sorte
une transition entre les deux âges de pierre : c'est dans les graviers
stratifiés de la vallée de la Somme qu'on a trouvé les restes les plus
nombreux de la période de la pierre ébauchée. Cette découverte est
due à M. Boucher de Perthes. Dès 1847, dans un ouvrage intitulé
Antiquités antédiluviennes^ M. de Perthes avait décrit de nombreux
silex recueillis aux environs d'Amiens et d'Abbeville, et différant des
haches celtiques en ce qu'ils n'ont reçu qu'une taille grossière et
ne sont point polis. La découverte de M. Boucher de Perthes fut ac-
cueillie au début par Tindiflerence ou l'incrédulité. Les silex dé-
grossis avaient-ils été recueillis en place par M, Boucher de Per-
thes? Se trouvaient -ils vraiment mélangés au terrain diluvien
proprement dit, au milieu des ossemens d'éléphans et de rhinocéros
fossiles? Le diluvium, sur les points qu'on avait fouillés, n'avait-il
pas subi un remaniement par suite de quelques inondations moder-
nes? Gomment n'avait-on trouvé aucun ossement humain parmi tant
de débris d'industrie humaine? Pourquoi les silex taillés se trou-
vaient-ils accumulés en quelques points seulement? Toutes ces
questions devaient naturellement se poser.
Sir Charles Lyell, toujours en quête de toutes les nouveautés géo-
logiques, se rendit lui-même en Picardie, accompagné d'un autre
géologue anglais» M. Prestwich, afin de constater la position précise
des pierres taillées. Il fut converti à l'opinion de M. Boucher de Per-
thes, ainsi que son compagnon de voyage. M. Albert Gaudry, dont
la Revue connaît les travaux, fit aussi des fouilles à Saint-Acheul,
et détacha lui-même, à une profondeur de à mètres environ, plu-
sieurs haches dans le voisinage desquelles il recueillit des dentsf de
cheval et de bœuf. Depuis cette époque, M. Prestwich a cherché à
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l'homme primitif. 21&
démontrer que la France n'a pas le privilège des haches antédilu-
Tiennes. Les explorateurs se sont mis partout en campagne. Cite-
rai-je tous les endroits où Ton a trouvé des armes primitives : la
▼allée de la Lark dans le Suffblk, la vallée de FOuse daiis le Bed-
f(H*dshire, le Kent, le Surrey, le Middlesex? Il ne faudrait point dé-
courager le zèle qui s'attache à la recherche de ces précieux débris;
toutefois un grand nombre n'ont été recueillis que dans des dépôts
tout à fait superficiels. Pour établir la contemporanéité de l'homme
avec les mammifères éteints, il faut (pie les restes de son art primi-
tif puissent être trouvés in sitUy mêlés aux ossemens de ces ani-
maux, dans un terrain vierge. La multiplicité des silex taillés trou-
vés en dehors de semblables gisemens serait bien plus propre à
infirmer qu'à fortifier les inductions fondées sur la première décou-
verte de ces instrumens.
Les plus sceptiques admettent aujourd'hui que les silex recueillis
en si grand nombre par M. Boucher de Perthes doivent leur forme
et leur tranchant à upe main humaine : les ouvriers ont fait eux-
mêmes un grand nombre de ces langues de chat pour les vendre
aux géologues; mais les silex authentiques ont, comme les vieilles
médailles, la patine du temps, et beaucoup sont couverts de den-
drites ferrugineuses, ramifications délicates que les infiltrations
lentes peuvent seules produire. Néanmoins, tout en reconnaissant
la vraie nature de ces silex, que ne reste-t-il pas à dire pour en con-
tester l'ancienneté géologique? Comment expliquer que tant de silex,
on les compte par milliers, aient été trouvés au n)ême point dans la
vallée de la Somme ? Voici ce que sir Charles Lyell hasarde à ce
sujet : « supposons qu'à l'époque où les haches furent enfouies en
si grand nombre dans les graviers qui forment maintenant la terrasse
de Saint-Acheul, la rivière principale et ses tributaires fussent gelés
pendant plusieurs mois de l'hiver. Dans ce cas, le peuple primitif a
pu, comme l'insinue M. Prestwich , ressembler dans ses habitudes
aux Indiens d'Amérique qui habitent maintenant la contrée située
entre la baie d'Hudson et la mer polaire. Quand le renne et le gibier
deviennent rares, ils pèchent dans les rivières, et dans cette inten-
tion comme aussi pour obtenir de l'eau potable, ils font toujours des^
trous circulaires dans la glace, par où ils jettent leurs hameçons ou
leurs filets. Souvent ils mettent leur tente sur la glace et y prati-
quent des ouvertures avec des ciseaux de métal, quand ils peuvent
obtenir du cuivre ou du fer, et à défaut de ciseaux avec des instru-
mens en silex. » Les amas actuels de silex indiqueraient ainsi d'an-
ciennes stations de pèche.
M. Scipion Gras, ingénieur des mmes, qui ne croit pas à l'origine
antédiluvienne des haches taillées, a fait une autre hypothèse pour
expliquer l'accumulation des haches taillées. « Plaçons, dit-il, à
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216 REYUE DES DEUX MONDES,
Forigine des temps historiques la fabrication des haches que tout
annonce avoh- eu lieu autrefois dans la vallée de la Sonf)me. Il est
certain que les hommes occupés à ce travail n'ont pas été obligés
d'aller bien loin pour se procurer la matière première qui leur était
nécessaire. En creusant dans le sol à une médiocre profondeur, ils
ont trouvé un grand choix de silex tout prêts à être taillés. L'exploi-
tation pouvait se faire de deux manières : par puits et par galeries.
L'exploitation par galeries horizontales, ouvertes sur le flanc de la
vallée, en profitant des escarpemens, était évidemment préférable.
Le creusement de ces anciennes galeries est si peu invraisemblable,
qu'aujourd'hui encore on le pratique pour l'extraction du gravier.
Les silex fraîchement extraits et non privés de leur eau de carrière
§ont bien plus faciles à travailler que ceux dont la dessiccation est
avancée. Il est probable par conséquent que les anciens exploitans
ébauchaient, dans l'intérieur même de leurs galeries, les haches des-
tinées à être polies. Après ce premier travail , on faisait sans doute
un triage; les pièces les plus informes étaient rejetées et laissées
sur place. Lorsqu'à la longue les galeries qui avaient servi à la fois
d'ateliers d'exploitation et d'ébauchage se sont éboulées, les silex
dégrossis, abandonnés sur le sol, ont été enveloppés de tous côtés
par le terrain d'où ils avaient été extraits (1). »
D'autres géologues vont jusqu'à nier que les silex taillés se trou-
vent dans un terrain diluvien vierge, et considèrent ces dépôts
superficiels d'où on les extrait comme remaniés par les eaux; je
citerai dans le nombre M. Élie de Beaumont, M. Eugène Robert,
M. de Benigsen-Forder. Après le phénomène qui a ouvert les grands
sillons de nos vallées, le régime des fleuves n'a pas "été immédiate-
ment régularisé. Les eaux n'ont pas été tout de suite resserrées entre
des berges étroites; elles ont rempli sans doute une série de grands
lacs étages les uns au-dessus des autres ; ces lacs ont plus tard été
drainés, tantôt graduellement, tantôt subitement, et l'on peut ima-
giner ainsi que les premiers dépôts diluviens aient subi des rema-
niemens nombreux et considérables. Je n'étonnerai d'ailleurs aucun
géologue en disant que de tous les terrains, c'est le plus récent, le
plus rapproché de nous dont l'histoire demeure cependant la plus
obscure.
Le peuple primitif qui vivait dans le nord de la France et en An-
gleterre a laissé ailleurs des traces de son séjour dans un grand
nombre de cavernes. Tandis qu'on n'a jamais vu d'ossemens hu-
mains dans les graviers des vallées, on a été assez heureux pour en
découvrir dans les profondeurs qui ont servi d'ossuaire à tant d'a-
nimaux. Dès 1828, M. Tournai avait trouvé des os humains, mêlés
(1) CompUs rendus de V Académie des Sciences, t. LIV, p. 1126.
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L HOMME PRIMITIF. 217
à ceux d'espèces éteintes, dans la grotte de Bize (département de
l'Aude); Tannée suivante, M. Christol fit une découverte sembla-
ble à Gondres, près de Nîmes. Ces explorateurs en conclurent que
rhôoime avait été le»contemporain du rhinocéros, de Thyène, de
Tours, et d'autres animaux antédiluviens, aussi bien que du renne
et de l'aurochs. Cette opinion, qui pouvait alors passer pour très
hardie, fut combattue par M. Desnoyers, le savant bibliothécaire du
Muséum. Suivant lui, les haches et les flèches en silex, les os époin-
tés, les grossières poteries des cavernes françaises ou anglaises, res-
2»einblent tout à fait à ceux quVn trouve sous les tumuli et sous les
dolmens des habitans primitifs de la Gaule, de la Grande-Bretagne
et de la Germanie. Les ossemens humains, dans les cavernes où ils
sont i-éunis à ces objets, ne peuvent donc appartenir à des périodes
aDtédiluviennes, mais à un peuple qui était au même état de civili-
sation que celui qui construisait les tumuli et les autels de pierre.
A cette époque, la distinction n'avait, on le voit, pas encore été
établie entre les silex polis et les haches simplement ébauchées.
En 1833, le docteur Schmerling, de Liège, fouilla avec une pa-
tience assidue toutes les Ccivernes des environs de Liège. A Engis, il
eut la bonne fortune de découvrir plusieurs crânes humains, dont
l'un est entier et a pu être conservé dans le musée de l'université;
ce spécimen précieux, qui ne diffère pas beaucoup des crânes euro-
péns modernes, fut ramassé dans une brèche stalagmiteuse conte-
nant des dents de rhinocéros, de dheval, de renne et des débiis de
ruminans fossiles. Dans toutes les cavernes de la vallée de la Meuse,
M. Schmerling trouva des armes, des ustensiles en silex et en os. 11
n hésita pas à admettre la contemporanéité de l'homme et de la faune
antédiluvienne; mais il ne put faire partager à personne son ardente
conviction.
Depuis cette époque, on a fait dans les ossuaires des cavernes la
découverte d'un squelette humain entier; il a été trouvé en 1857
dans le Neanderthal, près Dusseldorf, par le professeur Fuhlrott. La
forme du crâne est si extraordinaire que les savans allemands réunis
à Bonn en 1857 doutèrent d'abord qu'il pût appartenir à un homme,
et furent disposés à l'attribuer à un singe. Cependant le professeur
SchafThausen a levé à cet égard toutes les incertitudes; il a déclaré
que le squelette était celui d'un homme dont le développement
cérébral était très faible, et qui était doué d'une force musculaire
très remarquable. Ces affirmations sont d'accord avec celles de
M. Huxley, qui a étudié avec beaucoup de soin le crâne du Nean-
derthal. On trouverait facilement en Europe aujourd'hui des crânes
à peu près semblables à celui d'Ëngist mais celui des environs de
Dusseldorf se rapproche beaucoup des crânes du gorille et du chim-
panzé par ses énormes arcades sourcilières, par sa faible hauteur
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218 BEYUE DES DEUX MONDES.
verticale et par la forme de la région occipitale. Certains anato-
mistes seraient disposés à y voir la preuve de l'existence d'une race
intermédiaire entre les hommes actuels et les mrands singes anthro-
poïdes; mais l'examen d'une tête unique ne peut, ce semble, servir
de base à une théorie de ce genre : il faudrait posséder des séries
nombreuses de têtes , suivre les dégradations de forme depuis les
belles lignes du type caucasique jusqu'aux contours où s'imprime
la trace d'une complète bestialité. Les crânes ont leurs monstruo-
sités individuelles; souvent la maladie les altère, et certains sau-
vages les déforment eux-mêmes cffez leurs enfans. Il ne faudrait
donc point tirer d'un cas isolé des conclusions trop absolues; néan-
moins on ne peut se^refuser à considérer le crâne du Neanderthal
comme un des monumens les plus précieux des âges passés. Il n'est
pas étonnant que le crâne d'Engis se rapproche de la forme cauca-
sique, puisqu'on a trouvé avec lui des ossemens de renne, et que
l'ère du renne se rattache d'assez près à la période de la pierre po-
lie. Quant au crâne du Neanderthal , il y a lieu de croire qu'il lui
est bien antérieur ; mais , comme on ne l'a trouvé associé à aucun
reste fossile, son âge demeure encore incertain.
L'étude de la faune des cavernes peut-elle nous donner l'assu-
rance que l'homme a vraiment été le contemporain des grands ani-
maux parmi les os desquels se retrouvent, avec ses propres osse- '
mens, les débris de sa primitive industrie? Peut-on croire que
rhomme ait choisi pour sa demeure les fétides repaires des hyènes,
des tigres et des ours? Les dépôts des cavernes n'pnt-ils jamais été
remaniés par les eaux sorties des fissures de leur toit? Ces remanie-
mens n'ont- ils pu avoir lieu à de très grandes profondeurs avant
le dépôt des stalagmites, qui servent en quelque sorte de linceul aux
ossemens semés dans les limons? La découverte de l'homme fossile
ne repose en résumé que sur des preuves qui ne sont pas encore
universellement admises ; les seuls monumens de l'âge lointain au-
<juel on fait remonter l'origine de notre espèce sont jusqu'ici les
<:rânes d'Engis et du Neanderthal, quelques ossemens humains, ces
milliers de silex retrouvés dans les vallées et les cavernes, quelques
ossemens d'animaux façonnés par la main humaine. Le gisement de
ces objets est malheureusement tel qu'on n'en peut fixer l'âge géo-
logique avec une sécurité et une précision absolues. L'avenir dissi-
pera sans doute ces incertitudes : qui sait si l'on n'exti*aira pas
quelque jour des restes humains d'un terram antérieur même au
terrain diluvien? Du temps de Cuvier» on n'avait pas encore ren-
contré de singes fossiles; ou en connaît aujourd'hui onze espèces :
deux dans l'Amérique du Sud, trois en Asie, six en Europe. M. Al-
bert Gaudry, dans les fouilles qu'il a fait exécuter à Pikermi, en
<îrèce, a trouvé jusqu'à vingt têtes de singes. Il a pu reconstituer
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l'homme primitif. 21^
entièrement le squelette du mésôpithèque du Pentélique, et lui don-
ner une place dans cette curieuse faune de TAttique qu'il a fait con-
naître au monde savant.
Si l'antiquité géologique de l'homme rencontre encore des incré-
dules, l'ancienneté absolue de notre espèce devient de moins en
moins contestable. Sir Charles Lyell s'est appliqué, dans son inté-
ressant ouvrage, à en accumuler les preuves. On ne peut, ce me
semble, que partager son avis quand il fait comprendre combien a
dû être longue la période de pierre. Les monumens de cet âge loin-
tain nous semblent presque uniformes; « mais, dit-il avec raison,
il a pu y avoir divers degrés dans l'art de fabriquer les instrumens
en sÛex pendant la première période de pierre, sans que nous puis-
sions facilement en découvrir les traces, et des tribus contempo-
raines ont pu être à cet égard en avance les unes sur les autreSf
Les chasseurs par exemple qui mangeaient du rhinocéros et qui en-
terraient leurs morts avec des rites funéraires à Aurignac ont pu
être moins barbares que les sauvages de Saint-Acheul , comme l'in-
diqueraient quelques-unes de leurs armes et certains de leurs us^
tensiles. Pour l'Européen qui regarde du haut de sa grandeur les
produits de l'humble art des aborigènes de tous les temps et de
tous les pays, les couteaux et les flèches de l'Indien peau rouge de
l'Amérique du Nord, les haches du natif australien, les instrumens
trouvés dans les anciennes habitations des lacs suisses, ceux des>
tas coquilliers du Danemark ou de Saint-Acheul, tous ces objets
semblent également grossiers, et le caractère général en paraît uni-
forme. La lenteur du progrès des arts de la vie sauvage est prouvée
par ce fait, que les premiers instrumens de bronze furent fondus
sur le modèle des instrumens de pierre de l'âge précédent, bien que
de semblables formes n'eussent pas été choisies naturellement, si
l'on avait connu les métaux avant la pierre. La résistance des tribus
sauvages aux nouvelles inventions, leur incapacité à se les assimiler
se montrent bien dans l'Orient, où elles continuent à employer les
instrumens en pierre de leurs ancêtres, quoique de puissans em-
pires, où l'usage des métaux était connu, aient flori pendant trois
mille ans dans leur voisinage. »
L'espèce humaine nous montre dans son état actuel quelque
chose de semblable à ce qu'observe la paléontologie dans le spec-
tacle général de la nature : à côté des formes les plus parfaites se
sont conservées les formes les plus rudimentaires, les plus hum-
bles, déjà en existence dès qpe la vie essaya ses forces à la surface
de notre planète. De même, à côté de tant de grandes civilisations,
nous retrouvons éparses des agrégations humaines, retardées dans
l'ignorance et la grossièreté des premiers âges. Les tribus les plu^
dégradées ne nous rendent pourtant pas, on peut l'affirmer, l'image
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Î20 REVUE DÉS DEUX MONDES.
de l'homme primitif luttant avec des pierres contre les monstres qui
lui disputaient l'empire de la terre : l'imagination seule peut nous
ramener à cet âge lierculéen dont les premières phases ont sans
doute précédé la création du langage, et nous montrent l'humanité
à peine dégagée encore des puissantes étreintes de l'animalité.
IL
Si , par la doctrine de la transfonnation des espèces , il était pos-
sible d'établir une parenté, une filiation certaine entre tous les
êtres de la création, la question de l'ancienneté de l'homme rece-
vrait ainsi une solution indirecte , et la zoologie suppléerait, sur ce
point capital, à l'impuissance de la géologie. Aussi n'y a-t-il pas
lieu de s*étonner que sir Charles Lyell, bien qu'à ses yeux les
preuves invoquées dans la première partie de cette étude aient
toute la rigueur d'une démonstration, ait cherché à corroborer sa
thèse en appuyant, par des argumens très ingénieux, la théorie de
M. Charles Darwin. Au premier abord, il semble que son ouvrage,
V Antiquité de V Homme ^ manque d'unité : toute la seconde moitié
est consacrée à la botanique, à la zoologie générales; mais ce défaut
d'unité n'est qu'apparent : il est encore question de l'homme, quand
môme on ne prononce plus son nom. La loi qui relie les plus hum-
bles termes de la série animale ou végétale en rattache aussi les
termes les plus élevés. Si le temps seul a été nécessaire pour que
les plantes des anciens continens devinssent, par une série de méta-
morphoses, les plantes de nos jardins et de nos forêts, le temps a
aussi été pour quelque chose dans la formation de l'homme. Si Ton
admet une intervention spéciale et particulière de la force créatrice
pour expliquer l'apparition de ces myriades d'êtres variés qui, de-
puis les premiers âges géologiques jusqu'au temps présent, se sont
succédé sur le globe, on peut logiquement penser que l'homme est
un ouvrage complet, indépendant, sans lien avec le passé, que son
apparition, comme celle de toute chose vivante,- a été l'elTet spon-
tané, subit, d'une puissance supérieure à nos investigations. C'est
là, il est à peine nécessaire de le dire, la croyance à laquelle la tra-
dition nous a accoutumés, c'est dans cet esprit que Ton a interprété
le mythe biblique d'une statue de limon, animée par un souffle di-
vin; c'est également dans le sens littéral que l'on s'est habitué à
comprendre les passages relatifs à la création de la femme : au lieu
d'y voir une expression symbolique de l'unité des natures mascu-
line et féminine, reflet et complément l'une de l'autre, on s'est ar-
rêté à une image touchante et poétique, l'un des tableaux familiers
de ce drame qui commence à la création de l'homme et qui finit
avec la chute.
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l'hohhe primitif. 221
L'inspiration des âges primitifs n'avait rien à mettre entre le créa-
teur et la créature ; mais la science a placé entre eux une foule de
causes secondes et en a sans cesse agrandi la part et Taction. Il
n'est plus conforme à nos idées modernes de voir dans chaque évé-
nement une sorte d'intervention immédiate de la force divine ; ton-
nerres, tempêtes, inondations, pestes, tous ces phénomènes sont
réglés par des lois qui demeurent sans cesse en action ; il n'y a au-
cune différence pour le physicien entre la petite étincelle qu'il fait
jaillir à volonté dans ses appareils et la foudre qui traverse et illu-
mine les cieux. La philosophie naturelle a donné à notre époque une
conception du monde supérieure à celle de l'antiquité; elle ne con-
sidère plus la nature matérielle comme le jouet de vains caprices,
rbistoire comme un duel inégal entre Dieu et l'homme; elle em-
brasse le passé, le présent et l'avenir dans une puissante synthèse
en dehors de laquelle rien ne peut rester isolé.
Une théorie qui rattacherait les unes aux autres, par des lois na-
turelles, toutes les espèces animales, serait donc beaucoup plus
conforme à l'esprit de la science moderne que celle qui les isole, et
qui réclame, pour rendre compte de leur apparition successive, au-
tant de créations nouvelles. A quoi d'ailleurs fait-on tenir l'exer-
cice ou l'inertie de cette toute-puissance qu'on invoque avec une
complaisance si facile ? Des botanistes examinent deux plantes : les
uns déclarent qu'elles sont les variétés d'une même espèce, les au-
tres qu'elles constituent deux espèces différentes. Variétés, on les
considère comme reliées par les lois ordinaires du monde végétal,
lois éternelles, toujours en action, qui règlent la croissance de la
moindre graminée comme celle des arbres les plus majestueux, qui
ont été en activité dans les forêts de l'époque houillère comme dans
celles de notre temps. Espèces, on les séparera par une ligne in-
flexible, par un acte souverain de la toute-puissance, qui aurait «à
une certaine heure, dans un certain lieu, fait surgir spontanément
quelques caractères nouveaux que l'analyse la plus délicate a sou-
vent peine à saisir. Il n'est pas étonnant que les botanistes aient
accueilli avec complaisance les idées de M. Charles Darwin sur la
filiation des formes organiques. Voici comment s'exprime à ce su-
jet le docteur Hooker, le savant directeur des jardins botaniques
de Kew, dans son Introduction à la Description de la Flore aus-
tralienne : « Les relations mutuelles des plantes de chaque grande
province botanique, et en fait du monde entier, sont exactement ce
qu'elles seraient, si la variation avait continué pendant des périodes
indéfinies à s'opérer de la façon dont nous la voyons agir pendant
un nombre délimité de siècles, de façon à donner graduellement
naissance aux formes les plus divergentes. » M. de Candolle, une
autre autorité en ces matières, a, dans un travail récent sur Tes-
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222 REYUE DES DEUX MONDES.
pèce (1), parlé avec beaucoup de faveur des théories de M. Darwin,
sans les admettre toutefois dans leur entier. Un des passages de
cette étude renferme une attaque très résolue contre les partisans
des créations directes. « La probabilité de la théorie de l'évolution
devrait frapper surtout les hommes qui ne croient pas à la généra-
tion spontanée et ceux qui répugnent à l'idée d'une force créatrice,
aveugle ou capricieuse, ayant donné aux mammifères du sexe mas-
culin des mamelles rudimentaires inutiles, à quelques oiseaux des
ailes qui ne peuvent servir à voler, à l'abeille un dard qui la fait
mourir, si elle l'emploie pour sa défense, au pavot et à plusieurs
campanules dont la capsule est dressée une déhiscence de cette
capsule vers le sommet qui rend sa dissémination difficile, aux
graines stériles de beaucoup de composées une aigrette, et aux
graines fertiles point d'aigrette, ou souvent une aigrette qui se sé-
pare de la graine, au lieu de la transporter. Toutes ces singulaiîtés,
tranchons le mot, ces défauts, répugnent et embarrassent dans la
théorie d'une création directe des formes telles que nous les voyons,
ou telles qu'on les a vues à l'époque du trias ou du terrain miocène;
mais il en est autrement dans le système de l'évolution. Ces inuti-
lités ou ces défectuosités d'organisation seraient pour chaque être
un héritage d'aïeux à qui elles profitaient, dans des conditions d'or-
ganisation plus ou moins différentes, avec des ennemis différens ou
des conditions physiques d'une autre nature. L'héritage est-il de-
venu inutile ou même nuisible, les espèces s'éteignent. Leur orga-
nisation primitive les a fait prospérer autrefois, elle les fait décli-
ner aujourd'hui, et finalement s'éteindre, de même que certaines
gi'andes qualités d'un peuple ou certains avantages naturels qui
le faisaient prospérer jadis lui deviennent quelquefois inutiles,
môme nuisibles, au point de le faire périr. Les anomalies rentrent
alors daHS une grande loi, et je trouve naturel que des hommes
fort éloignés des idées matérialistes, ayant même une tendance
prononcée vers d'autres opinions, préfèrent la doctrine de l'évolu-
tion, et s'attachent plus ou moins aux doctrines ou aux études par
lesquelles on s'efforce de la démontrer. »
Si l'on admet la théorie de la transformation ou de l'évolution
des espèces , quelles conséquences faut-il en tirer en ce qui con-
cerne l'homme? Cest à ce point qu'il faut revenir. Une loi qui em-
brasse toute la nature animée peut-elle expirer en quelque sorte à
ses pieds? Mais, d'autre part, s'il est, comme tout le reste, soumis
à son empire, quelles sont donc les espèces qui sont les aïeules de
la nôtre? Où nous faut-il chercher ces êtres dont la chair est notre
(1) Éttuk sur Vespèce, à Vocc<uion d'une révision de la famUle des capulifàres, par
M. Alph. de Candolle.
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l'homme primitif. 22S
cbair, dont le sang est notre sang? La zoologie ne peut nous laisser
aucune incertitude à cet égard; elle nous montre du doigt ces êtres
que Linné au xtiii'' siècle nommait anthropomorphes ou primates,
et que Cuvier appela les quadrumanes. Ah I si Ton venait nous dire
qu'une filiation obscure rattache ces êtres au pauvre nègre du
Congo, aux sujets féroces du roi de Dahomey, aux Fans cannibales
qui ouvrent des boucheries de chair humaine, aux maigres et hideux
Australiens; si Ton ajoutait que ces populations si dégradées n'ont
sans doute pas avec les singes anthropoïdes modernes une parenté
directe, mais que les races inférieures et les espèces actuelles de
quadrumanes représentent en quelque sorte les extrémités de deux
branches qui ont été sans cesse en divergeant depuis des périodes
géolo^ques assez anciennes, nous nous consolerions sans doute
assez facilement de ces déclarations de la science ; mais dès qu'il
s'agit de nous-mêmes, notre orgueil met ses jugemens en suspi-
cioç. Le moi se révolte, il ne raisonne pas, il repousse toutes ceb
chaînes dont on veut le charger; il rejette ces solidarités acca-
blantes ; il lui est si facile, il lui est si doux de s'isoler, et, quand le
monde l'écrase, ne peut-il refaire le monde dans sa pensée? Aussi
n'est-ce pas sans précautions que M. Huxley aborde la comparaison
de l'homme et des singes anthropoïdes. « Essayons un moment,
dit-il , d'ôter le masque de l'humanité; nous serons des savans sa-
turniens, si vous voulez, assez familiers avec les animaux qui habi-
tent aujourd'hui la terre, et occupés à discuter les rapports qui
unissent ces animaux à un étrange et nouveau <( bipède droit et
sans plumes » que quelque voyageur entreprenant, surmontant les
diiDcuItés de l'espace et de la gravité, aurait apporté de la distante
planète pour notre inspection, » C'est, on le voit, l'homme physi-
que, le cadavre, non l'être moral et intellectuel dont s'empare l'a-
natomie comparée. Elle le range d'abord à première vue parmi les
vertébrés mammifères, puis le classe, d'après la forme de la mâ-
choire inférieure, des dents molaires et du crâne, parmi les mam-
mifères placentaires, c'est-à-dire parmi ceux qui pendant la pé-
riode de gestation sont nourris par l'intermédiau-e d'un placenta;
enfin elle le rapproche de Tordre des singes, en se demandant si elle
doit l'y placer, ou créer en son honneur et à côté d'eux un ordre
nouveau.
Ici la discussion se resserre sur un terrain bien étroit : dans l'en-
semble de son organisation, l'homme se rapproche surtout des
gibbons, des orangs, des chimpanzés et des gorilles, et particuliè-
rement de ces deux derniers grands singes africains. Depuis fort
longtemps, on connaît le chimpanzé, l'on a pu étudier ses mœurs,
et U n'est personne qui n'ait eu occasion d'en voir dans les musées
xoologiques ou les ménageries. Le gorille, au contraire, n'est entré
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22& REVUE DES DEUX KONDES.
que depuis quelques années seulement dans les cadres de la zoolo-
gie : Hannon en avait pourtant déjà parlé dans son Périple; mais,
aprës lui, il faut aller jusqu'au xvi* siècle pour trouver une mention
nouvelle de cet étrange animal dans les récits d'un soldat anglais
nommé Battel. Au commencement du siècle actuel, un capitaine
anglais, Bowditcli , raconta les confidences qu'il reçut au sujet des
gorilles, et jusqu'à 1847 on en fut réduit à ces récits suspects. A
cette époque, le docteur Wilson, missionnaire américain, fournit à
M. Thomas Savage et à M. Jeflries Wyman, professeur d'anatomîe
comparée à l'université de Cambridge, aux États-Unis, les élémens
d'un travail scientifique, relatif à l'ostéologie du grand singe du
Gabon. M. Savage lui donna le nom de gorille, emprunté au récit
d'Hannon, en décrivit les caractères, et M. Wyman fit connaître la
tète osseu-e du mâle et de la femelle, en s' attachant à faire ressortir
les différences qui séparent le gorille du chimpanzé. Ces belles
études furent bientôt complétées par plusieurs mémoires de M. Ri-
chard Owen, qui chercha à établir la hiérarchie et les relations mu-
tuelles des grands singes anthropoïdes. Jusque-là, l'histoire ana-
tomique du gorille était réduite à son ostéologie; elle fut complétée
en 1836 par une belle monographie de M. Duvernoy, alors profes-
seur au Muséum d'histoire naturelle, et on peut s'étonner à bon
droit que ce remarquable travail ne soit même pas mentionné dans
l'ouvrage récent de M. Huxley. Suivant M. Duvernoy, les grands
singes anthropoïdes se distingueraient de l'homme par des carac-
tères physiques très essentiels. En premier lieu, la colonne verté-
brale ne forme chez ces animaux qu'un seul ressort, au lieu d'être
infléchie en sens divers, sous forme d'S, comme chez l'homme.
M. Duvernoy concluait de là que ces grands singes, essentiellement
arboricoles, bien que capables de se tenir debout, étaient cepen-
dant conformés pour marcher ordinairement à quatre pattes. En
second lieu, la forme des extrémités indique que ces animaux ne
sont pas faits pour vivre habituellement sur le sol , mais sur les
branches des arbres. Enfin leur cerveau est beaucoup moins déve-
loppé que celui de l'homme. La capacité d'un crâne humain adulte
est en moyennne trois fois plus grande que celle du gorille, du
chimpanzé ou del'orang. Cette capacité varie d'ailleurs chez l'homme
jusqu'au dernier terme de la croissance : depuis l'enfance jusqu'à la
fin de l'adolescence, elle s'élève de 115 à 170 centilitres. Chez les
singes supérieurs au contraire, cette augmentation est très faible,
ou nulle, ou, chose plus étrange, est remplacée quelquefois par une
diminution. Ce rétrécissement du cerveau explique, suivant Cuvier,
comment la brutalité succède chez les orangs à la douceur et à l'in-
telligence du jeune âge.
Quel est parmi les singes anthropoïdes et sans queue celui qui se
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l'homiie primitif. 225
rapproche le plus de Thomme? M. Duvemoy n'attachait qu'une mé-
diocre importance à cette question, tant lui semblait grande la dis-
tance entre notre espèce et le groupe des quadrumanes. Il observait
cependant que le chimpanzé a une capacité crânienne plus gi*ande
que le goriUet ce qui expliquerait le contraste entre la férocité de
ce dernier et l'intelligence du premier. Il est au reste très difficile
d'établir une hiérarchie rigoureuse parmi les singes supérieurs : un
genre peut sur un certain point se rapprocher plus qu'un autre de
l'homme, mais s'en écarter davantage sur un point différent de l'or-
ganisation. M. Wyman et Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire ont placé le
chimpanzé avant le gorille ; le professeur Owen admet au contraire
la série descendante : gorille, chimpanzé, orang, gibbon. Dans ces
derniers temps, la comparaison de l'homme et des singes supérieurs
a été reprise , surtout au point de vue de l'anatomie du cerveau.
M. Owen a signalé dans cet organe, chez l'homme, des particulari-
tés qui, suivant lui, font défaut chez les quadrumanes. « Le cerveau
de l'homme, disait-il à Oxford en 1860 à la réunion de l'Association
britannique , indique un progrès plus décisif et plus marqué que
celui qu'on observe en passant d'une sous-classe à une autre avant
d'arriver à lui. Les hémisphères cérébraux débordent le cervelet; ce
développement est particulier à l'homme; il en est de même pour la
poêterior cornu du ventricule latéral et pour Yhippocampus minor^
qui caractérisent le lobe postérieur de chaque hémisphère (1). La
substance grise superficielle du cerveau, en raison du nombre et de
la profondeur des circonvolutions, atteint son maximum d'étendue
chez l'homme. Des pouvoirs mentaux particuliers sont associés à
cette forme particulière du. cerveau, et par l'estimation que j'en
fais je suis conduit à regarder le genre homo non comme le simple
représentant d'un ordre distinct, mais comme appartenant à une
sous-classe distincte de mammifères, pour lesquels je propose le
nom de archencephala. »
M. Huxley protesta immédiatement contre ces conclusions et dé-
clara que le troisième lobe n'est point caractéristique de l'homme,
(I) Le cerveau, on le sait, est divisé en deux moitiés nommées hémisphères et sépa-
rées par une cloison verticale. A la face inférieure du cerveau, on distingue dans cha*
que hémisphère trois lobes séparés entre eux par des sillons et désignés sous le nom
et lobes antérieur, moyen et postérieur. Le csrvêiet est placé sous la partie postérieure
eu cerveau. Quand on incise le cerveau , on trouve dans Tintérienr une cavité , car la
matière cérébrale n*est pas assez abondante pour remplir toute la boite crânienne.
Cette cavité a la forme d*une Assure à peu près parallèle à la ligne de séparation des
deux hémisphères. Elle a trois branches ou cornes. Tune dirigée en avant, l'autre en
arrière, la troisième latéralement. Chez le chien, cette cavité n*a que deux branches ;
la branche postérieure manque. Quant à Yhippocampus minor, c'est une petite émi-
qui se montre dans la corne postérieure de Thomme.
XLV. 45
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226 REVUE DES DEUX MONDES.
mais qu'on le trouve chez tous les quadrumanes supérieurs , que
chez ces animaux, comme dans notre espèce, le cerveau déborde le
cervelet, qu'ils ont enfin une corne postérieure dans leurs ventri-
cules latéraux, ainsi qu'un petit hippocampe. A la suite de cette
discussion s'est engagée une polémique des plus vives qui est loin
d'être encore épuisée. La plupart des anatomistes anglais ont pris
parti pour M. Huxley; je citerai dans le nombre M. RoUeston, pro-
fesseur d'aaatomie à Oxford, qui a eu l'obligeance de me monti-er,
au musée de l'université, les cerveaux d'un grand nombre de singes;
M. Marshall, qui a publié une belle photographie d'un cerveau de
chimpanzé; M. Flower, le conservateur du musée du collège royal de
chirurgie. Ces discussions, qui ont eu un très grand retentissement
et où l'on a quelquefois apporté une ardeur regrettable, ont mis en
relief les travaux d'un savant français trop modeste, M. Gratiolet, à
qui l'on doit de bien remarquables études sur la structure du cer-
veau chez les mammifères. En comparant toutes les descriptions
aujourd'hui connues, on peut s'assurer que la position relative du
cerveau et du cervelet varie légèrement chez les quadrumanes :
tantôt le second est légèrement découvert, au moins sur une partie
de son pourtour, tantôt il est à peine couvert, tantôt il l'est com-
plètement, mais jamais la saillie n'est aussi proéminente que chez
Thomme. Poiu" la corne postérieure, rudimentaire chez quelques
singes, elle se développe davantage chez les singes supérieurs, sans
former cependant un enfoncement aussi marqué que chez l'homme;
enfin le petit hippocampe se montre aussi plus ou moins nettement
chez la plupart des singes, sans être toutefois dessiné tout à fait
comme dans le ventricule humain.
Il est permis de croire qu'on a peut-être attaché trop d'impor-
tance à ces caractères, d'autant plus qu'on ne sait absolument rien
sur le rôle fonctionnel des hippocampes et des cornes. La science
est sans doute obligée souvent de se borner à constater les faits sans
prétendre les expliquer, mais, pour différencier les cerveaux humains
et simiens, elle peut citer des caractères d'une interprétation moins
obscure. M. Gratiolet a fait remarquer que le cerveau de l'homme
a un poids exceptionnel, une hauteur verticale bien supérieure à
celle qu'on mesure chez les singes, enfin que les lobes frontaux ont
dans notre espèce une richefese de plis et une complication qui sont
sans doute en raqaport avec la supériorité de notre intelligence. On
peut dire aussi que le corps calleux (1) est bien plus étendu chez
l'homme que chez les singes.
(1) Le corps calleux est une lame médullaire qui remplit la partie inrérieure de la
fissure profonde qui divise les deux hémisphères du cerveau.
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L HOMME PRIMITIF. 227
C'est également M. Gratiolet qui a reconnu que, même pendant
l'état fœtal, le cerveau des hommes ne ressemble jamais complète-
ment à celui des singes. Les plis ou circonvolutions pendant cette
phase obscure de la vie n'apparaissent pas chez les uns et les autres
dans un ordre identique ; l'encéphale humain diffère à toutes les
époques de celui des mammifères adultes, aussi bien que de celui
des mammifères en voie de développement. On en peut bien juger,
grâce aux beaux dessins de l'atlas qui accompagne le deuxième vo-
lume de YAnaiomie comparée du système nerveux^ par MM. Lauret
et Gratiolet, ouvrage qui restera comme un des plus beaux monu-
mens de la science moderne. On y peut voir, et les yeux dans cette
circonstance donnent des phénomènes une idée bien plus saisissante
que d'arides descriptions, que les nains eux-mêmes, ces microcé-
phales humains, demeurent toujours des hommes, et ne sont jamais
des singes. Le simple fait que les simiens les plus gigantesques
n'ont jamais un cerveau plus grand que les enfans nouveau-nés est
assez éloquent; mais Tanatomie relève bien d'autres différences.
Toutes les nuances qu'elle signale méritent assurément d'être no-
tées : les moindres détails ont de la valeur quand il s'agit de l'organe
qui est l'instrument de toutes les opérations psychiques; nusquam
magis quam in minimis tota est natura. La véritable échelle nous
manque pour mesurer les degrés de l'organisation : aussi n'est-ce
qu'avec réserve qu'on peut accepter les déclarations de M. Huxley
quand il affirme que T homme diffère moins du chimpanzé et de
l'orang que ces animaux eux-mêmes diffèrent des autres singes.
Qu'il s'agisse d'un caractère anatomique ou d'un autre, de l'ostéo-
logîe du pied ou de la structure cérébrale, c'est toujours à cette
conclusion que l'on est poussé par JI. Huxley. Toutefois, s'il place
l'homme et les singes au même niveau anatomique, il les sépare
par l'abîme du raisonnement. Il ne faut point, suivant lui, rendre
la pensée entièrement dépendante des phénomènes de l'organisa-
tion : le cerveau d'un sourd-muet, d'un idiot peut ressembler à
celui d'un homme de génie; mais l'un est comme une montre dont
le grand ressort est cassé, l'autre est une montre en marche. Les
deux montres sont semblables; mais un cheveu dans une roue, un
grain de rouille sur un pignon, une dent déformée, quelque chose
de si imperceptible que l'œil de l'horloger a peine à le découvrir,
arrêtera dans l'une tout mouvement. « Croyant avec Guvier, écrit
M. Huxley, que la possession du langage articulé est le grand trait
distinctif de l'homme , je trouve très facile à comprendre qu'une
différence de structure à peine discernable ait pu être la cause pre-
mière de la divergence incommensurable et pratiquement infinie des
hommes et des singes. »
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228 REVUE DES DEUX MONDES.
M. Gratiolet est aussi d'avis que la faculté du langage constitue
le caractère spécifique de l'intelligence humaine. Les hommes à
petit cerveau parlent; aucun singe n'a jamais parlé. M. Gratiolet
attache une bien plus grande importance que M. Huxley aux détails
anatomiques qui distinguent les encéphdes humains et simiens»
puisqu'il range l'homme, avec M. Serres et M. Isidore-Geoffroy Saint-
Hilaire, dans un règne à part; mais il ne croit pouvoir mieux carac-
tériser ce règne qu'en lui donnant le nom de règne du verbe. Par
des exemples fort ingénieux , il montre comment la Csiculté du lan-
gage est indispensable au développement de la pensée. « Cette fa-
culté, écrit-il, en délivrant l'intelligence de l'esclavage des sens, est
la condition première de toutes les idées morales. L'idée du nombre
elle-même n'existe que par elle. Tout nombre comprend en effet
l'idée abstraite d'unité, et peut être représenté par M + 1, M étant
le signe d'une collection définie d'unités. Or une pareille idée ne
peut venir des sens, l'expérience démontrant que la plus grande
valeur de M, appréciable dans une sensation immédiate, est de deux
ou trois tout au plus. » Bien des expériences peuvent servir à con-
firmer cette assertion pour ce qui regarde les animaux : les enfans,
on le sait, n'apprennent à compter qu'en apprenant à parler. Pour
l'homme adulte, trois objets frappent autrement ses yeux que deux;
mais ses sens ne lui font pas distinguer dans un panier dix-neuf
œufs par exemple de vingt. Le nombre n'est ni dans les sens ni dans
l'imagination; l'idée que nous en possédons suppose un langage
formel.
Une analyse subtile retrouverait peut-être dans la faculté du lan-
gage la force qui nous permet de nous élever à beaucoup d'autres
notions fondamentales qui servent en quelque sorte dé base à tout
l'édifice de l'intelligence humaine. On pourrait dire en ce cas que
cette faculté organise la pensée, de même que la force vitale orga-
nise la matière inerte. L'origine du langage, serait-ce donc le phé-
nomène qui a fait passer notre espèce de l'animalité proprement
dite à l'humanité? Le langage inarticulé des brutes a-t-il pu se
transformer en langage articulé par suite du développement graduel
d'un organe? La philosophie des langues, la syntaxe seraient-elles
virtuellement enfermées déjà dans ces sons qui n'expriment que les
monotones appels de la joie, de la souffrance, de la terreur? Y au-
rait-il chez les animaux supérieurs tout un mécanisme préparé ea
quelque sorte pour le raisonnement, mais tenu encore immobile par
quelque frein matériel? Les philologues s'accordent généralement à
reconnaître que les langues ont été créées de toutes pièces, qu'elles
ont été des œuvres spontanées, complètes, sorties de la pensée hu-
maine aussi naturellement que la fleur sort, de l'arbre. M. Renan a
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l'homme primitif. 229
développé cette thèse dans son livre sur YOrigine du Langage avec
cette hauteur de vues qui caractérise tous ses écrits. Il est singulier
de voir, par des chemins si dilFérens, la philologie et l'anatomie ar-
river à des points presque voisins. La première ne connaît l'homme
que lorsqu'à a inventé le langage, la seconde nous donne à penser
que l'homme n'a cessé d'être un singe que le jour où il a parlé. Ce
n'est là qu'une hypothèse; ce qui paraît certain à M. Huxley, c'est
que les différences de stmcture qui nous distinguent des brutes sont
moins profondes que celles qui séparent les brutes les unes des
autres, et que toute théorie admise pour expliquer l'apparition ou
la transformation des espèces animales doit nécessairement s'appli-
quer à l'homme. Parmi ces théories, celle qui lui semble la plus
adaptée à l'état actuel de la science est celle de M. Charles Darwin.
Hommes et singes actuels descendent donc, suivant lui, par une
filiation directe, des singes fossiles que retrouve la paléontologie.
c Mais quoi l écrit-il. De tous côtés j'entends ce cri : Kous sommes des
hommes et des femmes, et non des singes perfectionnés, à jambes un peu
plus longues, avec un pied plus compacte et un cerveau plus grand que
vos gorilles brutaux et vos chimpanzés. La faculté d'apprendre, la con-
science du bien et du mal, la tendresse des affections humaines, nous élè-
vent au-dessus de toute véritable alliance avec les brutes, quelque étroites
que soient les ressemblances qui semblent nous en rapprocher.
« K cela, je puis seulement répondre que Texclamation serait plus juste
et aurait toute mon approbation, si elle s'adressait à d'autres. Ce n'est pas
moi qui cherche à fixer la dignité de l'homme sur son grand orteil, ou qui
insinue que nous sommes perdus si nous n'avons pas ^ hippocampus minor.
Au contraire, j'ai fait de mon mieux pour dissiper ces vanités. J'ai cherché
à prouver qu'aucune ligne de démarcation absolue, plus profonde que celle
qui sépare les animaux qui nous succèdent immédiatement sur l'échelle
hiérarchique, ne peut être tracée entre le monde animal et nous-mêmes
au point de vue de l'organisation, et je puis ajouter, comme l'expression de
ma croyance, que toute tentative faite pour tracer une démarcation psy-
chique est également futile, et que déjà les plus hautes facultés d'intelli-
gence et de sentiment commencent à germer dans les formes les plus
humbles de la vie.
c Mais la croyance à l'unité d'origine de l'homme et des brutes implique^
t-eUe nécessairement la brutalité et la dégradation de l'homme? Un enfant
intelligent ne pourrait -il confondre par des argumens tangibles les rhé-
toriciens étroits qui prétendent nous imposer cette conclusion? Serait-il
vrai que le poète, le philosophe, l'artiste dont le génie glorifie son âge, est
dégradé par la probabilité historique, sinon par la certitude, qu'il est le
descendant direct de quelque sauvage nu et bestial, qui par l'intelligence
pouvait dépasser un peu le renard et se rendre un peu plus redoutable que
le tigre? Ou faut-il qu'il aboie et se mette à quatre pattes parce qu'il a été
primitivement un œuf qu'aucune méthode d'analyse ne pourrait distin-
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230 REVUE DES DEUX MONDES.
guer de Tœuf d'Un chien? Le philanthrope, le saint doivent-ils renoncer à
mener une noble vie parce que Tétude la plus superficielle de la nature hu-
maine y révèle, dans ses profondeurs, les passions égoïstes et les féroces
appétits du dernier quadrupède? L*amour maternel est-il vil parce qu'une
poule en fait preuve, la fidélité parce que le chien la possède?
« Le bon sens de la masse de Thumanité répondra à ces questions sans^
un moment d'hésitation. Les penseurs, une fois arrachés aux influences du
préjugé et de la tradition, verront dans la bassesse de notre origine la
meilleure preuve de la splendeur de nos capacités, et nos progrès dans le
passé nous garantiront ceux d'un plus noble avenir. »
Le ton véhément de cette défense montre jusqu'à quel point
M. Huxley a la conscience que son livre soulève par beaucoup de
côtés les instinctives protestations de Tesprit. On nous fait toucher
du doigt les analogies de structui*e entre l'homme et les brutes;
mais ce je ne sais quoi dont on parle, et qui, en dépit de tant de
ressemblances, doit expliquer le contraste entre l'intelligence et
l'instinct, entre la liberté et l'obéissance à des lois permanentes, on
ne peut nous le montrer; on en parle avec révérence, sans pouvoir
en déterminer ni l'origine, ni la nature, ni l'action. Il n'est donc
pas surprenant que certains naturalistes, au lieu de se confier à des
forces inconnues, essaient de retrouver dans notre organisation
même les marques de notre noblesse. Peut-être, comme le dit
M. Huxley, se montrent-ils en cela moins spiritualistes que leurs
adversaires; mais leur spiritualisme est en quelque sorte plus tan-
gible, par cela même qu'il se tient plus rapproché de la nature hu-
maine et parle un langage que nous sommes plus aptes à com-
prendre. 11 est un autre spiritualisme qui embrasse l'ensemble des
choses créées, qui ne voit dans les métamorphoses de la nature in-
organique et de la nature organisée que les développemens d'une
grande pensée, les actes successifs d'une môme volonté. Du fond de
rinfini, du haut de l'absolu, il contemple le monde avec un senti-
ment d'admiration profonde et s'incline avec révérence devant le
plus obscur de ses phénomènes. Il cherche en toute chose éphémère
l'étemel, dans toute chose éternelle le changement. Il tient la pen-
sée balancée, comme dans une mutation perpétuelle, entre deux
abîmes. L'espèce humaine a eu, personne n'en doute, une origine
matérielle : elle est sortie par des évolutions plus ou moins longues
du sein même de la nature, comme chaque jour encore les em-
bryons sortent des œufs. Notre race a de plus une origine divine,
car les idées dont elle est la. représentation et le dépositaire font
partie de l'intelligence universelle. Il n'est aucune partie de la créa-
tion où cette intelligence n'éclate; seulement la langue de la nature
n'est pas toujours compréhensible : certains êtres ne nous appa-
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L*HOMME PRIMITIF. 231
raîssent que comme les ébauches informes d'un artiste infatigable,
d'une fantaisie aussi désordonnée que puissante. Les animaux dont
les mœurs, les attitudes, le visage, nous obligent à un retour in-
stinctif sur nous-mêmes nous causent plus qu'un involontaire dé-
goût : leur aspect soulève au plus profond de notre être je ne sais
quelle étrange inquiétude. Nous voudrions effacer dans le riant ta-
bleau du monde ces images déformées, ces fantômes avilis de la
personne humaine ; mais notre puissance expire devant cette force
silencieuse, impénétrable, qui emporte dans son mouvement toutes
les choses créées, et notre raison trouve partout des énigmes, en
elle-même et hors d'elle-même, dans les abstractions où elle se
complaît comme dans le balancement des mondes ou le ricanement
diabolique d'un singe.
Une chose toutefois doit nous consoler et nous raffermir : les
énigmes mêmes que se pose l'intelligence témoignent de sa gran-
deur, car n'est-il pas vrai de dire que celui-là sait le plus qui se
fait à lui-même le plus de questions? A quelques-uns l'étude des
rapports entre l'homme et les bêtes pourra sembler un danger, un
signe de décadence, une sorte d'abdication morale. Ces craintes,
justifiées peut-être en un certain jour ou dans un certain lieu, n'ar-
rêtent pas celui qui se place à la hauteur d'une philosophie indé-
pendante des systèmes et des écoles. Quelle que soit l'origine de
l'homme, il a depuis des siècles une histoire qui n'emprunte rien
au règne animal : il a élevé civilisation sur civilisation et rempli le
monde des monumens de son ambition et de son génie; il est le seul
acteur d'un drame où les autres êtres n'apparaissent que comme
des accessoires. Puis, si, laissant derrière lui le inonde visible, il
entre dans la sphère idéale de la pensée , nul ne peut l'y suivre,
et il s'élance tout seul dans ces régions qui lui ont été réservées.
Qui ne connaît ce tableau admirable où Michel-Ange a représenté
la création de la femme? On pourrait y voir comme une image
symbolique de la création de l'âme. Étendu sur un sol nu et dé-
chiré, Adam est plongé dans un sommeil léthargique et sans rêves;
sa tête sombre et pendante , ses mains languissantes sont presque
celles d'un cadavre; cependant Eve, souriante, étonnée, s'élève
derrière lui par un mouvement plein de force et de grâce , et tend
ses mains suppliantes vers l'austère Créateur. Ainsi de la matière
inerte livrée aux vulgaires combinaisons des affinités chimiques sort
une flamme que rien ne peut étouffer ni ternir, et qui, vivifiant la
pensée humaine, s'élève avec elle jusqu'au foyer divin dont la splen-
deur illumine le monde.
Auguste Laugel.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE *
30 aTTil 1863.
Les amis de la liberté, telle a été notre opinion dès le début, ne peuvent
pas se présenter aux élections avec cette émotion radieuse que donne seule
la possession de la liberté elle-même; ils ne peuvent y apporter cet en-
train et cette bonne humeur confiante quMnspire la lutte à chances égales,
le fair trial, comme disent nos voisins : leurs candidats ajouteraient le ri-
dicule de la duperie à Tennui de la défaite, s'ils allaient proposer spontané-
ment le combat à l'adversaire; les empressemens, les combinaisons actives,
les désirs qui trahissent l'impatience, ne conviennent ni à leur dignité per-
sonnelle ni à l'intérêt de leur cause. Une réserve triste et tant soit peu dé-
daigneuse leur sied mieux. Il ne faut point confondre cette attitude avec
le découragement et l'abstention. La constance des opinions et la fer-
meté des espérances n'ont pas besoin de se manifester par l'inquiétude des
actes; on sert mieux ses idées quelquefois par une patience fière que par
des efforts intempestifs. Nous devons voir sans doute avec bonheur les
moindres symptômes de réveil politique au sein du peuple électeur : ceux
qui sont en position d'appeler sur eux l'attention de leurs concitoyens
doivent se tenir à la disposition de tous les libéraux qui réclameront leur
candidature comme signe de ralliement; mais il ne saurait leur convenir,
dans les conditions d'organisation du système électoral actuel, de se jeter
pour ainsi dire à la tête du pays. C'est au pays lui-même de réagir contre
ces conditions quand il les jugera incompatibles avec ses intérêts et avec
ses droits.
Certes, dans tous les corps électoraux qui apercevront cette incompati-
bilité, il faudra seconder avec vigueur l'élan de Taspiration libérale; mais
à quoi bon se dissimuler l'état réel des choses? à quoi bon même le mas-
quer à l'opinion par de maladroites manœuvres? Si à la vérité nous possé-
dons une constitution perfectible et où la liberté pourrait prendre place.
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BEVUE. — CHRONIQUE. 233
nous assistons pourtant à révolution d'un système de gouvernement qui
est investi d'une force administrative presque irrésistible, et qui ne doit
encore à la liberté aucun élément de cette force. S'il est incontestable que
le suffrage universel dans son entier développement est inséparable des
libertés politiques les plus larges, si la logique exige impérieusement que
le suffrage universel s'exerce dans la plénitude de la liberté de la presse,
de la liberté de réunion, de la liberté électorale, il n'est pas moins évident
que le gouvernement, tout en prenant sa base dans le suffrage universel, a
non-seulement la prétention, mais le pouvoir de diriger administrativement
ce suffrage. Cette contradiction entre le principe constitutionnel et le fait
administratif est trop violente pour devoir être durable. Le temps finira
par la faire éclater. Elle disparaîtra un jour devant une réaction inévitable
de l'esprit public. Ce jour peut être avancé quelque peu sans doute par la
constance des controverses même dans les étroites limites où la presse est
renfermée, il peut être avancé aussi par la discussion au sein du corps
législatif; mais il ne faut point se faire d'illusion : les polémiques de la
presse, l'action même exercée au sein du corps législatif ne peuvent guère
avoir que la vertu d'une protestation morale qui ne laisse point oublier et
périmer le droit. Le système actuel est trop fortement combiné pour pou-
▼oir être arrêté dans sa marche par quelques élections d'opposition : il
poursuivra son évolution jusqu'au bout; les difficultés qu'il se suscitera à
loi-même et la pression des événemens pourront seules produire le mou-
vement d'esprit public qui nous ramènera vers la liberté. Nous n'en sommes
point là encore, et si l'attitude de réserve et de froideur que nous avons
prise à l'égard de la question électorale avait besoin d'apologie, nous n'au-
rions qu'à rappeler quelques-uns des faits qui se sont passés depuis quinze
jours.
Les derniers actes du gouvernement, les dernières paroles de ses ora-
teurs au corps législatif prouvent qu'il est décidé à empêcher autant que
possible les hommes de l'opposition de faire au corps électoral cette sorte
d'avances qui est l'accompagnement obligé de toute candidature avouée.
Qu'on y prenne garde : le serment préalable est imposé aux candidats par
la législation actuelle; par conséquent, à moins d'être invité par une dé-
marche positive des électeurs à se mettre sur les rangs et à se plier aux
conditions de la candidature , tout candidat est forcé de se présenter lui-
même. Cet acte d'initiative qui consiste à se proposer soi-même au choix
de ses compatriotes ne convient pas à la dignité de toutes les positions :
c'est déjà une entrave sérieuse apportée à la liberté électorale qu'une
telle condition préalable lui soit Imposée; mais passons. Le serment est
exigé; supposons que l'on soit décidé à le prêter. On admet généraleipent
que la question du serment est une affaire d'appréciation individuelle, ou
suppose par conséquent que le serment est un acte susceptible d'interpré-
tations diverses. On doit admettre alors qu'il soit permis aux candidats de
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23& REVUE DES DEUX MONDES.
faire connattre au public le sens quMls attachent au serment. La question
n'est pas simple en effet : le serment actuel est à deux branches, il s'adresse
à la constitution d'abord, à la personne du prince ensuite. Il y a donc à dé-
finir le sens du serment en tant qu'il est prêté à la constitutH)n, et en tant
qu'il est prêté à la personne de l'empereur. Nous conseillons à ceux qui ne
se douteraient point de l'importance et de la délicatesse de cette question de
lire la brochure que M. Proudhon vient de publier sous ce titre : les Démo-
craies assermentés et les Réfractaires. Nous ne suivons point M. Proudhon
dans toutes ses conclusions; mais nous n'hésitons pas à dire que cet écrit
est la production la moins paradoxale et la plus substantielle de ce dialecti-
cien à outrance. M. Proudhon y analyse le suffrage universel, base de notre
droit public, avec une exactitude et une précision remarquables; il nous
paraît irréfutable quand il établit les formes, les conditions et les garanties
du suffrage universel. M. Proudhon, ne trouvant point dans la pratique ac-
tuelle les formes, les conditions et les garanties du suffrage universel, veut
persuader au parti démocratique que ses principes lui prescrivent Tabs-
tention dans les élections prochaines. Le serment lui paratt incompatible
avec l'esprit même de la constitution. « Si l'empereur, dit-il , est respon-
sable comme l'était avant et après le 2 décembre le président de la répu-
blique, la formalité du serment imposée aux députés demeure sans efTet,
puisque les députés ont pour mandat de contrôler au nom du peuple les
actes du gouvernement, et qu'à cet effet ils ont la faculté de refuser Tîm-
pôt, ce qui suppose que lesdits contrôleurs sont indépendans du prince,
non inféodés par serment à sa prorogative. Si au contraire on soutient que
ce serment est valide, alors c'est la responsabilité impériale qui devient
nulle, aussi bien devant les électeurs que devant les députés. » Nous ne
disons pas que M. Proudhon ait raison de recommander l'abstention; nous
signalons son opinion sur le serment sans en prendre la responsabilité. Nous
disons seulement que la question du serment, la première que l'on rencontre
dans cette campagne électorale, devrait pouvoir être élucidée et définie par
une discussion contradictoire. Le lieu où cette discussion devrait s'engager
est naturellement la presse quotidienne; mais cette question vient d'être
retirée du domaine de la presse par Mf. le ministre de l'intérieur. Un journal
influent, dans un article remarquable consacré aux prochaines élections,
avait effleuré la question du serment : il avait indiqué en passant une des
significations qui peuvent, suivant lui, s'y attacher, et cela dans un langage
plein de respect pour la légalité actuelle, sans viser d'ailleurs à donner une
interprétation dogmatique de cette prescription constitutionnelle. Ses in-
tentions de prudence et son parti-pris d'être orthodoxe ne lui ont servi de
rien. Il a reçu du'ministre de l'intérieur un avertissement où est fixée l'in-
terprétation officielle du serment. Voilà désormais une question interdite à
la presse. Voilà en outre un journal privé de la liberté de ses mouvemens
et de son efficacité par une sévérité administrative. II vaut bien la peine
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REVUE. — CHRONIQUE. 235
de fftire sortir ses canons pour la bataille quand on a d'avance la certitude
qu'ils seront encloués avant même qu'on ait combattu! Supposez que d'ici
aux prochaines élections chaque journal d'opposition ait reçu deux aver-
tissemens, et nous demandons à quoi pourra servir la presse dans la lutte
électorale! Nous allons plus loin : quand même on serait sûr qu'un avertis^
semeot par journal d'opposition nous rapporterait l'élection d'un député
libéral, nous demanderons si l'on croit sérieusement qu'une pareille com-
pensation fût un gain pour la cause de la liberté!
VoUà qui est donc entendu : on ne pourra pas parler dans la presse,
c^est-à-dlre qu'on ne pourra pas parler du tout, de la question que l'on
rencontre au prodrome des élections, le serment. L'essence du suffrage
universel est d'être une manifestation collective d'opinions. Les opinions
dans la lutte électorale ont donc besoin de se rallier sous des dénomina-
tions collectives. On commençait à désigner les candidats de l'opposition
aous le nom général de candidats indépendans. Cette dénomination est dé-
sormais interdite, le Moniteur nous en a prévenus. C'est la situation géné-
rale des partis qui leur donne ordinairement les noms qu'ils portent. Il y
aura chez nous dans les élections deux positions bien différentes et fort
nettement tranchées pour les candidats. Les uns se présenteront sous le
fwtronage non-seulement avoué, mais actif, de l'administration; les autres
ne craindront pas d'entrer en lutte avec l'administration, et feront appel
uniquement à la liberté des électeurs. Comment qualifier ces deux situa-
tions? Évidemment la situation de ceux qui non-seulement ne sollicitent
pas ie patronage de l'administration, mais sont résolus à la combattre, est
une situation d'indépendance vis-à-vis de l'administration. Les candidats au
contraire qui recherchent la protection administrative, et qui en profitent,
sont-ils à l'égard du gouvernement dans la même situation d'indépendance?
La réponse à cette question, ce n'est pas nous qui la ferons; il semble que
le gouvernement l'ait déjà faite lui-même par la politique qu'il suit dans les
élections. Des députés qui sont entrés au corps législatif grâce à la recom-
mandation administrative se voient aujourd'hui retirer le patronage du
goufemement. Nous avons entendu, dans une des dernières séances du
corps législatif, les doléances de quelques-uns de ces députés infortunés,
la mélancolique élégie de M. de Jouvenel , l'interpellation belliqueuse de
M. Lemercier, le spirituel acte de contrition de M. de Pierre. Tous trois,
comme M. de Flavigny et d'autres encore, après avoir été les candidats de
ledrs préfets en 1857, ils auront le malheur de ne l'être plus en 1863.
Pourquoi la disgrâce qui les atteint épargne-t-elle leurs collègues? Si le
goaTemement retirait sa protection à des députés qui ne l'ont jamais con-
trarié par une parole ni par un vote, nous serions fort en peine de ré-
pondre à cette question ; mais notre embarras cesse lorsque nous voyons
que la faveur du pouvoir est conservée à ceux qui ne se sont jamais sépa-
rés de la politique du gouvernement, et qu^elle est retirée à ceux qui ont
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236 RE7DE DES DEUX MONDES.
fait quelquefois à Tégard de cette politique ce qu'avant la note du Mom-
leur nous n'eussions pas craint d'appeler acte d'indépendance. Au surplus,
que le parti du gouvernement se décerne à lui-même les noms leis plus ma-
gnifiques, l'opposition ne s'en plaindra pas : elle ne demande qu'à savoir
comment il lui sera permis de se désigner. Sera-t-^lle réduite, comme
Ulysse dans l'antre de Polyphème, à s'appeler Personne? Obligée d'employer
des précautions de langage dont eût rougi la France de Mirabeau, elle re-
cevra volontiers de la part de ses adversaires le baptême d'une épithète,
même quand cette épithète aurait dans leur pensée une signification bles-
sante. Elle est au-dessus des puériles taquineries de mots. Elle sait que tel
nom lancé à une cause par ses ennemis comme une injure est souvent de-
venu pour elle un cri de ralliement et de victoire. La Hollande a eu ses
gueux, la France a eu ses sans-culottes. Les deux grands partis anglais, les
whigs et les tories, ont accepté comme leurs noms définitifs et historiques
les qualifications méprisantes qu'ils s'envoyaient l'un à l'autre il y a deux
siècles.
Ainsi s'annoncent, avant même que la lutte électorale soit commencée,
les obstacles que doit y rencontrer la liberté de discussion. M. le président
du conseil d'état a, d'un autre côté, franchement déclaré à la chambre
que le gouvernement suivrait dans les élections de 1863 la politique qui lui
a si bien réussi dans les élections de 1852 et de 1857. L'influence adminis-
trative ne s'imposera donc aucune limite; l'administration mettra au ser-
vice de ses candidats tout l'ascendant de son autorité et tout le zèle de
ses agens. C'est en vain que la plus superficielle étude de la constitution
démontre qu'une telle politique est contraire à l'esprit du suffrage univer-
sel, et que, comme le dit très bien M. Proudhon, le grand élu ne doit pas
être le grand électeur. La théorie de la constitution de 1852 commence à
peine à être étudiée parmi nous ; elle est encore mal connue et peu com-
prise. La théorie des constitutions n'entre qu'à de rares occasions dans
l'esprit des masses. En ces circonstances, nous ne voulons point suivre
M. Proudhon dans ses extrémités logiques, et prescrire l'abstention à la
démocratie libérale jusqu'à ce que la pratique de la constitution ait été
mise d'accord avec son esprit. Nous devons saluer, quelque part qu'il se
produise, le réveil de l'esprit libéral, et nous devons aider à ses manifesta-
tions. L'abstention de M. Proudhon n'est qu'une protestation négative, et il
ne faut point se refuser le bénéfice des protestations positives, si rares ^ si
partielles qu'elles puissent être. Le devoir de l'opposition est sévère, et ne
peut même pas être adouci par l'espoir d'un succès important et prochain.
Nous ne devons pas nous lasser de constater les contradictions qui existent
entre l'esprit et la pratique de la constitution, de prendre acte des mesures
restrictives adoptées par le pouvoir à l'égard de la liberté, de rappeler au
pays que lui seul, par ime initiative soudaine et générale, peut mettre fin
à ce système contradictoire et restrictif le jour où il voudra bien en sentir
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• BEYUE. — CHBONIQUE. 287
fet en comprendre les effets. Nous rappelions récemment de fortes exprès*
siens de La Bruyère sur la versatilité des peuples. La Bruyère disait en-
core : « Vous pouvez aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits»
'ses privilèges; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes.»
L*opposition démocratique et libérale ne doit ni se décourager ni se lasser;
mais il faut bien qu'elle attende avec résignation et sérénité le jour de la
réforme des enseignes.
L^ardeur qu'il est si difficile aujourd'hui de ranimer parmi nous dans les
controverses politiques ne semble pas près de s'éteindre dans la polémique
religieuse; l'écrit passionné où H. l'évêque d'Orléans vient de dénoncer
les opinions philosophiques de MM. Littré, Renan, Taine et Maury le montre
assez. Il est regrettable que cette explosion de polémique ait eu lieu à l'oc-
casion d'un fort mince incident, une élection académique. Il semblerait que
la candidature de M. Littré à l'Académie française ait averti M. l'évêque
d'Orléans du danger qu'il vient de signaler avec tant d'énergie. Malgré l'al-
lusion adressée à la Revue des Deux Mondes par l'éloquent prélat, nous
sommes fort à l'aise pour parler de cette élection. M. Dupanloup nous re-
proche des collaborations dont la Revue^ hospitalière pour tous les talens,
est justement fière. Il méconnaît l'esprit de liberté et d'impartialité dont
nous faisons profession, et dont il avait un vivant exemple dans la ren-
contre même des candidatures académiques à propos desquelles il s'est
tant échaulTé. M. de Camé était le candidat de M. l'évoque d'Orléans, et M. de
Camé est un des rédacteurs de la Revue. Nous regrettons sans doute que
M. Littré ne soit point de l'Académie fi-ançaise; mais nous n'avons pu voir
sans sympathie et sans orgueil ce corps illustre s'ouvrir à un de nos col-
laborateurs les plus constans et les plus ingénieux, qui n'a jamais permis à
ses convictions religieuses d'altérer la modération de son caractère et le
ferme libéralisme de ses doctrines politiques.
Sll nous était permis de dire en passant un mot du fond même de cette
polémique, nous aurions plus d'une observation sérieuse à présenter à
M. l'évêque d'Orléans. Nous ne sommes ni scandalisés ni surpris de la cha-
leur qu'un évêque catholique apporte dans la défense de sa foi contre des
idées qui lui paraissent erronées et dangereuses. Nous supposons volontiers
que MM. Littré, Renan, Taine et Maury, esprits dévoués à la liberté de pen-
ser, ne sont point offensés d'être discutés et contredits, et ne s'attendent
point à recevoir d'un évêque des breveta d'orthodoxie; mais la méthode
employée contre eux par M. Dupanloup est-elle conforme aux règles d'une
controverse équitable? « Ce n'est pas une réfutation que j'entreprends ici,
dit l'évêque d'Orléans, mais une simple exposition; ce n'est pas une discus-
sion, mais une réprobation. » Qu'est-ce à dire? Vous prenez devant le public
le privilège d'accuser et de réprouver, et vous rejetez la tâche de discuter
et de prouver, et vous croyez pouvoir observer ainsi la justice envers vos
adversaires! Sans entrer dans le détail des questions, nous pouvons signa-
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238 RETUE DES DEUX MONDES.
1er rinjustice générale que vous commettez à leur égard : tous les tradui-
sez devant un public ignorant, qui du moins ne connaît point Fensemble
de leurs travaux; vous exposez à ce public des phrases détachées, des lam-
beaux d'idées qui, isolées du milieu où elles se sont produites, perdent
leur signification réelle, et prennent Taspect d'assertions arbitraires et
étranges; vous omettez entièrement les méthodes scientifique ou* philoso-
phique par lesquelles les écrivains que vous voudriez combattre sont arri-
vés aux résultats réprouvés par vous, méthodes qui seraient au moins
devant un public prévenu et hostile la justification de la bonne foi de
ces écrivains. Notre temps ne peut accepter de tels procédés, même de la
part d'un évêque. La sortie de M. Dupanloup contre les représentans de
réoole critique en France n'est point sans analogie avec le soulèvement
qn^excita, il y a deux ans, dans l'épiscopat anglais, la publication des
Essays and Reviews. Les auteurs de ce volume appartenaient, eux aussi,
à l'école critique : ils étaient loin sans doute d'aller jusqu'aux hardiesses
que M. Dupanloup reproche à l'école française; ils appliquaient avec me-
sure la critique à l'exégèse des livres saints. Membres de l'église, profes-
seurs des universités, ils relevaient directement de l'autorité épiscopale,
et cette autorité ne leur a point épargné ses sévérités. Cependant on ne
s'est pas contenté de les condamner, on les a du moins discutés. Une foule
de réfutations méthodiques ont été publiées contre leur ouvrage. Un des
membres les plus éminens et les plus éloquens de l'épiscopat anglais, l'évo-
que d'Oxford, n'a pas craint de se mesurer lui-même avec les auteurs des
Essays and Reviews. Nous n'eussions eu rien à dire, si M. Dupanloup eût
suivi cet exemple, qui demeure pour lui un enseignement. La discussion
ainsi entamée n'eût sans doute point amolli la vigueur de M. Dupanloup;
mais elle l'eût rendu plus juste. Quand on examine ces grandes méthodes
par lesquelles l'esprit humain fait effort pour repousser les limites de son
Ignorance et arriver à la vérité, il est d'ailleurs impossible de ne pas
éprouver un sympathique respect pour ces nobles et laborieuses tenta-
tives et pour ceux qui ont assez de résolution et d'énergie pour les entre-
prendre et les mener à bout. On sent que ces hommes méritent autre
chose qu'un dédain superficiel et de violentes invectives, et qu'on n'en a
point raison à aussi bon marché. Pour ne prendre que les écoles qui exci-
tent la colère de M. Dupanloup, pour peu qu'on en ait observé les travaux
et qu'on en ait aperçu la portée, on voit vite qu'elles méritent autre chose
que le mépris. La philosophie allemande a été un des plus puissans efforts
de l'esprit humain; tandis qu'elle parvenait à ses conclusions par la mé-
thode transcendantale, en France Auguste Comte, en appliquant la mé-
thode d'induction aux sciences historiques, politiques et sociales, et en
faisant en quelque sorte la contre -partie de l'école allemande, arrivait
i des résultats concordans. C'est une chose curieuse que les esprits scien-
tifiques qui ont été les plus initiés aux travaux de l'école allemande aient
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REVUE. — CHRONIQUE. 239
^té amenés à faire grand cas de ceux d^ Auguste Comte. Ce n'est pas seule-
ment en France que cette combinaison s'est produite : on la remarque sur-
tout en Angleterre. Un homme d'état anglais qui vient de mourir, sir
George Gornewal] Lewis, un esprit exact, équilibré et sensé, s'il en fut,
on homme qui s'était assimilé tout ce qu'il y a de vraiment scientifique
dans les travaux de l'Allemagne moderne en rejetant les excentricités pré-
somptueuses, avait également tiré grand parti d'Auguste Comte. Le nom
de ce philosophe si peu connu parmi nous revient à chaque instant dans les
livres de sir George Lewis. Nous croyons que de l'œuvre d'une école qui
prétend séparer rigoureusement le domaine de la science du domaine de la
foi, tout en étendant sans cesse les droits de la science, il y aurait pour la
religion un parti meilleur à tirer que d'y aller rechercher des propositions
excentriques et des sujets de réprobation contre quelques hommes. Ces
hommes, même lorsqu'ils se trompent, ont pour titres à l'indulgence de
leurs contradicteurs non-seulement la force, mais le désintéressement et la
sincérité de l'esprit. Quant à nous, au risque de commettre une interpré-
tation erronée des Écritures, nous voudrions, si nous avions à les juger au
point de vue de la foi chrétienne, leur appliquer ces paroles de Jésus-Christ
dans l'Évangile de saint Matthieu, qui n'est pas cependant le plus tendre
des Évangiles : a Je vous déclare que tout péché et tout blasphème seront
remis aux hommes ; mais le blasphème contre l'esprit ne sera point remis.
Quiconque aura parlé contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné; mais
pour celui qui aura parlé contre l'esprit, il ne lui sera pardonné ni dans
ce monde ni dans le siècle à venir. »
Nous venons de nommer sir George Lewis. Sir George a été remplacé à
la secrétairerie de la guerre par lord de Grey et Ripon; mais sa mort laisse
dans la politique anglaise un vide qu'on n'a pas l'air de soupçonner sur ïe
continent, et qui ne sera pas rempli de si tôt. Sir George Lewis avait une
nature d'esprit qui est devenue bien rare aujourd'hui parmi nos hommes
d'état, n avait une érudition des plus vastes et dès plus raffinées. Il a été
pendant plusieurs années rédacteur en chef de la Revue d'Edimbourg. Il a
écrit plusieurs ouvrages de critique historique, de politique spéculative et
de pure érudition. Lorsqu'il n'était plus ministre, il occupait ses loisirs à
copier et à élucider des manuscrits grecs. Homme de lettres et homme
d'état, 11 n'avait cependant les qualités brillantes ni de l'écrivain, ni de
l'orateur. Ce n'était ni un Macaulay, ni un Gladstone. Son autorité, quoique
n'arrivant pas au public tout entière, était néanmoins très grande dans la
chambre des communes et surtout dans le cabinet. Doué de remarquables
aptitudes administratives, applicables à tout, il avait pu être tour à tour
ministre des finances, ministre de l'intérieur et ministre de la guerre. Ce-
lait surtout à la rare pondération de son esprit qu'il devait l'influence qu'il
exerçait autour de lui. Son intelligence était, si l'on peut ainsi parler, de
complexlon sceptique ; familiarisé avec toutes les hardiesses de la spécu*
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2&0 REVUE DES DEUX MONDES.
lation, aucune témérité dMdée ne le choquait, ne Teffï^ayait, ne le trou-
yait Intolérant, parce qu'il savait tout ramener à la mesure du réel et du
possible. On assure que, dans le ministère actuel, il servait particulièrement
de lest aux capricieux essors de M. Gladstone. Un grand rôle l'attendait.
Les Anglais sont en ce moment dans une veine d'opinions conservatrices,
et, aujourd'hui comme toujours, ils se défient en politique des hommes
brillans. Les hommes influens des partis, lorsqu'ils songeaient à ce qu'il
y aurait à faire, si lord Palmerston venait à manquer à cette dictature mo-
rale qui lui est si volontiers décernée, jetaient les yeux sur sir George
Lewis. C'était en lui qu'ils voyaient le leader et le futur premier ministre
de la chambre des communes. Les grands whigs le préféraient à M. Glad-
stone; une portion notable des tories le préférait à M. Disraeli. Sa mort
enlève aux politiques prudens le leader de transaction sur lequel ils comp-
taient, et rend ainsi plus prochain et plus probable l'avènement du parti
tory au pouvoir avec ses chefs actuels.
Quant à nous, nous avons un motif particulier de regretter sir George
Lewis dans la phase si difficile que traversent en ce moment les relations
des États-Unis avec l'Angleterre. Nous avions remarqué que sir George
Lewis envisageait avec beaucoup de sang-froid la question américaine, et
avait fait utilement contre-poids, en plusieurs circonstances, aux disposi-
tions trop partiales manifestées par quelques-uns de ses collègues contre
les États-Unis. La présence dans les conseils de l'Angleterre d'un esprit
aussi ferme dans la modération n'eût jamais été plus bienfaisante qu'au-
jourd'hui. La situation est d'autant plus grave, que les deux peuples, le
peuple anglais et le peuple américain, ont tous les deux l'un contre l'autre
des griefs positifs. Les Anglais ont à se plaindre des tracasseries inévita-
bles qu'un blocus aussi étendu que celui dont les États-Unis entourent les
états du sud suscite au commerce neutre; ils ont à se plaindre du droit de
visite exercé sur leurs navires, droit inséparable dans la pratique d'abus
et de vexations auxquels doit être si sensible un peuple qui possède une
marine commerciale si nombreuse et si active; ils ont à se plaindre enfin
de la saisie non encore justifiée de plusieurs paquebots à vapeur, employés
au transport des malles, qui ont été arrêtés et conduits devant les cours
des prises américaines comme faisant la contrebande de guerre. A toutes
les époques, pour tous les pays, ces questions relatives au commerce des
neutres, au droit de visite, à la contrebande de guerre, ont suscité les plus
épineux litiges. Les Anglais, qui ont toujours fait la police des mers avec une
rigueur Impérieuse , ont toujours supporté cette police avec moins de pa-
.tîence que les autres lorsqu'elle était exercée sur eux. C'est dans de telles
circonstances que leurs classes commerçantes deviennent particulièrement
belliqueuses. Il ne faut pas se dissimuler qu'en Angleterre l'idée d'une
guerre avec les États-Unis devient de jour en jour plus populaire. Quant
aux États-Unis, ils ne paraissent pas avoir de moindres sujets d'irritation.
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BETUE. — CHRONIQUE. 241
La sortie des ports d'Angleterre de corsaires confédérés les exaspère.
Cest à la tolérance anglaise qu'ils imputent les pertes que VAlabama a fait
éprouver à leur commerce. Quelle ne sera pas leur indignation quand ils
apprendront que le Japan a pu prendre la mer impunément! La saisie de
YAUxandra, promptement opérée par le gouvernement anglais après le
départ du Japan, sei*a-t-elle aux yeux des Américains une démonstration
suffisante de la sincérité avec laquelle TAngleterre entend pratiquer la neu-
tralité? Nous demeurons donc en Europe dans Tattente des impressions
que produira en Amérique soit un nouvel exploit de VAlabama, soit le dé-
part du Japan, et malheureusement les fermons d'irritation qui existent
déjà, les élémens inflammables que révèlent aux États-Unis toutes les ma-
nifestations publiques, les entralnemens fougueux propres aux états popu-
laires nous permettent de craindre les complications les plus graves. Notre
seul espoir, c'est que M. Lincoln et M. Seward comprennent retendue de
la responsabilité qui pèse sur eux dans une telle crise, et que le cabi-
net de Washington ait la force et le courage de ne point se conduire à
la face du monde comme un mob-govemmenL Si le gouvernement amé-
ricain est juste et sensé, il devra reconnaître que le ministère anglais
apporte dans les transactions actuelles toute la mesure qui lui est pos-
sible , et fait des efforts très réels pour résister aux entralnemens belli-
queux qui pèsent sur lui. Dans les cercles élevés de Londres et dans le
parlement, on a le sentiment et de la gravité de la situation et des devoirs
de modération et de prudence que cette situation impose; on y a réprouvé
les violentes provocations que M. Roebuck n'a pas craint d'adresser aux
passions américaines. Le gouvernement américain se couvrira d'honneur
aux yeux du monde, s'il apporte dans les questions litigieuses qui se sont
élevées entre les deux pays un égal esprit de modération et un peu de
cette patience qui est quelquefois une suprême habileté. Le patriotisme lui
fait un devoir en ce moment de ne point outrer ses susceptibilités. Qu'il
se souvienne que l'Angleterre n'est plus retenue par les mêmes intérêts
qui la rendaient autrefois si patiente dans ses conflits avec l'Amérique I
Autrefois l'Angleterre avait à redouter que la guerre ne la condamnât à la
famine du coton et ne mît les manufactures en détresse. Ce mal est fait au-
jourd'hui, et au contraire la guerre bloquerait le nord, débloquerait le sud
et rendrait le coton aux Anglais. Pour les États-Unis, le désastre d'une
guerre avec TAngleterre serait sans compensation, assurerait l'indépen-
dance des états séparatistes et répandrait dans le nord la ruine et l'anarchie.
La question de Pologne n'est pas moins désolante que les affaires d'Amé-
rique; nous en avons cependant meilleur espoir. C'est à bon droit que l'on
dit que la question est européenne; elle le deviendra chaque jour davan
tage. D^abord le mouvement dure, se généralise et donne à l'Europe la dé-
monstration de plus en plus éclatante de l'impuissance du gouvernement
rosse. Nous avons sous les yeux une adresse non encore publiée de la no-
lom xLv. 10
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2&2 REVUE DES DEUX MONDES.
blesse du gouvernement de Mohilew, d'une des provinces qui ont été dé-
membrées au premier partage en 1772, vingt et un ans avant la Lithuanie»
et que la Russie revendique comme une possession naturelle de la race
russe. Nous y lisons la déclaration suivante, signée par trois cent vingt-
trois représentans : « Les persécutions les plus pénibles sont dirigées contre
les opinions, les sentimens, les croyances des habitans les' plus respecta-
bles de notre pays, étroitement associé depuis des siècles aux destinées de
la Pologne. Le caractère politique de ces persécutions se révèle dans les
tendances des autorités locales et surtout dans leurs efforts pour semer la
discorde entre la noblesse et la population rurale. Dans ces circonstances,
nous aurions dû consacrer toutes nos délibérations à Tétude de la situation
anormale et désespérante où se trouve plongé le pays ; mais nos vœux et
nos espérances, exprimés par les habitans des gouvememens de Minsk et
de Podolie et par la noblesse de notre district de Rochaczew, tous issus
de la même race et membres de la môme famille , loin d'avoir été enten-
dus, n'ont fait qu'attirer sur nous de nouvelles rigueurs. En conséquence,
et vu l'absence aujourd'hui de toute sécurité personnelle, la noblesse de
Mohilew se voit forcée de circonscrire aux faits ci-dessus consignés l'objet
de ses délibérations. » La réponse du gouvernement russe à cette protesta-
tion inspirée par un incontestable patriotisme polonais a été l'arrestation
des maréchaux de la noblesse.
Tout annonce que la situation s'aggrave pour la domination russe en Po'
logne, et il n'y a pas de preuve plus décisive de ce fait que le redoublement
des violences du pouvoir. Quelle idée la Russie pense-t-elle donner à l'Eu-
rope de la légitimité de sa domination sur la Pologne, lorsqu'elle ne craint
pas de se montrer contrainte de mettre aux arrêts l'archevêque de Varsovie,
d'abord si modéré et si conciliant, et d'enfermer ses chanoines dans la ci-
tadelle? Tandis qu'elle étend une main barbare sur ces agitateurs d'étrange
sorte, elle est trop faible, pour pouvoir saisir dans une ville de cent cin-
quante mille âmes un invisible gouvernement révolutionnaire qui exerce
son autorité avec une activité et une promptitude inconcevables. L'Europe
sait aussi que toute la garde impériale est en Pologne, que Pétersbourg n'a
plus pour garnison que des soldats étiolés arrivés des extrémités de la Rus-
sie, et que l'armée de Pologne, brisée en détachemens, est harassée et dé-
moralisée. Elle peut pressentir que le gouvernement du grand-duc Constan-
tin est une expérience terminée, que le système du marquis Wielopolsiti est
ruiné, que le marquis sera forcé de se retirer, et que le général de Berg,
demeuré seul, essaiera de noyer le mouvement polonais dans le feu et dans
le sang.
Mais le mouvement polonais et l'impuissance de la Russie augmentent»
par leur durée même, la responsabilité de l'Europe, et rendent plus ma-
nifestes le droit et le devoir pour elle d'intervenir dans la solution de
la question polonaise. L'action commune des trois grandes puissances, la
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a£?U£. — CHRONIQUE. 2AS
Tlrance, TAngleterre et TAutriche, commence à s'exercer avec les lenteurs
diplomatiques ordinaires, mais enfin elle s'exerce. Peut-être les puissances
d^une moindre importance devront- elles s'apprêter à participer à cette
grande transaction, si, comme nous le souhaitons et comme tout le fait
6spérer, elle garde jusqu'au bout le caractère européen. Parmi les états de
second ordre auxquels l'opinion publique assigne un rôle possible dans les
affaires de Pologne, la Suède figure en première ligne. Le peuple suédois
n*a pas été avare de manifestations envers la Pologne. L'antipathie natio-
nale de la Suède contre la Russie est connue ; c'est un des plus vifs senti-
mens populaires de la Scandinavie. Les petits enfans y savent tous par
oœnr la chanson du roi Charles XII, dont chaque strophe amène le refrain :
« Arrière les Moscovites, en avant les enfans bleus! » Mais quoi qu'on en
ait dit, le ministère suédois et son chef, le comte de Manderstrom, ont des
habitudes trop circonspectes et trop pacifiques pour monter du premier
coap à la même hauteur que le sentiment populaire. Nous ne craignons
point cependant que le gouvernement suédois manque au rôle que les évé-
nemens pourraient lui offrir. C'est surtout la Prusse dans les circonstances
qui se préparent que nous ne voudrions pas voir rester en arrière. Ce serait
poor la Prusse un coup de génie que de prendre enfin parti pour l'Europe
soutenant une cause libérale et juste. Un député libéral, M. de Roenne, va
fournir à la Prusse une occasion de sortir d'une position ambiguë qui com-
promet ses plus manifestes intérêts. M. de Roenne va mettre la deuxième
cbambre prussienne en demeure de prononcer que (( la convention de car-
tel conclue avec la Russie en 1857 n'oblige pas l'état. » La motion de M. de
Roenne est fondée sur l'article /i8 de la constitution, ouvertement violé par
le traité de cartel. En se ralliant à cette motion, le parti libéral, qui a la
minorité dans la deuxième chambre, dégagera la Prusse d'une solidarité
odieuse, et détournera d'elle la menace de périlleuses complications.
B. FORCADE.
Il FOitll ET LIS POtTIS IH 18(}.
n y a plus de vingt-cinq ans, ici même, un critique déplorait la stérile
abondance de la poésie médiocre, ou, si l'on veut, de la pelile poésie : la
seconde épithète est plus courtoise que la première. Il constatait que le
pabllc se contentait dès lors de quatre ou cinq poètes d'élite, écartant le
reste avec un impitoyable dédain. Les choses ont peu changé depuis un
quart de siècle. Le nombre des poètes acclamés tout d'abord ne s'est guère
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2&& REYUE DES DEUX MONDES.
accru; ceux que la foule semblait avoir adoptés de préférence ont môme
perdu un peu, si ce n'est beaucoup , de leur prestige. Est-ce l'heure de la
justice qui est arrivée ou celle de Tindifférence? Les uns ont cessé de
vivre, les autres ne donnent plus que de la prose ou de faibles vers; leur
génie est plus loin de nous, et la médiocrité est plus près, comme une ma-
rée montante qui menace de tout recouvrir. Les reproches de la critique
d'alors passeraient au-dessus de la tête des rimeurs actuels. Aujourd'hui
le mauvais et l'absurde le cèdent encore à l'insignifiance des élucubratîons
poétiques.
Mais il faut laisser le dédain absolu aux esprits que n'intéresseront jamais
les destinées de la poésie : si tant d'œuvres avortées nous fatiguent, tâ-
chons du moins d'en faire notre profit par quelque côté. Rien n'abâtardit
les esprits comme le spectacle perpétuel du médiocre. Mieux vaudraient
certes les folles hardiesses d'un autre temps : parfois, au milieu du plus
détestable chaos, perçait un éclair de talent. Le mauvais n'est-il pas d'ail-
leurs, en mainte occasion, l'envers du talent même? Mais quelle triste
chose quand il n'est que la doublure du médiocre! Une telle misère rend
plus rigoureux les devoirs de la critique, chargée de la défense du beau et
du vrai ; c'est là-dessus que nous voudrions arrêter un instant l'attention
du public. Au point où nous sommes parvenus, le médiocre même et le
mauvais peuvent indiquer la voie qu'il faut prendre en montrant celle
qu'il ne faut pas suivre, et leur présence en toute chose, grave symptbme
de la débilité des esprits, réclame un remède énergique.
Plus d'un va répétant que la critique ne sert de rien. C'est là une erreur
étrange. Sans compter que la critique rappelle au souci d'eux-mêmes et du
bon sens les écrivains de mérite égarés, pour peu qu'ils aient de bonne
foi, et encore bien qu'ils refusent d'en convenir, elle instruit le public et
ne fait pas de ce côté une besogne inutile. Lorsque le talent domine, c'est
assez de le discuter et de l'apprécier; lorsqu'il est absent, il importe d'en
provoquer le retour par un appel sévère au goût du public , de ce public
qui est précisément la foule cultivée d'où sortent les écrivains et les poètes.
Si vous êtes juste, et dur au besoin, vous découragerez une partie de ceux
qui ne devraient pas écrire, et quant aux esprits qui ont en eux un germe
de talent, vous les empêcherez de gaspiller ce germe par une indulgence
prématurée pour eux-mêmes; vous leur imposerez, par le fait seul de votre
critique lue, méditée, acceptée bon gré, mal gré ( puisque nous la suppo-
sons équitable), un frein et une discipline.
Mais que, de patience exige cette revue du médiocre! C'est toujours le
même écho de M. de Lamartine, le plus imité et le plus imitable de nos
poètes modernes; c'est toujours la même protestation de modestie, que dé-
ment la publication du livre , et que dément encore l'inévitable exegi mo-
numentum par lequel l'auteur se console à l'avance des attaques de la cri-
tique, insensible aux accens de sa muse. C'est toujours le même certificat
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• REVUE. — CHRONIQUE. 2A6
de talent donné par un poète en renom et la môme invocation des gloires
de la littérature contemporaine, comme si un tel certificat et une telle in-
vocation avaient de quoi suppléer au défaut de souffle et de vigueur. Enfin
c*est toujours la même logomachie et le même thème éternellement re-
battu : CorUemplalion, Ascension vers Dieu, Tristesse d'amour, l'Idéal, la
Chanson de la hrise, etc. Quant aux étoiles, aux fleurs, aux parfums, aux
rayons, aux larmes, à Tinfini, il en est fait dans ces vers un abus eflh>yable.~
La muse d'aujourd'hui (si c'est là une muse) s'en va reprendre, comme une
servîle discoureuse, le langage usé des précédentes années. Quand Rabelais
peignait si plaisamment ces gens qui « de néant faisoient choses grandes,
et grandes choses faisoient à néant retourner,» qui «coupolent le feu avec-
ques on cousteau et puisoient l'eau avecques un rets,» il ne croyait se railler
que des abstracteurs de quintessence philosophique; mais la moqueuse allé-
gorie s'applique fort bien aussi aux poursuivans malheureux de la poésie.
L'un écrit le Poème de la Vie (1), ou ce qu'il juge tel, en quatre épi-
sodes : Eula, Roger, Marguerite, la Voix des Morts, et prévient obligeam-
ment le lecteur de ce qu'il doit trouver dans ces quatre épisodes. Le lec-
teur ne trouve rien qu'une versification vulgaire et une langue à l'avenant,
que nulle idée n'illumine, que nulle vive émotion n'échauffe. Un autre (2),
associé correspondant de l'académie de Clermont, publie un volume d'/5o-
iemens! Ce pluriel barbare annonce un recueil de comédies et de poèmes.
Le théâtre se compose de deux comédies et d'un proverbe où l'auteur ne
badine pas. Quant au style et au goût raffiné de l'écrivain, en voici un
exemple. Une marquise dit élégamment d'un fauteuil où son mari s'asseyait :
De mon défunt époux
Il encadrait, hélas! les momens les plus doux.
^Test-ce point le cas de dire avec Cathos, dans les Précieuses ridicules :
c Ah! mon Dieu, voilà qui est poussé dans le dernier galant? » Évidemment
la poésie n'est pas le fait de l'auteur. Que n'use-t-il de la prose? Le com-
pliment de M. Jourdain n'était pas rimé.
L'auteur des Rêves poétiques (3) s'est aussi trop pressé d'acheter
La triste expérience
Sons les feux dévorans de la publicité.
11 se félicite un peu tôt de la liberté grande et de la bonhomie du public.
Quelle nécessité le pressé, s'il fait des vers depuis qu'il est né (il l'avoue),
de « fouiller ce tas poudreux » pour nous <r chercher quelque chose? » Après
(1) Roger f poème de la vie, par le marquis de Valori. — Dentu, 1863.
(2) Isolemens, comédies et poèmes, par M. Louis Chalmeton. — Taride, 1863.
(2) Rêves poétiques, par M. Alfred de HontvaîUant. — Dentu, 1863.
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2A6 REFUS DES DEUX MONDES.
avoir prié le public de ne pas siffler encore^ il s'enhardit et invite le lec-
teur à le venir voir sous sa treille :
Et ta main de lauriers ceindra mon front vainqueur.
Nous ne prétendons pas troubler le contentement de Tauteur, ni lui inter-
dire de chanter cacalaca avec le coq, dont le cri n'est décidément plus
cocorico t II ne faut pas contrarier les gens pour si peu ; mais à quoi bon se
montrer en public pour célébrer d'une façon banale des poètes mille fois
applaudis? A quoi bon appeler M. de Lamartine un cygne
Dont Tadmiration poursuit la trace d'or?
Est-il urgent d'exalter M. Victor Hugo chaque fois qu'il êougera dans sa
trompe sonore? La trompe d'ailleurs n'est pas un instrument heureux.
L'auteur parait l'aimer à l'excès; mais pourquoi le prêter si libéralement
aux autres? M. Victor Hugo, qui en gratifie le vent de la mer, ne voudrait
peut-être pas en agréer l'hommage pour lui-même.
Un versificateur des colonies (1) entre fièFcment en lice de la sorte : « Ce
volume a une physionomie particulière; il peint un ciel, un climiat, des
mœurs, qui forment un contraste frappant avec le ciel, le climat, les mœurs
de la vieille Europe. Cette circonstance doit en faire l'originalité, si l'exé-
cution répond au sujet lui-même, » Malheureusement, pour être né aux
Antilles, pour avoir rêvé sous des bananiers ou des cocotiers, au lieu de
rêver sous des hêtres ou des sapins, et pour avoir vu mûrir le fruit du
manguier et s'étendre les champs de cannes a au sein des campagnes de
la Guadeloupe, » l'auteur ne possède pas l'art de répandre sur les choses
qu'il décrit « une vraie couleur locale. » Ces Fleurs des Antilles n'ont ni
plus ni moins de parfum que les fleurs étiolées d'Europe dont nous par-
lions tout à l'heure; quelques noms exotiques font tous les frais de cette
poésie, alimentée par les lieux communs de la poésie la plus ordinaire.
L'auteur chante le Tropique du même ton qu'il dirait, s'il avait écrit les
Isolemens :
Prends ta mante,
Ma charmante, etc.
Les vers qui doivent nous peindre « les mœurs de la race noire » n'ont
guère plus de couleur ni d'accent. On ne trouve rien dans les Congés; le
Vieux nègre est une espèce de complainte dolente, la Vieille négresse et
le Bamboula offrent quelques vers meilleurs : mais la principale qualité du
volume, c'est d'être mince.
Tel n'est pas le mérite d'un livre prosaïque, imprimé très fin et compre-
nant un poème en trois chants compactes, Valdésie (2), épopée moderne
(i) Flêurs des AwtUlês, par M. Octave Giraud. — Dentu, 1862.
(2) Vaidésie, poème, par M. A. Moston. — Hachette, 1863.
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REVUE. — CHRONIQUE. 247
OÙ rexpulsion des Vaudois au xvii* siècle par la maisoD de Savoie, leurs
aimées d^exil et leur rentrée au pays natal, en 1689, devaient être célébrées
tout au long; mais, trente chants n'ayant point suffi au fils des Vaudois pour
toutes ces péripéties, il s*est contenté d'achever la première partie, qui ra-
conte «r la guerre d'expulsion, » et de résumer le reste « dans un court épi-
logue. » Et voilà comment ce poème a été limité aux proportions dans les-
quelles il paraît aujourd'hui ! L'auteur est venu prouver une fois de plus
que ce n'est pas assez des intentions les plus honnêtes pour mériter le
titre de poète. Assurément l'histoire des Vaudois est émouvante ; mais la
moindre page de vérité nue ferait bien mieux notre affaire que les trente
chants d'un poème dont \e style confus et embarrassé n'est même pas
toijours exempt de fautes de langue et de grammaire: témoin ce vers :
Pourquoi trembler Thiver dans la saison des fleurs?
Trembler est mis là pour craindre, appréhender. Et plus bas il est dît:
Les troupeaux que Ton garde en ces lointains parages
Hésitent d^avancer,..
Montons d'un degré au-dessus de ces rimeurs empêchés dans leurs pro-
pres pièges. H. Van Hasselt n'est pas un versificateur novice, et il nous
présente solennellement des poèmes, des paraboles et des odes (1) qui ont
l'ambition de régenter le monde par les vérités qu'ils révèlent. M. Van
Hasselt embrasse dans un langage symbolique les destinées de l'humanité.
C'est un penseur, que dis-je? c'est un prophète I Et malheur aux traînards
qui signalent en lui des tendances mystiques! D les terrasse du regard, il
repousse avec force ces « frelons jaloux, » ces a vils buissons » ou, si vous
le préférez, ces « typhons » en révolte qui osent faire obstacle aux volontés
du génie! Malgré les Études rhythmiques dont le recueil termine le vo-
lume, et qui auraient dû introduire la variété dans l'œuvre de l'auteur,
fl garde par -dessus tout le culte de l'alexandrhi inflexible. En outre, ni
dans V Établissement des Chemins de fer, ni dans la Mission de V Artiste,
ni dans le But de l'Art, ni ailleurs on ne découvre trace d'originalité. Quel-
ques vers élégans dans le Poème des Roses, quelques beaux vers dans les
Quatre Incarnations du Christ, où l'on entend les voix du monde romain,
quelques petites pièces d'un rhythme gracieux, voilà tout ce qu'on peut
remarquer dans ce volume. Le Ruisseau dans les montagnes n'est qu'une
fkble de La Fontaine, la Rivière et le Torrent, déguisée en parabole. Dans
le poème des Quatre Incarnations, l'auteur abuse des personnifications de
la nature inanimée. 11 est en cela de l'école de M. de Laprade, qui anime
un peu trop volontiers les glaciers, les lacs, les sapins et les vieilles ar-
(1) Foèmes, Paraboles, Odes et Études rhythmiques, par M. Adrien Van Hasselt. —
Paris, Gouhaad, 1862.
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2&8 RETUE DES DEUX MONDES.
mures. H. Van Uasselt évoque successivement et fait pafler Vétoile de
Bethléem, les temples païens, Végli^e future, un rocher de Syène, un marais,
la harpe de David, V avenir, le Golgotha, les coteaux d'Engaddi, V éponge
du Calvaire; j^en passe la moitié. Voilà de singuliers personnages! Les poé-
sies de Fauteur dénotent un vif désir d'omnipotence littéraire ; mais tout
en lui est artificiel, et c'est pourquoi il n'embrasse que de p&les effigies,
privées de sang, de couleur et de mouvement. Retenu par le poids des vé-
rités qu'il porte, M. Van Hasselt ne saurait ni courir ni marcher, et reste
majestueusement en place. II voudrait cependant avoir cr le pied familier
avec l'inaccessible, » ce qui ne laisse pas d'être malaisé; mais rien ne
coûte à qui rêve. Seulement, pour faire entendre
aux foules amassées
La langue des grands cœurs et des m&les pensées,
il faut d'abord avoir des pensées et une langue intelligibles, une sensibilité
qui émeuve les cœurs; il faut écarter le voile des légendes , au lieu de l'é-
paissir. On acquiert ainsi quelque droit aux sympathies de la foule, on
gagne en chaleur et en force tout ce qu'on perd en gravité de commande.
Continuons courageusement la tâche commencée. Les Légendes dorées (i)
de M. Charles Fournel empruntent leur titre au recueil fameux de Jacques
de Voragine, bien que M. Fournel prenne de toutes mains les légendes qu'il
rime. Si celle de Saint Christophe par exemple est donnée par Jacques de
Voragine, celle de l'Homme et la Mort est prise dans la Bibliothèque bleue,
et n'est qu'une version de l'histoire du Bonhomme Misère, bien plus inté-
ressante sous la forme traditionnelle que dans les vers de l'auteur, où
l'on reconnaît l'influence du conte napolitain recueilli par M. Prosper
Mérimée dans Federigo, La légende du Moine et de l'Oiseau céleste est ex-
traite d'un sermon de Maurice de Sully, évêque de Paris au xii* siècle, et
M. L. Moland cite le texte môme dans le livre des Origines littéraires de la
France, M. Fournel aurait pu indiquer ces sources diverses dans un court
appendice; le volume y eût gagné d'être plus complet et plus curieux. Plu-
sieurs de ces légendes rimées renferment de jolis vers et des tableaux em-
preints de la couleur chrétienne des vieux temps. Pourtant l'archs^sme de
M. Fournel n'est pas toujours acceptable. « Ces emprunts au langage du
passé, dit-il, ne sauraient m'être reprochés; nous avons le droit de pui-
ser au trésor que nous ont laissé nos pères... Les fables et les diverses
poésies du plus charmant auteur du temps de Louis XIV ne contien-
nent que très peu de vers écrits dans la langue de Boileau et de Ra-
cine : c'est un illustre exemple. » Rien de plus vrai ; mais un tout petit
point décide l'usage ou l'abus : La Fontaine est un grand artiste, et tel n'est
point le cas tle M. Fournel. Il manie mal le vers libre, si léger aux mains
(1) Légendes dorées, par M. Charles Fournel. — Durand et Âubry, 1862.
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REVUE. — CHRONIQUE. 249
de nos conteurs. Il le laisse aller au hasard, et nous lui reprocherons encore
d^être prolixe et terne où 11 faudrait être vif, enjoué, tout au moins facile,
ce qui ne veut pas dire incorrect. Un écrivain soucieux de la langue ne dira
jamais, sous prétexte de style familier :
.... L'hôtellerie
Était bien humble et dépéri».
Reproduire jusqu'aux gaucheries gothiques des œuvres du moyen âge,
c*est un peu trop d'exactitude dans rimitation.
Essayons d'un autre volume. M"* Penquer, l'auteur des Chants du Foyer (1),
est une Bretonne; mais elle ne s'inspire pas de Brizeux, tant s'en faut. C'est
M. de Lamartine qu'elle adopte pour dieu et qui lui témoigne le désir « de
voir de si beaux sentimens reproduits, non-seulement pour lui, mais pour
la poésie et pour la France. » La poésie et la France doivent-elles des ac-
tions de grâces à M<"' Penquer? Franchement il nous paraît que non. Bien
que M. de Lamartine lui ait dit (ne s'exagère-t-elle pas les choses?) :
.... Madame, il faut ouvrir votre aile!
L'avenir vous prépare une page immortelle!
nous doutons de cette aile et de cette page; nous aurions cependant
prêté Toreille aux humbles prémisses de M"« Penquer, si elle n'avouait
dans une post-face, qui n'est pas humble, que ce « faible embryon » vou-
drait « cueillir des lauriers; » si, en le nommant un « pauvre mendiant» et
un «petit aveugle-né, » elle ne le nommait aussi un aiglon; si elle ne le
léguail enâo (sans se mettre en peine d'accorder toutes ces métaphores) :
A ceux qui marchent sur la terre,
A ceux qui planent dans Tazur.
Nous ignorons ce que peuvent en penser les élus qui planent dans l'azur;
pour nous qui marchons sur la terre, nous n'acceptons le legs de cet aiglon
que sous bénéfice d'inventaire. A parler net. M"* Penquer, dont le vers est
harmonieux et souvent bien venu, en eût tiré un tout autre parti, si elle se
tût rendue l'interprète des beautés poétiques de la Bretagne, qu'elle ap-
pelle « ma triste Bretagne. » Le meilleur de ce qu'elle offre au public est
dans trois ou quatre pièces qui ont un peu de la saveur du pays, comme
Kérouartz, l'Ange du château de Penmarch, la Ferme, l'Aven; mais l'auteur
reflète plutôt d'habitude la phraséologie des Harmonies et de Jocelyn qu'il
n^exhale des sentimens bien personnels. On s'aperçoit que la fluidité de
cette poésie ne laisse rien après elle. Gomment tout ce qui entourait l'au-
teur, tout ce qu'on cherche si loin et qui est si près quelquefois, comment
Toriginalité, absente des nuages, des étoiles et de l'immensité, présente
(f) Chamit du Foyer, par M»* Augnste Penquer. — Didier, 1862 (seconde édition).
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250 REVUE DES DEUX MONDES.
dans le pays natal, dans la race, dans le foyer aimé, ne semble-t-elle pas
ravoir frappée? C'est que M"* Penquer s'est nourrie de mots avant d'avoir
vécu et pensé :
A Tàge où les enfans mandiBsent les études,
A rage où le cœur dort, où l'esprit se mutine,
Moi, je savais d^jà des vers de Lamartine.
De là ce besoin de rimer sans cesse, en s'abandonnant aux caprices d'une
imitation qui s'ignore; de là une poésie aisée et molle, que nulle saine dis-
cipline ne contient. Le vrai poète, dit l'auteur naïvement,
C'est celui dont le vers est libre, audacieux,
Sans effort et sans frein, sans travail, sans rature,
l|iue Penquer n'imagine pas un moment les difficultés que l'artiste doit
vaincre pour émanciper le poète. Elle est punie pour avoir pris trop à la
lettre ce précepte qu'elle émet quelque part :
Tous les Jours tu liras des vers de Lamartine. '
Elle eût rencontré mieux et trouvé plus de vers dignes d'être retenus, si
elle fût restée fidèle aux sentimens exprimés dans ce passage :
O vallon de TAven, où le mûrier sauvage
S'enlace au jonc noueux qui croit sur le rivage!
O sentiers ombragés! ô rochers! 6 menhirs!
Je vous dédie ici mes meilleurs souvenirs!
Nous en étions là de nos lectures, cherchant quelque brin de fraîche poé-
sie et n'apercevant guère que des fleurs fanées, lorsqu'un petit volume
de modeste apparence est tombé sous nos yeux. Le Roman de la vingtième
année (i) est un recueil d'une soixantaine de pages, ne contenant que de
courtes pièces de vers; mais l'auteur, M. Francis Pittié, est dans ce peu de
rimes plus réellement poète que tous les rimeurs dont nous avons cité les
essais. Il est vrai que la moitié peut-être du recueil se compose de tra-
ductions ou d'imitations des poètes étrangers, des poètes allemands sur-
tout : Louis Uhland et Henri Heine ont bien inspiré le jeune poète. Là aussi
brillent les noms de Goethe, de Rûckert, de Petoefi, d'OEhlenschlaeger et
de Miçkiewicz. Il serait curieux de comparer l'imitation d'une poésie de
Burnsy Nannie, donnée par M. Pittié, avec l'imitation du même morceau
par M. Leconte de Lisle. LHUttsion déçue, traduite bien des fois, rappelle
la charmante version d'Alfred de Musset, le Rideau de ma voisine. C'est
une tendance caractéristique de notre temps que ce besoin de traduire.
(1) Le Roman de la vingtième année, suivi de Notes poétiques (1851-1855), par M. Fran-
cis Pittié. — Claude Vanier, 1802.
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REYUE* — CHRONIQUE. 251
Jes pensées et les émotions d'autrui, et c'est une tendance qui date de peu
d^années. A mesure que la sève nationale s*est retirée, on s'est de plus en
plus rattaché aux productions du dehors, quand on ne copiait pas servi-
lement les poètes français de quelque valeur, ou quand on ne s'avisait pas
de suppléa à la poésie par les artifices d'un archaïsme infécond. La tâche
du traducteur était et est restée utile; mieux vaut, si l'on ne crée, popu-
lariser les créations d'autrui que s'user en redites vulgaires. Le bagage de
M. Pittié, pris en bloc, est peu considérable; il l'est moins encore, si on le
réduit aux poésies purement personnelles. Pourtant nous en dirons quel*
qaes mots. Aujourd'hui la voix du poète est faible, mais elle est douce et
pure, elle n'est pas celle du voisin : c'est quelque chose, en un temps d'ef-
facement ou de grossières excentricités, qu'un accent distinct. Bien qu'il
traduise les poètes du Nord, l'auteur n'est pas Allemand de langage. Il aime
Brizeux et lui emprunte l'épigraphe de ce recueil; comme lui, il chante
une Marie qui lui tient lieu de muse. Voici quelques vers de M. Pittié :
Je sais un chemin crenx où le lierre, qui grimpe,
An col des grands tilleols s^enlace en verte guimpe :
Réduit impénétrable au passant affairé,
Cadre fait tout exprès pour ton front adoré.
Comme un grand éventail qu'on remûrait à peine,
La brise parfumée y retient son haleine;
La mésange au front noir, le merle et les pinsons,
0e rameaux en rameaux, égrènent leurs chansons,
11 manque au poète novice plus de force et plus d'art, mais il donne la
note juste, c Je suis moins un poète, je le sais, dit -il, qu'un homme ar-
demment et sincèrement épris de tout ce qui est délicat et pur, grand et
noble. » Cette réserve est de meilleur augure pour l'avenir poétique de
Tauteur que Forgueil anticipé de la plupart des rimeurs qui débutent.
Qu'il se défie toutefois de l'attrait des vers faciles, qu'il se fortifie par l'é-
tude des maîtres, et, plus jaloux de l'art que des chimères d'une imagina-
tion nuageuse, qu'il préfère le moindre sentier fleuri et connu de lui aux
courses eCRrénées par monts et par vaux, entre ciel et terre, courses dont
Fesprit se lasse, qui laissent le cœur froid, et sont de nul profit tant pour
la recherche du beau que pour celle du vrai.
Somme toute, le trésor de la muse contemporaine est pauvre. Quelques
heureiix emprunts faits aux génies étrangers ne régénèrent en rien le prin-
cipe même de notre poésie; le retour vers les âges lointains est tout aussi
indifférent à ses destinées futures. De fait, point de puissance nouvelle qui
s*atteste par des œuvres. Où est l'accent profondément ému? où est de nos
jours Fftme de la poésie? La critique attend la renaissance d'un art qui,
après un éclat extraordinaire, ne donne plus signe de vie; elle ne souhaite
rien tant que de pouvoir en présager le retour. Les chercheurs d'a6tme<
et de rimes sonores bataillent volontiers contre la critique, interprète en
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252 RETUE DES DEUX MONDES.
dernière analyse du sentiment public. Us se plaignent qu*on rebute leur
poésie. Eh! non, vraiment; ils se méprennent à plaisir : c'est le manque de
poésie qu'on déplore dans leurs œuvres, et c'est pourquoi la critique les
renvoie si peu satisfaits, quand d'aventure elle parle d'eux.
Le vrai poète n'entre pas dans le monde comme un conquérant d'opéra-
comique, ni comme un géant des contes de fées, voulant tout escalader et
croyant tout dominer d'un mot. Il ne procède pas au moyen de formules
sibyllines. Il est ému avant tout, hésitant et timide, même lorsque le talent
reconnu doit lui donner plus tard l'assurance et l'audace. Il sait bien que,
pour chanter l'homme et la nature, il faut les comprendre, ce qui demande
quelques réflexions. Au lieu de franchir les Alpes d'une enjambée et de
vouloir prendre la mer dans une coquille, comme l'enfant de la légende, il
s'arrête pensif en face de tant de choses qui l'attirent, le saisissent et lui
Imposent réellement; mais il n'aflfecte pas de voir en tout des symboles,
des mystères fantastiques, de causer avec l'infini, d'aller à cheval sur un
rayon de soleil, ni de prendre les étoiles à la pipée. On dirait que l'ode et
l'élégie peuvent seules répondre aux aspirations grandioses de nos poètes.
Quand ils ne pleurent pas de gaîté de cœur ou quand ils ne déclament pas,
ils se croient déchus de leurs privilèges de noblesse. Si l'épopée ne con-
vient qu'aux jeunes races, n'est-il plus de forces vives pour le drame, plus
de verve joyeuse pour la comédie, plus de verve caustique pour la satire?
Avons-nous su enfin tirer parti de la poésie intime , que des maladroits ou
des niais ont faussée? Quand donc chantera-t-on les afifections de la fa-
mille, les sentimens de l'homme qui lutte contre les nécessités réelles de
la vie? Quand chantera-t-on aussi la tâche du citoyen en dehors de la
guerre, et quand renouvellera-t-on cette alliance de l'art avec la science
de la nature inaugurée par Lucrèce? Mais., pour entreprendre quelque
œuvre de ce genre, il faut commencer par apprendre la vie ou la science ,
et l'on veut, pour être poète, se passer de tout apprentissage. De là vient
que le mérite est rare, la prétention universelle, et que, poussé par cette
impuissance vaniteuse, on va chercher en songe (ce qui est commode) la
poésie au-delà des monts, en Orient, dans le ciel, aux antipodes, avant de
l'avoir saisie et pénétrée dans le coin de pays que l'on habite, dans les
choses familières dont on est enveloppé, comme on veut aussi rêver de la
grande humanité en dédaignant la petite, qui peuple la patrie, la province
et le canton où l'on vit. Folie et chimère l C'est la prétention qui, plus que
tout, empêche la poésie d'éclore, quand celle-ci existe en germe; c'est elle
encore qui provoque aux essais malheureux les imaginations faites pour la
prose et le travail commun. Quand on sentira davantage en toute chose la
poésie qui s'en exhale, on aura plus de sévérité pour ceux qui l'exprime-
ront mal ou faiblement; on aimera davantage ceux qui l'exprimeront avec
un accent ému, et ce sera là le remède au débordement de vers médiocres
et à rindifiTérence en matière de poésie qui nous désolent aujourd'hui.
FEUX FKARK.
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BSrUE. — GHBONIQUE. 253
ESSAIS ET NOTICES.
'9 par M. Aagusta Trognon (I).
L'aateor de ce livre rappelle, au début de sa préface, qu*il a publié, il y
a environ quarante ans, des travaux d'histoire. On ne Ta pas tant oublié
qu'il le suppose ; on se souvient que M. Auguste Trognon faisait partie de
cette élite de jeunes gens qui s'élançaient alors avec tant d'ardeur dans
tontes les routes ouvertes à Factivité de l'esprit. Jamais génération n'en-
treprit de plus grandes choses et n'eut tant d'espérance de les voir s'accom-
plir. Sans parler de la liberté politique, qu'on pensait bien avoir conquise
pour toujours, on voulait d'un coup créer une philosophie nouvelle, ra-
jeunir la poésie, renouveler l'histoire. De toutes ces entreprises si hardi-
ment tentées, plusieurs ont, hélas! tout à fait échoué, d'autres n'ont qu'à
moitié réussi; mais il en est une au moins dont le succès a été complet.
Nous avons changé la façon de comprendre et d'écrire l'histoire. Retrempée
à rétude des sources, l'histoire y a puisé une intelligence plus vraie du
passé, elle y est devenue plus originale et plus vivante, et l'on peut affir-
mer que cette grande réforme sera, aux yeux de la postérité, le plus beau
titre de gloire de notre littérature.
M. Trognon, dans ce travail, avait été l'un des ouvriers de la première
heure. Détourné par des fonctions délicates, et qui réclamaient tout son
temps, il revient, après plus de trente ans, à ces études de sa jeunesse, et
donne au public les deux premiers volumes d'une histoire de France. Ce
n'est point une œuvre d'érudition, elle n'a pas la prétention d'être savante,
elle n'aflTecte pas des airs de nouveauté. M. Trognon avoue franchement
qu'il a profité des travaux des autres, quand il les a trouvés bons. Il a lu
MM. Guizot, Michelet; il a pris son bien chez eux sans scrupule. Le seul
mérite qu'il s'attribue, c'est d'avoir résumé tous leurs travaux, et de les
présenter réunis dans un cadre restreint. Ce n'était pas une petite alTaire.
Depuis que l'histoire est en faveur, l'activité des érudits s'est portée vers
elle; chaque époque a été étudiée avec soin, et il n'est pas un fait de quel-
q*î importance qui n'ait été l'objet de savantes recherches. Aussi peut-on
dire qae, pour ceux qu'attire principalement l'histoire générale, la route
est encombrée de matériaux de tout genre. L'esprit risque de se perdre
ao milieu de cette abondance, et réclame quelques travaux d'ensemble qui
l'aident à s'y reconnaître. C'est une œuvre de cet ordre que M. Trognon a
voulu écrire. Il a borné ses prétentions à être utile, et il n'est pas douteux
qu'il n'y ait réussi.
(1) S vol. in^; Paris, Hachette.
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25& REVUE DES DEUX MONDES.
Le sujet d^abord y est bien circonscrit, et l^ouvrage ne remonte pas trop
haut. G*est un grand mérite, aujourd'hui surtout, car il y a des écrivains
qui ont tellement la manie d'être complets que, lorsqu'ils veulent faire
l'histoire d'un pays, ils parlent d'abord de sa formation géologique, et re-
montent plus haut que la création de l'homme. C'est une grâce qu'ils nous
font que de vouloir bien descendre au déluge. Pour M. Trognon, l'histoire
de France ne commence qu'avec l'arrivée des Francs. Après quelques pa^es
très fermement écrites sur les transformations du régime municipal en
Gaule à cette époque et les conséquences de l'établissement du christia-
nisme, M. Trognon se jette résolument dans le tumulte des invasions et au
milieu de cette mêlée confuse d'événemens sans importance qui composent
l'histoire des fils de Glovis. Cette partie est très sagement traitée, et les faits
y sont racontés avec toute la netteté que le sujet comporte. Ce n'est pas
sa faute, si elle n'est pas plus intéressante, et il faut s'en prendre à l'époque
même plus qu'à celui qui la raconte. Si Augustin Thierry est parvenu à
faire lire avec tant d'agrément ses récits des temps mérovingiens, c'e^t
que, par la facilité du plan qu'il s'était tracé, il pouvait ne prendre que
quelques épisodes de cette histoire, choisir ceux qui lui semblaient pou-
voir intéresser le public, et surtout les raconter en détail, car ce sont les
détails qui donnent la vie à un récit. Mais quand on n'écrit qu'un résumé et
qu'on est forcé de s'en tenir aux choses importantes, quand, par la loi
même de son ouvrage, on s'impose le devoir de renoncer à mentionner ces
petits faits qui peignent les hommes et les époques, il faut bien s'attendre
à une peinture moins vivante, à un ouvrage moins attrayant. Est-il pos-
sible d'ailleurs de prendre un intérêt bien vif à des temps si peu sembla-
bles aux nôtres, et quelle sympathie peut nous attacher à des personnages
qui n'ont rien de nos passions ni de nos mœurs? Ce passé de la France
n'appartient pas à la France même ; toute cette barbarie nous est étran- -
gère, et il ne nous semble pas qu'aucun des élémens qui constituent notre
société soit venu de là.
La France d'aujourd'hui ne commence véritablement qu'avec la langue
française, c'est-à-dire vers le xi* siècle, à l'avènement de la troisième race.
Dès ce moment, nous nous reconnaissons dans le passé, et nous démêlons
dans les personnages qui occupent la scène les traits de notre caractère
national. Cependant entre eux et nous il y a encore de grandes différences.
Notre société est sortie de celle du moyen âge, mais en la reniant; les croi-
sades et la chevalerie sont assurément de belles choses, mais ce sont des
choses bien mortes. M. Trognon n'essaie pas de les ressusciter; il n'a pas
pour le moyen âge cette passion aveugle qu'on a quelquefois essayé de
nous inspirer, et qui. Dieu merci, passe de mode. Il n'en dissimule pas les
côtés faibles en même temps qu'il en dépeint avec plaisir les beaux mo-
mens. Un de ses récits les plus agréables à lire est celui du règne de saint
Louis. On voit que cette douce et sereine figure lui plaît, et qu'il veut la
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REFUE. — CHRONIQUE. 555
faire aimer. Il n'a pas de peine à y réussir, car, en dépit des siècles, saint
Louis est encore un des souvenirs les plus populaires de notre histoire, et
il n'y a pas de saint que nous tenions pour saint plus volontiers, sans avoir
besoin pour cela de recourir à la volumineuse procédure qu'on mit douze
ans à instruire avant de le canoniser.
Toutefois l'intérêt véritable de l'bistoire de France commence pour nous
quand se montrent les élémens dont est formée la France d'aujourd'hui,
c'est-à-dire la bourgeoisie, avec les communes, le peuple, pendant la guerre
de cent ans. M. Trognon a raconté cette dernière époque avec une émotion
bien naturelle, et il fait parfaitement voir d'où vint en ce triste moment le
salut de la France. Tandis que beaucoup de grands seigneurs transportaient
assez facilement leur hommage du roi de France au roi d'Angleterre, la
bourgeoisie et le peuple ne se résignaient pas à la domination des Anglais.
Cest en vain que le duc de Bedford voulait distraire Paris de ses regrets
par l'éclat de ces fêtes auxquelles prenaient part, sans trop de scrupules,
le duc de Bourgogne avec ses barons et toute la fleur de la chevalerie ; le
peuple se tenait en dehors de ces fêtes de l'étranger, et, comme il ne lui
était pas permis de se plaindre ouvertement, il exprimait à sa façon sa
tristesse. « Les chroniques contemporaines, dit M. Trognon, nous appren-
nent ce qui alors même (août iU^U) tenait attentif et ému le peuple de la
capitale : c'était le spectacle lugubre de la dame macabre qui venait d'être
importé des bords du Rhin. Pendant plus de six mois, une foule immense
ne cessa de se porter sous les charniers du cimetière des Innocens pour
voir la Mort, sous la figure hideuse d'un squelette entraînant dans le mou-
vement d'une ronde infernale les rois, les empereurs et les papes pêle-mêle
avec les créatures les plus abjectes et les plus méprisables. Cette représen-
tation horrible, mais saisissante, de l'égalité humaine devant la mort sem-
blait être une consolation oflferte aux souffrances inouies de l'époque; il
n'y avait qu'un aussi sombre divertissement qui convînt à d'aussi cruelles
misères. » Parmi ces misères, il n'y en avait pas qui parût plus lourde à ce
peuple et qui lui pesât plus que d'être asservi à l'étranger. M. Michelet a
fait remarquer que cette expression « un bon Français » date du xiv« siècle :
le mot et la chose sont du même temps. C'est par une explosion de patrio-
tisme populaire que la France alors a été sauvée. Tandis que la bourgeoisie
faisait bravement son devoir à la cour du pauvre roi de Bourges à côté des
seigneurs restés fidèles, que Jacques Cœur, le premier en date des ban-
quiers p&triotes, prodiguait son argent, que Bureau armait sa redoutable
artillerie, que la population des villes s'illustrait par sa résistance héroïque
à Orléans, le peuple des campagnes envoyait Jeanne d'Arc au secours de la
France.
On doit un peu s'étonner qu'après avoir dépeint avec tant de sympathie
ce grand mouvement populaire, M. Trognon se soit montré si dur pour
I^uis XI. t C'était, dit-il, un de ces tyrans qui mettent une très grande
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256 BEVUE DES DEUX MONDES.
habileté à mal régner. » Je ne sais pas si, après avoir lu son histoire dans
le livre même de M. Trognon, on sera disposé à se montrer aussi sévère
pour lui. Au moins lui saura-t-on gré d*avoîr rompu si franchement avec
le passé et d'avoir aidé le moy.en âge à înourir dans la personne de Charles
le Téméraire, qui en était le dernier représentant. M. Trognon raconte de
lui, au début de son règne, une aventure fort plaisante et qui ne serait pas
déplacée dans le roman de Cervantes. C'était à Tépoque où le duc de Bour-
gogne, qui était venu conduire Louis XI à Paris, cherchait par son faste à
éclipser son suzerain et conviait à des joutes et à des tournois les plus
brillans chevaliers du royaume. Louis XI se tenait à Técart de ces fêtes; il
n'y prit part qu'une fois et d'une façon très singulière : il se fit amener un
homme d'armes sans nom, mais jouteur d'une force et d'une adresse sans
pareilles dans les exercices de chevalerie; après l'avoir à ses frais bizarre-
ment équipé et bien payé, il se donna le plaisir de le voir, d'une fenêtre
derrière laquelle il était caché, désarçonner et renverser par terre, les uns
après les autres, les plus hauts seigneurs de la cour de Bourgogne, à qui
avait appartenu jusque-là l'honneur de la journée. Dans cet étrange diver-
tissement, Louis XI se montrait déjà tout entier. Il détestait la noblesse,
qui lui contestait son pouvoir, se moquait de ses habitudes et de ses plai-
sirs, et 11 s'amusait à l'humilier en attendant qu'il pût l'abattre. Sans doute
Louis XI n'est pas un roi chevalier, mais il ne me semble pas que^ce soit à
nous de lui en vouloir. Qu'à la cour de Bourgogne on se moquât de lui
parce qu'il était vêtu d'un court habit et d'un vieux pourpoint de futaine
grise, parce qu'il s'asseyait sans façpn à la table de l'élu Denis Hasselin, son
compère, et se rendait avec le peuple à la messe ou aux vêpres à Notre-
Dame, parce qu'enfin, dégoûté de prendre pour ministres ces grands sei-
gneurs qui avaient tant de fois trahi son père, il admettait à sa confiance
des médecins et des barbiers, tous ces reproches ne sont pas de nature à
lui faire beaucoup de tort parmi nous. En somme, ce roi des petites gens,
ce grand et dur justicier qui laissa la France plus forte et plus unie, ouvre
convenablement chez nous l'époque moderne.
C'est avec le règne de Louis XI que s'arrêtent les premiers volumes de
cette histoire. 11 faut espérer que les suivans ne se feront pas attendre, et
que l'auteur conduira bientôt jusqu'au bout une œuvre sérieuse qui, sans
aflicher de prétentions, pourra rendre beaucoup de services. g. b.
y. DE Mars.
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UN ESSAI
DE LIBÉRALISME RUSSE
EN POLOGNE
AUSXAHDBB I«^ ET LE PRINCE ADAM CZABTOETSKI.
Otnt^ftmdamte pœrtîeuUère de l'emperevar Alexandre et du prince Adam CxorforyfH (1).
(Test dans les scènes émouvantes d'une insurrection nationale
que s'est relevé aujourd'hui le problème des destinées de la Po-
logne, comme il était hier dans le travail mystérieux d'un peuple se
reprenant obscurément à la vie, comme il est toujours apparu de-
puis un siècle à travers tous les ébranlemens européens, variant
Avec les circonstances, changeant de forme sans changer de nature.
Certes ces destinées encore si incertaines se sont jouées dans bien
des épisodes dont l'explosion actuelle n'est que le sanglant couron-
nement. Elles ont passé déjà par bien des phases de guerre, de di-
plomatie, d'agitations pacifiques, de complots, par bien des crises
morales et politiques. Elles ont été l'incessante et virile obsession
de bien des esprits occupés à chercher une patrie par des voies diffé-
rentes, les uns par l'épée et les désespoirs héroïques, d'autres par
les transactions, par la toute-puissance de la raison et de la justice,
— ceux-ci dévorés du feu de l'action, ne comptant que sur un effort
(1) Cette correspondance Jasqu'ici inédite doit paraître sons peu*
U.T. — 15 MAI. 11
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258 RÉYUE DES DEUX MONDES.
prodigieux et rompant avec toutes les considérations de politique
régulière, ceux-là s' adressant à l'Europe, s' efforçant de réveiller le
sentiment souverain d'un intérêt universel, bien souvent déçus, ja-
mais désespérés et toujours prêts à reprendre cette grande négo-
ciation de la renaissance de leur pays. Tout a été essayé, rien n'a
réussi, et le vieux problème n'a cessé de subsister, de grandir, de
se dégager de toutes les expériences avec une netteté plus redou-
table, retrouvant périodiquement à leur poste ceux qui n'ont cru
qu'à l'action et ceux qui ont cru à la diplomatie, aux influences
morales, — les uns et les autres finissant par se rejoindre dans la
même pensée et plaçant leur foi, leur constance au-dessus des re-
vers du moment.
Un jour, vers la fin de la dernière guerre d'Orient, un homme
demeuré jusqu'au bout le type respecté et pur de cette infatigable
diplomatie nationale de la Pologne était au travail dès le matin et
préparait une défense nouvelle des droits de son pays, lorsqu'un de
ses compatriotes venait frapper chez lui en lui disant : « N'enten-
dez-vous pas ? c'est le canon qui annonce la paix 1 » Le vieux patri-
cien s'arrêtait un instant affaissé, attristé et secouant sa tête pleine
de souvenirs, puis il se remettait à l'œuvre. « A quoi bon continuer?
reprenait-on. Il n'y a plus rien à espérer pour nous aujourd'hui. —
Ah! n'importe, répondait-U, il faut continuer, cela pourra servir
une autre fois... » Celui qui parlait ainsi, et qui, âgé de près de
quatre-vingt-dix ans, élevait encore sa foi au-dessus d'une décep-
tion nouvelle, ne croyait plus visiblement aux transactions; il ne
voyait de chances que dans une lutte où l'Europe aurait le droit
d'exiger comme rançon de sécurité publique la réparation d'une
grande injustice; il en était venu, comme tous les Polonais, à la plus
incurable méfiance à l'égard de la politique russe. Et pourtant c'é-
tait l'homme qui dans sa jeunesse avait personnifié l'idée d'une
conciliation entre une Pologne renaissante et la Russie sous un même
sceptre; bien mieux, il avait trouvé pour complice un prince jeune
comme lui, qui allait être un des plus puissans souverains, l'anta-
goniste heureux de Napoléon lui-même. C'était l'homme qui avait été
l'ami, le confident, le coopérateur préféré de l'empereur Alexandre 1"
avant d'être la victime de l'empereur Nicolas et le fier émigré qui
ne croyait plus ni aux vaines amnisties ni aux promesses trompeuses.
De cette multitude d'épisodes dont se compose la vie polonaise, je
ne sais s'il en est un plus curieux, plus significatif, plus propre
même à éclairer les événemens d'aujourd'hui, que cet épisode des
rapports de l'empereur Alexandre I®** et du prince Adam Czartory^kî,
de cette tentative de libéralisme concertée comme un complot entre
un tsar et un jeune patriote polonais, de cette amitié qui se nouait
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LE LIBERALISME EUSSE EN POLOGNE. 259
dans des conditions romanesques, qui continuait à travers toutes les
complications du commencement de ce siècle, se retrouvait vivante
et active jusque dans les combinaisons de 1815, et ne finissait que
lorsqu'il n'y avait plus d* espoir. C'est évidemment le dernier mot
des transactions possibles entre la Russie et la Pologne. Voici en
effet un souverain tout plein d'aspirations généreuses, qui a pu
être appelé un accident en Russie, et le Polonais le plus modéré,
le plus loyal dans la mesure d'un patriotisme invariable, — deux
hommes rapprochés étrangement par la fortune, caressant avec une
manifeste sincérité le même rêve, s' essayant de leur mieux aux
mêmes projets de réparation et de conciliation. A quoi sont-ils ar-
rivés? C'est justement l'épisode qui se ravive tout entier dans les
lettres jusqu'ici inconnues de l'empereur Alexandre P«* et du prince
Cwirtoryski, dans les mémoires moins connus encore du vieux pro-
scrit polonais, dans cet ensemble de documens dont la lumière, en
éclairant une existence de droiture et d'honneur, rejaillit sur tout
un ordre d'événemens, de possibilités ou d'impossibilités contem-
poraines.
Cest ridéal lointain et évanoui d'une régénération polonaise par
la bienveillance et l'équité réparatrice, par une diplomatie géné-
reuse ou chimérique si l'on veut, d'une paix conçue et négociée
pendant vingt ans dans les circonstances les plus extraordinaires,
ébauchée à l'origine dans le mystère d'une intimité sincère entre
deux hommes singulièrement rapprochés, l'un n'étant rien encore
qu'un adolescent impérial promis au pouvoir le plus absolu, l'autre
jeté tout à coup dans une cour ennemie et ressentant comme une
blessure sacrée le désastre récent de sa patrie, tous deux réduits à
se cacher pour mettre en commun leurs rêves et leurs désirs de
justice. Cette tentative a fini par une déception, elle , commençait
comme un roman à une heure cruelle. C'était sous le coup même
du dernier partage, de la prise d'armes de Kosciusko et de sa dé-
faite à Macieiowice, de la dévastation des provinces polonaises, de
la disparition du nom de la Pologne, de l'incarcération ou du ban-
nissement de tout ce qui était patriote, de la confiscation étendue
aux biens des plus grandes familles, de toutes ces choses en un mot
qui semblaient faire croire que tout était fini. On avait essayé de
sauver du naufrage la fortune du vieux prince Czartoryski : « Qu'il
m'envoie sesi^ls, puis nous verrons ! » avait répondu la toute-puis-
sante spoliatrice Catherine. Qu'on se représente donc le jeune prince
Adam contraint par devoir à ce rôle ingrat, entrant avec son frère
Constantin, le 12 mai 1795, à Saint-Pétersbourg, le cœur serré,
comme un exilé , comme un otage , obligé de paraître et de vivre
dans un monde où tout lui rappelait la force victorieuse et l'op-
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360 EEYUB DES DEUX MONDES.
pression. 11 n'allait pas gatment à cette aventure, — c'est lui-même
qui le raconte, — ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui dans
sa forte éducation avait été nourri tout à la fois des traditions po-
lonaises, des idées du xviii'' siècle et des grands exemples de la
liberté anglaise, qui avait vu déjà l'Europe de l'Occident, qui s'é-
tait associé aux travaux de la grande diète, qui avait été un des au-
teurs de la constitution du 3 mai 1791, un des complices de Kos-
ciusko dans son insurrection, et qui gardait une aversion instinctive
contre les Russes. Pour lui, tout était supplice à Pétersbourg : la
différence de civilisation, d'idées, de mœurs, le contact permanent
du vaincu et des vainqueurs, cette vie de prisonnier en pays étran-
ger, dans le camp ennemi.
C'était au reste un monde curieux que cette société russe de la
fin du règne de Catherine II. L'extérieur était français, le fond était
russe et très russe. Le luxe le plus raffiné se mêlait aux mœurs mos-
covites; on parlait de Voltaire et de Diderot dans une atmosphère
asiatique, au milieu d'une nuée d'esclaves, de Cosaques, de Circas-
siens et de Tartares. C'était le temps où le comte Strogonof, qui
avait longtemps habité Paris sous Louis XV et qui s'était fait Fran-
çais sans cesser d'être Russe, accumulait les productions des arts
dans son palais ouvert à tout venant, où le grand-écuyer Narych-
kine, gai, affable, bon courtisan de tous les pouvoirs, travaillait le
plus consciencieusement du monde à se ruiner en bals et en somp-
tuosités, et n'y réussissait pas, où la princesse Rasile Dolgoroukof et
la princesse Michel Galitzin, fort connues depuis à Paris, tenaient le
sceptre dans leurs salons élégans, rivalisant de beauté, d'esprit et
de séduction au point de tourner la tête à ce malheureux M. de Co-
bentzel, l'ambassadeur d'Autriche, et à M. de Choiseul-Gouffier. Il
y avait dans la politique des hommes comme le comte Rezborodko
à l'extérieur d'ours, à l'esprit fin, à l'intelligence lucide, paresseux
au possible et fort adonné aux plaisirs, ou comme le vieux comte
Osterman, figure détachée d'une ancienne tapisserie, long, maigre,
pâle, toujours habillé à la vieille mode. Avec ses bottes en drap,
son habit brun aux boutons d'or et son cordon noir au cou, Oster-
man représentait le règne de l'impératrice Elisabeth; il était le seul
qui, comme vice-chancelier et doyen du collège des affaires étran-
gères, eût osé se prononcer centime le partage de la Pologne. Le favori
du jour n'était plus le puissant Potemkin aux fascinations secrètes :
c'était Platon Zubof , le dernier-né des bonnes grâces 8e la septua-
génaire Catherine. Platon Zubof était jeune encore, svelte, d'une
figure agréable; il avait une voix flûtée et des affectations de dignité
indolente. Courtisans et solliciteurs affluaient dans ses anticham-
bres, où il y avait cohue de dignitaires de l'empire. Comme un roi.
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LE LIBIÉRAUSME RUSSE EN POLOGNE. 261
a avait ses levers; il entrait d'un pas traînant en robe de chambrer
saluant d'un léger signe de tête les courtisans qui attendaient um
regard, pendant que les valets de service s'emparaient de lui et fai-
saient sa toilette. Platon Zubof sortait souvent triste et abattu de
ses entrevues avec son impériale maîtresse, et il n'était pas sans se
livrer à d'autres intrigues d'amour.
Au-dessus de ce monde apparaissait ce que le prince Adam appelle
^irituellement l'Olympe moscovite, un Olympe à trois étages. Au
premier étage était la jeune cour des grands-ducs Alexandre et
Constantin, rayonnante de vie et d'entrain; plus haut, on voyait le
grand-duc Paul, qui inspirait l'effroi ou le mépris par son humeur
sombre et farouche, par ses lubies fantasques. Au sommet enfin
était le Jupiter femelle de cet Olympe, l'impératrice Catherine elle-
même, âgée déjà, mais verte encore, donnant le. ton à une cour
hébétée de servilité. C'était une femme plutôt petite que grande
et d'un embonpoint assez développé, mêlant dans sa démarche
l'élégance à la dignité, portant sur son visage ridé l'expression de
la hauteur, sur ses lèvres un savant et éternel sourire, passionnée
et vindicative au fond, ayant fait assez de bien et de mal pour inspi-
rer le fanatisme ou la terreur, pour que tout ce qui venait d'elle fût
sacré, même sa luxure. Elle savait plaire et elle avait une volonté
inexorable. Elle détestait son fils, le grand-duc Paul, à qui elle n'a-
vait pas même laissé le droit de diriger l'éjlucation de ses enfans, et
elle transportait ses affections sur la jeune cour, sur le grand-duc
Alexandre, qui était l'objet privilégié de ses espérances. Pour cette
société concentrée à Saint-Pétersbourg, la Pologne conquise n'était
pas seulement une question d'agrandissement politique, une satis-
faction d'orgueil national; c'était un grand butin à partager, car, il
faut le dire, dans les affaires de Pologne, la conquête d*état ou la
répression m&rche toujours accompagnée de la dépossession pri-
vée. L'empereur Nicolas seul a pris pendant son règne pour plus de
SOO millions de propriétés polonaises, et on voit aujourd'hui encore
les séquestres renaître. Au lendemain du dernier partage, sous Ca-
therine, les confiscations étaient immenses. C'était à qui aurait sa
part dans les distributions. Les plus grands dignitaires russes ne
craignaient pas d'hériter des dépouilles des familles polonaises, et
la cupidité se colorait au besoin d'un singulier prétexte : l'impéra-
trice le voulait, on ne pouvait désobéir à la souveraine. Un seul, et
c'était le vainqueur de Kosciusko à Macieiowice, le général Fersen,
eut le courage de refuser les propriétés de la famille Czaçki, et
<fenianda simplement quelques biens du domaine national.
(Test dans ce monde et à cette heure du partage des dépouilles
que le prince Adam arrivait avec son frère , gardant au fond du.
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S62 BEYUE DES DEUX MONDES.
cceur le sentiment de sa patrie perdue, et en même temps ayant à
refouler tous ses instincts, toutes ses convictions de jeunesse, s'il
Youlait réussir. Le vieux prince Czartoryski avait donné pour com-
pagnon et pour guide à ses deux fils un honnête et bon homme,
M. Gorski, ayant la démarche fiëre, le ton haut et décidé, mais gai,
amusant, facile à vivre, parlant un français original et réjouissant,
ayant l'art de s'insinuer et de conduire deux jeunes gens dans cette
carrière nouvelle où il y avait à obtenir la restitution d'une fortune
sans s'abaisser. Il fallait aller partout, visiter les personnages in-
fluens, se faire des amis, arriver jusqu'à la tsarine. L'honnête Gorski
était impitoyable dans cette course au clocher à travers le inonde
russe, qu'il fréquentait, qu'il détestait et qu'il savait gagner par sa
bonne humeur. Les deux frères, à vrai dire, n'étaient pas mal reçus
à Pétersbourg, et peut-être la cour avait-elle pour mot d'ordre de
faire fête à ces deux jeunes représentans d'une des premières fa-
milles polonaises venant plaider leur cause de spoliés chez les spo-
liateurs; ils trouvaient d'ailleurs dans plus d'ime maison les sou-
venirs qu'y avait laissés leur père au commencement du règne de
Catherine, et le jour de leur première présentation à la cour l'im-
pératrice elle-même arrêtait sur eux son plus doux regard en leur
disant : « Votre âge me rappelle celui de votre père quand je l'ai vu
pour la première fois. J'espère que vous vous trouvez bien dans ce
pays. )) Le fait est qu'ils ne se trouvaient pas bien du tout à Pétera-
lK)urg; ils se sentaient mal à l'aise en terre étrangère et ennemie;
ils souffraient de cette recherche contrainte de la faveur auprès
d'hommes dont l'un, le frère du favori, le comte Yalérien Zul)of,
avait fait la guerre de 1794 sans pitié et avait saccagé la résidence
de leur famille, Pulawy, ce Versailles de la Pologne.
Tout le jour pourtant il fallait courir, se faire une attitude; le soir
seulement, quand on était sans témoins, l'impression intime éclatait.
Chez le bon Gorski, c'était un vrai débordement de vertes épithètes
contre ceux qu'il venait de voir, auxquels il venait de sourire : « Ahl
le lâche ! ah ! le coquin ! » s'écriait-il pour se soulager avant de re-
commencer le lendemain. Chez le prince Adam, c'était de la tris-
tesse, un sentiment d'ennui profond. « Nos pensées, dit-il, se repor-
taient vers nos parens, nos sœurs, notre patrie; nous réfléchissions
sur nous-mêmes, sur la triste position où nous nous trouvions. » Et
ce qui ajoutait à cette amertume secrète du jeune exilé en Russie,
c'est qu'au moment môme où il passait son temps matériellement
libre du moins, obligé d'accepter des distractions, quelques-uns de
ses plus dignes compatriotes, Kosciusko, Potoçki, Sokotoiçki, Niem-
cewicz, Kilinski, étaient sous les verrous. Ils étaient là, è, quelques
pas, dans la même ville, à Pétersbourg; on ne pouvait avoir de leurs
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LE UBÉBAUSME BUSSE EN POLOGNE. 2d3
Doavelles. Ne pouvant rien pour eux, le prince Adam se contentait
4e passer souvent dans la rue où quelques-uns étaient gardés pri-
soimlers, espérant au moins les apercevoir. Il réussit quelquefois en
efiet à les voir passer comme des ombres. Il ne les connaissait pas
tous alors; mais, selon un de ses mots touchans, le cœur lui battait
bien fort quand U levait les yeux vers ces fenêtres si bien fermées
derrière lesquelles vivaient des bommes chers à tout Polonais, et
qui n'avaient commis d'autre crime que de se dévouer pour leur
patrie. Cette époque avait laissé une empreinte profonde cbez le
prince Adam ; elle n'avait pas plié son caractère à la dissimulation,
mais elle lui aVait donné un air de tristesse sérieuse et circonspecte
qu'il a gardé toute sa vie. Ne pouvant manifester ses sentimèns, il
s'était réfugié dans un certain stoïcisme, favorisé par une indolence
naturelle que sa mère, la princesse-générale, lui reprochait quel-
quefois avec une charmante tendresse dans des lettres d'une viva-
dtë éloquente.
Dne fois sur ce terrain, il n'y avait plus qu'à jouer son rôle jus-
qu'au bout. A ce prix, les Gzartoryski ne retrouvaient pas tous leurs
biens confisqués, mais ils en eurent une partie par un don impérial
qui assimilait ainsi les spoliés et les spoliateurs dans cette vaste
curée des fortunes polonaises. C'était, on le voit, traiter à la cosaque
le droit de propriété. Encore cette faveur, fallait-il l'acheter par un
nouveau sacarifice de liberté en entrant au service de Russie. Le
prince Adam et son frère entreraient-ils au service militaire ou au
service civil f Peu leur importait en vérité. Marchander, choisir,
sortir d'un rdle tout passif, c'eût été attacher de la valeur à ce qui
n'en avait point à leurs yeux, et c'est en victimes, le front baissé,
qu'ils se laissaient faire officiers des gardes et bientôt gentilshommes
de la chambre. Ils étaient de la cour. C'était un succès à faire envie
à beaucouq) de Russes; pour eux, il n'y avait qu'une chaîne, une
contrainte de plus. Ils faisdent leur service, ils voyaient le monde, et
ne se considéraient pas moins comme des otages en uniforme atten-
dant l'heure de se dégager avec dignité et avec honneur. C'est jus-
tenoent alors, dans cet isolement moral au milieu d'une société où
ils passaient en étrangers, où tout était fait pour les blesser, même
les faveurs, qu'ils se trouvaient surpris par un événement aussi mys-
térieux qu'inattendu.
Dans ce monde semi-européen , semi-asiatique , où une tsarine
vieillie régnait dans une atmosphère de servilité, il y avait, je l'ai
dît, toute une génération de princes encore dans l'adolescence, le
grand-duc Alexandre, le grand-duc Constantin, petits-fils de Cathe-
rine, fils de celui qui allait être l'empereur Paul. Alexandre, qui
était déjà marié, avait à peine dix*huit ans, et sa femme, la grande-
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26i REYUE DES DEUX MONDES.
duchesse Elisabeth, n'en avait que seize. C'était un couple plein de
Yie et de grâce, éclairant cette vieille cour assombrie de caprices
despotiques. La position du grand-duc Alexandre était pénible
entre sa grand'mëre, dont il subissait toutes les volontés sans Tai-
mer au fond, et son père, pour lequel il avait de rattachement sans
oser le montrer. Il avait reçu des circonstances et d'un précep-
teur suisse, M. de La Harpe, esprit tout plein des théories du
XVIII* siècle, une éducation étrange : rien de précb, nulle connais-
sance de la réalité, nulle pratique des choses, mais des idées va-
gues, générales, d'humanité, de liberté, de justice. Tout cela lui
avait fait une âme singulière, retenue par bien des liens russes
et en même temps ouverte aux aspirations généreuses, inquiète du
présent, ardente et contenue. Il se sentait isolé, lui aussi, et avait
de ces besoins d'expansion de la jeunesse. Plus d'une fois, soit à
la cour, soit dans les promenades et sur les quais, où affluait la
bonne compagnie russe aux beaux jours d'avril qui précèdent la
débâcle du Ladoga, Alexandre avait remarqué et recherché les deux
jeunes princes Czartoryski; il s'était senti attiré par leur tenue simple
et réservée. Il prenait un plaisir visible à être avec eux, à prolonger
la conversation et à nouer des rapports plus intimes. Adam lui plai-
sait. Jusque-là il n'y avait rien de plus, lorsqu'un jour Alexandre
dit au prince Adam de venir le trouver le malin au palais de la Tau-
ride, où se trouvait la cour.
C'était au printeihps de 1796, par une matinée riante et douce,
qu'Alexandre, prenant le prince Adam familièrement par le bras et
l'entraînant dans les jardins de la Tauride, s'ouvrait à lui tout en-
tier et se livrait à une de ces confidences qui créent désormais un
lien. Pendant trois heures parcourant les allées, croisant de temps à
autre la grande-duchesse, qui souriait, comme si elle eût été d'in-
telligence, à cette intimité naissante, Alexandre s'abandonnait à une
de ces conversations infinies, vingt fois inteiTompues, vingt fois re-
prises et toujours animées. Il avouait au prince Adam qu'il avait été
ému et excité à la confiance par sa conduite et celle de son frère,
par leur résignation dans une existence qui devait leur être si pé-
nible, par le calme et l'indifférence avec lesquels ils avaient tout
accepté sans y attacher de prix, sans repousser des faveurs faites
pour leur déplaire, il le sentait. « Je devine tous vos sentimens,
ajoutait-il, je les approuve, et je sens à mon tour le besoin de vous
dire ce que je suis, ce que je pense. J'épiais l'occasion; je ne veux
pas que vous me confondiez avec mon entourage, que vous me sup-
posiez des idées semblables à celles de la cour, du gouvernement
actuel... J'ai bien vu à vos réticences que vous vous teniez en garde
aussi avec moi. Sachez donc que je condamne du fond de mon âme
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LE UBÉRALISME RUSSE EN POLOGNE. 265
les actes de ma grand'mëre envers la Pologne, que je les trouve in-
justes et barbares, que j'ai en horreur les cruautés commises dans
votre pays, que tous mes souhaits étaient pour Kosciusko, et que
j'ai le plus grand respect pour son caractère, la plus vive sympathie
pour son malheur. Je respecte les droits de l'humanité^ je déteste
le despotisme, je fais des vœux pour la cause de la liberté, dont les
Français sont les défenseurs... Je ne trouve personne à qui je puisse
avouer mes sentimens. Ma femme seule les connaît et les approuve;
elle a comme moi horreur de l'injustice. Tous les autres ne me com-
prendraient pas et se hâteraient de me trahir. Pensez donc combien
il m*est doux de trouver en vous un confident. Soyez aussi franc
avec moi, ne me cachez pas vos impressions. Maintenant que vous
me connaissez, que rien ne vous arrête. Dites-moi vos chagrins,
âne confiance mutuelle les adoucira. Je vous estime p^ce que je
vous vois attaché à votre pays; je comprends votre douleur et je la
partage... Surtout ne confiez qu'à votre frère notre entretien!... »
Certes la confidence était imprévue et de nature à émouvoir pro-
fondément, car enfin celui qui parlait ainsi, quel était-il? Un petit-
fils de Catherine, un tsarévitch vivant dans la cour la plus absolue,
dans une atmosphère de violence et de haine contre la Pologne, un
prince éloigné du trône encore, il est vrai, mais appelé à régner sur
la Russie. Plusieurs fois pendant la saison, lorsque la cour se trans-
portait à Tsarskoe-Selo, ces entrevues et ces conversations se re-
nouvelaient, et c'était toujours le même abandon. Alexandre se dé-
voilait dans la vivacité d'une nature mobile et généreuse, plein des
idées de 1789, rêvant la régénération de la Pologne comme de la Rus-
sie, dissimulant parfois l'ambition du pouvoir sous de vagues pro-
jeta de solitude et de vie retirée, et chose curieuse, dans ces entre-
tiens qui embrassaient tout, le plus exalté, le plus hardi d'opinion
était le petit-fils de Catherine; le modérateur, celui qui tempérait
ce qu'il y avait parfois de trop visiblement chimérique dans les
dans du grand-duc, c'était le confident, qui avait le plus à attendre
pour son pays de ces idées d'équité, d'un changement total de po-
litique, de l'avènement d'un prince dont le règne rouvrait des per-
spectives de justice. Ainsi se formait cette amitié que je cherche à
saisir dans son origine mystérieuse au sein d'une société hostile,
parce qu'elle est la révélation première de ce phénomène de libéra-
lisme éclos un jour secrètement en Russie dans l'ombre de l'abso-
lutisme le plus illimité, le premier germe des velléités réparatrices
d'Alexandre pour la Pologne : amitié qui naissait d'abord d'un at-
trait personnel, d'un goût romanesque d'épanchement, et qui, en
se cachant dans un règne, est restée à travers les événemens le
mobile invisible des combinaisons de toute une politique, quelque-
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266 RETUE DES DEUX MOlfBES.
fois un frein pour Alexandre devenu empereur, un motif d'espé-
rances sérieuses, quoique toujours trompées, pour le prince Adam,
le lien survivant de deux hommes si singulièrement rapprochés.
Il faut se souvenir de ce qu'était l'Europe à ce moment, de ce
qu'elle offrait de chances au patriotisme d'une nation vaincue, pour
comprendre ce que devait ressentir un jeune Polonais réduit à vivre
parmi les ennemis de son pays, et comment pouvait naître une inti-
mité si imprévue. La Pologne venait de disparaître dans le dernier
démembrement de 1795; elle se personnifiait en quelque sorte dans
cette royauté prisonnière de Stanislas-Auguste, pensionnée par la
Russie, internée à Wilna ou à Pétersbourg. La révolution française,
en remuant le monde, n'avait rien fait pour elle, ne paraissait vouloir
rien faire, et les puissances liées par la solidarité de la spoliation
n'aspiraient qu'à maintenir leur œmTe, à s'assurer définitivement
leur conquête. Chose étrange, pour la France la Pologne était trop
loin, pour les coalisés du nord c^était une autre France mise à la rai-
son, un foyer de prétendu jacobinisme éteint au centre de l'Europe. Il
semblait que désormais il n'y eût plus rien à attendre d'aucun côté.
Seul, dans une de ces cours ennemies où avait été conçu et préparé
l'acte de destruction, un jeune prince reniait cette politique d'injus-
tice et de violence; il parlait avec attendrissement des malheurs de
la Pologne, avec respect de Kosciusko, et il laissait entrevoir la
pensée d'une réparation possible. « Je crus rêver en entendant ces
confidences, dit le prince Adam; mon émotion fut extrême, » et
longtemps plus tard, même quand il avait perdu toute espérance, il
était resté fidèle à ce souvenir.
Cette amitié née dans les jardins de la Tauride et de Tsarskoe-Selo
était sincère en effet. Lorsque Alexandre, à dix-neuf ans, dans le plus
grand mystère, allait chercher un jeune Polonais qui se considérait
comme un proscrit à Pétersbourg, pour échanger avec lui des confi-
dences tout intimes, des rêves d'amélioration pour l'humanité, pour
la Pologne, il ne faisait évidemment aucun calcul vulgaire. Qui pou-
vait-il vouloir tromper? quel intérêt avait-il à surprendre la confiance
d'un inconnu, d'un déshérité qui ne pouvait rien? Il cédait à un be-
soin d'attachement, à un élan spontané, et ce sentiment devait sur-
vivre longtemps encore aux circonstances qui l'avaient fait naître.
Empereur ou grand-duc, dans les crises décisives de sa destinée, en
1810, en 1812 comme en 1801, à soa avènement soudain au trône
comme en 1796, Alexandre ne s'adressait à Adam Czartoryski, ne lui
écrivait qu'avec une effusion particulière, en l'appelant « mon cher
ami, » en lui disant : « à vous de cœur et d'âme pour la vie. » En
1801 , au moment de la tragédie qui tranchait le règne et les jours
de l'empereur Paul, et qui plaçait une couronne ensanglantée sur
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LE UBÉRALIStfB RUSSB EN POLOGNE. 267
la tête de son fils, le prince Adam, par une sorte de disgrâce, se
trouvait en Italie comme envoyé auprès d'un souverain sans états,
le roi de Sardaigne, et la première pensée d'Alexandre était de
le rappeler; il lui écrivait aussitôt : « Vous aurez appris déjà , mon
cher ami, que par la mort de mon père je suis à la tète des af-
faires. Je tais les détails pour vous en parler de bouche. Je vous
écris uniquement pour que vous remettiez sur-le-champ les affaires
de votre mission à celui qui s'y trouve le plus ancien après vous,
et que vous vous mettiez en route pour venir à Pétersbourg. Je
n'ai pas besoin de vous dire avec quelle impatience je vous attends.
J'espère que le ciel veillera sur vous pendant votre route... Adieu,
mon cher ami, je ne puis vous en dire davantage... » Et bientôt,
malgré ce que pouvait avoir d'étrange la présence d'un Polonais,
qui ne se cachait pas d'être Polonais, à la tête des conseils de la
Russie, au risque d'étonner et de froisser les gens de cour russes,
Alexandre n'avait point de repos qu'il n'eût fait aiTiver au minis-
tère des affaires étrangères l'ami de sa jeunesse, le confident de
ses rêves et de ses pensées. C'était une manière d'être fidèle à un
premier sentiment.
Le libéralisme d'Alexandre et ses vues réparatrices sur la Pologne
étaient-ils également sincères? Us l'étaient sans doute dans une cer^
taine mesure. C'est même le propre de ce personnage curieux et
ënigmatique de l'histoire de s'être cru toujours fidèle à ces idées
généreuses qui avaient tout d'abord fasciné sa jeunesse. Ce que pen-
sait le grand-duc adolescent, encore loin du pouvoir, Alexandre ne
le désavouait pas après la mort de Catherine, qui le rapprochait du
trône. Le despotisme capricieux et violent, quelquefois aussi puéril
que farouche de son père, Paul P', ne faisait que le confirmer dans
ses opinions premières. Devenu lui-même empereur par cette ca-
tastrophé dont il taisait les détails au prince Adam, et à laquelle il
avait prêté tout au moins une connivence indirecte ou tacite pour
en garder ensuite toute sa vie l'effroi et le remords, il se défendait
auprès de ses amis les plus intimes d'avoir changé. Tout ce qui tou-
chait à des réformes équitables, à des institutions libérales, à la
justice, à l'émancipation des masses, il ne cessait de s'en préoccu-
per. II aspirait toujours au rôle de bienfaiteur de l'humanité, de
redresseur des iniquités. A mesure cependant qu'U entrait dans le
domaine des choses réelles et qu'il se rapprochait du pouvoir, il
éprouvait le trouble des caractères faibles jetés tout à coup en face
de difficultés imprévues; il subissait le dangereux attrait de l'omni-
potence sans limites. Un homme nouveau se dessinait en lui, un peu
embarrassé de ses aspirations et de ses rêves, facilement conduit,
sinon à les désavouer, du moins à les ajourner. Le libéralisme
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2^8 EETUE DES DEUX MONDES*
d'Alexandre, comme son amitié, tenait de sa nature complexe, ujie
nature à la fois exaltée et timide, caressante, naïvement cauteleusot
inquiète et mobile.
Personnage assurément étrange, ayant le goût des nouveautés et
toutes les faiblesses d'un caractère irrésolu, utopiste plutôt que ré-
formateur. Européen d'idées, libéral d'imagination, Grec par la
finesse, Russe par f aptitude à concilier les sentimens, les instincts,
les actes les plus contraires, sensible à l'éloge, à la popularité, per-
mettant toutes les critiques de son gouvernement, pourvu qu'elles
prissent la forme d'un dévouement personnel, et se considérant lui-
même comme une exception en Russie! Alexandre était en effet un
phénomène dans la société russe par toutes ces velléités de progrès
et de justice qui flottaient dans son esprit; seulement ce n'étaient
que des velléités. Le libéralisme était pour lui comme une petite
conspiration ne devant jamais aboutir, comme un secret franc-ma-
çonnique partagé entre quelques initiés. Il s'était fait au commen-
cement du règne une sorte de conseU secret composé de quelque?
hommes qu'il appelait ses amis personnels, et dont le jeune comte
Paul Strogonof était le plus ardent, M. de Novosiltsof le plus avisé
et le plus souple, le comte Kotchubey le plus pratique et le plus
désireux d'entrer aux affaires, le prince Adam Gzartoryski le plus
désintéressé à coup sûr. C'était ce que la vieille société et les vieux
politiques de Pétersbourg appelaient avec ironie le parti des jeunes
gens. Deux ou trois fois par semaine, le soir, ces jeunes gens, qui
avaient le privilège d'aller dîner au palais sans invitation, s'esqui:-
vaient après le repas et gagnaient un petit cabinet de toilette où
l'empereur les rejoignait bientôt. Là on dissertait de tout, on se li-
vrait à mille projets, on s'élançait à plein vol dans toutes les sphères
de la politique, et l'empereur lui-même s'abandonnait entièrement
à ses idées favorites, à ses sentimens. C'était bien tant qu'on restait
dans le sanctuaire ; hors de là, le train de la vieille machine russe
continuait, et Alexandre retombait sous l'influence d'une cour toute
pleine des traditions autocratiques, de ministres qu'il hésitait à
changer. 11 lui fallut du temps pour oser. Provoquer trop vivement
son initiative eût été le blesser, exciter sa méfiance, réveiller en lui
le tsar, et si on se laissait aller à le serrer de trop près, il se trou-
blait, il se fermait en quelque sorte ou se réfugiait dans une subtile
distinction entre l'homme et le souverain, croyant avoir répqndu à
tout quand il disait que l'homme n'avait pas changé, qu'il était tou-
jours le même, qu'il ne renonçait à aucune de ses idées, mais que
le souverain avait des devoirs.
Cette nature fuyante échappait ainsi aux uns et aux autres, res-
tant une énigme pour tous. Alexandre avait pourtant des velléités
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LB UBilAUSMB BUSSE BN POLOGNB. 269
intennittentes et descendait quelquefois de ses rêves. On a parlé ré-
cemment comme d'une grande nouveauté de la création d'un comité
ou conseil des ministres à Pétersbourg. C'est une nouveauté de 1802
qai est devenue depuis ce qu'elle a pu. Alexandre mettait la main
sur la vieille machine gouvernementale, à laquelle il substituait
des départemens ministériels, un conseil délibérant en commun. Il
allait même plus loin : il accordait au sénat dirigeant des privilèges
nouveaux, le droit de contrôle et de représentation sur les oukases.
On se crut un moment sur le chemin du régime représentatif. Qu'en
restait-il dans la pratique ? Gela finit par une petite aventure pi-
quante où se peignent tout à la fois le caractère du prince et ce
qu'ont de factice les plus simples tentatives libérales en Russie. Un
jour, un des membres du sénat, le comte Severin Potoçki, qui était
des amis de l'empereur sans être du conseil secret, croyant natu-
rellement que, si on avait accordé un droit, c'était pour quelque
chose, et qu'il n'y avait pas de meilleur moyen d'être agréable que
de le prendre au sérieux, proposa une représentation sur un oukase
qui portait atteinte à la charte de la noblesse. Les autres sénateurs
ne virent là qu'une petite comédie arrangée pour faire honneur aux
vues réformatrices du maître, une occasion facile et sans péril de
bire de l'indépendance, et ils se hâtèrent de voter unanimement la
Hiotion. L'opposition du procureur-général du gouvernement, mi-
Bistre de la justice, leur parut un détail piquant de plus ajouté à la
scène. Ce fut le vieux comte Strogonof qui, avec deux de ses collè-
gues, eut la mission d'aller porter ce vote à Tempereur. Ils étaient
émerveillés de leur tactique et pleins de confiance. Quelle fut leur
surprise, lorsque l'empereur les reçut d'un ton sec et froid, répri-
manda vertement le sénat, et lui signifia de ne s'occuper désormais
que de ce qui le regardait, de faire exécuter au plus vite l'oukase objet
de ses représentations! Ce fut la première et unique tentative d'in-
dépendance du sénat de Pétersbourg, qui se le tint pour dit et ne
recommença jamais sa campagne. Au fond, observe spirituellement
le prince Adam, Alexandre aimait la liberté comme un passe-temps
<rhnagination, comme un thème favori sur lequel on pouvait tout
dire, pourvu qu'on le dit à huis clos et qu'on n'en vînt pas à la
réalité, o II eût bien voulu que tout le monde fût libre, à la con-
dition que tout le monde ftt librement et spontanément sa volonté
seule. » Une naïve préoccupation personnelle dominait tout chez
lui. L'empereur Alexandre I" est resté le type le plus curieux, le
plus original et le plus candide de ce libéralisme russe, tout d'os-
tentation et de vanité, qui encore aujourd'hui est plus factice qu'on
ne croit, qui n'est que le déguisement européen d'une réalité vio-
lente et confuse, des mœurs iivétérées de l'absolutisme asiatique.
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270 RJËYUE DES DEUX MONDES.
C'est avec ce souverain que le prince Adam Czartoryski avait affaire,
inspiré et soutenu, non par une idée vague et indéfinie de réforme
libérale, mais par la pensée plus précise d'une restauration polo-
naise qui avait été à l'origine l'unique raison d'être de leur roma-
nesque intimité. '
Le rôle du prince Adam était certes aussi délicat que difficile. Ce
qu'il faudrait remarquer et déflnir, c'est ce caractère, cette posi-
tion étrange d'un Polonais ami d'un empereur de Russie, bientôt
son ministre, toujours son confident préféré ; c'est la vraie nature
de cette intimité, dont la Pologne était le nœud, et que le prince
Adam avait pu accepter sans faiblesse, sans infidélité à la cause de
son pays, parce qu'il y était entré avec l'intégrité de son patiio-
tisme et de ses espérances, sans avoir rien à désavouer de ses sen-
timens et de ses aspirations. La revendication avouée, permanente,
de sa nationalité faisait au contraire la dignité et l'originalité de son
rôle. Même au service, il n'était nullement le serviteur de la Rus-
sie; il mettait tous ses soins à garder le caractère d'un étranger jeté
par la fortune dans un pays qui n'est pas le sien, et servant dans
l'intérêt de son propre pays. 11 avait été convenu qu'il ne recevrait
ni traitement ni décorations russes. C'était plutôt le représentant
d'une cause en souffrance, le plénipotentiaire d'une nation vaincue
placé dans une société où tout lui était hostile, excepté le souve-
rain, qui semblait ne point reculer devant le principe et la possibi-
lité d'une réparation. Les rapports d'Alexandi-e et du prince Adam
se ressentaient de cette situation; ils se fondaient sur une idée de
justice pour la Pologne; ils se resserraient ou se refroidissaient
quelquefois selon les fluctuations de la pensée impériale. Ils étaient
très libres d'ailleurs et empreints d'une familière simplicité. Pour
Alexandre, le prince Adam n'était point un confident vulgaire choisi
parmi des courtisans; c'était un ami et comme une image vivante
de sa jeunesse, de ses impressions de 1796. Sans tout lui dire, pas
plus qu'à personne, il lui disait du moins ce qu'il n'aurait pas confié
à des Russes, et c'est avec lui de- préférence qu'il s'épanchait par-
fois, qu'il se plaignait des difficultés qu'on lui suscitait, qu'il reve-
nait à des rêves, à des projets avec lesquels il semblait ne vouloir
jamais rompre, même quand il les ajournait et s'en éloignait le plus
dans la réalité. Le prince Adam ne s'y méprenait pas : il recevait
ces confidences et en était touché; mais en même temps il devinait
les mobilités de cet ami couronné, qui promettait tant et semblait
par instans oublier si vite. Sans le heurter, il lui parlait avec une
franchise qu'on trouverait aujourd'hui sévère; il lui rappelait ce qui
les avait liés, les idées qu'ils avaient nourries en commun, et sou-
vent même il Tembarrassait. #
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LE LIBERAUSHE RUSSE EN POLOGNE. 271
Un jour, au commencement du règne, Duroc, l'aide de camp du
premier consul, venait d'arriver à Pétersbourg pour complimenter
Alexandre, et on en avait profité pour signer une convention qui ne
réglait aucune difficulté entre la Russie et la France, qui ne conte-
nait qu'un article remarquable par lequel les deux pays se promet-
taient mutuellement de ne point protéger les émigrés. Cet article
était principalement dirigé contre les émigrés français; mais par le
fait îl se tournait aussi contre les Polonais. C'était un des premiers
actes du règne. L'empereur n'en avait rien dit au prince Adam, qui,
à la première entrevue, en fit l'observation avec une tristesse qui
était un reproche. L'empereur baissa, les yeux, resta un moment
confus, et finit par dire que cet article ne signifiait rien, qu'il n'a-
vait pas moins à cœur les destinées futures de la Pologne. Le prince
Adam, dans ses relations avec Alexandre, avait souvent de ces dé-
ceptions, et alors il était pris d'un découragement profond. Il dés-
espérait de pouvoir servir utilement son pays, et, dévoré d'amer-
tume, îl n'aspirait qu'à s'en aller, à se soustraire à cette vie de
continuels désappointemens; puis, à la moindre éclaircîe, sur une
parole nouvelle de l'empereur, il retrouvait un peu de confiance. Il
restât, il réprimait le dégoût du Russe qui le saisissait, et, faute de
marcher plus ouvertement, plus directement au but national où U
tendait, il faisait du moins tourner cette faveur exceptionnelle dont
îl était l'objet ou la victime au bien delses compatriotes. Il interve-
nait pour ceux qui étaient exilés en Sibérie ou enfermés dans les ca-
chots, faisait lever les confiscations, employait la diplomatie im-
périale à tirer des prisons de l'Autriche un des patriotes les plus
éminens, l'abbé KoUontay, saisissait l'occasion de ménager un ré-
gime moins dur, moins tyrannique, aux anciennes provinces polo-
naises, sur lesquelles les fonctionnaires russes s'étaient abattus avec
leurs mœurs violentes et déprédatrices. Il servait en détail, obscu-
rément, se demandant chaque jour, après l'œuvre de la veille, ce
qu'il pourrait faire le lendemain. Il se disait enfin qu'en ce moment,
en Europe, où il semblait y avoir une triste émulation d'oubD pour
son pays, dans cette cour où tout était froissement, où il ne pouvait
se confier à personne, pas même à ses collègues du conseil secret
avec lesquels il vivait familièrement, Alexandre était peut-être le
seul homme qui laissât parler devant lui d'un avenir pour la Po-
logne, et qui en parlât lui-même.
Le dernier mot de ces rapports soumis à de si singulières alter-
natives, l'expression ostensible de cette faveur obstinée et sans ré-
sultat, c'est l'élévation du prince Adam Czartoryski au ministère des
affaires étrangères en 1802. 11 fut d'abord simplement adjoint au
comte Vorontsof, et bientôt il' succéda comme ministre au vieux
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272; BBTUE DES DEUK MORDES.
Yorontsof lui-même, qui était malade et dont l'empereur se moqfHtit
dans rintimité en le singeant. Il se défendit tant qu'il put de cette
fortune imprévue, il résista, montra ce qu'il y avait d'étrange à Je
placer, lui Polonais avant tout et fermement résolu à rester Polo-
nais, dans une de ces situations oii il pouvait se trouver d'un jour à
l'autre entre sa loyauté de ministre et son patriotisme, entre V'm*
térét de son pays et l'intérêt de la Russie. L'empereur s'obstina et
répondit qu'il n'en était rien, qu'il prévoyait au contraire des cir-
constances différentes et plus favorables, que dans tous les cas son.
ministre pourrait se retirer le jour où un antagonisme d'intérêts
éclaterait. Alexandre fit mieux, il lui offrit comme appât, comme
prix de sa bonne volonté, le poste de curateur de l'université de
Wilna et la direction de l'instruction publique dans les sept gouver-
nemens polonais annexés à la Russie, c'est-à-dire dans la Lithuanien
la Volhynie, la Podolie, l'Ukraine. C'était une fantaisie de ce prince
qui en avait tant, et qui mettait une ardeur d'enfant à les satisfaire.
Il voulait son ami pour ministre, pour coopérateur intime de ses desH
seins» Adam Czartoryski accepta avec tristesse, comme un soldat,
dit-il, qui, jeté par l'amitié et le hasard dans des rangs qui ne sont
pas les siens, combat par un sentiment d'honneur et pour ne pomt
abandonner son compagnon; il accepta tout ce qui lui était offert, .
préférant en secret, par une prévoyance nationale, le soin de sur-
veiller l'éducation morale et intellectuelle de huit millions de Po-
lonais à la direction mâme des affaires de l'empire, qui lui étaût .
donnée par surcroît. Au fond, les difficultés étaient immenses pour
le prince Adam : il n'avait pas seulement à faire face aux inimi- .
tiés, à la malveillance, aux intrigues de la société de Pétersbourg,
qui voyait avec une envie mêlée d'étonnement cette faveur d'un
Polonais auprès d'un tsar; il avait à relever la politique extérieure
de la Russie de la confusion où l'avait laissée l'empereur Paul en
mourant, de l'effacement où elle était' restée depuis le commen-
cement du nouveau règne. Il fit un rêve étrange : il aurait voulu
que, retirée pour le moment des démêlés du continent, n'ayant rien
à voir dans tous ces remaniemens territoriaux par lesquels Napo-
léon ouvrait sa victorieuse carrière, et où les cupidités européennes
cherchaient à se satisfaire, la Russie se recueillît véritablement, se
consacrât à un travail de réformes intérieures, et se fît au dehors
une politique plus élevée, dégagée de tout esprit de violence et de
conquête. Il aurait voulu qu'en face de Napoléon et de ses menaces
d'ambition dictatoriale en Europe, Alexandre se fit un arbitre de
paix, un médiateur désintéressé protégeant les faibles , s'armant de
toutes les idées de droit public et d'équité. Il traçait tout un plan
de politique qu'il a reproduit depuis dans son Essai sur la diplo-
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LE UBÉBAUSME B08SE EN POLOGNE. 273
matit^ où la grandeur de la Russie se liait à une pensée de justice/
de reqiect du droit des peuples et des nationalités violentées, où il
bisait reluire habilement l'émancipation des Grecs et des Slaves.
Le nom de la Pologne n'était pas prononcé, mais il venait sur les
livres, et le rétablissement de la nation polonaise se laissait entre-
voir dans l'ombre comme le couronnement du système. *
Le plan de ce curieux ministre polonais des affaires moscovites
n'èCait-il qu'une chimère? Le prince Adam s'en est douté depuià,
je crois; il s'est aperçu plus tard qu'aucun Russe, fût-ce le plus
libéral, ne se laisse placer de son plein gré et sans arrière-pensée
ea &ce d'une résurrection possible, même lointaine, de la Pologne.
Le jour où comme ministre il développa son système dans le conseil,
il ne trouva que faveur et applaudissemens tant qu'il ne parla que
de la. grandeur, du i-ôle prépondérant de la Russie. Dès qu'il en vint
as bat, aux obligations de ce rôle, aux droits des autres peuples,
aiuL principes de justice, les visages se rembrunirent; l'attitude des •
ajwiHtans devint contrainte et froide, et on se tut. L'empereur seul
fui cbanné. Ce plan parlait à son ambition secrète et à ses senti-
meiu; il lui souriait d'autant plus qu'il était d'une réalisation éloi-
gnée, qu'il laissait le champ libre à l'imagination et à toute sorte de
oombioaisons sans exiger une décision ou tout au moins une action
inmiédiate. Seulement, en subissant le charme, Alexandre entrait
dans cet ordre de vues avec sa nature impressionnable et mobile, en
homme toujours partagé entre les inspirations d'un ministre qu'U
aimait et les influences russes qui l'assiégeaient chaque jour davan-
tage. II oe fit rien même pour s'acheminer de loin vers le but, et le
rére finit par la guerre de 180&, où la Russie n'était qu'une puissance
de plus dans une coalition organisée contre la France, une puissance
ne sachant pas même bien au juste où elle allait et ce qu'elle voidait.
Le prince Adam aurait voulu, puisqu'on était en guerre, que dès
rentrée en campagne on s'armât des tergiversations de la Prusse et
de ses condescendances craintives envers la France pour la sommer
de se prononcer, lui passer sur le corps au besoin, et lui prendre ses
provinces polonaises, qui, réunies à celles que possédait la Russie,
auraient formé un royaume distinct sous le sceptre d'Alexandre. Ce
n'était pas la première fois que cette idée passait dans les entre-
tîeiis de l'empereur et du prince Adam; c'était la première fois
qa'dle prenait une forme saisissable et que l'occasion s'offrait.
Alexandre parut un moment donner dans ce projet, puis il ne ré^
âsta pas à la séduction d'une amitié récemment formée avec le roi
etsortoot avec la reine de Prusse. A toutes ses indécisions, il ajouta
le tiHt plus grand encore peut-être de céder, lui aussi, au goût de
la |^(ûre militaire, d'eiQbarrasser de sa présence la responsabilité
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27i RETUE DES DEUX MONDES.
de ses généraux, et il alla se faire battre piteasement à Austerlitz.
Ce n'était pas la faute du prince Adam, dont aucune des idées n'a-
vait été suivie et dont l'influence avait déjà diminué; c'était la faute
d'Alexandre, qui, flottant entre toutes les idées et tous les systèmes,
blessant l'orgueil de Napoléon sans se rendre compte de ce qu'Q
faisait, s'était lancé dans cette aventure sans avoir rien prévu ni
rien préparé, pour en revenir mécontent de tout le monde et de lui-
même, plus que jamais rejeté pour le moment dans l'incertitude et
répétant avec amertume : « On ne m'y reprendra plusl »
Or la campagne d' Austerlitz conduisait à la guerre de Prusse, qui
allait éclater un an après, et la guerre de Prusse elle-même, en
étendant les conflits, en les portant vers le nord de l'Europe, était
de nature à créer une situation nouvelle où cette question de Po-
logne, devant laquelle Alexandre venait de reculer, pouvait se ré-
veiller tout à coup dans des conditions inattendues. On l'entre-
voyait déjà. Tant que le prince Adam avait cru à demi à la possibilité
d'une réparation par la Russie et qu'il avait été soutenu dans cette
idée par l'amitié et la confiance intime de l'empereur, il était resté
au poste ingrat où un caprice de bienveillance souveraine l'avait
placé. Dès que la confiance impériale diminuait à la suite d' Auster-
litz et qu'on marchait à grands pas vers une de ces éventualités
qu'il avait pressenties à son entrée au pouvoir, où l'intérêt de son
pays pouvait se trouver en lutte avec la politique de la Russie, il
ne songeait plus qu'à se retirer du ministère. Par délicatesse autant
que par prévoyance patriotique, il insistait auprès d'Alexandre pour
se dégager du service. 11 ne voulait ni rester séparé de son pays au
moment d'une crise, ni être soupçonné d'avoir préparé cette crise
comme ministre. De ses emplois il ne gardait que le poste tout na-
tional de curateur de l'université de Wilna. Ce n'était pas la fin de
son amitié et de ses rapports intimes avec Alexandre, c'était la fin
de son existence publique en Russie, et c'est ainsi qu'il arrivait
libre, sans autre engagement qu'un lien nominal avec Pétersbourg
et son attachement personnel pour l'empereur, à ce conflit d'évé-
nemens au-dessus desquels le nom de la Pologne allait se lever de
nouveau.
Je voudrais peindre cette situation qui, à dater de 1806, se pro-
longe jusqu'en 1815 à, travers les plus redoutables, les plus san-
glantes vicissitudes, et où la Pologne reprend un rang dans les af-
faires de l'Europe pour ne plus disparaître, où cette question une fois
ravivée grandit dans la mesure même des complications générales.
Au milieu de ces grandes péripéties de l'empire qui mettaient aux
prises toutes les ambitions pour aboutû* à un duel suprême entre la
France et la Russie, entre Napoléon et Alexandre, qui par une sorte
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LE LIBÉEAUSIIE BUSSS EN POLOGNE. 275
de fatalité réparatrice faisaient à demi renaître un peuple des con-
Yulâions du continent, de quel côté pouvait se tourner un patriote
polonais? Rien ne semble plus simple aujourd'hui à la lumière de
toute une histoire; le problème était plus obscur alors dans cet état
de l'Europe où une idée de justice n'était point précisément Tâme
de la politique, et où cette nation môme dont les destinées recom-
mençaient à être en question avait pu être abattue, violemment
supprimée sans trouver un secours, La France, il est vrai, après
avoir paru abandoxmer la Pologne, après avoir licencié ou envoyé
mourir à Saint-Domingue les légions polonaises, la France était la
première à reprendre en main cette cause de la restauration d'une
indépendance. Avec les provinces qu'elle enlevait à la Prusse, elle
créait un duché de Varsovie en 1807; elle agrandissait ce duché
d'une partie de la Galicie en 1809, après la guerre d'Autriche, et
le mouvement des choses la conduisait en 1812 à laisser proclamer
sous ses auspices la reconstitution de la Pologne de 1772. Chaque
guerre nouvelle élargissait en quelque sorte le cadre de cette na-
tionalité renaissante, qui finissait par retrouver son vrai nom après
s'être cachée sous le nom d'une ville et s'être vue un moment con-
fondue dans les états du roi de Saxe.
Au fond cependant, il faut le dire, la politique de Napoléon, même
en consacrant ces résultats, était toujours singiilièrement énigma-
tique et peu préoccupée de faire revivre une indépendance. Elle
voulait et elle ne voulait pas; elle appelait les Polonais à l'insurrec-
tion, et elle laissait tomber sur leur enthousiasme des bulletins qui
leur disaient avec une obscurité solennelle : « Le trône de Pologne
se rétabJira-t-il? Cette grande nation reprendra-t-elle son existence
et son indépendance?... Dieu seul, qui tient dans ses mains les
combinaisons de tous les événemens, est l'arbitre de ce grand pro-
blème politique... » La vérité est que pour Napoléon la Pologne
était un champ de bataille, une terre féconde en vaillans soldats,
un territoire servant à ses combinaisons encore plus qu'une nation
à faire revivre. Il était toujours plein de ménagemens, tantôt pour
la Russie, tantôt pour l'Autriche, sacrifiant à l'une quelques dis-
tricts, garantissant à l'autre ses possessions, et à chaque procla-
mation qui enflammait l'esprit national répondait tout un travail de
négociations clandestines destiné à diminuer le caractère national
de cette résurrection qui allait se concentrer dans un état précaire
et factice trop grand pour un duché, trop petit pour un royaume.
Si Napoléon n'eût cédé au caprice violent de ses conceptions gi-
gantesques et de ses distributions arbitraû'es de territoires, s'il eût
saisi nettement et distinctement cette question qui se levait devant
lui, il aurait vu que, puisqu'il mettait la main à l'œuvre, il de^
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276 BEfUB DBS DEUX MONDES.
vait se hâter d'avouer cette pensée d'une Pologne reconstituée, de
donner à sa création assez d* ampleur et de force pour qu'elle existât
par elle-même, et il eût agi ainsi dans son propre intérêt, dans
l'intérêt de la France et dans l'intérêt d'un équilibre nouveau de
l'Europe. Si même en 1812, au lieu de répondre par des réticences
nouvelles aux députés de la confédération polonaise qui se présen-
taient à lui à Wilna, il se fût arrêté, eût organisé une forte et indé*
pendante Pologne attendant les événemens, il eût ainsi bien mieux
atteint son but qu'en allant s'enfoncer dans l'inconnu jusqu'à Mos-
cou, et il eût échappé à cette fatalité sinistre qui l'épiait, lui, son
armée et toute sa grandeur. Le malheur de Napoléçn fut de faire
sans cesse tout ce qu'il fallait pour parler à l'imagination des Polo-
nais, pour les fasciner en les associant à ses victoires, et tout ce qu'il
fallait aussi pour exciter les méfiances des esprits réfléchis et claîr-
voyans; son habileté était d'entretenir leurs espérances. Au jour des
aveux, à Sainte-Hélène, il disait : « Je donnai par ma faiblesse du
mécontentement et de la méfiance aux Polonais. Ils virent que je
les sacrifiais à mes convenances. Je sentis ma faute, et j'en eus
honte. »
En face de cette série d'événemens toujours incomplets où renais-
sait par lambeaux, par fragmens, une Pologne qui n'était pas encore
une Pologne, quelle était la politique de la Russie, dirigée par l'in-
quiet et mobile Alexandre? — Si la Russie, devançant la France,
comme le proposait le prince Adam, eût dès 1805 offert aux Polo-
nais cette séduisante satisfaction de les réunir en un royaume sé-
paré sous le sceptre de l'empereur, — un royaume composé des pro-
vinces qu'elle possédait elle-même et des provinces prussiennes qui
pouvaient être le prix de la guerre, — elle eût réussi peut-être, et
dans tous les cas elle eût pris dès ce moment un rôle aussi brillant
que nouveau. Si un an après encore, avant la création du duché de
Varsovie, Alexatidre était revenu avec sincérité à son plan, il aurait
pu gagner les Polonais, les arrêter dans leur élan vers la France et
balancer la création de Napoléon. La Russie aurait pu d'autant plus
aisément suivre cette politique que les haines suscitées par le der-
nier partage s'étaient un peu assoupies, et qu'elle avait dans ses
mains le premier noyau de ce royaume, qui serait devenu comme
un intermédiaire, comme une première défense de l'empire. 11 n'en
fut rien; les événemens marchaient : le duché de Varsovie, en créant
«ne semi-indépendance sous l'influence française, ravivait les haines
contre la Russie, montrait de nouveau dans le Russe le véritable
ennemi, et lorsqu' après avoir hésité devant les occasions Alexandre
revenait à ses projets, il n'était plus temps; il fallait attendre une
occasion nouvelle.
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LB UHiaALISlIE RUSSE EN POU>GNE. 277
Cet insaisissable empereur flottait toujours entre ses velléités et
req>rit russe, qui ne pouvait s'accoutumer à l'idée d'abandonner
les provinces polonaises, fût*-ce pour en former un royaume soua
le sceptre du tsar. Par une inconséquence bizarre, au moment où il
se croyait appelé à être le promoteur de la renaissance de la Pc-*
logne, comme il le disait, où il voulait flatter et attirer l'esprit na-
tional de ce pays, il se prétait à des morcellemens nouveaux, il ac-
ceptait de Napoléon le district de Bialystok en 1S07 à Tilsitt, un
district de la Galicie en 1809, et il laissait passer dans une procla-
mation ces paroles, qui devaient retentir douloureusement dans tout
cœur polonais, qui étaient comme l'expression de la crainte qu'on
avait de voir la Pologne renaître sous une autre main : « Les pro-
vinces polonaises, au lieu d'être réunies de nouveau, restent à jamais
partagées entre trois puissances. La Russie acquiert une partie con-
sidérable de ces provinces... Toutes les chimères des provinces po-
lonaises détachées de notre empire disparaissent; l'ordre de choses
actuel leur met des bornes pour l'avenir... » Alexandre parlait ainsi
dans ses manifestes, sauf à dire en secret que cela ne signifiait rien.
U gardait en effet sa pensée, il la cachait soigneusement, se laissant
aller parfois dans ses actes à une politique absolument contraire.
Pour lui comme pour Napoléon, c'était une arme qu'il tenait en
réserve pour les heures difiiciles, et à la puissance de laquelle il
croyait.
Placé entre tous ces événemens et retiré de la vie publique, le
prince Adam se trouvait dans une situation singulière : d'un côté,
sans avoir, comme beaucoup de Polonais, une foi complète en Na-
poléon, il ne se séparait pas de ses compatriotes dans les espérances
que leur insphrait le duché de Varsovie; il y voyait tout au moins
un germe, un premier pas; d'un autre côté, il avait gardé avec
Alexandre des rapports devenus, il est vrai, de plus en plus rares,
affectueux encore, quoiqu'un peu embarrassés. 11 n'était pas entière-
ment et ofiiciellement aflranchi du service en Russie : il s'était con-
tenté d*un congé périodiquement renouvelé; mais déjà il demandait
à l'empereur de lui rendre sa complète liberté. Ami du souverain, il
voulait retrouver sa pleine indépendance comme Polonais. Alexan-
dre éludait, appelait encore de temps à autre le prince Adam, et
reprenait avec lui une de ces conversations intimes où il se plaisait
autrefois; il revenait à ses projets, et il y revenait avec d'autant
plus d'insistance que l'inquiétude croissait en lui. A mesure que les
événemens grandissaient en effet et que les guerres se succédaient,
Alexandre sentait qu'après la Prusse et l'Autriche c'était son tour
qui allait venir, qu'il allait être réduit à se soumettre ou à se ré-
soudre à une lutte directe avec Napoléon. U se voyait cerné de tous
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278 B£7UK DES D£UX MONDSS.
côtéa; il flairait la crise, et il y marcbalt avec uae anxiété visible.
C'était une raison de plus pour revenir à ses idées sur la Pologne,
qu(Hqu'il se fût laissé devancer, et qu'au lieu d'être sur la Vistole
et sur l'Oder il eût en face de lui Napoléon à Varsovie. Le princse
Adam a noté une de ces conversations familières où Alexandre se
dévoilait à demi dans les premiers mois de 1810. « L'empereur me
dit d'un ton pénétré, raconte le prince Adam : Je ne crois pas qiie
ce soit encore pour cette année, mais je m'attends à la crise Tannée
prochaine. Nous sommes au mois d'avril, ainsi ce sera dans neuf
mois. — En me di^nt cette phrase et en général pendant toute
cette conversation, son regard terne et fixe me rappelait les yeux
hagards qu'il avait après Austerlitz. Sa contenance était remplie
d'abattement. Je remarquai beaucoup d'inquiétude et un grand
désir d'arranger les affaires de Pologne en faisant tout ce qui pour-
rait dépendre de lui. Il fit plusieurs fois amende honorable vis-à-vis
de moi en répétant, sans y être provoqué, que l'année 1805 était la
plus favorable pour l'exécution du projet. J'ignore si c'était chez lui
conviction ou désir de m'amadouer... » Les circonstances s'aggra-
vaient chaque jour cependant sous l'apparence de relations qui
n'avaient encore rien de violent. La lutte s'approchait de façon à
rendre la position du prince Adam plus pénible, à lui faire désirer
d'être absolument libre de tout lien,vet Alexandre, se mettant à
l'œuvre dans le plus grand secret, saisissait cette occasion pour ou-
vrir avec lui une correspondance qui éclaire aujourd'hui les événe-
mens; il lui écrivait dès le 25 décembre 1810 :
« rai reçu votre lettre du 15 décembre (27 novembre), mon cher ami,
et je ne vous cache pas qu'elJe m'a fait beaucoup de peine. Vous voulez
rompre le seul rapport public qui existe entre nous, et après une intimité
de plus de quinze ans qu'aucune circonstance n'a pu altérer, nous allons
nous trouver étrangers l'un à l'autre, si ce n'est pour nos sentimens, du
moins pour nos relations publiques. Voilà une idée à laquelle il m'est pé-
nible de m'arréter, et cela surtout dans un moment où je croyais que
notre intimité et nos relations allaient acquérir leur véritable étendue...
« ^.. Les circonstances actuelles me paraissent bien importantes. Il me
semble que c'est le moment de prouver aux Polonais qfue la Russie n'est pas
leur ennemie, mais bien plutôt leur amie véritable et naturelle, que malgré
qu'on leur ait fait envisager la Russie comme la seule opposition existante
à la restauration de la Pologne, il n'est pas improbable au contraire que ce
soit elle qui la réalise. Ce que je vous dis là vous étonnera peut-être; mais,
je le répète, rien n'est plus probable, et les circonstances me paraissent
des plus favorables pour me livrer à une idée. qui a été anciennement mon
idée favorite, que j'ai été deux fois dans le cas d'ajourner sous l'empire
des circonstances, mais qui n'en est pas moins restée dans le fond de ma
pensée.
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LE UBERAUSME RUSSE EN POLOGNE. 27»
« Janmals le moment n*y a été plus propre; mais avant d^aller plus loin
je vendrais que vous me répondiez point par point et arec le plus grand
détail aux questions que je crois devoir faire préalablement a?ant que de
procéder'à Texécution de mon plan.
« Avez-vous des données assez justes sur la disposition d'esprit des habi-
tans du duché de YaRstovie, et en ce cas pouvez-vous être fondé à croire
que les Varsoviens saisiront avec avidité toute ceriitude (non pas probabi-
lité, mais certitude) de leur régénération?
« La saisiront-ils, de quelque part qu'elle leur vienne, et se joindront-ils
à toute puissance indistinctement qui voudrait épouser leurs intérêts sin-
cèrement et avec attachement? 11 s'entend de soi-même que la proclama-
tion de leur restauration précédera leur jonction, et prouvera la sincérité
de la conduite qu'on adopte à leur égard.
ff Ou bien avez-vous plutôt raison de supposer qu'il existe différons partis,
et que d'après cela on ne peut pas compter sur un accord de résolution
pour saisir avec empressement la première occasion qu'on leur olTrira pour
la régénération de la Pologne?
« Quels sont ces partis? Sont-ils d'une importance égale, et quels sont
les individus qui peuvent en être regardés comme les chefs? Ces partis
existent-ils aussi dans l'armée, ou doit-on la regarder comme plus unie
d*opinions et de sentimens?
c Quel est l'individu entre les militaires qui dirige le plus l'opinion de
Tarmée?
« Ce sont là les questions les plus importantes que je croie devoir faire
pour le moment. Aussitôt que j'aurai les réponses, je m'ouvrirai davantage
avec vous. Quant à cette lettre , si vous imaginez qu'elle est écrite dans
I*jntention d'influer sur les esprits et d'être répandue sous main, vous man-
querez complètement le but que Je me propose, et le secret le plus impé-
nétrable doit être observé sur son contenu. Je crois connaître assez vos
sentimens pour moi pour pouvoir me reposer avec confiance sur votre pru-
dence. Au reste, l'objet dont il s'agit doit vous intéresser trop pour que je
ne sois pas sûr du soin que vous mettrez à ne pas gftter un ouvrage auquel
votre patrie devra sa régénération, l'Europe sa délivrance, et vous person-
nellement la gloire et la jouissance d'y avoir coopéré, d'avoir prouvé par
ià que toute votre conduite personnelle a été conséquente, et que ceux des
vôtres qui ont compté sur vous anciennement ne se sont pas trompés dans
leur attente. Si vous me secondez et que les notions que vous me commu-
niquerez soient de nature à me faire espérer une unanimité d'intention de
la part des Varsoviens, surtout de l'armée, pour leur restauration, n'im-
porte d'où elle leur vienne, dans ce cas le succès n'est pas douteux avec
Faide de Dieu, car il est basé non sur un espoir de contre-balancer les ta-
lens de Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se
trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute l'Allemagne
contre lui...
« Voilà ce que j'ai à vous dire; méditez-en toute l'importance avec calme.
Un moment pareil ne se présente qu'une fois. Toute autre combinaison n'a-
mènera qu'une guerre interminable et à mort entre la Russie et la France»
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280 REYUE DE8 DEUX MONDES.
dont le malheureux théâtre sera votre patrie, et comme Tappui sur lequel
les Polonais peuvent compter ne tient qu^à la personne de Napoléon, qui
cependant n*est pas éternel, si son individu venait à manquer, les suites ne
peuvent qu'être désastreuses pour la Pologne, tandis que Texislence de
votre patrie se trouvera fondée d'une manière inébranlable quand, con-
jointement avec la Russie et les puissances qui s'y joindront immanquable-
ment, le pouvoir moral de la France se trouvera renversé, et l'Europe déli-
vrée de son joug.
« Pour le moment, je ne demande de vous qu'une réponse détaillée et
prompte sur le contenu de ma lettre...
« Tout ce que je vous marque là est un peu plus important que le gym-
nase et la démission que vous me demandez. Voici le moment où vous
pouvez servir votre patrie pour la première fois en réalité. C'est avec la
plus vive impatience que j'attends votre réponse... Tout à vous de cœur et
d*ftme.
« Mille choses de ma psurt à vos parens et à vos sœurs, de même qQ^à
votre frère. »
Ce n'était pas à un négociateur vulgaire qu'Alexandre s'adressaii
ainsi; c'était à l'ami d'abord sans doute, mais aussi à l'homme en qui
il avait vu dès sa jeunesse le confident de ses idées libérales, en qui
il voyait encore un plénipotentiaire libre de la Pologne, et qui certes
avait le droit de débattre les intérêts de son pays, puisqu'il les avait
défendus jusque dans l'intimité impériale. Par elles-mêmes, ces idées
n'avaient rien de nouveau; elles n'étaient nouvelles que par la cir--
constance où elles se reproduisaient, et aussi par la forme plus nette
qu'elles prenaient, par la volonté d'action qu'elles révélaient. Sans
se livrer en rien et sans se laisser engager dans un de ces complots
d'imagination qu'il avait vus si souvent s'évanouir dans une ter^-
versation d'Alexandre, le prince Adam ne se croyait pas le droit de
repousser pour son pays une chance de plus, si tardive et si inatten-
due qu'elle fût. Il ne cacha rien à l'empereur dans une lettre tout
intime qu'il lui écrivît aussitôt d'une de ses terres de Pologne où
venait le chercher la confidence impériale ; il ne lui dissimula ni les
difficultés, ni la gravité de cette résolution, ni les légitimes et inva-
riables prétentions de tout ce qui était Polonais, ni le lien d'honneur
et de reconnaissance qui attachait les habitans du duché de Varso\ie
à Napoléon, et qu'il ne serait pas aisé d'ébranler, ni la puissance de
cette confraternité des armes qui mêlait partout les soldats des deux
pays, ni la solidarité qui existait dans tant d'esprits entre la cause
de la Pologne et la cause de la France, ni enfin l'animosité si vi-
vement excitée contre la Russie. Ce qu'il y avait encore de vague
dans les premières confidences d'Alexandre n'échappait pas au
prince Adam, et il posait à son tour des conditions, des questions.
-^ Qu'avait-on à offrir à la Pologne pour la gagner, pour la détourna
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LE LIBÉRAUSME BUSSB EN POLOGNE. 281
de Napoléon? Dans tous les cas, la première condition était la ré-
union de tout ce qui était polonais en un seul royaume, sous un
seul sceptre, et la proclamation immédiate de la constitution libé-
rale de 1791; il ne faudrait pas moins, a Ce n'est pas par des demi-*
mesures et avec des réticences qu'on pourra espérer changer tout à
coup la méfiance et l'animosité en enthousiasme et en attachement. »
Quelles étaient en outre les forces dont l'empereur pouvait disposer
pour entrer dans cette lutte? Sur quelles alliances pouvait-il comp-
ter? Ne vaudrait -il pas mieux commencer par une tentative pour
arriver à un résultat par la paix générale et en conservant en tout
les formes les plus loyales? Quant à lui, en présence d'une situation
telle que cette confidence la révélait, il insistait plus que jamais
pour être délié absolument du service. « Si les vues bienfaisantes de
votre majesté pour la Pologne ne pouvaient se réaliser, disait-il, et
que votre politique exigeât de traiter ce pays en ennemi, vous con-
cevez facilement, dans cette cruelle supposition, combien peu je
pourrais vous être utile, et combien je dois désirer me retirer du
service d'une puissance qui fera, fût-ce involontairement, la ruine
de mon pays. Si le plan de votre majesté réussit, je pourrai mieux
servir la cause commune comme Polonais que comme étant au ser-
vice de la Russie. » Alexandre était désormais impatient; il avait
l'anxiété et la résolution fiévreuse de la lutte qu'il redoutait et qu'il
provoquait à la fois, et il fit un pas de plus dans cette correspon-
dance mystérieuse, où il débattait tout comme avec lui-même, écri-
vant tout de sa propre main ; il se hâtait, et dès le 31 janvier 1811
il iiépiondait au prince Adam :
f Cest avant-hier soir que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéresssante
lettre du 18/30 décembre, et je m'empresse de vous répondre tout de suite.
c Les difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens;
mais, comme je les avais prévues en grande partie et que les résultats sont
si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.
« Me pénétrant bien du contenu de votre lettre, j'ai cru pouvoir en tirer
sur votre manière de voir les conclusions suivantes :
c Incertitude où vous vous trouvez sur la puissance par qui la restaura-
tion de la Pologne doit seVéaliser ;
c Incertitude pareille sur la nature même de cette régénération, et crainte
qii*on ne veuille pas se prêter à ce que tout ce qui faisait la Pologne autre-
Ms toit réuni ensemble ;
c Nécessité d'offrir aux Polonais, pour se les rendre favorables, la certf^
iode d'un état de choses préférable à celui dans lequel ils se trouvent;
ff Crainte que vous éprouvez sur l'insuffisance des moyens militaires qu'on
▼eut mettre en jeu contre nous.
c Ce sont là les points auxquels je crois devoir commencer par répondre»
me réservant de toucher les autres dans ie courant de ma lettre.
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2S2 BBVUE DBS DEUX MONDES.
a i*" La puissance dont j'ai voulu parler, et qui veut se charger de la ré-
génération de la Pologne, est la Russie.
a 2^ Par cette régénération, j'entends parler de la réunion de tout ce qui
a fait autrefois la Pologne, en y comprenant les provinces russes, à Tex-.
ception de la Russie-Blanche, de manière à prendre la Dwina, la Bérésina
et le Dnieper pour fi-ontières.
« 3"* Les employés du gouvernement, les autorités constituées, de même
que Tarmée, doivent être entièrement nationaux polonais.
(T /i° Ne me rappelant pas bien la constitution du 3 de mai (1791), je ne
puis rien décider avant de Tavoir vue, et je vous prie de me l'envoyer; —
dans tous les cas, une constitution libérale telle à contenter les désirs des
habitans est offerte.
« S"" Pour convaincre de la sincérité des offres que je fais, les proclama-
tions sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder toute chose, et
c'est par cette œuvre que l'exécution du plan doit commencer.
« Mais les conditions sine quâ non sous lesquelles j'offre ces résultats
sont que :
a l^" Le royaume de Pologne soit à jamais réuni à 4a Russie, dont le sou*
verain portera dorénavant le titre d'empereur de Russie et de roi de Po-
logne.
« 2"* Une assurance formelle et positive d'une unanimité de dispositions
et de sentimens dans les habitans du duché pour produire ce résultat, qui
doit m'être garantie par la signature des individus les plus marquans.
oc Maintenant je vais essayer de diminuer vos craintes sur l'insuffisance
des moyens militaires à mettre en action.
oc L'armée qui doit appuyer et combattre avec les Polonais est tout or-
« Deux difficultés se présentent les premières :
«( l*" La réunion de la Galicie en offre une par rapport à l'Autriche. Il y
a toute nécessité de la ménager et d'éviter de la heurter en rien. Pour cet
effet, je suis décidé à lui offrir la Yalachie et la Moldavie jusqu'au Sereth
comme échange de la Galicie ; mais il serait indispensable de reculer la
réunion de la Galicie jusqu'au consentement de l'Autriche, pour lui prou-
ver qu'on n'a aucunes vues qui lui soient défavorables. Par conséquent le
royaume de Pologne serait formé dans le commencement du duché de Var-
sovie et des provinces russes.
« 2"" La compensation à accorder au roi de Saxe offre une seconde diffi-
culté dont j'ai plus d'embarras à me tirer. Au reste je ne me crois tenu à le
faire que s'il se range de mon parti.
« Après avoir posé les faits, je vais entrer en discussion de mon sujet.
« Il est hors de doute que Napoléon tâche de provoquer la Russie à ane
rupture avec lui, espérant que je ferai la faute d'être l'agresseur. Cela eu
serait une dans les circonstances actuelles, et je suis décidé à ne pas la
commettre. — Mais tout change de face, si les Polonais veulent se réunir à
moi. Renforcé par les 50,000 hommes que je leur devrais, par les 50,000 Prus-
siens qui alors peuvent sans risque s'y joindre de même, et par la révolu-
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lE LIBÉltALIMlE RUSSE EN POLOGNE. 28S
ti«ii morale qni en est le résultat immanquable en Europe, Je puis me por-
ter jusqu'à rOder sans coup férir.
« D^coord avec tous, je crois qu'une proposition de paix alors se trou-
vera à sa place* Si même elle n>est pas acceptée et que la guerre doive
aTOir lieu immanquablement, considérons avec attention et impartialité les
deux cas et les avantages ou désavantages qui en résultent pour les Polonais.
w Premier catj dans lequel je suppose les Polonais attachés à la France
et coopérant avec elle.
« D se subdivise en deux :
ff i* La Russie étant décidée à ne pas attaquer, il se peut que Napoléon
ne voudra pas commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne Toccu-
peront et qu'une grande masse de ses moyens s'y trouve. Alors les choses
continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent maintenant,
et la régénération de la Pologne conséquemment se trouve ajournée à une
époque plus éloignée et très indéterminée.
« ^ Si Napoléon attaque par contre la Russie et proclame en même temps
la régénération de la Pologne, cette Pologne ne comprendra que le duché
de Varsovie, car il faudra arracher les pvovinces russes par la force des
ânes. En attendant, le duché de Varsovie et les provinces polonaises de-
viendront le thé&tre de la guerre et de toutes les dévastations imaginableSt
de manière qu'avec certitude on peut affirmer qu'après une guerre pareille,
qml qQ*en soit le résultat, cette Pologne ne sera qu'un vaste désert, et ses
habltans les victimes les plus malheureuses des suites de cette guerre.
« Tel est le résultat probable de la Pologne proclamée par la France.
9 Second cas, dans lequel je suppose les Polonais réunis à la Russie et
co€4>érant avec elle.
« Les résultats immanquables en sont :
« f* La régénération de la Pologne, au lieu d'être i^oumée, précédera
tout autre événement.
c ^ Cette régénération comprendra le duché de Varsovie réuni avec les
provinces russes, et un espoir assez positif que la'Galicie y sera jointe de
fil* Le théâtre de la guerre, au lieu d'être dans le sein de la Pologne, se
trouvera porté sur l'Oder.
« Tels sont les résultats immanquables, tandis que les résultats prohablet
peuvent être:
c i"* Une révolution complète dans les opinions en Europe;
c 2* Une diminution trèà marquée dans les forces de Napoléon, et par
là une chance de succès, car Napoléon aura bien de la peine à retirer ses
forces d'Espagne, y ayant affaire à une nation acharnée conti^ lui, qui
compte plus de trois cent mille combattans, et qui ne se contentera pas de
sa retraite, mais pénétrera en France, profitant de la nouvelle guerre que
napoléon aura sur les bras;
c S^ La délivrance du joug sous lequel TEurope languit;
« ft*La Pologne redevenue royaume, état, annexée à un empire fort dont <
les ressources et les richesses s'amalgameront avec les siennes, et dont les
forces, par propre intérêt, seront toij^jours prêtes pour sa défense;
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28& REYUB DES DEUX HORDES.
« 5* Le comnierGe rétabli, lâ misère éteinte, une constitution libérale,
des charges analogues aux besoins du pays et non comme dans ce moment
extorquées uniquement pour entretenir un militaire trop nombreux et des-
tiné à servir les plans ambitieux de Napoléon
f A tous ces raisonnemeos n*a-t-on pas le droit d'ajouter encore qud,'k«i
succès de la France étant attachés uniquement à la personne de NapoléQa«
sMl venait à manquer, Tintérèt que la France. prend à la Pologne tombera
avec lui, tandis que par contre les guerres avec la Russie résultant de la
proclamation de la Pologne par la France seront interminables, et après la
mort de Napoléon elles ne feront que reprendre une vigueur nouvelle.
Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la postérité!
« Tel est le tableau tel qu'il se présente i mes yeux. En voici le résumé :
« 1<* Tant que je ne puis être sûr de la coopération des Polonais, je sols
décidé à ne pas commencer de guerre avec la France.
« ^ Si cette coopération des Polonais avec la Russie doit avoir lieu;, il
faut que j'en reçoive des assurances et des preuves indubUables. Ce n^eet
qu'alors que je puis agir de la manière précitée. Et dans ce cas il faut q«e
vous m'envoyiez tous les papiers nécessaires à ce but, comme proclama-
tions, constitution, et tous les autres actes indispensables. Ils ne peuvent
être faits que dans le duché de Varsovie, devant renfermer quantité de dé-
tails inconnus ici.
c n ne me reste plus à vous parler que des craintes que vous élevez que
Caulaincourt n'ait percé le mystère dont il s'agit. L'avoir pénétré est im-
possible, car même le chancelier ignore entièrement notre correspondance.
La question a été plus d'une fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai
pas voulu que personne sache que je m'occupe déjà de ces mesures. Quant
aux apprêts militaires, je leur ai donné un caractère défensif et nullement
caché. C'est la France elle-même qui m'en a donné tous les motifs par le
renforcement successif de son armée du nord. J'en ai parlé ouvertement à
Caulaincourt , et Tschernitschef a porté une lettre à Paris dans laçueUe
j'en parle même à l'empereur, soutenant toujours que ce que je vois faire
m'oblige à prendre des mesures de précaution, mais que j'étais bien décidé
à rester dans mon système et certainement à ne pas être l'agresseur. Mais
voici ce dont je suis obligé de convenir : l'opinion qu'il faudrait que je
prenne le titre de roi de Pologne devient plus générale dans le public de
Pétersbourg. Si d'un côté cela donne la certitude que cette mesure sera
reçue avec applaudissement, d'une autre part, pour le moment actuel, ces
conversations sont plutôt nuisibles qu'utiles, et je tâche, autant que pos^
sible, de les faire tomber en soutenant que la chose est Impossible, et ne
peut avoir lieu...
c J'attendrai avec la plus grande impatience votre réponse. Tout i voua
d@ cœur et d'ftme pour la vie. ».
Jusque-là cependant rien ne semblait changé encore; il y avait
seulement en Europe une attente inquiète et un pressentiment ëe
conflit. La guerre était dans l'air et dans les délibérations intimes
avant d'être dans les manifestes des gouvernemens, et les symptômes
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LE LIBÉBA^ISIfE RUSSE EN POLOGNE. 285
de mpture se multipliaient. Entre la France et la Russie, entre Na-
poléon et Alexandre, on n'en était plus aux caresses de Tilsitt, à ce
décevaat concordat des ambitions. Napoléon sentait une résistance
et voulait la vaincre; Alexandre n'était plus sous le charme de celui
qu'il avait un moment appelé son ami, et dans le demi-jour des re-
lations publiques du temps les défis s'échangeaient. Jusqu'à quel
point le souverain russe avait-il le droit de compter sur cette con-
fiance des Polonais à laquelle il faisait un secret appel et qu'il avdt
si peu méritée? Ce qui est certain, c'est que les Polonais à cette heure
critique mettaient tout leur espoir en Napoléon; ils oubliaient leurs
griefs, leurs mécomptes, pour confondre leur cause avec la sienne,
et bien loin de se tourner vers la Russie, ils s'exaltaient au contraire
à la perspective d'une lutte qu'ils considéraient comme le signal de
la rettaissance définitive de leur pays. L'empereur Alexandre, trou-
blé de son isolement, cerné de tous côtés, cherchant une issue vers
rSurope, ne se berçait pas moins de cette illusion, qui était pour-
tant cette fois bien près d'être une conviction et un dessein sérieux,
et à mesure que tout se précipitait, cette correspondance avec le
prince Adam, commencée dès 1810, interrompue pendant quelques
mois, prenait un accent ému, pénétré, pressant, plein d'une tris-
tesse résolue qui n'est point sans fierté. Le i" avril 1812, à la veille
de la rupture, il renouait une fois encore ce dialogue sur lequel re*
jaillit aujourd'hui la lumière sinistre de l'incendie de Moscou.
« Je ne siis, mon cher ami, si tous avez pénétré la cause de mon silence.
VoB précédentes lettres m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour
■i*attlori8er à agir, i quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'avec
qoékfÊB probabilité de succès. J'ai donc dû me résigner à voir venir les
èvèoemeDs et à ne pas provoquer par mes démarches une lutte dont j*ap-
I»fécie tonte l'Importance et le danger, sans croire cependant pour cela y
Adttpper.....
« La rupture avec la France paraît inévitable. Le but de Napoléon est
é^anéantir ou d^abaisser du moins la dernière puissance qui reste sur pied
«o Europe, et pour y parvenir 11 met en avant des prétentions inadmissi-
Mes ei incompatibles avec l'honneur de la Russie. II veut que tout le com-
merce «rec les neutres soit interrompu; c'est nous priver du seul qui nous
nate. fin même temps 11 exige que, privés de tout moyen d'exporter nos
propres productions, nous ne mettions aucune entrave à l'importation
Ém objets de luxe français que nous avons prohibés, n'étant plus assez
ricbes pour les payer. Gomme jamais je ne pourrai consentir à des pro-
positions pareilles. Il est probable que la guerre doit s'ensuivre, malgré
MU ce que la Russie a fait pour l'éviter. Elle va faire couler des flots de
nmg^ et cette pauvre humanité va être encore sacrifiée à l'ambition insa-
tiaWe d^un homme créé, à ce qu'il parait, pour son malheur. Vous êtes
trop éclairé pour ne pas voir combien de sa part les idées libérales envers
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286 BEVUE DES DEUX MONDES.
votre patrie y sont étrangères. Napoléon a eu à ce sujet des conversations
confidentielles ave« les envoyés d'Autriche et de Prusse, et le ton dans le-
quel il s'est expliqué peint très bien et son caractère et le peu d'affection
qu'il porte à vos compatriotes, qu'il ne regarde que comme des Instrumens
de sa haine envers la Russie.
« Cette guerre, que je ne puis plus éviter, à ce qu'il semble, me dé-
gage de tous les ménagemens que j'ai eu à garder envers la France, et me
laisse la liberté de travailler à mes idées favorites sur la régénération de
votre patrie. Il ne s'agit donc que de déterminer la marche la plus avanta-
geuse à suivre pour assurer le succès de nos plans et pour que vous soyez
mieux à môme d'asseoir votre jugement, et je crois utile de vous donner
quelques Indications sur les opérations militaires.
a Quoiqu'il ne soit pas impossible que nous puissions nous porter avec nos
forces jusqu'à la Vistule, même la passer, et par là avoir le moyen d'entrer
à Varsovie , il est plus prudent cependant de ne pas baser nos calculs 8ur
des chances aussi avantageuses. De là naît la nécessité d'arranger nos dé-
marches de manière à ne pas compter sur les ressources et l'effet que la
possession de Varsovie pourrait nous procurer. C'est donc dans nos pro-
vinces qu'il faudra créer le centre d'action. Il en résulte plusieurs ques-
tions très importantes à résoudre.
a. Quel est le moment le plus propre pour prononcer la régénération de
la Pologne ? Est-ce à l'instant même de la rupture? est-ce après que les opé-
rations militaires nous auront procuré quelques avantages majeurs?
«Si le second parti est préféré, serait-il utile au succès de nos plans d'or-
ganiser un grand-duché de Llthuanie comme mesure préalable, et de lui
donner une des deux constitutions préparées, ou faut-il ajourner cette me-
sure, pour la confondre dans celle de la régénération de la Pologne entière?
« C'est sur ces questions essentielles que je vous invite à m'énoncer
votre opinion flranchement... Je n'entrerai plus ici en discussion sur les
deux chances qui se présentent pour la Russie dans cette lutte. Il me semble
avoir épuisé ce chapitre dans mes précédentes. Je me contenterai de rap-
peler seulement l'étendue immense de terrains que les armées russes ont
derrière elles pour se retirer et ne pas se laisser entamer, et les difficultés
qui à mesure augmenteront pour Napoléon en s'éloignant si fort de ses
ressources. Si la guerre commence, on est résolu ici à ne plus poser les
armes. Les ressources militaires qu'on a rassemblées sont très grandes, et
l'esprit public est excellent en différant essentiellement de celui dont vous
avez été témoin les deux premières fois. Il n'y a plus de cette jactance qui
faisait mépriser son ennemi. On apprécie au contraire toute sa force, os
croit que des revers sont très possibles; mais on est décidé, malgré c^a, à
soutenir l'honneur de l'empire à toute outrance.
ff Quel effet la jonction des Polonais ne ferait- elle pas daas ces circcm-
stances! C'est immense, et cette masse d'Allemands menés par force siU-»
vrait très certainement l'exemple des premiers. Ne serait-il donc pas pos-
sible, de produire ce grand résultat? La Suède a conclu une aillaaee
offensive et défensive avec nous. Le prince royal brûle du désir de devenir
l'antagoniste de Napoléon, contre lequel il a une ancienne inimitié person-
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LE UBSRiJUbSME RUSSE EN POLOGNE. 287
nelle, et, allant sur les traces de Gustave- Adolphe, il ne désire que d'être
utile à une cause qui est celle de TEurope opprimée. Vous qui avez été si
zélé de tout temps pour cette même cause, vous sentirez, je n'en doute
pas, tous les avantages qui résulteront pour l'Europe et l'humanité en géné-
ral, si elle triomphe, et, comme Polonais, vous ne pouvez pas vous aveugler
sur tous les malheurs auxquels votre patrie s'expose, si, suivant les éten-
dards de la France, elle donnait à la Russie un droit de se venger d'elle
pour tout le mal qu'elle lui aurait fait.
€ .... Adieu, mon cher ami, la Providence seule connaît l'issue qui est
réservée à tous les grands événemens qui se préparent. Il m'aurait été bien
doux de vous revoir à Wilna, pour où je pars dans trois jours; mais je
n'06e vous le proposer, sentant parfaitement tout le danger qu'il y aurait
pour vous dans cette course. Ne prenez pour guide dans tout cela que
votre prudence, et croyez-moi de cœur et d'âme tout à vous pour la vie... »
Ces lettres curieuses, et jusqu'ici inconnues, révèlent la nature
d'Alexandre, les préoccupations, les obsessions et les désirs avec
lesquels il marchait à cette lutte inévitable. Elles sont comme le
prologue d'un drame où vont se jouer les destinées de la nation
polonaise et de l'Europe. Une chose était vraie et bien claire dans
cette correspondance : c'est qu'à tout événement, ce duel gigantes-
que une fois engagé, la Pologne ne pouvfidt manquer d'être exposée
à tous les feux de la guerre. Au premier instant, il est vrai, malgré
des difficultés déjà visibles, cette étrange expédition de 1812 s'inau-
gure victorieusement par l'invasion de la Russie. Napoléon s'avance,
traînant à sa suite les contingens de vingt nations à la tête desquels
marche Tannée polonaise, conibattant pour elle-même en combat-
tant pour la France. Tandis que l'armée d'invasion s'enfonce en
Russie jusqu'à Moscou, la diète réunie à Varsovie se transforme en
confédération générale, proclame le rétablissement du royaume in-
dépendant de Pologne et fait appel aux Polonais de toutes les pro-
vinces. La Litbuanie, la Ruthénie s'associent au mouvement. Il y a
un moment où l'on croit avoir touché le but. Laissez passer quelques
jours, tout a changé déjà. Cette armée, entrée victorieuse à Moscou,
est décomposée par les élémens et se replie en désordre vers les
frontières, se disputant pas à pas à la destruction, suivie par les
Russes, qui regagnent le terrain perdu. Cette Pologne, née à peine
à une vie nouvelle, redevient un théâtre de guerre. EUe n'est pas
seulement un champ de bataille matériel, eUe est un champ de ba-
taille moral, où en quelques mois les esprits, les cœurs passent par
toutes les alternatives d'une confiance exaltée et du découragement.
Tout n'est pas dit encore sans doute; mais l'incertitude renaît, le
sentiment des malheurs passés se ravive, le patriotisme retrouve
toutes ses anxiétés.
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288 ^BETUB DBS DEUX MONDES*
Rien ne peint mieux peut-être ces conflits intérieuiB et ces al-
ternatives cruelles qu'une lettre dramatique, entrecoupée, de la
princesse Czartoryska, mère du prince Adam, à son fils, a AJiI
moucher ami, lui écrlvait~eUe, une des grandes privations que
j'éprouve, c'est que je ne puis plus espérer. Non, l'espérance est
moite dans mon cœur. Trente ans de malheurs de tout genre,
chaque époque où l'on croyait voir luire un rayon de bonheur
suivie d'une déception, à côté de cela toujours des ruines, des mal-
heurs, des pertes, toujours en butte à une sorte de haine... Ah!
mon cher ami, je vous le répète, je n'espère plus rien. Tant de
gens veulent la mort de cette Pologne , de cette patrie que vous
savez, qui pour moi est la chose principale I... Que n'avons-nous
pas fait pour relever la Pologne! Bravoure sans exemple, dévoue-
ment jusqu'au délire : qu'ont-ils produit?... » C'est cette même
femme, au cœur sincèrement passionné et dévoué, qui bientôt après,
voyant les désastres s'accumuler et apprenant la mort du brillant
Joseph Poniatowski, écrivait encore à son fils Adam pour le détour-
ner de tout : « Pauvre Pologne I celui qui ne saurait être remplacé
par personne nous est ravi à jamais!... Et vous, qu'avez-vous besoin
d'aller à Varsovie? Vous n'y ferez rien qui vaille, vous n'y obtien-
drez rien. Tout y est sourd et dur comme la pierre. Retournez plu-
tôt à Pulawy; cultivez-y voire terre, elle saura récompenser votre
labeur, tandis qu'en vous aventurant où l'on cherche à vous pous-
ser, vous ne récolterez que des chagrins... »
La vérité est que la position du piince Adam Czartoryski était
aussi étrange que difficile en face de cette crise de 1812 qui était
venue rejeter dans l'ombre les propositions de l'empereur Alexandre
et qui mettait en lutte ses sentimens de patriote et d'ami. D'un côté
tout le rattachait à la cause nationale. Son père, le vieux prince
Adam-Casimir, qui avait plus de quatre-vingts ans, avait été ac-
clamé président de la confédération à Varsovie, son frère Constan-
tin servait comme colonel à la grande armée, son beau -frère le
comte Zamoyski était un des chefs du mouvement, lui-même il sui*
vait de tous ses vœux la renaissance de son pays et se tenait prêt à
envoyer son acte d'accession à la confédération; mais en même
temps, par une délicatesse supérieure, il sentait qu'il devait à une
ancienne amitié de ne rien brusquer, de ne point donner à son pa-
triotisme une forme blessante. C*est à l'empereur Alexandre lui-
même qu'il demandait de lui rendre la liberté, en l'affranchissant
définitivement du service; il avait déjà plusieurs fois fait cette de-
mande, toujours éludée : il la renouvelait et il finissait par dire avec
une émotion triste, mais résolue, que s'il ne recevait point une ré-
ponse dans un délai déterminé, il se considérerait comme libre*
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LE UBÉRMISHE RUSSE EN POLOGNE. 289
Le rôle du prince Adam aux deux momens décisifs de cette for-
midable crise de 1812 se résume dans un double fait. Lorsque la
cause de son pays semblait victorieuse sous la protection de Napo-
léon et que l'empereur Alexandre semblait menacé de quelque ca-
tastrophe, il gardût une certaine réserve qu'il expliquait dans une
lettre à M. Matuszewicz, ministre à Varsovie : « ûi Pologne va re-
naître de ses cendres, disait-il; elle a l'espoir certain de retrouver .
toutes ses parties déchirées. Au milieu de la joie de tous, moi seul
je suis condamné à mêler des regrets personnels à l'espoir de la
prospérité de ma patrie. Mes parens pourront se rendre immédiate-
ment à Varsovie pour asÂster à l'acte mémorable qui doit recom-
mencer l'existence de la Pologne ; je suis condamné à ne pas y pa-
raître... J'ai fait mes preuves d'attachement inébranlable à mon
pays et à ma nation. Comment mes vœux ne seraient-ils pas pour
cette cause sacrée à laquelle mon père, mon frère, toute ma famUle,
tant d'amis vont concourir?... Si les destinées de ma patrie étaient
encore incertaines, si pour la sauver il fallait sacrifier les considé-
rations les plus respectables, je ne devrais pas balancer, ou du moins
je pourrais présenter une excuse à moi-même et à ceux qui me ju-
geront; mais qui peut douter des résultats de cette lutte? qui sersdt
assez privé de bon sens pour ne pas voir que toutes les probabilités
promettent le succès au génie de la victoire? Tous les malheurs
menacent au contraire Alexandre : serait-il noble d'ajouter par une
précipitation si peu loyale à tant de désastres imminens l'amertume
que lui causerait l'ingratitude de la part de celui qui lui devait une
reconnaissance particulière ? Une personne de plus ou de moins en
ce moment ne saurait influer sur les chances qui s'ouvrent pour la
Pologne, ni faire tomber un seul grain dans la balance où l'avenir
des nations est déjà résolu et pesé par une main aus^ habile que
paissante... » Lorsqu'au contraire la fortune avait changé, lorsque
c'était la cause de la Pologne qui pliait sous la défaite et que la
Russie était victorieuse, le prince Adam se tournait vers Alexandre,
insistant plus que jamais auprès de lui pour être libre de tout lien,
se rattachant à son pays avec une énergie ravivée par le malheur
et revendiquant une solidarité entière avec ses compatriotes me-
nacés. « Sire, écrivait-il au souverain russe vers les derniers jours
de 1812, j'ai refusé jusqu'à présent d'envoyer mon accession à la
confédération; mais je me suis joint à elle par sentiment, j'y ai
adhéré de tous mes vœux pour ma patrie, mes lettres à votre ma-
jesté le tànoignent. Ce n'est pas lorsque mes compatriotes croient
rar approcher le moment où leurs intentions les plus droites,
leurs sacrifices les plus héroïques, leurs pertes les plus sensibles
ne seront suivis que par des malheurs plus grands encore, ce n'est
TOHI U.T. 19
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290 REVUE DES DEUX MONDES.
pas, dis-je, lorsque toutes les espérances de mon pays semblent
péricliter que j*irai me rétracter et renier devant votre majesté
une cause sacrée pour tout Polonais, et qui restera belle et juste,
si même elle ne cesse d'être malheureuse... »
C'est ainsi que dans la scrupuleuse délicatesse d'une conscience
loyale et sûre d'elle-même le prince Adam puisait le droit de ne dés-
avouer aucun de ses sentimens, ni une ancienne amitié ni son pa-
triotisme, mettant le patriotisme au-dessus de tout sans doute, mais
n'ayant rien à renier. Et c'est ainsi en même temps qu'en présence
des désastres qui grandissaient pour la Pologne comme pour la
France, il pouvait seul peut-être se tourntr vers Alexandre et lui
écrire : « Les événemens de la guerre prenant une tournure qui sem-
ble décisive, je crains que personne ne veuille à présent plaider au-
près de votre majesté les intérêts de ma patrie... Je ne saurais m'i-
maginer que votre majesté, après avoir voulu quand elle ne pouvait
pas, ne veuille plus maintenant qu'elle peut tout ce qu'elle voudra.
Ce sont des momens qui ne reviennent pas dans la vie...» Et en effet
Alexandre lui répondait : a Les succès ne m'ont pas changé, ni dans
mes idées sur votre patrie ni dans mes principes en génécal, et vous
me trouverez toujours tel que vous m'avez connu... A mesure que les
résultats militaires se développeront, vous verrez à quel point les in-
térêts de votre patrie me sont chers et combien je suis fidèle à mes
anciennes idées; quant aux formes, vous savez que les plus libérales
sont celles que j'ai toujours préférées... » C'était du moins une der-
nière chance renaissant du désastre même , et pour faire arriver les
idées d'Alexandre à maturité, pour leur ouvrir un jour, il avait fallu
d'étranges événemens qui changeaient en courant la face du monde.
Qu'on songe en effet à cet amas d' événemens au bout desquels
une bonne volonté d'Alexandre, longtemps indécise et vaine, peut
apparaître comme une sauvegarde possible pour la Pologne. Pour
en venir là, il n'avait fallu rien moins qu'un ébranlement du conti-
nent, des luttes gigantesques, le reflux de l'Europe contre Napo-
léon, la coalition de tous Içs sentimens froissés, de tous les intérêts
révoltés contre une domination enivrée d'elle-même, et, ce qui était
plus imprévu alors, la défaite de celui qu'on s'était presque accou-
tumé à croire invincible, dont la fortune n'avait reculé devant rien
jusque-là. Dans la situation d'esprit de l'empereur Alexandre, qui
se croyait avec une certaine candeur le libérateur de l'Europe, cette
idée de renouer une tradition de sa jeunesse, de se montrer libéral
en tout, de reprendre ses projets de réparation et d'équité envers
la Pologne, cette idée devait lui sourire ; elle se liait sans doute à
une pensée d'ambition qui se trouvait' satisfaite par un agrandisse-
ment pour la Russie, par le lustre d'une couronne pour Alexandre,
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LE LIBERALISME BUSSE EN POLOGNE. 291
flatté peut-être de pouvoir, comme Napoléon, s'appeler empereur et
roi; elle existait pourtant, elle survivait à la guerre, et c'était en-
core une dernière chance pour la Pologne, retombée sous la loi de
la conquête et mise au rang de tous ces territoires que les vain-
queurs allaient se distribuer. Toutes les pensées d'Alexandre sur ce
qu'il appelait la régénération de la Pologne ne se réalisèrent pas.
Elles étaient combattues par la diplomatie, qui ne voyait dans l'an-
nexion du duché de Varsovie à la Russie qu'un agrandissement dé-
mesuré, et dans la création d'un royaume de Pologne que la menace
d'une prépondérance russe substituée à la prépondérance française,,
une ambition déguisée sous une forme libérale; elles étaient plus
vivement combattues encore par les Russes, excités contre les Po-
lonais par tous les souvenirs de la guerre, exaltés dans leur orgueil,
portés d'ailleurs par instinct à redouter toutes ces combinaisons
fibérales qui créaient des droits, des espérances, un antagonisme
de situations là où ils ne voyaient qu'une domination à établir et
un pays conquis à absorber.
Ce qui sortait de cette crise et de tous les débats diplomatiques
de Vienne, c'était du moins ce qui s'est appelé l'œuvre de 1815 : un
royaume séparé et distinct pouvant s'étendre aux provinces polo-
naises plus anciennement incorporées à la Russie, une constitution
libérale, une armée nationale, la langue respectée, les fonctions
exercées par les Polonais, une autonomie complète, un cadre et un
premier noyau de nationalité, et ici se retrouve l'influence du prince
Adam, ramené par les événemens auprès de l'empereur de Russie.
Par un retour singulier de fortune, celui qui avait été pour Alexandre
un confident de jeunesse, à qui il s'était adressé comme à un négo-
ciateur avant la lutte, et dont il avait été tout près d'être séparé à
jamads, se retrouvait après la guerre un ami, un conseiller écouté.
Le prince Adam avait suivi Alexandre à Vienne, il le voyait à tout
instant, et c'est lui qui inspirait ces combinaisons où 'û faisait en-
trer le plus qu'il pouvait de sa pensée nationale. Tout ce mouve-
ment de Vienne est décrit dans une lettre du prince à son père :
«f Les affaires politiques se sont embrouillées dès le commencement,
disait-il ; on s'est embourbé dès le premier pas, et on ne sait pas
en sortir. D'abord c'est la Pologne que tout le monde dispute à
l'empereur Alexandre, puis c'est la Saxe que le roi de Prusse vou-
drait avaler. Vient après l'Allemagne, toute décousue et mécontente.
&ifin c'est l'Italie, qui déteste les Autrichiens, auxquels on la livre.
Les deux premiers sujets occupent principalement l'attention gé-
nérale. L'empereur Alexandre, mal servi par les siens, tracassé par
les autres, tient cependant ferme... Tous les cabinets sont contre
lui, personne n'ose dire un mot en notre faveur. Les Russes vomis-
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292 EEVUE DES DEUX MONDES.
sent des imprécations, blâment l'empereur. Étrangers et Russes hur-
lent à grand orchestre. Ils me font aussi l'honneur de m'accabler
de leur haine en me proclamant défenseur de notre cause et con-
seiller intime de l'empereur. Malgré ce déchaînement, j'espère que
les choses viendront à une fin passable... » Expression exacte et
animée de cette confusion de Vienne!
Que l'empereur Alexandre ait été sincère dans ses bons mouve-
mens pour la Pologne, dans les combinaisons qu'il faisait consacrer
par la diplomatie et qu'il complétait par une constitution libérale,
on n'en peut guère douter, et il le prouvait en envoyant le prince
Adam G«artoryski à Varsovie pour travailler à l'organisation du nou-
veau royaume, en lui remettant des instructions qu'il l'autorîssât à
produire au besoin pour donner plus de force à ses conseils. Malheu-
reusement l'empereur Alexandre, après avoir créé le royaume de
Pologne, le livrait aux caprices despotiques de son frère le grand-
duc Constantin; il se croyait en règle avec lui-même en continuant
à manifester des vues bienveillantes et libérales sans trop s'inquié-
ter de ce que devenait la réalité, et ici commençait une situation
nouvelle où tout était contradiction, qui n'a fait que s'aggraver pen-
dant quinze ans. L'empereur voulait le bien de loin; il voulait que
son œuvre fût respectée, que les Polonais fussent satisfaits et gou-
vernés avec justice, et à Varsovie tout allait à la russe. Les lois res-
taient inexécutées, la constitution n'était qu'une vaine et pénible
comédie. Le grand-duc Constantin étonnait et effrayait par les vio-
lences de son humeur fantasque. Un jour un habitant, pour je ne
sais quel léger manquement, était enfermé; on lui rasait les sourcils
et les cheveux, et on lui administrait cinq cents coups de bâton.
Des officiers de l'armée brutalement offensés étaient réduits à se
brûler la cer\'elle. Les lettres incessantes du prince Adam à Alexan-
dre sont le curieux reflet de cette étrange expérience du régime
constitutionnel en Pologne. Témoin impuissant de toutes ces vio-
lences, le prince Adam écrivait à l'empereur : a Sire, au risque de
déplaire, je dois parler avec franchise... Le grand-duc paraît avoir
pris en haine ce pays et tout ce qui s'y passe; l'armée, la nation,
les particuliers, rien ne trouve grâce à ses yeux. La constitution
surtout est matière à sarcasmes continuels : tout ce qui est règle,
forme, lois, est hué et couvert de ridicule... On dirait qu'il y a un
plan formé pour contrecarrer les vues de votre majesté et rendre
illusoires ses bienfaits. Son altesse impériale serait dans ce cas, sans
ie savoir, l'instrument aveugle de cette'conception qui tendrait à
exaspérer également les Russes et les Polonais, et à frapper de nul-
lité les paroles les plus solennelles de votre majesté... » Dn antre
jour, un peu plus tard, le prince Adam écrivait encore : « Une idée
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LE LIBÉRAIX^MJS RUSSE EN POLOGNE. 293
circule dans beaucoup de têtes» c'est qu'il y a une sorte de tendance
tacite à dégoûter les homoies de talent et de caractère » et à intro-
duire dans le gouvernement des subalternes ambitieux, avides,
perdus de réputation. De cette manière, dit-on, tout traînera et
s'eoibroulUera davantage; les réformes les plu» salutaires seront
dénaturées. Il y aura beaucoup d'ordonnances sur le papier et peu
de bons résultats. Le gouvernement ainsi composé perdra de plus
en plus son crédit et sa considération; U deviendra par là l'instru-
ment de sa propre destruction, qu'il finira par proposer peut-être
lui-4ii60ie..« »
U résultait de cet état de choses que le malaise et la méfiance
allaient en croissant; les esprits s'irritaient et le despotisme redou-
blait» fermant devant le pays toutes les issues, le dépouiDant en dé-
tail de tous ses droits. L'empereur lui-même, avec la faiblesse des
hommes à demi chimériques qui n'aiment pas la réalité, plus ac-
cessible d'ailleurs à l'air de réaction qui soufilait en Europe, finis-
ssdt par se dégoûter, s'impatienter, et par rejeter sur le caractère
polonais ce qui n'était tout au plus que la faute du gouvernement.
Ces institutions qu'il avait données, il les laissait systématiquement
altérer et dissoudre, reculant devant toute initiative et ne se sentant
peut-être pas assez fort pour entrer en lutte avec l'esprit russe, qui
dénaturait son œuvre dans le royaume et envahissait tout sous son
autorité impatiente et fatiguée. Le vrai roi ce i^était point Alexandre»
c*était le grand-duc Constantin, type et personnification de cet es-
prit russe à Varsovie, prince étrange, aux larges épaules, à la taille
svelte serrée dans un uniforme, à la tête de Kalmouck surmontée
d'un chapeau ombragé de plumes de coq, à la voix rauque, aux
sourcils blancs et hérissés, cachant un regard fauve et perçant qui
était une menace. Constantin ne se doutait même pas qu'il y eût
une autre loi que sa volonté ; il bouleversait tout, l'administration,
l'armée. Quoique prince, et ayant, comme membre de la famille ré-
gnante, une place dans le sénat, il avait eu l'idée bizarre de se faire
nommer à la chambre des nonces par le faubourg de Praga, à Var-
sovie. On se serait bien gardé de ne pas le, nommer, et, une fois
DOBunéy de ne pas le réélire. Il paraissait de temps à autre à la
diète; on dit même qu'il parla une fois. Son grand souci était l'in-
spection des sentinelles distribuées de tous côtés. C'est pourtant
ce priuce qui est l'expression significative de cette époque consti-
tutionnelle en Pologne, même sous Alexandre. Alors commençait
pour aller en croissant ce système de réaction et de falsification
universelle. Les Russes ne devaient point avoir d'emplois dans le
royaume, et par le fait ils envahissaient tout, ils empêchaient tout
développement régulier. La liberté de la presse était accordée par
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29& UTUE DES' DEUX HONDESV
la constitution sauf les îois qui devaient la régler, et on établissait la
censure par cette raison plausible que la prévision de lois f épresh-
sives n'excluait nullement les mesures préventives. On llvmt à la
censure les journaux d'abord, puis les livres publiés en Pologne,
puis les livres venus du dehors. On supprimait Tinstruction pri-
maire et on bannissait de l'instruction supérieure tout ce qui pouvait
nourrir des idées de patriotisme et de liberté. Les séances de la
diète devaient être publiques selon la charte constitutionnelle, et un
oukase supprimait tout simplement cette publicité. On finit même
par supprimer les procès-verbaux des séances, sous prétexte que
cela ne pouvait qu'entretenir « les dissensions entre les habitans. »
La constitution assurait des garanties judicisdres, et des commissions
d'enquête annulaient l'action régulière des tribunaux. La liberté in-
dividuelle était garantie, et les prisons d'état se remplissaient par
simple mesure de police. Et s'il en était ainsi déjà sous Alexandre,
qu'était-ce donc sous son successeur, sous Nicolas, dont le règne
commençant était signalé par un immense procès d'état où toutes
les garanties de justice étaient violées, où des arrêts réguliers étaient
annulés? Je ne parle pas de ce qui a suivi la révolution de 18$0,
cette révolution qui ne fut qu'une protestation nationale contre tout
un système de destruction.
Tant que le prince Adam, dans les premières années du règne
d'Alexandre, avait espéré faire le bien, il était resté à son poste.
Sa correspondance de ces premières années n'est qu'une énumé-
ration invariable de tous les abus, de toutes les violations des lois,
un appel incessant et prévoyant à l'empereiu*. « Qu'il me soit per-
mis encore une fois, disait-Û, de rappeler l'indispensable nécessité
de s'en tenir saintement à la constitution, et de donner à ce sujet
des instructions très précises au lieutenant. Cela comprend tout.
Que les habitans du royaume se sentent et se voient Polonais; qu'ils
Se gouvernent chez eux, qu'on les laisse librement et paisiblement
travailler à l'amélioration de leur état intérieur : à ces conditions,
le pays s'attachera à son union avec la Russie, pourvu que ce lien
soit de nation à nation, pourvu que le fait et l'illusion d'une Pologne
véritable et constitutionnelle soient conservés. Cet amour passionné
d'une nationalité distincte est la seule source de jalousie et de lutte
qui puisse exister, entre les deux peuples. L'offensive sur ce point
de la part des Russes, la défensive de la part des Polonais, pro-
duiront encore des tiraiUemens, de l'amertume, des craintes et des
malentendus que la sagesse seule de votre majesté peut calmer. »
Quand le prince Adam vit tout se gâter sans espoir de remède, îl
commença de s'éloigner. Ses rapports avec Alexandre se refiroîdis-
saient encore une fois et redevenaient embarrassés, contraints. Ils
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LE LIBC11U46BU BUSSE EN POLOGNE. 205
g^ét^ent rapprochés un instant après 181 5 pour se séparer bien-
tôt plus que jamais. Ils eurent une dernière entrevue vers 1823.
L'empereur, préoccupé et embarrassé, voulait à tout prix faire en-
trer le prince Adam dans la hiérarchie russe; il voulait lui faire
accepter quelque dignité, des décorations, a Enfin, mon cher Adam,
lui dit-il, il faut entrer dans une position régulière. — Sire, ré-
pandit le prince Adam, vous devez vous souvenir que ce n'était pas
dans nos conditions. » Ils se quittèi^ent pour ne plus se revoir. L'un,
assailli de troubles et d'inquiétudes, allait bientôt mourir à Ta-
ganiog d'une mort mystérieuse; l'autre se rattachait plus que ja-
mais à son patriotisme, qui le portait en 1831 à la tête du gouver-
nement national polonûs, pour le jeter ensuite dans l'exil, où, guéri
de toute illusion, il gardait encore d'Alexandre un souvenir attendri.
Ces rapports qui naissent dans une illusion de jeunesse et qui
s'évanouissent dans une déception de patriotisme, ces lettres, ces
communications intimes, jettent, si je ne me trompe, un jour sin-
gulier sur les événemens d'aujourd'hui, sur cet ordre de tentatives
où on cherche encore le remède d'une situation impossible, la so-
lution d'une question qu'on croit toujours résoudre, et qui renaît
sans cesse comme un mal dont on n'atteint pas la racine. Voici en
effet, je le disais, un prince, vrai phénomène en Russie par l'édu-
cation de son esprit, par ses instincts de progrès et de justice. Dès
son adolescence, il proteste dans la solitude contre les excès de la
force, contre une politique dont il voit partout autour de lui les
manifestations criantes. La Pologne mutilée est pour lui un tour-
ment, et même quand il ne fait rien pour elle, il aime à en parler;
il se sent moralement obligé d'adoucir ce qu'il y a de cruel dans
un partage que sa conscience désavoue. Le jour où il a le pouvoir
et l'occasion, il se fait une sorte de point d'honneur de né pas ou-
blier ce qu'il pensait la veille, de donner une forme ostensible à
ses préméditations secrètes de réorganisation nationale d'une Po-
logne; sauf l'indépendance complète, il multiplie les garanties de
nationalité, de liberté, et il force l'Europe, selon sa parole, à sanc-
tionner diplomatiquement les garanties inscrites dans des traités,
dans une constitution. Voici en même temps un Polonais jeté par la
mauvaise fortune dans une cour ennemie et gagné à cette jeunesse
séduisante d'un prince exceptionnel, qui se révèle tout à coup à lui
comme un adepte caché de 1789, qui veut être, qui se croit libéral
dans un monde d'absolutisme. Il n'abdique pas pour son pays des
droits qu'aucune violence n'efiace, il n'abaisse ni son caractère de
Polonais ni la dignité de sa nation; mais, voyant l'état du continent,
rininûtié ou l'abandon des puissances européennes, l'impossibilité
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206 REVUE DES bBVX H019DES.
trop évidente pour le moment d'une résurrection nationale sponta-
née se disputant sans secours à trois dominations^ il âe dit qu'il y at
du moins peut-être une chance dans cette bonne rolonté d^un pribce
qui aime la justice, qui nourrit même pour la Russie l'ambition d'une
politique réparatrice. Il attend sans illusion et sans découragement;
il se prête aux temporisations, aux négociations et aux essais, et
lorsqu'après une métamorphose européenne accomplie dans le sang
cette bonne volonté d'un empereur de Russie paratt vouloir se tra-
duire en action, il est le premier à prendre au sérieux cette tenta-
tive. L'un et l'autre, l'empereur russe et le patriote polonais, sont
évidemment sincères dans leur alliance; l'amitié qui les lie est tin
moyen de plus de succès. Ils sont l'expression vivante de ce systèwïe
de relations entre deux pays qui s'est appelé l'union personnelle.
Bien mieux, au moment où cette tentative se fait, les conditions sont
moins défavorables qu'elles ne l'ont jamais été depuis. Les haines
n'ont pas eu le temps de s'exaspérer, les incompatibilités ne sont
pas devenues aussi éclatantes, les impossibilités aussi absolues. Or,
ce que l'empereur Alexandre I" et le prince Adam Gtartory^i ©'ont
pu faire avec leur bonne volonté dans des conditions plus fiivora*
blés, espère-t-on le faire aujourd'hui par je ne sais quel rapproche-
ment impossible, ou au nom de l'Europe, après quarante ans de
luttes, de persécutions inouies, d'exaspérations, d'essds inuttles,
de déceptions renouvelées qui n'ont fait que mettre en lumière en
l'aggravant cette question .douloureuse pour la rejeter sanglante à
la face du monde?
Toutes ces solutions par voie d'arrangement direct ou de garan-
tie diplomatique qui se sont appelées de tous les noms, autonomie,
union personnelle, séparation administrative, toutes ces solutions,
dont on peut rassembler les élémens en les combinant d'une autre
façon, ont été essayées; on a cru les avoir, elles n'ont point réussi.
Et lorsque la France, par l'organe de M. Drouyn de Lhuys, dit à la
Russie : « Ce qui caractérise les agitations de la Pologne, ce qui en
fait la gravité exceptionnelle, c'est qu'elles ne sont pas le résultat
d'une crise passagère; ces convulsions, devenues périodiques, sont
le symptôme d'un mal invétéré : elles attestent l'impuissance des
combinaisons imaginées jusqu'ici pour réconcilier la Pologne avec
la situation qui lui a été faite; » — lorsque l'Angleterre, par la voix
de lord John Russell, dit, pour montrer l'insuffisance des institutions
et des lois récentes dont la Russie promet le maintien : « Il est évi-
dent qu'on iie pourrait obtenir aucune sécurité en se soumettant
encore aux mêmes lois; quand ces institutions sont en pleine force,
on peut emprisonner comme des criminels des hommes inaocens ou
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LE UBBBUIBMS BOSSE EN POLOGNE. 307
les coodauxiner' au service oiUitaîre, ou les ^bannir dans des pays
éloignés, le tout sao3 jugement, sans publicité, en un mot sans au-
canB garantie i^.. j^ —lorsque la diploui^tie des deux puissances de
rOcoident parle ainsi, ieu constatant Timpui^sance des combina^soad
pissées et des garanties qu'eUe a cru avoirs elle constate elle-même
rimpuiâsaqce des combinaisons et des garanties qu'elle chercherait
dans les conditions de Torganisatiou actu^elle de TEurope*
Que peut-oji en effet demander aujourd'hui à la Russie dans ces
conditions, en. renfermant d'avance, comme le font quelquefois des
esprits Auiles. et importans, cette question de l'existence d'un peuple
dans le cercle d'un di^ogue diplomatique? Une constitution libé-
rale? Ja Pologne l'a eue et ne ne s'en est pas mieux trouvée; l'auto-
nomîe, un conseil df état polonais, des conseils électifs de provinces^
de districts? c'est accordé; des concessions? la Russie en est pro-
digqe; des lois, des institutions? elle les a promulguées, et elle as-
sure qu'elle veut les maintenir, les développer même; des garanties?
eUe en dooneca demain, si l'on veut; du libéralisme? l'empereur
Alexandre n'a que cela, il .égale l'empereur des Français! Et après,
rjEarope ayant épuisé les moyens diplomatiques, puisqu'il est bien
clak qu'on ne peut demander diplomatiquement à la Russie ce
qu'elle ne peut accorder, l'Europe se retirera-t-elle tranquille dans
la satisfaction de son œuvre? Et si les Polonais, éclakés par tant
d'expériences décisives, refusent de se prêter à cette comédie nou-
velle d'institutions couvertes d'une sanction diplomatique aussi in-
violable que toutes les autres I si cette insurrection qui, au lieu de
diminuer, ne fait que grandir depuis trois mois, dont les tronçons
saoglaas se débattent victorieusement entre les colonnes russes, qui
est aujourd'hui la nation armée et qui trouve un inépuisable aliment
non dans la révolution, comme on le dit à Pétersbourg, mais dans
la coDficience de l'Europe moderne, si cette insurrection refuse de
se soumettre, la Russie se trouvera-t-elle déliée? Sera-t-elle dans
ses répressions implacables et dès lors, légalisées la mandataire de
l'Europe, l'exécutrice de l'arrêt diplomatique avec ce concours mo-
ral auquel elle fait un appel qui ressemble à une ironie pour l'Oc-
cident? A moins que, sur l'invitation de la Russie et pour la glori-
iicatioo des moyens diplomatiques, nous n'allions, nous aussi, nous
aatîons de l'Occident, faire la guerre à la Pologne pour lui imposer
le bieniait de nos combinaisons merveilleuses, et éteindre dans son
foyer cette révolution universelle qui court nos rues, à ce qu'il pa-
rait» qui va nous engloutir, à ce que le prince Gortchakof nous assure
du» ses dépêches !
Qu on ne s'y trompe donc pas, il y a aujourd'hui deux politiques
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290 REVUE DES DEUX MONDES.
en présence : Tune n'ayant sans doute nul parti-pris d'animosité
contre la Russie, mais décidée à reprendre cette question de Po-
logne dans un intérêt de justice supérieure comme dans Tintérét de
la sécurité durable de l'Europe; l'autre, vague et impuissante, qui
croit répondre à tout en se plaçant en équilibre entre ce qu'elle ap-
pelle les témérités et les défaillances, et qui, en remettant tout d'a-
vance à la diplomatie, en se dérobant dans les subterfuges d'une
importance affairée , ne cache au fond qu'une pen3ée d'abandon*
C'est la pensée des mouches du coche diplomatique. Je ne dis pas
que ce soit celle des puissances de l'Europe. Si elles devaient en
rester là, si la question de Pologne n'était pour elles qu'une ques-
tion d'humanité et d'attendrissement, elles ont trop fait : elles ont
fait entendre à la Russie des paroles trop sévères, trop graves, et
elles n'auraient réussi qu'à ménager à son orgueil une victoire dont
elles paieraient le prix quelque jour dans des occasions moins favo-
rables. Il n'aurait pas fallu dire au cabinet de Pétersbourg que sa
politique risquait de créer une situation pénible, lui laisser entre-
voir des conséquences qui ont un nom, si déguisé qu'il soit sous les
formes de la diplomatie. Il n'aurait pas fallu, comme l'a fait l'An-
gleterre, tant insister sur la vanité de ses -garanties et les décep-
tions permanentes de son système. C'était trop pour s'arrêter. Si la
pensée de l'Europe, de la France, est de résoudre cette grande et
tragique question par une justice tardive rendue à l'indépendance
d'un peuple, il n'y a pas trop d'illusions à garder sur ce que peut
la diplomatie, quelque bonne volonté qu'elle ait de croire à ses
œuvres et à la possibilité des transactions; seulement il ne faudrait
pas attendre pour refaire une Pologne qu'il n'y eût plus de Polo-
nais vivans I
Charles de IKazadb.
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UN.
ÉRUDIT ÉCRIVAIN
M. CHARLB6 MAQNIN.
Le devoir de chaque génération est d'enterrer ses morts et de cé-
lébrer plus particulièrement ceux qui ont droit à des honneurs dis-
tingués. Quand je dis célébrer, je n'entends pas cette louange uni-
forme et banale qui tend à grandir et à exhausser un personnage
au-delà du vrai; la meilleure oraison funèbre, la seule digne des
gens d'esprit qui en sont l'objet, est celle qui, sans rien surfaire,
?a dégager et indiquer en eux, au milieu de bien des qualités con-
fuses, le trait distinctif et saillant de leur physionomie. C'est ainsi
seulement qu'ils ont chance de vivre pour ceux qui ne les ont pas
connus et qui ne peuvent se les représenter que si Ton donne au
portrût toute sa précision. Nous essaierons de cette méthode à l'é-
gard de notre ancien et fidèle collaborateur M. Hagnin; nous ne le
ferons pas plus grand qu'il n'a été, mais nous le montrerons, autant
qu'il nous sera possible, dans la juste et nette application de ses
fwultés de critique et décrivain.
Les services qu'il a rendus sont de deux portes et de deux ordres :
la plupart se sont passés, se sont usés aussi, il faut le dire, au sein
mène de la génération dont il faisait partie, et ne sont pas sortis du
temps et des circonstances où il a vécu. Û a été l'organe d'idées
justes, neuves, opportunes le plus souvent, immédiates, qui ont eu
leur effet au moment où elles se produisaient; il a coopéré à l'édu-
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300 REVUE DES DEUX MONDES.
cation littéraire de son époque; ces services de journaliste et d'écri-
vain de revue, si essentiels en eux-mêmes et si méritoires, sont
depuis longtemps consommés et épuisés : nous, ses contemporains
et ses amis, nous en avons mémoire et conscience, notre devoir est
de les rappeler et de les mentionner; mais nous ne saurions exiger
des nouveau-venus de s'en former la même idée et d'en garder la
môme reconnaissance que nous. D'autres services de lui, d'autres
travaux seront plus appréciés des générations instruites qui nous
suivent : M. Magnin a défriché, Tun des premiers, avec infiniment
de labeur et de patience et avec un notable succès, des portions
d'histoire littéraire ingrates et restées encore obscures ; les origines
de notre comédie nationale lui doivent beaucoup ; il y a porté une
curiosité d'examen, un intérêt et une finesse d'attention, un goût
délié, une clarté et une élégance d'exposition qui le désignent à
l'estime de quiconque reprendra la suite de ces mêmes études. II
sera consulté, accepté ou contredit, mais certainement nommé, pour
ces utiles et agréables recherches, de tout historien littéraire qui
tiendra à être complet et à se montrer juste. C'est là son principal
titre L une renommée posthume et définitive.
IJe l'ancien portrait de M. Magnin publié ici même (1), nous ne
reprendrons que l'indispensable, nous attachant à simplifier les
traits ou à les mieux marquer. Charles Magnin, mort le 8 octobre
1862, à l'âge de soixante-neuf ans, naquit à Paris le h novembre
1793, à quelques pas de la bibliothèque de l'Arsenal, où son père
avait un emploi, où son grand-père maternel, M. Saugrain, était
bibliothécaire. Une de ses tantes Saugrain avait épousé un des frères
de Bure, l'un des savans libraires que nous avons encore connus.
Les Saugrain eux-mêmes étaient une famille d'anciens libraires,
venus de Pau avec Henri IV, très honorés dans leur profession ,
ayant donné des syndics au corps. L'enfant qui venait au monde se
trouvait ainsi apparenté aux livres de tous les côtés. Pour peu que
Minerve sourît ou n'y mît pas d'obstacle, il naissait presque de toute
nécessité avec le goût des livres et déjà lettré.
Le père de M. Magnin était Franc -Comtois, natif de Salins, et
lui-môme d'une ancienne et honnête famille bourgeoise du pays.
Un vieux noël salinois consacre un couplet à certain chanoine Ma-
gnin qui devait être un grand-oncle, et en remontant on trouve-
rait toujours dans les registres des couvons ou chapitres de la ville
quelque religieux ou chanoine de ce nom de Magnin. Quoique tout
à fait Parisien de mœurs, de ton et d'éducation, Charles Magnin
considéra toujours Salins comme le lieu de son origine; il y possé-
(1) Dans la Reme du 15 octobre 1843.
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UN ÉRUDIT ECRIYAIN. 301
dait quelque bien, des vignes dont le vin lui plaisait et qu'il aimait
à faire goûter à ses amis; il y retournait chaque année passer une
partie des vacances ; il accueillait à Paris tous les jeunes Salinois
sur le pied de compatriotes, et il a testé finalement en faveur de la
ville de Salins, où il a voulu que ses restes fussent transportés pour
y reposer dans le terroir paternel. Cette fidélité au pays, à la souche
originelle, était un des traits de sa nature.
n fit de très bonnes études sous Fempîre, études toutes littéraires
telles qu on les faisait alors, sans aucune notion et teinture des
sciences mathématiques, physiques et naturelles. Élève de la Sainte-
Barbe-Delanneau, il suivit les classes du lycée Napoléon, et obtint
en rhétorique, au concours général de 1812, le premier prix de dis-
cours français des nouveaux et un accessit en version grecque. La
composition qui lui avait valu la couronne était un discours de Zé-
nobie à Aurélien pour le toucher. Le savant voyageur Lechevalier,
celui de la Troade, qui portait intérêt au brillant élève, ne l'appe-
lait plus depuis ce jour que « le chancelier de Zénobie. » Cependant
il n'y avait que le prix d'honneur, c'est-à-dire le premier prix de
discours latin, qui exemptât de la conscription : on fit valoir, à
l'appui du discours français du jeune lauréat, sa santé délicate, sa
taille frêle, sa poitrine un peu rentrée, et il ne partit pas. C'était
alors le grand point pour quiconque n'était pas entêté de l'odeur de
la poudre et dévoré du démon des combats.
Charles Magnin était de ceux qui allaient appartenir à la géné-
ration pacifique ou différemment belliqueuse de la restauration, et
dont l'ambition serait de tenir pour toute épée une bonne plume. Il
s'essaya d'abord, non sans succès, dans les concours académiques :
il eut un accessit à l'Académie française en 1815 pour une pièce de
vers sur les Derniers momens de Bayardy une mention en 1820 pour
un Entretien sur F Éloquence.
Charles Magnin approchait de trente ans; placé dès 1813 à la
BiUiothèque impériale, il se trouvait, par cet emploi modeste et
pour lors assez peu assujettissant, à la source des études et des lec-
tures. Il en profitait en esprit curieux et soigneux d'acquérir. De
1820 à 1824, il se mît, avec l'aide d'un ami alors bien jeune, mais
doué d'un sens philologique remarquable, M. Dubeux, à apprendre
le portugais et ensuite le castillan. Il apprit aussi de l'anglais, il
lisait de l'italien; mais ici je tiens à être vrai et à bien marquer
chez M. Magnin le degré d'aptitude et de disposition pour les lan-
gues étrangères, le point d'avancement qu'il atteignit et qu'il ne
dépassa jamais.
Lui, il n'avait pas en propre, comme M. Dubeux, son ami et son
noattre en ce genre, la faculté philologique saillante. La facilité qui
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S02 REYUE DES DEUX MONDES.
était sienne, et qu'il avait en maint sujet pour venir à bout des
choses avec beaucoup de travail, mais sans le laisser voir, lui man-
quait pour les langues : s'il les comprenait, c'était des yeux, jamai^^
de l'oreille; jamais il ne put s'accoutumer à l'accentuation ni à la
prononciation. Il traitait les langues étrangères et les maniait
comme livres et papiers, comme il eût fait des langues mortes, non
comme parlantes et vivantes. 11 arriva ainsi à s'en servir très suffi-
samment comme homme d'esprit, comme homme de goût et de let-
tres, non à en user familièrement dans l'entretien et les relations
journalières, ni à les posséder non plus en vrai savant, à les rap-
procher, à les rejoindre, à les déduire, à les expliquer l'une par
l'autre. Il n'avait pas, en ce genre de recherches, le flair et la piste;
il ne savait pas tirer un fait d'un autre ; dès qu'il s'offrait une diffi-
culté, une différence, il était désarçonné. Combien de fois, lisant de
l'italien, il s'impatientait et jetait le livre à M. Dubeux en lui disant:
« Explique-moi celai » Mais alors, durant l'explication, son goût
s'exerçait et jouissait à son aise ; son esprit juste et fin trouvait
toutes les bonnes remarques à faire : l'homme de lettres et le criti-
que prenait sa revanche. Ah I que nous coniiaissons bien cette forme
de l'érudition ou de la paresse française 1 Le xvin* siècle, dans la
personne de ses Marmontel, de ses La Harpe, de Voltaire lui-même,
n'en chercha et n'en ambitionna jamais d'autre. Fontanes, à son
heure, en était le souverain et voluptueux représentant; Daunou
aussi, quoique infiniment plus travailleur, n'en sortit guère; nous
tous de race gallicane plus ou moins pure, nous en tenons plus ou
moins : nous nous lassons vite, nous goûtons, nous effleurons, nous
devinons; il est rare que nous possédions à fond et en maîtres ce
qui n'est pas nôtre. — 0 Taine ! que vous avez fait de chemin de-
puis nous! votre estomac est de force vraiment à digérer des pierres,
et votre esprit ne s'en porte que mieux.
Le champ ordinaire et limité de M. Magnin, son domaine fort hon-
nête à ce moment, était le latin qu'il tenait bien, le portugais aussi
et le castillan qu'il avait fort méritoirement conquis par son appli-
cation soutenue; du grec, il en savait assez pour entendre des pas-
sages, vérifier des citations et s'y comporter pertinemment, avec
prudence. Il lisait Shakspeare avec beaucoup de peine ; mais, aidé
et averti, il s'en rendait compte, et son goût surtout (car il faut en
revenir là), son intelligence faisaient le reste.
Je vise toujours, — et je crois que c'est un principe essentiel
en fait de critique contemporaine, — à juger les écrivains d'après
leur force initiale et en les débarrassant de ce qu'ils ont de sur-
ajouté ou d'acquis. M. Magnin, lorsqu'il entra au Globe et qu'il
s'enrûla sous cette bannière, dans ce groupe d'écrivains tous plus
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UN ÉRUDIT ECRIVAIN. 30S
OU moins novateurs, quel était^il? quel contingent apportait-il pour
sa part?
Et d'abord quel contingent apportaient eux-mêmes les autres
collaborateurs et les fondateurs de ce recueil critique?
Les uns, de l'école d'Augustin Thierry, apportaient des vues his-
toriques, originales, paradoxales même, neuves, — plus neuves
peut-être que justes dans leurs premiers résultats, — mais stimu-
lantes, pénétrantes d'aperçus et de recherches, et vivifiantes par
l'esprit et pour l'avenir.
Les autres (Jouffroy et ses amis psychologues) apportaient une
philosophie également tranchante et neuve, contestable de méthode
et de tendance, mais élevée, intelligente historiquement de toutes
les doctrines, et rénovatrice aussi par son soufBe et ses ambitions
mêmes.
Les autres (M. Vitet en tête) inauguraient une théorie des arts,
une esthétique^ comme on disait déjà, chaleureuse, éloquente, com-
préhensive, curieuse des monumens et de toutes les manifestations
de la beauté ou de la vie dans tous les ordres et dans tous les âges.
Les autres (M. Tanneguy Duchâtel) enseignaient une économie
politique avancée.
D'autres (MM. Ampère, Duvergier de Hauranne), voyageurs intel-
lectuels, éclaireurs toujours en mouvement, perçaient à jour là
vieille poétique par des exemples frappans ou l'attaquaient par des
raisons décisives. D'autres enfin (MM. de Rémusat, Dubois, etc.)
allaient prodiguer sur tout sujet et en toute occasion des vues cri-
tiques à la Staêl/ un peu vagues peut-être, un peu trop déliées ou
inachevées, mais ingénieuses, singulièrement variées, d'une grande
excitation et d'un heureux renouvellement.
Qu'apportait, lui, M. Magnin, en propre dans la masse commune?
Rien de tel, rien de cette valeur au premier coup d'œil, aucun lot
à part, aucune idée à lui; mais un ensemble de notions, d'applica-
tions et d'aptitudes, précieux et rare. Voyons un peu :'
Le goût et la connaissance du Théâtre-Français d'abord; — il
l'aimait, il le suivait, il était même sur le point de s'essayer à
rOdéoD par une bluette dans le genre d'Andrieux, une petite comé-
die anecdotique {Racine ou la troisième représentation des Plai--
deurs, 1826);
La connaissance exacte et précise de la littérature classique mo-
derne qu'il allait combattre dans ses derniers sectateurs, et dont il
eût pu continuer presque indifféremment d'accepter les traditions,
sauf de légères variantes, sous un régime plus régulier et mieux
étabU;
Un tour d'esprit et de style judicieux et ferme, une disposition
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30& BSTUE DES DEUX MONDES.
à s'assimiler toutes les idées nouvelies en matière littéraire, et une
habileté à les rendre avec autant de vivacité que si de tout temps
elles avaient été siennes. Ces divers mérites devaient faire de lui un
collaborateur des plus utiles et des plus essentiels dans la combi-
naison présente. En un mot, il allait mettre des qualités d*éci:jvain
classique au service de la cause romantique.
Ses premiers articles remarqués furent ceux qu'il domm sur Par-
seval-Grandmaison et sa fastidieuse ^opée, sur Luce de Lancival
et sa fausse élégance; il fit apprécier aussitôt les avantages d'un
esprit sagement progressif, armé d'une plume excellente, incisive;
dès lors il fut classé et compté parmi les meilleurs sur- certains su-
jets. Non-seulement pour les livres, mais pour les comptes-rendus
des pièces de théâtre, des séances de l'Académie, on était sûr d'avoir
de lui une critique fine, non pédante, bien informée, où le blâme et
l'éloge étaient distribués avec une parfaite mesure. En parlant des
auteurs de cette époque intermédiaire, des morts de la veille ou des
vivans qui n'en valaient guère mieux, il avait tout ce qu'il fallait
pour être juste, tenir la balance, y mettre les deux parts, ne pas
tout secouer et rejeter comme on a fait depuis. Dans son recueil en
deux volumes, intitulé Causeries et Méditations (pourquoi Médita-
tions?)^ il n'a pas assez donné de ces anciens articles de circon-
stance. Il voulait, dit-on, les unir, les coordonner suivant les ma-
tières pour en former un volume nouveau : il aurait mieux fait de
suivre simplement Tordre des dates et de recueillir tout ce qui avait
gardé de l'intérêt. Que de choses on aurait vues qui ont été redites
depuis par d'autres, et moins bien peut-être! Scribe, par exemple,
était à l'ordre du jour, il y a quelques semaines. La soleimité aca-
démique l'ayant remis sur le tapis, chacun l'a jugé et rejugé à sa
guise, et M. Vitet Ta fait mieux que personne, avec le goût et la su-
périorité qu'on lui connaît. Eh bien I il n'y a guère moins de trente-
cinq ans, en décembre 1827, à propos du Mariage dargent^ la pre-
mière grande comédie que Scribe essayait au Théâtre-Français et
qui n'y réussit pas, M. Magnin s'exprimait de la sorte :
« Quand M. Scribe a commencé sa carrière, la bonne compagnie était
lasse des flonflons de Tempire et des bêtises de Montansier. M. Scribe parut
et créa un nouveau genre, la comédie-vaudeville.
« A la même époque, la vraie comédie, glacée par le décorum classique
ou mutilée par la censure, ne produisait que des avortons sans vérité et
sans intérêt. La comédie, ou du moins ce qui s'en rapprochait U plus, se
trouva donc au Gymnase. A chaque nouvelle esquisse dont Tinépulsable
vaudevilliste enrichissait la galerie du Théâtre de Madame : Il y a là, s*é-
criait-on, plus de comique que dans lef Irisles nouveautés de la rue de Ri-
aheli^! Et Ton avait raison : Que n'a-t-il faii de cela une coméêtel Et Ton
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. . UN ÉRUDIT ÉCRIVAIN. 305
avait tort« Quant à nous, en applaudissant aveo tout le monde à la fraîcheur
d^idées, à la vérité, à la grâce de ces jolies compositions^ nous admirions
encore le bon sens de Tauteur, qui sentait que ces excellons sujets de vau-
deville n'étaient point propres à la comédie, et que ces pensées si légères
s'efTéuilleraîent en se développant. Nous ne connaissons pas de pièce de
M. Scribe dont on puisse regretter qu*il n*ait pas fait une comédie. Son art
est précisément de saisir ces demi-teintes, ces nuances indécises qui crain-
draient le grand jour de la scène comique; son secret est de nous montrer,
à distance et de profil, certains objets qui, vus autrement, perdraient une
psrtie de leur gr&ce. Soa talent est un talent de demi-jour, M. Scribe pos-
flède au suprême degré les lois de cette optique théâtrale. Forcez un peu
plus le coloris, dessinez plus nettement tel caractère, prolongez telle situa-
tion, transformez enfin le vaudeville en comédie; au lieu d'une esquisse
gracieuse ou piquante, vous aurez un tableau, mais commun, faux ou
maussade. »
Et M. Magnin, appliquant ce procédé d'extension poissible, mais
peu désirable, à la jolie pièce le Mariage de raisoriy s'attachait à
montrer « qu'élevé aux proportions de la comédie, le Mariage de
raison eût vraisemblablement échoué, tandis que le Mariage d^ar-
genty réduit aux dimensions d'une comédie-vaudeville, aurait peut-
être eu la vogue. » Il ne voyait dans ce dernier « qu'un vaudeville
dilaté, bulle brillante, soufflée avec elTort et lancée sur le Théâtre-
Français. »
Certes M. Scribç a depuis lors réussi sur la scène française par
de jolies comédies qu'il a eu bien raison de ne pas se refuser; il se
devait tôt ou tard à lui-même et à son talent de hasarder cette ba-
taille et de la livrer; c-est assez pour son honneur qu'il ne l'ait point
du tout perdue et qu'il ait maintenu sa bannière. Mais pourtant,
comme le jugement de M. Magnin reste, somme toute, le vrai juge-
ment, la juste et fine vérité sur lui et sur le meilleur de son œuvre!
M. Magnin, au Glohe^ eut son rôle et fit également sa partie dans
cette espèce de concert où les productions des littératures étran-
gères étaient pour la première fois soumises àTexamen impartial du
public français; le Portugal était proprement son domaine, et il pré-
ludait ainsi par des articles en quelque sorte préparatoires à son mor-
ceau capital de la Revue sur la vie de Camoens (1). Sur Shakspeare,
îl eut le mérite de suppléer et de remplacer M. Desclozeaux, si en
fonds de doctrine, mais déjà absorbé par les afiaires et par le palais,
et pendant toutes les représentations que donnèrent les acteurs an-
glais à Paris en 1827-1828 il suffit à cette tâche délicate et neuve
de feuilletoniste de Shakspeare : ce fat pour lui une très active et
très hotioraUe campagne. 11 lui était plus aisé assurément de parler
(«> yo9r« la IbviM du 15 an» 1833.
TOME XLT.. . 20
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S06 REVUE DES DEUX UOl^DES.
à loisir et à tête reposée, comme il l'aimait, d'ouvrages de littéra-
ture érudite, et par exemple du roman chinois traduit par M. Abel
Rémusat, les deux Cousines. Je cite exprès le travail très étudié de
M. Magnin au sujet de cet agréable et singulier roman, parce qu'U
s'en était fait un point d'honneur et presque une gageure d'amour-
propre : il la gagna, et ses trois articles, relus aujourd'hui, nous
semblent un chef-d'œuvre d'analyse. Mais nous devons dire pour-
quoi îl y mettait tant d'importance et plus que de coutume.
M. Abel Rémusat était l'un des conservateurs de la Bibliothèque du
roi, où M. Magnin n'était qu'employé. Il y avait, en ce temps-là, de
sourdes et profondes divisions à la Bibliothèque, et l'on sait qu'il
n'est rien de tel ni plus aigre en son genre que les haines de biblio-
thécaires, c'est-à-dire de gens qui se voient tous les jours, qui sont
assis presque en face, qui se détestent d'une table à l'autre, et qui
passent leur vie à accumuler des fluides contraires. M. Abel Ré-
musat, homme d'ailleurs d'infiniment d'esprit, de plus d'esprit
peut-être encore que de savoir, était un adversaire politique des
plus prononcés, un partisan du pouvoir absolu tel qu'il existe en
Asie et dans l'empire du milieu, un ennemi ironique et amer de la
liberté. Il ne connaissait pas personnellement M. Magnin, qui était
dans un département différent du sien, aux imprimés, tandis que
lui était en chef aux manuscrits orientaux ; mais il devait lui être
opposé, le sachant rédacteur du Globe, par toute sorte de préven-
tions et d'antipathies. M. Magnin tenait donc à honneur de ren-
dre justice à un personnage d'autant de savoir et de finesse, à le
louer sans le flatter, à le conquérir sans s'abaisser, et puisque l'oc-
casion s'oflrait naturellement, il voulait le forcer, envers lui, à une
juste estime. Les articles faits et de la manière la plus agréable pour
M. Abel Rémusat, celui-ci se vit dans un embarras extrême : il s'a-
gissait de remercier M. Charles Magnin; mais pour un mandarin de
cet ordre, une visite, une démarche directe à l'égard d'un infé-
rieur, qui en même temps se montrait un juge si indépendant, sem-
blait chose grave, insolite. On y mit toute sorte de précautions et de
préliminaires; des amis communs s'entremirent : on dut, comme
dans les négociations du céleste empire, s'inquiéter avant tout que
l'étiquette fût observée. Un jour donc, sur quelque palier, dans
quelque salle neutre et limitrophe, aux confins du département des
manuscrits et de celui des imprimés, à heure précise, M. Abel Ré-
musat rencontra comme par hasard M. Magnin; les saluts s'échan-
gèrent spontanément, la conversation s'engagea; les remerclmens
se trouvèrent faits; la paix et l'alliance fut conclue ou plutôt sous-
entendue, pour le cas où M. Abel Rémusat aurait plus tard soit à se
prononcer au sein du conservatoire sur l'avenir de M. Magnin, soit à
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m ÉRÇDIT ECBIYAIN. . 307
le voir y entrer et s'y asseoir à ses côtés, ce qui semblait alors fort
peu probable, à titre de collègue. Je ne crois pas rêver à cette dis-
tance, et il me semble que, sauf rectification, mes souvenirs ne me
trompent pas ; la petite comédie se passa à très peu près comme je
viens de la raconter, à la chinoise.
L'avènement ou le développement de l'école poétique amena, vers
' 1828, une légère division dans l'école critique du Globe. H. Magnin
fut de ceux qui se montrèrent le plus disposés à comprendre et à '
aider les poètes, sans leur rien céder pourtant de ses droits comme
juge. Il se laissa mettre très au fait du procédé, des intentions et
du fisûre de l'école de MM. Hugo, de Vigny, et tout en réservant
sou indépendance il se plaçait pour l'examen des œuvres au point
de vue des auteurs; il leur appliquait les règles et les principes
d'après lesquels ils avaient désiré être jugés eux-mêmes. Combien
de fois, en ces années d'ardeur et de zèle, à la veille ou au lende-
main de quelque publication de nos amis les poètes, ne suis-je pas
allé trouver le soir M. Magnin dans cette petite rue Serpente où il
était alors (avant d'avoir son logement à la Bibliothèque) I II habi-
tait juste en face des frères de Bure ses parens, et dans la même
maison que sa grand'mère W"^ Saugrain. Chaque fois, vers neuf
heures du soir, il me laissait un moment pour aller assister au cou-
cher de sa grand'mère, à laquelle il consacra jusqu'à la fin les soins
les plus respectueux et les plus tendres. Quand il allait dans le
inonde, il ne sortait qu'après lui avoir rendu ces derniers devoirs
de la journée et lui avoir donné le bonsoir filial, et U n'avait pas
mglns de trente-cinq ans alors. 11 avait reçu d'elle toutes les re-
commandations et les traditions de la plus exquise politesse bour-
geoise« Il ne quitta cette étroite et sombre rue Serpente, où le jour
manquait, qu'après la mort de l'aïeule. Souvent donc j'allais ainsi
de moi-même, et pour le disposer en faveur de mes amis les poètes,
trouver à l'avance M. Magnin; je lui exposais de mon mieux les
grands desseins des chefs et aussi les détails de la poétique nou-
velle où je me complaisais : il m' écoutait avec sérieux, patiemment,
m'oSrant l'esprit le plus libre, le plus ouvert. On eût dit d'ime table
rase sur laquelle on aurait écrit; mais il partait du point même où
je me plaçais pour faire aussitôt l'objection ou l'application précise
de sa critique et de la nôtre. On le trouvait aussi ferme que modeste.
M. Magnin eut l'honneur de rédiger au Globe les feuilletons et les
bulletins SHemani : c'est de lui (sans compter le grand article qui
suivit), c'est de lui que sont les entre-filets des 26 et 28 février
1830, tout haletans, tout fumans, tracés le soir à minuit, sur un
coin de table à l'imprimerie, au sortir d'une représentation brû-
lante. Quel dommage, pour Thistoire littéraire du temps, que tout
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308 REYOE DES DEUX MONDES.
cela soit enfoui, enterré! On y verrait le vrai degré de chaleur des
esprits. Rien ne rend mieux le surcroît et le tumulte de senti(nens
qu'éprouvait sincèrement alors toute une jeunesse espérante et en-
thousiaste, de celle même qui n'avîùt pas de parti-pris et qui n'était
pas enrôlée. C'était la première fois qu'un poète dramatique, parmi
les nouveaux et les tout modernes, montait résolument à l'assaut
et s'emparait du théâtre pour y planter son drapeau comme sur une
brèche; mais ce drapeau ainsi planté hardiment et avec témérité,
en lieu si escarpé et si abrupt, tiendrait-il? Résisterait-^il aux vents
et aux coups, à la tempête excitée et aux colères? Je me souviens,
pour l'avoir vu faire sous mes yeux, du premier de ces bulletins et
des moindres circonstances qui l'accompagnèrent. M. Magnin, qui
d'habitude avait besoin d'écrire à tête reposée, était au fond de
l'imprimerie du Globe, voisine du Théâtre-Français; nous étions
venus là, plusieurs, au sortir du spectacle : on discutait, on admi-
rait, on faisait des réserves; il y avait, dans la joie même du
triomphe, bien du mélange et quelque étonnement. Jusqu'à quel
point le Globe s' engagerait* il? Prendrait-il fait et cause pour le
succès d'une œuvre dans laquelle il ne reconnaissait, après tout,
qu'une moitié de ses théories? On hésitait, je n'étais pas sans
anxiété, quand, d'un bout à l'autre de la salle, un des spirituels
rédacteurs (qui a été depuis ministre des finances) cria : u Allons,
Magnin, lâchez V admirable! » Et en effet le mot d* admirable ou
à* admirablement se trouve dans les deux premiers bulletins.
Il est à remarquer combien M. Magnin, qu'il avait peut-être fallu
un peu enhardir et pousser d'abord, demeura ensuite fidèle aux
impressions de cette forme de drame où l'imagination et la fantaisie
jouaient un si grand rôle et s'accordaient plus d'exagérations en
tous sens que la fibre française, hélas! n'en pouvait porter. Les an-
nées et les épreuves successives, loin de le désabuser, ne firent que
le confirmer dans son premier jugement. Treize ans après, il lui
était donné de rendre compte des Burgraves dans la Revue, et il
n'hésitait pas à déclarer que cette dernière œuvre lui paraissait ce
que le poète avait tenté jusqu'alore sur la scène de plus grave et de
plus élevé; il y voyait également « progrès dans l'inspiration et
progrès dans l'expression. » Très peu romantique de sa nature
propre, M. Magnin se trouva l'être beaucoup en fait. Aucun cri-
tique, dans cette ligne, ne put se vanter d'être plus conséquent
avec lui-même. 11 avait baptisé le drame nouveau dans Hernani :
il lui donnait encore le dernier sacrement dans les Burgraves.
La révolution de juillet 18S0,. qui ramena sur la scène tant de
vieux masques et de revenans, fut aussi, dans une bonne moitié, la
prise de possession du pouvoir par les hommes nouveaux et en dé-
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UN KRUDIT iCRIVAIN. 309
finîtive par les hommes jeunes, longtemps tenus à Fécart et évin-
cés. Les uns devinrent conseillers d'état, sous-secrétairés d'état,
en attendant d'être ministres; les autres voulurent être et furent
conseillers d'université, pairs de France : il y eut une légère curée
dans les hauts rangs. Pour M. Magnin, le but, le terme dernier et
prochain de son ambition était tout indiqué : c'était de devenir un
des conservateurs de la Bibliothèque du roi, où il était employé de-
puis dix-sept ans et où il avait passé par tous les degrés de la hié-
rarchie. Il dut attendre encore deux ans avant que cette justice lui
fût rendue (1832). Cependant il partageait les vivacités de ce temps,
les opinions nettes et tranchées de l'opposition libérale incomplète-
ment satisfaite, et, sa plume se trouvant libre et disponible depuis
la dissolution du Globey il ne se tint pas dans la neutralité; il entra
au National sous Carrel.
Ceux qui n'ont vu M. Magnin que vieux, intimidé, paisible, et
qui ne Font connu que comme un érudit ingénieux et patient, ne
sauraient se faire idée de ce qu'il était alors dans le vif et le dégagé
de sa polémique. Elle l'entraînait à traiter des questions pour les-
quelles on ne le soupçonnerait pas de s'être tant ému. J'ai sous les
yeux et je viens de parcourir la plupart de ses articles au National:
rimpression que j'en reçois est bien mélangée. Il y fit des articles
sérieux, serrés, parfaitement raisonnes, sur le projet de loi du di-
vorce, qui fut rejeté, comme on sait. M. Magnin était fort favorable
au divorce pour des motifs philosophiques qui étonneront ceux qui
ne l'ont vu que dans les dernières années, et encore peut-être pour
d'autres motifs plus secrets et plus particuliers, qui n'étonneraient
personne parmi ceux qui savent les mobiles habituels du cœur hu-
main. Le National j c'est-à-dire Carrel, tenait personnellement aussi
pour cette solution et l'appelait de ses vœux. M. Magnin, dans le
même journal, fit une guerre qui put paraître un instant vive et pi-
quante, qui (à parler franc) me sembla toujours mesquine, au roi
Louis-Philippe au sujet des légers changemens pratiqués dans le
jardin des Tuileries. On avait, si l'on s'en souvient, un peu isolé le
château et ménagé* tout le long un petit jardin, une plate-forme
fermée de grilles et de fossés. On ne s'imaginerait pas quels cris et
quelles tempêtes cet empiétement souleva alors. On sourit aujour-
d'hui de voir la vivacité qu'un esprit sage comme M. Magnin mit à
cette querelle, à cette vraie chicane. A l'entendre, nul n'avait le
droit de toucher au jardin solennel; ces prétendus embellissemens
a déshonoraient l'œuvre de Le Nôtre et usurpaient sur la circula-
tion publique. C'était un devoir de s'opposer à l'arbitraire, môme
quand î! ne s'attaquait qu'aux choses. » Pauvre roi! il avait tondu
de ce jardin la largeur dç sa langue, une simple languette, et cha-
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310 REyU£ DES DEUX MONDES.
cun de tomber sur lui. On a taillé depuis en plein drap, et le pu-
blic paratt très bien s'en accommoder. M. Magnin fit au National
des articles plus sérieux sur le plébéianisme dans tes artSy sur la
confédération germanique. Le mot et Tidée du premier de ces ar-
ticles et tous les renseignemens statistiques du second lui avaient
été fournis par M. Ramée. J'ai le regret de rencontrer dans les co-
lonnes du National trop peu d'articles littéraires de M. Magnin,
quelques-uns de loin en loin, sur les Etudes historiques de Cha-
teaubriand, sur V Histoire de la Renaissance de la liberté en Italie
par M. de Sismondi, un très bon article sur un drame du théâtre
chinois traduit par M. Stanislas Julien ; mais M. Magnin était dès
lors à la Revue^ et c'est de ce côté que sa faculté littéraire et cri-
tique allait désormais trouver un ample espace et un cadre heureux
pour s'étendre et se développer.
Il est difficile, en général, de ramener à l'unité l'œuvre éparse
d'un critique; il est délicat surtout de prétendre saisir le poiat
central et le noyau de ces organisations de plus d'étendue que de
relief. Je l'essaierai pourtant en ce qui est de M. Magnin, et je ne
craindrai pas de mettre de côté dans son élégant et ingénieux ba-
gage, ou du moins de rejeter en seconde ligne, ce qui ne lui appar-
tient pas en propre : nous discernerons plus sûrement ensuite ce
qui est bien à lui.
L'article sur la reine Nantechild, publié dans la Revue (15 juil-
let 1832), fit sensation et presque événement par les vues neuves
qui y étaient exposées pour la première fois avec ensemble sur l'art
du moyen âge, sur les diverses époques bien distinctes et les phases
qu'il avait traversées. Pour ceux qui l'ont un peu oublié, je rap-
pellerai que cette reine Nantechild était une des femmes de Dago-
bert V\ et sa statue se voit à Saint-Denis sur le tombeau de ce roi
mort en 638; cette statue n*est pas (bien entendu) de l'époque
mérovingienne, mais paraît être de la première moitié du xiii* siècle.
A propos d'un simple moulage, exécuté par les soins de M. Ramée,
M. Magnin prenait occasion de tracer tout un tableau magistral et
d'exposer une histoire abrégée de l'art (architecture et sculpture)
pendant plusieurs siècles; il en déroulait les transformations gra-
duelles et en décrivait les manières successives avec une science,
un goût, une précision qui supposaient vraiment une longue pra-
tique : c'était à faire illusion.
Je dis illusion à dessein, car toute cette science n'était en effet
qu'une appropriation heureuse et instantanée de l'écrivain : c'était
du talent de metteur en œuvre, de rédacteur ingénieux et élégant.
M. Magnin dans cet article si remarqué, et il ne l'avait pas assez
dit, n'était que rapporteur.
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UN ERUDIT ECRIVAIN. 311
De doctes antiquaires avant lai avaient déjà donné la clé et tracé
les divisions : Auguste Le Prévost les avait indiquées, timidement,
il est vrai, et en homme de détail; mais M. Vitet notamment, M. Ra-
mée, jeune statuaire, plein de chaleur et d^enthousiasme, touchés
l'un et l'autre du feu sacré, s'étaient mis en campagne; ils avaient
visité en pèlerins fervens et infatigables les monumens, les églises,
les restes d'abbayes, et la théorie fondée sur l'observation était
née : elle avait apparu, un matin, lumineuse et manifeste. M. Ra-
mée, celui même qui venait de faire mouler cette statue de la reine
Nantechild, avait distillé à M. Magnin, dans une suite d'entretiens
et d'explications, les idées, les vérités nouvelles, et l'habile écri-
vain, l'écouteur avisé, les avait conçues, absorbées aussitôt, puis
retournées et exposées à son compte avec une lucidité attrayante.
Des parties d'érudition fine, tirées des livres dont M. Magnin savait
si bien l'usage, comblaient les interstices, et sur l'ensemble du tra-
vail brillait un vernis de netteté et comme un enduit solide et con-
sistant. Le morceau était excellent de tout point. M. Yitet toutefois,
en félicitant l'auteur de l'article, put lui écrire avec une pointe lé-»
gère d'ironie : « On voit que l'ami Ramée vous a exprimé la grappe
jusqu'à la dernière goutte. »
^t-ce à dire que M. Magnin fût pour cela un antiquaire , un
connaisseur direct en fait de monumens, de statues, de morceaux
de sculpture et d'architecture antiques ou modernes? Pas le moins.
du monde. Il n'était guère sorti de son cabinet, il n'avait pas voyagé,
il n'avait pas même visité ce qui était à sa portée , il avait peu vu
de ses yeux : sa myopie était extrême; mais il avait lu , il avait
écouté de sa fine oreille, il avait compris, il savait rendre; il y a de
ces tours d'adresse de l'écrivain et du lettré habile. Aussi les ama-
teurs ardens, les dévots au moyen âge comme il y en avait beau-
coup alors, qui, sur la foi du magnifique programme et de l'article
révélateur, allaient droit à lui comme à quelqu'un qui savait d'ori-
ginal les choses et qui était un maître à consulter, pouvaient être
surpris et quelque peu déçus de le trouver à court et si discret; il
en savait là-dessus juste autant qu'il en avait dit, pas un iota de
plos.
La direction propre de M. Magnin et son filon d'originalité ne
doivent pas se chercher dans cette voie; je ne lui trouve de vocation
un peu déterminée que dans son goût pour le théâtre, pour les ori-
gines et les applications scéniques sous toutes les formes : ici il est
dans son élément, dans un genre qu'il a une fois effleuré comme
auteur, qu'il a de tout temps cultivé et suivi comme amateur et cri-
tique, où tout l'attire et l'amuse; son dilettantisme commence.
S'il n'avait pas eu ce goût d'instinct pour le théâtre et ses jeux
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312 REVUS DBS DSUX HOIfDES. •
les plus divers, depuis la comédie anecdotiqaed'Aûdrieiix jusqu'aux
Burgravesy depuis les drames chrétieûs de Hrolsvidia jusqu'aux
marionnettes, on aurait droit d'éire sévère sur sa qualité d'érudit;
on pourrait le définir le contraire d*un Letronne ou d'un Fauriel, «1
soutenir sans trop d'injustice qu'il n'y apportait aiicune initiative
personnelle. Car, hors de là, regardez bien : rien ne lui vietnt de
lui-même; il y a toujours quelqu'un qui lui instille la chose goutte
à goutte dans l'oreille, — une oreille, il est vrai, des plus nettes «et
des mieux purgées^ comme dirait Horace. Ce n'est que sur les ma-
tières de théâtre qu'il commence à devenir fout à fait lui et im
maître à sa manière.
Désigné un jour par Fauriel pour être son sup[^éant dans la cbatkre
de littérature étrangère à la Faculté des lettres (183A-1835)., il
fut amené à choisir un sujet d'études qui ne rentrât pas trop dans
les matières si diverses déjà traitées par le savant titulaire : il a'hér
sita pas et prit les origines du théâtre moderne; il s'en occupait aussi
dans des conférences dont il fut chargé vers le môme temps à l'École
normale. Ses cours, au reste , ne comptèrent que par les résultat»
écrits, par les livres ou les articles qui en sortirent. M. Magnin, pas
plus que Fauriel (et, s'il se peut, encore moins que lui), n'était n^
pour la chake et l'enseignement oral; il n'avait rien de ce qui fait
l'orateur ni même le professeur, tel que des talens élevés et brilr-
lans nous ont appris de nos jours à le considérer. Il improvisait peu
et il lisait imparfaitement, il tâtonnait en lisant et n'imprimait pas
l'accent au discours. Il n'avait de l'homme qui parle en public ni le
masque, ni la bouche d'airain, ni le front; il n'avait pas le coup
d'œil ni la flamme du regard : aucune action, aucun geste. La sa-
ture ne l'avait pas fait pour être de ceux qui lancent de loin dans
le but la flèche sonore. Tout au contraire, il semblait jouir de oe
pas faire d'éclat autour de lui, de n'aller que pas à pas {pedeteniimy,
de n'être goûté que de près et de quelques-uns. Son plus grand
plaisir était le plaisir de la fourmi qui grossit son tas grain à grain.
11 ne voyait bien les choses que le nez dans son livre et le front sur
son papier. Face à face et de vive voix, il valait moins qu'avec k
plume (je ne parle pas de la conversation privée, où il était fort ai-
mable). Encore une fois, il n'y avait rien là dedans du professeur,
de cette sorte de fontaine publique jaillissante et retentissante où
tous vont en foule s'abreuver.
Et ici je veux achever de le dessiner par un contraste, et qui ne
sera pas tout à son désavantage. Chacun, dans les groupes iatelleo-
tuels qu'il traverse et dans les combinaisons de personnes où U se
trouve mêlé, rencontre dès sa jeunesse ses affinités, ses aUractioas
au moral, comme aussi ses antipathies et ses déplaisanoes. Une na-
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UN éaUDlT .EGBIVAm. 313
lave d'eBprit et de' talent n'est entièrement définie, selon moi, que
quand on a pu nommer son contraire. Or le contraire, Topposé et,
si j'ose dire, l'antipathique de M. Magnin était Lerminier. Qui de
MUS ne se souvient de ce dernier auquel l'oubli final peut-être vau-
drait mîeuxf Mus qu'il était brillant à ses débuts] qu'il avait donné
de belles et grandioses espérsuices ! que d'études fortes il avait en-
treprises et entamées vaillamment ! sous quels heureux et honora-
ires auspices 11 s'annonçait I Nature audacieuse et ambitieuse, trop
tôt démentie, talent d'emphase et d'éclat, d'apparat et de montre,
dairtmet cymbale, boute-en-train de la jeunesse, simulacre révo-
lutionnaire qu'un brusque coup de vent démasqua et retourna,
qB*<M(i venait d'entendre faire le généralissime et commander la
divge, qu'on vit tout d'un coup culbuté et en déroute comme un
tambour-major sans armée; à la fin esprit déchu qui n'était plus
qu'un tempérament, tombé de la passion dans l'appétit, il eut pour-
tant jusque dans les dernières années, et même dans ce qu'on ne
lisait plus de lui, quelques éclairs d'autrefois, bien des restes de
ses fortes études du commencement. Lerminier, en ses heures de
plénitude et d'orgueil, se permettait envers le modeste et studieux
M. Magnin des airs superbes, et il se sentait pour lui quelque dé-
4ûn qu'il ne dissimulait pas; il riait de lui voir des velléités de sa-
voir en tous sens quand les instrumens pour cela lui manquaient en
partie; il ne se prêtait pas toujours à le satisfaire, quand on le ques-
tionnait au nom de son curieux et friand collaborateur sur les choses
et les hommes d'au-delà du Rhin : « Ce sont des envies, des ca-
prices d'érudition, disait-il, il peut attendre. » Il triomphait avec
supériorité de son accès aux hautes sources germaniques et de sa
première nourriture de moelle de lion. Il ne voyait pas que comme,
dans les jeux des courses, celui qui va toujours et sans s'arrêter un
seul instant, n'avançât-il que peu à peu, ira plus loin que celui qui
s'élance d'abord, qui extravague et bondit à l'aventure, M. Magnin
approcherait bien plus près du but où lui, avec toute sa fougue, il
ne toucherait pas. Lerminier n'était qu'un faux génie qui brisa de
bonne heure et manqua sa carrière; la continuité, la patience et
l'écononiie prudente devaient avoir raison contre lui à la longue et
l'emporter.
Ce ne fut pas un mécompte, ce fut un soulagement pour M. Ma-
gnin, lorsque M. Fauriel se fit remplacer par Ozanam : décidément
la diaire avec. ses bruits et son mouvement lui allait peu; il fut
heureux de pouvoû* reprendre son pas, son allure favorite, le doux
ttain de l'érudition à huis clos; il s'y appliqua désormais tout à son
aise, sans dérangement aucun, et de plus en plus dans cette même
ligne des origines théâtrales qu'il s'était tracée.
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31 & REV^E DES DEUX MONDES.
Le premier volume, le seul qu'il ait donné de ces OrigineSy w
représente que la moindre partie de ses travaux dans cette branche
intéressante; il se hâta de le publier pour justifier de ses titres à
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, où il fut nomnaé aussitôt
après, en 1838. Gela fait et ce terme de son ambition atteint, il ne
se hâta plus; il aima mieux amasser, .augmenter jsans cesse la riche
matière des volumes suivans que de se presser de les réunir; il s'y
oublia un peu, et plus tard, quand il songea à lier sa gerbe, il n'en
eut ni le temps ni la force ; il était trop las.
Je ne dirai plus qu'un mot de l'accessoire; j'appelle ainsi ses ar-
ticles de critique concernant les écrivains du jour, Quinet, Hugo,
Ponsard. Ces articles très développés, de la seconde manière de
M. Magnin, tout distingués qu'ils sont, laissent cependant quelque
chose à désirer poiu: la netteté et le sens précis des conclusions.
Son érudition y donne plus d'une fois le change à sa critique; muni
de notes abondantes sur les origines des mythes d'Ahasvérus ou de
Prométhée, il substitue un peu trop complaisamment le point de
vue du fureteur curieux et de l'archéologue au jugement littéraire
direct. Son goût, mis 'en demeure de se prononcer, n'a pas de ces
promptes réponses qui partent d'elles-mêmes et ne s'éludent pas.
Quant au drame moderne et aux dernières productions de l'école
romantique au théâtre, l'interruption de quelques années que
M. Magnin avait mise à en suivre le mouvement l'avait évidemment
arriéré un peu; il en est encore à l'admiration quand le public était
arrivé à la fatigue. Il ressemblait à un homme qui aurait laissé de
côté la lecture d'un livre à une certaine page et qui le rouvrirait
assez longtemps après, juste à l'endroit où il avait mis le signet :
M. Magnin reprenait sa lecture à un feuillet où le public n'était déjà
plus. Sa montre retardait. 11 ne sut pas crier holàl hardiment et
faire entendre à propos le signal d'arrêt, comme c'est le propre des
Boileau, des Johnson, de tous les fermes et vigoureux critiques. Au
lieu de cela, il mollit, il disserta agréablement, mais il ne dit pas
le mot décisif qu'on attendait de lui.
Cet embarras perce encore dans son article sur la Lucrèce de
M. Ponsard. Il compliqua de trop de considérations et de prenez-y
garde le jugement très simple et très net qu'il y avait à donner sur
ce succès, qui était à moitié un succès de contraste et d'opposition,
et qui avait, à sa date, une signification tranchée. Il n'insista pas
sur les vraies causes qui expliquaient et légitimaient suffisamment
la réaction : il s'efforça plutôt d'en atténuer le sens, comme s'il eût
craint de rompre avec ceux qu'elle contrariait. Il y mêla, envers
le nouvel auteur, toute sorte de chicanes rétroactives, étrangères à
l'œuvre présente, la seule qui fût en cause. Dans ce genre de cri-
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UN ÉR0DIT ÉCRiVAm. 315
tîque pratique et contemporaine, M. Magnin, malgré la richesse
croissante de sa littérature et l'agrément varié de sa forme, avait
perdu en vieillissant quelque chose de la fermeté et de la vigueur
qu'il avait montrées au temps du Globe; il n'allait plus si directe-
ment au fait. Ses «qualités civiles elles-mêmes, sa circonspection, sa
politesse lui nuisaient. Évidemment il n'aimait plus la guerre, il
craignait les coups; il évitait de se commettre. L'audace militante
chez lut, comme chez la plupart, s'en était allée avec le feu de la
jeunesse.
Cest Térudit surtout qui gagnait en lui. J'y reviens avec plaisir,
et j'insiste désormais sur cet ordre de services par lesquels il sur-
vivra aux souvenirs de sa génération et laissera un nom dans la
science. En y mettant un peu plus de célérité, il aurait pu être l'his-
torien littéraire de notre ancien théâtre : il ne fut que le prépara-
teur du futur historien, mais ce préparateur était excellent. Nul
plus que M. Magnin ne s'est appliqué à l'éclaircissement de cette
question délicate : comment le théâtre ancien a-t-il fini? comment
a commencé et a repris le théâtre moderne? y a-t-il eu interruption
totale? peut-on saisir et soupçonner quelque continuité obscure
dans les plus bas genres? quels sont les premiers indices, les pre-
miers témoignages d'une résurrection originale ou d'une.reprise in-
génieuse? Le Théâtre de Hrotsvitha, religieuse allemande du x* siècle,
qu'il traduisît et commenta (1845), lui fournit un texte précieux
pour grouper alentour ses observations et ses conjectures. Je suis,
malgré tout, fort tenté de croire, avec M. Édélestand du Méril, que
If. Itfagnin accorde à ces essais de la religieuse de Gandersheim
plus d'importance qu'ils n'en eurent réellement dans l'histoiredu
théâtre : ces six légendes, que la docte femme mit de son mieux
en beau latin de Térence, n'étaient probablement dans la pensée
du pieux auteur qu'une imitation toute littéraire , une étude clas-
sique sans aucune idée de représentation. Le drame moderne n'a
guère rien à faire là dedans. En général, M. Magnin ne sentait pas
assez dans chaque branche les différences tranchées, les points de
départ et les fins : ce qui lui manquait, c'était le coup d'archet, ou
de le donner lui-même ou de le distinguer chez d'autres; il était
porté à voir dans les choses plus de continuité et de suite qu'elles
n'en ont. Ce sont là, au reste, des questions particulières à débattre
entre érudits, et de quelque côté que l'on penche, il y a lieu à toute
estime. On contredit M. Magnin sur un point, on profite de lui sur
tous les autres.
Pour apprécier la finesse et l'utilité de ses travaux en ce genre,
fl faut avoir lu, U faut avoir eu besoin de lire (quand on a été pro-
fesseur et obligé soi-même de traiter les mêmes sujets) la série de
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316 REVUE 0£& DEUX MONDES.
ses articles sur l'ancien théâtre français dans le Journal dcg Séu>m$
de 18ÂÔ et de 1858 , les analyses détaillées et ^irituelles qu'il
donne des anciens jeux, des anciennes farces, sa discussion raf&née
sur la principale et la reine de toutes, la farce de Patelin (1856-
1856). Tout cela, à quelques liaisons près* forme un ensenaJUe de-
puis le haut moyen âge jusqu'aux abords du xyi'^ siècle. Le preoaôer
il a introduit dans ces matières d'apparence ingrate le sentiment du
goût et une critique déliée, avisée, exacte et légère. On n'a qu'à le
suivre et à se laisser guider; on se donne aisément ensuite les airs
de s'y connaître en l'arrêtant sur quelque point de détail où il se
montre un peu vétilleux.
M. Magnin est destiné à être beaucoup consulté, beaucoup mis 4
contribution et peut-être pillé. Puissent tous ceux qui lui emprun-
teront lui rendre la justice qui lui est duel Un ami de l'ancien Bal-
zac, le prieur Ogier, justifiant un jour son ami du reproche de pla«*
giat qu'on lui faisait, citait l'exemple des prédicateurs, lesquels,
disait-il, prennent partout chez les pères sans qu'on leur reproche
de piller, et il ajoutait agréablement : <c Nous autres, prédicateurs,
qui volons comme sur les grands chemins... » On pourrait dire la
même chose des professeurs, lesquels, n'ayant en vue que l'utîlilé
des écoutans, prennent partout sans scrupule tout ce qui est bon à
dire, et ils font bien.
Moi-môme j'en ai largement usé en mon temps; je ne me suis fait*
faute de marcher avec le secours et l'appui des autres. Par nature
et par goût, je n'aurais jamais été de ceux qui ont défriché le
moyen âge; je n'aurais pas eu ce courage, je l'avoue : eux, ils l'ont
eu, ils l'ont défriché patiemment. Venu tard dans cette étude et k
leur suite, je recueillais les fruits de leur labeur, et je leur en étais
reconnaissant. Cela ne m'empêchait pourtant pas, tout en rendant
justice à ces excellons travailleurs, de noter quelques-uns de leurs '
défauts, l'engouement, l'enthousiasme excessif des uns, la complai-
sance un peu minutieuse des autres; et en parlant de la sorte, c'é-
tait à M. Magnin en particulier que je pensais.
Mais pour un léger défaut, qui peut-être même était nécessaire,
que de grâce, que d'agrément de détail, quel discernement utile!
M. Magnin nous fait observer, comme à la loupe, l'origine des genres.
 défaut du grand et du beau, on assiste par lui à la naissance, au
progrès lent, à la formation successive d'une branche des plus re-
marquables de la production et de l'imagination humaine. C'est
comme si l'on observait d'abord à l'état d'humbles herbes et de fou-*
gères ce qui sera plus tard de grands arbres et l'honneur.de nos
parcs et de nos forêts. Dans le jeu de JRobin et Marion^ on a déjà
l'opéra-comique presque tout formé. Quand il en vient aux farces.
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UN l&RUDIT ÉGRIVAm. 317
à cette vdne heureuse et riche de notre vieux théâtre, à cette pre-
mière fi)nne de la comédie, M. Magnia se complaît et se délecte aux
analyses, à celle de la farce du Ctwier et de bien d'autres; il triom-
phe dans Paieliriy et s'attache un peu trop, je crois, à le vieillir.
En le louant selon son mérite, il ne le surfait pas du moins; il nous
le montre le meilleur produit du genre, non Tunique. Combien
d'œuvres spirituelles et déjà comiques d'auteurs anonymes il nous
fait passer sous les yeux I Ce sont les coups dressai de petits Moliëres
restés en chemin et inconnus, mais dont quelqi-cs-uns se sont ap-
prodbés assez près du Molière véritable et immortel. 11 ne doit pas
y avoir grande distance, j'imagine, entre cette farce si joyeuse du
Cuvier et celles du Médecin volant ^ de la Jalomie du Barbouillé
que jouftit Molière tout jeune dans ses tournées de province. M. Ma-
gnin, toujours curieux jusqu'à être subtil, se pique de distinguer
eatre des genres bien voisins, de reconnaître les farces qui étaient
dues a^x basochiens et celles qui appartenaient au répertoire des
En fané tawt souci; il est difficile, en bien des cas, d'établir la dis-
tinc^n et de marquer la limite. Peu importe; ses remarques n'en
sont pas moins fines et justes en tout ce qui est du goût. Il nous
fait apprécier axnme la perle du genre des Enfans sans souci une
petite farce, une parade à un seul personnage, très spirituelle et
très amusante, le franc Archer de Bagnolel; on en ferait encore
maintenttt un joli lever de rideau du Palais-Royal.
Voilà donc à quoi s'exerçait soir et matin, à quoi songeait tout le
jour Tingénieux érudit. Il faut se garder d'oublier son Histoire des
Maricmieites (1852), qui promet pourtant un peu plus qu'elle ne
tient. L'auteur a omis, je ne sais pourquoi, d'y joindre des dessins
et figures, oubliant trop qu'aujourd'hui il ne se fait plus de livres
de ce genre sans gravures à l'appui. C'est une lacune.
Et maintenant nous sommes en mesure, ce me semble, de nous
fieure une idée complète de cette nature d'esprit peu caractérisée
au premier coup d'œil, si répandue, si éparse même, mais qui a sa
nuance et son grain d'originalité.
Les dernières années de M. Magnin, nous devons le dire, furent
marquées par des changemens profonds que nous n'avons à juger
en aucun cas, et qui ne le laissèrent pas tout à fait le même que
nous venons de le montrer. Sa santé, de tout temps délicate, était
devenue déplorable. L'idée de la mort, d'une mort très prochaine,
loi était continuellement présente. Un jour, dix ans environ avant
sa fin, lui, l'esprit de tout temps le plus net et le moins mystique,
il revint de Franche-Comté, — de Besançon, je crois, — tout mo-
difié de cœur et de pensée. Il fit part à quelques-uns de ses amis
les plus intimes de cette véritaUe conversion : « Mes amis, leur
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318 REVUE DES DEUX MONDES.
dit-il (ce furent à peu près les tennes qu'il employa), je vous pré-
viens que je ne veux pas d'objections; je vous prierai autant que
possible de conformer votre conversation à ma nouvelle croyance.
Je n'afficherai pas mon christianisme, et autant que possible j'évi-
terai d'en parler, mais aussi je n'en rougirai pas. » Il tint parole.
Nous fûmes de ceux qui en souffrirent, étant de ses amis bien an-
ciens et affectionnés sans doute, mais non pas tout à fait particu-
liers et intimes. Adieu dès lors les réunions, les petits dîners aima-
bles et en tout petit comité où il nous conviait de temps en temps,
et où le vin de Salins, les confitures de Salins et toutes les frian-
dises du cru égayaient le dessert avec l'aménité du maître et la
chansonnette du bon docteur B... M. Magnin, toujours tolérant pour
les autres, était devenu sévère et mortifié pour lui-même. Il n'affi-
chait rien, mais on savait son nouvel ordre d'idées et l'on respec-
tait sa solitude. Il y avait alors, non loin de lui, des savans, des
convertis aussi dans leur genre, qui faisaient de leur religion grand
bruit et qui embouchaient la trompette à la porte du temple : lui,
il était le plus éloigné d'en agir de la sorte, et il ne puisait dans sa
foi que des motifs de consolation intérieure. II. en eut besoin, car
dans les derniers temps il était affligé de toutes les infirmités de la
vieillesse, et littéralement cloué sur son lit ou à son fauteuil. Il
m'écrivait un jour, pour me définir son triste état, que je ne savais
pas si grave et si désespéré : « C'est la situation d'Augustin Thierry,
à la gloire près. » Il avait projeté, avant d'en être réduit à cette
extrémité, un travail sur la Danse des morts au moyen âge, et il
avait prié un des employés de la Bibliothèque, M. Chéron, de lui re-
cueillir tout ce qu'il trouverait là-dessus; mais il le remercia un
matin et lui dit de ne plus donner suite à ses recherches, déclarant
qu'un tel sujet funèbre, remis sans cesse sous ses yeux, lui deve-
nait impossible à supporter : la mort, même en peinture, il ne pou-
vait la regarder fixement! Il serait difficile cependant de surprendre
dans aucun des articles écrits par lui, qui se rapportent à sa der-
nière période de croyance, la moindre trace de ses préoccupations
austères et sombres, si ce n'est peut-être dans un article du Jour^
nul des Savans d'octobre 1859 : à l'occasion d'un livre de M. Le-
nient, étant amené à s'expliquer sur l'idée de la mort et du diable,
si dominante durant tout le moyen âge, il ne paraît pas fâché de
rencontrer, répandu alors dans toute la chrétienté, a le sentiment,
dit-il, de cette continuelle et salutaire menace. » Ce n'est qu'un
simple trait qu'on ne remarquerait pas, si l'on n'était averti.
Je n'ai point à entrer dans le récit de sa fin, dans les particula-
rités de son testament, par lequel il demandait à être transporté i
Salins après sa mort, léguant de plus à cette ville une partie de son
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UN ÉRUDIT ÉCRIVAIN. 319
bien, moyennant des conditions ou intentions à long terme qui pa-
raissent difficiles à remplir. La critique n'a rien à faire. avec ces se-
crets mobiles et ces déterminations suprêmes des mourans. Mais je
veux résumer encore une fois, au moment de finir, mes souvenirs
essentiels sur H. Magnin, tel que je l'ai connu avant que la maladie
fût venue raOaiblir et attrister ses dernières années; j'ai besoin de
rassembler en quelques mots les impressions que m'a laissées sa per-
sonne en des saisons meilleures, et de fixer aux yeux de tous comme
aux miens l'idée de sa vie, de ses mœurs, de son habitude studieuse,
réfléchie, une sensible et parlante image qui ne puisse se confondre
avec nulle autre. La physionomie de l'homme m'y invite, et le
cadre également.
Si l'étude en effet a des douceurs qui ont souvent été célébrées,
il fut donné à M. Magnin de les goûter et de les savourer dans des
conditions particulières qui valent la peine qu'on les rappelle et
qu'on les décrive. Placé au sein de la plus grande bibliothèque du
monde, logé dans les bâtimens qui en dépendaient, il pouvait, aux
heures où le public n'y pénétrait pas, ou dans les parties réservées
interdites aux profanes, se considérer comme dans le plus vaste et le
plus silencieux des cloîtres. Â le voir passer dans ces grandes salles
et glisser légèrement à pas menus et discrets le long des boiseries
sombres et des armoires grillées, il semblait qu'il craignît d'y faire
bruit lui-même et d'y éveiller l'écho de tant de générations d'au-
teurs endormis : c'était un des leurs, un peu en retard, un ami qui,
même quand il avait à les consulter, semblait ne vouloir troubler
que le moins possible leur repos. Je l'y ai suivi, ou mieux, surpris
plus d'une fois dans le cours de ces recherches paisibles : tout se
tsdsait, le jour tombait, il était seul, lisant près d'une fenêtre; le
bruit des feuillets qu'il froissait entre ses doigts ressemblait à ces
craquemens mystérieux qui, dans les froides et muettes nécropoles,
marquent seuls par intervalles le travail du temps. On se figure
peu, et dans quelques années on ne se figurera plus du tout, ce
qu'était la Bibliothèque du roi dans sa première et tranquille
beauté, avec la morne tristesse de sa cour rectangulaire, avec le
jardin austère, fermé d'une clôture, qui en occupait une moitié
et où l'on n'entrait pas, la vasque de pierre verdâtre au milieu,
d'où un maigre filet d'eau jaillissait à peine ; puis les escaliers so-
lennels, les salles antiques et les galeries de ce beau palais Ma-
zarin, conservées presque comme aux jours où s'y promenait
M. le cardinal et où il s'y faisait rouler dans son fauteuil déjà mor-
tuaire entre deux rangées de chefs-d'œuvre et de magnificences.
Rien qu'en y entrant, le respect et le génie des graves études vous
saisissaient; l'air qu'on y respirait n'était plus celui du dehors; la
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320 RETOE DES DEUX MONDES.
lumière elle-même y prenait une teinte égale et monotone. Cette
Bibliothèque auguste, telle que nous l'avons vue encore du temps
de M. Van Praet, avant l'invasion du grand public et l'irruption d'un
peuple de lecteurs, était restée l'idéal de M. Magnin : c'était son
cadre, c'était sa patrie; il dut en porter le deuil dans son cœur
quand elle changea et se transforma en vue du mieux, jusqu'à se
défigurer. Sa vie à lui-même était tout ordonnée et ménagée par
rapport à ses fonctions de bibliothécaire et d'écrivain : désirant cou-
per sa journée de la manière la plus favorable à ce double emploi,
il s'était arrangé pour dîner vers trois heures et demie, à l'heure
où il se trouvait libre et débarrassé du public; son dîner fait, le
plus souvent chez lui, dîner frugal et fin, qu'il faisait suivre d'un
petit tour de promenade so^taire au Palais-Royal, il rentrait, se
remettait à l'étude; il recommençait sa journée, et là c'était un
travail incessant, minutieux, méthodique, sans fureur et sans verve,
mais non sans un charme infini : une citation dix fois reprise et vé-
rifiée, une diligente comparaison de textes, un rapprochement pi-
quant, une date ressaisie, une œuvre d'hier rattachée à une pièce
ancienne oubliée, à une chronique vieillie, une page de son texte à
lui, recopiée, remise au net pour la troisième ou quatrième fois, et
celle-ci la bonne et la définitive. Et tout cela pour obtenir la gloire?
oh! non pasl il savait bien qu'il n'avait pas en lui de quoi la ten-
ter; — pour faire bruit pendant les huit ou quinze jours qu'une
revue reste exposée dans sa prhneur aux yeux du public? pas da-
vantage; il n'y prétendait même pas, et tout retentissement lui était
antipathique; — mais tous ces soins, ces scrupules, cette con-
science, rien que pour le plaisir de se satisfaire, de ne pas se sentir
en faute, de paraître exact et sans reproche à un infiniment petit
nombre de juges, de posséder toute une branche d'érudition ténue
et délicate, et de la faire avancer, ne fût-ce que d'une ligne : voilà
quelle était l'inspiration et l'âme de l'étude pour M. Magnin. Je ne
le plaindrai point d'avoir tant dépensé pour si peu, je l'envierai
plutôt : il a joui de lui-même pendant de longues heures, il a pra-
tiqué le précepte du sage : cache ta vie; il a fait d'une toute petite
santé un long et ingénieux usage; il a souri dans la solitude à d'in-
nocentes pensées et s'est égaré à loisir dans les sentiers qu'il préfé-
rait; enfin, lettré par vocation et qui n'était que cela, il a réalisé,
selon ses forces et dans sa mesure, un rêve pacifique et doux.
Sainte-Beuve.
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M"" LA QUINTINIE
SIXIJkMB P4ftTIS (1).
RÉGIT DB L'ÀBBÉ.
Moreali est mon véritable nom , c'est celui de ma mère et d'un
oncle maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut
mon père; ma mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort
jeune quand elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites
sous' le nom de Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quel-
ques années plus tard. Elle me chérissait tendrement et me donnait
l'exemple des vertus chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance,
mais elle ne négligea rien pour mon éducation. Elle passait pour
ma tante, et longtemps, en lui donnant un titre plus doux, je crus
n'être que son fils adoptif.
Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour
Tëtat ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau
me tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant,
mais un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement.
A son lit de mort, ma pauvre mère me révéhi l'illégitimité de ma
naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait con-
sacré à Dieu par ^un vœu solennel. Depuis que j'étais au monde,
elle avait tout fait pour réaliser ce vœu. Elle avait espéré que j'y
souscrirais. Elle avait compté que mon sacrifice rachèterait son pé-
ri) VojTM.U Revu$ des i" et 45 mars, i" et 15 avril , et du 1"' mai.
U.V. Si
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S22 RETUE DES DEUX MONDES.
ché. Elle n'exigeait pas que je fusse prêtre sans vocation, mais elle
me suppliait de ne pas lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de
la laisser partir emportant la promesse que je ferais mon possible
pour lui abréger les terribles expiations du purgatoire. Si un jour
il se pouvait que son fils oQHt le saint sacrifice de la messe à son
intention-, elle se flattait d'être alors réconciliée avec Dieu.
Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée au-
tant qu'il dépendait de moi; msds la honte de ma naissance et l'hor-
reur de mon isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible.
Je me vis sans appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans
la société, livré à n\on inexpérience, luttant pour percer tout seul
et retombant désespéré sur moi-même, j'essayai de me persuader
que mon intelligence et ma volonté suffiraient, mais j'eus peur des
passions que je sentais fermenter en moi. La femme était pour moi
un objet de séduction irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des
envies d'adorer et de tuer la première qui égarerait mes sens. L'é-
pouvante me ramena chez les jésuites.
Là je n'étais plus seul, j'appartenais à tous, il est vrai, mais tous
m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante,
conquérir par un grand mérite l'indépendance de l'mitiative.
J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au
moment où je fus désigné pour recevoû" les ordres sacrés. Dans ma
dernière retraite préparatoire, je sentis la grâce , je reconnus mon
néant, je m'humiliai et je travaillai sincèrement à combattre le dé-
mon d'orgueil qui était en moi.
Outre le travail de la grâce, j'étais doué d'un besom de logique
intérieure qui me travaillait aussi. J'avais le goût du beau, la pas-
sion du vrai, le sentiment de l'honneur, le mépris des faux biens, de
grands appétits de franchise et de générosité; mais la vraie cha-
rité chrétienne, le facile pardon des injures, l'humilité devant les
hommes, le repos absolu du cœur et des sens à la pensée des femmes,
voilà ce qui me manquait. Je le sentais, car j'étais sévère envers
moi-même. Je demandai encore un an de travail spirituel avant de
prononcer mes vœux, je ne me trouvais pas encore assez digne et
assez fort; mais on avait besoin de mes services, on me dissuada de
tenter une plus longue épreuve : je me consacrai en tremblant.
Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la con-
fiance avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arène.
L'orgueil du devoir m'était permis, je m'y abandonnai : n'était-il
pas ma sauvegarde contre les tentations?
Je fus nommé d'emblée à un vicariat dans une ville de premier
ordre. J'y prêchai le carême avec im très grand succès. C'est là que
les larmes des femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes
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MADEMOISELLE LA QUINTIME. 32S
que les applaudissemeas des foules, commencèrent à me troubler
sérieusement. Je sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il
fallait être saint ou rien. Je m'efforçai d'être saint.
La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme
par miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vrai-
ment fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les
plus belles femmes venaient à moi. Toutes m'aimaient, sinon avec
réflexion et persistance, du moins avec entraînement, durant cette
heure de tendre épancbement qu'elles apportaient à mes pieds. Je
les traitai durement, quelques-unes s'exaspérèrent jusqu'à m'aimer
avec ardeur. Je les accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par
ma bouche.
Parmi les pénitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait
en trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par
SCO angéliqué chasteté, par l'absence de tout instinct douteux à
combattre, par une foi naïve pleine de scrupules attendrissans :
c'était Blanche de Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate,
toujours simplement vêtue, un peu nonchalante et d'humeur ré-
Teuse, elle était l'image de la candeur timide et de la virginité
ignorante.
Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter. — M. de
Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne
croît à rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacité de son père.
Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond,
il cédera. D'ailleurs nous ne sommes ici que pour un temps limité.
Nos propriétés les plus importantes sont en Savoie. C'est là que je
voudrais établir Blanche, afin de l'avoir près de moi.
J'exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer^
— Mon père ne me force pas, dit-elle, toute la faute est à moi. Le
colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait
malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et lorsqu'il m'a de-
mandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père se-
rût plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui
plaît pas beaucoup. « Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes,. .. nous
verrons... Consulte ta mère. » J'ai consulté maman, qui dit non. Je
ne sais pas si j'ai fait un péché en aimant ce colonel.
Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut
ébranlée, et me promit de n'y plus songer.
Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas
coutume de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sin-
cérité. Pourtant ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de don-
ner à Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la vali-
dité de sa confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange :
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32 A REVUE DES DEUX MONDES.
Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus
que Dieu et la Vierge.
Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit
d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme, qui dès sa pre-
mière épreuve s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus
ni lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié
que je me sentis comme sanctifié par contren^oup. J'avais beaucoup
travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui
n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son cœur avec
cette sublime simplicité !
Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'é-
tait en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil
n'en étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni
aux oflices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y
était, et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'at-
mosphère, son approche au confessionnal m'apportait une sensation
de bien-être et de fraîcheur.
Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait cou-
tume de se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur
non défini m'eût menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent,
et je compris alors qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se
ralentissait, l'église perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une
attente pénible. Je ne pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais
mon intention aussi pure que celle d'un petit enfant. Il ne m'était
pas seulement permis, il m'était ordonné de chérir les voies cje cette
jeune sainte, et je craignais qu'on ne la détournât du ciel.
M'"« de Turdy reparut enfin. — Nous avons passé trois mois aux
eaux, me dit-elle. Le beau colonel La Quintinie y était. Il a recom-
mencé ses assiduités, et je crains bien que Blanche n'ait jamais
cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que j'avais réussi à
faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a fait la cour
aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui Ta pris sous sa
protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une religieuse.
Je viens vous demander conseil.
Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection
de Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que
sa mère venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés.
Peut-être aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se
consacrer à Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement,
n'était-elle pas marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit
d'encourager les vocations romanesques, fugitives velléités firé-
quentes chez les filles de treize à seize ans; mais Blanche, sans me
faire part de l'appel du Seigneur, l'avait peut-être vaguement res-
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MADEMOISELLE LÀ QUINTINIE. 32&
senti. Et je ne l'avais pas deviné, moi! j'avais laissé ma jeune sœur
s'égarer dans son rêve d'amour et accepter l'époux charnel faute
d'entrevoir clairement l'époux idéal !
Je demandai à M"* de Turdy si elle s'opposerait à la consécration
de sa fille. Elle me parut surprise. — Non certes, répondit-elle, si
elle avait la vocation ; mais elle ne Ta pas du tout, puisqu'elle veut
se marier avec un homme sans, principes.
— Elle pourrait changer, lui dis-je.
— Ne le désirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu
et flamme.
— Ne m'avez-vous pas dit qu'il était fort boïi?
— 11 n'a pas grande persistance, et il céderait à la fin ; mais que
d'orages auparavant!
— Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les suppor-
ter pour le bonheur de votre enfant.
M"* de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s'opposa pour-
tant pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je préchais
alors dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux
ibis par semaine pour m' en tendre. Au bout de quelque temps, elle
l'amena vers moi dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa
ensemble.
Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à sœur.
Blanche m'avoua qu'elle était bien agitée. Le colonel l'occupait beau-
coup, et pourtant elle sentait que ce n'était pas là le doux rêve de
sa vie. C'était comme une violence que l'homme faisait à son âme.
L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis
bien que les sens avaient parlé, mais j'espérai lui enseigner délica-
tement à les vaincre.
Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plu-
sieurs mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa
mère et au couvent établirent des relations suivies entre nous, je la
vis s'avancer dans la voie sainte au point de me faire croire que je
l'y avais assurée pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle
eût persévéré! Mon affection, ma sollicitude pour elle étaient deve-
nues en moi comme une seconde vie. Toutes les forces de mon âme
étaient tendues vers ce but de conserver vierge pour l'hymen du
Christ cette âme digne de lui seul. A l'idée qu'un homme, et un
homme sans croyances, se flattait de la profaner, j'étais dévoré
d'indignation.
Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait
neo cacher : elle avoua à son père son désir de prendre le voile.
Dès lors M. de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quinti-
nie, s'appuya sur ce dernier pour soustraire la néophyte à l'appel
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I
S26 REVUE DES DEUX MONDES.
du Seigneur. Il effraya M"** de Turdy, qui étadt pieuse, mais qui
avait le caractère faible; il pesa sur la piété filiale de Blatiche. Il
permit au colonel de la voir plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma
pauvre sainte et me Tenlevèrent au moment où, appelé à d'autres
fonctions, j'étais forcé de changer de résidence.
Je partis, la mort dans Tâme, pour ma première et dernière cure.
C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je
quittais. M'"* de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le ma-
riage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait
pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu
peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également efirayée
de donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais
eu et pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour
exiger qu'elle fit de sa main le prix de la conversion du colonel.
J'écrivis deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour on m'apporta
im billet de faire part. Blanche était mariée.
La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir
trop aimé cette jeune fille;.,, trop aimé,... était-ce possible? peut-
on aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais
mal aimée,... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience.
L'amour terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais
terrassé, je l'avais tué, je le méprisais... Quand je sentais la chair
se révolter, je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves,
même involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux £skD-
tômes de la tentation.
Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme
fut comme brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je
demandai à m'efiacer dans le clergé secondaire, à m' éloigner de
cette province où j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le
colonel et sa femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un
jour que je prêchais à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la
chaire. Je la vis sans trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je
savais qu'elle avait tout cédé, et que le colonel continuait à nier
Dieu et à braver l'église. C'était sous Louis -Philippe. Il craignait
d'être pris pour un légitimiste; il voulait de l'avancement.
Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que
deux femmes me suivaient : l'une était Blanche, dont un voik de
dentelle cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse
amie qui l'avait amenée au sermon ; elles demandaient à me parler.
Ce fut l'amie qui prit la parole. — Je vous ramène, dit-elle, une
brebis égarée. Elle est troublée dans sa foi; elle souffre. Pendant
quelque temps, elle a essayé de se rattacher au monde; elle a
échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la religion. Elle veut
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HADEHOISEtXE LA QUINTINIE. 327
VOUS ouvrir son cœur; mais, avant de s6 confesser à vous, elle vou-
drait vous parler comme à un ami. Veiiez chez moi demain à onze
heures du matin. Personne ne vous troublera.
Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives,
celle de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au
mariage de M"* de Tiu-dy. J'avais donc manqué d'ascendant et de
persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé
que moi.
Elle releva son voUe, et je vis sa figure inondée de larmes. — Nul
autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue, dam-
née à jamais. Votre devoir est de mè réconcilier avec Dieu, ou mon
étemel malheur pèsera sur votre conscience.
Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais
chez son amie, qui nous laissa seuls dans un saloii réservé.
— Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit
M"* La Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et
je serai forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela
est permis dans un entretien amical. Écoutez-moi. « Je n'd jamais
aimé M. La Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez dé-
naontré que je ne pouvais ni ne devais aimer un incrédule. 11 y a
de cela deux ans. A partir de cette époque, j'en ai aimé un autre ;
mais je ne m'en suis pas accusée en confession, ce ne pouvait pas
être un péché; c'était une sainte amitié qui ne pouvait aboutir au
m«-iage. J'avais donc l'esprit tranquille et le cœur rempli; la preuve,
c'est que l'idée de me consacrer à la virginité m'était douce, et que
mon père m'a désespérée en s'y opposant.^
« Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en
moi des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai
cm devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m' efforcer
d'aimer M. La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour
ce dernier; au contraire, mes parens me priaient d'attendre et de
réfléchir, mon père parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintel-
ligent, ma mère parce qu'elle le voyait impie.
« Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a ef-
frayée de votre influence... Ne me demandez point d'autres explica-
tions. Au tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis
seulement ici en toute sincérité que j'ai cm faire mon devoir en ne
répondant pas à vos lettres et en consentant, après une lutte vaine,
à hâter mon mariage, sans conditions, au gré du colonel.
« Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassemens de
cet homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne
pressentais rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conju-
gal était pure affairé de cœur, et qu'en échangeant ses pensées on
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338 REVUE DES DEn MONDES.
arrivait à imposer une douce persuasion en même temps qu'à la
âubir. Je m'imaginais qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom
sans exiger de mon mari aucun engagement religieux, je ramène-
rais à croire ce que je croyais; mais quoi ! le lendemain du mariage
j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur lui : j'étais sa chose» Dieu
pe pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus qu'à partager sa vie,
ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et à me dire heureuse
ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, mon désespoir.
Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre qu'il plsdt
aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir en met-
tant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de
moi; ma vie, à contre-cœur enchaînée, ne peut lui être d'aucune
utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du sup-
plice d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié
de moi, qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive
dans sa grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous. » »
Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'es^
prit de vérité qui parlait en moi. II était bien évident que cette dé-
licate créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et
signé l'arrêt de son irrémédiable malheur en ce monde, en se lais-
sant tomber dans les bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée,
mais repentante. Elle ne m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle
m'imposait une pitié profonde et le devoir de la consoler. Pourtant
j'étais frappé d'un point mystérieux dans son récit, et je la priai en
vain de s'expliquer; elle s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes ef-
forts pour qu'elle s'adressât à un autre confesseur; elle fut inébran-
lable. Cette personne si faible et si douce était devenue sombre et
tenace. Elle voulait être sauvée par moi, ou s'abstenir avec déses-
poir de toute religion, de toute croyance.
Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne
l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai
jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu
parole.
Vous m'approuvez peut-être? Eh bien! vous avez tort. Je me
trompais, j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir.
La confession de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint,
je ne l'étais pas. Je craignais de commettre un sacrilège en écou-
tant, dans le temple du Seigneur, des aveux tembles. J'aurais dû
puiser ma force dans la sainteté du sanctuaire et ramener cette âme
par la patience, par la douceur, par l'impassible sourire d'une chas-
teté àTabri de tout péril.
Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges.
Je sentis que je n'étais qu'un homme, et profondément humilié de
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 329
ma défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon re-
pos, mais en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il
était perdu sans retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas
désirée; je ne l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens!
Je refusai obstinément de la revoir, et pour échapper à ses in-
stances, à ses sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir
aucune femme.
Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des
combats terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait : je n'ai lu
de son vivant que la première lettre ; les autres, j'en ai pris con-
naissance après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes.
Elles sont là, dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être ac-
cusé: je ne pouvais me dessaisir des preuves flagrantes de mon in-
nocence,... mon innocence de fait y je dois ajouter ce mot, ne voulant
rien vous cacher. Mon âme était coupable, si c'est être coupable
que d'être aux prises avec une effroyable tentation à laquelle on ne
cède point par le fait.
Dn jour, le colonel La Quintinie entra chez moi : — Monsieur,
me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli empêcher
mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort ma-
lade-, elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre
pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se
présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit
qu'il faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous cher-
cher, et je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre
charité enfin pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. M'"* La Quin-
tinie est une sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit
damnée! Dites-lui donc ce que vous avez mission de lui dire pour
la sauver de ces épouvantes.
Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon
caractère, et d'ailleurs mon devoir était de marcher. Je suivis le
colonel. Je trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en
proie à une crise des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et
couvrait de larmes et de baisers une petite créature de deux ou trois
mois qu'elle avait voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il
lui fallait confier à une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie.
Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec dou-
ceur aux bras de la nourrice Tenfant, qui criait, instinctivement ef-
frayée des transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde,
et quand nous fûmes seuls : « Ni épouse ni mère ! dit-elle en fixant
sur moi ses yeux sombres, redevenus secs; voili votre ouvrage, à
vous! Vous m'avez défendu d'aimer alors que j'^aurais pu céder à
mon premier instinct, et me contenter, comme tant d'autres, de
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330 REYDE DES DEUX MONDES.
Tamour vulgaire d'un homme et de ses embrassemens grossiers.
J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas à des félicités idéales,
ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie matérielle employée
à mettre des enfans au monde, à les allaiter et à m' oublier moi-
même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu qu'il en
fût ainsi; vous m'avez montré im corps nu et maigre, un homme
d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit : Voilà ton
époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu,
une pensée, un rêve ! Tu vivras de ce rêve qui te plongera dans des
ravissemens infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagina-
tion auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne
sont qu'abjection et souillure. Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé
répoux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la
couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi... A présent je
le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissé contracter
ce lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-môme,
n'avez-vous pas eu le courage de venir me trouver pour me dire :
Que cet homme soit chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui ap-
partiennes! Tu es à Dieu, tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime
comme il t'aime, tu vivras avec moi et avec lui parmi les anges, et
tu iras à Dieu sans avoir été profanée? — Voilà ce qu'il fallait faire,
voilà ce qu'il fallait me dire. J'avais peur de vous !... je ne sais pas
pourquoi I Je me trompais; j'étais aux prises avec l'esprit du mal
qui voulait m' arracher à Dieu, et qui, parlant par la bouche de
mon mari, me disait : Toutes les dévotes sont amoureuses de leur
confesseur quand il est jeune. Alors moi je me disais : Suis-je donc
amoureuse? Mais je ne savais ce que c'était que d'être amoureuse !
Vous aviez tué mes sens en me faisant rougir du premier trouble de
mes sens. Je rêvais de vous, je vous voyais étendu sur cette croix
à la place du Christ, et dans mes songes je baisais vos blessures, ou
j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je ne me rebutflds pas
quand vous me disiez : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous
et moi? — Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si c'en
était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de me
remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous
disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée ! — Et à
présent que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me
chassez du confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous
damner avec moi, et vous ne revenez que parce que mon mari vous
ramène ! Non ! vous m'avez menti, vous ne m'avez jamais aimée !
Vous n'aimiez rien que vous-même, vous vous sauveriez seul, en
toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur les ruines d'un monde! Et
moi je suis perdue, je suis damnée, vous l'avez dit. Je n'estime rien
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 33i
sar la terre, je ne suis bonne à rien, je ne peux pas être une mère
de famille, je ne peux plus devenir une sainte. Votre cœur me re-
pousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle. Laissez-moi donc, je
veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et moi-même! »
Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me
glace encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blas-
phèmes et des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours
adressés depuis, soit par lettres, soit dans de courtes entrevues aux-
quelles je n'ai pu me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis cer-
tain, l'objet et le texte de la confession que vous avez là entre les
mains. Jugez si le père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la
lirel
Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'effor-
çais en vain de la conj^ei; : l'esprit de Blanche, frappé de délire,
était complètement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et déli-
cate à suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les
femmes exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre
Blanche était pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de cou-
pables transports, elle effleurait le bord des abîmes avec cette lé-
gèreté d'appréciation et cette absence de logique qui caractérisent
les femmes. Elle ne voulait pas s'apercevoir du mal qu'elle me fai-
sait; elle comptait pour rien la contagion que je pouvais recevoir
de sa démence... Mais si elle avait les périlleux élans de sainte Thé-
rèse, il lui restait quelque chose des ignorances ineffables de l'en-
fance. Le mariage, ne lui ayant point révélé l'amour, semblait parfois
ne lui avoir rien appris, tandis qu'en d'autres momens la puissance
de ses aspirations semblait avoir tout épuisé.
Je m'efforçai de redresser son jugement : je ne faisais qu'aggra-
ver le mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens dé-
tourné; elle m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité char-
mante et d'une perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot
d'amour comme le gage de son salut... Il fallut faiblir comme fait
le médecin qui accorde à l'obstination du malade le péril d'un der-
nier essai; je prononçai ce mot avec toutes les réser\'es de la plus
austère chasteté. Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle ar-
rosa de larmes; elle me promit de croire, d'espérer, de ne jamais
plus retomber dans le blasphème.
Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la pro-
messe de revenir, et je ne voulais pas reparaître, be mari m'en\ oya
chercher comme un sauveur.
Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté
dans ma vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et
de luttes cachées qui ont dévasté mon cœur et creusé mes tempes.
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332 RETUE DES DEUX MONDES* -
Cette femme, honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas
son honneur et le mien en danger. Malade comme elle Tétait d'ail-
leurs, elle n'avait de pensées que pour la tombe; mais son attache^
ment pour moi s'épanchait en effusions d'une éloquence exaltée et
d'un mysticisme voluptueux qui peu à peu me gagnaient comme
une flamme de l'enfer. Il semblait que, se croyant perdue par moi,
elle voulût me perdre à son tour en m' inoculant je ne sais quel ve-
nin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la désirais certes
pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se débattre
contre les approches de la folie ou de la mort; mais dès que je
l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize
ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je
l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui
n'avait pas fait battre mon cœur au temps de sa splendeur réelle.
Je me surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait
semblé si facile, et par momens, enivré, égaré, idiot, je suivais dans
la rue une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adoles-
cente. Je la suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait,
et je rentrais chez moi, forcé de m' avouer que la honte seule et l'ha-
bit que je portais m'avaient retenu.
J'usai de tous les moyens que me suggéraient l'expérience des
maladies de l'âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour
ramener M™* La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari,
à son enfant, à ses devoirs, à la vie. Je crus d'abord avoir pris de
l'ascendant sur elle; mais je vis bientôt qu'elle me trompait et ne
feignait de m'écouter que pour me ramener et me retenir à ses
côtés. Elle se contenait quelque temps, puis elle débordait en folies
étranges. Je me souviens qu'elle disait un jour : « Votre culte du
Christ est une torture que vous nous imposez ! 11 est, ce Dieu-homme,
le type de l'inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne regarde
que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne l'aperçoit
même pas. Vivant de notre vie, il n'a réellement vécu qu'avec ses
disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il
n'en a chéri aucune, et son platonique amour qui daignait bercer
sur son cœur la blonde tête de saint Jean ne livrait à Madeleine
que ses pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous pre-
nons pour lui, nous autres dévotes, d'une passion insensée, car, je
le vois bien, nous n'aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise.
Nos désirs exaltés voudraient animer ce marbre qui reste froid sous
nos caresses , et posséder cette âme qui nous lie sans se donner,
qui nous excite sans nous apaiser jamais. »
Vous voyez, d'après ces égaremens, combien le profane et le sa-
cré s'étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et com-
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE* 33S
bien, en croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pen-
sée éperdue et troublée.
Je m'épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un
jour je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n'abju-
rait ses erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari
accourut au moment où elle m'accusait de la pousser dans Tenfer.
n ne comprit pas, il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la
tranquilliser. Je m'éloignai, content d'être chassé; mais il revint
bientôt me demander pardon, et me prier de venir dire adieu à la
malade. Il l'emmenait en Savoie. On espérait que l'air natal et la
tendresse des parens la ranimeraient. Je compris que c'était un
arrêt de mort et que je voyais Blanche pour la dernière fois.
Je la trouvai calme : elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit
Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras : — Je ne
vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me dit-
elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et
la chair, elle était votre fille I
Je le jurai.
— C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle : quand elle a été
conçue dans mon sein, c'est à vous que je pensais, mon âme em-
brassait la vôtre, et l'esprit qu'elle a reçu de Dieu, c'est une flamme
qui s'est détachée de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité
intellectuelle, ne la méconnaissez jamais I Quand il vous sera pos-
sible de vous occuper de notre enfant, soyez son directeur, son
guide, sa lumière. Que votre invincible vertu soit sa force, et si
vous découvrez en elle la vocation religieuse, n'hésitez pas et ne
laites pas avec elle conwne vous avez fait pour moi. Préservez-la du
mariage, qui est une honte et un abrutissement. Oh! oui, pour peu
qu'eUe soit intelligente et pieuse, ne la livrez pas à la domination
avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le courage de résister à son
père et à son grand-père; cuirassez le cœur de la femme, qui est
toujours un faible cœur; apprenez-lui à briser les liens de la famille
et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne connaissant et n'é-
coutant aucun homme, elle sera l'épouse heureuse et fidèle du Sau-
veur, tandis que je n'ai été celle de personne. Jurez, ohl jurez par
votre éternel salut que vous ne faiblirez pas!
A cette heure suprême des adieux. Blanche m'apparut comme
une vraie sainte. EUe avait franchi le cercle des tentations et des
orages en y laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme
lavée et renouvelée. Je crus du moins qu'il en était ainsi. Ses
prières étaient toutes chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de
veiller sur Lucie et de la vouer à Dieu ou de lui faire faire au moin»
un mariage chrétien, si elle m'accordait sa confiance.
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S3& REVUE DES DEUX MONDES.
Nous nous séparâmes sans crise. C'était au printemps. Au com-
mencement de l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu
de détails. 11 m'a été dit que les parens et le mari lui-même m'ac-
cusaient de leurs malheurs. J'ai bien reconnu là l'aversion aveugle
du vieux M. de Turdy contre le prêtre, quel qu'il fût, et la faiblesse
irrésolue de sa femme et de son gendre. Je n'ai pu savoir quels
aveux téméraires, quelles divagations terribles avaient pu errer sur
les lèvres de la mourante : j'étais atterré, mais tranquille. Si j'avais
péché en esprit, le secret de mes souffrances était entre Dieu et moi,
je n'avais rien à me reprocher devant les hommes.
Navré, mais victorieux de mon trouble, je m'étais donné à une
vie studieuse et retirée dont j'éprouvais le besoin après une telle
tempête. Je fus longtemps malade, et quand je repris force et santé,
la société me proposa une tâche active et militante. Je réclamai la
plus obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le
monde. On m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me
sut pas très bon gré de ne l'être pas. On pensa que je manquais de
zèle, et que mon vœu de ne plus confesser les femmes était incom-
patible, sinon avec mes devoirs , du moins avec mon influence. Je
fus oublié parce que je n'étais ni dangereux ni nécessaire. Je végé-
tai quinze ans dans l'ombre. Ces années ont été les plus douces de
ma vie et les plus fécondes pour mon salut. Ne pouvant vaincre le
vieil homme de vive force- comme je m'en étais flatté trop vite, je
l'ai laissé doucement s'éteindre dans les fatigues de l'étude. Je suis
devenu savant en théologie, me réservant pour l'âge où je ne senti-
rais plus les passions me menacer, et cet âge est venu plus tôt que
je ne l'espérais. Je dois dire que le souvenir de Blanche m'a été sa-
lutaire. Cette âme retournée au ciel ne m'apportait plus que des
consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en ce monde
qu'elle devait être pardonnée, et le mal qu'elle m'avait fait souf-
frir par contre-coup était une rude et salutaire leçon dont mon hu-
milité avait fait son profit. Je pensai donc à elle peu à peu et bien-
tôt tout à fait sans amertume et sans effroi.
Et puis notre dernière entrevue avait allumé dans mon cœur une
sainte tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommandé à mes soins.
Elle avait dit vrai, la pauvre Blanche ! Lucie ét^it ma fille spirituelle.
Tout le monde autour d'elle était incrédule. M"" de Turdy était
morte. Probablement on élèverait l'enfant dans l'ignorance de Dieu.
Que faire pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je
me tenais dans l'attente de quelque circonstance favorable , «t c'est
surtout pour être libre d'en profiter que je restais sans emploi et
sans liens.
Je pensai souvent à reprendre mon nom véritable et à endosser
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MADEUOISEUB LA, QUIiniME. 32fi(
rbabit séculier pour m'établir en Savoie, où personne ne me con-
naissait, sauf M. La Quintinie, qui, en raison de son service, était
presque toujours absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, gar-
dée par son grand-père?
Je fis agir les affiliés de m(m ordre, j'eus des renseignemena.
H"^ de Turdy, sœur du grand-père de Lucie, était pieuse. Elle de-
Tait laisser à Tenfant une fortune assez considérable; mais elle pou-
vait menacer de léguer ses biens à l'église, si sa petite-nièce n'était
pas élevée dans la religion. \a société pesa sur l'esprit doux et non-
chalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on l'amena
à discuter avec son frère. Son confesseur n'était pas des nôtres, et
vivait innocemment de la vie du siècle* Enfin, après deux ou trois
ans de patiens efforts et d'adroites influences, on mit la tante en état
de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoyée à Paris au cou-
vent de ***, que j'avais désigné, et dont je m'étais fait nommer di*'
recteur à l'insu de la famiUe.
Lude avait déjà treize ans quand je la vis enfin. La figure et la
voix de cette enfant remuèrent en moi des fibres inconnues. C'était
Blanche plus forte, plus enjouée, parfois aussi sérieuse, mais jam^s
mélancoUque; une santé florissante, une volonté douce et ferme, un
esprit droit et logique, point de rêverie et beaucoup de réflexion,
de la décision dans le caractère et une bonhomie sympathique. Voilà
ce que sa mère eût dû avoir pour être une chrétienne heureuse, ce
qui lui avait manqué, et ce que pourtant elle avait pu donner à sa
fille : mystère insondable de la nature humaine que vos physiolo-
gistes et vos psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'ac-
tion d'une volonté particulière et déterminée venant de Dieu seul.
J'avais tremblé que Lucie ne ressemblât à son père. Elle n'avait
rien de lui, si ce n'est la santé et un grand besoin de mouvement
physique.
Je veillai à ce que ses instincts ne fussent point contrariés. Je
voulais la connaître, la voir éclore à la religion, qu'elle ne connais-
sait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans parti-
pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le voulus
doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus vieux et
.chaste, mort aux passions et naïf comme un enfant. Je ne lui adres-
sais jamais de questions, je me bornais à quelques avis particuliers.
Il me dit seulement, un jour que les enfans défilaient dans le cloî-
tre : o En voici une qui ne donnera point de peine à ses directeurs;
elle est née sainte. » C'était Lucie qu'il me montrait.
Lucie était née sainte en effet. Dès qu'elle connut la religion, elle
en prit le côté le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'à
savoir ce qui était le bien et le mal, et d'un élan souverainement
déterminé, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa
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iiM REVUE DES DEUX IfONDES.
cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore osé lui parler. Dès
qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle résolut de s'y dévouer,
et elle m'annonça que, n'importe dans quel état de la vie, eUe vi-
▼rait pour la charité. C'était m'interdire l'initiative quant au choix
de l'état. Je sentis que j'avais aiïaire à une force vive, que Dieu
était en elle, et que je ne devais point devancer son œuvre. D'ail-
leurs j'étais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'étais point per-
suadé que le monde fût aussi dangereux que je l'avais jugé dans ma
jeunesse. Je l'avais pratiqué sans bruit, il ne m'avait pas ébranlé.
Je ne m' alarmai pas de l'expérience que Lucie pourrait faire à son
tour. Je la sentais mieux trempée que moi. Elle n'avait rien à vain-
cre, par conséquent rien à craindre.
Durant ces trois «années que Lucie passa au couvent, je fus son
principal instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel à ma
direction pour un cas de conscience. Mon influence sur elle fut tou-
jours celle d'un ami et d'un père, jamais celle d'un juge. Combien
elle m'était chère, cette noble et sereine enfant qui me révélait dans
le sens le plus divin les joies de la paternité! Comme j'étais fier
d'elle devant Dieu! comme je sentais la vaine fragilité des liens de
la chair et du sang, moi qui goûtais dans la plénitude d'une ten-
dresse si pure tous les attendrissemens du cœur et même le très-
ssdllement sacré des entrailles I J'étais forcé de lui cacher le lien
mystérieux qui m'attachait à elle, et je devais m'interdire toute dé-
monstration d'une sollicitude trop exclusive; mais lorsque, du fond
de la salle du couvent où il m'était permis d'aller me reposer de
mes leçons , je la voyais assise à son pupitre près d'une fenêtre de
la classe, grave, attentive et belle comme la sagesse, ou folâtrant
dans le jardin avec l'énergie de sa vaillante nature, je versais des
larmes involontaires, et j'étouQais entre mes lèvres ce cri de mon
cœur : Ma fille! ô ma fille!
Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui.
Ce fut pour moi un déchirement atroce; mais Lucie ne devait pas
s*en douter : elle ne s'en douta pas.
Seulement il me fut irnpossible d'habiter Paris quand elle fut
partie. Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d'être un
chrétien, j'étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus
homme qu'il ne fallait. Je me rappelai que j'étais prêtre, ma tâche
d'homme était accomplie; j'avais tenu le serment fait à Blanche,
.j'avais initié sa fille, et je croyais être sûr qu'elle serait religieuse,
ou qu'elle épouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de
veiller de loin sur elle, puisqu'il m'était interdit de veiller de près.
0'ailleurs il valait mieux peut-être qu'il en fût ainsi. En cessant
d'être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influencé trop
directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes -qui ne
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MàDBMOISELLE LA QDINTINIE. 337
doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune ! Pour le
cloître comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dût être
imneur.
Je lui fis promettre de m'écrire régulièrement tous les trois mois,
et j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue
maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.
Ce qui s'est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois,
mais je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon re-
tour et ma conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné
malgré moi son assentiment.
J'avais été heureux, j'étais devenu optimiste. A mon insu, et
comme Tonde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, là
tiédeur m'avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires
i l'homme et à Tamour divin, mais un relâchement quant aux doc-
trines. Cet ennemi de la vraie foi que vos philosophes ont invoqué
soos le nom de tolérance^ les catholiques de ce temps-ci ont eu la
âdblesse de s'en piquer à leur tour pour se soustraire aux reproches
et pour se défendre de l'accusation de fanatisme. Ceci est l'œuvre
du respect humain, autrement dit de la mauvaise honte. C'est un
pervertissement de la croyance et une défection du dévouement.
L'esprit pratique de la société de Jésus a cru devoir tourner au profit
de sa propagande cette tendance à la mansuétude. L'intention était
belle et bonne, j'en avais été séduit. J'arrivai à Rome, l'âme pleine
de douceur, l'esprit nourri de transactions subtiles et tendres qui
me semblaient des moyens généreux et sûrs pour étouffer dans le
trioinpbe de la charité chrétienne universelle les dissidences et lés
protestations.
Je fus repris, je n'étais pas dans la voie tracée par les nécessités
du temps. L'église menacée était forcée de se faire revendicatrice
devant l'usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre
des raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient
compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa si-
lence. Je n'eus point de dépit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma
foi fut même ébranlée, et je dus avoir recours à l'ascétisme pour
dompter en moi! 'esprit de révolte. Un instant j'eus peur de penser
comme Lamennais!
C'est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la
soumission, à l'orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autre-
ment difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous
avez vu et entendu cet homme inspiré : vous savez maintenant non
'ce que je suis, mais ce que je voudrais être.
Sans la dafection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur
de l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection.
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338 RETUE DES DEUX MONDES.
J'âvais depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires
pour une retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître
et mon guide, Lucie mon élève et mon ouvrage. J'eusse versé dans
cette jeune âme les trésors de sâdnteté que Tapôtre eût versés dans
la mienne. J'étais, par l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir
des formes de raisonnement et de langage qui nous étaient com-
munes, l'intermédiaire naturel entre la rude sainteté du vieillard
et la délicate candeur de l'enfant.
Je révais pour nous trois un paradis de renoncement et de dé-
vouement sur la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays^
et j'y attendais le jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son
aïeul, n'aurait plus à lutter que contre un père sans légitime in-
fluence sur son esprit. En m'établissant non loin d'elle, je comptais
être à même de soutenir jusque-là sa foi et de raviver son zèle.
Lucie m'avait écrit plusieurs fois de suite qu'elle avait de plus en
plus l'amour de la retraite, le mépris du monde, le besoin de mettre
d'accord sa vie et sa croyance en se consacrant à Dieu.
Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des vœux;
mais était-il nécessaire qu'elle s'engageât par serment, qu'elle cou-
pât ses beaux cheveux et qu'elle se vêtît de serge, cette fille chérie,
cette femme vaillante, qui offirait à l'aumône sa vie, sa fortune et son
cœur? S'il en devait être ainsi, je laissais dana ma pensée le soin
de la décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais
pomt que Lucie abandonnât son grand -père au bord de la tombe.
Vous savez le reste, monsieur. Déjà une ou deux lettres de Lu-
cie m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses
idées. Je me hâtais, mais non pas au gré de mon impatience. Une
fortune matérielle m'était tombée du ciel. Cn pauvre parent de ma
mère, celui qui m'avait adopté, avait reçu pour moi un million, à la
condition de ne jamais trahir et de ne jamais me révéler à moi-
même le secret de ma naissance. Ce million, ce devait être mon
monastère. Il me fallait rassembler les fonds épars dans plusieurs
banques. Quand j'arrivai enfin ici à l' improviste, il était trop tard!
On m'avait aliéné, on m'avait volé le cœur de ma fille!...
Ici la voix de Moreali fut étouffée par les sanglots. M, Lemontier
l'empêcha de rien ajouter. — Votre confession est complète, lui
dit-il. Je sais à présent tout ce qui s'est passé en vous, et je vais
vous le dire à mon point de vue, qui n'est pas le vôtre. Je ne me
permettrai aucun blâme personnel, car si vous m'avez dit la vérité,^
et je crois que vous me l'avez dite...
— Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'écria Moreali.
— Non, j'aime mieux vous croire librement.
— Mais moi, je ne veux pas de générosité! Lisez!...
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HABEKOISELLE LA QUINTINIE. 3S0
RÉSUMÉ.
H. Lemcmtier parcourut les lettres que Tabbé lui montrait, et,
les trouvant conformes à la sincérité de son récit, il les lui rendit
avec calme, et reprit : — Donc je vous sais honnête, et je crois à
l'élévation de vos sentimens et de vos idées. Je n'ai pas attendu jus-
qa'à ce jour pour voir en vous l'homme de mérite et de conviction
que mon fils m'avait dépemt, et vers lequel ses sympathies l'avaient
entratné à première vue; mais à première vue aussi il avait décou-
vert en vous une plaie profonde, et cette plaie, je l'appellerai sui-
cide moral, violation des lois de la nature.
La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle mani-
festation que Dieu nous ait donnée de son existence, de sa sagesse
et de sa bonté. Le prêtre les méconnaît forcément. Le jour où l'é-
glise a condamné ses lévites au célibat, elle a créé dans l'humanité
un ordre de passions étranges, maladives, impossibles à satisfaire,
impossibles à tolérer, souvent difficiles à comprendre : appétits de
crime, de vice ou de folie qui ne sont que la déviation de l'instinct
le plus légitime et le plus nécessaire. Et par une monstrueuse in-
conséquence, en même temps que les conciles décrétaient la mort
physique et morale du prêtre, ils lui livraient les plus secrètes inti-
mités du cœur de la femme, ils maintenaient la confession.
Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me céderez
rien. Je pose les deux réformes ou tout au moins une des deux ré-
formes que Dieu commande depuis longtemps à l'église inerte et
sourde : mariage des prêtres ou abolition de la confession.
Je ne 'dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les
femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, à moins
que le prêtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques
des deux sexes seront libres de se confesser au père de famille qui
connaît et apprécie les devoirs de la famille, ou au célibataire obs-
tiné qui méconnaît et transgresse les premiers devoirs de l'huma-
nité. Je bornerai là ma critique de vos prétendus devoirs envers
Dieu et de vos prétendus droits sur les âmes; mais je suis forcé de
vous dire que nous n'apprécions pas Dieu de la même manière,
notre foi ne le voit pas avec les mêmes yeux, notre cœur ne l'aime
pas de la même façon. C'est notre droit à chacun, la liberté de con-
science m'est sacrée. Je ne réclame que le droit égal pour chacun
de nous de proclamer sa religion et de la pratiquer. Je sais que vous
prétendez que les philosophes n'ont point de religion; moins avan-
cés que les pères de l'église et que les grands esprits de la re-
naissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont développé ses
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3i0 REVUE IXES DEOX MONDES.
doctrines, sans vouloir reconnaître que Jésus les reprend et les
complète. Vous nous reprochez de ne point avoir d'église ni de
culte, sans vous apercevoir que vous nous défendez d'en avoir qui
ne soient pas les vôtres, et que jusqu'ici presque tous les gouver-
nemens nous ont interdit d'être autre chose en public que catholi-
ques, protestans ou Israélites. Vous ne faites même point grâce aux
schismatiques : les grecs vous sont plus odieux que les musulmans,
et le jour où une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se réu-
niraient pour bâtir ou dédier un temple en France, vous le feriei
fermer par l'autorité civile, quelle qu'elle fût, car vous la contrain-
driez à cette mesure de prudence en soulevant l'émeute du fana-
tisme autour des sanctuaires nouveaux.
A quelque église que nous appartenions, nous ne sommes donc
pas libres de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous
nous adressez est l'équivalent de cette naïveté d'un prédicateur
étranger qui disait : « La preuve que le divorce choque les mœurs,
c'est qu'on n'en a pas vu un seul cas depuis qu'il est supprimé, »
Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de
religion. Nous croyons être au contraire en grand travail de cœur
et d'esprit pour poser les formules de la nôtre dans le silence au-
quel on nous condamne, et si nous ne pouvons écrire et parler, nous
ne sommes point effrayés de ce recueillement forcé où s'élaborent
la science de Dieu et la vie de l'église future.
Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux à
un homme religieux; je dirai plus, comme un prêtre à un autre
prêtre, car je vous déclare, sans orgueil, que j'ai voué ma vie à la
recherche de l'idéal divin, et que j'ai travaillé tout autant que vous
à me rendre digne de cette mission. C'est pourquoi il vous faut
dépouiller un instant l'orgueil du prêtre catholique et m'écouter
comme un véritable chrétien écoute son frère et son égal.
Je crois fermement que vous êtes dans l'erreur, ce qui ne m'em-
pêche pas de respecter votre caractère, votre personne, votre vie,
vos biens, vos symboles, vos temples, vos livres, vos monastères,
vos prédications, tout ce qui manifeste votre croyance sincère. Si la
même liberté, protectrice du droit de tous, est assurée à tous, votre
erreur ne m'offense, ne m'inquiète, ni ne m'afflige. Elle durera ce
que durent les erreurs, longtemps peut-être encore, mais pas asseï
pour produire les mauvais fruits du passé. La marche libre, de l'es-
prit humain y mettra bon ordre; vous serez forcés d'ouvrir les yeux
quand la violence ne sera ni pour ni contre vous.
Votre erreur, je vous l'ai dite : vous croyez à un Dieu prescrip-
teur de la vie et réformateur de la nature, c'est-à-dire en guerre
avec son œuvre, et défendant à l'homme d'être homme. Pour don-
ner plus de poids à l'inconséquence de votre Dieu, vous lui donnex
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 3 Al
le goût des éternels supplices, vous en faites un cabire autrement
terrible que ces fétiches barbares qui voulaient boire du sang avec
leur gueule de bronze. Ce ne serait rien pour un Dieu si avide; vous
lui avez donné Tenfer, d'où pendant Téternité s'exhalera, pour, ré-
jouir sa justice, l'odeur de la chair toujours brûlée, toujours dévo-
rée et toujours palpitante I Magnifique invention à laquelle des mil-
lions d'hommes croient encore, et que vous ne voulez pas renier
malgré les douloureuses protestations de quelques-uns de vos plus
grands saints!
Monsieur l'abbé, quand vous voudrez que nous fassions un pas
vers votre église, commencez par nous faire voir un concile assemblé
décrétant de mensonge et de blasphème l'enfer des peines éter-
nelles, et vous aurez le droit de nous crier : « Venez à nous , vous
tous qui voulez connaître Dieu... » Jusque-là vous nous faites peur,
et nous nous demandons si vous êtes des chrétiens et des hommes.
Quant à votre Dieu impitoyable, nous jurons sur notre âme éter-
nelle et sur notre Dieu sublime que nous le reléguons dans les té-
nèbres des premiers âges de l'humanité. C'est un croyant qui vous
parle, un croyant aussi ardent, aussi indigné que vous, aussi enthou-
siaste de son Dieu que vous l'êtes du vôtre, un croyant qui proclame
avec Platon, avec Jésus, avec Leibnitz , avec les vrais chrétiens, la
conscience de Dieu, c'est-à-dire le Dieu intellectuellement acces-
sible à l'homme, que vous nous accusez tous, pêle-mêle, d'avoir
noyé dans les notions d'un faux panthéisme. C*est un croyant qui
proclame sa propre immortalité et l'espoir de sa conscience future,
c'est-à-dire la notion de sa personnalité dans les sphères du progrès
infini; c'est enfin un croyant dévoré d'amour pour la vérité divine
et parfaitement détaché d'avance des vanités de la terre, mais pas-
sionnément attaché à ce qui n'est pas vanité terrestre, à ses devoirs
d'homme, et regardant l'accomplissement de ces dévoilas, tels que
Dieu les lui a tracés, comme le marchepied de son progrès dans
l'échelle ascendante des récompenses.
Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et
des devoirs de l'homme, et que l'église, au nom du Christ, a fait
une grande chose en traçant des règles de conduite ; mais elle a ou-
blié que les cercles devaient être élargis de siècle en siècle avec les
horizons de la science, et elle les a rétrécis au contraire. Elle s'y est
enfermée elle-même jusqu'à tuer ses propres lévites, témoin le cé-
libat des prêtres, arrêt de mort qui n'est pas d'institution primitive.
Pour ne parler ici que de la nécessité de cette dernière réforme,
vous devez me permettre de vous citer à vous-même comme un
exemple saisissant, exemple d'autant plus précieux pour moi qu'il
n'est pas exceptionnel, que vous êtes un honnête homme et un bon
prêtre, que l'on pont sonder les replis de votre cœur sans effroi ;
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8i2 BEVUE DES DEUX MONDES.
sans répugnance, et sans risquer de blesser en vous le sentiment
que vous avez de votre propre dignité...
L'abbé, qui avait écouté jusque-là M. Lemontier dans une atti-
tude fiëre et morne, les regards fixés sur le plancher, releva ses
yeux clairs et profonds, et les attacha avec curiosité sur ceux du
philosophe.
M. Lemontier continua :
Vous vous êtes dépeint vous-même avec beaucoup de modestie
et de loyauté; vous avez pensé , dans votre première jeunesse, que
vous n'étiez pas né pour être prêtre. Aucun homme n'est né pour
cela. Vous n'étiez ni plus ni moins doué qu'un autre des vertus né-
cessaires au suicide. Je ne connais pas ces vertus-là. Dieu, qui a dit
à l'homme tu vivras^ ne les accepte ni ne les encourage; lui deman-
der d'éteindre nos sens, d'endurcir notre ccsur, de nous rendre haïs-
sables les liens les plus sacrés, c'est lui demander de renier et de
détruire son œuvre, de revenir sur ses pas en nous y faisant revenir
nous-mêmes, en nous faisant rétrograder vers les existences infé-
rieures, au-dessous de l'animal, au-dessous de la plante, peut-être
au-dessous du minéral I
Tel est l'état de sainteté auquel aspire le père Onorio; mais il est
homme malgré lui, et il connaît le zèle de la colère, les ivresses de
l'anathème. Ne pouvant être chrétien, il s'est fait pythonisse.
Quant à vous, visant à ce prétendu état de sublimité, vous vous
êtes embarqué sur le vaisseau-fantôme qui erre éternellement dans
les brumes et dans les glaces, sans pouvoir aborder jamais et sans
pouvoir rentrer dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites- vous,
certaines vertus chrétiennes innées, certaines autres rétives, et vous
avez cru devenir un chrétien complet en abandonnant pour l'état
ecclésiastique les vrais devoirs du christianisme. Pour vous guérir
de l'ambition, vous vous êtes affilié à une société dont l'ambition est
d'anéantir le monde à son profit; pour vous guérir de l'orgueil, vous
avez embrassé un état qui se proclame supérieur à l'humanité et
tient la société lîuque pour un monde inférieur et secondaire; pour
vous guérir de la luxure, vous avez prononcé des vœux qui, vous
défendant de posséder légitimement une femme, livraient toutes les
femmes aux convoitises de votre imagination.
Vous avez combattu avec vaillance et vous avez triomphé. Je ne
puis vous en faire un mérite; j'admire pourtant votre force, comme
j'admire celle d'un équilibriste audacieux , comme j'admire Télo-
quence délirante du père Onorio, comme j'admire toutes les mani-
festations de la puissance humaine, même lorsqu'elle lutte contre
sa propre sécurité, contre son propre développement, contre sa
propre raison d'être. L'homme est très fort, monsieur, je le sais,
et vous êtes particulièrement fort de volonté; tnais la plante qu^
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 3i3
l'on prive d'air et de lumière et qui pousse des rejets dispropor-
tionnés jusqu'à la surface d'une mine est bien forte aussi; les racines
qui percent le ciment et le granit ont aussi une puissance de vita-
lité où l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'étonne donc pas outre
mesure de voir un homme d'honneur tel que vous résister à dix ou
vingt ans de tortures pour rester fidèle à un serment qu'il croit in-
délébile et rester vierge sous les étreintes de ce que vous appelez le
démon de la chair.
Mais, pour être resté vierge, vous croyez être resté pur, et cela
n'est point. Certaines pensées, que vous les classiez dans la distinc-
tion très fictive des péchés volontaires ou des péchés involontaires,
souillent et flétrissent l'âme autant et plus que les actes de franche
débauche. Prenez-y garde : dans votre adolescence, la femme vous
attirait en même temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des
envies de l'étreindre et de la tuer ensuite. Si, lorsque, dévoré d'a-
mour rétrospectif pour Blanche de Turdy, vous aviez succombé à
la fascination de ces jeunes filles que vous suiviez dans la rue jus-
qu'à leur porte, je ne suis pas sûr que vous n'eussiez pas encore été
tenté de les étrangler avant de repasser le seuil de votre perdition.
Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un
homme vicieux I Tous avez au contraire les plus nobles instincts et
le goût de la vertu; mais vous avez jeté un défi à la nature, et dans
sa réaction elle vous a mis tout près de ces forfaits dont on voit tant
d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne de-
vraient pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses,
elles refusent aux prêtres le mariage civil.
Vous répondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il
n'est donc pas impossible de vaincre. C'est où je vous attends. Je
vais vous montrer les fruits amers et vénéneux de votre victoire.
Je ne vous répéterai pas ces terribles argumentations de Blanche,
si fidèlement rapportées par vous. Elle avait mille fois raison contre
vous, cette malheureuse femme I Vous l'aviez prise enfant, vous
l'aviez enveloppée d'un amour de prêtre, amour d'une nature par-
ticulière, que vous déclarez chaste et que je déclare perverse, puis-
que cette chasteté est le résultat d'un instinct perverti. Cet amour-
là, qui vous laissait calme, s'insinuait dans le cœur de l'enfant
comme le serpent dont la douce voix et les yeux caressans surpri-
rent Eve dans le paradis. Vous étiez beau, vous l'êtes encore; vous
êtes éloquent, vous étiez séduisant dans la chaire, à l'autel, partout
où elle vous voyait. Dans le confessionnal, votre souffle mêlé au
sien, après avoir fait passer le froid de la mort sur son premier
amour, faisait éclore peu à peu, à son insu et au vôtre, un autre
amour plus profond, plus tenace, plus arâent, cet amour dont elle
est morte, ne pouvant l'assouvir.
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Hh REVUE DES DEUX KONDES.
Cet amour qu'elle se reprochait était un crime en effet. Il ne faut
point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un prêtre,
avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous protéger, ni
vous relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas
rendre parjure un homme qui a fait serment de chasteté, et qui, à
l'abri de ce serment, est amené par l'époux, loyal ou stupide, en
tout cas confiant, jusque dans l'alcôve conjugale.
Cet amour était donc coupable, et il était anti-humain, puisqu'il
tuait dans le cœur de Blanche tout ce qui n'était pas lui. Il avait
tué d'avance l'amour conjugal. Il avait tué le discernement, puis-
que, par réaction contre les ardeurs secrètes de votre amour sans
solution , elle avait choisi l'époux le plus matériel et le moins fait
pour la charmer. Il avait tué l'amour filial et l'amour maternel,
puisqu'elle aspirait à la mort et se déclarait inutile dans la vie. Tel
est le résultat inévitable de l'amour du prêtre, quand il est contenu
dans les limites du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein
lui échappe , quand il ne se résigne pas à marcher dans la voie des
douleurs?... Vous le savez aussi bien que moi... Vous avez vu de près
ce monde...
Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus
suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomptfes : eh bien! ces
douleurs sont stériles pour celui qui les endure, périlleuses pour
celle qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent
des pairages trompeurs où la notion du Christ se confond avec celle
de l'homme aimé, de même que la suave image de la Vierge prend
à toute heure, dans l'imagination troublée du jeune prêtre, les
traits de la femme qu'il désire. Dans cet état maladif qu'on appelle
l'amour mystique, la loyauté de l'âme s'oblitère, et le jugement
s'égare. De môme que la parole et le regard trahissent la volonté
quand elle a un double but, de même la raison et l'instinct trahis-
sent la conscience quand elle est troublée par un double idéal. On
tombe alors dans les agonies de ce mal tout physique que vous ap-
pelez la tentation, et dont vous ne pouvez guérir qu'en méprisant,
en exorcisant, en maudissant la vie.
Eh bien! cette déviation de l'instinct qui a tué la mère, et qui
vous a laissé de si étranges terreurs à vingt ans de distance, vous
auriez encore consenti à ce qu'elle tuât la fille, et si Lucie n'eût se-
coué votre influence, elle serait aujourd'hui immolée par vous aux
agonies de l'amour mystique dont l'éloquence du père Onorio est,
littérairement parlant, un échantillon si frappant et si curieux. Le
drame entre Lucie et vous eût suivi un autre canevas qu'entre vous
et sa mère. Un nouvel instinct forcé et trahi, l'instinct de votre
âge, le meilleur de l'âme humaine quand il suit sa pente logique,
l'amour paternel idéalisé à votre guise, eût pesé d'un poids terrible
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MADEMOISELLE LA QUINTimE. Zhi
sur le cœur pieux et dévoué de cette jeune fille. Ce poids eût été
encore un mensonge, puisque vous ne pouvez pas plus être pèxe
que vous n'avez pu être époux.
Moreali fit un mouvement brusque , et la douleur contracta son
front.
— Noas sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'écou-
terai la défense de votre opinion tant qu il vous plaira, et sans plus
d*aigreur ou de malveillance que je n'en ai mis à écouter votre ré-
cit. A présent ce récit, je le résume et l'analyse : c'est tooa devoir.
Vous avez commencé par protester contre tout lien du sang avec
Lucie, et vous avez insisté pour que j'en visse la preuve écrite. Et
puis cependant, entraîné par l'instinct non assouvi du cœur et des
entrailles, vous avez crié : Ma fille ^ ô ma fille l un cri déchirant,
monsieur l'abbé, et qui m'a serré la poitrine, car je plains vos dou-
leurs, et si j'en condamne la cause en principe, j'en respecte la
blessure au fond de votre être. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que
je brise, au nom de Dieu et de la vérité, ce lien fictif que Blanche
a voulu établir entre sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister,
car il est fondé sur une pensée d'adultère, et lorsque, dans les bras
de son mari, la femme a demandé à Dieu d'animer de votre souffle
le fruit déposé dans son sein, elle désobéissait à Dieu, elle corrom-
pait sa vie, elle flétrissait le véritable père de son enfant! Vous-
même, vous avez tressailli d'horreur à cette pensée, j'en suis cer-
tain , bien que vous ne l'ayez pas dit ; mais ensuite la voix de la
nature en révolte a parlé : vous avez béni l'enfant, vous l'avez
adopté spmtuellement, vous avez juré d'être le père, le maître, le
possesseur de son âme. C'était un serment impie et coupable, mon-
sieur; c'était, après avoir pris à l'époux la meilleure part de l'amour
de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de l'amour de
sa fille. Ah ! vous vous y entendez, apôtres persistans du quiétisme I
Tous prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du matin,
et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de ses purs arômes. Vous
appelez cela le divin amour pour vous autres ! Je le comprends, ce
qui en reste à l'époux et au père n'est pas toujours digne de vos re-
grets, et vous puisez dans la possession ainsi partagée de la femme
des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement
votre courage.
Eh bien! je vous arrêterai ici, monsieur l'abbé, car, pour sauver
Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volonté.
Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans
sa liberté morale, ne doit pas connaître ces faux amours qui sont
une bigamie bénite. Aujourd'hui vous lui inspireriez le faux amour
filial; demain un prêtre plus jeune et moins fort que vous peut-
être tenterait à bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal
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3A6 REYUE DES DEUX MONDES.
spirituel. Arrière ces mensonges funestes, que déguisent avec une
science si profonde et des transactions si subtiles la poésie des
sanctuaires et la langueur extatique des cloîtres I J'en sais long,
allez, sur ces drames obscurs de la pensée comprimée et sur ces
mariages de la mort avec la vie I N'y eût-il pas de l'autre côté des
grilles l'homme désiré qui désire, quelle chose plus matérialiste
que ces hyménées où le chaste et divin initiateur des âmes, à qui
l'idolâtrique Blanche prêtait votre figure et que les nonnes baisent
avec leur bouche autant qu'avec leur esprit, devient un fétiche adoré
dans d'impures défaillances?
Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la sa-
tisfaisant quand même est sordide et souillé. Vous jetterez en vain
les voiles dorés de la parole à double sens sur ces orgies de l'ima-
gination : elles répugnent au chrétien sincère autant qu'au phOo-
stophe, et si elles ne vous révoltent plus, c'est que vous avez, par
la force du vouloir et de l'habitude, aveuglé votre jugement dans
l'abîme du vague, c'est que vous vous êtes fait un code du devoir
où ce qui sort par une porte rentre par l'autre, c'est qu'en plein
XIX* siècle, et en dépit de facultés éminentes que Dieu vous avsdt
données, vous avez tenu votre esprit dans un certain état d'enfance
volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen âge ; c'est enfin
que, partagé entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec l'in-
fini, vous avez voulu les séparer l'un de l'autre et vous séparer de
vous-même. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous
avez été forcé de mentir à vos instincts les plus nobles, de vous
faire prudent, tortueux, dissimulé, de jouer des rôles, de peser sur
la conscience d'un père, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa
dignité en donnant à sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles
dont il ne sait pas se servir, et qui se tournent contre son propre
sein. Vous avez dû bâtir un édifice romanesque et puéril, errer
comme un amant ou comme' un père de mélodrame autour des
murs d'un vieux manoir, déposer des fleurs dans une grotte, écrire
des lettres mystérieuses, vous introduire sous un nom nouveau,
tendre des pièges, corrompre par la promesse du paradis une ser-
vante bornée, mais jusque-là fidèle, enfin, pour couronner l'œuvre,
pénétrer en secret dans une chambre de vierge où je n'eusse pas
osé mettre le pied sans son aveu, moi, son véritable père spirituel,
le père de son fiancé ! Vous avez dû, pour vous soustraire à des dan-
gers peut-être imaginaires, interroger les murs et les dépouiller de
leur revêtement, et cela en cachette, avec toutes les précautions et
les habiletés d'une profession extra-légale que je ne veux pas qua-
lifier. Quoi de plus antipathique à votre caractère, et combien vous
avez dû souffrir I
Et tout cela pour tenir à une mère un serment que Dieu n'a point
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 3&7
accepté et que votre conscience ne saurait ratifier!... NonI vous
n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de
rhomme qui se sent guidé par le devoir 1 Vous avez rougi et pâli
cent fois malgré votre remarquable empire sur vous-même. Vous
avez cent fois dit à Dieu dans votre angoisse : Vois mon intention I
N*es-tu pas le maître inflexible qui nous crie que la fin justifie les
moyens? Ton représentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prêtre,
qui dois triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux
hommes, enfrdndre les lois civiles et humaines plutôt que de laisser
une tache sur l'église en ma personne sacrée ?
Hais Dieu ne vous répondait pas, vos joues creuses et vos yeux
brillans de fièvre me révèlent assez les combats de votre esprit. Vous
n'êtes qu'à demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme
véritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu réussir à l'im-
moler; il se débat sous l'étreinte du père Onorio, il saigne, il râle,
et il ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui. Dieu le for-
tifie en vous et contre vous.
11 faudra peut-être lui céder, monsieur, car il ne passera à l'état
de sainteté, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant privé de foi
OQ de raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil , il se peut
que vous préfériez la démence à la lucidité, l'ombre à la lumière,
l'étemelle nuit des dogmes de l'enfer et du célibat à l'étemelle vie
du ciel et de l'amour légitime. Vous avez passé l'âge des passions,
dites^vousl... Non car vous entrez dans celui des vengeances et des.
persécutions. Prenez-y garde I Quel que soit cependant votre sort
parmi nous, vous verrez clair un jour au-delà de la tombe, et conune
je ne crois pas plus aux châtimens sans fin qu'aux épreuves sans
fruit, je vous annonce que nous nous retrouverons quelque part où
nous nous entendrons mieux et où nous nous aimerons au lieu de
nous combattre; mais pas plus que vous je ne crois à l'impjonité du
mal et à l'efficacité de l'erreur. Je crois donc que vous expierez l'en-
durcissement volontaire de votre cœur par de grands déchiremens
de cœur dans quelque autre existence. Il ne tiendrait pourtant qu'à
TOUS de rentrer dans la voie directe de votre bonheur progressif,
car je suis certain qu'on peut tout racheter dès cette vie. L'âme hu-
maine est douée de magnifiques puissances de repentb: et de réha-
bilitation. Ceci n'est pas contraire à vos dogmes, et votre mot de
contrition dit beaucoup.
Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutahres dues
»u caàiolicisme vous ouvrent le champ de la vraie sainteté. Le jour
où vous saurez dég^;er une grande somme d'erreurs de beaucoup
de décisions éternellement vraies, vous ferez le bien sans effort,
vous connaîtrez la chasteté sans combat, l'humilité sans protesta-
tion mtérifiure, la charité sans restriction dogmatique, Tamitié sans
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3&8 RETUE DES DEUX MONDES ^
détour, la foi sans défaillance, et l'espoir sans bornes. C'est là l'état
de perfection auquel tout homme de cœur peut aspirer, n'eût-il
pas encore été franchement homme de bien, et pour l'atteindre, ce
cercle du vrai où aucun mal ne tente plus l'homme éclairé et con-
vaincu, il n'est pas besoin de mortification , de cilice, de jeûnes et
de luttes avec Satan. Non! le chemin est plus simple, plus court et
plus droit; ce chemin s'appelle l'examen sans entraves et la religion
sans mystères.
Les yeux de Moreali s'étaient de nouveau fixés sur le parquet. 11
ne répondit rien. Il se leva , ouvrit les fenêtres , regarda les étoiles
et aspira l'air de la nuit. 11 resta longtemps comme s'il priait; puis
il revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait à vouloir
prendre connaissance du dernier écrit de M"** La Quintinie.
— Vous l'avez jugé nécessaire, répondit l'abbé, et je ne crois pas
pouvoir non plus m'en dispenser. Cet écrit est un vœu relatif à sa
fille peut-être I Si nous le dérobons à la connaissance du général,
n'est-ce pas à nous de tâcher de l'accomplir?
— Vous pensez donc que c'est une volonté lucide?
— Si j'en étais certain, je remettrais la lettre à son adresse; maûs
je crains un acte de folie, une confession exaltée où je serais com-
promis. Je ne mérite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter
ce trouble dans une famille.
M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait
le jour de la première communion de Lucie. — Voici, dit-il, des
prévisions réfléchies et qui ne sentent point l'égarement. 11 en est
temps encore, monsieur l'abbé. Croyez-vous qu'il faille absolument
aller plus loin?
— Il le faut, monsieur, ceci concerne Lucie, cela appartient à
Lucie, elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret
d'une lettre, au-dessus môme de la volonté d'une. mourante, il y a
le repos d'un père et la foi d'un chrétien.
— Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui
remettant la lettre. Briser ce cachet me répugne, et je ne m'y résou-
drai jamais. Vous avez été le confesseur, votre croyance vous délie
des lois de l'honneur social : ma conscience, à moi, ne peut s'arroger
un pareil droit, puisqu'elle s'effraie de vous le voir prendre; mais, s'il
y a ici un grand désespoir ou une grande rougeur à épargner à une
famille, vous seul, qui fûtes la cause du mal, pouvez tout oser dans
une circonstance si délicate I
L'abbé saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta l'enve-
loppe avec l'énergie d'un homme qui brûle ses vaisseaux. M. Le-
montier frémit de voir cette absence de scrupule et d'hésitation. Il
n'avait pu se résoudre à nier en lui-même la loyauté de l'homme,
et maintenant le prêtre, soulagé de ses anxiétés et maître de la si-
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 3A0
tuation, reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme
et le mari, même au-delà de la mort.
Mais son triomphe dura peu, il pâlit, trembla et se rassit comme
brisé; puis il dit, en tendant la lettre à M. Lemontier : — J*ai eu
tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas là de secret. Lisez I
La lettre était courte, d'une écriture pénible et d'un style haché :
« Un moment de répit à mes alroces crises. . . Je veux dire. .. Pour-
rai-je? J'ai ma raison I Je crois au Dieu bon, juste!... Notre fille!...
qu'elle me pardonne de l'abandonner... Chère petite Lucie!... Éle-
vez-la chrétiennement, rien de plus! Pas d'exagérations, pas de
couvent,... peu de prêtres, la liberté d'aimer... sans conditions re-
ligieuses! Adieu! Aimez-la bien,... ne m'oubliez... J'ai mal aimé...
Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari... Ta pauvre
Blanche. »
L'abbé pleurait. — Vous le voyez, monsieur, lui dit M. Lemon-
tier, au moment de la mort on revient à la raison et à la nature !
Ceci est une abjuration du fanatisme. Et à présent qu'allez-vous
faire? Cette arme que j'avais contre vos oppositions et dont je ne
connaissais pas le prix, vous allez la détruire sans vous engager à
rien vis-à-vis de moi? Est-ce là ce que vous avez résolu?
— Monsieur Lemontier, répondit Moreali, si vous n'aviez que
cette arme contre moi, elle serait nulle. La religion fervente, à la-
quelle il n'est pas difficile d'amener le général, lui défendrait d'é-
couter ce vœu de tolérance et de liberté adressé à lui par sa femme
à l'égard de sa fille; mais je suis lié envers vous par ma conscience
d'homme, et, fallût-il lutter contre les scrupules de ma conscience
religieuse et sacerdotale, ... il faut pourtant écouter le cœur quelque-
fois, je le sens bien ! Vous m'avez dit là-dessus de bonnes choses
que je n'oublierai pas. Vous n'avez pas ébranlé mon dogme, mais
vous m'avez ouvert un monde de réflexions que je pèserai pour les
lûre concorder avec ma foi; je crois cela possible. Rien de ce qui
est bon ne peut être inconciliable avec la religion du Christ.
— Est-ce là tout? Vous me donnez l'espérance d'avoir un peu
modifié vos résolutions; mais, si le père Onorio vous travaille, vous
nierez ce que vous venez de m'accorder, votre conscience se retour-
nera sur l'autre oreille, et, certain que je suis incapable de trahir
vos secrets, vous reprendrez la lutte où nous l'avions laissée?
— Non ! s'écria l'abbé, offensé malgré lui de ce doute, vous me
méprisez trop!... Ah! que de préventions contre le pauvre prêtre!
— Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre
de la société universelle, ne fût-ce qu'un instant dans votre vie!...
— Eh bien! dit l'abbé, je pars, je vais chercher.le consentement
du général, et je vous l'apporte; serez-vous content?
— Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi?
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360 REVUE DES DEUX MONDES.
— Gardez la lettre 1
— Que ferais-je d'une lettre trouvée par moi, ouverte par vous^
et qui est une épée rompue dans mes mains?
— Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, fût-il sérieux?
— Oui, monsieur Fabbé, et je la réclame.
— Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en étendant
la main, et prouvez--moi maintenant que vous y croyez.
— En vous donnant la mienne de ne rien trahir?
— Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voilà
tout ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom
du Christ t
Le philosophe et le prêtre s'embrassèrent.
— A présent, reprit celui-ci fort ému, conduisez-moi au chemin
de fer, ou venez avec moi à la résidence du général; vous verrez que
ma conscience n'a pas d'envers.
— Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus,
nous nous sommes embrassés. D'ailleurs je me suis juré de ne pas
quitter Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils.
— Que craignez-vous donc en votre absence?
— Rien et tout. Un caprice du général, un retour qui se croise-
rait avec notre départ, je ne sais quelle folie du père Onorio... Je
reste, et vous,... partez I
CONCLUSION.
Quand M. Lemontier eut conduit l'abbé à la gare, il alla rejoindre
Lucie, qui le présenta à sa tante, et la bonne personne se réjouît
quand on lui dit à l'oreille que l'abbé n'était plus hostile aux pro-
jets qu'elle avait favorisés dans le principe. M"® de Turdy avait été
bien ballottée dans ces derniers temps; elle avait flotté de Lucie
à l'abbé, et de son frère au général, sans trouver en elle-même
une solution, et disant à tout le monde : — Ah I voilà qui est bien
contrariant en vérité! — C'était sa formule de soumission à tous les
avis et son cri de détresse. Elle fit un aimable accueil au père
d'Emile, et le présenta à tout son vieux monde, qui le regarda avec
effroi d'abord, puis avec curiosité, enfin avec sympathie, quand il
eut causé un peu avec chacun ; on lui trouva d'excellentes manières,
le langage élégant et modeste, et un ton de la meilleure compa-
gnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage pour se rendre.
Le lendemain, à Turdy^ M. Lemontier donna à Lucie la somme
limitée des explications qu'il lui était possible de donner. Il sut très
habilement lui prouver le danger des influences mystiques, sans
compromettre ni la mémoire de M"* La Quintinie, ni la moralité des
intentions de l'abbé ; mais il ne cacha pas à Lucie le serment que.
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HADEM0I6ELLE LA QUINTINIE. 351
dans un moment d'exaltation, sa mère avait arraché à Moreali, non
plus que le désistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme
dans une heure de calme et de raison. Sans lui dire à qui la der-
nière lettre de Blanche était adressée, il lui en répéta les termes
qui avaient rapport à elle, et Lucie pleura en apprenant enfm que
sa mère l'avait bénie et regrettée.
Conformément à l'avis de son père, Emile était à ^**, où com-
mandait le général. Le surlendemain des événemens qui précèdent,
il éprouva une grande surprise en voyant entrer dès le matin Mo-
reali dans sa chambre. L'abbé l'embrassa avec effusion et lui dit de
«'habiller vite. Us se rendirent ensemble chez le général, qui parut
très ému, mais non surpris. Il avait déjà vu l'abbé. Émilè ne savait
lien de ce qui s'était passé entre son père et Moreali. Il était très
ému lui-même. Moreali gardait le silence. — Allons, allons I dit
enfin le général à celui-ci, j'ai donc été trop rigide, selon vous? J'ai
cru bien faire I... Vous savez, nous autres soldats, nous croyons à
l'autorité, nous aimons l'obéissance passive... Mais j'aime ma fille,
vous n'en doutez pas, j'espère I... Et puis je suis homme à écouter
un bon conseil... Puisque c'est vous qui faites appel à ma complai-
sancey... allons, sac-^-laine 1 je cède. 11 tendit la main à ÉmÙe en
lui disant : Vous êtes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas
me voir! vous attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de
déjeuner avec moi. Passez dans mon salon, j'achève en deux temps
de m'habiller.
Emile n'était pas absolument tranquille. Il voyait un faible et
mystérieux sourire errer sur les lèvres de Moreali. En même temps
il remarquait une très grande altération sur son visage flétri et fa-
tigué. II avait tort de se méfier. Moreali souriait comme malgré lui
de l'empressement du général à se rendre; mais il n'avouait pas ce
sentiment d'ironie : c'eût été reconnaître l'ascendant qu'il avait eu
sur lui. Il parla à Emile de son père avec beaucoup d'affection, lui
apprit avec réserve que M. Lemontier avait levé tous ses scrupules,
et quand le général vmt les rejoindre, sanglé dans son uniforme,
Moreali s'éclipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les
bras à ÉmÙe en lui disant : Voyons, enfant du diable t vous l'em-
portez! Soyez un bon diable. Embrassez-moi, aimez-moi un peu,
ne me prenez pas pour une ganache quand je vous ferai la morale,
et rendez ma fille heureuse.
Emile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force,
du moins le besoin et l'instinct de la bonté. Il lui demanda s'il ne
viendrait pas apporter son pardon et son consentement à Lucie. Le
général répondit que c'était impossible, mais qu'il ne tarderait pas,
et, peu à peu entraîné par une réaction de condescendance extraor-
dinaire, il lui permit d'aller à Turdy et d'y retourner passer chaque
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362 BEVUE DES DEUX MONDES.
mois deux ou trois jours jusqu'à Texpiration du terme fixé, disail^il,
par Lucie.
Emile écrivait le jour môme à son père :
« J'ignore si c'est bien Lucie qui a proposé ce délai; mais fût-il
plus long, fût-il de plusieurs années, je m'y soumettrais, si le con-
seil venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!
a Le général m'a fait déjeuner avec lui et m'a fait promettre de
revenir passer la soirée. Il veut me présenter à son entourage offi-
ciel, non comme son futur gendre, mais comme un jeune homme
qui l'intéresse et dont il fait cas. — Ça servira pour plus tard, a-t-il
dit. Quand j'aurai à déclarer mon alliance avec la philosophie, on
sera moins étonné. Promettez-moi d'être aimable ce soir. Tachez de
plaire à tout le monde! — Et, prenant le ton enjoué et dégagé :
— Vous verrez bien là quelques têtes à perruque! ne blessez pas
leurs principes. C'est inutile.
« Comme le rôle d'un homme de mon âge est la modestie et la
réserve, je n'ai pas eu de peine à m'engager. Je suis rentré chez
moi, d'où je t'écris à la hâte. Je partirai à minuit en sortant de chez
le général, et demain, dans la soirée, .je serai dans tes bras et aux
pieds de Lucie.
(( Je ne devrais pas être surpris de mon bonheur; tu m'as laissé
ignorer les détails de la lutte, tu m'as toujours crié : « Courage et
confiance! » Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du
moment que tu travaillais pour moi? Et pourtant je crois rêver, et
je suis si ému que je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie
et toi, toi et 'Lucie. Et le bon grand-père! comme j'aurai soin de
lui, comme je le chérirai! Dis à Lucie que je l'aiderai à le faire vivre
jusqu'à cent ans! Mais tu ne nous quitteras pas, mon père! Ahl je
n'ai pas mérité tant de bonheur, et pourtant j'aspire à l'infini du
bonheur en ce monde, tu le vois! — A demain! à demain!
(( Embrasse pour moi mon cher Henri. Voilà un garçon dont je
me moquerai bien quand il voudra se poser en égoïste! »
Quand Emile fut arrivé à Turdy, Lucie et M. Lemontier accep-
tèrent le délai de trois mois fixé par Moreali, — peut-être dans l'es-
poir d'un retour de Lucie à ses opinions, — et on laissa croire à
Emile, pour lui faire prendre patience, que cette décision venait de
son père. 11 passa quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur
et consentit à retourner seul à Chêneville. 11 ne s'effraya pas de
cette retraite, qui lui permettait de se recueillir et de savoui-er reli-
gieusement la pensée de ses joies et de ses devoirs. 11 fut même
reconnaissant envers son père, qui voulait rester près de Lucie. Le
général ne s'y opposait plus; Moreali n'eût osé s'y opposer.
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 353
En s'installant à Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait
étudier la situation morale de Lucie. Outre qu^il croyait devoir
veiller toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-di-
recteur, il se regardait comme obligé d'amener Lucie à une entière
confiance dans les principes de son fils. Lucie avait fait noblement
le sacrifice de tout acte contraire à ces principes; M. Lemontier ne
voulait pas la prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir
convaincue qu'elle restait chrétienne tout en posant une limite à
l'influence du prêtre dans sa vie et en subordonnant cette influence
à celle de son époux. Pour le fond du dogme, Lucie était toute con-
vertie, on l'a vu. Elle avait toujours nié Tenfer et haï la persécution
religieuse. Quant au reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en
parlait pas, et M. Lemontier attendait avec déférence qu'elle les
lui confiât.
Ce moment d'abandon ne tarda pas à venir; mais, au lieu de con-
fesser des doutes, Lucie aflirma des certitudes. Ce fut un jour que
le père Onorio prêchait à Chambéry. On n'avait pas revu Moreali
depuis la soirée d'explication définitive avec M. Lemontier, c'est-à-
dire un mois environ depuis le consentement donné par le général.
Emile devait venir le lendemain faire sa visite mensuelle de trois
jours. Il espérait même pouvoir la prolonger, car le général s'était
annoncé aussi et lui avait écrit : a Si vous arrivez en Savoie quelques
jours avant moi, vous m'y attendrez. » Henri Yalmare était parti
pour rejoindre sa fiancée. Il voulait tout disposer pour se marier le
même jour qu'Emile.
Le père Onorio avait continué à recevoir l'hospitalité à Haute-
combe, mais il battait le pays, quêtant et catéchisant un peu par-
tout, infatigable dans ses longues courses pédestres, vénéré des
paysans pour son vagabondage athlétique dans un âge qui parais-
sait si avancé, pour ses allures mystérieuses et pour ses discours
dans une langue qu'ils ne comprenaient pas. Ils Técoutaient quand
même avec admiration, et sa pantomime saisissante les édifiait en
même temps qu'elle les amusait. Elle faisait peur aux femmes,
grande condition de succès.
A Chambéry, le moine essaya de prêcher. Quelques auditeurs le
comprirent, s'étonnèrent de son énergie, et en firent part à tous
ceux de la ville qui étaient Italiens d'origine ou qui comprenaient
la langue de la frontière. On se réunit au jour marqué pour une se-
conde conférence. Le bruit en vint à M"* de Turdy, chez qui Lucie
se trouvait en visite avec son grand-père et le père d'Emile. Celui-
ci proposa d'aller entendre le saint. Lucie refusa d'abord, mais
M. Lemontier insista. — Je vous prêche depuis longtemps mes idées,
lui dit- il, et qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne
TOHB XLV. 23
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35& REVUE DES DEUX MONDES.
faut-il pas pouvoir dire à votre père que vous avez prêté les deux
oreilles avec une égale attention? Je regrette que M. Moreali ait
disparu, et qu'il ne prêche point ici à la place du capucin.
On se rendit à l'église, où le père Onorio parla comme il savait
parler, quand il était sous FinQuence d'une pensée naïvement chré-
tienne. Il fut un peu puéril, mais fort touchant en décrivant les at-
tributs de la vertu évangélique. Il achevait son sermon , lorsqu'il
s'arrêta au milieu d'une phrase, comme si une vision eût passé de-
vant ses yeux. II se pencha sur le bord de la chaire et regarda un
coin sombre vers lequel tous les regards se portèrent instinctive-
ment, mais où Ton ne remarqua rien, ni personne qui pût l'avoir
choqué ou surpris. L'attention se reporta sur lui. Sa figure avait
pris une expression terrifiante, ses lèvres tremblaient, ses yeux lan-
çaient des flammes. IL bégaya quelques mots qui firent deviner plu-
tôt que comprendre la pensée d'une brusque transition; puis il lança
un anathème qu'il avait lu quelque part et que nous pouvons re-
produire ici, puisqu'il a été publié ailleurs.
« Le vrai infâme. — Mais voici le vrai infâme, près de qui tous
les autres semblent innocens; voici le monstre plus redoutable que
fou, pire que le païen et le renégat.
(( C'est le prêtre ennemi de l'église; c'est le parricide, c'est Judas
encore couvert de la robe des apôtres, la bouche encore pleine du
mystère divin.
(( Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au pré-
toire, il promène l'impudence de sa trahison.
« Infâme I nous ne te méprisons pas, toi! Quelle que soit la mi-
sère de ton esprit, le crime est dans ton cœur, et ce crime est trop
grand. Sois maudit pour le crime de ton cœur!
(( Sois maudit du peuple que tu scandalisesl sois maudit des prê-
tres consternésl que la femme qui t'a enfanté maudisse ses entrailles!
que l'évéque qui t'a sacré maudisse sa main I sois maudit dans les
cieux!
« Sois maudit, ostiaire qui ouvres à l'ennemi et qui sonnes la
cloche de rébellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exor-
ciste qui invoques Belzébuth, acolyte qui portes le flambeau de
Satan!
(( Sois maudit, diacre prévaricateur, toi qui as reçu l'esprit de
Dieu ad roburj pour défendre les biens de la sainte église, et qui
dis aux voleurs que le domûne sacré leur appartient!
<( Sois maudit, prêtre sacrilège, profanateur de l'autel, parricide
abominable, violateur des sermons les plus saints! Tout ce que tu
trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a été dit : Mieux vau-
drait pour lui qu'il ne fût pas né!
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KADEMOISELLE LÀ QUINTINIE. 355
« Si tu ne te repeas, que Dieu compte tes pas dans la voie du
mal, et qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et
rinfectîon des péchés que tu fais commettre et de ceux que tu au-
rais remis !
« Que toutes les bénédictions que tu as reçues et que tu renies se
retournent contre tm; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'écrasent
comme un sacrement de Satan I
« Que les onctions sacrées te brûlent ; qu'elles brûlent tes mains
tendues aux présens de l'impie; qu'elles brûlent ton front, où devait
rayonner la lumière de l'ÉvangUe, et qui a cqnçu de scélérates pen-
sées!
« Que ton aube souillée devienne un cilice de flammes, et que Dieu
te refiise une larme pom* en tempérer l'ardeur ! Que ton étole soit à
ton cou comme la meule au cou de Babylone jetée dans l'étang de
soufre!
« Que... »
Le père Onorio ne se fût peut-être pas arrêté avec le texte, car
f écluse de la colère était ouverte, et la haine sacrée jaillissait et
coulait intarissable de sa bouche frémissante et inassouvie; mais
Lucie se leva et dit à son grand-père, assez haut pour être enten-
due : — Sortons, mon père. Ceci n'est plus un sermon, c'est un
blasphème! — Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea
vers la porte; mais, en passant devant le pilier que le moine n'avait
cessé d'apostropher, M. Lemontier, qui suivait Lucie avec M"* de
Turdy, vit apparaître Moreali, pâle comme un spectre. L'abbé s'é-
lança au-devant de Lucie en lui disant à voix basse : — Au nom du
ciel, ne faites pas ce scandale... Et il ajouta encore plus bas : — Si
les malédictions que votre mariage attire sur ma tête excitent en
vous quelque compassion I . . .
Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait être saisi par tout le
monde malgré la douceur réservée de son intonation, lui répondit :
— Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une église
où, au nom du Christ, on prêche l'exécration de son semblable avec
impunité !
— Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de
cette malédiction a été embrassé et béni par le pape, et le pape est
infaillible!
— S'il en est ainsi , répondit Lucie tout haut et avec énergie, à
partir de ce jour je n'appartiens plus à l'église catholique.
Moreali fit un geste de désespoir et disparut. Lucie sortit avec sa
fiuBille.
— Bien, ma fille! lui dit le grand-père; à présent, moi, je veux
croire à Dieu!
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356 RETUE DES DEUX MONDES.
Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'étaient
levées, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s*interrogeant»
puis se répétant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie
était aimée, respectée, admirée. Aussitôt qu'on eut compris le sen-
timent d'horreur qu'elle éprouvait, cette foule frivole, qui, comme
toutes les foules , s'amusait aux tours de force de la parole et aux
épilepsies de l'invective, s'ébranla et se retira, les uns donnant rai-
son à la piété de Lucie, les autres défendant l'éloquence du prédi-
cateur, aucun n'osant avilir la foi en l'écoutant davantage.
Le père Onorio, qui,, dans ses transports, entrait en une sorte
d'extase et ne voyait plus que ses propres fantômes, ne s'aperçut
pas de ce qui se passait dans son auditoire. Après un moment de
repos, il se remit à improviser et à maudire, l'écume à la bouche»
la voix vibrante, l'œil ensanglanté. Un se\}l homme l' écoutait : c'était
Moreali, qui, prosterné dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout
l'amertume de son calice.
Quand l'abbé se releva, le moine était sorti à son tour; l'église
était muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets irisés
des vitraux. Moreali était calme. Il avait prié, pour la première fois
peut-être, avec le véritable amour de Dieu. 11 se sentait désormais
pur de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait été de sa vie. Il
rentra chez le comte de Luiges, et il écrivit trois lettres fort courtes
par lesquelles nous terminerons sa correspondance.
AU PàEB OROEIO.
Père, je te remercie de tout le zèle que tu as consacré au salut de
mon âme. Il a porté ses fruits. Je comprends aujourd'hui, grâce à
toi, ce que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la
vraie charité. Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner
à Rome et soulager tes pauvres. J'ai abandonné mon projet d'établis-
sement en Savoie. Adieu pour toujours. Je te bénis pour ton amitié.
Moreali.
A M. LBMONTIBE PÈKB.
Je viens de congédier le père Onorio et de me séparer de lui pour
jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a même plus
de chrétien là où la haine commence. Qu'elle pardonne à un vieil-
lard dont l'intention était bonne , mais dont l'âge et les austérités
ont troublé les facultés mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'église
entière dans la réprobation de son déplaisiri Qu'elle soit équitable
et douce I Avec vous, monsieur,, elle ne peut que grandir en sagesse
et en vertu.
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 357
Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agréer à votre fils, à
votre future fille et à son respectable grand-père. Ce sont des
adieux éternels. Pardonnez -moi toutes les peines que je vous ai
causées. Si vous saviez combien mon repentir est sincère, vous n'hé-
siteriez pas à m'absoudre.
Permettez- moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous
m*avez fait un grand bien , monsieur, en me témoignant une es-
time que je veux mériter et en m'accordant une amitié dont je sau-
rai me rendre digne par la ferveur et la fidélité de la mienne. Je ne
me retire point à la Trappe, comme me le conseillait le père Onorio.
Je ne mettrai plus volontairement ma raison en danger; je veux que
ma foi devienne féconde. J'ai une fortune à dépenser. Je vais me
faire mon propre aumônier à moi tout seul, et, marchant au hasard
des chemins, répandre partout sur le pauvre, quelle que soit sa
croyance, la parole amie et le présent respectueux et anonyme du
voyageur. Je tâcherai que mon voyage dure longtemps, car ce sera
un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le temps qui me reste à
vivre.
Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au général La
Quintinie, et me permettre de me dire votre ami pour toujours.
More ALI.
A M. LE GÉNÉRAL LA QDIIITINII.
Monsieur le général,
Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adres-
ser une dernière supplication, qui est d'abréger l'épreuve, et de
consentir au prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous
avez fait pour le maintien de vos opinions tout ce que votre dignité
réclamait. J'ai aujourd'hui la certitude que cette dignité ne sera ja-
mais méconnue et jamais compromise par le fait de MM. Lemontier
père et fils. J'ai aussi la certitude des leatimens vraiment religieux
de M"*" Lucie. Laissez-la entièrement libre de son choix dès aujour-
d'hui, et vous ferez acte de bon chrétien en même temps que vous
rendrez heureux et reconnaissant votre très humble et très obéis-
sant serviteur.
MORBALI.
Horeali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre à
ses affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'ar-
gent dans ses voyages; puis il se disposa à partir seul, pour réaliser
son projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.
Au moment où Û fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se
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358 REVUE DES DEUX MONDES.
présentèrent pour lui dire adieu. Il hésita un moment à les recevoir,
puis il alla leur ouvrir lui-môme, embrassa Emile avec tendresse,
prit son père à part, et lui dit : — C'est bien à vous de me donner
cette dernière marque d'intérêt. Il est donc vrai que vous ne me
haïssez pas!
— Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais haï. J'ai senti en vous
une belle et bonne nature qui s*égarait. Mais êtes-vous bien re-
trouvé? Je crains les coups de désespoir. Pourquoi ces étemels
adieux?
— Mon ami, répondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore
trop jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je
suis certain cette fois de ne pas me faire d'illusion coupable, de
n'aimer en elle que le souvenir de sa mère, de l'aimer comme ma
fille en un mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis être père, car je
ne puis cesser d'être prêtre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chas-
tement, je vous le jure, j'aime en prêtre, avec jalousie, avec dou-
leur, avec je ne sais quel reste de colère!... Oui, je suis jaloux
d'Emile.... malgré moi! Je l'aime et je le hais. Peut-être que si
elle se fût vouée à l'hymen du Christ, je me serais senti jaloux de
Dieu même!... Je vous dis aujourd'hui ces choses terribles avec
sang-froid. J'ai reconnu que le mal n'était pas dans mon cœur, et
que la nature seule se vengeait d'avoir été reniée et immolée.
J'aime donc mal, faute d'avoir consenti à aimer bien, faime en
égoïste, en envieux,... hélas! en déshérité de la vie et en exilé de
la famille. Vous aviez raison, mille fois raison, Lemontier! L'église
s'est trompée le jour où elle a retranché le prêtre de la communion
humaine. Elle s'est trompée : donc elle n'est pas infaillible; il faut
laisser l'infaillibilité à Dieu! Les hommes sont des hommes, et ne
reçoivent pas la vérité absolue. Ils peuvent bien se contenter de la
demander, de la chercher et de l'adorer, évidente ou voilée! Elle
est si désirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien suffire à la
vie d'un pauvre prêtre.
Car je suis prêtre aujourd'hui et toujours. Je me suis consacré
de bonne foi. Tant pis pour moi si je me suis trompé en croyant
mes sacrifices méritoires! Ils le seront désormais, je vous en ré-
ponds! Je ne pars point désespéré. Je veux, en soulageant la mi-
sère, que je suis bien sûr de rencontrer partout sur mes pas, dire
à tout homme qui me demandera la vérité : Demande-la à Dieu
setdl Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des prédications qui,
de la part du prêtre indépendant, soulèvent trop de scandales et
reculent le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, ab-
sorbé dans cette douce occupation, j'oublierai le regret de la vie
personnelle. J'y ai bien réfléchi, allez, depuis un mois de lutte ter-
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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. S69
rible avec le père Onorio et avec moi-môme I Je prends le meilleur
parti pour moi et pour les autres ! Je vois bien que, dans un véri-
table esprit de charité, vous venez m'offrir leur pardon, leur ami-
tié, leur intimité peut-èti-e!... Nobles cœurs, laissez-moi seul! Je ne
saurais pas être heureux, je ne connaîtrais pas le repos de l'esprit,
je vous ferais souffrir malgré moi!...
— Mais plus tard? dit M. Lemontier, touché de cette complète
sincérité.
— Oui, plus tardi dans vingt ans, si je ne suis pas mort de fatt-
gue, car je vais me fatiguer beaucoup! Nous verrons alors si je
pourrai apporter une bénédiction vraiment sainte aux enfans de
Lucie, et si je peux au moins partager avec vous le titre et les sen-
timens d'un grand-père.
n appela Emile, l'embrassa encore et partit.
Lucie fut satisfaite d'entendre parler de Moreali avec une véri-
table affection autour d'elle, mais elle garda toujours le silence sur
son compte. Il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconnu qui
était attrait chez lui, répugnance chez elle, quelque chose d'instinc-
tif qui se révélait à la fiancée d'Emile en dépit du silence gardé
autour d'elle sur l'histoire mystérieuse de sa mère, une sorte d'ef-
froi de la soutane, un immense besoin d'aimer exclusivement l'époux
qui seul pouvait et devait connaître les forces et les délicatesses de
son amour.
Us ont été mariés sans éclat et sans pompe à Ghêneville. Ils ne se
sépareront ni du père d'Emile, ni du grand-père Turdy, qui, ra-
jeuni et raffermi dans la vie, les suit dans la vallée du Rhône ou les
ramène en Savoie.
Henri et sa femme sont venus les voir.
Le général a protesté un peu de loin contre les résolutions philo-
sophiques de Lucie; mais il est arrivé à Turdy l'année dernière, au
moment où elle vensdt de lui donner un petit-fils, et il n'a plus
songé à discuter. Et môme en voyant l'enfant robuste sur les genoux
du grand-père, il a essuyé une larme en disant : — Monsieur jde
Turdy, vous m'en avez voulu quelquefois! 11 ne faudrait pourtant
pas croire que je ne vous aime pas !
On n'a plus entendu parler du père Onorio, et Moreali n'a pas'
encore donné de ses nouvelles.
George Sand.
Janvier 1863, Nohant.
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DE
LA PHILOSOPHIE
DE L'HISTOIRE ROMAINE
L'ÉCOLE GEBMANIQUB ET L*ÉCOLB FEANÇAISB.
I. Zur PhiloèoplUe der roem(se/un Gesdtiehte, von Brnst voa Lasanlz, in-4*; ICanich 1861.
— II. Tableau de l'Empirt romain depuis la fondation de Rome ju»tfu*à la fin du
ntment impérial en Occident, par M. Amédée Thieny, in-8«; Parii 1869.
L'histoire de Rome est un éternel sujet de méditations. On voit
bien qu'elle occupe la place centrale dans le développement de Thu-
manité, qu'elle lie TOrient à l'Occident, le monde antique au monde
moderne, les traditions les plus lointaines au plus lointain avenir,
qu'il n'y a pas enfin d'anneau mieux rivé que celui-là dans la longue
chaîne des âges. Gomment expliquer autrement l'intérêt sans cesse
renouvelé qui s'attache à des faits aussi éloignés de nous? Chaque
génération éprouve le besoin d'interpréter à sa manière les prodi-
gieuses destinées de la ville. De saint Augustin jusqu'à nos jours,
combien de tableaux différens consacrés à la philosophie de l'his-
toire romaine! Pour ne remonter qu'à deux cents ans en arrière,
quand on a étudié Rome avec Corneille ou Racine, avec TlUemont
ou Rollin, on l'étudié avec Montesquieu, et quand on a fini de l'in-
terroger avec Montesquieu, on l'interroge avec Beaufort et Niebuhr,
avec M. Michelet et M. Théodore Mommsen.
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PHILOSOPHIE DE l'HISTOIRE ROMAINE. 361
C'est que le spectacle change à mesure que le temps marche. La
révolution française « par exemple, ne devait-elle pas nous révéler
bien des secrets de l'histoire de Rome absolument incompréhensibles
pour les écrivains des derniers siècles? Un spirituel abbé de la ré-
gence écrit un livre sur les révolutions rDOfiaines, et ce n'est là pour
lui qu'une matière de narrations oratoires, espèces de tragédies en
prose que le vieux Grébillon mettra en rimes. M. Mommsen, tra-
çant le tableau des destinées de Rome depuis les origines jusqu'à
César, donne à la seconde moitié de son œuvre ce titre expressif
et hardi : la Révolution. Ce ne sont plus ici des épisodes habile-
ment arrangés, c'est la révolution elle-même, la plus grande révo-
lution que le monde ait jamais vue. Ce ne sont plus des scènes
sans critique racontées par un bel esprit de collège, c'est l'histoire
vivante attestée par la science la plus sûre, retrouvée avec la péné-
tration la plus rare. Certes les défauts n'y manquent pas; il est im-
possible cependant d'y méconnaître une vue perçante, une habileté
merveUleuse à démêler les passions et les principes, à démasquer
les acteurs, à repousser les préjugés de la routine, à juger tous les
partis au nom de l'humanité. Et d'où vient à l'auteur cette clair-
voyance qui a manqué sur bien des points à des génies comme Mon-
tesquieu ou Machiavel? De ce que la révolution française lui a ex-
pliqué la révolution romaine. Qu'il le reconnaisse ou non, cela n'y
fait rien. Vainement semble-t-il prendre à tâche de rabaisser la
France et son œuvre , l'esprit de la France le guide comme il a
guidé avant lui M. Michelet dans les derniers chapitres de son His^
taire romaine. M. Mommsen a vu le grand spectacle qui agite le
monde depuis un siècle, la chute de l'ancien régime et l'avènement
du nouveau; voilà le secret de sa force. Turgot lui explique les
Gracques comme Napoléon lui fait comprendre César, non pas qu'il
fasse des rapprochemens impossibles et qu'il assimile des époques
toutes différentes, il s'en défend au contraire, et bien loin de dire
avec M. Thiers : « Nous avons revu César lui-même, » il affirme qu'il
n'y a eu dans le monde qu'un seul imperator^ un seul César, et que
le premier de cette race en a été le dernier; qu'importe? En dépit
de ses protestations, il est bien évident que, sans l'immense conflit
de nos jours, son livre n'existerait pas. L'inspiration du xix* siècle
ne lui a pas dicté tel rapprochement de détail qu'il a raison de
repousser; elle s'est bornée à ressusciter pour lui d'une manière
générale les vivantes passions d*un autre âge. Une fois introduit
clans la mêlée, le hardi champion, armé de sa science lumineuse et
de ses idées libéiales, raconte les péripéties de la lutte comme s'il
combattait lui-même pro aris et focis. De là les défauts, les bizar-
reries et trop souvent les injustices de son œuvre; de là aussi la
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3(12' RETCE DES DEUX MONDES.
généreuse ardeur qui l'anime et l'intérêt tout nouveau qu'elle pré-
sente (1).
Ob*v tandis que les transformations sociales de nos jours jetaient
cette lumière nouvelle sur la plus importante période de la plus
giQiiAe des histoires, tandis que le drame de la république et de
l'Mipire dans la France de 89 nous expliquait le drame de la répu-
blique et de l'empire dans la Rome de César, il s'est trouvé , par
rmo coïncidence curieuse, que le développement des études archéo-
logiques nous a fourni toute une masse de matériaux inconnus à nos
deinanciers. En même temps que le point de vue général était re-
nouvelé, la science épigraphique nous faisait pénétrer plus avant
dâfls la connaissance des détails. Nous rencontrons encore sur ce
terrain l'infatigable M. Mommsen , qui a consacré sa vie entière à
l'histoire des Romains. L'académie royale de Prusse, il y a une
quinzaine d'années, ayant voté l'impression d'un recueil complet
des inscriptions latines, M. Mommsen avait proposé en 18&7 un
vaste plan de publication qui consistait à distribuer géographique-
mmt ces précieux textes; il pensait que le meilleur moyen d'éviter
la- confusion au milieu de matériaux si nombreux, c'était de les
classer ville par ville et province par province. Ce plan ne fut pas
agréé par l'académie; on préféra la méthode contraire, la méthode
purement chronologique sans distinction de territoires, et au bout de
quelques années, après beaucoup d'efforts perdus, on fut obligé de
l'abandonner comme impraticable. Pendant ce temps-là, M. Momm-
se», qui avait recueilli tant de trésors épigraphiques dans ses longs
voyages en Italie, exécutait lui-même son plan à ses risques et pé-
rils. Il pubUa en 1852 toutes les inscriptions latines du pays de
Naples. Le succès fut complet auprès des juges les plus autorisés;
l'aonteur avait prouvé à la fois sa compétence supérieiu-e et la jus-
tesse de son idée. L'académie de Berlin s'empressa noblement de
renrenir sur sa décision, et M. Mommsen reçut mission expresse de
diriger l'entreprise officielle, c'est-à-dire de préparer et de publier
avec les auxiliaires qu'il lui plairait de s'adjoindre le Corpus in--
scriptionum latinarum projeté par la compagnie. M. Mommsen s'as-
sura le concours de deux archéologues établis à Rome, MM. Henzen
etf Rossi, pour la partie historique de l'œuvre, tandis qu'un profes-
seur de l'université de Bonn, M. Frédéric Ritschl, profondément
versé dans l'étude de la latinité primitive, se chargeait des inscrip-
tions dont l'intérêt est surtout philologique et littéraire. Les deux
premiers volumes de la collection viennent de paraître presque si-
(1) On a déjà caractérisé ici VBistcire rafnaine de M. Mommsen. Voyez Tétude inti-
tulée : la Philosophie et l'Histoire en Allemagns. Nouvelles écoles : M, H. FidUe et
M,' Th. Mommsen; — livraison du i5 octobre 1858.
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PHILOSOPHIB DE l'hISTOIRE ROUAINE. 363
multanément, celui de M. Ritschl à la fin de l'an dernier, celui de
MM. Mommsen et Henzen il y a seulement quelques semaines (1),
et déjà cette double publication est saluée comme un événement
dans le domaine de Térudition conquérante.
C'est aux maîtres de la science de juger de pareils travaux. Pour
nous, en rapprochant les sévères investigations de M. Mommsen de
ses pages si vives, si passionnées sur la fin de la république ro-
maine, en signalant chez le même écrivain des études si difTérentes,
nous avons voulu montrer le double courant qui a renouvelé de
nos jours la substance de Thistoire romaine , c'est-à-dire les faits
et les jugemens, la connaissance matérielle des détails et l'ap-
préciation morale des acteurs. Or, quand la substance d'une his-
toire subit des modifications si graves, la philosophie de cette
histoire doit se modifier aussi. Bossuet, dans quelques pages élo-
quentes, a écrit la philosophie de l'histoire romaine au point de vue
de la science de son temps; Vico, Montesquieu, Herder, cl)acun
avec son génie propre et le caractère de son pays, ont repris la
même tâche au point de vue des connaissances du xviu® siècle ; il
est impossible que notre époque ne produise pas à son tour des
considérations nouvelles sur ce sujet au nom des grandes innova-
tions que nous venons de décrire. Bien des systèmes ou des frag-
mens de système ont paru déjà, bien d'autres naîtront encore. Outre
les noms que nous avons cités plus haut, est-U nécessaire de rap-
peler les écrits de Merivale en Angleterre, les recherches de Dru-
mann en Allemagne, en France d'admirables leçons de M. Guizot,
d'éloquentes pages de M. Villemain, l'histoire si neuve de M. Am-
père, et Y Essai sur Tite-Live de M. Taine? Je voudrais signaler au-
jourd'hui deux œuvres récentes qui appartiennent à ce mouvement
d'idées. L'une nous vient d'Allemagne, l'autre fait honneur à la
France. La première est un simple mémoire académique, la seconde
est tout un livre; toutes les deux sont des systèmes complets. On
ne saurait imaginer d'ailleurs un contraste plus grand. Malgré cer-
tains points de contact, et bien que les deux auteurs aient puisé
savamment aux mêmes sources, ils se sont placés aux deux points
extrêmes du monde des idées. Celui-ci ne voit partout que mythes
et symboles; celui-là veut retrouver la vivante réalité des faits. Ici
une conception de l'histoire tout idéale, toute fabuleuse; là une
phUosophie des événemens fondée sur les intérêts et les douleurs
des hommes. L'apparition simultanée de deux ouvrages si dissem-
blables dit assez combien ce sujet, qu'on a cru épuisé, réserve en-
(1) Corpuê tiMcrtpttoniim latinantm comUio et auctontoie academim UtUrarwm
5ortt»tC0 0(ittooi... BerUn, in-folio. 1862-1863.
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36& RÈYUE DES DEUX MONDES.
core de surprises aux recherches des érudits et aux méditatioas des
penseurs.
Un autre intérêt s'attache encore au rapprochement que nous
voulons faii'e. Jusqu'à la fin du dernier siècle, on avait étudié l'his-
toire romaine au point de vue de la tradition romaine ; avec Herder
et Hegel, le germanisme protesta énergiquement, et le rôle des races
du nord en face de la corruption latine fut glorifié comme une œuvre
providentielle. S'il y a un principe admis dans la critique historique
de nos jours, c'est que les nations saxonnes sont venues apporter
un nouveau souffle de vie à l'humanité défaillante. L'influence la-
tine conduisait le genre humain au tombeau, l'influence germanique
le sauva. Hegel, dans l'enthousiasme de cette idée, oublie par mo-
mens que l'âme du monde moderne, avant tout, c'est le christia-
nisme, et, devant donner un nom à la période qui suit la période
gréco-romaine, il l'appelle non pas l'époque chrétienne, mais l'é-
poque germanique. Pour les écrivains les plus modérés de l'école
allemande, germanisme et christianisme sont des termes synonymes
ou du moins inséparables; on ne peut prononcer l'un sans évoquer
l'autre. Pendant bien des années, historiens et philosophes ont ré-
pété cette formule : Vélat chrétien et germanique^ la société chré-
tienne et germanique. Tel était, disaient-ils, le vrai nom des âges
nouveaux. L'ancienne école latine était abandonnée. Or c'est préci-
sément cette école qui se relève aujourd'hui dans les deux ouvrages
dont je veux m'occuper, c'est l'école latine (sous deux formes yer-
manique et française) qui essaie de renouveler ses théories, et, par-
lant ici au point de vue de l'église, là au point de vue de l'état,
vient livrer bataille aux adversaires du latinisme. Un si curieux
épisode mérite de ne point passer inaperçu.
I.
11 y a deux ans, un savant et ingénieux écrivain de l'Allemagne
du sud, M. Ernest de Lasaulx, lisait à Tacadémie royale de Munich
un travail très remarqué sur la philosophie de l'histoire romaine.
Dans un sujet tant de fois traité, l'auteur avait trouvé l'art d'être
neuf. Au lieu de s'en tenir à la suite des faits et d'en rechercher la
loi comme Polybe ou Machiavel , comme Bossuet ou Montesquieu,
et même comme Niebuhr ou Mommsen, il s'attachait à ce qu'on peut
appeler l'histoire mystique de la ville éternelle. La place de Rome
est si grande dans les destinées du genre humain que le spectacle
d'une telle destinée a dû éveiller de bonne heure chez les esprits
contemplatifs l'idée d'une intervention directe de la Providence.
Cette idée d'une mission divine expressément attribuée à la cité de
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PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE BOHAINE. 365
Romulus se retrouve en effet à toutes les grandes époques de l'his-
toire; l'antiquité l'a conçue sous une forme mythologique, le moyen
âge Ta développée en la mêlant à son catholicisme, les modernes
€ux-mêmes en ont gardé la trace, et telle observation de Paul Orose,
mystiquement commentée par Dante Alighieri en son de Monar-
chiay reparaît, dégagée de ses bizarreries, dans le sévère Discours
de Bossuet. Seulement il s'agit ici d'indications rapides plutôt que
d'une pensée logiquement suivie. Des légendes, des rapprochemens
inattendus, un mot, un soupçon, un éclair, voilà ce que nous dffre à
ses origines cette tradition mystérieuse . Ce sont comme les ébau-
ches d'une philosophie de l'histoire. Les fragmens sont nombreux,
le système n'existe pas. C'est précisément ce système que M. de
Lasaulx a voulu construire, ce sont ces idées éparses qu'il a réunies
en un vaste et bizarre tableau; cette histoire mystique de Rome que
le moyen âge avait soupçonnée dans ses rêveries enfantines et gran-
dioses, l'ingénieux érudit de Munich l'a écrite en plein xix* siècle.
On voit que nous avons affaire ici à un compatriote de Baader.
Dans une description de l'Italie qui est une sorte de philosophie
de l'histoire romaine, Pline le naturaliste a dit magnifiquement :
o Cette terre, l'élève et en même temps la mère de toutes les terres,
a été choisie par la providence des dieux pour rendre le ciel même
plus brillant, pour réunir les empires dispersés, pour adoucir les
mœurs, pour rapprocher par la communauté du langage les idiomes
discordans et barbares , pour fournir à tant de races opposées le
moyen de s'entendre, pour donner à l'homme l'idéal de l'homme (1),
pour devenir enfin l'unique patrie de toutes les nations de l'uni-
vers. » On ne trouve pas seulement dans ce texte de Pline le ma-
gnanime orgueil de la vieille Rome, cet orgueil qui ressemble à une
foi et que tant d'écrivains, depuis le poète inspiré jusqu'au légiste
exact, depuis Virgile jusqu'à Modestinus, ont exprimé dans les
mêmes termes; il y a quelque chose de plus, on dirait qu'un souffle
religieux anime ces litanies de la gloire. Soit que l'auteur ait re-
cueilli la tradition orale, soit qu'il ait résumé l'opinion de ces nom-
breux écrivains, aujourd'hui perdus, qui lui ont fourni les maté-
riaux de son livre, il représente ici autre chose que le patriotisme
ordinaire. Cette providence si occupée à Rome, ce ciel rendu plus
brillant, cette pure image de l'homme donnée enfin à la race hu-
maine, ne seraient-ce donc pas des pressentimens du christianisme?
M. de Lasaulx est persuadé que la tradition mystique dont on peut
découvrir les vestiges dans ce passage de Pline remonte jusqu'aux
origines de Rome, et qu'elle a été confirmée par des événemens
<1) n Ut hiimanitatem homiai dar t. »
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366 REVUE DES DEUX MONDES.
extraordinaires à toutes les grandes époques de son histoire. Si les
scènes de la Bible , au dire des théologiens , sont les figurer du
Nouveau-Testament, ce n'est pas là, d'après M. de Lasaulx, un pri-
vilège qui appartienne exclusivement au saint livre; les scènes de
l'histoire romaine, aux périodes décisives de ses annales, sont aussi
les figures de l'Évangile et l'image anticipée de l'humanité chré-
tienne. Le prophète Isaïe a peint l'homme de douleurs qui souffre
pour tout son peuple; cette peinture, où la théologie chrétienne a
vu l'annonce de Jésus-Christ, M. de Lasaulx la retrouve dans le per-
sonnage d'Énée, c'est-à-dire dans le fondateur idéal de Rome. Lui
aussi a souffert, quoique innocent, et souffert pour son peuple; Ho-
mère, en deux endroits de Ylliade^ lui attribue formellement ce
caractère, que développe jusqu'au bout la tradition latine. La résur-
rection d'Énée et son ascension au ciel, figures voilées des grands
tableaux de l'Évangile, reparaissent plus complètement encore dans
la résurrection et l'ascension de Romulus. L'histoire du fondateur
historique de Rome, comme celle de son fondateur idéale est toute
remplie des présages du Sauveur. Rappelez-vous qu'il est né d'un
dieu et d'une vierge, — c'est toujours M. de Lasaulx qui parle;
rappelez-vous les dangers qui menacèrent son berceau, rappelez-
vous surtout que la ville fondée par lui et nommée de son nom a été
construite pour devenir le refuge ouvert aux proscrits, aux malheu-
reux, aux coupables de toutes les contrées, le refuge des gentils et
des pécheurs. Qu'on n'oublie pas non plus les circonstances de sa
mort : ad suos venit et sui eum non receperurU. Au moment de
l'immolation de Romulus, le ciel se couvrit de ténèbres, et la vic-
time fut transfigurée; un homme était mort, un dieu ressuscita. Ces
ressemblances générales ne suffisent pas à M. de Lasaulx; il cherche
des rapprochemens jusque dans les détails, et on devine quelle est
sa joie lorsqu'il découvre pai-mi les légendes du premier roi des
Romains la scène touchante du souper d'Emmaûs. Romulus, le len-
demain de sa mort, n'a-t-il pas apparu à l'un des siens nonmié
Proculus Julius? « Va, dit le ressuscité à son compagnon, annonce
aux Romains la volonté des dieux : dis-leur que ma Rome est des-
tinée à devenir la tête du monde. » Après quoi il disparut dans les
hauteurs du ciel, où il règne, dit Tite-Live, comme un dieu fils
d'un dieu, et comme père de la cité romaine, deum deo natum^
parenlemque urbis romanœ. Rapprochant ensuite des textes qu'il est
inutile de reproduire ici, l'ingénieux écrivain ne craint pas d'affir-
mer que Romulus, dans le ciel où la foi romaine l'avait placé, for-
mait une sorte de trinité divine avec Mars et Jupiter Capitolin.
La philosophie de l'histoire romaine, telle que l'entend M. de
Lasaulx, nous ménage de bien autres surprises; ce n'est là qu'une
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PHILOSOPHIE DE L HISTOIBE ROMAINE. 367
entrée en maûëre. Énée, d*aprës la poétique légende, était à la fois
un héros et un prêtre : premier symbole de la double destinée de
Rome, de sa destinée héroïque dans le monde païen et de sa des-
tinée sacerdotale après la venue du Messie. Passez de la légende
poétique à la tradition historique; le premier roi de Rome est un
héros, le second est un pontife : nouvelle image des deux cités de
l'avenir. Romulus annonce les Scipions, et Numa les successeurs de
saint Pierre. Voilà la force du glaive et la force de l'esprit promises
dès le premier jour à la ville éternelle. Ces deux forces opposées,
deux villes très différentes les avaient représentées dans le monde
oriental, Babylone d'un côté, Jérusalem de l'autre; Rome va re-
cuôllir ce double héritage, et c'est pour cela, — notez ici l'impor-
tance mystérieuse des dates, — c'est pour cela que Rome a été
fondée l'année 75& avant Jésus-Christ, à l'époque où le vieil em-
pire babylonien tombait en ruine, et où Jérusalem, devenue tribu-
taure des nouveaux chefs de l'Assyrie, jetait ses plaintes sublimes
par la bouche des prophètes.
Un grand destin commence, un grand destin s'achève.
Cette Babylone dont le pouvoir séculaire venait de s'abattre, cette
Jémsalem à qui les chants d'isaïe promettaient un si éblouissant
avenir, Rome devait les réunir toutes les deux dans le cycle im-
mense de ses annales; c'était à elle de renouveler en Occident l'em-
pire de Babylone jusqu'au jour où elle serait la Jérusalem nouvelle
après le triomphe du Christ. Saint Augustin avait déjà remarqué
cette cmncidence de la naissance de Rome et de la chute de l'em-
pire d'Assyrie; M. de Schelling, dans ses études sur l'antiquité,
avait expliqué pourquoi la civilisation romaine était le dernier mot
de toutes les mythologies orientales; de saint Augustin à Schel-
ling, H. de Lasaulx rassemble les témoignages épars, et si vous
refusez d'admettre que Babylone et Jérusalem, dès l'année 76i,
fussent destinées à revivre dans la cité de Romulus, vous reconnaî-
trez du moins que l'auteur n'a pas ménagé les citations pour vous
convaincre. Quant à lui, sa foi est complète. « Ainsi, s'écrie-t-il
d'un air de triomphe, au point de vue de l'histoire synchronique
de rhomanité, la double importance de Rome, son importance guer-
rière et hiératique, est parfaitement reconnaissable; Romulus est le
rq>résentant de la Rome babylonienne, Numa est le représentant
de la Rome hiérosolymique.
Tout à l'heure, direz-vous, Romulus était la figure de Jésus-
Christ lui-même; comment se fait-il qu'il représente maintenant
l'écrit babylonien? — Accoutumez-vous à ces petites difficultés :
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368 RETUE DES DEUX MONDES.
dans le royaume des mythes, les aspects sont changeans, et il y au-
rait de Tindiscrétion à examiner les choses de trop près. On vous
fournit les grandes lignes du système, c'est à votre imagination de
faire le reste. D'ailleurs, si ces preuves paraissent peu concluantes,
voici des argumens plus décisifs. Rome a eu plusieurs noms, et les
renseigaemens que nous fournissent à ce sujet les écrivains de Tan-
tiquité éclairent d'une lumière inattendue la destinée providentielle
de la grande cité. « On sait que tous les noms, dit M. de Lasaulx,
les noms des villes comme ceux des hommes, bien plus, les noms
de tous les objets auxquels peut s'appliquer Tintelligence humaine,
ont une importance particulière au début, et qu'ils expriment le ca-
ractère intégral des êtres qu'ils désignent. On sait aussi que dans
le monde antique des génies, des esprits tutélaires étaient assignés
non-seulement aux hommes, mais aux villes et à tous les êtres vi-
vans, et que tous les êtres se développaient sous cette protection
invisible. » Il n*est donc pas indifférent de rechercher sous quelles
invocations fut placée la ville des césars; Babylone signifie la mai-
son de Bel; Jérusalem veut dire la vision de la paix^ ou mieux en-
core, d'après une étymologie différente, le séjour de la paix, Ir-
salem. Le nom de Rome, i^uftY), c'est la force, la puissance, la force
des armes, la puissance du sceptre; mais nous savons de bonne source
que Rome avait un autre nom que ce nom d'origine hellénique; elle
portait un nom latin, nom mystérieux, sacro-saint, et que nulle
lèvrehumaine n'avait le droit de prononcer, parce qu'il représen-
tait la divinité protectrice de la ville. Varron et après lui Pline
l'ancien, Plutarque, Solinus, Lydus, racontent qu'un certain tribun
du peuple, nommé Yalerius Soranus, ayant osé un jour prononcer ce
nom redoutable, fut condamné comme sacrilège et périt sur la croix.
C'était une coutume religieuse et guerrière chez les premiers Ro-
mains d'évoquer solennellement le génie tutélaire de la ville qu'ils
assiégeaient, de l'armée qu'ils allaient combattre, et de livrer l'en-
nemi à sa colère. Nous possédons encore, dit M. de Lasaulx, quel-
q^jes-imes de ces formules d'invocation et de malédiction qui ser-
virent non-seulement contre Carthage ou Corinthe, mais contre
bien des villes d'une importance secondaire , en Italie , en Espagne
et en Afrique. Révéler le nom secret de Rome, c'eût été fournir à
l'ennemi le moyen d'évoquer la divinité protectrice et de la trans-
former en furie. Voilà pourquoi Yalerius Soranus fut crucifié. La ter-
reur était si grande à ce sujet, et le secret fut si religieusement
gardé, qu'aujourd'hui encore nous ne savons pas d'une manière
certaine cet effroyable mot qui contenait la vie et la mort. Benne a
rempli le monde; son nom, son vrai nom, le monde ne le connaît
pas.
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PHILOSOPHIE DE L'hISTOIRE ROMAINE. 369
Était-ce Saturnia^ comme le veulent Guillaume Postel en son
livre de Originibm et Frédéric Munter daas ses Dmertations ar-
chéologiques? était-ce Valentia, Valesiay Valeria^ comme Font cru
plusieurs savans d* après certains passages de Festus et de Sollnus?
Niebuhr était-il autorisé à écrire d'un ton affirmatif au premier vo-
lume de son Histoire romaine : a Le nom latin de Rome, ce nom
qu'il était interdit de prononcer, c'est Quirium? » On devine aisé-
ment la racine de ce mot comme on en voit tout de suite les déri-
vés; quirium^ quirinus, quirites, tout cela vient de quire, pouvoir,
pouvoir par la force, et le nom caché de Rome eût été simplement
la traduction latine de PiofLin. 11 faut reconnaître ici, malgré l'auto-
rité de Niebuhr, que ce nom mystérieux eût été mal caché, puisque
le dérivé quirilesy si souvent employé dans la vie civile des Romains,
l'eût rappelé sans cesse à leur esprit. Comment oublier d'ailleurs
au sujet de cette bizarre énigme l'opinion d'un écrivain de l'antiquité,
critique médiocre il est vrai, mais ici témoin très digne de foi, puis-
qu'il s'agit seulement d'un point de fait? comment oublier ces pa-
roles de Macrobe : « Le plus savant parmi nous n'en sait absolument
rien, et nous en sommes réduits là-dessus à de simples conjec-
tures? » Les uns croient que c'est Jupiter, et les autres la lune;
ceux-ci nonmient Angerona, déesse du silence, qui était représentée
tenant un doigt sur sa bouche, ceux-là tiennent pour la Gybèle ita-
lique, dont le nom indigène était Ops Consivia. M. de Lasaulx dis-
cute ces conjectures diverses, et bien que la dernière paraisse fort
plausible à Macrobe, il la repousse comme les autres. Le grand mys-
tère de Rome étant l'union de Rabylone et de Jérusalem, l'union de
la force et de l'esprit, il faut bien que les deux noms de Rome ex-
priment ces deux ordres d'idées, Tesprit et la puissance, Jérusalem
et Babylone. Si le nom connu exprime la force, le nom caché doit
exprimer Tesprit. Une fois armé de ce principe, le mystagogue
écarte tous les noms qui ne rappelleraient que des titres matériels
on des vertus physiques, et, furetant dans tous les magasins de l'ar-
chéologie antique, il cherche une étiquette dont le sens pourrait
convenir à son système. En voici une : parmi les cabinets de curio-
sités du vieux monde, parmi ces collections plus ou moins dépareil-
lées où les modernes font encore d'intéressantes trouvailles, on peut
ranger les ouvrages d'un certain Johanncs Laurentius, vulgairement
nommé Lydus, qui vivait à Byzance au v* siècle de Tère chrétienne.
Or, en interrogeant ces écrits oubliés, M. de Lasaulx a mis le doigt
sur on texte où se trouve précisément la solution qu'il cherchait.
« Rome avait trois noms, dit le Byzantin Lydus : premièrement un
nom mystérieux que les souverains pontifes pouvaient seuls pro-
noncer dans les plus solennels sacrifices, et ce nom, c'était Amor;
VHR ILT. Î4
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370 BEVUE DES DEUX MONDES.
deuxièmement un nom hiératique, Flora; troisièmement un nom
politique, Rama. » *
Dans cette précieuse découverte, M. de Lasaulx ébloui ne voit
que le premier mot et le dernier; il laisse de côté Flora, qui gène*
rait un peu sa théorie. Il faut en effet que Rome ait deux noms, mais
deux noms seulement, l'un qui la représente dès l'origine comme
l'héritière de Babylone , l'autre qui annonce en elle l'héritière de
Jérusalem. Je l'ai trouvé 1 disait Archimède. Voilà donc ce que je
cherchais! s'écrie M. de Lasaulx : Borna y amor^ force et amour,
voilà les deux mots prophétiques qui renfermaient d'avance toute
la destinée de Rome. 11 remarque, dans l'ivresse de sa joie, que ces
deux mots n'en font qu'un. Ne sont-ils pas l'un et l'autre composés
des mêmes lettres, et ne dirait-on pas les deux aspects d'une même
idée? Prenez le mot Roma^ et lisez-le à la manière orientale, c'est-
à-dire de droite à gauche, vous avez le mot amor. Que de choses
dans cette remarque (1)! Ne croyez pas que ce soit un simple effet du
hasard, il y a ici un sens philosophique, à savoir que l'amour sup-
pose la force, et qu'un esprit vigoureux, un esprit capable de haïr,
est aussi le seul qui sache aimer; l'amour infini, chez Dieu lui-
même, n'a-t-il pas pour fondement la puissance infinie? Voici néan-
moins une réflexion qui môle une certaine inquiétude à la joie du
chercheur de mythes : ce Lydus qui nous apprend le nom sacré de
la ville arrive bien tard pour faire ses révélations; entre les origines
qu'il raconte et le moment où il tient la plume, il n'y a pas moins
de douze cents ans. Si un autre écrivain de l'antiquité vient confir-
mer le rapport de Lydus, c'est encore un Byzantin , et un Byzantin
d'une période postérieure, c'est ce célèbre Photius, homme de cour,
général de cavalerie, archevêque, fondateur d'église, et le plus cu-
rieux archéologue de son siècle. Dans un fragment découvert et
publié de nos jours par le cardinal Angelo Mai, Photius répète
exactement les affirmations de Lydus. Voilà deux autorités au lieu
d'une, pourvu que ce soient en effet des autorités: doute cruel pour
l'érudit; mais M. de Lasaulx se hâte d'écarter ces dernières ombres.
« En pareille matière, se dit-il, c'est une loi toute naturelle que ce
qui est caché au début ne puisse être dévoilé que bien longtemps
après. Jésus-Christ disait à ses disciples : 11 n'y a rien de caché qui
ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être connu. »
Ainsi feUe est la conclusion des études de M. de Lasaulx : soit qu'on
étudie la légende idéale ou la légende historique du Latium, soit
(1) Hegel, dans sa Philosophie de rhistoire, avait déjà parlé de ce nom mystérieux de
Rome, mais sans s'y arrêter comme M. de Lasaulx. Il remarque seulement que tout est
mystère et bizarrerie dans le culte des Romains, tandis que tout est clair, franc, naïf,
dans la religion des Hellènes.
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PHILOSOPHIB DE L'HISTOIRE ROMAINB. 371
qii^4Mi interroge Énée, fils de Vénus, ou Romulus, fils de Mars, soit
que Ton compare Romulus le guerrier à Numa le pontife, soit qu'on
nqpproche la fondation de Rome des grands événemens contempo-
rains, soit enfin qu'on cherche le nom mystérieux de la ville éter-
nelle, on arrive infailliblement à cette conclusion : Rome avait une
double destinée à remplir, et il était écrit dans le plan divin de
rbistoire universelle qu'elle gouvernerait le monde par la force
avant de le gouverner par l'amour.
A ces indications fournies par les légendes nationales et les sym-
boles religieux, il faut une confirmation par l'histoire réelle. M. de
Lasaulx ne recule pas devant les nécessités de sa démonstration, il
les formule au contraire avec une audacieuse confiance quand il
écrit ces mots : « Tout ce qui flottait dans le demi -jour des lé-
gendes, tout ce qui était enveloppé dans les voiles du mythe, au
commencement de l'histoire de Rome, doit reparaître sans voiles,
sans ombres, au faite de son développement, à la pleine lumière de
sa vie politique. » Où est ce faite? où est cette lumière? La période
décisive dans l'histoire de Rome, c'est celle que U. Mommsen ap-
pelle la révolution, révolution immense en effet, qui n'intéresse pas
seulement l'Italie, mais le monde entier, révolution épique où non-
seulement la terre, mais le ciel même a joué un rôle. Le dernier
fliècle de la république, le premier siècle de l'empire, voilà la grande
époque de l'histoire de Rome et peut-être de l'histoire universelle.
Or à l'une des heures décisives de cette solennelle époque, au mo-
ment où l'aristocratie et la démocratie, la réaction et la révolution,
se disputaient le monde dans les plaines de Pharsale, on vit les
deux armées représenter en quelque sorte les deux grandes parts
do l'histoire religieuse du genre humain. D'un côté marchaient les
peuples dont le nom seul rappelle l'Ancien Testament, de l'autre
s'avançaient les hommes qui devaient inaugurer l'ère chrétienne.
Les Orientaux, et parmi eux les Juifs, combattaient dans les rangs
de Pompée; les Occidentaux, et parmi eux les Germains, se battaient
pour César. Ces renseignemens nous sont fournis par Appien et Ly-
dus; Florus même avait dit avant eux que la cavalerie des Germains
avait décidé la victoire. On devine avec quel bonheur l'historien al-
lemand recueille ces détails restés inaperçus jusqu'à lui, ces détails
d'une portée si haute, d'une signification si profonde, et en tire une
conclusion dont ne se doutaient ni Appien, ni Lydus, ni Florus.
Tandis que les deux armées croyaient combattre pour l'aristocratie
ou la démocratie, pour l'ancien régime ou la révolution, c'était la
cause de Jésus-Christ qui était débattue à Pharsale. Pompée avait
donné pour mot d'ordre à ses soldats Hercule Vinvincibley César
avait choisi Vénus la victorieuse. On connaît l'issue de la lutte, mais
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372 RETUE DES DEUX MONDES.
on ne savait pas avant M. de Lasaulx comment Thistoire mystique
complète et rectifie l'histoire réelle : Vénus triompha d'Hercule,
Tamour l'emporta sur la force, amor prit la place de Borna. N'ou-
bliez pas non plus les deux autres figures que nous avons signalées
en passant, car le langage des signes se manifeste ici avec une mer-
veilleuse abondance, n'oubliez pas l'opposition des Germains et des
Juifs : les Juifs, gardiens obstinés de l'ancienne loi, furent battus
par cette race germanique qui devait contribuer plus que nulle autre
au libre développement de la loi nouvelle. La victoire de César sur
Pompée dans la mêlée sanglante de Pharsale, c'est la victoire de
l'Évangile sur l'Ancien Testament!
Au milieu de ce délire, l'auteur garde encore une âme capable de
s'intéresser aux acteurs du drame, comme si la réalité ne disparais-
sait pas tout entière dans cette transfiguration mystique. Sans
doute il fallait que la république fût remplacée par l'empire, et il
fallait aussi que l'empire, une fois sa mission terminée, disparût à
jamais, pour que le christianisme victorieux pût susciter une hu-
manité nouvelle. Toutefois, en proclamant ce principe, M. de La-
saulx veut bien reconnaître que cette philosophie de l'histoire nous
est facUe, à nous qui connaissons la suite des événemens. Au milieu
de la mêlée, on était excusable de voir autrement les choses. Quand
César et le. sénat se disputaient l'empire, on ne pouvait penser
qu'aux résultats immédiats de la lutte, — à moins d'être un illu-
miné comme cet augure de Padoue qui, le jour de la bataille de
Pharsale, transporté hors de lui-môme au moment où il interro-
geait le vol des oiseaux, suivit en son extase les moindres péripé-
ties de l'action, et tout à coup, dans un ravissement suprême, s'é-
cria : « Victoire à César! » Les gens de bien mêlés à ces tragédies
surhumaines n'avaient pas tous reçu les merv^eilleuses clartés qui,
aux yeux de M. de Lasaulx, transforment l'augure de Padoue en une
sorte de voyant chrétien ; ils ne pouvaient juger les acteurs que sur
leur caractère moral, sur leur mérite personnel, et non d'après les
plans sublimes dont ils étaient les instrumens aveugles. M. de La-
saulx, tout illuminé qu'il est, comprend donc la douleur des pom-
péiens honnêtes, le désespoir de Caton, les blasphèmes de Bru tus,
et volontiers il eût porté le premier coup à l'usurpateur. « Quel
homme de cœur, s'écrie-t-il, peut ne pas ressentir une émotion
poignante à l'heure où tombe la république? Qui ne sent que, dans
ce fatal conflit, les vaincus valaient mieux que les vainqueurs? » 11
est difficile de ne pas se rappeler ici les pages ardentes où M. Momm-
sen exprime des passions tout opposées. Ces Caton, ces Brutus que
M. de Lasaulx honore, M. Mommsen leur jette l'insulte, et autant
M. Mommsen glorifie César, autant M. de Lasaulx le condamne.
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PHILOSOPHIE DE l'UISTOIRE ROMAINE. 373
H César était grand sans doute, dit le cherclieur de mythes, et
grand de toutes les manières, grand tribun, grand capitaine, grand
homme d'état; qu'importe? Tacite lui-même a beau l'appeler le
premier de tous les Romains, primus omnium Itamanorum} Athé-
née a beau l'appeler le premier de tous les hommes, TcpôTo; iroévrcov
ôvOpwirov : M. de Lasaulz proteste au nom du droit, et vraiment cette
protestation ne manque pas d'un certain effet dramatique chez un
homme que l'histoire idéale aurait pu rendre indifférent aux dou-
leurs de la réalité. Il va même beaucoup trop loin, si, ne se défiant
pas d'un enthousiasme de collège, il oublie quelle mauvaise cause
défendait la vieille oligarchie aristocratique. Ici surtout nous
sommes obligés de le renvoyer à M. Mommsen, c'est-à-dire au plus
passionné, mais aussi au plus savant et au plus libéral historien de
la révolution romaine. Étrange pouvoir de cette révolution, qui
agite encore, à dix-neuf siècles de distance, non-seulement les tri-
buns, mais les érudits et les rêveurs! Mêlée terrible, assez bruyante
pour arracher un somnambule comme M. de Lasaulx au mystérieux
spectacle de l'histoire invisible! Ce n'est là du reste qu'une distrac-
tion d'un instant; silence au drame et aux passions d'en bas! voici
le mystique domaine qui se rouvre et les signes qui reparaissent.
H. de Lasaulx est singulièrement frappé de certaines analogies
entre Auguste et Jésus-Christ, a non pas, certes, que le lâche et
cruel Octave puisse être comparé au plus pur, au plus tendre bien-
faiteur de la race humaine; » l'analogie est dans la situation histo-
rique, non pas dans le caractère, et il peut arriver qu'un méchant
soit le précurseur d'un saint, par ce seul fait qu'il lui aura frayé
la route sans le vouloir. « Au reste, ajoute l'auteur en note, je re-
connais volontiers qu'il faut procéder avec prudence dans cette
confrontation de types, et n'y voir, comme dit saint Augustin, que
de simples hypothèses de l'esprit humain , hypothèses qui nous
conduisent quelquefois au vrai et quelquefois nous en éloignent. »
Après s'être ainsi exhorté à la prudence, M. de Lasaulx revient à
ses rapprochemens avec plus de témérité que jamais. Auguste, sa-
chez-le, est un précurseur mystique de Jésus-Christ! Jésus est né à
Bethléem, non loin de Jérusalem ; Auguste est né à Vélitres, dans le
voisinage de Rome. Dès les premiers jours du monde, la naissance
<iu Christ est promise au peuple de Dieu ; dès les temps les plus re-
culés de l'histoire de l'Italie, les oracles avaient annoncé à Vélitres
qu'un de ses enfans serait un jour le maître de l'univers. Au mo-
ment où Jésus naquit dans l'étable, des mages étant venus d'Orient
pour l'adorer, Hérode, effrayé, fit égorger tous les enfans de Beth-
léem et des lieux d'alentour; quelques mois avant la naissance d'Au-
guste, il y eut dans Rome des signes, et les aruspices ayant déclaré
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37A RE7UE DES DEUX MONDES.
que la nature était en travail d'un roi pour les Romains, le sénat,
effrayé, défendit d'élever les eufans qui naîtraient dans l'année :
précaution inutile, car les sénateurs dont les femmes se trouvaient
enceintes à ce moment-là, espérant, chacun à part soi, que cette
promesse divine intéressait leur maison, firent en sorte que le dé-
cret ne fût pas déposé aux archives. Suétone, qui rapporte ces tra-
ditions, y ajoute une anecdote singulière : au moment où naquit
Auguste, on délibérait au sénat sur la conjuration de Catilina, et
Octavius, père de l'enfant, arriva un peu tard à cause des couches
de sa femme. Or c'est un fait bien connu, dit le chroniqueur, que
Nigidius, en apprenant la cause de ce retard et l'heure de l'accou-
chement, s'écria qu'il était né un maître à l'univers, dominum ter-
rarum orbi natum. Tous ces détails, assez insignifians dans Sué-
tone, font vraiment ime certaine figure quand on les rassemble
avec art. Gomment s'étonner que M. de Lasaulx, déjà trompé d'a-
vance, y retrouve trait pour trait l'histoire de la naissance du Sau-
veur? Ce Nigidius s' écriant que le roi du monde vient de naître
deviendra pour lui un personnage comme le vieillard Siméon, celui
dont la figure est si touchante dans le récit de saint Luc, celui qui
reçoit Marie le jour de la présentation au temple, et qui, prenant
dans ses bras le divin enfant, prononce ces belles paroles : « Main-
tenant, Seigneur, je puis mourir en paix, puisque mes yeux ont vu
le Sauveur du monde! » Entre Nigidius et Siméon, entre l'exclama-
tion banale du sénateur et le discours si tendre du saint vieillard,
le catholique illuminé ne voit que la différence de la figure à la réa-
lité, de l'ombre à la lumière. Après cela, priez le ciel qu'il ne Use
pas les élégies de Properce, ou s'il les lit, qu'U n'y remarque point
les mots de mundi servator appliqués à Auguste, sinon il ajoutera
cette nouvelle figure à toutes celles qu'il a déjà découvertes, et,
sans s'inquiéter des notes fausses, U donnera un rôle au voluptueux
chanteur dans cette folle partition. Properce, comme Nigidius, sera
cité en témoignage pour prouver que l'empereur Auguste est bien
réellement le symbole de Jésus-Christ.
Dans le système des figures et des analogies mystiquesy les con-
trastes, à ce qu'il parait, sont aussi importans que les ressem-
blances. M. de Lasaulx a fait valoir les ressemblances que présentent
la naissance d'Auguste et la naissance du Sauveur ; maintenant il
indiquera chez eux les contrastes de l'heure suprême. Le vieil em-
pereur, chargé d'années et de souvenirs, s'éteint à Nola, en Cam-
panie, à l'âge de soixante -seize ans, et, s'adressant à ses amis
rassemblés auprès de son lit de mort : « Eh bien I leur dit-il, trou-
vez-vous que i'aîe assez bien joué la faice de la vie {mimum
vitœ)^ » Puis il cite en grec la formule qui terminait les pièces de
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PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE ROMAINE. 375
théâtre : « Si vous êtes contens, applaudissez l'acteur et battez tous
des mains. » Suétone ne dit pas si les amis d'Auguste applaudirent,
si un sourire effleura leurs lèvres, ou bien s'ils restèrent indifférens
à cette frivolité impie; il est probable qu'ils gardèrent le silence,
occupés qu'ils étaient de leurs intrigues du lendemain. Que de rap-
ports d'opposition entre ce récit et celui de l'Évangile ! Le jour où
le Sauveur, avant d'expirer sur la croix, prononça la grande parole :
« tout est consommé ! » le centurion romain qui se trouvait là ne
put s'empêcher de s'écrier : « Cet homme était vraiment le fils de
Dieu. » Ce mot ignoble, la farce de la vie, et ce mot sublime, con-
summatum est, — ce silence des amis d'Auguste et ce cri soudain
échappé au centurion, — ce sont là, d'un monde à l'autre, des ré-
pliques mystérieuses dont l'historien vulgaire ne s'inquiète pas,
mais qui ont plus de prix aux yeux de M. de Lasaulx que les décou-
vertes d'un Niebuhr.
Mais ces répliques, ces rapprochemens étranges, ne sont-ce pas
de simples effets du hasard? — « Libre à chacun d'y voir ce qu'il
voudra, répond dédaigneusement M. de Lasaulx; pour moi, j'y vois
une disposition manifeste de la Providence. Tous ceux qui dans
l'antiquité ont écrit sur les destinées de Rome, païens, juifs, chré-
tiens, peu importe, tous ont vu dans cette histoire la main de la
Providence; je me range à leur avis. » Là-dessus, il cite une pen-
sée de Polybe, un trait de Flavius Josèphe, une réflexion de Plu-
tarque, une phrase de Denys d'Halicarnasse, et après que le défilé
des païens est fini, on voit commencer le cortège des pères de l'é-
glise... Les païens, émerveillés de la grandeur de Rome, affirment
que la Providence est là; les écrivains de l'église, plus explicites,
saluent dans l'unité de l'empire une voie divinement ouverte à
l'Évangile. C'est l'opinion d'Origène, de Prudence, d'Eusèbe, de
saint Jérôme, de saint Augustin, de Paul Orose, de Léon le Grand,
de Théodoret, de Pierre Chrysologue, de Maxime de Turin, et rien
de plus curieux que ces litanies enthousiastes où les deux Romes,
la ville profane et la ville sainte, d'abord opposées et hostiles, finis-
sent par se confondre dans une glorification commune. 11 y a deux
sources de bien en ce monde, s'écrie Eusèbe, l'empire romain et
l'église du Christ. Rome, dit saint Jérôme, a conquis l'utiivers pour
frayer la route aux apôtres ; la prédication du Dieu unique exigeait
l'établissement de l'empire unique {apostolorwn itineri pervius fae-
tu9 esiorbis... et ad prœdicationem unius dei singulare imperium
consiituium est). Les docteurs du moyen âge comparaissent à leur
tour. Voici saint Thomas d'Aquin avec son livre de Regimine prin-
cipumj voici le moine allemand Engelbert d'Admont avec son traité
de Ortu et Fine romani Imperii, voici Dante avec ses traités poli-
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376 RETUE DES DEUX MONDES.
tiques et moraux, qui sont le commentaire de son grand poème; ils
confirment, chacun à sa manière, la mystique tradition de la ville
éternelle, et les rayons de la Rome du Christ transfigurent si bien
la Rome païenne qu'il devient impossible de les distinguer l'une de
l'autre. Dante ne disait-il pas que rétablissement de l'empire ro-
main était une œuvre directe de Dieu aussi bien que l'incarnation
du Sauveur? N'était-il pas heureux de glorifier cette grande unité
de la monarchie italienne « annoncée par Énée, préparée par les
Scipions, célébrée par Virgile, consacrée par Jésus-Christ (1)? »
Telle est la philosophie de l'histoire romaine d'après M. Ernest
de Lasaulx. 11 n'est pas nécessaire, je pense, de signaler les erreurs
et les bizarreries dont elle fourmille. Si l'auteur s'était borné à
mettre en lumière la tradition qui, de saint Jean à Bossuet, recon-
naît dans l'unité de l'empire la préparation des conquêtes du Christ,
il aurait pu compléter un chapitre déjà connu des annales de l'es*
prit humain ; en cherchant des symboles catholiques chez les enfans
de la louve, il est descendu à des puérilités qui défigurent l'his-
toire. D'où vient pourtant que ce singulier manifeste a excité Tat-
tention de la critique? C'est que la pensée intime de l'auteur valait
mieux que son œuvre même. L'histoire romaine est devenue au-
jourd'hui une espèce de concerto tumultueux où bien des voix se
font entendre ; sans la partie que joue le mystique Allemand, la
symphonie serait incomplète. M. de Lasaulx était un esprit cu-
rieux (2), subtil, illuminé, un disciple de Goerres et de Baader.
Catholique et libéral, il avait sur bien des points des inspirations
originales et généreuses. Au lieu de restreindre le domaine de sa
religion, comme font tant d'esprits étroits et sombres, il prenait
plaisir à en reculer les frontières. L'antiquité païenne, à ses yeux,
ne se séparait pas de l'Évangile; de l'une à l'autre, il connaisssdt
des sentiers secrets éclairés çà et là de mystérieuses lueurs. Son
Christ gigantesque , étendant ses bras vers tous les points de l'ho-
rizon, projetait sur le passé comme sur l'avenir sa lumière infinie.
U croyait au catholicisme de Virgile et de Platon, d'Homère et de
Yalmiki! A propos du génie de Socrate, au sujet de l'hellénisme
mourant, il avait écrit des pages bizarrement exquises, où le pen-
seur ébloui transfigurait les textes les plus simples. Son manifeste
sur la philosophie de l'histoire romaine semble avoir été inspiré par
(1) Sur cette philosophie de Thistoire de Rome telle que Ta combinée Taotear de U
Divina Commedia et du de Monarchiay voyez Pétude insérée ici même sous ce titre :
DanU Alighieri H la littérature danUsque en Europe r 1'' décembre 4856.
(3) M. de Lasaulx est mort il y a quelques mois, entouré de Testime générale, em-
portant les regrets des penseurs et des savans. Son mémoire sur la philosophie de
rhistoire romaine est le dernier travail qu'il ait communiqué à Tacadémie de Munich.
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PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE ROMAINE. 377
les débats de la question papale : je ne sais s'il tenait au pouvoir
temporel, ou plutôt je suis sûr qu'un esprit si détaché des choses
réelles ne pouvait être un partisan bien fougueux de la théocratie;
mais il croyait à Rome, à la destinée de Rome, et c'était là sa ma-
nière de prendre part aux discussions de nos jours.
Rien de moins germanique en un certain sens que les écrits de
M. de Lasaulx, ou, si Ton veut, c'est l'esprit germanique ébloui et
subjugué par l'esprit romain. L'histoire nous montre aux temps bar^
bares les grands chefs des peuples du nord se mettant au service de
Rome et devenant quelquefois plus Romains que les enfans de l'Ita-
lie; H. de Lasaulx est un Germain des siècles raffinés mettant l'illu-
minisme allemand au service de la Rome catholique. Le vrai Ger-
main, c'est Hegel dans sa Philosophie de r histoire y quand il nous
fait voir l'empire romain créant le vide par tout l'univers, et l'es-
prit nouveau, l'esprit chrétien et germanique, remplissant ce cadre
immense. Le vrai Germain, c'est Herder, quand il réfute Origène et
saint Jérôme, saint Augustin et Paul Orose, saint Thomas et Dante,
quand il proteste enfin contre la tradition des romanisles avec la
verve d'un Luther. « Si quelque chose, s'écrie-t-il, est contrdre à
l'esprit philosophique, c'est de s'obstiner à voir même dans les
scènes ensanglantées de l'histoire romaine l'accomplissement de
quelque but caché de la Providence... En ce qui regarde la religion
chrétienne, autant je vénère les bienfaits qu'elle a répandus sur le
genre humain, autant je suis loin de croire que la main des hommes
ait préparé avant elle dans l'empire romain une seule voie à ses
conquêtes. Ce n'est point pour elle que Romulus a fondé sa cité,
que Pompée et Grassus sont entrés en Judée... N'outrageons pas la
majesté divine en supposant que , pour accomplir la plus sublime
de ses œuvres, pour étendre le règne de la justice et de la vérité,
elle n'ait eu d'autre instrument en sa puissance que le joug oppres-
seur et les mains ensanglantées des Romains. La religion chrétienne
s'éleva par sa propre énergie, comme l'empire romain grandit par
ses propres pouvoirs; si plus tard ils finirent par s'unir, ils ne ga-
gnèrent ni l'un ni l'autre à ce rapprochement. De leur union sortit
un être mixte, moitié chrétien, moitié romain, tel que plusieurs
désireraient qu'il ne fût jamais né. »
Voilà le cri du Germain en face de la tradition romaine. M. de
Lasaulx, qui, après Herder et Hegel, essaie de venger les idées la-
tines en les transfigurant, ne saurait toutefois être confondu avec
les ultramontains du xix' siècle. La résolution persistante qui éclate
en ce singulier système, l'érudition si variée de l'auteur unie à la
confiance d'un mysticisme serein, tout cela nous transporte bien
au-dessus des luttes de nos jours. De telles pages appartiennent
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378 REVUE DES DEUX MONDES.
véritablement à la philosophie de l'histoire romaine. Elles y appar-
tiennent du moins à titre de curiosité. Âpres qu'on a entendu les
théoriciens de l'histoire célébrer si longtemps le rôle des races ger-
maniques en face des races latines, n'est-ce pas une chose intéres-
sante de voir le rôle de Rome et de la romanité relevé par la science
en face du germanisme? Sans doute, si l'école latine n'avait d'autre
représentant que M. de Lasaulx, sa cause serait bien compromise
par ce mélange de savoir et d'illuminisme. Heureusement pour elle,
un autre défenseur se présente, un défenseur armé d'une érudition
aussi forte, et qui emploiera des argumens mieux appropriés à
notre siècle. Nous venons de rencontrer l'esprit allemand du midi
avec son inquiétude souvent pénétrante ; c'est l'esprit français avec
les qualités qui lui sont propres que nous allons maintenant voir à
l'œuvre.
U.
Le Tableau de F Empire romain que vient de publier M. Amédée
Thierry nous offre le même point de départ que la Philosophie de
r histoire romaine de M. de Lasaulx. Le fondateur de Rome , selon
H. de Lasaulx , a fait une œuvre analogue à celle du Christ lui-
même en appelant librement à lui les hommes sans asile. M. Thierry,
invoquant les belles paroles de Denys d'Halicamasse et surtout
l'admirable discours de Claude dans les Annales de Tacite, pro-
clame aussi ce premier caractère de la cité romaine, ce caractère
si nouveau , si contraire à toute l'antiquité, l'appel aux enfans de
toutes les races. Seulement ce qui est mystique dans M. de Lasaulx
est une réalité chez M. Thierry. M. de Lasaulx nous montre Romu-
lus attirant les pécheurs et les gentils dans la ville éternelle;
M. Thierry interroge la constitution primitive de Rome, et il y lit
d'avance ses destinées séculaires : « des hommes de toute race, de
toute tribu, de tout rang, se donnent la main dans un asile ; l'asso-
ciation d'individus devient une association de tribus, puis de nations
et de races entières. »
Voilà le programme philosophique de l'histoire des Romains. Le
vrai sujet de M. Amédée Thierry, celui qu'il a éclairé d'une lu-
mière inattendue, commence à l'époque où Rome, victorieuse du
monde, disparait dans sa conquête. Cette association prodigieuse
de nations et de races entières s'appelle l'emphre romain ; quel es-
prit y a présidé? quels intérêts l'ont produite et soutenue? quels
en sont les développemens, les phases, les révolutions? Tel est le
problème auquel l'éminent historien applique la pénétration de son
savoir; il ne néglige pas les périodes antérieures, car tout se tient
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PHILOSOPHIE DE L'hISTOIRE BOUAINE. 379
dans cette histoire, et la destinée de Rome, si nettement annoncée
par sa fondation même, est de plus en plus visible de siècle en
siècle. Deux esprits éclatent ensemble, grandissent ensemble, et
luttent à mort chez les fils de Romulus, l'un qui veut construire la
cité sur le granit, l'autre qui veut sans cesse en agrandir l'enceinte;
la lutte de ces deux esprits, ou bien, en d'autres termes, l'action
de Rome sur les races de l'Italie, est résumée par M. Thierry d'une
manière neuve et forte dans le premier chapitre de son livre. Il a
raison cependant de ne pas s'y arrêter. Bien d'autres avant lui ont
suivi la bannière de Rome jusqu'aux extrémités de l'Italie et du
monde; l'originalité de M. Amédée Thierry, c'est que le premier
parmi les historiens il a marché avec les vaincus, au moment où les
vaincus, réclamant leur place dans la cité, l'ont dissoute en y en-
trant, et ont substitué à Rome l'humanité elle-même. La revanche
des vaincus, la revanche de l'univers, tel pourrait être le titre de
cette philosophie de l'histoire romaine. M. Amédée Thierry indique
par une image très juste la position qu'il a prise : « Montesquieu,
dit-il, s'est fait patricien romain et a envisagé le monde du haut du
Capitole. Fils des vaincus de César, j'ai aperçu le Gapitole du fond
d'une bourgade celtique... »
Qu'on s'intéresse tant qu'on voudra aux derniers héros de la ré-
publique romaône, il est certain que la république n'existsdt plus
qae de nom quand César prit la dictature. Cette fière aristocratie
qui avait subjugué le monde devdt périr par son triomphe même;
le monde vaincu devenait l'allié nécessaire des plébéiens, et la ré-
volution démocratique de Rome s'accomplissait au profit de l'hu-
manité. C'est là une situation unique dans l'histoire. Nos révolutions
modernes, quoi qu'on ait dit, ne peuvent nous fournir aucune idée
de ce gigantesque drame, et ce n'est pas un médiocre honneur pour
M- Amédée Thierry d'en avoir retrouvé le sens. Il ne s'agit pas ici
de déprécier un Caton, un Brutus, comme M. Mommsen l'a fait avec
une verve amère, et encore moins de voiler les forfaits d'un Tibère,
d*un Conmiode, d'un Caracalla; au-dessus de la scène où combattent
les gladiateurs de l'histoire, d'immenses intérêts s'agitent pour
l'humanité. La terre est en travail d'un monde nouveau, et c'est
Rome ou plutôt la société romaine qui est le théâtre de ce prodi-
gieux labeur. Honorez Thraséas et flétrissez Néron; n'oubliez pas
cependant les destinées du genre humain , et que l'histoire indivi-
duelle, avec ses monstruosités, n'efiace pas l'histoire des nations et
des races. Il y a ici une ofpcina gentium dont il faut pénétrer les
secrets.
Si le fondateur de Rome, quel qu'il soit, a tracé l'idéal de sa ville
en faisant de la cité un refuge ouvert à tous, l'organisateur de la
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380 BETUE DES DEUX MONDES.
dictature impériale a créé la loi qui devait soutenir l'état jusqa'en
ses plus mauvais jours et transmettre aux peuples nouveau-nés
des principes immortels. On s'étonne souvent que des bêtes féroces
comme Néron ou Domitien aient pu assouvir si longtemps leurs
eOroyables caprices; on ne comprend pas que le monde ait été assez
lâche pour s'abandonner ainsi lui-même, et on se prend à mépriser
l'espèce humaine lorsqu'on songe qu'en pleine civilisation , après
tant de sublimes enseignemens, après tant d'exemples héroïques,
elle a pu subir une aussi complète dégradation. Étudions les choses
de plus près, examinons-les à la clarté du flambeau que M. Thierry
vient d'allumer en ces ténèbres; nous verrons bientôt qu'il y a eu là
deux histoires très distinctes : d' un côté l'histoire particulière de Rome
et de ces personnages de théâtre que Paul Orose appelle les gla-
diateurèy de l'autre l'histoire des nations qui poursuivent leurs des-
tinées dans Tombre, et qui, sous la protection de la loi commune,
préparent la riche diversité de l'avenir, c'est-à-dire la civilisation
chrétienne. Même sous le principat de ces hommes que flétrira éter-
nellement l'histoire, la grande œuvre d'équité, jusque-là inconnue
au monde antique, poursuivait régulièrement son cours. Ce qui était
foulé aux pieds des monstres, c'était la vieille société patricienne,
si glorieuse autrefois, mais si impitoyable; le monde au contraire
se sentait revivre aux rayons d'un soleil de justice qui n'avait ja-
mais lui, même en Grèce, sur notre malheureuse race. Et qui donc
avait créé cette politique humaine qui s'imposait aux plus infâmes
tyrans? Il faut bien le dire, c'était César, ce César que M. Michelet
ne craint pas d'appeler l homme de Vhumanilé. Voici le premier
personnage de l'histoire à qui peut être décerné ce titre magnifique.
Le Christ n'était pas encore venu , et il y avait quelqu'un sur la
terre qui devait être appelé l'homme de l'humanité par la libérale
philosophie du xix* siècle. N'y avait-il pas là de quoi effacer bien
des méfaits et racheter bien des vices?
Il faut lire dans le tableau de M. Amédée Thierry comment toutes
les nations de l'empire entrent l'une après l'autre dans les vastes
cadres de l'humanité nouvelle établis par le génie de César. Le dé-
nombrement de ces races, la peinture des pays, des mœurs, des
cultes religieux, du degré de civilisation où était parvenue chacune
d'elles, forment une large introduction aux scènes extraordinaires
qui vont suivre. Non-seulement tous les peuples applaudissent à la
révolution romaine qui brise les barrières aristocratiques et fait en-
trer l'univers dans la cité universelle, mais Us donneront bientôt
des empereurs à cette assemblée de nations qui s'appellera Rama--
nitas. Les provinces sont contentes, écrivait Tacite; un Gaulois s* est
emparé de Rome, disait Sénèque en se moquant de l'empereur
Digitizedby VjOOQIC *
PHILOSOPHIE DE L'hISTOIRE ROMAINE. 381
Claude. Le mot grave et attristé de Tacite, le mot railleur de Sé-
nëque, avaient été peu remarqués jusqu'ici; associés à tant d'autres
témoignages que M. Thierry rassemble avec une érudition lumi-
neuse, ils expliquent la situation tout entière. Rome a si bien dis-
paru au sein de l'humanité que les principales races auront tour à
tour leurs représentans sur le trône des césars, et cela le plus natu-
rellement du monde, sans que personne en soit surpris, — personne,
excepté les héritiers de plus en plus rares de l'ancien patriciat. Sé-
Dèque peut faire des épigrammes sur la politique provinciale de
Claude pour flatter l'aristocratie de la ville ^ il ne tardera* pas à subir
les idées qui entraînent le monde, et, rentrant dans son rôle naturel,
il glorifiera en des pages éloquentes le mouvement social qu'il persi-
flait naguère. N'est-il pas lui-même Espagnol? C'est sous le règne
d'un Espagnol que Tacite écrira les lignes que nous citions tout à
l'heure, et où éclate avec une impartialité douloureuse la recon-
naissance de la vérité; c'est à un césar espagnol qu'il devra son
indépendance d'écrivain et le droit de flétrir les forfaits de Néron;
c'est à un Espagnol enfin qu'U attribuera la gloire d'avoir uni deux
choses jadis incompatibles, le principat et la liberté, res olim disso-
ciabileSy principalum ac libertalem. L'Espagne, la première colonie
romaine, la première province soumise et façonnée pai* les Romains,
est aussi la première à commencer cette série de revanches qui amè-
nera au faite du pouvoir toutes les nations du monde.
On dirait que l'apparition des peuples sur le trône impérial cor-
respond à l'ordre même dans lequel ces peuples avaient été vaincus
par ia république. Rome avait d'abord soumis l'Italie, puis l'Es-
pagne, puis l'Afrique et l'Orient, puis enfin la Gaule, sa dernière
conquête. Or après les césars issus de l'aristocratie romaine vinrent
les césars italiens, aux césars italiens succédèrent les césars espa-
gnols, aux césars espagnols les césars africains et arabes; les grands
césars gaulois apparurent les derniers.
Si le travail d'égalité conçu par Jules César se poursuit pas à pas
même sous les empereurs de race romaine, même sous Tibère et
Néron, que sera-ce sous les empereurs italiens et surtout sous les
provinciaux! Dans cette suite de révélations sur la politique hu-
maine de l'empire, M. Thierry signale un fait d'une importance
particulière, puisqu'il explique la transition, si peu intelligible jus-
qu'ici, des empereurs espagnols aux empereurs africains et arabes*
Quelques-unes des plus grandes choses accomplies sous les césars
originaires d'Espagne, entre autres Védit perpétuel d'Adrien, furent
l'œuvre d'une école de jurisconsultes qui illustraient la race arabe
en Afrique et en Asie. Nous sommes accoutumés à considérer ces .fils
de Sem comme enfermés dans la pensée religieuse et incapables de
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382 BEVUE DES DEUX MONDES.
prendre part au mouvement complexe de la cîvaisation; il y a sur
ce point bien des exceptions à reconnaître. M. Ernest Renan, qui a
mis en relief plus vigoureusement que personne ce caractère exclu-
sif des sémites, a montré pourtant que la tendance contraire existait
même chez le peuple d'Israël, à plus forte raison chez des nations
mondaines comme Tyr et Sidon. Les recherches de M. Amédée
Thierry nous font voir qu'une grande partie de la race sémitique»
les Phéniciens d'Afrique, les Arabes de Syrie, contribuèrent active-
ment sous l'empire à la civilisation générale. En Afrique, le mouve-
ment datait de la reconstruction de Garthage par Jules César; en
Syrie, l'impulsion fut donnée par Adrien et Marc-Aurèle. La métro-
pole punique, relevée avec tant d'éclat de ses ruines, avait suscité
autour d'elle un groupe de villes phéniciennes ou numides, Ma-
daure, Adrumète, Leptis, Cirtha, qui étaient des foyers de science
et de culture sociale. Les anciennes villes syriennes, Émèse, Édesse,
si déchues de leur splendeur, mais rappelées à la vie par les Anto-
nins, étaient devenues aussi au second siècle de l'ère chrétienne des
centres fort actifs où renaissait la civilisation de l'Orient. 11 y a un
moment au n"" siècle où les Africains sont partout et partout aussi
les Syriens. Quel est le grand jurisconsulte de cette époque? Quel
est l'homme dont le nom est attaché à Védit perpétuel ^ c'est-à-dire &
l'acte le plus important des empereurs espagnols? L'Africain Salvius
Julianus. A ce moment-là même, le premier des orateurs est Fronto,
fils de Cirtha la Numide. Dans les lettres, au sénat, dans les con-
seils du prince, dans ces hautes fonctions administratives qui res-
semblaient à des vice-royautés, on voit au premier rang les enfans
de l'Afrique. Aussi, quand le stupide Commode termine si honteu-
sement le noble groupe des césars espagnols, lorsque l'anarchie
commence, que la guerre civile éclate, que le monde romain se croit
revenu au temps de César et de Pompée, quels sont-ils ces deux
hommes qui tiennent l'univers en suspens? Deux Africains encore,
deux hommes dont la métropole est Carthage, Albinus d' Adrumète
et Septime-Sévère de Leptis.
La dynastie d'Afrique, ouverte par le Carthaginois Septime-Sé-
vère, amène les Syriens sur la scène; Septime-Sévère avait épousé
une Syrienne, la belle et savante Julia Domna. Ne nous laissons pas
tromper par tous ces noms latins; un des caractères de l'empire,,
c'est que les races les plus étrangères à l'Italie faisaient toute sorte
d'emprunts aux habitudes romaines, sans renoncer à leur esprit na-
tional; c'était leur manière de s'emparer de Rome. Bien que les
médailles frappées en Orient et en Occident portassent ce même
nom : Rome itemelley il suffit d'y regarder avec attention pour dis-
tinguer une médaille gauloise d'une médaille syrienne. C'est ainsi
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PHILOSOPHIE DE l' HISTOIRE ROMAINE. 383
que M. Amédée Thierry, dans la succession des césars, a su retrou-
ver les races diverses sous runiformité du costume romain. La voie
est ouverte; la critique peut s'y engager plus avant. Aujourd'hui
que les études orientales renouvellent l'histoire sur tant de points,
la période des empereurs syriens profitera sans doute de ces fouilles
hardies. Un orientaliste que j'ai consulté à ce sujet m'a fourni des
indications qui confirment les vues de M. Thierry, et que je crois
bon de reproduire. « Il est évident que Julia Domna, femme de Sep-
time-Sévëre, sa sœur Julia Mossa, ses nièces Julia Mammoea et Julia
Sohémie, appartenaient aux premiers rangs de la société arabe en
Syrie. Domna, Mœsa, Mammoea, Sohemia, tous ces noms latinisés
étaient des noms arabes, comme l'atteste encore le dernier, Sohemia,
dont Torigine première, moins défigurée, ne saurait être méconnue.
Sohémîe est la forme latine de Soufuiîtna^ féminin de Souhaim^ nom
p(Hrté par plusieurs princes orientaux de la même époque. Lampride
etCapitolin l'appellent Semiamiray nouvelle preuve que Sœmias est
bien une Arabe et une princesse arabe, car il suffit de décomposer ce
mot pour y trouver d'abord son nom (Sœmi, Sohemia), puis le mot
amira, féminin d'amir ou émir, qui signifie souverain. Or, s'il est
prouvé que Julia Sohemia, mère d'Élagabal, était une princesse
d'Arabie, nous savons par cela même ce qu'étaient sa sœur Julia
Mammoea, qui donna le jour à Alexandre-Sévère, et sa tante Julia
Domna, dont Septime-Sévère avait obtenu l'alliance. »
Peut-être des inscriptions syriaques nous apprendront-elles un
jour quelque chose de ces quatre femmes arabes associées tour à
tour au gouvernement de l'empire romain. Les récits des écrivains
de ï Histoire auguste ont besoin d'être complétés, c'est-à-dire rec-
tifiés, par des hommes initiés aux choses de l'Orient. Qu'est-ce que
ce sénat de femmes dont Julia Sohç^ia avait conçu l'idée 7 Quelle
était la créature la moins dégénérée au m* siècle, la matrone ro-
maine ou la femme sémitique? L'orientaliste que j'ai interrogé
penche à croire que le harem avait une grande et utile influence à
cette époque, que la femme n'y était pas tenue en captivité comme
aux siècles suivans, et que, si son pouvoir a disparu, c'est seule-
ment après qu'elle en eut abusé. Tout cela est possible, et il faut
se rappeler en effet que la noble figure de Zénobie appartient à la
période des empereurs syriens. La femme de Septime-Sévère, Ju-
lia Domna, la mère d'Alexandre-Sévère, Julia Mammœa, paraissent
avoir été de nobles types de la grandeur asiatique. Malheureuse-
ment, tant que l'archéologie orientale n'aura pas porté la lumière en
ces questions confuses, U sera difficile de s'y reconnaître. Comment
expliquer toutes les choses incohérentes que nous offre cette famille
arabe? Comment comprendre que les plus grands jurisconsultes de
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38& REFUS DES DEUX MONDES.
l'empire , ceux qui travaillaient le plus efficacement à Tunité du
genre humain, Salvius Julianus, Ulpien, Papinien, fussent des sé-
mites, et que cette même race sémitique ait donné à l'empire un
monstre comme Caracalla, un fou furieux comme Élagabal? Il faut
revenir au point de vue de M. Thierry, qui seul peut tout concilier;
il y a ici deux histoires qui se croisent, qui s'embrouillent parfois
aux yeux inattentifs, et qui pourtant sont absolument distinctes,
l'histoire des hommes et l'histoire des idées. Deux influences tout
opposées peuvent saisir les hommes que le destin a jetés dans Ta-
rêne impériale. Les uns comprennent l'immense labeur imposé à la
romanité et ils y consacrent leurs efforts, ce sont les grands ouvriers
du genre humain ; les autres ne puisent dans la situation que l'or-
gueil de la toute-puissance : ivres de sang et de débauches, ils sont
l'effroi de la nature. Après Marc-Aurêle, Commode; après Septime-
Sévère, Caracalla. Cependant à travers ces vicissitudes la transfor-
mation sociale préparée par les jurisconsultes poursuit toujours sa
marche. Elle est favorisée surtout par l'esprit religieux qui se dé-
gage. Un des faits les plus extraordinaires de cette mystérieuse
période des empereurs syriens, ce sont leurs sympathies secrètes
pour la religion de Jésus. Caracalla était l'élève d'une nourrice
chrétienne, et, malgré les infamies de sa vie, il est certain qu'il
protégeait les chrétiens. Le pieux Alexandre -Sévère avait sans
cesse à la bouche les maximes de l'Évangile. « Ils semblaient, dit
M. Thierry, marcher au-devant du christianisme. »
Qui saura jamais d'une manière exacte le rôle des césars orien-
taux et des princesses arabes dans ces transformations religieuses
de l'humanité? En attendant que les orientalistes éclaircissent, s'il
est possible, quelques-uns de ces mystères, ce n'est pas à nous qu'il
convient de regretter qu'aux vagues aspirations des empereurs sy-
riens vers le christianisme ait succédé la propagande énergique et
résolue des hommes de l'Occident. La figure divine du Sauveur
ne devait pas apparaître au monde au milieu des souvenirs d'Éla-
gabal. C'est bien assez de Constantin. L* ardente réaction du génie
occidental contre les mœurs asiatiques, cette réaction qui éclate
sous Aurélien et qui est un des faits principaux du m* siècle, ne
profite pas moins à la cause du Christ qu'à celle de la civilisation.
Ses chefs sont des Gaulois ou des Illyriens, presque tous soldats
de fortune, hommes de discipline rigide, et qui, à l'unité poli-
tique inspirée de l'Orient, ajoutèrent, dit M. Thierry, l'unité ad-
ministrative. Voilà encore un de ces faits que l'érudiition peut si-
gnaler à la philosophie de l'histoire, mais que la sagacité la plus
pénétrante ne peut complètement expliquer. Quelle a été cette ré-
action de l'Occident? Contenait-elle un élément libéral? Ces Gaulois
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PHILOSOPHIE D£ L' HISTOIRE. BOHAINE. 385
avaient-ils gardé quelque chose, du caractère indigène? En quoi,
comment, dans quelle mesure? Autant de problèmes insolubles. Si
la vérité définitive se compose de nuances nettement et finement
observées, il faut y renoncer sur ce point. Ce qui parait le plus ad-
missible, c'est que nos Gaulois devenus empereurs représentaient,
non pas le caractère particulier de leur race, mais l'esprit général
<le l'Occident opposé à l'esprit asiatique. L'ancienne idée de patrie,
l'idée farouche, barbare, qui voit un ennemi dans l'étranger, avait
disparu du monde sous l'action impérieusement humaine de Jules
César; avant qu'on la vît renaître, purifiée, sur le fondement de la
moralité chrétienne, il fallait passer par le grand nivellement, par
rimmense communauté de l'empire romain.
Il y a ici une page de M. Thierry qu'il convient de citer tout en-
tière, car elle est le centre du livre et le résumé du système. On
comprendra mieux nos réserves comme nos éloges quand on aura
sous les yeux l'expression directe de la pensée de l'historien. « L'em-
pire romain! s'écrie-t-il; je ne saurais trop insister sur la signifi-
cation réelle de ces deux mots. A l'idée de Rome et des Romains se
rattache en nous, quoi que nous en ayons, une autre idée de domi-
nation militaire, d'état de conquête toujours subsistant, de peuples
contenus au moyen de la force, mais se soulevant par intervalles
contre un joug détesté, et toujours prêts à revendiquer, l'épée en
main, leur nationalité, qu'ils regrettent. Ces couleurs sont vraies, si
on les applique à la période républicaine de Rome; mais quand on
les transporte à la période impériale et surtout aux ii® et iii^ siècles •
de notre ère, elles dénaturent les faits, elles jettent dans l'histoire une
confusion inextricable. L'esprit dominant de Tempire.ne fut point,
tant s'en fallait, un esprit de guerre et de conquête; les plus habiles
des césars posèrent même en principe que le territoire ne devait
plus s'agrandir, et ils ne firent la guerre offensive que pour attein-
dre certaines limites naturelles propres à servir de frontières, Trajan
fut le seul qui se laissa emporter par son goût passionné des armes;
encore plusieurs de ses conquêtes furent-elles faites dans une vue
défensive, par exemple celles de la Dacie et de l'Arabie. Le véri-
table travail des césars consista bien au contraire à détruire à l'in-
térieur les derniers vestiges des barrières qui avaient si longtemps
séparé les peuples, à niveler les races comme les états, à répandre
eu tous lieux l'uniformité des lumières et des idées sociales, à dé-
velopper, suivant les besoins locaux, ici le commerce, là l'agricul-
ture ou les arts industriels... Être Romain, ce fut appartenir à la
portion civilisée de l'humanité, êtie membre d'une société qui pos-
sédait toutes les connaissances, toutes les commodités de la vie ma-
térielle. Romain et barbare furent deux termes d'une corrélation
TOMB XLV. 25
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386 RETUE DES DEUX MONDES.
exacte, qui eurent une signification identique depuis Bosra, où
l'Arabe pacifié balbutiait le latin, jusqu'aux cabanes.des Calédoniens
et des Pietés. L'orgueil qu'inspirait le premier de ces noms éclate dans
mille circonstances de* l'histoire de l'empire. On voit, au plus fort
des dissensions intestines <5ù cette société fut quelquefois en proie,
de grandes ^provinces, en état de scission et de guerre avec l'Italie,
se réclamer toujours du nom romain et frapper sur leurs monnaies
le type de Rome éternelle, comme une sorte de protestation que,
séparées par accident de la capitale de l'empire, elles ne renoncent
point pour cela à la qualité de pays civilisé , et qu'elles prétendent
bien n'être point confondues avec les contrées barbares. On forge
même au iii^ siècle les mots de romnnilâ et de Romanie pour ex-
primer tout cela, par opposition au mot de barbarie. Ce fut le
christianisme qui, en élargissant au dehors les cadres de l'associa-
tion et y faisant une place pour la barbarie, modifia ces distinctions
enracinées durant trois siècles. La chrétienté pénétra où la roma-
nilé s'arrêtait, et fut la dernière forme sous laquelle Rome pour-
suivit ses conquêtes, w
Ces révoltés qui se disaient Romains tout en se séparant de l'em-
pire, c'étaient précisément nos pères, c'étaient les chefs de cet em-
pire des Gaules dont la destinée fut courte, mais glorieuse: c'était
Postumus, OElianus, Victorinus, et cette vénérable femme, Victoria,
surnommée la mère des campsy qui, par le respect religieux attaché
à sa personne, semblait rappeler les prêtresses du monde celtique.
Ces Gaulois, malgré telle ou telle réminiscence indigène, étaient
donc vraiment Romains, dans le sens que M. Thierry vient de resti-
tuer à ce mot. Ils s'étaient séparés de l'empire lorsque l'empereur
Valérien avait été vaincu par les Perses; ils rentrèrent dans la com-
munauté quand Aurélien eut rétabli les choses en Orient et que la
réaction occidentale put se développer librement. Ainsi les révoltes
mêmes des Gaulois confirment le système de M. Thierry et prouvent
que l'empire n'était en réalité qu'une vaste communauté de nations
où l'Orient et l'Occident, comme au temps d'Octave et d'Antoine,
se disputaient encore l'influence souveraine.
Les peuples avaient-ils gagné à ce régime? M. Thierry, qui sou-
tient cette thèse, est suspect de latinisme. Interrogeons deux histo-
riens de nos jours qui ont étudié aussi de fort près la Gaule du temps
de l'empire, M. Michelet et M. Guizot. Je relis V Histoire romaine de
M. Michelet, je relis le premier volume de son Histoire de France^
et, chose singulière, j'y retrouve çà et là, en de subits éclairs, la
pensée même que M. Thierry a si vigoureusement déduite. M. Thierry
nous montre les peuples vaincus par l'aristocratie romaine entrant
tour à tour dans l'orgueilleuse cité. Aux yeux de M. Michelet, il n'y
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PHILOSOPHIB PB l'iUSTOIAE ROMAINE. 397
eut pas seulement la revanche des races vaincues, la revanche
de l'Espagne, de l'Afrique, de TOrient, des Gaules; il y eut aussi
d'une manière plus générale la . revanche des esclaves. 11 le dit
expressément, a le règne de Claude fut une sorte de réaction des
esclaves; ils gouvernèrent à leur tour, et. les choses n'en allèrent
pas plus mal« » Il faut voir, dans le résunoé si expressif de M. Mi-
chelet, le gouvernement des affranchis sous Tempéneur Claude,
« gouvernement d'autant moins national qu'il était plus humain (1). »
Ce caractère anti- romain de l'administration des césars, ce désir
d'étendi-e le droit de cité à tout l'univers, ce sentiment d'une large
et libérale humanité, toutes ces ehoaes que Suétone indique, que
Tacite condamne, que la vieille histoire ne soupçonnait pas, et qui
viennent d'être mises si savamment en lumière, M. Michelet avait
eu le mérite de les signaler un des premiers, avant M. Mommsen,
avant M. Amédée Thierry. On ne f^it pas ici cette remarque pour
diminuer la part d'originalité que peut revendiquer M. Thierjry,
cette part est grande et bien acquise; on veut seulement prouver,
par ces témoignages divers, que les découvertes de M. Thierry ne
sont pas des paradoxes, et que tout observateur sérieux, s'il consi-
dère l'empire du fond de la bourgade celtique^ doit porter le même
jugement. Trente ans avant M. Amédée Thierry, et M. Théodore
Honunsen, M. Michelet avait osé contredire Tacite et remercier l'ad-
ministration impériale au nom de l'univers affranchi. Il rappelle que
Claude ne cachait pas sa prédilection pour les provinciaux, qu'il
écrivit l'histoire des races vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et
de Cartbage, a réparant ainsi la longue injustice de Aome, » qu'il
fut le protecteur des esclaves et les défendit contre l'inhumanité de
leurs maîtres. Il rappelle que sous. Claude, sous Néron, sous Domi-
tien, l'exécrable barbarie du druidisrae fut auéantie par l'armée de
la civilisation, car les infamies de cirtq ou six monstres^ si bien stig-
matisées par Monfesquieu, n'empêchaieat pas le système nouveau
de produire ses fruits (c'est là ce qtie Montesquieu n'a pas vu) et
de sauver le genre humain. Rome, sous l'empire, ne s'appelle plus
Rome, elle s'appelle le droit et l'humanité. Le droit civil se déve-
loppe sous les plus mauvais empereurs. Si Tibère art Domitien, dans
toutes les questions d'équité civile, sont des justiciers intègres, que
sera-ce sous les grands hommes, sous les Aurélien et les Probus !
A toutes les heures décisives de l'histoire de l'empire, on voit qu'une
tâche immense pèse sur l'univers en travail. C'est en ce sens qu'il
faut comprendre le mot triste et courageux tout ensemble de Sep-
time-Sévère à son Ut de mort : labormms. C'est en ce sens cpie
(t) M. Michelet, Histoire de France, t. I«% cbap. m : la Gaule sous l'Empire,
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388 REVUB DES DEUX MONDES.
M. Michelet appelle l'empire romain a la grande initiation du
monde. »
Et plus tard, quand le travail recommandé par le vieux soldat
mourant a été inutile, quand l'œuvre des jurisconsultes est restée à
demi impuissante, quand le vice incurable, non pas de tel empe-
reur et encore moins de l'empire, mais du vieux monde tout en-
tier, quand l'esclavage a tué la société antique, et que le christia-
nisme lui-même, avec ses trésors de vie, n'a pu sauver le colosse
agonisant, quand il faut enfin que les Barbares viennent fournir un
sang vierge à l'humanité de l'avenir, le brillant, le généreux histo-
rien de la France adresse encore des paroles de reconnaissance au
régime qui a détruit les vieilles aristocraties païennes et transmis
aux peuples nouveaux l'immortel principe de l'égalité, a Est-ce à
dire, s'écrie-t-il, que tout cela se soit accompli en vain, que cette
dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'où elle va se re-
tirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense : elle y laisse l'or-
ganisation, l'administration. Elle y a fondé la cité. La Gaule n'avait
auparavant que des villages, tout au plus des villes. Ces théâtres,
ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons encore, sont
le durable symbole de la civilisation fondée par les Romains, la jus-
tification de leur conquête de la Gaule. Telle est la force de cette
organisation, qu'alors môme que la vie paraîtra s'en éloigner, alors
que les Barbares sembleront près de la détruire, ils la subiront mal-
gré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous ces voûtes
invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la tête et re-
cevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome vaincue.
Ce grand nom d'empire, cette idée de l'égalité sous un monarque,
si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome l'a dé-
posée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur profit. Cul-
tivée par l'église, accueillie dans la tradition populaire, elle fera son
chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous amènera peu
à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, à l'équité des
temps modernes (1). »
Ne sont-ce pas les mêmes idées que M. Amédée Thierry a pré-
sentées avec un enchaînement logique dans son Tableitu de l Em-
pire romain? Remontez aux premières leçons de M. Guizot, vous les
trouverez encore. Seulement M. Guizot est plus complet; il dit à la
fois le bien et le mal, il juge en historien et en philosophe. Dans
ses études sur la civilisation en France, il est amené à considérer
l'empire sous un double point de vue, et soit qu'il l'interroge dans
Rome même, soit qu'il l'aperçoive, lui aussi, du fond de la Gaule,
{\) M. Michelet, Histoire de France, 1. 1", chap. m.
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PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE ROMAINE. 389
il l'apprécie d'une manière différente. Quand il le juge à Rome,
c'est-à-dire du sein de la civilisation et du droit, il le condamne,
car c'est le condamner que lui dire son nom : il l'appelle le des-
potisme administratif pur et simple. « Vous n'y rencontrez nulle
part de pouvoirs coordonnés, égaux, destinés à se contrôler, à se
limiter l'un l'autre. Tout procède du haut en bas ou du bas en haut,
selon une hiérarchie unique et rigoureuse. » Ainsi parle le philo-
sophe au nom de la vérité absolue. Voici maintenant le politique;
appréciant les vérités relatives, il ne craint pas de remercier l'em-
pire au nom des Celtes : « Ne concluez pas, dit-il, que ce méca-
nisme administratif eût été institué dans le seul intérêt du pouvoir
absolu, et n'eût jamais cherché ni produit d'autre effet que de le
servir. 11 faut, pour l'apprécier avec équité, se faire une juste idée
de l'état des provinces, et spécialement des Gaules, au moment où
la république fut remplacée par l'empire. Deux pouvoirs y ré-
gnaient, celui du proconsul romain envoyé pour gouverner passa-
gèrement telle ou telle province, celui des anciens chefs nationaux,
du gouvernement qu'avait le pays avant de tomber sous le joug ro-
main. Ces deux pouvoirs étaient, je crois, à tout prendre, plus ini-
ques, plus funestes que l'administration impériale qui leur succéda.
Je ne crois pas que rien ait pu être plus effroyable pour une pro-
vince que le gouvernement d'un proconsul romain, avide tyran de
passage, qui venait là pour faire sa fortune et se livrer quelque
temps à tous les besoins de l'intérêt personnel, à tous les caprices
du pouvoir absolu... Quant aux anciens chefs du pays, c'était, je
n'en doute pas, un gouvernement prodigieusement irrégulier, op-
pressif, barbare... Lorsque l'administration impériale prévalut dans
la Gaule, quelque amers et légitimes que pussent être les ressenti-
mens et les regrets patriotiques, elle fut, à coup sûr, plus éclairée,
plus impartiale, plus préoccupée de vues générales et d'intérêts
vraiment publics que ne l'avaient été les anciens gouvernemens na-
tionaux... D'autre part, les gouverneurs, plus stables dans leurs
fonctions, contrôlés jusqu'à un certain point par l'autorité impé-
riale, étaient moins avides, moins violons, moins oppressifs que les
proconsuls du sénat. Aussi voit-on, dans les i", ii* et même m" siè-
cles, un progrès véritable dans la prospérité et la civilisation de la
Gaule. Les villes s'enrichissent, le nombre des hommes libres aug-
mente... Plus d'égalité s'introduit entre les classes diverses, toutes
arrivent à la fortune et au pouvoir. Les mœurs s'adoucissent, les
idées s'étendent, le pays se couvre de monumens, de routes. Tout
indique enfin une société qui se développe, une civilisation en pro-
grès. » On voit que l'éminent historien n'hésite pas à signaler tous
les avantages de l'administration impériale; elle valait mieux à son
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390 REVUE DES DEUX MONDES.
avis que les gouvernemens nationaux, elle valait mieux que les pro-
consulats de raristocratie romaine, elle servait d'une façon bien plus
efficace non-seulement le progrès général, mais la dignité indivi-
duelle. Quel plus bel éloge? Mais attendez la fin; ces avantages, qu'il
est impossible de nier, ne séduisent pas l'austère observateur au
point de lui faire méconnaître les principes immortels, et, mainte-
nant jusqu'au bout l'impartialité de sa pensée, il écrit ces remar-
quables paroles : « Les bienfaits du despotisme sont courts, et il em-
poisonne les sources mêmes qu'il ouvre. Il ne possède pour ainsi dire
qu'un mérite d'exception, une vertu de circonstance, et, dès que
son heure est passée, tous les vices de sa nature éclatent et pèsent
sur la société (1). » Voilà, en quelques lignes, la vérité complète;
ce sont là des arrêts définitifs, et que nulle puissance ne cassera
jamais.
En citant les paroles de M. Guizot, j'ai indiqué ce qui manque,
selon moi, à l'œuvre excellente de M. Amédée Thierry. A coup sûr,
cette construction des destinées de Rome, comme disent les Alle-
mands, est puissante et hardie. Il fallait une science consommée et
une force de jugenient peu commune pour faire cette contre-partie
du livre de Montesquieu. La marche de Rome, c'est-à-dire du
monde vers l'unité politique, vere l'unité administrative, vers l'unité
sociale, vers l'unité religieuse, toutes ces grandes peintures dont
j'ai signalé seulement quelques aspects révèlent la main d'un maître.
L'auteur a vraiment tracé des voies sacrées dans la confusion d'une
histoire incohérente, et on peut lui appliquer ce mot de Tacite ; « le
secret de l'empire est divulgué,*» divulgatum imperii arcanntn.
INous regrettons pourtant que cette philosophie de l'histoire romaine
ne se rattache pas à une philosophie plus haute, à la philosophie de
l'histoire de l'humanité. Ce qui fait à nos yeux l'intérêt des révéla-
tions de M. Thierry, c'est que cette communauté de l'empire n'est
qu'une transition, une préparation à des destinées meilleures, le la-
boratoire d'où la Providence fera sortir les nations chrétiennes. Pour
M. Thierry au contraire, on dirait que l'empire est non pas la pré-
paration de la vie, mais la vie même, non pas la voie, mais le but.
Si ce n'est pas là sa pensée, il y a un défaut dans son livre, car telle
est bien certainement l'impression qu'il laisse au lecteur; si c'est
bien là ce qu'il a voulu exprimer, les esprits qui admirent le plus
sa pénétration auront de la peine à le suivre. J'applaudis aux dé-
couvertes de l'historien quand je vois une longue période de la vie
de l'humanité, période servilement glorifiée par les uns, méconnue
injustement par les autres, défigurée par tous, reprendre enfin sa
(1) M. Guixot, Histoire de la CiviliscUion en France, deuxième leçon.
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PHILOSOPHIE De l'histoire ROMAINE. 391
place dans le développement de nos destinées; je suis heureux de
penser que sous cette dégradation apparente il y a eu pourtant des
-choses fécondes, une lutte persévérante contre les aristocraties an-
tiques, une poursuite perpétuelle de l'égalité, un pressentiment de
l'humanité moderne, en un mot, comme dit M. Michelet, une grande
initiation; je me réjouis enfin de penser qu'en ces temps réputés
immobiles le genre humain était en marche, et dans cette marche
laborieuse je comprends que la discipline remplaçât la liberté. Ce-
pendant, si vous consentez à ce que la marche s'arrête, s'il vous est
indifférent que la stagnation commence, alors je sens que j'étouffe,
et de toutes les forces de mon âme je proteste.
Une autre faute de ce beau livre et qui se rattache à la première,
c'est la place un peu subordonnée que l'auteur assigne au christia-
nisme dans l'enchaînement des choses humaines. Certes M. Thierry
a parlé noblement de cette chrétienté qui pénétrait d'un pied hardi
bien au-delà des limites où s'arrêtait la romanité; le chapitre où il
déploie la marche vers l'unité par la religion continue éloquemment
celui où il décrit la marche vers l'unité par le droit} toutes ces
marches ont quelque chose de triomphal, mais enfin, — voilà ce
que je reproche à l'historien, — ce sont des marches romaines. Il
semble que le christianisme soit une dépendance du gouvernement
impérial. Après les politiques, après les administrateurs, après les
jurisconsultes, les disciples du Christ viennent à leur tour continuer
le grand nivellement. On a vu tout à l'heure que M. de Lasaulx fai-
sait Je panégyrique de Rome au nom du catholicisme religieux;
M. Amédée Thierry fait le panégyrique de Rome au nom du catho-
licisme politique. Chez l'un, l'histoire entière de Rome est cachée
par la croix ; la croix chez l'autre est cachée par l'empire. Je sais
bien que ces mots romain, romanité, empire, dans le système de
M. Thierry, signifient l'humanité, en sorte que le christianisme né
de l'empire et servant l'empire, c'est le christianisme né des pro-
fondeurs de l'homme et affranchissant le genre humain. Qu'importe?
A quelque point de vue qu'on se place pour considérer les origines
du christianisme, au point de vue de la critique comme au point de
vue de la foi, le christianisme a été une révolution de fond en com-
ble; gardez-vous bien d'y voir seulement une continuation, même
divine, de l'œuvre que poursuivait l'administration impériale. L'éga-
lité que l'empire établissait partout était une égalité morte; le chris-
tianisme a créé T homme intérieur, il a mis la conscience vivante
en rapport avec le Dieu vivant, et s'il a profité, pour se répan-
dre, du nivellement opéré par la politique romaine, il est impos-
îâble de dire qu'il ait consommé cette politique. Des apologistes chré-
tiens ont pu tenir ce langage au iii^ ou au iv« siècle; la philosophie
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392 REVUE DES DEUX MONDES.
de riiistoire rapetisserait la révolution chrétienne en répétant ces
timides paroles. Quel abîme entre Tadministration de Tempire et la
doctrine du Christ! Autant vaudrait confondre le fini et l'infini. La
vraie formule de ce temps est toujours celle qu'a donnée Hegel :
« l'esprit de vie emplissant les cadres vides. » L'esprit de vie, c'est
l'enseignement du Christ; les cadres vides, c'est l'administration
romaine. 11 faut ajouter seulement que cette politique romaine avait
préparé le terrain à la prédication évangélique et disposé les âmes
à la fraternité par l'action continue de ses nivellemens, action sou-
vent mal connue, mal jugée, et que M. Amédée Thierry a mise dé-
sormais en pleine lumière.
Nous avons rapproché de M. Amédée Thierry plusieurs des
hommes qui ont laissé de nos jours la plus forte empreinte sur la
philosophie de l'histoire, entre autres Hegel et M. Guizot. C'est que
M. Thierry nous conduit sur les lieux élevés, dans le pur domaine
de la science. J'éprouve, pour ma part, le besoin de l'en remercier.
L'histoire romaine a été dans ces derniers temps une sorte de champ
de bataille. Glorifier l'empire ou le condamner, c'était prendre parti
dans les luttes du xix® siècle. M. Thierry a écrit son livre sans autre
préoccupation que celle de la vérité historique. Ce tableau de l'em-
pire romain, publié il y a quelques mois, est le résultat de recher-
ches et de méditations entreprises depuis plus de trente années.
L'illustre auteur des Lettres sur l'histoire de FrancCy parlant des
projets d'études qui l'occupaient en 1828, s'exprimait en ces termes :
« Mon frère, Amédée Thierry, achevait alors son Histoire des Gau-
loisy un de ces ouvrages d'érudition forte et consciencieuse, où les
textes sont épuisés, et qui restent comme le dernier mot de la
science. Il allait donner au public une moitié des prolégomènes de
l'histoire de France, les origines celtiques, le tableau des migra-
tions gauloises et celui de la Gaule sous l'administration romaine.
J'entrepris de donner pour ma part l'autre moitié, c'est-à-dire les
origines germaniques et le tableau des grandes invasions qui ame-
nèrent la chute de l'empire romain d'Occident. J'éprouvais un véri-
table plaisir de cœur à l'idée de cette association fraternelle, à l'es-
poir d'attacher nos deux noms à la double base sur laquelle doit
reposer notre histoire nationale. L'ouvrage de mon frère a vu le
jour, et il a fait un beau chemin dans le monde littéraire ; le mien
est resté interrompu. » C'est en étudiant la destinée des Gaules
sous l'administration romaine que le digne frère d'Augustin Thierry
conçut cette philosophie de l'histoire dont nous venons de signaler
les hardiesses. Une œuvre composée si patiemment, et qui est le ré-
sumé de toute une vie, est bien une œuvre désintéressée, par con-
séquent une œuvre libre.
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PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE ROMAINE. 393
Réclamons la même liberté pour tous les travaux de l'intelli-
gence. Quand Fesprit de parti, soit pour louer, soit pour blâmer,
intervient dans un problème d'histoire, dans une question littéraire,
dans un débat philosophique, la science est en péril. Stipulons, non
pas le droit des neutres, mais le droit de la science. La science!
elle est supérieure à nos luttes éphémères ; n'est-ce pas un devoir
de maintenir son culte et d'assurer ses franchises? Ne faut-il pas
que les hommes d'étude puissent poursuivre leurs recherches sans
s'exposer à être pris pour des factieux, ou, ce qui ne serait pas une
accusation moins grave, pour des flatteurs? M. Thierry n'est ni l'un
ni l'autre, lui qui a flétri plus d'un empereur et glorifié l'empire.
Eh ! quel rapport voudrait-on établir entre notre siècle et des temps
si éloignés de nous? L'empire romain, couronnement du vieux
monde et initiation du monde nouveau, occupe une place absolu-
ment unique dans l'histoire. Le soleil n'éclairera pas deux fois un
tel spectacle. Les patries détruites par l'empire romain étaient de
petites communautés barbares, farouches, hostiles au genre hu-
main; la patrie moderne, grâce au chrislianisme, est une commu-
nauté généreuse^ qui s'ouvre à l'étranger sans se perdre dans la
promiscuité universelle. Quand on a vu les principes de 89 com-
mencer leur tour du monde et abattre comme des barrières vermou-
lues les préjugés de l'ancien régime, on a vu en même temps, con-
ti-asle significatif, les nationalités se redresser d'un bout de l'Europe
à l'autre. Cette vie, ce mouvement, ce besoin d'action individuelle,
si manifestes chez tous les peuples, sont-ce là des choses qui rap-
pellent le nivellement nécessaire de la romanité? Un souverain mo-
derne, magistrat suprême chargé d'entretenir et de diriger la vie,
peut-il envier le rôle d'un césar chargé de niveler la terre, de fon-
der l'ordi-e extérieur, d'orner et de régulariser le néant? Écartons à
jamais des rapprochemens impossibles. Le poète populaire de la
France moderne ne nous comparait pas aux Romains des césars, il
évoquait nos souvenirs indigènes, et c'est sous cette bannière qu'il
nous poussait à la conquête de nos destinées : Serrons les rangs!
disait-il. En avant. Gaulois et Francs!
Saint-René Taillandier.
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L'ITALIE
PENDANT LA GUERRE
SOUVBIIIRS D'UN PUBLIGISTE ANGLO-ITALIEN
(1859-61)
/laly under Victof-Emtnanuel. A PetsmuU nar^'otive, by coont Charles ArrÎYabene.
London, S vol.; 1862.
Né dans les pays italiens que TAutriche opprime encore, exilé en
1848 pour avoir voulu se mêler à la lutte qui devait afiranchir sa
terre natale, réfugié en Angleterre pendant dix années consécutives,
c'est comme correspondant attitré d'un des principaux organes de
la presse anglaise que le comte Charles Arrivabene suivit jour par
jour, et de fort près, les événemens militaires et révolutionasâres
qui, de 1859 à 1861, ont changé les destinées de Tltalie et profon-
dément modifié les conditions essentielles de l'équilibre européen.
11 publie maintenant les souvenirs de cette vie aventureuse qui le
conduisit tour à tour d'un état-major à l'autre, près de Victor-Em-
manuel, près de Garibaldi , dans le cabinet de plus d'un ministre
et dans mainte réunion populaire, dînant aujourd'hui avec M. de
(!avour chez quelque marquise de Turin ou de Milan, assis le lende-
inain au feu d'un bivac et chantant avec les jeunes recrues venues
de Venise ou de Mantoue la fameuse chanson de l'époque :
Addio, mia bella, addio !
L*armata so ne va;
Se non partissi anchMo,
Sarebbe una viltà.
Des horreurs du champ de bataille il passait sans transition aux
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LITAUE PENDANT LA GUERRE.
patriarcales émotions de la vie de famille, de l'auberge au palais,
courtisan le soir, presque bandit le matin, exposé comme un soldat,
curieux comme un espion , accueilli là comme un frère , ici comme
un agent de lord Palmerston, et se réveillant un beau jour dans les
cachots de Gaëte, à la merci très peu miséricordieuse des généraux
Viale et UUoa. Bien lui en prit ce jour-là d'être protégé par le pres-
tige de la susceptibilité britannique. En somme, il sortit sain et
sauf de ces mille aventures, qu'il a relatées sans trop de préten-
tion littéraire, avec une bonhomie tout anglaise, une verve tout ita-
lienne. Nous n'affirmerons pas que son livre est un chef-d'œuvre r
Userait homme à nous démentir tout des premiers; mais l'impres-
sion qu'on en garde est favorable. L'auteur, on le voit, ne cherche
ni à grossir son importance, ni à faire étalage d'impartialité. Il est
ce qu'il est, un libéral italien, partisan zélé de l'unité nationale, ad-
mirant Cavour, aimant Garibaldi, et ne s* arrêtant qu'un peu en-
deçà du mazzinisme, dont il se méfie.
L'idée de revenir en détail sur l'histoire de ces trois mémorables
années ne saurait entrer dans le plan du rapide tableau dont ce
livre nous offre le sujet. Les lecteurs de la Revue ont déjà suivi pas
à pas les traces de Garibaldi dans les Deux-Siciles. Cette légende
historique leur a été racontée par un écrivain qui, sur ces champs
de bataille si pittoresques, dans ces combats livrés pour une cause
sainte, portait, avec l'ardeur du partisan politique, les préoccupa-
tions de l'artiste et du romancier. Ce qui a été dit de ces grandes
luttes par un témoin qui se trouvait mêlé souvent à l'action même,
nous n'avons pas à le redire; mais il reste encore, on va en juger,
quelques points curieux, quelques vérités utiles à mettre en lumière.
I.
M. le OMiite Charles Arrivabene était encore à Paris le 3 mai 1859.
Le 7, le gentilhomme italien devenu correspondant d'un journal
anglais (les Daily News) accompagnait une reconnaissance que les
cacciatori délie Alpi feLisalent aux environs de Casale, sous les ordres
de Garibaldi et de Cialdini. Peut-être se trouvait-il à Palestre, où
le second de ces généraux se distingua tout particulièrement. On le
croirait du moins en l'écoutant raconter, comme eût pu le faire un
des assistans, la conversation qui s'établit après la bataille entre le
colonel français Chabron et un jeune lieutenant de Nice -cavalerie
chargé d'escorter une colonne de prisonniers. « Votre accent n'est
pas celui de ce pays, remarqua le colonel après avoir écouté le rap-
port... D'où êtes-vous? — Je suis Français, je suis de Clmrtres. —
Ah! vous êtes de Chartres?... Et comment vous trouvez-vous au ser-
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396 REVUE DES DEUX MONDES.
vice sarde? — Chartres n'est pas mon pays natal... Je m'appelle de
Chartres... Je suis le second fils du duc d'Orléans... » Etpourne
pas prolonger un quiproquo embarrassant le jeune prince s'éloigna
au galop.
Les chasseurs des Alpes cependant faisaient à part cette petite
campagne de Lombardie et de la Valteline , qui peut passer pour
un des chefs-d'œuvre de la tactique garibaldienne. Us n'étaient que
trois mille. Le général Urban, chargé de les combattre, avait dix
mille hommes sous ses ordres. La méthode excentrique, les ma-
nœuvres, les stratagèmes singuliers du chef italien, déconcertant la
jnéthode allemande, compensaient l'inégalité du nombre. Jamais
Garibaldi ne laissa deviner son infériorité sous ce rapport. II étalait
ses forces, il dispersait au loin de petits détachemens, et, plusieurs
fois enveloppé, il sut se dérober toujours. A Varese, à Côme, à Tre-
ponti, sa petite colonne était à peu près cernée , et devait être dé-
truite : son chef la tira de ces mauvais pas, et promena impunément
le drapeau de l'insurrection sur cette partie du territoire lombard
où le roi -dictateur l'avait envoyé en lui disant : « Agissez à votre
guise!... Je voudi-ais bien vous accompagner... » Une des ruses de
Garibaldi fut de maintenir son antagoniste dans la ferme conviction
qu'il agissait de concert avec la division de Cialdini. Pendant que
celle-ci se distinguait à Palestro, le général Urban la croyait en rap-
ports constans avec les chasseurs des Alpes. Comment ne l'aurait-il
pas supposé? Ses éclaireurs arrêtaient à chaque instant des mes-
sages de Garibaldi, qui tantôt demandait secours à son collègue,
tantôt lui indiquait une manœuvre opportune. Ces chimériques dé-
pêches, quand elles arrivaient sous les yeux du commandant au-
trichien, étaient parvenues à leur véritable adresse (1).
La grande lutte cependant suivait son cours. A Palestro succédait
Magenta, dont le champ de bataille était encore couvert de blessés,
de mourans et de cadavres, lorsque le soir même de la victoire
M. Arrivabene le parcourut à cheval. Il vit là de magnifiques échan-
tillons de cette sérénité joyeuse que le soldat français- porte sous
le scalpel même du chirurgien et jusque dans les bras de la mort.
Le clair de lune était splendide ; Yora di noUe vint à sonner : c*est
ce que nous appelons YAngelus, c'est l'invitation à prier pour ceux
(1) En arrivant à Corae, d'où les Autrichiens venaient de sortir précipitamment,
Garibaldi, qui depuis Verrue n'avait plus aucunes nouvelles du thé&tre de la guerre,
apprend que les fils télégraphiques subsistent encore du côté de Milan. « Demandons
ce qui se passe, dit-il en riant. Peut-être aura-t-on la bonté de nous répondre.- . >» l^e
major Corte, par son ordre, lance la question suivante : Les alliés ont-Us fait qtieique
mouvement offensif? —Mponse : Qui demande ceci? — R('plique: Le lieutenant-génial
Urban. Sur quoi revient un télégramme ainsi conçu : Non, les alliés n*ont pas encore
marché en avant.
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l'itaue pendant la guerre. 397
qui ont quitté ce monde. Où pouvait-elle être mieux écoutée qu'en
pareil lieu et dans un pareil moment? « Je laissai tomber les rênes
et priai de tout cœur, » continue l'écrivain avec une bonhomie vrai-
ment italienne que ne lui ont pas enlevée dix ans de séjour en plein
pays hérétique. Et pourtant personne de moins papiste que lui; mais
il est Lombard, c'est-à-dire d'un pays où le clergé catholique n'a
jamais plié qu'en frémissant sous le joug étranger, d'un pays où
vivent les traditions d'Arnauld de Brescia, et où plus d'un prêtre a
déjà payé de sa vie la réputation de patriotisme qu'il s'était faite (1).
Que penser des propos hautement tenus à cette époque parmi les
compagnons de Garibaldi sur les démarches tentées par de fort
grands personnages pour se concilier leur vaillant capitaine? Les
détails sont précis, l'intermédiaire désigné de la manière la moins
équivoque. C'était un Corse, nous dit le comte Arrivabene, c'était un
ancien compagnon d'armes du général à Montevideo. Le but de sa
mission plus ou moins officielle était d'insister sur les griefs que le
commandant des chasseurs des Alpes pouvait élever contre l'admi-
nistration piémontaise. Ils se plaignaient d'être mal approvisionnés,
mal armés; on leur avait promis de leur adjoindre les chasseurs des
Apennins, dont l'organisation, — retardée à dessein, prétendaient-
ils, — s'achevait péniblement sous les murs d'Alexandrie. L'envoyé
corse proposait de faire droit à toutes ces réclamations. Les vivres,
les munitions, les armes arriveraient en abondance, l'adjonction dé-
sirée se ferait sans retard. On parlait encore de distinctions honori-
fiques, et l'étoile des braves décorerait la poitrine de l'ancien dé-
fenseur de Rome... Si de telles tentatives ont été faites, ce que
nous sommes loin d'affirmer, il est infiniment probable, pour ne
rien dire de plus, qu'elles ont dû être accueillies sans beaucoup
d'enthousiasme, et l'issue d'une pareille négociation était trop clai-
rement indiquée d'avance pour qu'on ait dû s'y engager à la légère :
de là nos doutes, que ne saurait dissiper l'origine de ces bruits, en-
registrés par M. Arrivabene comme de simples échos de bivac. Il
est un autre incident de ces premières courses en Lombardie sur
lequel M. Arrivabene donne son témoignage personnel, et qu'il faut
reproduire textuellement.
t ... Un jour, vers la fin de juin, j'aUai faire un tour à Brescia. En arri-
Tant à Valbergo délia Parla, je vis deux gentlemen qui prenaient à la même
table leur repas du matin. L'un d'eux me parut ressembler merveilleuse-
ment à Kossuth ; mais, comme je supposais cet éminent représentant de
rémjgration hongroise encore à Londres, je ne m'arrêtai pas un instant
(1) Nommons seolement Giioli, Tazzoni et Benedini, tous les trois pendus en 1853 h
Hantone, boob le proconsolat du maréchal Radetzky.
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398 REVOË DES DEUX MONDES
à cette impression fugitive. Ayant d'ailleurs questionné Taubergiste sur le
compte de ces deux personnages, il m'avait répondu qu'il les croyait Fran-
çais et attachés tou^ les deux au commissariat de l'armée; mais lorsque
je rentrai dans la salle à manger, toute incertitude cessa aussitôt. L'un
des deux était bien réellement Kossuth. Je m'empressai d'aller lui serrer la
main, et il me présenta immédiatement à son compagnon, le sénateur P....»
auquel il prit soin de me nommer. Il ajouta qu'il se rendait au quartier-
général de l'armée française et me pria de ne prononcer son nom devant
qui que ce fût, attendu qu'il voyageait sous Tincognito le plus strict. Le
lecteur peut aisément deviner si je pris ou non pour un heureux présage
ce voyage de Kossuth entouré de tant dé mystère. Le voir faire route avec
le même personnage qui, moins d'un an auparavant, l'eût peut-être fait
arrêter, s'il se fût permis de traverser la France, il n'en fallait pas tant
pour me confirmer dans la créance, depuis quelque temps très répandue,
d'un accord complet entre les patriotes hongrois et l'empereur. Je me crus
alors si certain de voir se réaliser la prophétie que m'avait adressée M. de
Cavour à un déjeuner chez le gouverneur Vigliani, qu'une occasion s'étant
offerte de faire passer une lettre à ma mère, dont la résidence était Man-
toue, je lui écrivis de me faire préparer une chambre pour les premiers
jours d'août (1). »
Ces espérances à court terme furent déçues, ce triomphe auquel
on croyait toucher disparut comme un mirage fantastique. Le traité
de Villafranca dissipa Tenthousiasme, et, par la révulsion soudaine
qu'il opéra sur la fiévreuse ardeur du patriotisme italien, flétrit en un
jour la reconnaissance italienne, alors au plus beau de sa floraison.
Pour se faire une idée de ce que souffrirent en ce moment certaines
âmes, il suffit d'observer, avec Técrivain lombard, M, de Cavour
pendant les heures qui suivirent la révélation du changement sou-
dain que venait de subir la politique française. M. Arrivabene, qui
était établi à Pozzolengo depuis le lendemain de Solferino, parta--
geait ses assiduités entre le quartier-général français, établi à la
villa Maffei (Yaleggio), et celui de Victor-Emmanuel, établi à Mon-
zambano, dans la modeste habitation du signor Melchiori. Lorsqu'il
y arriva au grand galop de son cheval, dans l'après-midi du 7 juil-
let, il croyait y apporter la nouvelle de l'armistice qui venait de lui
être donnée à Valeggio; mais cette fatale nouvelle l'y avait devancé.
L'indignation de l'état-major piémont^is était au comble et s'expri-
mait dans un langage que M. Arrivabene n'a pu reproduire. Il ne
s'agissait pourtant encore que d'un armistice; mais chacun pressen-
tait que la paix devait sortir de négociations entamées dans de telles
circonstances. Le 11 juillet effectivement, après l'entrevue des deux
empereurs, Victor-Emmanuel apprit de la bouche de son puissant
(1) ïtaly under Victor -Emmanuel, t. I", p. 258-259. — La prédiction do M. de
Cavour fixait au \^^ août rentrée des alliés dans les murs de Mantoue. lbid,y p.. 257.
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l'ITALIE pendant la GUEjftRE. 399
allié que, si les préliminaires portés à Vérone par le prince Napo-
léon (muni de pleins pouvoirs diplomatiques) venaient à être ac-
ceptés par François-Joseph , la paix se trouverait conclue. Le mo-
narque piémontais accueillit cette ouverture avec une froide réserve :
« Quelle que soit, dit-il, la décision de votre majesté, je conserverai
une reconnaissance éternelle de ce que vous avez fait pour l'indépen-
dance italienne, et je vous prie de compter en toute circonstance sur
mon inaltéi*able fidélité. »
« ... Mais, poui*suit M. Arrivabene, il existait un homme qui n*était pas
disposé à laisser passer la transaction de Villafranca sans une énergique et
méprisante protestation. Lorsque le comte Gavour fut informé qu'un ar-
mistice venait d'être conclu, il crut d'abord à une simple suspension
dVmes, un court répit étant nécessaire aux deux camps. Ce fut par ha-
sard qu'il eut connaissance, dans la matinée du 10, de l'entrevue arrangée
pour le lendemain entre les deux empereurs. On raconte qu'un courrier
français qui, expédié à Paris, traversait Turin, rencontrant à la station du
chemin de fer un de ses confrères piémontais, lui donna cette importante
nouvelle. Sans y croire encore, tant elle lui semblait improbable, le pre-
mier ministre partit précipitamment avec M. Nlgra pour Monzambano. Par
suite de dévastations militaires encore récentes, le chemin de fer n'aUait
pas au-delà de Deseniano. Arrivés dans ce village vers quatre heures du
matin, les deux voyageurs ne purent, à aucun prix, s'y procurer une chaise
de poste, et pendant que le valet de chambre de Gavour courait de côté et
d'autre pour en chercher une, on assure que le ministre et son secrétaire
intime entrèrent, sans qu'on prît garde à eux, dans un café où une conver-
sation très animée, qui s'y tenait en ce moment, dissipa leurs dernières
incertitudes. On savait parfaitement à Desenzano que Louis -Napoléon de-
vait le lendemain aller trouver le Kaiser à Villafranca. Ghacun à l'envi lui
jetait la pierre. Les accusations, les malédictions se succédaient sans re-
lâche, et un républicain, brochant sur le tout, faisait remarquer que ce
triste dénoûment de la guerre avait été prédit quelques semaines aupara-
vant dans le journal de Mozzini [Pensiero ed Azione).,. On peut s'imaginer
avec quel ébahlssement douloureux le grand homme d'état Italien assistait
à ces grossiers et bruyans débats, où il voyait se produire d'avance l'efiet
do cettn paix déploi'able sur l'esprit de ses compatriotes.
t Son domestique revint enfin avec une méchante timonella qu'il avait
réussi à se faire confier. Au moment où Gavour entrait dans cet humble
véhicule, un oflficier piémontais, qui flânait sous les arcades de la piazza,
vint à le reconnaître et prononça son nom à voix haute. Pour se soustraire
à des questions inutiles et contrariantes, M. Nigra ordonna au vetiurino
de pousser le plus vite possible du côté de Monzambano. Get homme ce-
pendant avait entendu l'exclamation de l'officier piémontais, et semblait
plus surpris encore que flatté de l'honneur que le hasard lui procurait
aiusi. Pris de quelques doutes, il commença par demander aux deux voya-
geurs si l'un d'eux était bien réellement « le grand Gavour. » Le comte et
Kon secrétaire avaient bien autre chose en tête que de satisfaire l'indiscrète
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AOO REYUE DES DECfX MONDES.
curiosité d'un cocher de place. Us gardèrent le silence, nonobstant Tennui
que leur causaient les questions de leur automédon, incessamment répé-
tées tant que dura le voyage.
« Au moment où ils descendirent de leur limmieUa, je me tenais avec
quelques officiers de Fétat-major sarde devant la porte du quartier-géné-
ral. La physionomie du comte, ordinairement souriante et gaie, montrait
assez quelle tempête grondait au dedans de lui. Nul ne put entendre, tan-
dis qu'il traversait le vestibule, les formules bienveillantes qu'il avait vo-
lontiers sur les lèvres. Répondant à peine aux tristes salutations des assis-
tans, il demanda si le roi était à Monzambano. Et comme il lui fut répondu
que sa majesté se trouvait pour le moment à sa résidence particulière, la
villa Melchiori, le comte et M. Nigra s'y rendirent, et y demeurèrent jus-
qu'au moment où Victor-Emmanuel partit à cheval pour Valeggio, quartier-
général de l'empereur.
0 Le lendemain, vers midi, Cavour et son secrétaire revinrent à la casa
Melchiori... Cavour savait désormais que le grand sacrifice était consommé.
Une grande agitation le dominait : son visage était pourpre, et son attitude
si simple, si naturelle d'ordinaire, trahissait par des gestes violens Texas-
pération qui lui était tout empire sur lui-même... Il ôtait de temps en temps
son chapeau avec le mouvement convulsif d'un homme dont l'irritation
est au comble, et toutes les exhortations de ses amis modéraient à peine
l'expression de sa colère.
a Pendant le séjour que fit le comte à la casa Melchiori , je né quittai
point le quartier-général sarde, curieux que j'étais de connaître le résultat
de l'entrevue importante qu'avaient en ce moment le roi et son ministre :
elle dura près de deux heures, et fut des plus orageuses. On racontait
alors que les premières paroles de Cavour ne furent rien moins que res-
pectueuses pour l'empereur des Français. Il conseillait à Victor-Emmanuel
de repousser immédiatement les conditions de paix, et de retirer ses
troupes de la Lombardie, laissant ainsi Louis-Napoléon se tirer comme il le
pourrait de la situation difficile qu'il se serait faite. Cavour dit nettement
à son souverain que les intérêts de l'Italie avaient été trahis , et la dignité
royale considérablement ravalée; — il alla même jusqu'à conseiller une
abdication. On dit que, pendant toute cette discussion, le roi montra un
calme, un sang-froid dont peu de gens l'auraient cru capable. Il essaya,
par tous les moyens imaginables, de calmer son premier ministre, qui, sous
l'aiguillon de la douleur, semblait presque avoir perdu la raison. Je ne me
porte certes pas garant de l'histoire qui fut faite à ce sujet; mais on affir-
mait et on croyait généralement à Monzambano que la fureur à laquelle
Cavour était en proie s'était traduite par des expressions assez irrévéren-
cieuses pour forcer le monarque à lui interdire sa présence.
« Lorsque le comte reparut sur la piazza de Monzambano, son émotion
n'était nullement calmée. Je n'oublierai jamais cette scène déchirante.
Adossé à la muraille d'une misérable pharmacie, Cavour échangeait de
vives paroles avec son secrétaire... Des exclamations indignées sortaient
par saccades de ses lèvres frémissantes, et des éclairs de colère passaient
à chaque instant sur sa figure hâlée par le soleil... Spectacle singulier et
terrible!»
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L*1TAUE PENDAKT LA GUERRE. àdtl
Dans ce grand éclat, dans ces manifestations au grand jour de
rirritation que très certainement il éprouvait, tout était*il d'un*^
sincérité absolue? On peut en douter, nous le croyons, sans fain)
tort à la mémoire honorée du ministre piémontais. S*il s'agissait de
Garibaldi, nous ne rabattrions pas un mot de ces paroles extrême::^,
de ces apostrophes émues, de ces conseils violens; mais il s'agit de
M. de Cavour, c'est-à-dire de l'homme d'état le plus délié, le plus
habile, le plus mesuré peut-être qu'on ait vu prendre part aux affaires
contemporaines. Il est donc permis de croire que, même alors, même
en présence d'une déception qui devait lui être plus cruelle qu'à
personne, il n'avait perdu ni le sentiment exact du dommage porté
à la cause italienne, ni la faculté d'apprécier les avantages immenses
€[ui servaient de compensation à ce dommage. Apres quelques se-
maines de campagne voir l'Autriche abaissée, Novare vengé, la
Lombardie au Piémont, les duchés rendus à eux-mêmes, les ré-
voltes de l'état romain consacrées par le principe de non-interven-
tion, n'était-ce donc rien? M. de Cavour pouvait-il méconnaître la
grandeur de pareils résultats? ne devait-il pas, venant à y réflé-
chi, trouver là d'efficaces consolations pour le déboire amer de son
ambition patriotique? Mais il ajournait au lendemain ces retours à
la clairvoyance , à la modération , et en ceci , convenons-en , il se
montrât encore très habile politique. Pour rester maître de l'ex-
plosion de colère qu'il pouvait prévoir dans tout le pays, il fallait
s'y associer largement, devancer les cris qu'on allait pousser, exa-
gérer les plaintes qui allaient se produire. Personne, pas même
Garibaldi, ne devait paraître s'associer mieux que Cavour à l'im-
mense douleur que l'Italie allait ressentir. A ce prix, et à ce prix
seul, le ministre conservait, avec son influence intacte, la haute
direction des événemens. Par le fait, quand Garibaldi accourut de
Lovere, au premier bruit de paix, apportant sa démission et celle
de tout son état-major, il était devancé. Cavour avait remis son
portefeuille aux mains du roi, qui ne voulut pas accepter la démis-
sion de Garibaldi, et parvint à la lui faire retirer. De ce roi soldat
on aurait pu attendre quelque coup de tête; il n'en commit aucun
et garda l'attitude de résignation forcée, de mécontentement com-
primé, qui convenait le mieux aux nécessités du présent, tout en
laissant subsister les chances de l'avenir. Parfois une brusque saillie
indiquait et marquait spirituellement cette attitude. Lorsque par
exemple il fit à Milan son entrée officielle (le 10 août), le maréchal
Vaillant était venu à sa rencontre avec un nombreux état-major dans
les rangs duquel se trouvait un général que Victor-Emmanuel avait
beaucoup vu à Paris en 1856. Comme ce militaire, tout récemment
arrivé, lui manifestait le regret de ne s'être trouvé ni à Magenta, ni
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A 02 REVUE DES DEUX MONDES.
à Solferino, le roi rinterrompit, et de manière que le maréchal ne
perdît pas une de ses paroles : « Ah I vous n'êtes pas content, géné-
ral?... Moi non plus, je vous' assure. »
Cette ingratitude italienne^ — pour nous servir d'une expression
officielle, — eût été souverainement impolitique, si elle eût franchi
certaines limites; mais le tact ne manque pas en ce pays, et, les
premières flammes jetées, on revint très vite à une ligne de con-
duite plus adroite. Avec ce liant et cette bonhomie qui permettent
de faire passer dans la conversation certaines vérités plus, ou moins
désagréables, les Italiens, les Italiennes surtouft, adressaient à leurs
libérateurs des reproches que ceux-ci ne réussissaient pas tanjours à
réfuter. M. Armabene fut témoin d'un de ces assauts d*esprit entre
un de nos officiers supérieurs et une charmante comtesse milanaise
h laquelle son interlocuteur venait d'exposer les raisons sérieuses
que l'attitude menaçante de l'Allemagne pouvait fournir aux parti-
sans du traité de ViUafranca. a Eh bien! lui dit la comtesse R. L. avec
son plus doux sourire, si ce sont là vraiment les motifs qui ont dé-
terminé votre empereur, l'histoire racontera pour la première fois
que l'Europe a fait peur à la France. )> Impossible, à coup sûr, de
mieux envelopper un amer sarcasme et de le rendre acceptable aux
susceptibilités le plus en éveil.
11 est des gens pour lesquels tout parti-pris politique s'explique
par les conséquences qu'il a eues. Ceux-là ne croient ni à l'impré-
voyance ni aux calculs eiTonés. Selon eux, le vainqueur de Solfe-
rîno n'a déposé les armes que parce qu'il entrevoyait dans les con-
ditions faites à l'Autriche un moyen pacifique d'arriver indirectement
à l'unité italienne. Heureux ceux qui ont foi dans ces pressentimens
lumineux de l'avenir le plus incertain! Nous avons, quant à nous,
mille raisons excellentes de penser autrement, et de prendre pour
très sincères les déclarations réitérées qui furent faites à l'époque
du traité de Zurich par le chef du gouvernement français. Elles
étaient parfaitement conformes à celles qui avaient précédé l'ou-
verture des hostilités contre l'Autriche, déclai-ations renouvelées à
la plupart des proscrits italiens que l'on dirigeait sur le théâtre de
l'action. L'un d'eux, — nous ne le mentionnons que parce qu'il est
mort, — avait reçu l'assurance la plus formelle (et il nous le con-
fiait au moment du départ) que « jamais la France ne consentirait à
ce que le Piémont s'annexât la Toscane. » Ce fut sur cette manifes-
tation très explicite que Giuseppe Montanelli, arrivant au milieu de
ses compatriotes, se fit le champion du système fédératif, le seul
l>raticable en Italie du moment où la France se serait décidée i
combattre résolument les tendances unitaires. Malheureusement
l'homme propose, et, si puissant qu'on le croie, les destinées des
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l'iTAUE FENDANT lA GUERRE. &03
peuples ne 8*en accomplisseat pas moins en dehors de ces plans, de
ces projets, de ces volontés qui semblent disposer de tout.
IL
Le grand malhear de cet antagonisme entre les vues du protec-
teur de r Italie et les aspipatioDs de ses protégés a été de nous ôter.
le bénéfice moral d'une guerre hardiment commencée, heureuse-
ment et rapidement menée à fin. Loubli de notre victoire et de ses
grands résultats fiit aussi prompt que notre victoire elle-même. £n
quelques jours, ces mêmes soldats que les belles dames de Milan
écrasaient de fleurs et qu'elles faisaient monter à côté d'elles dans
leurs brillans équipages devinrent des hôtes indifférens et presque
dédaignés. La popularité passa du côté des touristes anglais, aux-
quels un mois plus tôt personne ne prenait garde. Ainsi que le
constate notre écrivain, oo ne parlait plus dans les cafés, les botte-
goni de Brescia, que de a loid » Bright et de «sir » Gladstone, qui
défendaient vaillamment l'Italie contre « sir » Disraeli et « lord »
Bowyer. Les Italiens, toujours habiles en flatterie, décoraient de ces
titres aristocratiques tous les « Jones » et tous les « Brown » qui ve-^
naient, badauds intrépides, acheter les débris de boulets, les lam-
beaux d'uniforme ramassés sur le champ de bataille par les paysans
de Hedole, de Cavriana, de Solferino. La presse anglaise, en re-'
vanche, prodiguait au peuple italien ces avancer caressantes, ces
louanges, ces encouragemens que nous leur refusions, et c'est grâce
à elle que les combats livrés autour de San -Martine par Tarmée
piémontaise devinrent une bataille spéciale à laquelle on semblait
vouloir donner te pas sur celle que les Français livraient quelques
kilomètres plus loin.
Cette opinion y singulière pour quiconque prend la peine d'y re-
gatrder, se retrouve dans le livre de M. Arrivabene^^ et tout récan-
roent encore un orateur piémontais soulevait des orages en émet-
tant devant les députés de Turin l'opinion que, sans l'assistance des
Français, l'armée sarde eût été écrasée à San-Martino. Une ques-
tion préalable était de se demander si cette armée serait arrivée
sans le secours des Français jusqu'aux bords du lac de Garda, et,
bien que les Piémontais en 18A8 aient pu, grâce à l'affaiblissement
momentané des ressources autrichiennes, aller mettre le siège de-
vant Peschiera, peu de gens croiront qu'en face des deux cent cin-
quante mille hommes que Giulay menait au mois d'avril 1859 jus-
qu'aux portes de Turin, ils eussent aussi facilement reconquis la
Lombardie. Laissons là pourtant ce point délicat, et, puisqu'elle est
si souvent mise en question, tachons de fixer nos idées sur cette
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hOh RBVGE DES DEUX MONDES*
i'anieuse « bataille de San-Martino , » prise à part et isolée de la
grande lutte où elle ne. forme, selon nous, qu'un brillant épisode.
Il existe, publié par le ministère de la guerre, un ouvrage spé-
cial sur la campagne de 1859 (1). La bataille de Solferino y est ra-
contée dans le plus grand détail, moment par moment^ chaque mo-
ment ayant son chapitre et son plan spécial. C'est là que nous
puiserons le détail rapide des opérations de Tarmée sarde dans
cette journée mémorable.
On sait que la bataille du 2â juin fut engagée à l'improviste,
grâce aux hésitations de la tactique autrichienne. L'aimée française
marchait vers le Mincio, derrière lequel on savait que l'ennemi s'é-
tait retiré. Celui-ci au contraire, après avoir adopté le plan du feld-
zeugmestre baron Hess, — qui consistait à se retu-er dans le fameux
quadrilatère, pour reprendre ensuite l'offensive, comme avait fait en
1848 le vieux Radetzky, — était brusquement revenu sur sa déci-
sion, et, traversant le Mincio, voulait réoccuper les fortes positions
abandonnées quelques jours auparavant. Ces deux mouvemens en
sens contraire amenèrent un choc imprévu. Or le 23 juin les troupes
sardes occupaient la gauche de l'armée française : elles avaient leur
quartier-général à Lonato, leur droite (division Fanti) à Malocco,
leur gauche (Mollard) à Rivoltella et au mont Cavaga. Leur ordre de
marche les dirigeait sur Pozzolengo. Un simple coup d'œil jeté sur
les magnifiques plans du dépôt de la guerre nous montre la dissé-
mination de ces différens corps et la difficulté de leur imprimer une
direction commune : ils y dessinent un angle rentrant dont le som-
met est Lonato, et dont les branches s'écartent démesurément.
Tune, la droite, perpendiculaire, pour aller rallier le corps du ma-
réchal Baraguay-d'HiUiers (extrême gauche des Français), l'autre,
horizontale, pour s'étendre hî long du chemin de fer qui court dans
la direction de Lonato à Rivoltella et au lac de Garda.
Au premier moment^ c'est-à-dire de trois heures à six heures du
matin, l'armée sarde, voulant éclairer sa route, pousse de tous cô-
tés des reconnaissances. La colonne envoyée par la première divi-
sion (général Durando), en débouchant dans le val dei Quadri,
trouve occupée par les Autrichiens la position connue sous le nom de
Mndonna délia Scoperta^ un peu en arrière de Solferino. Un com-
bat de tirailleurs s'engage de ce côté. Le lieutenant-colonel Ca-
dorna, parti de Lonato à trois heures du matin, marche à la tète
d'un autre détachement (5« division) vers Pozzolengo. Il suit la
(\) Campagne de V empereur Napoléon lll en /^a/j« (1859), rédigée au dépôt de la
guerre d'après les documens officiels, 1 vol. în-4'», accompagné de deux atlas. — Cet
ouvrage, véritable chef-d'œuvre de typographie et de gravure, ne se trouve pas dans le
commerce; nous en avons dû la communication à une obligeante amitié.
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L ITALIE PENDANT LA GUERRE. AOÔ
sfrada Lugana et laisse derrière lui ce village de San-Martino qui,
selon les exigences de Tamour-propre italien, devrait donner son
nom à la bataille. La division Mollard envoie deux reconnaissances
inutiles du côté de Peschiera : elles reviennent sans avoir rencontré
Tennemi; deux autres, dirigées vers Pozzolengo, combinent leur
marche avec celle du détachement commandé par le lieutenant-co-
lonel Cadorna, et, comme celui-ci, se heurtent bientôt aux avant-
postes autrichiens, en avant de Pozzolengo et de Madonna délia Sco-
perta. A Pozzolengo se trouvent le 8* corps de Tarmée autrichienne
(Benedek), à Madonna délia Scoperta une partie du 5« corps (Sta-
dion), établi à Solferino, et se reliant à celui de Benedek parles
brigades Gaâl et KoUer.
De six heures à huit heures du matin (second moment de la ba-
taille, où Medole fut enlevée à notre droite par la division de Luzy),
l'armée piémontaise hâte le mouvement de ses divisions pour sou-
tenir leurs avant-gardes, déjà fortement engagées. L'avant-garde
de la 1" division, repoussée de Madonna délia Scoperta, est con-
trainte de se replier vers Fenile-Vecchio; celle de la 5« division
(Cucchiari), aux prises avec les avant-postes de Benedek, envoie de-
mander un prompt appui, que lui porte immédiatement le général
Mollard (3* division), en dirigeant de ce côté toutes les forces qu'il
a sous la main et en prenant position sur le flanc droit des Autri-
chiens, C'est en vain cependant qu'il cherche à retarder leur mou-
vement offensif, déjà très marqué. Les Piémontais, obligés de plier
devant des forces très supérieures, exécutent en bon ordre leur
mouvement rétrograde, et vont s'abriter au pied des hauteurs de
Casetta et de San-Martino, garnies d'un bataillon de bersaglieri et
d*un bataillon d'infanterie. On remarquera que la droite des Pié-
montais, commandée par le général Fanti, n'a point fait encore un
pas en avant; elle est immobile à Malocco, attendant des ordres qui
n'arrivent pas.
De huit heures à dix heures et demie (troisième moment)^ les re-
connaissances piémontaises ayant été rejetées sur leurs divisions
respectives, le combat s'engage pour celles-ci dans des conditions
défavorables. Elles restent disséminées; on ne les verra se concentrer
que beaucoup plus tard, et toujours elles trouveront devant elles
(les forces numériquement supérieures. Le général Durando, pourvu
de renforts et que l'empereur invite à se relier au 1®'' corps de l'ar-
mée française, a tenté un vigoureux effort et s'est emparé momen-
tanément de la position occupée par les Autrichiens à Madonna délia
Scoperta; mais, entraîné à la poursuite de l'ennemi, un nouveau
mouvement offensif de celui-ci le ramène en arrière, lui fait perdre
la position conquise, et le contraint à se retirer, à la hauteur de Ga-
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&00 RBYUB DBS DEUX MONDES.
sellin-Noova, derrière le 2« de grenadiers. Pour neutraliser ce retour
offensif, il envoie vers le mont Guca deux bataillons qui cherchent le
moyen d'attaquer Madonna délia Scoperta^ Ces deux bataillons ren-
contrent des colonnes autrichiennes qui les forcent à rebrousser
chemin, et qui elles-mêmes s'avancent jusqu à la casa Sojeta, où
elles établissent une batterie dont les boulets vont arrêter le 2^ de
grenadiers, en marche vers Madonna. Les Autrichiens chassent les
Piémontais de San-Martino et s'y établissent solidement malgré les
vives attaques de la brigade Goni (1). Deux fois cette brigade pé-
nètre dans le village, deux fois elle en est chassée, et finalement
elle se voit réduite à réorganiser ses rangs décimés derrière le che-
min de fer. Le général Cucchiari est arrivé à temps pour protéger
cette retraite (2). Le général Fanti n'a pas encore mis en marche
un seul bataillon. C'est seulement à onze heures que ses troupes
s'ébranlent.
De dix heures et demie à une heure et demie de l'après-midi
(quatrième momefU)^ la situation des troupes sardes continue de
s'aggraver. Tous les eflbrts du général Durando n'empêchent pas
les Auti'ichiens de gagner du terrain. La brigade de Savoie contient
les troupes de Gaàl; mais le général KoUer continue à toui^ner le
flanc droit des Piémontais. C'est alors que quelques pièces d'artille-
rie, mises en position, arrêtent la colonne de KoUer; elles ont été
dirigées de ce côté par le général Forgeot, commandant l'artillerie
du 1*' corps (Baraguay-d'Hilliers), et, bien que tirant à 1,600 mè-
tres, leur feu bien nourri (au plus fort de l'attaque de Solferino)
porte le désordre dans les rangs de la brigade KoUer et lui fait
rebrousser chemin. Le général Cucchiari essaie encore une fols de
rentrer dans San-Martino. Un premier assaut exécuté par la brigade
Casale est d'abord couronné de succès : l'église de San-Martino, la
Gontracania, plusieurs fermes, tombent aux mains de nos alliés;
mais les Autrichiens, reprenant l'offensive, criblent de mitraille, à
200 mètres, la gauche du général Cucchiari. Les bataillons s'ébran-
lent; et découvrent les troupes placées à leur droite; celles-ci sont
emportées par le mouvement rétrograde, et malgré un régiment
frais (le 18^ de ligne) qui cherche à leur donner la facilité de se
rallier, le général Cucchiari se voit obligé d'ordonner la retraite. 11
essaie une première fois d'arrêter ses troupes sur le chemin de fer^
(1) C'est à ce moment que Victor-Emmanuel, arrivant au galop sur le lieu de l*actioD,
criait gaîment à se» troupes : « Allons, en fans, il faut reprendre San-Martino, ou l'cn-
nemi nous le fera faire I... » Faire Saint-MarUn , en italien, c'e^t déloger, changer do
domicile, et ceci à cause de la dite la plus ordinaire des baux de location.
(2) Le général Benedek avait déjà fait partir pour Cavriana un officier chargé d'infor-
mer l'empereur François-Joseph qu'avant dix heures il aurait coupé les communications
entre l'armée sarde et l'armée française. — Italy under Vict^'Emmanwt, t. 1'', p. 204.
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l'italie pendant la guerre. 407
mais l'élan des soldats le conduit jusqu'à moitié route de Rivoltella,
puis plus loin encore et jMresqu'à Rivoltella môme.
La division Fanti s'est ébranlée à onze heures, se portant du côté
de Solferino, pour y concourir, le cas échéant, à l'attaque des po-
sitions centrales de l'armée autrichienne. Après une heure et demie
de marche dans cette direction, un message pressant du roi Victor-
Emmanuel l'appelle du côté de San-Martino. La brigade Aoste s'y
porte au secours du général MoUard; la brigade Piémont va y re-
joindre le général Durando vers Madonna délia Scoperta. Tout ceci
nous mène au cinquième moment ^ c'est-à-dire à l'intervalle com-
pris entre une heure et demie et quatre heures de l'après-midi.
Pendant ce laps de temps, la brigade de Savoie, entrée en ligne
tout entière, contient à grand' peine les progrès des brigades autri-
chiennes Gaâl et Koller; elle conserve cependant ses positions mal-
gré leurs attaques réitérées. Quant au général MoUard , demeuré
seul devant Madonna délia Scoperta depuis la retraite de Gucchiari,
il reste sur le chemin de fer, attendant les renforts que Fanti lui
iimène, et s'efforce, en maintenant le combat, d'empêcher que le
général Benedek ne détache quelques-unes de ses six brigades d'in-
fanterie au secours du comte Stadion, à qui Solferino vient d'être
enlevé. Par cela seul, il rend un service réel à nos troupes. Vers
trois heures, il reçoit du roi Victor-Emmanuel l'ordre d'attaquer
encore San-Martino, de concert avec la brigade Aoste, qui va lui
arriver, de concert également avec le 5* corps (Gucchiari), qu'on
a tant bien que mal réorganisé sous les murs de Rivoltella.
Sixième moment : de quatre heures à la nuit. L'armée française
u coupé le centre des Autrichiens. Les corps d'armée Baraguay-
i'Hilliers et Mac-Mahon ont dépassé Solferino et Cavriana. Les gé-
néraux Regnault et de Failly menacent Guidizzolo, le dernier point
où les Autrichiens tiennent encore, à l'extrême droite de la bataille.
C'est à cet instant que l'empereur François-Joseph accepte en fré-
missant l'arrêt du destin , et se décide à ordonner une retraite gé-
nérale; c'est à cette heure aussi qu'éclate cette formidable tempête
qui favorise le mouvenient rétrograde de l'armée autrichienne et
arrête l'élan victorieux de nos troupes. Alors que la tempête se dé-
clarait, averti que le 5® corps (Gucchiari) était en vue, arrivant en
toute hâte, le général MoUard venait d'ordonner l'attaque de San-
Martino, qu'il fallait, disaient les ordres royaux, enlever avant la
nuit. Toute manœuvre devient provisoirement impossible; mais,
l'orage à peine dissipé, le mouvement offensif des Piémontais se
prononce (1). Il faut ici se rappeler que, du côté de Madonna délia
(1) Le signal de cette dernière attaque : Avanti! alla carica! fût donné par le rei
lui-mftme, criant et galopant sur le front des batfdUons qui s*élançaient.
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&08 REFUE DES DEUX MONDES.
Scoperta, Tordre général de retraite avait déjà déterminé les bri-
gades Gaâl et KoUer à se retirer, et que le général La Marmora, dé-
péché par le roi pour venir diriger sur ce point les opérations des
troupes sardes, se trouva libre, moyennant la disparition de ces
deux brigades ennemies, de lancer vers San -Martine la division
Durando, renforcée par la brigade Piémont. Benedek, lui aussi,
avait commencé sa retraite. Quelques bataillons défendirent seuls,
pour couvrir son mouvement , les jnaisons et les jardins de San-
Martino (1). Ce fut sur cette arrière-garde du 8* corps que vinrent
donner à la fois toutes les forces disponibles des Piémontais. Leur
infanterie, lancée à Tassant des positions, ne réussit d'abord qu'à
s'emparer des fermes à mi-côte. Survinrent au galop quatre batte-
ries d'artillerie qui foudroyèrent le village. Sous leur protection, la
5® division gravit les hauteurs et réussit à couronner le plateau,
où vint bientôt la rejoindre, avec la 3' division, la brigade Aoste,
dont Tartillerie, promptement amenée, accéléra la retraite de Ten-
nemi, que le général La Marmora poursuivit jusqu'à Pozzolengo,
nonobstant quelques retours offensifs (2).
Voilà, pas à pas, heure par heure, le détail de cet épisode militaire
de San-Martino, qui se réduit en définitive, pour les Piémontais, à
quelques efforts offensifs, — vigoureux, nous n'en doutons nulle-
ment, mais qui avortèrent Tun après Tautre, — et à une attitude
défensive fermement et courageusement maintenue; le tout cou-
ronné par la prise de San-Martino, déjà évacué en partie, et que
les Autrichiens ne défendaient plus que pour l'honneur des armes
et la sûreté de leur retraite. Ajoutons, pour en finir, que les états
officiels des pertes de l'armée piémontaise portent à 691 le nombre
des morts, à 3,572 celui des blessés, et à 1,258 celui des hommes
disparus. L'armée française avait 1,622 morts, 8,530 blessés et
1,518 disparus. Il nous semble qu'en présence de pareils faits et de
pareils chiffres les commentaires seraient superflus. Nous ferons donc
simplement remarquer que notre but, en ramenant la « bataille de
San-Martino» à ses véritables proportions, n'est nullement de froisser
le juste orgueil que l'armée piémontaise inspirait à l'Italie tout en-
tière; mais, si nous comprenons chez nos alliés ce sentiment très
légitime, encore faut-il qu'on lui ôte ce qu'il aurait de blessant et
d'inique à Tégard de nos soldats. Faire de San-Martino une bataille
principale et isolée serait de la part des écrivains et des orateurs
piémontais une insigne maladresse; on vient de voir à quoi elle se
(1) Ed évaluant à 20,000 hommes les troupes que Benedek avait massées là pour
couvrir sa retraite, M. Arrivabene se laisse entraîner à une exagération bien évidente,
Benedek ne dis^posant en tout que de six brigades.
(2) La première division, retardée par une légère escarmouche du côté du mont
Fani, n*avait pu arriver à temps pour participer à la prise de San-Martiuo.
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l' ITALIE PENDANT LA GUERRE. 409
réduit quand on l'envisage ainsi. Considérée autrement, incorporée
en quelque sorte à la grande lutte dont elle fut un des élémens,
elle reprend et son véritable aspect et même sa véritable valeur. Les
\aillantes attaques des Piémontais, et surtout la vigueur de leur at-
titude défensive, en empêchant Benedek de porter secours au comte
Stadion, peuvent être regardées comme une des causes qui ont fait
succomber ce dernier, et qui par conséquent ont amené la réussite
du mouvement le plus décisif parmi ceux à qui l'armée alliée dut
la victoire.
Si nous avons donné quelque développement à une question toute
spéciale , c'est qu'un exposé fidèle des incidens de la journée de
Solferino peut servir à expliquer l'attitude assez étrange qu'au té-
moignage de M. Arrivabene, et dès le lendemain de Villafranca, la
Fi*ance et Fltalie prirent vis-à-vis l'une de l'autre. 11 y eut, ce nous
semble, inconséquence des deux parts; mais l'oubli trop prompt
dans lequel furent mis les services que nous devaient aloi"s, et le
Piémont en particulier, et la péninsule italique tout entière, est
encore plus concevable que les hésitations, les retours méfians, les
mesquines résipiscences qui vinrent si mal à propos annuler le pro-
fit moral du grand coup que nous venions de porter. On eût dit, on
peut croire encore que nous avions frappé à l'aveugle, sans pres-
sentir que, l'outre d'Éole ouverte, les vents seraient déchaînés, que,
le rocher frappé par la baguette miraculeuse, la source allait jaillir
avec une force irrésistible. En voyant accourir les peuples altérés
qui ate précipitaient vers la liberté coulant à grands flots , Moïse
sembla frappé de stupeur et d'effroi; il avait réussi par-delà sa foi,
par-delà ses espérances, et déjà se repentait. Les échos nombreux
qui lui renvoyaient ses grandes paroles leur donnaient presque
l'éclat menaçant de la foudre. Le peuple à qui l'on avait crié : De-
bout! apparaissait plus grand et plus à craindre qu'on ne l'eût voulu
peut-être. La mission de libérateur est pourtant bien simple. Af-
franchir une nation, ce n'est sans doute pas lui donner les insti-
tutions qu'on a rêvées pour elle : c'est lui remettre le soin de ses
destinées et la protéger purement et simplement contre ceux qui
voudraient l'empêcher de les régler elle-même. Dire aux Italiens :
Gouvernez-vous à votre gré; dire à l'Autriche : Vous n'avez plus
à vous mêler désormais des affaires italiennes , — quoi donc de plus
élémentaire et de plus logique? quoi de plus conforme au bon droit
et au bon sens?
Eu présence d'une telle situation, M. de Gavour prit une éclatante
revanche, et ne crut pas sans doute l'avoir payée trop cher quand
la France réclama, comme fiche de consolation, le petit territoire
dont la cession , consentie à regret, — non sans quelques arrière-
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&10 R£VU£ DES D£UX MONDES,
pensées malveillantes (1), — acheva de relâcher les liens étroits un
moment formés entre T Italie et ses libérateurs, et que notre cofi-
teuse intervention aurait dû au contraire resserrer.
III.
La conquête des Deux-SicUes par Garibaldi et cette annexion na-
politaine qui donnait plus de vraisemblance que jamais à la consti-
tution d'un royaume italien trouvèrent la France (disons mieux, son
gouvernement) dans les mêmes dispositions d'embarras et de mé-
contentement. En face du principe de non-intervention si hautement
proclamé, comment s'opposer à cette révolution si prompte, à ces
coups de main téméraires dont le rapide succès, passant toute pro-
babilité, dévouant tout calcul, donnait aux entreprises d'un homme
sans mission, d'un aventurier héroïque, on ne sait quel caractère
providentiel, on ne sait quel reflet de l'action divine? Et d'un autre
côté comment applaudir aux triomphes de Garibaldi? Là de nou-
veau nous étions mis en demeure, et cette fois avec des précédens
bien faits pour nous éclairer. Malgré nous, les annexions de l'Italie
centrale s'étaient accomplies; malgré nous, le territoire pontifical
avait été démembré : nous étions arrivés ainsi à faire des résultats
inévitables que devaient avoir les victoires de la France autant d'é-
checs pour la France. Il semblait donc qu'instruits par tant de inides
leçons nous dussions adopter un parti décisif pour ou contre la ré-
volution nouvelle, l'accepter ou la repousser nettement, la regarder
comme une fille légitime de Solferino, ou la désavouer comme étran-
gère à nous et frauduleusement substituée au dénoûment prévu et
désiré de notre alliance avec le Piémont. Notre attitude ne répondit
guère, il faut l'avouer, à cette attente. La descente des mille à Mar-
sala nous trouva peut-être plus confians que de raison dans Tinsuc-
cès probable de cette fabuleuse témérité. Le combat de Galatafimi,
(1) Selon quelques-uns des biographes les plus accrédités de M. de Cavour, la cession
de la Savoie à la France n*avait pas à ses yeux un caractère définitif. On peut iin^
à ce sujet l'étude consacrée par la Quarterly Reviêw (1861 ) à Thomme d*état que l'Ita-
lie venait de perdre. M. Ârrivabenc, qui cite cette opinion du reviewer anglais, la con-
firme par un souvenir personnel. Dans une conversation d'après-dlner, peu de jours
avant la motion de Garibaldi sur ce quMl appelait la « vente d'un peuple, » M. de Ca-
vour s'attachait à démontrer au correspondant des Daily News que T Angleterre, si
émue alors de l'accroissement de notre territoire, n'avait aucun motif légitime de s'en
prendre à lui, Cavour, et de Taccuser de duplicité... « Puis, continue M. Arrivabene, il
termina brusquement notre entretien par une phrase dont le sens était que Nice, tout
au moins, redeviendrait italienne un jour ou l'autre. » — ItxUy under Victor^Emfna"
nuel,i. II, p. 12 et 13.
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l' ITALIE PENDANT lA GUERBE. Ml
OÙ les pertes des garibaldiens furent relatirement énormes, l'entrée
à Païenne, qu'on put envisager comme un heureux hasard plutôt
que comme une preuve de supériorité militaire, nous laissèrent dans
notre illusion primitive. A Melazzo, Garibaldi devait rencontrer ce
Bosco transformé par une pi'esse complaisante en un vrai foudre de
guerre. Bosco fut battu comme Landi et Lanza l'avaient été précé-
demment, et quand les garibaldiens marchèrent sur Messine, le
général Clary n'imagina même pas de leur en di^uter l'entrée. La
convention qu'il signa en se retirant dans la ibrteresse.de Messine,
convention qui stipulait l'évacuation de Syracuse et d'Augusta par
les troupes royales, livrait la Sicile à l'armée du libérateur, et par
le fait ouvrait le continent napolitain à l'invasion. Dès qu'elle îvft
possible, elle fut certaine, et nos agens diplomatiques ou militaires
l'annoncèrent à coup sûr. Si elle contrariait nos vues, il était temps
d'aviser; dans le cas con traitée, il eût été raisonnable et sage de
céder ou de paraître céder à l'entraînement général, et de ne pas
jeter un impuissant désaveu, à peine exprimé, dans le cours irrésis-
tible des événemens révolutionnaires. Que sert de bouder en pareil
cas, et, comme le disait récemment un indiscret député, u à quoi
bon ronger son frein? » Or la France garda sa position négative^ sa
neutralité boudeuse. Notre attitude vis-à-vis du nouvel état qui se
constituait à nos portes et de par nos armes était justement ceUe
du gouvernement piémontais vis-à-vis de Garibaldi; mais Victor-
Emmanuel savait ne pas s'obstiner en ses désaveux et profiter à
temps des entreprises qu'il avait cru devoir blâmer en principe.
Alors même qu'il tâchait de ne méconnaître aucun droit, il l'endait
hommage aux fûts accomplis, et c'est ainsi que, guidé au milieu
des écueils par son adroit et vigoureux ministre, il marchait, ayant
l'air de céder au courant, vers le but assigné à sa patriotique ambi-
tion. II résistait jusqu'au moment où la résistance devenait intem-
pestive et périlleuse : il cédait alors, mais avec un élan qui rachetait
se^ hésitations passagères. Nous cédions aussi, mais presque tou-
jours un peu tard, et souvent d'assez mauvaise grâce.
Le livre de M. Arrivabene rappelle notre attention sur un des
épisodes les moins bien connus de la crise finale où périt la royauté
des Bourbons de Naples : nous voulons parler de l'assistance plus
ou moins directe, plus ou moins efficace, donnée au roi François II
par l'escadre française qui mouillait en octobre 1860 dans la baie
de Naples, et qui alla s'installer dans la rade de Gaëte, où sa pré-
>ence annulait virtuellement les effets du blocus que le gouverne-
ment dictatorial de l'Italie méridionale avait officiellement dénoncé
au consul -général de France. La France ne reconnaissait pas ce
blocus; elle interdisait formellement toute opération navale contre
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&12 REVUE DES DEUX MONDES.
Gaête. Était-ce donc seulement contre Garibaldi, personnifiant plus
ou moins la révolution, que de telles mesures étaient adoptées? En-
tendait-on simplement protester ainsi contre une victoire sans dra-
peau reconnu? Nullement; l'interdit subsista lorsque la marine na-
politaine eut été mise sous les ordres d'un amiral piémontais. La
protection inefficace et limitée qui mettait une partie des murs de
Gaëte, — une partie seulement, — à l'abri de toute attaque subsista
au-delà du terme que l'Italie lui avait sans doute assigné. L'arrivét^
de Victor-Emmanuel devant Capoue ne changea rien à la situation.
Par l'organe du chef de notre escadre, il lui fut notifié, comme il
l'avait été à M. Crispi, que le blocus était nul, que Gaête ne serait
pas attaquée par mer, et que, si ses vaisseaux franchissaient une
certaine ligne, pénétraient dans une certaine zone, cette infraction
serait considérée comme un acte d'hostilité. Les journaux du temps
portent témoignage du point extrême où le conflit fut porté. La si-
tuation devint si tendue qu'un simple coup de tête de l'amiral Per-
sano (qui se déclarait prêt à se faire couler), un ordre mal donné
par le roi de Piémont ou mal compris par le chef de sa marine pou-
vaient faire partir les canons chargés de part et d'autre. Il y eut un
moment où la division sarde, défilant devant notre escadre mouillée
à l'embouchure du Garigliano, reçut Tordre formel de s'arrêter, et
où, si elle eût tenté de pénétrer dans la baie de Gaëte, l'amiral fran-
çais, sous peine de se démentir, eût dû immédiatement ouvrir le
feu. Étrange dénoûment, il faut en convenir, qu'auraient eu en 18(>0
les événemens de l'année 1859!
On sait comment ce grave incident prit fin. Le roi de Piémont et
son amiral furent assez avisés pour déplacer à temps la question
soulevée par l'attitude de M. l'amiral de Tinan. La difficulté s'était
engagée à la suite de la déclaration apportée par le contre-amiral
41bini, que, « la flotte sarde pouvant ouvrir à chaque instant des
hostilités contre Gaëte, il venait en informer le consul de France et
ceux de ses compatriotes établis dans la ville menacée. )> Et cepen-
dant, lorsque les réclamations du roi Victor-Emmanuel arrivèrent
au cabinet des Tuileries, elles étaient accompagnées d'une déclara-
tion formelle que «le roi n'entendait ni bloquer Gaëte ni l'attaquer
du côté de la mer. » L'objet du conflit, on le voit, n'était plus le
même, et l'importance en avait singulièrement diminué. Le dénoû-
ment dès lors était facile à prévoir. Comment ne pas répondre par
une satisfaction de pure forme aux concessions si importantes de
Victor-Emmanuel, qui d'ailleurs, en attendant la décision de notre
gouvernement, avait respecté la limite tracée par le commandant
de l'escadre française? Celui-ci reçut en conséquence de nouvelles
instructions qui lui firent restreindre à la simple portée de ses ca-
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L' ITALIE PENDANT LA GUEBRE. 413
DODS la zone interdite aux forces navales du nouveau royaume (1).
Dans ce mouvement en arrière, si insignifiant qu'il fût, il y eut,
n'en doutons pas, pour la susceptibilité de nos marins une sorte de
déboire, rendu cependant moins amer par l'évidente supériorité des
forces françaises; mais nous ne voulons nullement insister sur ce
point. Ce qui nous frappe, c'est la regrettable mobilité de projets qui
jetait alors tant d'ambiguïté dans les tendances de notre politique et
rendait si difficile à nos agens l'interprétation de la pensée qu'ils
avaient à faire prévaloir. La France devant Gaëte n'était ni protec-
trice efficace de François II, ni sympathique à Victor-Emmanuel, ni
même tout à fait neutre. Sans trop se soucier de la logique et tran-
sigeant tour à tour avec des nécessités qui semblaient s'exclure, elle
arrêtait au passage les boulets de l'escadre italienne, elle laissait les
canons Cavalli s'installer à loisir sur les hauteurs escarpées qui do-
minent Gaéte. Elle gênait, elle désappointait, elle irritait ses alliés
de la veille, étonnés de la trouver comme un obstacle sur la route
qu'elle-même leur avait ouverte. En aidant, de manière ou d'autre,
François 11 à prolonger une résistance dont, tout aussi bien que
personne, il connaissait le terme fatal, nous ajoutions en pure perte
des désastres à des désastres, des morts à des morts (2). Quel mo-
tif à puissant avions-nous d'agir ainsi? Désirions -nous seulement
mettre en sûreté la personne, la famille de François II? Voulions-
(1) Remarquons en passant que M. Arrivabene, bien que présent sur les lieux,
n'a pas donné à ce singulier incident sa véritable physionomie. Il affirme (tome H,
page 294} que « le commandant de Tescadre française, non-seulement refusa de recon-
naître le biociis offictellmnent dénoticé par la Sardaigne, mais alla jusqu'à prévenir
l'amiral Persane qu'il ouvrirait le feu contre la flotte sarde, si elle attaquait l'arrière-
?arde de l'armée napolitaine, alors en pleine retraite sur Mola dî Gaeta. » Or premiè-
rement ce n'était pas la Sardaigne, c'était le gouvernement dictatorial qui avait dé-
noncé le blocus, et la Sardaigne n*éleva jamais sur ce point des prétentions nettement
définies; elle y renonça même expressément, nous venons de le voir. En second lieu,
les tnmpes napolitaines n'abandonnèrent la ligne du Garigliano qu'après que notre
escadre eut quitté l'embouchure de cette rivière. Enfin Tultimatum notifié à l'amiral
Posano ne concernait que le cas où la division navale piémontaise franchirait la ligne
ao-delà de laquelle on entendait la retenir.
(S) Un détail navrant de cette lutte fratricide est la situation où se trouvèrent les
sept ou huit mille soldats de François U qui, après la reddition de Capoue, au lieu de se
retirer, comme le gros de l'armée du Volturne, dans la direction de Terracine, et de se
ÉMre désarmer par nos troupes sur le temtoire pontifical, se laissèrent acculer entre les
avant-postes plémontais et la place de Gaëte. La ville était encombrée, la garnison plus
qoe suifisante, les approvisionnemens à ménager strictement. Sommés de se rendre par
le général Galdini, qui menaçait, en cas de refus, de ne pas leur accorder quartier, ces
nalheureox se virent impitoyabl^ent refuser l'i^ccès de la ville assiégée, et sans
îivres, sans bois, sans moyens de campement > à peine abrités par les maisons du fau-
bouiig, où ils détruisaient et brisaient les charpentes pour se procurer le combustible
indispensable, ils demeurèrent abandonnés plusieurs jours, et ne rentrèrent dans Gatiti)
qu*aprés avoir longtemps subi sans se défendre le feu de Fartillerie piémontaise.
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AlA HEVUE DES DEUX MONDES.
nous le soustraire à la douleur d'une capitulation déshonorante?
Mais pour cela était-il nécessaire d'accujser des sentioiens presque
hostiles au Piémont, et de laisser s'établir, s'«nveniiner.un dilTôrend
qui pouvait avoir des résultats si graves? iSe suffiaait-U.pa^vlos cir-
constances étant données, d'un appel aux sentimens cbevaleresquQs
du roi galant-homme? £t croit-on par hasard que ce prince fût très
désireux d'avoir entre les mainsiun captif auasi embarrassant, que
l'eût été le roi de N^es? CFoitM)D que le blocus.de Gaete (en ad-
mettant même qu'on l'eût établi pour empécther le ravitaillement de
la place) n'aurait pas toujours hdsséiouverte une issue pour le dé-
part du royal assiégé sur les deux petits bâtimens que l'Espagne
avait envoyés à sa disposition?
M. Arrivabene, — ^ il faut maintenant revenir à loi, ^ fut un des
prisonniers assea nombreux que firent les Napolitains lors de leur
mouvement en avant, au début de cette .bataille du Volturne^qui
faillit être le premier échec de l'armée commandée par Garibaldi.
Le corre^ondant italien des Daily New$ a raconté cet incident tout
pei-sonnel avec des détails qui en font un taUeau de mœurs, curi^i^L
à esquisser d'après lui.
L'action était engagée sur toute la ligne au moment où, parti de
Caserte avec Garibaldi et son état-major, M. Arrivabene atteignait
le bourg de Santa-Maria, que les Napolitains attaquaient de deux
côtés à la fois. Après y avoir donné ses ordres, le général prit en
voiture le chemin de Sant'Aiigelo, ne se doutant guère à cette heure
que les avant-postes de Medici étaient refoulés, et que par consé-
quent les Napolitains étaient déjà installés sur la route même où s' en-
gageaient les équipages fort divers de l'état-major garibaldien. On
s'en aperçut un peu tard, alors que derrière un pli de terrain ap-
parut tout à coup un bataillon des troupes royales, qui salua d'une
décharge générale, à 50 mètres, le cortège subitement arrêté. Un
des chevaux qui traînaient Garibaldi tomba sous cette pluie de
balles, et le cocher de la carrozzella où M. Arrivabene se trouvait
avec Missori fut tué sur son siège, à côté d'eux. Cette rencontre
fut d'ailleurs providentielle. Un peu plus loin, au pied des hau-
teui's de Sant'Angelo, les Napolitains, qui venaient d'enlever une
batterie placée en avant de ce village , étaient complètement maî-
tres de la route; ils eussent inévitablement capturé, d'un seul coup
de filet, le général et sa suite. Ceux-ci tout au contraire sortirent
sains et saufs de cette pluie de balles qui était venue les assaillir si
soudainement, et, sautant à terre, purent prendre à travers champs
la direction du village où Medici maintenait une résistance éner-
gique. L'un d'eux cependant, le capitaine Piverani, s'était foulé le
pied en descendant de voiture, et M. Arrivabene, qui voulut lui
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l'iTAUE VENDAMT lA GUERRE. j[15
prêter assistance, paya un peu cher cet acte d'humanité. Tandis
qu'il entraînait SOU' compagnon vers une ferme voisine où il comp-
tait le déposer à Fabri des coups de fusil avant de courir sur les
traces du général, trois bergers qu'ils venaient de rencontrer les
sommèrent, au nom du roi, de se rendre prisonniers; mais la vue
d'un revolver que M. Arrivabene avait heureusement sur lui tint ces
braves en respect, et lorsque l'un d'eux fut tcMnbé atteint d'une
balle, les deux autres gagnèrent pays. Cependant les colonnes napo-
litaines arrivaient de tous côtés. Aucun moyen de percer leurs lignes
de tirailleurs. Il fallait se rendre. Sur ces entrefaites, M. Arriva-
bene reçut à la jambe une balle qui l' étendit par terre et le livra
ainsi sans défense aux soldats royaux. Ceux-ci firent rafle aussitiH
de tout ce qui se trouvait dans ses poches, et l'ofiicier qui les
commandait eut pour sa part la montre du malheureux prison-
nier (1), qui, lâchement insulté, fitappé même à plusieurs reprises,
oe serait pas sorti vivant des mains où 11 était tombé sans Tinter-
vention d'un des chefs, observateur plus scrupuleux des lois de la
guerre. « Suivez-moi comme vous pourrez, disai1r41 au blessé, qui
demandait à être dirigé inunédiatement sur Capoue... Si je vous
laissais ici, mes soldats vous tueraient bien certainement.. . » Réuni à
une vingtaine de garibaldiens également faits prisonniers depuis le
matin, M. Arrivabene fut, comme eux, dépouillé d'une partie de ses
vètemens et obligé, comme eux, de les remplacer par le bonnet de
police et la capote des soldats royaux. Ainsi déguisés, on les faisait
marcher en tête de la colonne, et un sergent prit la peine de leur
expliquer qu'on les exposait ainsi volontairement à là chance d'être
tués par les leurs. Les Napolitains, eux, ne risquaient leur peau
qu'à bon escient et avec répugnance. AvarUil avantil criaient sans
cesse leurs officiers, se gardant toutefois de joindre l'exemple au
précepte, et recevant parfois sans sourciller mainte réponse désa-
gréable en échange de ces exhortations mal venues. L'un d'eux, le
seul qui se conduisît en brave, atteint d'une blessure mortelle,
tomba près de M. Arrivabene, qui xrut pouvoir proposer de le con-
duire à rarobulance garibaldienne (alors en vue), sur parole de ve-
nir reprendre ses fers le soir même. On rejeta bien loin cette pro-
position à la Régulus, et deux soldats reçurent ordre de prendre sur
leurs épaules l'officier moribond, qu'ils jetèrent dix minutes après
dans le premier fossé venu.
Lorsqu' après plusieurs heures de souffrances et d'anxiétés les
prisonniers arrivèrent au quartier du général Rettucci, le désordre
était déjà grand dans ces masses de soldats qui, définitivement re-
I) Cette montre lui fut restituée ultérieurement par ordre exprès du roi de NapIo<i.
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A 16 REVUE DES DEUX MONDES.
poussés, battaient en retraite du côté de Gapoue. Les cris de tra-
hison retentissaient de toutes parts, mêlés d'invocations à la Ma-
done. A Gapoue, ce fut bien pis, et malgré la double file de soldats
qui les escortait, les prisonniers garibaldiens faillirent être écharpés
par une population frénétique de colère et de peur. A leur refus de
crier : Vive François II ! des imprécations unanimes et des cris de
mort répondirent. Un barbier entre autres, s* élançant du seuil de
sa boutique et brandissant un grand rasoir dont il s'était armé,
semblait voir à regret lui échapper ces victimes : — Capitano^ dame
ne unol criait-il d'une voix furieuse. Les femmes, les enfans faisaient
pleuvoir les injures grossières avec les projectiles immondes, et les
prisonniers ne se sentirent en sûreté que derrière les fossés de la
citadelle. Ils y trouvèrent des officiers infiniment moins exaltés que
la populace des rues, et dont quelques-uns se plaignaient mêaie
d'avoir été trompés par François II, « qui avait promis, disaient-ils,
de les relever de leur serment d'allégeance. »
Ordre arriva, dès le lendemain, de transporter à Gaëte les gari-
baldiens pris à la bataille du Volturne. Malgré ses réclamations^
M. Arrivabene, qui avait déjà trouvé Toocasion de revendiquer hau-
tement ses immunités de correspondant d'un journal anglais, fut
rangé dans la même catégorie et emmené comme les autres. Ils
étaient au nombre de quatre-vingt-cinq, entassés sur six charrettes,
et firent de nuit la plus grande partie du chemin. A Sant*-Agata,
où l'on relaya le matin venu, les scènes de Gapoue se renouvelèrent,
et ils ne purent que le soir quitter en toute sécurité la caserne de
îjendarmerie où on les avait mis à l'abri des outrages de la popu-
lace; mais à minuit, quand ils traversèrent le camp napolitain à
la clarté des feux de bivac, ils purent se croire définitivement per-
dus. Les soldats, accourus sur leur passage, ne parlaient de rien
moins que de les brûler vifs, ce qu'ils eussent fait sans la noble
conduite du capitaine qui commandait l'escorte, et qui, par des
charges réitérées à droite et à gauche, sut écarter d'eux cette sol-
datesque enragée. . *
Une fois dans Gaëte, où il arriva ce matin-là même à la pointe du
jour, tout péril n'avait pas cessé pour le hardi correspondant des
Daily Neu)s. L'entassement des prisonniers (trente dans deux cham-
bres) et le régime de nourriture que permettait l'allocation royale
(30 grani (1) par tête et par jour) constituaient déjà pour un blessé,
{1; LQgrano napolitain est une monnaie pour ainsi dire inflaitésimale. U en faut dix
pour faire un carlin, lequel est la vingt-quatrième partie du scudo (5 fr. iO c). C'était
donc 60 centimes à peu près qui étaient assignés pour la nourriture de chacun des offi*
riei-s prisonniers. Pour les soldats, Tallocation était de cinq grani, c*est«à-dire de dix'
centimes. Aussi mouraient-ils littéralement de faim.
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l'itaue pendant la guerre. A17
pour un fiévreux, un danger réel; mais il y avait à compter de plus
avec le mauvais vouloir des autorités militaires napolitaines, qui
n'avaient aucun motif, — il faut bien le reconnaître, — de traiter
favorablement un représentant, un agent de la presse libérale an-
glaise. Elles avaient sur M. Arrivabene, en sa qualité de sujet ou
de natif autrichien, des avantages qu'elles comprenaient fort bien,
et pouvaient, en le faisant transporter à Trieste, en le livrant à
l'Autriche, mettre leur responsabilité directe parfaitement à cou-
vert. Cette pensée ne devait rien avoir de très gai pour un homme
miné par les souffrances, et qui, écrivant de tous côtés à ses amis,
ne recevant d'eux aucune réponse. Ses lettres effectivement, bien
qu'elles fussent autorisées, ne parvenaient jamais à leur adresse.
Les bruits les plus étranges lui revenaient en outre de tous côtés.
Il était, lui disait-on un jour, suspect de menées muratistes. Le
lendemain, on le supposait envoyé par lord Palmei*ston à Garibaldi
pour négocier la cession de la Sicile à l'Angleterre I Si absurde
qu'elle fût, cette allégation fit fortune, paralt-il, aux yeux de l'état-
major napolitain, car le général Yiale, mandant le prévenu devant
lui, l'interpella gravement à ce sujet, et ne voulut jamais accepter
pour sincères les dénégations du malheureux publiciste. « Nous
connaissons, disait-il, les intrigues du noble lord. Le Journal des
Débats mentionne votre nom à côté de celui de M. Evelyn Ashley,
parent et secrétaire de sa seigneurie, lequel se trouvait comme
vous sur le champ de bataille du 19 septembre. Le hasard seul,
comme vous voudriez le faire croire, ne vous avait certainement pas
réunis. » Et comme M. Arrivabene, las de raisonner sur de pareilles
chimères, invoquait purement et simplement la protection de son
pays adoptif : « Nous verrons, nous verrons, reprit le général Viale.
Le gouvernement anglais s'est habitué à malmener tout le monde;
mais, en ce qui vous concerne, je vous garantis qu'il n'aura pas le
temps d'agir ûnsi. »
Ces dernières paroles n'avaient rien de fort rassurant, et le récit
de M. Arrivabene témoigne qu'elles le laissèrent aux prises avec
d'assez vives inquiétudes ; mais l'agent consulaire anglais à Gaëte
avait procédé sans retard. Le représentant de l'Angleterre à Naples,
M. ElÛot, prévenu par lui, intervint avec toute l'autorité, tout l'as-
cendant que le prestige de la Grande-Bretagne prête à ceux qui
parlent en son nom, lorsqu'il apprit que Garibaldi avait vainement
offert, en échange du comte Arrivabene, deux colonels napolitains
faisant partie des troupes qui avaient mis bas les armes le 2 octobre
à Maddaloni. Sur la dépêche du diplomate anglais, un conseil des
ministres se réunit, et, contrairement à une décision déjà prise,
M. Arrivabene fut mis en liberté. Encore fallut-il l'intervention du
TOU£ XLV. 27
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il8 REVUE DES DEUX MONDES.
ministre de Prusse à la cour de François II pour obtenir du général
DUoa le passeport sans lequel il ne pouvait quitter Gaëte; il Feut
enfln, et un des bâtimens de Tescadre française le ramena au quar-
tier-général de Garibaldi.
Quelques semaines plus tard, le 3 novembre, il rentrait en triom-
phateur dans cette ville de Capoue, qu'il avait naguère traversée en
prisonnier de guerre.
« La même foule, dit-il, qui le !•' octobre voulait nous massacrer, mes
camarades et moi , accourait maintenant au-devant de Garibaldi et de son
état-major, et s'égosillait à crier : Vivent nos libérateurs! Le barbier qui,
pour m'égorger, m'avait mis la main sur le collet, ce barbier lui-même, en
personne, figurait au premier rang de la foule accourue sur notre passage,
et se montrait un des plus enthousiastes. Reconnu par quelques garibal-
diens, le drôle reçut une leçon qui, je le suppose, Taura rendu modéré
pour le reste de ses jours. Je traversais la principale rue de Capoue, lorsque
je vins à rencontrer le capitaine napolitain qui, pendant notre séjour dans
la citadelle, avait été chargé de veiller sur nous. Depuis la capitulation, Ji
était devenu, comme par miracle, le plus déterminé des patriotes itallaos,
lui que j'avais entendu, quelques semaines plus tOt, traiter Garibaldi de
brigand et appliquer à Victor-Emmanuel des épithètes encore plus signifi-
catives. — Eh! capitaine, lui dis-je, serrant la bride de mon cheval, je suis
ravi de vous voir dans de meilleurs sentimens... Vous voilà donc en bon
chemin pour venir à nous?
« — - De meilleurs sentimens? reprit-il, pâlissant quelque peu... Je vous
garantis bien qu'au fond du cœur, même aJiors, j'étais... Seulement voyez-
vous...
« — Oui, interrompîs-je, vous en étiez réduit à dissimuler votre patrio-
tisme, tandis qu'à présent rien ne vous empêche de le laisser paraître. ••
Cest bien cela, n'est-il pas vrai?
« -— Vous l'avez deviné, répondit-il,... et je compte que vous serez assez
bon pour me recommander au général piémontais... Une commission de
major ferait assez mon affaire.
«r — Presque tous ressemblent à ce gaillard-là, dit un des officiers du
général Délia Rocca, auditeur involontaire de cette courte conversation.
a Par le fait, il ne se trompait guère. Le capitaine en question n'était
que le type d'une classe longtemps avilie. »
Parlant ailleurs de la démoralisation profonde où le gouverne-
ment des Bourbons avait plongé les hautes classes de la société na-
politaine, le publiciste anglo-italien s'exprime en ces termes :
« Le niveau moral n'était guère beaucoup plus élevé chez le plus grand
nombre des hommes appartenant au parti libéral. Dans ce parti lui-même,
les individualités comme celles de Poerio, Settembrini, Massari, Spaventa,
Pace, Nicotera, Piria, Stocco, Tommasi, et quelques autres, étaient plutôt
l'exception que la règle. Je me rappelle qu'un jour, sous la lieutenance-
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l'itaue pendant la guerre. A19
générale de Farinî, je me trouvais au palais, causant avec le comte Vls-
conti-Venosta, quand le concierge vint lui annoncer une députation des
martyrs de la liberté. Les personnages qui la composaient demandaient à
être présentés à Farini. Provisoirement on les avait laissés sous le vesti-
bule.
« — Qa'entendez- vous par les martyrs de la liberté? demanda mon ami
au concierge.
c — Excellence, répondit celui-ci, ce sont les patriotes emprisonnés ou
persécutés sous les Bourbons.
tf Croyant qu'il s'agissait seulement de faire accueillir leurs hommages
au lieutenant- général, le comte donna ordre qu'ils fussent introduits, et
Farhd les reçut avec toute la courtoisie qu'il déploie en ses momens de
bonne humeur. — Que puîs-je pour votre service, messieurs? leur deman-
dart-iL
t — Les martyrs que nous représentons, répondit le martyr chargé de
porter la parole, demandent à être employés par le gouvernement. Chacun
adroit à une place, une place lucrative, et compte qu'elle lui sera donnée
sans délai.
« Le lieutenant de Victor-Emmanuel parut admettre en principe la légi-
timité de cette requête à brûle-pourpoint, fondée, pensait-il, sur les per-
sécutions politiques dont les solliciteurs avaient dû être l'objet. Il promît
donc de la prendre en considération, arguant toutefois de la difficulté qu'il
aurait à trouver de l'emploi pour tant de réclamans, quels que fussent
d'ailleurs les titres qu'ils avaient à faire valoir.
a L)k«de8SU8, comme si tous les martyrs, vivans ou défunts, non-seule-
ment do royaume de Naples, mais de l'Italie entière, eussent été réunis
dans le salon, il s'éleva un chœur formidable : — Du pain! du pain! s'é-
criaient à i'envi toutes ces voix suppliantes. Nous mourons de faim, tous
tant que nous sommes!
«Farini, un peu étonné de trouver des estomacs aussi affamés dans le
voisinage de poumons aussi robustes, tira cependant sa bourse, et, moitié
pitié, moitié dégoût, la vida devant cette foule plaintive. — Si c'est du
pain que vous demandez, prenez ceci! disait-il. — Et, du seuil de la porte
où fêtais resté, je vis avec un inexprimable serrement de cœur ces misé-
rables, transformés tout à coup de quêteurs de places en véritables men-
dians, se jeter sur les quelques napoléons qui étaient tombés de la bourse,
puis saisir la bourse même, et la déchirer en se l'arrachant l'un à l'autre,
sans se soucier le moiAs du monde des martyrs absens.
«f Le lecteur aurait tort de penser que les acteurs de cette ignoble scène
appartenaient aux bas-fonds de la société. Tout au contraire c'étaient des
gens de la classe aisée, des avocats, des médecins, des ingénieurs, qui,
depuis l^octrol d'une constitution par François II , ou bien étaient rentrés
de Pexil, ou bien étaient sortis de prison, ou s'étaient vus délivrés de la
9urveilUmce qui auparavant pesait sur eux. »
M. Arrivabene ne quitta Naples que lorsqu'il eut assisté, sans y
prendre trop d'intérêt, au bombardement final de Gaëte. Après bien
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A20 BBVOfi DES DEUX HORDES; .
des incertitudes, bien des ajournemens, l'escadre française avait fini
par se retirer (janvier 1861), et la flotte sardo-napolitaine se dé-
dommageait amplement de la longue inaction à laqudUie notre pré-
sence l'avait réduite. Des hauteurs des Gappuccini et de Sant'-Âgita
ou même de Rialto de Castellone, grâce à l'extrême portée des can-
nons Cavalli, une pluie de boulets tombait sur la ville condamnée*
Le drame tirait à sa fin, et le dénoûment ne se fit pas attendre^ Le
rôle que nous y avions joué n'est pas difficile à définir, si on veut
bien se rapporter à ce que nous avons déjà dit, et surtout si on
rapproche ce rôle de celui qui nous est encore attribué dans la ville
étemelle.
Les dernières pages du livre de M. Arrivabene permettent d'en-
trevoir les conséquences de la politique ainsi continuée. Dans un
chapitre consacré à l'avenir de l'Italie, l'auteur résume quelques
conversations qu'il eut en 1861 avec M. Rattazzi et le général fiari*^
baldi, à l'époque où le premier venait de succéder au baron Rica-
soli, et où le second attendait à l'œuvre la politique inaugurée par
ce changement de ministère, politique à double caractère d'où est
sortie la prise d'armes d'Aspromonte. Des débats qui venaient d'a-
voir lieu au sénat et au corps législatif, M. Rattazzi tirait cette con-
clusion, qu'il existait en France un parti considérable en faveur des
droits de la cour pontificale : « Et, ajouta-t-il, ce serait folie pure
que de songer à prendre possession de Rome sans leoonsentenieiit
de l'empereur. » Quant à Venise, on ne l'aurait qu'au prix d'une
guerre avec l'Autriche, et il fallait se mettre en état de faire honneur
à cette redoutable échéance. M. Rattazzi reconnaisssdt d'ailleui^, en
les évaluant fort haut, les services que l'appui moral de l'Angle*^
terre avait rendus à la péninsule, soit en favorisant les annexions
au Piémont, soit en maintenant le principe de non-intervention.
Garibaldi, sur ce dernier point, se montrait plus enthousiaste en-
core que le chef du cabinet italien : « L'Angleterre, disait-il,. est
la garantie des libertés de l'Europe, et nous espérons en elle pou-
la grande lutte qui approche... »
Il est pénible d'avoir à signaler l'immense et unanime gratitade
que l'Italie garde à l'Angleterre en échange de quelques discours
et de quelques protocoles, quand il faut ensuite la comparer à la
reconnaissance contrainte, soigneusement mesurée, officielle pour
ainsi dire et de commande , que lui ont léguée les secours décisifs,
les éclatans sacrifices, l'appui longtemps désintéressé dont elle nous
est redevable. Il y a là une sorte de phénomène dont il faut se ren-
dre compte, une véritable énigme dont il est bon d'avoir le mot.
C'est à ce point de vue que nous avons interrogé le livre dont le
titre est en tête de ces pages, ainsi que les documens qui nous aï-
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l'itaiie pendant la gubbre. i2i
daient à le contrôler, âvods-hou» réussi à mettre en lumière, comme
nous le désirions, les contradictions, les anomalies, les vacillations
qm:ont amené ce résultat étrange? Avons-nous bien fait compren-
dte, par les détails où nous avons cru pouvoir entrer, ce qu'elles
&¥aieBt de blessant et d'inopportun? S'explique-t-on le désappoin-
tement de ce peuple naïf qui, après nous avoir salués en libérateurs,
B0US voit contraires à ses aspirations naturelles vers la liberté, qui
est oUigé d'achever sans nous, et en apparence malgré nous, l'œu-
vre commencée avec nous et à laquelle il s'était cru appelé par
nous? Saâsit-^n le lien naturel qui s'est formé, qui se resserre tous
les jours entre l'Angleterre protestante et l'Italie hostile au pouvoir
temporel des papes, et cela malgré les restrictions de la diplomatie
anglaise au sujet des droits de l'Autriche sur Venise (1), restrictions
moins blessantes dans leur loyauté hautaine que ne l'ont été nos
r^cences imprévues et nos fluctuations mystérieuses?
A l'heure qu'il est, ce que donnent à prévoir les récits de M. Ar-
livabene ne. se réaliserait-il pas? La situation respective des trois
puissances ne se dessineraitr-elle point ainsi? L'Italie compte sur
l'Angleterre pour fléchir à la longue les incompréhensibles résis-
tances que la France oppose à son développement. L'Angleterre
semble promettre Rome à l'Italie et lui refuser Venise. La France
maintient le présent et réserve l'avenir, sans se soucier des mécon-
t^diemens qu'elle laisse s'envenimer et des préjugés hostiles qui
s'enracinent dans le pays qu'elle a tant fait pour se concilier. Dans
un eondit européen, s'il en éclatait un, l'Angleterre trouverait donc
l'Autriche sans griefs et l'Italie profondément sympathique. La
France aurait, pour faire face aux ressentimens de l'Autriche et de
quelques souverains allemands, l'Italie désaffectionnée et l' Angle-
tare jalouse de nos agrandissemens territoriaux. L'Italie enfin , si
eUe obéissait à ses tendances plutôt qu'à ses véritables intérêts, de- '
manderait 4 l'Angleterre de maintenir la paix entre elle et l'Au-
triche, dût-elle, pour se concilier l'une et l'autre de ces puissances,
oublier les services passés, et payer .d'une neutralité coupable l'af-
fermiaa^nent des conquêtes qu'elle nous doit. Est-ce bien là le but
auquel tendait la campagne de 1859 ? Le livre de l'observateur péné-
trant que nous avons pris pour guide nous conduit à cette question,
qu'il suffit de poser, et que nous n'avons point à débattre.
E.-D. FORGDES.
(1) Dépèche de lord John Russell à nr James Hudson, du 31 août 1S60.
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UN
NOUVEAU SYSTEME
SUR LÀ VIE FUTURE
U Sif8tènu du monde moral, par M. Châties Lambert, Paris, 1862.
Le problème de la vie future, quels que soient les progrès de Tesprit
critique et sceptique, ne cessera jamais d'émouvoir les âmes et d'éveiller
la curiosité des esprits. De notre temps môme, si positif, dit-on, ce pro-
blème a été agité à plusieurs reprises, discuté et résolu dans des sens bien
divers. Un livre oublié aujourd'hui, mais curieux et qui a fait quelque bruit
il y a une vingtaine d'années, l'Humanité, de M. Pierre Leroux, proposait
comme solution à ce problème l'immortalité sur la terre et la renaissance
indéfinie des mômes hommes sous des noms et dans des corps différens :
c'était une métempsycose humanitaire. Plus récemment, l'auteur de Terre
et Ciel, l'ancien collaborateur de M. Pierre Leroux dans V Encyclopédie nou-
velle, M. Jean Reynaud, reprenait cette idée de la métempsycose; mais, au
lieu de la borner à la terre, il proposait le passage de sphère en sphère
dans un perfectionnement progressif et indéfini , hypothèse d'ailleurs qu'a-
vait déjà soutenue M. de Lamennais dans VEsqui^se d'une philosophie, La
traduction du livre de Job a été aussi pour M. Renan l'occasion de soule-
ver le problème de la vie future, et il a paru incliner à le résoudre à peu
près comme Spinoza et comme la philosophie allemande dans l'école de
Hegel. Enfin un intéressant écrivain, M. Alexis Dumesnil, vient de consacrer
à ce problème un livre où il défend l'immortalité de l'âme par des raisons
tirées de l'esprit de notre temps, et comme un dogme étroitement lié aux
idées de liberté et de progrès si chères aux générations de ce siècle. Dans
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UN SYSTÈME SUR LA VIE FUTURE. A23
un autre camp, appuyés sur les dogmes de Torthodoxie, deux écrivains
pieux et savaos, Tun doué de Tesprit le plus vif, Tautre de Térudition la
plus exacte, le père Gratry et M. Martin (de Rennes), ont essayé de lever
quelques-uns des voiles qui couvrent la destinée future de Pâme, et de ré-
pondre aux difficultés que provoque le dogme de la résurrection des corps.
D*autres esprits, abordant la question par le sentiment plutôt que par la
science, ont trouvé dans ce problème Toccasion d'édifiantes et nobles mé-
ditations : les Méditations religieuses de M. Casimir Wolowski, les Médita-
tions sur la mort et l'éternité, œuvre anonyme dont la reine Victoria vient
d^autoriser la traduotion, sont, dans des églises différentes, Texpression
analogue d^une même foi, d'une même ardeur pour les choses divines. Eh
bien! voici un nouvel athlète qui vient se mêler à ces combats, qui vient,
dit-il« armé des procédés les plus rigoureux de la science, entreprendre à
son tour la solution de ce problème si difficile, à peine accessible, à ce
qu'il semble, à la raison humaine : c'est M. Charles Lambert, écrivain jus-
qu'ici inconnu dans le monde philosophique, mais que son livre, le Sys-
tème du monde moral, désigne à l'attention et à l'estime de tous les lec-
teurs intelligens.
Ce qu'il y a de plus original peut-être dans le livre de M. Charles Lam-
bert, c'est sa méthode, a Pour que mon argumentation soit complète, nous
dit-il, il faut qu'aucun des traits généraux de la nature animée ne reste en
dehors de mon cadre, et je crois atteindre plus sûrement mon but en pa-
raissant d'abord m'en éloigner, car de nos jours c'est au matérialisme le
plus exigeant et le plus positif que toute doctrine spiritualiste éclairée
et prudente doit emprunter ses armes. » En d'autres termes, ce sont les
sciences physiques et naturelles qui fournissent au matérialisme ses plus
forts argumens. Étudions donc ces sciences, transportons-nous sur le ter-
rain de nos adversaires ; mesurons par nous-mêmes et par une étude per«
sonnelle les difficultés que l'on nous oppose ; fondons la philosophie spiri-
tualiste sur la connaissance même des sciences de la matière. C'est ainsi
que procède l'auteur : c'est par la chimie organique, par l'embryogénie',
'a xoologie, la géologie, la physiologie, qu'il a commencé l'examen du pro-
blème de r&me; c'est par l'étude approfondie de toutes les formes de la vie
terrestre qu'il s'est préparé à la recherche de la vie future. En un mot, sa
méthode consiste à s'élever à la philosophie par le moyen des sciences, et
il est inutile de faire observer à quel point cette méthode est d'accord avec
fesprit de notre temps.
11 y a aujourd'hui, il faut le dire, de la part des sciences, une prétention
exorbitante, contre laquelle les philosophes ne sauraient trop se défendre,
et qui n'encourage guère aux concessions : c'est celle de prendre la place
de la philosophie, d'être la philosophie elle-même. C'est ce qui arrive d'or-
dinaire* aux puissances qui ont été trop longtemps méconnues. Lorsque leur
jour vient, ce n'est plus l'influence qu'elles demandent, c'est l'empire; ce
n'est plus le partage du pouvoir, c'est la tyrannie. Cest là qu'en sont ar-
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A2& REVUE DES DEUX MONDES.
rivés, je ne dis pas tous les savans, grâce au ciel, mais un certain nombre
d'entre euxi qui, rangés sous la bannière de M. Auguste Comte, affirment
que la philosophie n*est et ne doit plus être que la méthode scientifique. Il
est cependant facile de voir, en lisant ces écrivains, même les plus sages,
quMls n*ont que les idées les plus confuses et les plus imparfaites sur la
science qu'ils prétendent abolir et remplacer. Rien de plus facile que dMH-
miner une science, lorsqu'on supprime purement et simplement les pro-
blèmes qu'elle soulève, que l'on tient pour non avenus tous les faits qu^^le
a établis et les vérités qu'elle a démontrées. Or il serait afsé de faire voir,
si c'était le lieu et si l'on voulait consentir à examiner les choses de près,
que ce sont là les défauts habituels de l'école positiviste, qui pourrait ren*
dre les plus grands services en se contentant d*Ôtre une philosophie des
sciences, au lieu de vouloir, comme elle le prétend hautement, être la phi-
losophie tout entière.
Mais les excès commis par quelques savans ne détruisent pas ce qull
peut y avoir de fondé dans les réclamations des sciences contre la philoso-
phie. — Eh quoil lui disent-elles, vous voulez être la science des premiers
principes et des premières causes et donner la raison de toutes choses,
et vous supprimez purement et simplement la nature tout entière! Yous
faites >la science de l'homme, et vous supprimez le corps humain, c<Mnnie
si l'homme n'était qu'un esprit pur, ou s'il était dans le corps, selon l'ex-
pression d'Aristote, comme un pilote dans son navire! Non-seulement ces
abstractions ne sont pas conformes à la nature des choses, mais elles sont
contraires à la tradition philosophique et même à la tradition du spiritua-
lisme. Ni Platon, ni Aristote, ni Desc&rtes, ni Leibnitz, n'ont ainsi séparé
la philosophie des sciences, ni l'étude de l'homme de l'étude du corps.
Bossuet lui-même (que l'on n'accusera p^ de témérité), Bossuet n*a pas
établi un tel abfme entre le corps et l'âme, lui qui a dit que l'homme était
un tout naturel, lui qui a fait une si large part, dans son traité de la Con-
naissance de soi-^éme, à la physiologie de son temps, physiologie erronée
sans doute, mais qui enfin maintenait la part nécessaire du physique dans
l'être humain. 1^ philosophie allemande a également uni la science de la
nature à la métaphysique. Enfin l'école écossaise elle-même, qui a com-
mencé cette séparation, n'a cependant jamais fait entièrement abstraction
des sciences physiques et mathématiques. Telles sont les objections qui
nous sont adressées, non-seulement par les savans et par certaines écoles
matérialistes, un peu suspectes en cette affaire, mais de tous côtés, même
par les théologiens, car nous voyons le père Gratry reprocher à la philoso-
phie spiritualiste d'être une philosophie séparée, c'est-à-dire de s'isoler en
elle-même, sans communiquer avec les autres sciences.^
J'avoue qu'il me paraît bien difficile de ne pas donner raison, dans une
certaine mesure, à d'aussi graves objections. Sans vouloir revenir sar les
circonstances qui ont amené la séparation dont on se plaint, sans rappeler
qu'il a pu être, qu'il est encore nécessaire de circonscrire les problèmes
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UN SYSTEME SUR LA YIE FUTURE. 425
pour les mieux étudier, il esl plus court de reooDnattre que le spiritualisme
doit s'efforcer aiyourd'liui de faire droit à quelques-unes de ces justes récla-
mations* Jl faut qu'il essaie de suivre les savans sur leiu: propre terrain, qu'il
fasse répreuve de ses doctrines en les confrontant avec les faits physiques
et i^ysiologiques. Si le spiritualisme est vrai, il n'a rien à craindre de cette
coatre-épreuve, car la vérité ne peut se démentir elle-même; mais si, dé-*
daigneose à l'excès de ce qui se passe autour d'elle, la philosopliie spiri^
tualisie ne s'apercevait pas de l'empire chaque jour plus étendu que con-^
quièrent les sciences positives dans notre société, et des habitudes d'esprit
qu'elles amènent avec elles, U serait à craindre que, même en possédant la
vérité, elle ne se vit abandonnée, la plupart trouvant inutile de raisonner
pour établir des vérités que le sens commun, le cœur et la foi démontrent
suffisamment à leurs yeux, et les autres lui contestant le caractère de
sdeoce, et opposant à son immobilité les progrès croissans de la phy-
sique, des mathématiques et de la chimie. Le moment serait donc venu, à
notre avis, de faire un pas de ce côté. U y va non-seulement des intérêts
de la philosophie, mais des intérêts n^oraux et religieux de l'humanité, car
il en est de l'esprit scientifique comme de la révolution, on ne le refoulera
pas. n faut s'accommoder avec lui ou périr par lui : c'est ce qu'a compris
M. Charles Lambert, et c'est à nos yeux le principal mérite de son livre.
D'autres ont eu la même idée sans doute; mais seul il a essayé de l'exé-
cuter, et cette tentative, si incomplète que soit le résultat, mérite encore
d^ètre encoungée.
D'ailleurs, en dehors des raisons générales que nous venons d'indiquer,
il j a des raisons précises, et toutes philosophiques, qui recommandent de
prendre le problème de l'&me par une autre méthode que celle qu'on a
suivie généridement. De quoi s'aglt-il en effet? De la distinction de l'âme
et do corps. Or, dans cette question, les psychologues sont arrivés à éclair-
dr, à préciser jusqu'à un certain point la notion de l'esprit; mais ils n'ont
que les données les plus générales et les plus vagues sur la nature du corps:,
ils empruntent leur idée du corps soit au sens commun, soit à la tradition
philosophique; quelquefois, tant la nécessité est urgente, ils font usage de
quelques indications scientifiques, mais sans les contrôler avec soin, comme
il conviendrait pour en bien mesurer la valeur. £n un mot, des deux termes
qœ le problème oppose, le premier seulement leur présente une idée scien-
tifique, et l'autre ne leur laisse qu'une idée vague et obscure. De là une
part d^lnœrtain et d'inconnu dans leurs raisonnemens, car, ne sachant pas
eiacteiBent ce que c'est que le corps, ils ne peuvent le séparer nettement
et distinctement de l'esprit, comme on fait quand on compare deux idées
parfaitement distinctes. Quant aux savans, ils se trompent en sens inverse :
leur idée du corps, plus ou moins précise, a une valeur scientifique (et en-
core aurait-elle besoin d'être élucidée et généralisée par la philosophie);
mais leur idée de l'esprit est vague, confuse : c'est une notion incomplète.
Comme ils n'ont pas travaillé par les méthodes qui conviennent à éclaircir
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&26 REVUE DES DEUX MONDES.
cette idée, ils la croient absolument obscure et la dédaignent Autant nous
les fatiguons par nos vagues notions sur les corps, autant ils nous impa-
tientent par leurs préjugés et leurs lieux-communs sur la nature de Tes-
prit. De là une nécessité manifeste d'unir les deux méthodes pour arriver
à une distinction aussi précise que possible des deux substances.
Il en est à peu près de môme de la distinction de la nature et de Dieu.
Les philosophes n'ont pas une idée scientifique de la nature, et les savans
n'ont pas une idée scientifique de Dieu. Les uns lorsqu'ils parlent de la
nature, les autres lorsqu'ils parlent de Dieu, en parlent comme le vulgaire.
Pour le philosophe, la nature n'est la plupart du temps qu'un bel objet, un
objet d'admiration, non de connaissance, et quant aux savans, ils sont tou-
jours disposés à croire que le Dieu des philosophes est un Dieu de bonne
femme, ou un mot vague n'exprimant que le vide môme de toute pensée.
De là une philosophie où l'on cherche en vain les données positives, de là
aussi une physique où manque une certaine élévation, car la physique elle-
même gagnerait sans doute à ne pas trop mépriser les recherches de la
philosophie première. M. Biot se plaint lui-môme dans ses Mélanges que les
physiciens de nos jours aient trop abandonné les questions de physique
générale et philosophique auxquelles se plaisaient les contemporains de
Descartes, de Huyghens et de Newton. M. Ârago, dans son Éloge de Gamot,
regrette aussi que les mathématiciens aient un peu trop négligé la méta-
physique de la géométrie. Ces aveux sont d'autant plus intéressans que ni
M. Biot ni M. Arago ne peuvent passer pour suspects de préventions trop
favorables à la métaphysique, et qu'ils étaient plutôt eux-mômes des exem-
ples du défaut dont ils se plaignaient.
Voici donc l'idée que je me ferais volontiers d'une philosophie non pas
nouvelle, mais renouvelée, qui, sans rien sacrifier des résultats acquis, mar-
cherait toutefois en avant et chercherait des voies Inexplorées. Elle se fon-
derait sur des connaissances positives (physiques, chimiques, physiologi-
ques) aussi bien que sur des connaissances morales et psychologiques. Elle
chercherait à tirer des sciences extérieures une idée philosophique et rai-
sonnée des corps et une idée de la nature. Elle demanderai^ ce que c'est
qu'un corps, soit à la physique, soit à la chimie, soit à la physiologie. La
première lui donnerait les propriétés générales de la matière, la seconde
les élémens qui la composent, la troisième les conditions particulières de
la matière organisée. Puis elle demanderait à toutes les sciences réunies,
y compris les mathématiques, une idée savante et profonde de la nature.
D'un autre côté, persistant dans la voie ouverte par Descartes, elle conti-
nuerait à demander à la conscience une notion de l'esprit; elle insisterait
sur la liberté, l'individualité, la personnalité morale, — en un mot sur tous
ces attributs humains que les partisans du monde objectif essaient de ra-
mener à un mécanisme brutal. Elle s'appliquerait à fonder sur ces données
non moins certaines que les données des sciences positives le devoir» le
droit, la liberté civile et politique. Enfin elle recueillerait encore dans la
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UN SYSTEME SUR LA VIE FUTURE. 427
raison humaine Tidée de l'infini et de l'absolu, qu'on ne trouvera jamais
dans le monde extérieur. Puis, combinant les données du dehors et celles
du dedans, partant à la fois de la conception de la nature et de la concep-
tion de l'esprit, elle s'élèverait à un Dieu qui serait à la fois le Dieu de la
nature et le Dieu de l'esprit, mais non pas indifféremment l'un et l'autre,
car ce que les Allemands appellent le sujet-objet, — l'indifférence absolue,
— ce n'est autre chose que la nature même à son moindre degré : c'est le
sommeil de la nature. Non, le Dieu ainsi obtenu par une double induction .
serait, si vous voulez, au-dessus de l'esprit, mais non pas au-dessous.
Ainsi, en même temps que la philosophie, empruntant le secours des
sciences positives, essaierait de s'élever à une notion philosophique de la
matière, elle n'abandonnerait pas pour cela son objet propre, qui est l'es-
prit, et elle persisterait à suivre la voie ouverte par Descartes, par Locke,
par Kant, et qui consiste à chercher dans l'analyse de l'âme humaine, de ses
idées fondamentales, de ses opérations, en un mot dans la critique de l'en-
tendement humain et dans l'observation intérieure, le fondement de toute
métaphysique. Si elle abandonnait ce terrain, la philosophie sacrifierait
son domaine propre, et ne serait plus que la servante des sciences objec-
tives. La science du moi, qu'on peut trouver quelquefois, non sans raison,
trop abstraite et trop concentrée en elle-même, n'en est pas moins la base
nécessaire, et la seule vraiment scientifique, d'une philosophie indépen-
dante.
Mais s'U est facile de proposer un programme philosophique, rien de plus
di£Bicîle que de le réaliser. Ainsi, après avoir dit ce que l'on pourrait rêver
pour la philosophie future (et c'est déjà beaucoup que de pouvoir pres-
sentir une voie de progrès qui ne serait pas le renoncement absolu à ce
qui est acquis, ce qui est trop facile et à la portée de tout le monde), après
avoir, dis- je, tracé le plan de cette utopie philosophique, il faut se hâter de
prévoir toutes les difficultés qu'il rencontrerait dans l'application, toutes
les précautions qu'il exigerait pour ne pas échouer misérablement dans un
mlgaîre matérialisme.
En effet, quelque avantage que présente en théorie l'union de la méta-
physique et des sciences, il est bien rare que dans la pratique elle donne
les résultats qu'on en attend. On oppose sans cesse aux philosophes con-
temporains Descartes et Leibnitz; mais, sans parler du rare et exceptionnel
génie de ces grands hommes, qu'on n'a pas le droit d'exiger de tous ceux
qui se livrent à une science, on oublie que le domaine des sciences physi-
ques et celui des sciences morales était bien autrement restreint de leur
temps que du nôtre. Après tout. Descartes et Leibnitz n'ont cultivé profon-
dément que les mathématiques. Dans les sciences philosophiques, ils se sont
occupés presque exclusivement de métaphysique : morale, droit naturel,
sciences politiques, économiques, philosophie des beaux-arts, toutes ces
parties de la philosophie, créées ou étendues par le xviii» siècle, ne les ont
que médiocrement attirés. Leur entreprise, recommencée aujourd'hui.
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&28 RETUE DES DEUX MONDES.
ofifre donc d'immenses difficultés qu'ils n'ont pas connues au même degré.*
Or voici ce qui arrive souvent chez les esprits ambitieux qui essaient cette
union si désirable de la philosophie et des sciences.
Si ce sont des philosophes possédant bien leur science et leurs méthodes,
c'est alors par les connaissances scientifiques qu'ils laissent à désirer. Ces
connaissances, rapidement acquises la plupart du temps pour le besoin dé
leurs idées, sont vagues, superficielles, inexactes : par cette fausse science,
ils indisposent les savans véritables et déconsidèrent la philosophie auprès
d'eux. Si au contraire ils sont vraiment versés dans les sciences et en par-
lent avec exactitude et précision, ce sont alors les connaissances philoso-
phiques qui leur font défaut. Ils croient introduire une plus grande précN
sion en philosophie en appliquant à des choses d'ordre si différent les
formules qui leur sont familières : une étude plus attentive leur fait croit^
à d'apparentes analogies. L'un applique à la société humaine la loi de l'at-
traction universelle, l'autre propose de mesurer le témoignage des hommes
par le calcul des probabilités; un autre enfin, comme M. Lambert, voudra
démontrer l'immortalité de l'âme par la mécî^nique. Quand les formules
scientifiques sont absolument inapplicables, ces esprits, si exacts dans leur
domaine propre, deviennent confus, obscurs, inexacts dans les questions
philosophiques proprement dites, et pour introduire dans la philosophie
un genre de précision qui ne lui convient pas, ils négligent celui qu'elle
peut admettre; ils oublient ou ils ignorent des distinctions importantes
parfaitement établies, des analyses de faits déjà poussées très loin, des ar-
gumens très solides. Je ne conclus point de ces observations qu'il faille
décourager ceux qui voudraient essayer de telles entreprises; mais il est
bon qu'ils en aient devant les yeux les écueils et les difficultés.
Je ne voudrais pas appliquer toutes ces réflexions à M. Charles Lambert;
cependant il est loin d'avoir évité l'écueil de sa propre méthode, et la pré-
tention exorbitante d'établir la môme exactitude dans la science de la des-
tinée humaine que dans la mécanique céleste choquera certainement à la
fois et les philosophes et les savans. Bien peu de personnes seront dispo-
sées à se laisser tenter par une promesse telle que celle-ci : « S'il est un
ordre d'idées qui ait paru jusqu'ici rebelle à l'introduction des procédés
de Newton et de Laplace, c'est assurément celui qui concerne la destinée
humaine. Je me tromperais fort cependant, si le lecteur le plus persuadé
de la radicale inutilité d'une telle tentative ne se sentait ébranlé par les
considérations que je vais lui présenter. » Sans doute les considérations
de l'auteur sont intéressantes, peut-être même doit-on lui accorder qu'il
a présenté cette grande question sous un jour assez nouveau. Des consi*
dévalions cependant ne sont pas des démonstrations, et le choix de cette
expression employée par l'auteur indique assez la différence ineffaçable
qui sépare les sciences mathématiques des sciences morales et religieuses.
J'accorde que l'étude des sciences naturelles, l'examen des lois de la vie
et de la mort entrent utilement et même nécessairement dans le problème
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UN SYSTÈME SUR LA VIE FUTURE. 129
de la vie futare; mais croire que l'on peut établir la permanence de Tâme
par une loi mécanique aussi nécessaire que la loi du parallélogramme des
forces, c^est, je regrette de le dire, une entière, une absolue illusion.
Un autre écueil de la méthode scientifique, c'est de se laisser aller, par
rjQtérôt même des choses, à des .considérations empruntées aux sciences
qui n'ont qu'un rapport très éloigné avec le problème philosophique que
Ton veut résoudre. Par exemple, M. Charles Lambert commence son livre
par un chapitre de chimie organique qui offre un résumé intéressant des
derniers résultats de cette science; mais on ne voit point où ces prémisses
le conduisent, et en quoi l'immortalité de l'âme y est intéressée. Ten dirai
autant de son chapitre d'embryologie, car cette étude des transformations
que subit l'animal depuis la conception jusqu'à la naissance pourrait se
comprendre dans une théorie de métempsycose, où l'auteur conclurait des
métamorphoses d'ici-bas & d'autres métamorphoses futures; mais l'auteur
n'expose pas un système de métempsycose, et toute cette embryologie,
quelque instructive qu'elle soit, me paraît entièrement perdue.
On comprend un peu mieux, quoique le lien soit encore bien lâche, la
raison pour laquelle M. Charles Lambert expose et adopte l'hypothèse ré-
cente de M. Darwin sur la transformation des espèces. C'est que cette théo-
rie se lie assez bien à celle qu'il essaiera lui-môme de faire prévaloir sur
la vie future; c'est qu'elle lui fournit un principe dont il se propose de
faire usage : le principe de V élimination.
On sait quelle est cette théorie renouvelée de Lamarck, mais avec des
Tues et des raisons toutes nouvelles. M. Darwin se fonde principalement sur
l*étude des animaux domestiques et sur les différences considérables que
Von parvient à obtenir dans les races animales en choisissant â dessein
pour reproduire l'espèce les individus qui possèdent les caractères les
mieux tranchés : sorte de méthode que l'on appelle méthode de sélection,
M. Darwin croit que la nature s'est servie d'un procédé analogue pour
éliminer dans les espèces primitives les individus incapables de suffire à
certaines conditions d'existence, et pour conserver les autres; c'est ce qu'il
a4>pelle la sélection naturelle. En vertu de ce principe, qui n'est pas autre
chose, comme on l'a fait remarquer, que la loi de Malthus appliquée à l'en-
semble des êtres organisés, ceux-là seuls sont vivans qui ont les avantages
nécessaires pour vivre, les autres meurent. Or les individus conservés ainsi
en vertu de certains avantages transmettent ces avantages, en les perfec-
tionnant, à leurs descendans, et toutes ces différences individuelles, se mul-
tipliant et se développant avec le temps, deviennent l'origine de diverses
variétés de plus en plus divergentes. Les intermédiaires disparaissent peu
à peu, les extrêmes subsistent seules, et c'est ce que l'on appelle les es-
pèces. Ainsi rélimination des faibles, la permanence des forts, telle est la
loi la plus générale de la nature organisée. Eh bieni transportons cette
rue de l'ordre physique à l'ordre moral : supposons que, parmi les créa-
tures de ce monde visible, il y en ait qui soient appelées à poursuivre ailleurs
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hiO REYUE DES DEUX MONDES.
une existence commencée ici-bas, et que l'un des rôles qui appartiennent
à la terre dans le système universel soit de transmettre la vie, sous une
forme immatérielle, à une autre sphère. Ne peut-on pas conjecturer que la
nature, ici encore, a créé plus d'élémens qu'il n'était nécessaire, et que^
parmi les individus appelés à cette destinée supérieure, un grand nombre
seront rejetés comme inutiles, ou plutôt se condamneront eux-mêmes à
l'inutilité, que ceux-là seuls enfin s'élèveront à ces nouvelles et meilleures
destinées qui auront élevé leur cœur au-dessus de la vie présente et de ses
Intérêts égoïstes. De là une nouvelle formule de la loi d'immortalité? L'im-
mortalité n'appartient pas à tous , mais à ceux-là seulement qui l'ont mé-
ritée, gagnée, voulue. L'immortalité, nous dit l'auteur, est facultative. Ainsi
l'immortalité semble elle-même, comme la vie dans les espèces terrestres,
être garantie par le principe de ^élection. Seulement, dans les espèces ani-
males, la sélection est fatale, et résulte des lois nécessaires de la nature,
tandis que la sélection qui assure l'immortalité humaine est une sélection
libre, qui dépend de notre volonté. Tel est le lien subtil qui unit la théo-
rie naturaliste de M. Darwin à la théorie de l'immortalité facultative. Nous
sommes amenés ainsi à la théorie principale de M. Lambert, à sa théorie
de la vie future. L'auteur du livre qui nous occupe croît avoir trouvé une
nouvelle démonstration de l'immortalité de l'âme, et c'est là déjà une
grande ambition. Bien plus, il croît en avoir trouvé une démonstration ma-
thématique, et c'est une ambition bien plus grande encore. Je crains que
ce ne soient là deux illusions.
Quel est donc le principe de cette nouvelle démonstration? Le voici :
« Une force une fois créée ne peut être détruite que par une force con-
traire. » C'est, comme on le voit, un principe de mécanique; peut-être
même pourrait -on en contester la forme, car à la rigueur aucune force
n'est jamais détruite en mécanique, mais seulement équilibrée par d'autres
forces qui suspendent momentanément son action : correction d'ailleurs
plus favorable que contraire au système de l'auteur. Or l'âme, suivant lui,
est une force : c'est la force morale; c'est cette force que l'homme crée en
lui-même par le libre arbitre, en préférant le bien au mal, la vertu au vice,
l'amour et le dévouement à l'égoïsme. Cette force une fois créée, nous ne
voyons rien qui puisse la détruire. Elle doit donc subsister indéfiniment.
Eh bien l si je dépouille cette preuve de sa forme mathématique, je ne puis
y voir autre chose que le vieil et banal argument que l'on appelle dans les
écoles la preuve métaphysique de l'immortalité de l'âme. A la vérité, l'au-
teur n'applique cet argument qu'aux âmes vertueuses, ou plutôt, selon lui,
ce sont seulement les hommes vertueux qui ont une âme, opinion assee
singulière; mais enfin ces âmes vertueuses subsistent exactement par la
même raison que l'on donne d'habitude pour la persistance des âmes en
général. L'axiome de M. Charles Lambert n'est autre chose que la tra-
duction mathématique de cet axiome célèbre de Spinoza : « l'être tend à
persévérer dans l'être,» qui est le vrai principe de la preuve habituelle des
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UN SYSTEME SUR lA YIE FUTURE. A3i
écoles. Quelle dîflTérence y a-t-il entre ce principe et celui de M. Charles
Lambert? Je ne puis l'apercevoir.
Serait-ce la forme mathématique qui donnerait à cette preuve le degré
de précision qu'elle n*a pas d'ordinaire? J'en doute fort. En général, tous
les philosophes qui ont essayé de prouver mathématiquement des vérités
métaphysiques ont échoué. On sait combien Voltaire s'est moqué de la pré-
tention de Maupertuis de prouver Dieu par a plus b, divisé par z. A la vé-
rité. Voltaire n'est pas un philosophe profond; mais il a bien du bon sens,
et en tout il saisit admirablement le défaut de la cuirasse : je ne voudrais
pas voir M. Charles Lambert aux prises avec un esprit de cette trempe. J'ac-
corde d'ailleurs qu'il ne faut pas traiter légèrement les choses sérieuses.
Eh bieni est-il sérieux, est-il philosophique de comparer l'âme à ce qu'on
appelle en mécanique une force? M. Charles Lambert, qui est versé dans les
sciences, sait très bien que, pour les mathématiciens, le mot de force ne
représente autre chose qu'une inconnue, une cause hypothétique, et même
un pur signe qui ne sert qu'à grouper les phénomènes, à les représenter,
et dont on peut faire abstraction dans le calcul ; mais les mathématiciens
se gardent bien de donner à ce mot aucune signification ontologique et
métaphysique. Et c'est à une telle inconnue, à une telle abstraction, que
vous comparez l'âme humaine, et vous croyez par là lui donner plus de
réalité, plus de solidité, plus de chances d'immortalité! C'est aller, selon
moi, tout au rebours de la vérité et de la méthode philosophique. Quand
je perçois en moi-môme, par le sens intime, cette force active, individuelle,
pensante, consciente, que j'appelle mon âme, je crois bien qu'elle est
quelque chose de réel, de distinct de la matière, et par conséquent qu'elle
est susceptible de lui survivre; mais si je viens à l'assimiler aux forces phy-
siques et mécaniques, à ces forces Inconnues et universelles qui animent la
nature, qui passent d'un corps à un autre , qui se transforment dans leurs
effets, et par exemple m'apparaissent tantôt comme causes de chaleur, tantôt
comme causes de mouvement, ces forces enfin que je ne connais que par
les phénomènes qu'elles produisent, et que la science réduit chaque jour
davantage, bien loin de trouver dans cette comparaison un point d'appui
pour le spiritualisme, je tombe dans une telle confusion, dans une telle
obscurité, que le mot d'âme perd à mes yeux toute signification précise :
il ne signifie plus, comme la chaleur, comme l'électricité, comme l'attrac-
tion, que la cause inconnue, indéterminée, de certains phénomènes parti-
culiers. Qui me dit alors que cette cause inconnue ne peut pas se réduire
à d'autres causes qui nous sont également inconnues dans leur essence?
et, de même que nous voyons aujourd'hui, par un progrès admirable de
la physique, la lumière et la chaleur s'identifier dans leurs causes, pour-
quoi ne verrions-nous pas aussi la pensée et le mouvement se ramener à
on principe identique? Et si c'est là ce que veut dire l'auteur, s'il admet
que la pensée peut avoir une cause mécanique , comment peut-il croire
qu'il sauvera, dans une telle hypothèse, l'immortalité de l'âme?
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i32 BKTUE DES DEUX MORDES. '
M. Charles Lambert me paraît donc tomber ici sans réserfe daosle piéfs
de la méthode qu'il a choisie, daas la fausse précision» jravn^ eoopdis
autrement, à ce qu'il semble, Tintervention des sciences dans le problèa»
de rimmortalité. Eh quoil dirai-je à M. Charles Lambert et même aux ipi^
ritualistes en général, vous prétendez que Tâme est immortelle, c'est-AniieeE
qu'elle ne peut pas mourir? Mais ne serait-il pas à propos de nous êxpMi*
quer ce que c'est que mourir? Pour affirmer que la mort est inoooqpBtMB
avec l'âme, il faut encore que je sache ce que c'est que la mort. Ia philo^
Sophie ne cesse de répéter cet argument scolastîque : la mort est mie dlc^
solution; or l'âme est indissoluble. Donc, etc.. Mais il n'est pas vmi que* te
mort soit une dissolution; la dissolution est l'effet de la mort, aoft la taost
elle-même. Un corps organisé ne se dissout pas au moment où il nevrfc»
Entre la dernière seconde où il a vécu et celle où il est mort, le eorp» n»
s'est pas subitement décomposé. Souvent la décomposition précède la mortr;^
souvent, par exemple en cas de mort subite, la dissolution n'a lieu que-
beaucoup plus tard. On peut même, par des moyens artificiels, retarder
ou empêcher la dissolution, sans que pour cela le corps cesse d'être morL
Telle chair morte qu'on a préservée du contact de l'air reste fratche sans
être de la chair vivante; un corps embaumé n'est pas un corps virant, n
suit de là que nous n'avons de la mort qu'une idée fort incomplète quand
nous disons qu'elle est une décomposition, une dissolution : c'est la carac^
tériser par une de ses conséquences, et encore par une conséquenee noa
nécessaire. Il semble donc que l'une des conditions préliminaires du pr^
blême de l'immortalité de l'âme serait une analyse des phénomènes de la
mort, analyse peu riante à la vérité, mais indispensable, et je m'étonne
que M. Lambert n'ait pas été conduit par sa méthode même à nous donner
ici une philosophie de la mort. Tout ce que nous savons de la mort par
l'expérience paraît se réduire à ceci : qu'elle est une cessation de fonctions,
une cessation d'activité; mais une cessation de fonctions est-elle ine(»Apa-
tible avec l'idée d'un principe spirituel? C'est ce qu'on ne peut guère affir*
mer comme évident par soi-même. On voit dans. quel ordre de recherches
il faudrait s'engager et quelle méthode il faudrait suivre pour traiter ce
problème d'une manière vraiment scientifique. Au lieu de considérer l'être
métaphysique de l'âme, il faut en considérer les fonctions pour décider si
elles sont susceptibles de persister après la séparation des deux substances. .
Nous n'avons pas à nous demander si l'âme, comme substance, sera ou
ne sera pas anéantie, car nulle part l'expérience ne nous donne auctm
exemple d'anéantissement, mais si les fonctions de l'âme sont susceptibles
de cesser et de disparaître comme celles de la vie organique.
Au reste, M. Charles Lambert, sans avoir précisément suivi la méthode
que j'indique, arrive à peu près aux mêmes résultats, e'est^â<^re qu*a
néglige de considérer l'être métaphysique de l'âme pour en observer les
fonctions : il recherche quelles sont celles qui se trouvent liées à la con-
servation du corps et doivent périr avec lui, et celles qui, étant Ubres^ du
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UN êYStÈHt SUR LA TIE l^UTURE. A33
peiureftt lui saf^iyre sans contradiction. Selon lui, il y a dans
deax forces rivales et contraires : la force animale , qui lui est
» avec les autres animaux, et la force morale, qui lui est propre. La
raaliBaie rattache à son corps, elle est le principe de sa conservation,
«As le lie à lui-même, le concentre en lui-même t c'est Tégoîsme. La force
noisie an contraire Tarrache à lui-même, c'est-à-dire à son corps; par
ls>ftira» morale, o'est-à-dlre par le cœur, il devient capable de sacrifice, de
démoeafeent, d'oubli de soi. On peut représenter ces deux principes par
ees deux mots empruntés à la Iang:ue théologique : la chair et l'esprit. Et
B^positton q«d est entre elles deux est parfaitement représentée par ces
porofc» d» ra|»être saint Paul : « la loi qui est dans mes membres combat
IjiM <fui est dans mon esprit. ]> Suivant M. Charles Lambert, qui en cela
i^ést ipw conforme à la tradition spiritualiste, le libre arbitre consiste à
diobir entre la force animale et la force morale, à faire prédominer l'une
««rautre. Or que fait l'homme qui sacrifie la force animale à la force mo-
nàe^ régMsme et l'intérêt de conservation au dévouement? Que falt-il? Il
esc évfd^t qu^l dégage son âme de l'empire de la matière, qu'il la rend ,
sbMii tout & fait indépendante du corps, au moins beaucoup plus indépen-
dmte du corps que ne l'est la force animale. En un mot, suivant l'expres-
skm énergique de M. Charies Lambert, l'être qui choisit ainsi la vie de sa-
erffloeet d'amour de préférence à la vie égoïste, celui-là crée en lui-même
> indwidualiêé imfnatërielle, et c'est cela seul qui mérite le nom d'âme,
> on ne doit pas appeler de ce nom sublime une force qui s'asservit aux
organes eomvie la force animale. E& bien! une fois cette force morale pro-
daAe et développée en l'homme par le libre arbitre, elle tend à se con-
■«n T^tu de cette loi mécanique que «r l'elïbt d'une force se perpétue
; qfu'll o*est pas détruit par une force contraire. »
^approuve ici complètement la méthode employée par l'auteur : que peut-
Il avbsister de l'homme après la mort? Voilà la vraie question, et pour
la résoudre il faut chercher ce qui dans l'homme est dépendant ou indé-
pendant des organes. Si l'analyse de l'ftme humaine ne nous révélait ab-
solument rien qui fût Indépendant des organes, il faudrait conclure que
toutes les fonctions de l'Ame, à moins de miracle, cessent avec les fonc-
tions du corps. Si au contraire nous trouvons dans Tàme des parties qui,
liées aceldentellement avec les f (motions organiques, peuvent cependant
en étfe conçues séparées, l'immortalité est possible. Or il me semble qtie
c*«Bt bien là la méthode suivie par M. Lambert, et elle me paraît la vraie.
Seulement il reste à savoir s'il n^y a d'immortel en nous que ce que nous
y créons par la volonté, on si l'àme ne serait pas immortelle par son es-
Si Ton admet que le vrai titre à l'immortalité e^est d'avoir dès à présent
conquis l'indépendance à l'égard du corps et de la matière, si l'on admet
que la personne humaine, pour subsister, doit déjà s'être affiranchle et
: xtv. ' ■■ 28
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i3i REYUE DES DEUX MONDES.
émancipée dès cette vie, ce qui a lieu par la sagesse et par la vertu, ne
faut- il pas conclure que ceux qui n'ont pas atteint à une telle indépen-
dance, à une telle émancipation, n'ont aucun titre pour se survivre à eux-
mêmes, en un mot que l'immortalité n'est que le privilège de quelques-uns,
mais un privilège qui, étant l'œuvre du choix et de la volonté, n'a rien de
contraire à la justice? L'immortalité en effet, selon M. Charles Lambert,
n'appartient pas à tous, mais à ceux-là seulement qui l'ont gagnée et voulue;
les autres deviennent ce qu'ils peuvent, et rentrent dans le sein universel
de la nature. Renfermés dans la vie égoïste et animale, concentrant sur
leur propre corps tous leurs amours et tous leurs désirs, ils se condamnent
à finir tout entiers. N'ayant pas aimé l'étemel et l'infini, ils ne sont pas ap-
pelés à jouir de ces biens supérieurs. Tous les hommes ne sont donc pas
Immortels, mais tous peuvent l'être, s'ils le veulent. L'immortalité, nous
l'avons dit déjà, est facultative.
Cette doctrine n'est pas absolument sans exemple en philosophie : on la
trouvera, sous des formes différentes, dans Spinoza, dans Maimonide, peut-
être même dans Aristote; cependant elle n'a pas été assez développée pour
qu'il ne soit pas permis de la considérer comme nouvelle, et d'ailleurs l'au-
teur y est arrivé évidemment par ses propres réflexions. Enfin elle mérite
par elle-même une sérieuse attention. En effet, — à considérer certains
hommes trop nombreux, uniquement occupés de leur bien-être, de leurs
intérêts, ne pensant qu'à jouir des choses qui les environnent, parfaitement
égoïstes, mais non pas méchans, ne faisant de bien à personne, mais ne
faisant pas de mal non plus, incapables d'une pensée haute, d'un senti-
ment généreux, mais incapables de nuire, parce que cela exige encore une
certaine énergie, — on se demande à quel titre ces créatures inférieures
mériteraient l'Immortalité. Je ne dirai pas avec un spirituel écrivain : « De
quel droit un Papou serait-il immortel? » car enfin même parmi les Papous
une âme fidèle et généreuse, dévouée pour les autres, dure pour soi-même
et sacrifiant à l'honneur ou , si vous voulez , aux préjugés de ces peuples
enfans les appétits et les instincts de la nature, une telle âme a le droit
d'être immortelle; mais en voyant tant d'êtres civilisés ne vivant que pour
le gain, ne rêvant le matin et le soir qu'aux moyens de gagner encore, ne
songeant jamais qu'à eux-mêmes dans les limites de ce qui est permis par
la loi, je dirai : De quel droit de tels hommes sont-ils immortels? Qu'ont-ils
fait pour une si haute destinée? Qu'importe le ciel à ceux qui ne lui ont
donné ni un soupir de leur âme, ni une heure de leur temps? Quant à
l'enfer, ils ne le méritent pas davantage, car il semble ne devoir être ré-
servé qu'à ceux qui ont eu la volonté de faire le mal, et non à ceux qui
n'ont pas eu la force de faire du bien.
Tels sont les doutes que fait naître le livre de M. Charles Lambert, et il
faudrait avoir l'esprit bien peu philosophique pour ne pas reconnaître qu'ils
sont sérieux. Cependant, en y réfléchissant un peu davantage, il semble que
peut-être faudrait-il y regarder à deux fois avant de damner ainsi l'îm-
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UN SYSTEME SUR LA. TIE FUTURE. &S5
mense nuiuorlté de ses semblables. U est vrai que cette damnation, c'est le
néant; mais il ne manquerait pas d'&mes qui aimeraient mieux Tenfer que
ranéantissement. Eh bienl peut-être est-ce une vue superficielle déjuger
comme manquant de toute valeur morale une multitude de créatures hu-
maines qui, obéissant aux lois de la nature, semblent être exclusivement
préoccupées de leurs intérêts terrestres. Peut-être obéissons- nous à une
sorte d^orgueil qui nous incline à croire que ceux auxquels il manque
telle auréole de poésie sont nécessairement des êtres vulgaires à qui le
céleste est fermé. Qui vous dit que dans ces ùmes que nous croyons de
boue il n'y ait pas eu, dans une circonstance ignorée de nous, crise morale,
effort, sacrifice, appel à une noble espérance? et interprétant la doctrine
de M. Charles Lambert dans toute la largeur possible, pourquoi n'admet-
trions-nous pas qu'un cri d'angoisse arraché dans un moment solennel à
une âme ordinairement livrée aux habitudes routinières d'une vie machi-
nale, un acte de vertu isolé, un dévouement solitaire que nul n'a connu,
une probité inflexible sous l'apparence de l'âpreté, enfin tel vestige de vertu
cachée est suffisant pour déterminer l'éclosion d'un germe de personnalité
qui se développera en de meilleures conditions?
D'un autre côté, et c'est là une objection à laquelle M. Charles Lambert
ne me paraît pas avoir sufSsamment pensé, faut-il mettre exactement sur
la même ligne ceux qui ne font pas le bien et ceux qui font le mal, ceux
qui, ne pensant qu'à eux-mêmes, ne nuisent à personne, et ceux qui font le
malheur de leurs semblables? Une destinée commune pour deux classes
d'êtres aussi différens est-elle d'une parfaite équité ? Je comprendrais qu'on
réservât le néant pour les criminels, et que l'on imposât aux indifiérens,
à ceux du milieu, ni bons ni mauvais, une sorte de nouvelle épreuve, ou,
si l'on veut, un purgatoire qui perm^ttrait à ce qu'il y a de bon en eux
de se développer et de s'épanouir : je comprendrais une sorte de destinée
moyenne entre l'éternité et le néant pour ces âmes moyennes; mais em-
brasser dans une destinée commune , dans une même condamnation l'im-
puissance du bien et la volonté positive du mal, cela ne me paraît conforme
ni à la justice ni à la raison.
Voilà bien des mystères, et il est difficile de répondre à ceux qui nous
disent que la science ferait mieux de ne pas s'en occuper. Un philosophe
judicieux écrivait récemment : « Le monde futur est un monde scellé dont
les secrets sont interdits à notre esprit commQ à nos yeux ; nous ne sau-
rions les surprendre sans mourir. Jusque-là nous ne pouvons que répéter
le monologue d'Hamlet, et y répondre suivant les inspirations de notre
cœur, en suivant les enseignemens de notre foi; la destinée de l'âme après
la mort est un objet de croyance, non de science (1). » Que répondre à ces
paroles? Rien de démonstratif. Et cependant jamais l'esprit ne s'abstiendra
de ces beaux, de ces cruels problèmes. Jamais, devant le corps inanimé
(1) IL FerraZf Psychologie de saint Augustin.
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&S6 REVUE DES DEUX MOPiDES.
d*une épouse ou d'un fils, le cœur ne restera muet : il sollicitera Tesprit, le
tourmentera jusqu'à ce qu'il ait obtenu quelque réponse. Cette réponse ne
satisfera pas tout le monde, elle satisfera à peine celui qui se la fera à lai-
môme; mais c'est déjà une œuvre de vertu et de joie pour une âme que de
s'attacher à de si grands problèmes : c'est mériter l'immortalité que de la
chercher. Qu'une raison froide et desséchante ne vienne donc pas interdire
à l'esprit humain, accablé par les misères d'ici-bas, la recherche et, si vous
voulez, le rêve d'une vie meilleure.
Le livre de M. Charles Lambert, qui oommence par une expo.sitfoa Çlé-
gante, noble et précise des plus beaux résultats de la science modérûe, se
termine par un épisode émouvant, raconté avec une parfaite simplicité, et
qui arrache les larmes. L'auteur nous raconte que celui de ses amis qui lui
a exposé le système dont il n^est que l'interprète y a été conduit par un
de ces événemens qui renversent une existence, et qui dans les temps de
grande foi précipitaient les âmes au pied des autels et au fond des cloîtres.
Attaché par le plus tendre amour à une femme pleine de sens et de vertu,
vivant avec elle et deux enfans, loin des intérêts grossiers et agités des
grandes villes, dans les douces et nobles occupations de la campagne, il vit
cette femme, frêle créature, s'affaiblir doucement et lentement à côté de
lui sans qu'il soupçonnât la gravité du mal et l'imminence du péril. Un
jour tout lui fut révélé; il devina qu'il lui fallait perdre l'amie de sa jeu-
nesse, la providence de ses jeunes enfans, l'espoir d'une douce vieillesse
partagée par une fidèle amitié. Elle mourut. Le désespoir le rendit presque
fou, et pendant quelque temps la vie lui fut comme impossible. Enfin du sein
même de cet amour désolé sortirent l'espoir et le courage. L'âme affaissée
se releva, se demandant si cette séparation déchirante était une séparation
définitive, si cet objet qu'elle avait tant aimé n'était qu'un rêve, qu'une
ombre, qu'une fleur aussitôt séchée qu'éclose. Obéissant à l'esprit de notre
siècle, cet ami dont M. Charles Lambert nous raconte l'histoire eut le cou-
rage de demander la solution de ce doute à sa raison , à sa raison seule
(faible lumière, mais que fera celui qui n'en a pas d'autre?}. Ne ménageant
ni le temps ni l'effort, il étudia toutes les sciences, même les plus éloignées
en apparence de son objet, pour se satisfaire sur ce grand problème et
pour apaiser les révoltes d'un cœur désespéré, et c'est ainsi qu'il arriva à
cette conviction qu'une âme généreuse ne peut pas périr, et que celui qui
a perdu un ami vertueux n'a d'autre moyen de le revoir que d'être ver-
tueux à son tour. Telle est la doctrine que nous avons exposée. Faibles
garanties de certitude pour une doctrine, diront les esprits critiques, que
les pressantes sollicitations du regret, du désir, de l'espoir et de l'amour!
— Heureux supplémens, dirons-nous, d'une raison vacillante, d'une pensée
impuissante, qui serait sans cesse découragée par les obscurités mêmes du
problème, si les douleurs et les crises inévitables de l'existence humaine
ne lui faisaient une nécessité et comme un devoir de le sonder!
Paul Janet.
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UN
REFORMATEUR ITALIEN
AU TEMPS DE LA RENAISSANCE
JEROME SAYONAKOLE.
1. Im SÊtiria di Girolamo Saoanarola (HUiotrt de SavanaroU d l'aide de nouoeaux documens),
par M. Pasqoala Villaii, 2 yoI. in-lS; Florence 1859. — II. Guichardin hittorien et homme
^itat, par M. Bogène Benoist, 1 toI. in-8*; Paris 1862. -— III. Miehel-Ange et Vittoria
CoUmna, etc., par M. A. Lannaa-RoUand ; Paris 1860. — Diverses publications de M. le
coMie Cappom, etc.
Il n'est pas de mortes époques pour Thistorien, parce que le génie
des nations, dont il fait profession d'observer les vicissitudes, est,
comme la nature humaine elle-même, en activité et en transforma-
tion perpétuelle, soit que la domination incontestée d'un principe
ou Tefflorescence complète d'une idée se manifeste par une de ces
brillantes époques qu'on est convenu d'appeler les grands siècles,
soit que la lutte ouverte entre deux principes contraires et pleins
de vie enfante un xvi« siècle, soit enfin qu'un antagonisme encore
dissimulé entre un passé déjà décrépit et une jeune lumière, se dé-
celant par un travail caché, éclatant çà et là par quelque éclair im-
prévu, partage les âmes dans les bas temps, c'est-à-dire dans ces
époques de transition dont le caractère général, difficile à saisir, est
d'être complexes, mêlées et confuses. L'intérêt n'est pas moindre
alors pour l'historien, mais il est autre : il voit se dérouler devant
lui certains replis cachés de la conscience humaine avec les scru-
pules honnêtes et les revendications sincères du passé, avec les
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438 BEYUE DES DEUX MONDES.
ardeurs encore incertaines et les premières conquêtes du prochain
avenir.
Tel fut le xv« siècle : la décrépitude pâlissante du moyen âge s'y
rencontre avec Taurore déjà sensible des temps modernes; la sco-
lastique expirante y engage un dernier combat contre l'esprit gran-
dissant de la renaissance; le principe d'autorité, armé de toutes
pièces, y livre bataille à celui de la libre pensée. Une lumière équi-
voque et voilée y recouvre de singulières contradictions. Le sort du
XV* siècle a été d'être honoré par de grands dévouemens qu'il a
tous méconnus. Il a vu naître la plus poétique personnification du
patriotisme et il a vu le génie de la science ouvrir le monde, mais
il a brûlé Jeanne d'Arc et querellé pour sa prétendue hérésie des
antipodes Christophe Colomb, qu'il a ensuite laissé mourir dans la
disgrâce et le dédain. Le bûcher de Jean Huss a éclairé d'une si-
nistre lueur les premières années de ce siècle ; celui de Savonarole
jette sur les dernières un sanglant reflet.
Ce n'est pas que Savonarole se soit élevé au-dessus de son temps;
au contraire, c'est pour n'avoir pas su le dominer qu'il en est de-
venu la victime: il lui avait emprunté ses forces incomplètes, qui se
sont retournées contre lui. Du xv* siècle Savonarole reproduit dans
son caractère les qualités et les faiblesses; à cause même de ce mé-
lange, il est difficile de se rendre compte très précisément du rôle
qu'il a rempli, et d'autant plus intéressante en est l'étude. Ce rôle
est double : tout moral et religieux d'abord, il devient ensuite, par
la force même des événemens, tout politique. Sous le premier des
deux aspects, il est digne de sympathie, mais il trahit une faiblesse
inhérente à son temps et par où finalement il a péri : sa foi est sin-
cère et sa charité ai*dente. Si Jeanne était pénétrée de « la pitië
qu'il y avait au royaume de France , » U souffre, lui, jusque dans
le plus profond de ses entrailles et à la manière des saints, de la
pitié qu'il y a aux choses de l'église et à l'état des âmes; mais la
scolastique l'enveloppe, il se livre à elle tout en ne croyant plus en-
tièrement et sans arrière-pensée en elle. Deux siècles auparavant,
il eût été franchement un illuminé ferme en sa croyance aux visions
et aux communications célestes, et il eût sans conti*adiction et sans
danger passé pour tel, tandis qu'au xv« siècle, une fois engagé
comme à son insu sur ce terrain devenu glissant, il ne trouve plus
en lui-même, ni dans ceux à qui il s'adresse, l'appui qui lui serait
nécessaire; il est battu en brèche par ces mêmes armes de la sco-
lastique que ses ennemis retournent contre lui, et il périt sous leurs
coups«
Quant à son rôle politique, on ne lui a pas sufiisamment rendu
justice. Il montre là une liberté d'esprit et une habileté pratique
singulières, et par là encore il est bien de son temps. En inaugu-
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UN RÉFORMATEUR ITAUEN. 439
rant ce mouvement de centralisation administrative qui s'opéra dans
tous les états de l'Europe occidentale au double prolBt des corn-
.munes et de la royauté unies contre la noblesse, le xv* siècle fut
assurément inspiré de l'esprit moderne, et Savonarole se trouva le
véritable fils de ce siècle lorsque, entraîné par son ardeur et sa cha-
rité même à prendre en main la conduite des affaires après l'expul-
sion des Médicis, il déploya un génie d'organisation politique en-
tièrement dégagé de la tradition féodale.
On conçoit que, pour qui veut démêler un caractère si complexe,
mais si entièrement d'accord avec son époque, la connaissance pro-
fonde de cette époque même soit absolument nécessaire. M. Perrens
a donné de la vie de Savonarole un récit déjà fort complet, et dont
les Italiens, jusque dans leurs derniers travaux, reconnaissent l'au-
torité; mais, depuis qu'U a paru, de nouveaux documens ont vu le
jour; l'intéressante publication de trois volumes inédits de Guichar-
din, faite à Florence il y a peu d'années, et dont on attend avec im-
patience la suite, a donné un signal. En France même, les études
sur la renaissance se sont multipliées, et, pour l'histoire de Sa-
vonarole en particulier, l'Italie a dans ces deiiiiers temps produit
plusieurs curieux volumes. M. le comte Charles Gapponi , descen-
dant d'une famille qui a été fort mêlée à cette histoire, et dans la-
quelle la vénération, j'allais dire le culte, du grand dominicain est
héréditaire, a livré à l'impression, avec un soin parfait, plusieurs
des ouvrages inédits dont les manuscrits étaient en sa possession (1).
H. Villari enfin vient ide se recommander au public savant par une
nouvelle biographie de Savonarole, en deux volumes, qui épuise le
sujet. M. Villari a le grand mérite de replacer mieux qu'on ne Ta
fait jusqu'à ce jour le réformateur italien de la renaissance au mi-
lieu de son temps, et, malgré quelque partialité pour son héros, il
•
[\) Del dispregio del motido, ouvrage latin de la Jeanesse de Savonarole. — FI SavO'
narola e t Lucchêsi, documens nouveaux avec une lettre inédite de Savonarole. — Sep-
mon inédit de Savonarole. — Poésies de Savonarole. — Toutes ces publications sont
datées de Florence, i8d2. n faut y igouter un curieux Officio proprio, dont nous auront
oocaftion de reparler. — Quant aux publications françaises sur la renaissance, sur Tor-
ganisation fort curieuse et souvent difficile à bien comprendre de Tétat florentin , ainsi
qae sur les projets de réforme dont elle fut Tobjet jusqu'au temps de Guichardin , il
faut consulter d^abord un volume de M. Eugène Benoist : Guichardin historien et
kMmu d^étcU. C'est nne fort sérieuse étude sur le temps qui suivit la tentative de Sar
ioiiJux>le, dont toutefois Tauteur ne nous semble pas avoir suffisamment tenu compte. U
ea resta quelque chose. On n*a qu'à voir la place que tient le souvenir de ce réforma-
teur, même au point de vue politique exclusivement, dans le souvenir de Guichardin.
M. Lannau-Rolland vient aussi de donner une première traduction complète des poésies
de Michel- Ange avec un tableau intéressant des rapports du grand artiste avec Vittoris
Golonoa. Kous avons nous-mème fait connaître ici les trois volumes inédits de Gui-
cbardin : voyez un Politique italien de la renaissance, — Guichardin et ses osuvres
inédites, — dans la Revue du i5 août 186i,
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AiO REVUE DES DEUX MONDES.
a donné, on peut le croire, un^ appréciation définitive. L'Italie se
fait grand honneut par de tels travaux, entrepris, au milieu même
de ses agitations actuelles, sur les époques et les hommes qui l'ont^
le plus honorée dans le passé. Nous-mêmes nous ne pouvons mieux
témoigner nos sympathies envers un peuple auquel des liens si
étroits nous unissent qu'en signalant ces travaux à Tattentioa pu-
blique. Un retour sur le grand rôle de Savonarole avec les lumières
nouvelles qui nous sont offertes ne sera pas inutile d'ailleurs pour
la connaissance de ce génie italien qui ne s'est montré que trop
flexible et trop habile, dans le passé, aux combinaisons politiques,
et auquel n'ont pas manqué non plus, avec les infortunes de tout
genre, les leçons pratiques de l'expérience.
I.
A proprement parler, le rôle religieux de Savonarole ne se sépare
pas de son rôle poHtique; il le domine sans cesse, il l'explique,
et mérite une étude particulière de quiconque aspire à comprendre
l'épisode auquel reste attaché le nom de l'éloquent dominicain. Il
importe de préciser en quoi ce rôle a consisté. Savonarole a souhaité
et tenté d'accomplir une réforme morale, embrassant à la fois la so-
ciété ecclésiastique et la société laïque, plutôt qu'il n'a rêvé une ré-
forme proprement religieuse. Il n'a jamais eu en effet la pensée de
changer le dogme de l'église; mais il a été témoin d'une profonde
corruption morale au sein de l'église et dans le siècle : il en a res-
senti une vive douleur, et il a consacré sa vie à combattre ce mal.
Telle est la hauteur de son inspiration, telle l'ardeur de sa pitié.
Savonarole n'a pas le ferme génie de Colomb ni l'héroïque bon sens
de Jeanne d'Arc; mais il a du moins avec eux, outre la communauté
du malheur, celle du dévouement. Avertir l'Italie et l'église, provo-
quer la réforme de Tune dans sa discipline et dans ses mœurs, dans
son chef et dans ses membres, rappeler l'autre à une vie meilleure,
montrer à toutes deux l'abîme où elles se précipitent, et les sauver
par un prompt réveil, voilà son dessein, qui n'a pas été trop élevé
pour son éloquence et pour son zèle.
Il ne faut pas chercher d'autre explication à son entrée dans la
vie religieuse; cette vie nouvelle le marquait du caractère nécessaire
à l'accomplissement de sa mission et lui ouvrait la chaire chré-
tienne. Élevé dans Ferrare par un oncle bel esprit et en faveur à la
cour d'Esté, Savonarole pouvait, avec son intelligence vive et pré-
coce, devenir un professeur illustre dans la célèbre université de
Padoue ou bien un courtisan heureux dans sa propre ville; mais de
bonne heure l'étude assidue de saint Thomas l'avait détourné des
sciences profahes aussi bien que des élégances frivoles, et l'horreur
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UN REFORMATEUR ITAUEN. kài
du paganisme renaissant était venue ensuite le dévouer à la vie du
cîoître. Le 24 avril 1475, il se présentait au couvent de Saint-Do~
mînique, à Bologne, pour y prendi'e Thabit; il avait alors vingt-
trois ans. Quelque temps après, en 1482, il était envoyé à Florence,
dans cette maison de Saint>Marc sur laquelle il devait répandre
un si grand éclat. C*était déjà une demeure privilégiée. Côme
l'ancien l'avait fait construire par le célèbre architecte Michelozzo
Micbelozzi et l'avait dotée d'une belle collection de manuscrilâ
précieux, en attendant les peintures de fra Angelico da Fiesole;
mais la plus grande gloire de la sainte maison aux yeux de Savo^
narole était le souvenir de son fondateur religieux, san Antonino,
justement vénéré dans Florence pour d'innombrables institutions de
charité, dont une fort célèbre, celle des buoni uominiy subsiste en*
core de nos jours.
Laurent de Médicis était à l'apogée de sa puissance; tous ses
ennemis étaient morts prisonniers ou languissaient dans l'exil. Au
milieu d'une paix profonde, les Florentins ne songeaient qu'à des
fêtes et paraissaient avoir oublié jusqu'au nom de la liberté. La si-
tuation intellectuelle et morale de ce peuple offrait le singulier con-
traste d'un paganisme croissant en présence d'une insatiable curio-
sité d'esprit et d'un incomparable amour des arts. La tyrannie des
Médicis ayant détruit toute activité politique, le grand commerce
et l'industrie, jadis si prospères à Florence, étaient tombés dans.le
néant. Toutes les forces vives de la nation semblaient s'être ré-
duites dans une soif immodérée des jouissances intellectuelles et
matérielles indifféremment confondues. Le vice et la débauche se
déployaient à l'aise, l'intrigue et le meurtre dominaient; toute foi
religieuse et philosophique semblait être morte : le doute raisonné
eût été lui-même trop fatigant pour les âmes; on leur avait préparé
une bizarre doctrine qui prétendait concilier toutes les croyances en
imaginant un olympe où les divinités du paganisme, remises en
honneur par les études classiques, admettaient Jésus-Christ comme
un nouvel hôte dans leurs rangs. Suivant Marsile Ficin, la princi-
pale autorité philosophique de ce temps, Platon lui-même avait an-
noncé que sa doctrine durerait jusqu'à la venue de celui qui ouvri-
rait les fontaines de toute vérité; les dieux avaient déclaré le Christ
excellemment pieux et religieux, et comme eux immortel, » rendant
ainsi témoignage de lui avec beaucoup de bienveillance. » A côté
de cette indifférence et de cet oubli du christianisme, le zèle était
incroyable à recueillir les manuscrits ou les statues antiques; on
discutait avec passion les questions grammaticales, philologiques
ou érudites; au mépris de m'dle difficultés, on entreprenait des
voyages en Orient à la recherche des objets d'art, des livres latins
ou grecs, et c'était fête publique à Florence ou à Venise, lorsqu'un
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&A2 REYUE DES DEUX liONDES.
Giovanni Aurispa, un Guarino de Vérone, un Francesco Filelfo reve-
nait de Constantinople rapportant quelque débris antique (1). Cette
ardeur intempérante et cette passion païenne semblaient surtout
exalter Florence, dont le génie paraissait se modeler sur celui du
prince qui Favait asservie. Laurent de Médicis, du palais où il ve-
nait de signer l'abolition d'un dernier vestige de liberté ou bien
quelque sentence de confiscation, d'exil ou de mort, passait avec
une parfaite égalité d'humeur à cette fameuse académie platoni-
cienne qui rédigeait des litanies en l'honneur de Socrate et deman-
dait à Rome de canoniser Platon ; il y dissertait de la vertu et de
l'immortalité de l'âme. De là il se rendait au milieu d'une jeunesse
perdue et en partageait les débauches , qu'il encourageait et exci-
tait par ses chants carnavalesques {canti carnascialeschi\ à la fois
raffinés et obscènes. Il allait se reposer de ses fatigues dans ce fa-
meux jardin de Saint-Marc où il avait réuni un grand nombre
d'antiques; un Benvenuto Cellini les lui interprétait, ou bien ce
Michel-Ange dont il avait deviné le génie, et il achevait la journée
en réunissant à sa table Ange Politien, Pulci, d'autres beaux esprits
encore, à qui il récitait les vers qu'il venait de composer. Il se livrait
si complètement dans ces occupations diverses que chacune sem-
blait avoir du être l'unique ou la principale de toute sa vie.
C'en était assez de ce brillant paganisme pour inspirer à une âme
ardente et généreuse comme celle de Savonarole la pensée d'une
expiation nécessaire et celle d'un suprême dévouement. Le mal qui
s'offrait à ses yeux et qu'il détestait, il le combattit d'abord par son
propre exemple jusque dans le cloître, où la contagion avait pénétré,
puis au dehors par la plus éloquente prédication. Recueillie sur-le-
champ par ses auditeurs mêmes, cette prédication peut bien aujour-
d'hui nous sembler étrange, entachée de mauvais goût et d'excès;
il est d'autant plus curieux de remarquer qu'elle sembla, lors de sa
première apparition, timide et décolorée, parce qu'elle ne s'appuyait
que sur la Bible et n'invoquait le secours d'aucune grâce mondaine.
Le prédicateur à la mode était un franciscain nommé Mariano Gen-
nazzano, dont Politien louait « la voix sonore, les paroles choisies,
les périodes harmonieusement cadencées. » Savonarole n'avait à la
vérité aucun de ces mérites, et la première fois qu'il monta en
chaire : « Père, lui dit un de ses auditeurs, on ne peut nier que
votre doctrine ne soit bonne et utile; mais votre exposition manque
de grâce, surtout si on la compare à celle du frère Mariano. » Peu
de temps après, Florence tout entière était suspendue aux lèvres
du nouveau prédicateur, et, découvrant en lui par surcroît un
(1) Le premier rapporta à Venise deux cent trente-huit manuscrits, après avoir con*
sacré à cette recherche tonte sa fortune; le second se vit enlever par un naufrage un
butin pareU, et le chagrin blanchit ses cheveux.
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UN RÉFORMATEUR ITALIEN. 443
grand patriote, elle allait remettre en ses mains toute autorité.
n aimait Florence et l'Italie et il aimait la liberté. A la grande
cause de la liberté politique se rattachait inévitablement, dans sa
pensée, celle de la moralité et de la religion des peuples; la tyrannie
démoralisatrice et énervante des Médicis était pour lui, au nom de
cette doctrine généreuse, la plus dangereuse ennemie. On sait quels
furent ses rapports avec Laurent le Magnifique. Laurent, déjà en
proie aux angoisses de la mort, lui rendit un éclatant témoignage.
Sachant jusqu'où on portait la corruption et la servilité autour de lui
et que pas un prêtre ne lui oserait refuser l'absolution, il ne trouvait
à ces derniers secours d'une église avilie et mercenaire aucune sa-
veur, aucun prix, aucun soulagement efficace. Le remords agitait ses
derniers momens, et sa conscience ne rencontrait aucune aide. Au
milieu de ce tourment, il se rappela Savonarole : « Je ne connais
de vrai religieux que celui-là, w dit-il, et il le fit mander. Il avait
trois fautes à lui confesser, pour lesquelles il sollicitait son absolu-
tion : c'était le sac de Volterra, le vol au détriment du Mont-des-
Filles {il Monte délie Fanciulle)^ et le sang par lui versé à la suite
de la conjuration des Pazzi. Sous l'impression terrible de ces sou-
venirs, la parole du moribond devenait ardente et oppressée ; Savo-
narole, assis au pied du lit, tentait de le calmer en disant : » Dieu
est bon. Dieu est miséricordieux. — Toutefois, ajouta-t-il dès que
Laurent eut fini de parler, il faut ici trois choses : la première est
(T avoir une foi vive dans la miséricorde divine. — Je l'ai, répondit
Laurent. — La seconde est d'ordonner la restitution de tout l'ar-
gent iniquement enlevé. » Après quelque h)Ssitation et malgré une
répugnance évidente, Lam-ent fit de la tête un signe affirmatif, puis
il attendit avec une visible anxiété. « Le troisième point, 3it Savo-
narole, c'est de rendre la liberté au peuple de Florence, » à quoi
Laurent de Médicis, rassemblant ce qui lui restait de forces, sans
prononcer une parole, leva les épaules avec l'expression d'un su-
prême dédain. Savonarole partit sans lui donner l'absolution , et
Laurent, peu d'heures après, rendit l'âme.
Nous venons de résumer le récit du plus grand nombre des bio-
graphes. Il est vrai que Politien, dans une de ses lettres, a raconté
la scène d'une manière un peu différente. « Pic venait de se reti-
rer, dit-il, lorsqu'entra Jérôme de Ferrare, homme d'une science et
d'une sainteté remarquables, prédicateur éminent de la divine doc-
trine : il exhorte le malade à la foi, Laurent témoigne d'une foi
profonde et sincère ; — il l'engage à prendre la ferme résolution
d'une vie meilleure, Laurent y accède; — il lui recommande enfin
d'accepter avec résignation, s'il le faut, une mort prochaine, et le
malade affirme que rien ne lui sera plus agréable, si Dieu l'a décidé
ainsi. — Jérôme s'apprêtait à partir; le malade lui demande sa bé-
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hàk l^YUE DES 0EUX MONDES.
nédiction : il la reçoit la tête et les yeux humblement baijssés, dans
toute Tattitude d'une parfaite pénitence, répondant à toutes les
prières et ne se laissant en rien émouvoir par la douleur, désormais
non contenue, de ses familiers; vous eussiez dit que la mort mena-*
çait là tout le monde excepté Laurent lui-même. » Telle est la nar^
ration que Fabroni, le Plutarque italien^ panégyriste des Médids à
la fin du xvm* siècle, a le premier préférée, et qu'à son exemple
Roscoe a voulu accréditer. Politien était témoin oculaire, dîsait-ou;
il écrivait une lettre à un ami, dans laquelle il ne pouvait être tenté
de dissimuler. Nous croyons que M. "Villari, le dernier venu des bio-
graphes de Savonarole, a raison de préférer le premier récit. L'auto-
rité de Politien n'est point imposante. Rien ne prouve qu'il ait été
présent : Razzi, biographe contemporain, dit que tous ceux qui en-
touraient Laurent sorthrent de sa chambre au moment où arriva Sa-
vonarole, ce qui va de soi pour une entrevue suprême et redoutable*
Politien dit lui-môme qu'il dut passer plusieurs fois dans la cbaBibFe
voisine. Quant à son impartialité présumée, tout le monde sait qu'il
était habile courtisan; il risquait, en publiant une semblable scène,
de ruiner son crédit auprès du successeur de Laurent de Médicis,
et l'on ne doit pas enfin se faire illusion sur le titre de lettre donné
à l'écrit latin qui porte en suscription le nom d'un érudit, son con-
temporain; il faudrait être peu familier avec les habitudes savantes
du XV® siècle pour oublier que c'était là une forme littéraire qu'a-
doptaient volontiers les 'beaux esprits d'alors, et que les auteurs
de ces prétendues lettres les adressaient véritablement au public.
De plus, contre l'unique témoignage de Politien, on a ceux* en-
tièrement conformes entre eux, des autres biographes contempo-
rains de Savonarole; nous ne citerons que Burlamacchi et Pic, neveu
du célèbre Pic de La Mirandole. Tous deux étaient honnêtes et sin-
cères, tous deux écrivaient en présence des ennemis de Savona-
role; comment supposer qu'ils eussent inventé un récit auquel n'au-
raient pas manqué les promptes réfutations? Mais surtout combien
la version commune n'est-elle pas plus conforme à l'esprit du temps
et au caractère des deux personnages! Cette anxiété d'une con-
science que tant de fautes ont atteinte sans l'émousser entièrement
et cette impérieuse intervention d'un moine au nom de la liberté
politique sont bien des traits du xv"" siècle ; Laurent de Médicis ne
s'est pas résigné à mander Savonarole, et Savonarole n'a pas con-
senti à venir trouver Laurent de Médicis, dont il avait ouvertement
plus d'une fois blâmé la conduite, si ce n'est pour quelque grave
entretien. Pour tout dire enfin, la narration toute compassée du
courtisan Politien nous paraît un calque effacé de la véritable scène
dont il laisse subsister les traits extérieurs, mentionnant, lui aussi»
trois conseils de Savonarole; le troisième seul diffère dans son récit.
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UN RÉFORMATEUR ITALIEN. &A&
Nous avons insisté sur cet épisode de la vie du célèbre domini-
ez, parce qu'il est à la fois très souvent cité et très discuté, et
pafce qu'il dévoile d'un seul coup l'énergie de son caractère et l'in-
fl«ienee morale que lui avaient acquise ses deux premières années
de préfication à Florence (1490-1492). Cette prédication, à elle
seo-Ie, était de nature à émouvoir profondément les âmes : l'église
seta flagellée, puis renouvelée, et cela se fera bientôt, tel était le
texte perpétuel de ses sermons :
c Je voudrais me taire, mais je ne le puis, parce que le Verbe de Dieu
est dans mon cœur comme un feu ardent; si je ne lui cède, il consumera
la moelle de mes os. — Les princes de Tltalie lui sont envoyés pour la pu-
nir. Voyez-les tendant aux âmes des embûches; leurs palais sont le refuge
des bétes féroces et des monstres de la terre , c'est-à-dire de tous les scé-
lérats et pervers, qui s'y trouvent à l'aise pour satisfaire leurs volontés
dépravées et leurs passions mauvaises. Là sont les conseillers méchans qui
ittVeMebt sans cesse de nouvelles charges et de nouveaux impôts pour
fiocer le sang du pauvre peuple, là les philosophes et les poètes de cour
qui racontent mille fables pour faire remonter jusqu'aux dieux la généa-
logie de leurs princes, là (ce qui est bien pisi) des religieux qui suivent
les mêmes erremens... C'est bien la cité de Babylone, ô mes frères, la cité
des fous et des méchans, que le Seigneur veut détruire. — Allez à Rome!
Pour tout christianisme, on s'occupe chez les grands prélats de poésie et
d'éloquence. Vous trouverez dans leurs mains les œuvres d'Horace, de Vir-
gile ou de Cicéron; c'est là qu'ils apprennent le gouvernement des âmes.
Us régissent l'église par l'intermédiaire des astrologues, qui leur prédisent
rheare grave à laquelle ils devront aller parader à cheval ou remplir quel-
que antre fonction de même importance. — Vue extérieurement, elle est
belle, leur église, avec ses omemens et ses dorures, ses brillantes céré-
monies, ses vêtemens magnifiques, ses candélabres d'or et d'argent, ses
rîchee calices, ses mitres d'or, ses pierres précieuses;... mais faut-il vous
le dire? dans la primitive église, les calices étaient de bois et les prélats
étaient d'or : c'est le contraire aujourd'hui. Les prélats de Rome ont in-
troduit parmi nous les fêtes de l'enfer; ils ne croient plus en Dieu et se
moquent des mystères de notre religion... Que fais-tu donc, 6 Seigneur?
Pourquoi dors- tu? Lève-toi et viens délivrer ton église des mains des dé-
mons, des mains des tyrans, des mains des mauvais prêtres I As-tu oublié
Ion église? as-tu cessé de l'aimer? Presse le châtiment, afin que plus vite
nous retournions à toi! ~« 0 Rome, prépare -toi, ton châtiment sera ter-
rible! Tu seras ceinte de fer, tu passeras par l'épée, par le feu et la
flamme. Pauvres peuples! combien je vous vois accablésl... Italie, tu es
malade d'une grave maladie, et toi, Rome, tu es malade d'une grave mala-
die, malade lisque ad mortem,,. Si tu veux guérir, renonce à ta nourriture
habituelle, à ton orgueil, à ton ambition, à ta luxure, à ton avarice : telle
est la pâture qui t'a rendue malade et qui te mène à la mort... Mais l'Italie
se moque, et refuse le remède, et dît que le médecin déraisonne... 0 incré-
dules, qui ne voulez pas entendre ni vous convertir l Le Seigneur vous dit:
Puisque ntalie est toute pleine d'hommes de sang, de courtisanes, d'entre-
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AA6 REVUE DES DEUX MONDES.
metteurs et de scélérats, je conduirai sur elle le pire ennemi qui se puisse
trouver, j'abattrai ses princes, et je ferai cesser l'orgneil de Rome. Cet en-
nemi entrera dans ses sanctuaires et souillera ses églises. L'Italie ette-
même en a fait les demeures des courtisanes; moi, j'en ferai les demearea
des chevaux et des porcs : cela déplaira moins à Dieu que d'y laisser les
courtisanes l Quand viendra Tangoisse et quand viendra la tribulation, alors
ils n'auront plus de paix; ils voudront se convertir, mais ils ne le pourront
pas. 0 Italie, ce sera alors fléau sur fléau : fléau de la guerre par-dessus
celui de la famine, fléau de la peste par-dessus celui de la guerre, fléau
d'ici et fléau de là... Et l'on ne suffira pas à enterrer les morts; les morts
seront si nombreux dans les maisons que les fossoyeurs iront par les rues,
disant : a Apportez les morts! » et ils les mettront sur des charrettes et
jusque sur les chevaux, et ils en feront des montagnes qu'ils brûleront. Us
iront par les rues, criant : a Qui a des morts? qui a des morts? » Et les
gens viendront et diront : a Voici mon fils, voici mon frère, voici mon
mari... » Et ils iront encore par les rues, criant : « N'y a-t-il plus de morts?
qui a encore des morts? » Et telle aura été la mortalité qu'il restera bien
peu d'habitans dans les villes!... — 0 Florence! ô Rome! ô Italie! il a cessé,
le temps des chants et des fêtes! Vous avez fait le mal et vous avez été fla-
gellées; les prophéties se sont vérifiées, l'épée est venue... Faites donc pé-
nitence, faites l'aumône, priez et restez unies... 0 mon peuple! qu'ai-je
jamais souhaité que de te voir sauvé? Je me tourne vers toi, 6 Seigneur
qui es mort pour l'amour de nous! Pardonne à ce peuple de Florence qui
veut être à toi ! »
Telles étaient les alternatives de terreur, d'espérance et de piUé
par lesquelles la prédication éloquente de Savonarole faisait passer
la population de Florence, tout entière courbée sous cette parole.
On sait que les effets en étaient prodigieux, quoique souvent peu
durables; les femmes se dépouillaient de leurs parures pour les of-
frir en aumônes, les hommes renonçaient aux mœurs faciles pour
accepter d'austères pénitences; quelques-uns des principaux ci-
toyens venaient prendre l'habit dans le glorieux couvent que gou-
vernait Savonarole, et l'humble copiste enfin qui mettait par écrit
de son mieux les paroles du prédicateur s'interrompait, comme on
le voit dans les éditions du temps, avec ces mots : « Ici l'émotion et
les larmes m'ont empêché d'écrire. »
Il est un point particulier de cette prédication qui a servi de texte
à beaucoup d'accusations contre Savonarole, et sur lequel il faut
s'arrêter et s'expliquer, si Ton veut arriver à le connaître. Aux mo-
mens mêmes où son éloquence paraît triompher le plus complète-
ment, Savonarole, au lieu de se livrer à l'espérance et à la joie, est
profondément triste. Il est vrai qu'il paraît avoir compris l'incurable
légèreté des esprits auxquels il s'adresse et n'avoir pas partagé sur
leur compte leurs propres illusions. Au lieu de ces impressions
vives, mais peu profondes, qui se produisaient avec éclat devant lui.
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UN REFOR&IATBUR ITAUEN. khi
au lieu de ces élans trop passagers d'enthousiasme et de ferveur, il
demandait une conversion durable, que dis-je? il Timplorajit avec
supplications et avec larmes, et, dans son généreux dévouement,
lûen qu'il doutât fort du succès, acceptant une terrible solidarité,
espérant contre toute espérance, il remettait aux Florentins, dont il
confondait la cause avec la sienne, ses plus graves intérêts, — ceux
de son salut éternel, car il croyait devenir coupable s'il échouait, —
ceux de son salut temporel, car il prévoyait le martyre. Et il leur
présentait cette dernière image sous la double inspiration des sym-
boles familiers à la primitive église et de l'imagination dantesque :
« Un jeune homme, ayant quitté sa maison, se mit en mer pour aller pé-
cher; pendant qu'il péchait, le patron de la barque l'emporta jusque dans
la haute mer, d'où Ton n'apercevait plus le port, et le jeune homme com-
mença de se lamenter... — 0 Florence! cet infortuné qui se lamente, il est
Ici, dans cette chaire I Moi aussi, je sortis de ma maison pour aller d'abord
dans un des ports de la religion chercher la liberté et la paix, les deux
choses que j'aimais par-dessus toutes les autres; mais je regardai vers la
mer de ce monde, et je commençai de prêcher et gagnai quelques âmes,
et, pendant que j'y trouvais plaisir, le Seigneur m'a emporté dans la haute
mer, où me voici maintenant, n'apercevant plus d'asile. Undique sunt an-
guiliœ. Devant moi se préparent la trlbulation et la tempête, derrière moi
j^ai perdu le port, et cependant le vent me pousse toujours au large.. A
droite sont les élus, qui réclament notre aide; à gauche sont les démons et
les méchans, qui nous persécutent; au-dessus de ma tête, j'aperçois la
vertu étemelle, et l'espérance m'y pousse; sous mes pieds est l'enfer : étant
homme, je dois le craindre ; j'y tomberais sans le secours de Dieu. 0 Sei-
gneur, Seigneur I où m'as- tu conduit? Pour avoir voulu sauver quelques
Ames, me voici en un lieu d'où je ne puis plus. retourner vers mon repos.
rétais libre, et me voici l'esclave de tous. Je vois partout la discorde et la
guerre qui s'avancent sur moi. Vous du moins, 6 mes amis, ô élus de Dieu,
pour qui nujt et jour je pleure, ayez pitié de moi I Donnez-moi des fleurs,
comme dit le cantique, parce que je languis d'amour, quia amore langiùeoj,,.
des fleurs, c'est-à-dire des bonnes œuvres. Je ne désire rien autre, si ce
n'est que vous plaisiez à Dieu et que vous sauviez vos ftmes...— Mais quelle
sera, ô Seigneur I la récompense accordée dans l'autre vie à celui qui sor-
tira vainqueur d'un tel combat? — L'œil ne peut le voir et l'oreille ne peut
l'entendre : ce sera la béatitude étemelle. — Et le prix dans cette vie? —
Le serviteur ne sera pas plus grand que le maître, dit le Seigneur. Tu sais
qu'après la prédication je fus cmcifié; toi aussi, le martyre t'attend. —
0 Seigneur, Seigneur I envoie-le-moi donc, ce martyre, et fais-moi bientôt
mourir pour toi comme tu os mort pour moi l Voici déjà qu'il me semble
voir le couteau affilé l... »
Ce fut là, M. Villari le remarque avec raison, un de ces momens
dont Savonarole avait coutume de dire : « Un feu intérieur brûle
mes os et me force à parler. » Savonarole était alors emporté comme
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i&8 BEVUE DES DEUX MONDES.
dans une sorte d'extase au milieu de laquelle l'avenir semblait vé-
ritablement s'ouvrir devant ses regards. Se trouvait-il en chaire, son
exaltation devenait contagieuse ♦ et tout son auditoire pleurait et
gémissait avec lui; s'il était dans sa cellule, il restait longtemps en
visions, oubliant le sommeil et le mouvement, la faim et la soif. En
réalité, il eut sur plusieurs points un incroyable pressentiment de
l'avenir : il ne cessa pas de prédire sa mort violente; il annonça le
premier l'arrivée des Français en Italie et l'expulsion des Médicis; il
comprit, avant tous ses contemporains, qu'un grand renouvellement
moral approchait, que le sentiment religieux allait renaître dans les
âmes pour les régénérer, et qu'à travers de terribles combats la so-
ciété chrétienne reprendrait une vigueur nouvelle. Le xvi** siècle
avec sa réforme catholique en face de la réforme protestante , le
XVII* avec sa haute inspiration et sa foi profonde , ont justifié ses
prédictions.
Mais si l'on pénètre jusque dans le détail de sa vie, on voit que
Savonarole, sur cette voie périlleuse des prédictions, s'est laissé en-
traîner à des extrémités qu'il est difficile de défendre, et qu'on doit
se contenter d'expliquer pour n*en pas laisser exagérer les consé-
quences. Bien que la légende qui s'est formée autour de son nom
lui ait attribué gratuitement un grand nombre de prophéties aux-
quelles il resta entièrement étranger, il n'en est pas moins incontes-
table qu'il réclama pour lui-même ce don de prophétie; on en a con-
clu tantôt qu'il était de bonne foi, mais halluciné, tantôt qu'il n'avait
pas dédaigné d'appeler à son aide quelque supercherie. L'une et
l'autre interprétations sont erronées à notre avis, surtout la der-
nière, énergiquement démentie par tout ce que l'on sait du ca-
ractère de Savonarole et même de ses faiblesses, auxquelles il eût
évidemment résisté, s'il eût été de mauvaise foi. La vérité est que
Savonarole, malgré son. regard perçant dans l'avenir et malgré son
initiative de réformateur, était Thomme d'une doctrine dont il avait
emprunté, à son insu peut-être, les procédés intellectuels. La sco-
lastique exerçait encore, à la fin du xv'^ siècle, un tout-puissant
empire. Bien que Savonarole eût tenté plus d'une fois d'en briser les
liens pour s'enfermer dans l'étude unique et directe des saints livres,
elle avait été sa principale éducation. Dès l'enfance, il avait com-
menté avec une passion singulière les écrits de saint Thomas, et il
avait longtemps médité toutes les conceptions du docteur angélique
sur le caractère des prophéties et des visions, et sur celui des rap-
ports entre les hommes et les intelligences célestes. 11 n'y avait pas
une apparition rapportée dans l'histoire des prophètes qui ne lui
fût devenue familière, c'est-à-dire dont il n'eût étudié à travers
les distinctions les plus subtiles les causes efficientes, la prépara-
tion et l'éclosion, et il n'y avait pas de phénomène analogue qui
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UN RiFORtfATEUR ITAUEN. hh9
ne lui parût digne d'être examiné suivant les règles raffinées de la
scolastique.
Dès lors il était devenu esclave de ses visions; à l'entendre, il eût
paru souvent croire qu'en elles seules consistait toute l'importance
de sa mission; c'était pour lui un sujet d'étude continuelle et de mé-
ditation attentive; il s'attachait pendant de longues heures à distin-
guer comment l'action immédiate exercée par les anges produisait
les visions, comment se percevaient les voix d'en haut et les signes
surnaturels. Cette préoccupation se montre partout, dans ses ser-
mons et dans ses lettres; mais il a particulièrement rassemblé les
résultats de ses réflexions dans son Dialogue de la vérité prophé--
tiquey qui est devenu ainsi une sorte de traité ex professa sur la
matière. 11 a, dans ce dialogue, sept interlocuteurs allégoriques, qui
ne sont autres que les sept dons du Saint-Esprit : ils lui adressent
des objections, et il s'efforce d'y répondre. La première est cellenîi :
« ne se serait-il pas dit prophète pour avoir un moyen d'insinuer
plus facilement au peuple les vérités de la foi? » Il répond avec in-
dignation : « La vérité est une, et tout mensonge est un péché; grave
entre tous serait le péché de celui qui voudrait abuser tout un peu-
ple avec le nom du Seigneur, et transformer de la sorte Dieu même
en imposteur. » Mais cette croyance au don de prophétie ne pour-
rait-elle pas être un effet de l'orgueil déguisé par une apparence
de fausse modestie? — A cela Savonarole répond, en citant T auto-
rité de saint Thomas : « Cette lumière du don prophétique n'entraî-
nant pas avec elle la justification, sur quoi donc se fonderait mon
orgueil? — Mais n'y a-t-il pas tout au moins erreur involontaire?
— Non, réplique-t-il ; cela ne serait pas possible. Je connais la pu-
reté de mes intentions; j'ai adoré sincèrement le Seigneur, je ne
cherche qu'à retrouver ses traces divines; j'ai passé les nuits en-
tières dans l'oraison; j'ai perdu la paix; j'ai consumé ma santé et
ma vie au service de mon prochain ; non, non, il n'est pas possible
que le Seigneur m'ait trompé. Cette lumière prophétique, c'est la
vérité même; cette lumière aide ma raison, elle dirige nia charité. »
Ainsi donc tantôt le don de prophétie entraîne, suivant Savonarole,
rétat de grâce pour celui qui en est doué, tantôt l'état de grâce
n'en est pas, à ses yeux, une conséquence nécessaire; dans d'autres
passages, on le voit considérer la puissance de percevoir l'avenir
comme un résultat auquel s'élèvent sûrement et par leurs propres
forces la charité ardente et la fervente piété. « Je ne suis prophète
ni fils de prophète, s'écrie-t-il alors, je ne veux pas de ce nom ter-
rible; mais je suis sûr que les choses que j'annonce arriveront, parce
que je m'appuie sur la doctrine chrétienne et sur l'esprit de cha-
rité évangélique. En vérité, ce sont vos péchés, les péchés de l'Ita-
XLT. 30
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A 50 BEVnB DES DEUX MONDES.
lie 9 qui de force me font prophète et devraient faire prophète cha-
cun de vous. Le ciel et la terre prophétisent contre vous, et vous ne
les entendez ni ne les voyez. Vous êtes aveugles des yeux de l'in-
telligence, vous fermez vos oreilles à la voix du Seigneur, qui vous
appelle. Si vous iaiviez l'esprit de charité, vous verriez tous, comme
je le vois, le fléau qui s'avance. »
Ce fléau, Savonarole l'aperçoit sous des formes diverses, et quel-
ques-unes de ses visions dénotent une vigueur d'imagination re-
marquable. Une de celles sur lesquelles il revenait le plus volontiers
et qui devinrent le plus populaires est celle-ci : il croyait distin-
guer une croix noire qui s'élevait du milieu de la ville de Rome et
montait en planant jusqu'au plus haut des cieux, et dessus on lisait
ces mots : Crux irœ Dei. Tout à coup le ciel s'assombrissait; des
nuées sinistres parcouraient les airs au milieu des rafales, du ton-
nerre et des éclairs; il pleuvait des flammes et des glaives, et une
grande multitude d'hommes périssait. Puis la scène changeait en un
instant. Le ciel se rassérénait, la croix noire s'effaçait peu à peu, et
du milieu de Jérusalem une autre s'élevait, qui paraissait d'or et
qui illuminait et consolait la terre; on y lisait ces mots : Crux mue--
ricordiœ Dei y et de toutes les parties du monde les nations accou-
raient pour l'adorer. Le symbole de cette vision était facile à saisir;
une foule de dessins et de gravures la répandirent à profusion parmi
le peuple de Florence, dont l'imagination vive se fixait ainsi pour un
temps. Savonarole cependant n'était pas toujours aussi heureux, par
exemple lorsqu'il racontait son étrange voyage au paradis en qualité
d'ambassadeur vers Jésus-Christ de la part des Florentins; il dépei-
gnait les lieux qu'il avait visités; il rapportait les harangues qu'il
avait entendues de divers personnages dlégoriques et de la Vierge
elle-même; il décrivait son trône, il comptait les pierres précieuses
dont ce trône était orné : la conclusion de l'étrange récit était un
discours que Jésus-Christ adressait par l'intermédiaire de Savona-
role aux Florentins, et ce discours était une entière confirmation
de la doctrine du frère. Cette vision et ce récit ne furent pas bien
accueillis dans Florence , car on voit Savonarole répliquer avec une
certaine aigreur aux objections, u Si on l'avait écouté attentivement,
répondait-il, on aurait compris qu'il n'avait pas prétendu être allé
corporellement dans le paradis, qu'il ne s'agissait que d'une vision
purement imaginaire, car il n'y avait au paradis ni arbres, ni eaux,
ni escaliers, ni portes, ni sièges; tous ces objets n'étaient que des
formes imprimées dans l'intelligence du frère par l'action intermé-
diaire des anges. »
La puérilité même de ces imaginations nous paraît à bon droit
aujourd'hui une garantie de sincérité, msùs elle n'en fut pas moins
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4nf RtrORlUTEUK ITALfU. hU
pour Sayooarde un extrême péril qui entraîna sa chute. Ses ennemis
abusèrent de ses involontaires méprises; l'arme redoutable de la
scolastique fut retournée contre lui, et en dépit de sa foi ardente,
en dépit de son généreux dévouement, il porta cruellement la peine
de ce manque de fermeté d'esprit auquel il dut de ne pas dominer
la confusion des doctrines de son temps et d'offrir par certaines con-
tradictions mille ouvertures à ses ennemis. Ceux-ci purent de la
sorte le conduire sans défense jusqu'au martyre, qu'il avait prévu«
H.
Le rôle politique de Savonarole, mieux contenu dans la sphère
des idées nécessairement pratiques, montre plus de cohésion et plus
d'unité, avec une plus grande originalité de conception individuelle.
n est certain d'abord que s'il mit la main à une œuvre politique, ce
fut malgré hii et comme par un nouveau devoir de charité; le pa-
triote ne se sépara pas en lui du missionnaire religieux. Après la
chute des Hédicis, Florence était tombée dans une profonde anar-
chie. La longue domination qu'elle avait subie avait étouffé ou em-
pêché de naître les énergies politiqpies. Il ne se rencontrait pas un
seul homme capable de prendre en main les affaires, les princi-
paux partisans du gouvernement déchu ayant fui le ressentiment
public, et les adversaires de ce gouvernement n'ayant sauvé leur
vie qu'en oubliant toute activité réelle. Ce fut plus tard, à l'école
de la liberté, que se forma la grande école florentine à laquelle ap-
partiennent Guichardin, Machiavel, et ce Donato Giannotti, ardent
patriote et publiciste profond, injustement effacé à nos yeux par
l'éclat de ses deux illustres contemporains. Sexd Savonarole exer-
çait, au moment de la révolution, sur tout le peuple de Florence,
une influence incontestée. Tous les bons citoyens avaient donc les
yeux tournés vers lui et n'espéraient qu'en lui. Devait>-il reculer, au
risque de ramener avec les Médicis de cruelles proscriptions dans
ht république? Il attendit plusieurs jours, exhortant les principaux
de la ville à se réunir et à proclamer quelques mesures de gouver-
nement arrêtées en commun; nul, pas même du côté des ambitieux
on des gens de désordre, ne répondit. Il y avait autre chose que la
stupeur d'un état nouveau; il y avait décidément le triste triomphe
d'un énervement universel contre lequel réagissaient seules les
mauvaises passions des temps d'anarchie, la vengeance et la con-
voitise menaçantes.
Le 12 décembre 1494, Savonarole aborda franchement en chaire
la question du gouvernement. « 0 mon peuple, dit-il, tu sais que
je n'ai jamais voulu entrer dans les affaires de l'état; crois-tu que
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&52 RBYUE DES DEUX MONDES.
j'y viendrais maintenant, si je n'y étais forcé pour le salut des
âmes?... Notre réforme doit commencer par les intérêts spirituels,
gui sont au-dessus des intérêts temporels, dont ils forment la règle
et sont la vie. Si Ton t'a dit (c'était un proverbe familier à Cosme
de Médicis) que les états ne se gouvernent pas avec des pater nos-
ter^ rappelle-toi que c'est là une maxime des tyrans, une maxime
des ennemis de Dieu, une maxime pour opprimer et non pour déli-
vrer. Tout au contraire, si tu veux un bon gouvernement, il faut de
toute nécessité que tu le rapportes entièrement à Dieu. Je ne con-
sentirais certainement pas à me mêler des affaires, s'il en était au-
trement. » Savonarole posait comme il suit les bases du nouvel
état : premièrement la crainte de Dieu et par conséquent la ré-
forme des mœurs, en second lieu le déw)uement au bien public de
préférence à tout intérêt personnel et à toute ambition particulière.
Ces recommandations toutes pratiques avaient pour objet de pré-
parer les esprits à une importante mesure, c'est-à-dire, sous le nom
de paix universelle, à une entière amnistie, soit pour les amis du
dernier gouvernement en général, soit particulièrement dans la cité
pour les débiteurs de l'état. Chose assurément inattendue et nou-
velle que la clémence d'un parti vainqueur en de pareils jours!
Dans cette Italie du xvi* siècle, quand le meurtre et la violence,
étant partout, avaient cessé de révolter ou même d'étonner les con-
sciences, après les sanglantes exécutions par lesquelles Laurent de
Médicis avait puni la conjuration des Pazzi, action sauvage elle-
même, Savonarole invoquait et faisait accepter de tout le peuple
une loi d'indulgence et de pardon, un oubli de toutes les haines pu-
bliques et privées : nouveau témoignage de la noble inspiration qui
le faisait agir, et qui n'avait d'autre principal objet que la réforme
morale. Guichardin, dont le jugement sur ces temps voisins de lui
est si pénétrant, a bien mesuré l'importance et la grandeur de l'acte
par lequel Savonarole inaugura son rôle politique, lorsqu'il en parle
ainsi : « Florence était de toutes parts divisée; les partisans de l'an-
cien état se voyaient en grande haine et en grand péril malgré la
protection de Francesco Valori et de Piero Capponi, et il paraissait
impossible de les sauver, cela au grand détriment de la cité, car il
y avait parmi eux des hommes estimables, prudens et riches, de
grande naissance et d'illustre parenté. Les violences qu'on prévoyait
eussent engendré la désunion des gouvemans, les révolutions, les
exils, et peut-être, pour dernière extrémité, une restauration de
Pierre de Médicis avec une extermination et une ruine complètes de
la cité. Frère Jérôme lui seul empêcha ces redoutables désordres : il
fit décréter la paix universelle, qui, en coupant court à toute re-
cherche du passé, détourna les vengeances dont étaient menacés
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UN REFORMATEUR ITAUBN. £53
les partisans des Médlcis. Ce fut l'avantage des vainqueurs aussi
bien que des vaincus. Véritablement les œuvres de cet homme fu-
rent excellentes. »
Ce n'était pas assez de guérir les plaies du passé : Savonarole
voulait en niéme temps préparer l'avenir, et il donnait de nouvelles
lois constitutives à Florence. Voici comment son action pouvait
s'exercer : chaque mesure était par lui proposée en chaire dans un
sermon; aussitôt l'esprit public s'en emparait, les réunions de ma-
gistrats et de membres de la seigneurie éiiespratichélsL discutaient
dans les termes mêmes que le prédicateur avait posés; l'adoption
suivait presque toujours, sans aucun amendement. — La loi prin-
cipale, base de tout l'édifice, fut l'institution du grand conseU. Le
problème que Savonarole se proposait de résoudre était celui-ci : la
tyrannie une fois détruite, il fallait sauvegarder la liberté en pré-
venant à la fois les abus de l'aristocratie et ceux de la démocratie.
11 voulait mettre le gouvernement entre les mains du peuple, repré-
senté par des délégués en nombre limité. La nouvelle institution du
grand conseil répondit habilement à ces nécessités. En possession
de ncHumer à toutes les principales magistratures et de voter toutes
les lois, ce conseil souverain comprenait indistinctement tous Iqs
citoyens benefiziati âgés de plus de vingt-neuf ans. Cette première
classe de citoyens était déjà désignée par l'ancienne constitution
florentine pour les soins du gouvernement. 11 fallait, pour en faire
partie, avoir occupé soi-même ou bien avoir eu un père, un aïeul,
un bisaïeul ayant occupé une des trois charges dites majeures. Au
dessous de cette première classe venait celle des citoyens dits sla--
iualij comprenant ceux qui occupaient actuellement quelque charge,
majeure ou mineure. La troisième et deiiiière classe était celle des
citoyens dits simplement aggravezzati, c'est-à-dire que rien ne dis-
tinguait en dehors de la condition, commune d'ailleurs à tous, du
paiement de l'impôt. Ces derniers jouissaient du privilège de porter
les armes, refusé aux artisans et à la plèbe, qui ne conservaient
aucun droit politique, pas plus que les habitans du domaine^ c'est-
à-dire de tout le territoire de la république en dehors de la cité.
Le cadastre démontra que Florence contenait environ quatre-vingt-
dix mille âmes, et seulement trois mille deux cents benefiziati 2i,^dJiX
passé vingt-neuf ans. C'était à ceux-là qu'était réservé, avons-nous
dit, le privilège de former le grand conseil; mais ce nombre de
trois mille deux cents paraissait trop élevé à Savonarole pour la
composition d'une seule assemblée, car il redoutait l'anarchie dans
les délibérations. Il fit donc décider que ce nombre serait divisé
en trois parties, et l'on eut trois assemblées d'un peu plus de
mille membres, dont chacune dut siéger alternativement pendant
six mois. Indépendamment de cette première garantie contre le
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i5& BEYUE DES DEUX MONDES.
danger d'une trop nombreuse réunion politique, chaque assemblée
partielle, au moment où elle inaugurait sa .période de gouverne-
ment semestriel, dut choisir dans son sein ce que nous appellerions
une commission, composée de quatre-vingts membres, i ottantiy
chargés de conférer avec la seigneurie, de recevoir d'elle la propo-
sition des lois et de les présenter au grand conseil, c'est-à-dire à
celle des trois assemblées partielles en fonction. Quant à la sei-
gneurie, ce n'était rien moins en réalité que l'ancien pouvoir exé-
cutif qui subsistait dans les mêmes conditions que par le passé ;
son action devait seulement se trouver restreinte désormais par les
institutions nouvelles. Elle continuait à être présidée par le gonfa-
lonier de justice, magistrat suprême, nommé par élection, et dont
le pouvoir, d'abord temporaire, devint à vie après la mort de Savo-
narole, qui avait recommandé ce changement.
La première mesure du grand conseil une fois constitué fut de
sanctionner la paix universelle proclamée par le réformateur. Toute-
fois ce n'était pas assez pour Savonarole : l'amnistie effaçait le passé,
elle n'assurait pas Tapûsement de l'avenir. En vue de cette dernière
œuvre, il eut recours à une autre institution : il imagina une nou-
velle forme d'appel. Souvent, au milieu des effervescences de la
guerre civile et dans tout l'essor des vengeances réciproques, des
citoyens avaient été conduits sur-le-champ devant la seigneurie
ou devant le tribunal des huit, et on les avait vus interrogés, con-
damnés, exécutés quelquefois le même jour, dans l'espace d'une
heure, sous la pression de l'aveugle multitude ou sous la terreur
imposée par quelques nobles confédérés. D'illustres victimes avaient
péri de la sorte. Ce fut pour rendre désormais impossibles de tels
excès que Savonarole fit adopter une loi aux termes de laquelle
tout habitant de Florence [cittadino) condamné pour crime d'état
par la seigneurie ou par quelque autre tribunal, soit à la mort,
soit à une peine corporelle, à un emprisonnement, ou à une amende
de plus de 200 florins, ou bien à la peine de l'admonition, entraînant
la perte des droits politiques, pouvait, pendant un délai de quinze
jours, interjeter appel devant le grand conseil lui-même. Il voulut
même que cet appel ne fût déféré qu'à la commission des quatre-
vingts et non pas à l'assemblée des miUe ; la première proposition
qu'il en fit rencontra une vive résistance de la part de beaucoup
d'hommes puissans à qui ce nouvel ordre enlevait une arme terrible ;
toutefois, après plusieurs jours de discussions ardentes, elle passa,
« car, dit encore Guichardin, tout ce qui venait du frère avait une
force plus qu'humaine. » Savonarole avait par là ménagé aux pas-
sions le temps de se calmer et créé un contre-poids à l'excès de
l'aristocratie ou de la démocratie.
L'abolition des aâsemblées à parlement couronna son œuvre con-
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UN RÉFORMATEUR ITALIEN. i5&
stitutive en lui assurant des conditions de durée. La loi , fort an-
cienne, qui autorisait ces assemblées avait consacrera vrai dire, et
organisé la révolution permanente; elle avait été, sous les Médicis,
le plus puissant instrument de leur despotisme; elle redevenait
après leur chute, aux mains de leurs partisans, ou dans celles
d'une démocratie sans frein, la menace la plus redoutable. Cette
loi autorisait le gonfalonier et les membres, toujours peu nom-
breux, de la seigneurie, à convoquer sans annonce préalable le
peuple sur la graud'place au son de la grosse cloche du Palais-
Vieux, et à lui faire acclamer quelque résolution, qui devenait ainsi
légale. Or on comprend qu'à ces convocations subites la populace
remplaçait aisément les vrais citoyens, et qu'il était trop facile aux
factieux d'organiser des bandes en vue de ces occasions pour leur
faire voter les mesures les plus révolutionnaires. Les Médicis s'é-
taient bien gardés de faire disparaître un tel usage, et plus d'une
fois des assemblées à parlement leur avaient décerné une dicta-
ture temporaire, pendant laquelle ils pouvaient modifier les lois ou
Caire disparaître ceux des citoyens qui les gênaient. Jamais la pa-
role du frère ne fut plus ardente ni plus vive que lorsqu'il entre-
prit de faire abroger cette loi d'anarchie ou de despotisme. Il se
laissa même entraîner en cette occasion jusqu'à une violence de
langage qui ne s'explique que par son intime conviction que là
était en réalité la pierre d'achoppement de toute son œuvre et de
toutes ses patriotiques espérances : « Prends garde, 6 Florence,
qu'on ne fasse encore un seul parlement ! Sachez bien tous que celui
qui parle d'assemblée à parlement n'a d'autre but que de dépouiller
le peuple de tous ses droits. Gardez cela dans vos esprits et ensei-
gnez-le à vos fils... Quelqu'un vous propose-t-il de faire sonner les
cloches pour un parlement, si c'est un simple citoyen, qu'il soit dé-
claré rebelle, et que tous ses biens soient confisqués. » Savonarole
parlait ainsi le 28 juillet lAd5; quinze jours après, la loi qui suppri-
mait l'usage de ces parlemens était votée, et il commençait à consi-
dérer avec quelque sécurité, non pas certes son avenir à lui-même,
mais celui des réformes qu'il avait fait accepter. Le texte de la loi
nouvelle promettait 300 florins à quiconque dénoncerait l'auteur
d'un projet contraire, et contre l'auteur même elle décrétait la
peine de mort. A ceux qui penseraient trouver ici une autre sorte
de violence dont ils pourraient finalement charger Savonarole, il
convient de rappeler de nouveau le jugement du froid et politique
Guichardin : « Si l'on veut que dure le gouvernement libre, dit-il
dans ses Discorsi (1), il faut que dure aussi cette loi contre les as-
semblées à parlement. Avec elles, il est par trop facile de dissoudre
(1) GEwms inédites, t. n, p. 299.
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A50 BEYUE DBS DEUX MONDES.
l'état populaire, car leur effet est d'obliger par la terreur le peuple
à voter tout ce qu'on lui propose, afin de donner à croire ensuite
que ce qui a été fait représente la volonté et l'œuvre de tous. »
On n'attend pas que nous donnions ici une analyse complète des
différentes lois que Savonarole fit adopter. Ce serait un long et mi-
nutieux travail qui nous engagerait trop loin. Qu'il nous suffise de
dire qu'en résumé Savonarole avait donné à Florence, par l'institu-
tion du grand conseil, le meilleur gouvernement qu'elle eût encore
connu. Les Florentins enviaient la constitution de Venise jusqu'à
ce point qu'ils allaient par les rues, dans leurs joui*s d'agitations
politiques, en criant : « La liberté comme à Venise I » curieux et ir-
réfutable témoignage de la majesté de cette aristocratie vénitienne;
mais les hommes réfléchis savaient bien que ce vœu n'était pas réa-
lisable, qu'il devait être impossible d'importer dans un état démo-
cratique tel que Florence, d'où la noblesse, comme classe privilé-
giée, avait disparu, et dans lequel, en un mot, l'égalité triomphait,
des institutions si contraires, et Savonarole, qui l'avait compris, avait
trouvé sans doute le meilleur instrument de gouvernement pour
un tel peuple dans un système qui paraissait appeler aux affaires
toute une partie notable des citoyens , mais qui n'en admettait en
réalité qu'un nombre assez restreint. Le gouvernement qu'il avîdt
institué se maintint après sa mort et ne fut renversé que par la
force ouverte, lorsque les Médicis furent rentrés, en 1512. Machia-
vel, qui n'aimait pas Savonarole, et qui, dans une de ses premières
lettres, le traite de fourbe, reconnaît cependant plus tard, dans
ses Discorsiy que d'un si grand homme (ce sont ses propres expres-
sions) il ne faut parler qu'avec respect, et quand son sujet l'amène
à l'examen des institutions dues au célèbre dominicain, il est obligé ^
d'en confesser l'importance, comme dans son Discorso au pape
Léon X , où il dit formellement qu'on ne pouvait rétablir l'état flo-
rentin que par ce grand conseil, qu'il n'y a jamais eu de république
solide sans une satisfaction accordée au grand nombre des citoyens,
et que le pape devait bien savoir que si quelqu'un parlait jamais de
restaurer le grand conseil, celui-là était un factieux, dont le seul
but était de renverser le gouvernement des Médicis. Guichardin, lui
aussi, témoigne de son admiration pour le régime institué par le
frère à chaque page de ses œuvres inédites, bien différentes sur ce
point comme sur beaucoup d'autres de sa grande Histoire d'Italie.
Il avait écrit ce dernier ouvrage pendant une époque fort hostile au
souvenir de Savonarole, et il n'avait pas été assez hardi pour être
sincère. Dans ses écrits inédits au contraire, — écrits non destinés
peut-être à la publicité, — dans le silence du cabinet et sous la
pression de la conscience, il ne dissimule pas sa secrète approba-
tion. (( Les Florentins, dit-il, ont pris. si fort à cœur ce gouverne-
Digitized ^y VjOOQIC
UN RÉFORMATEUR ITALIEN. A57
ment libre de 1404, que les Médicis ne pourront ni par douceur ni
par ruse le faire oublier. La liberté jadis n'appartenait qu'à un petit
nombre, à qui on la ravissait aisément; depuis le grand conseil, elle
est devenue la propriété de tous. » Et dans son livre sur le gouver-
nement de Florence : u Nous avons, dit-il, une grande obligation à
ce frère, qui, sans verser une goutte de sang, a su accomplir ce
qui, à son défaut, se serait fait au prix de beaucoup de sang et de
désordre. Florence eût eu d'abord un gouvernement restreint d'o/-
titnalij puis tous les excès d'un gouvernement populaire, qui aurait
enfanté l'anarchie' et la violence, et eût peut-être amené finalement
une restauration de Pierre de Médicis. Lui seul a su, dès le prin-
cipe, être libéral sans lâcher la bride. » Dans son Histoire de Flo^
renée enfin, le froid et sceptique Guichardin exalte la prudence
ainsi que le génie politique et pratique de Savonarole, et ne fait pas
dllTiculté de l'appeler le sauveur de la patrie. De tels témoignages
suffisent assurément pour montrer que, si Savonarole est resté
l'homme du moyen âge quand il s'est laissé asservir par la scolas-
tique, il a du moins réussi, grâce à une intelligence des nécessités
pratiques digne des temps modernes, à ne compromettre qu'une
moitié de la tâche qu'il s'était imposée, mais précisément, il est
vrai, celle dans laquelle il voulait avant tout réussir. U prétendit se
servir de la politique pour affermir sa réforme morale et religieuse;
les Florent'ms au contraire painirent n'avoir adopté pour un temps
ses préceptes religieux et moraux qu'en vue des changemens poli-
tiques dont ils pressentaient qu'il deviendrait l'instrument.
S'il est démontré que Savonarole, par tout un aspect de son rôle
historique, est l'homme des temps modernes, il y a lieu d'examiner
à nouveau un certain reproche qui lui a été longtemps adressé, et
que Ton répète aujoiu-d'hui à tort sans nul examen. On prétend que,
partisan aveugle d'un passé qui ne pouvait plus renaître, il opposa
au libre développement des lettres et des arts toute l'énergie de son
despotisme monacal et du fanatisme passagèrement inspiré par lui
aux Florentins. Cette accusation ne s'appuie que sur un seul épi-
sode de sa vie mal interprété, et M. Yillari a le mérite, ici encore,
d'avoir rétabli la vérité.
Le carnaval de 1497 venait de commencer; les arrabbiati avaient
fait revivre les anciennes orgies, les scandales du temps des Médi-
cis, et particulièrement ce célèbre jeu à coups de pierre, giuoco dei
âossiy auquel ils savaient le menu peuple plus attaché qu'à tout
autre plaisir. Rien ne pouvait affliger davantage Savonarole, car ces
jeux barbares, qui mêlaient le sang à de vulgaires désordres, étaient
la ruine même de son œuvre morale. Il résolut de les empêcher à
tout prix. Toutefois il connaissait bien le peuple auquel il avait af-
faire, et savait parfaitement qu'il ne fallait pas laisser sans objet
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&58 UTUE DES DEUX MOX«DES.
son imagination active. Il inventa donc, de concert avec un frère Do-
minique de Pescia^qui le remplaçait en chaire pendant qu'U écrivait
les opuscules destinés à répandre sa doctrine, une fête nouvelle à
-substituer aux débauches habituelles du carnaval. Telle fut l'origine
du fameux bruciametUo délie vanità (1). Les enfans étaient, suivant
la coutume traditionnelle, enrégimentés à l'avance pour aller men-
dier ou exiger même dans les difTérens quartiers de la ville, jusque
dans rintérieur des maisons, l'argent nécessaire aux orgies qui sui-
vaient leur fête ordinaire. Il ne fallait pas songer à faire disparaître
subitement des habitudes invétérées ; Savonarole crut plus à propos
de tourner l'obstacle, et se servit de l'organisation qu'il trouvsdt
toute préparée en la faisant dévier de son but accoutxmié. Instruits
par ses prédications, on vit les enfans, non plus aller quêter dans
les maisons des deniers pour la débauche, mais y réclamer ce que
Savonarole, dans son langage énergique, appelait les vanités ou les
anathèmes^ c'est-à-dire les objets d'une parure insensée ou quelque-
fois obscène ; puis, au dernier jour du carnaval, une grande pyramide
de bois fut dressée sur la place du palais, au-dessus d'un bûcher. Au
sommet de la pyramide, on voyait une figure monstrueuse représen-
tant le personnage même de Carnaval; à ses quatre côtés étaient
suspendues les innombrables vanità. C'étaient, dit un contemporain,
des habits de déguisement et des masques, de fausses barbes, des
grelots, des parfums, tous les attributs de la volupté ou des vul-
gaires plaisirs, puis des instrumens de musique, des objets d'art et
des livres. Une immense procession, composée d'abord des enfans,
puis de tout le peuple, portant des croix rouges et des rameaux d'o-
livier, parcourut, après avoir entendu la messe et communié, les
rues de la ville en chantant des cantiques. Cette foule se rangea sur
la place, soit autour de la pyramide, soit sur la ringhiera ou balus-
trade qui régnait alors en avant du Palais-Vieux, soit enfin sous la
loge des Lanzi. A un signal convenu, quatre hommes mirent le feu
aux quatre coins du bûcher, et la flamme s'éleva dans les airs pen-
dant que les fanfares des clairons de la seigneurie et le bruit des
cloches se mêlaient aux cris de la multitude.
Nul auteur contemporain n'accuse Savonarole à propos de cet
auto-da-fé; l'époque de Marsile Ficin et d'Ange Politien ne sau-
rait pourtant être taxée d'indifférence pour les arts, et l'éloquent
dominicain, s'il subjuguait pour un temps le peuple de Florence,
n'en comptait pas moins, dans Florence même, de nombreux enne-
mis. Ce fut plus tard seulement, lorsque, l'ardeur diminuant pour la
création d' œuvres nouvelles, l'admiration s'accrut pour les œuvres
^mtiques, ce fut alors que le brueiamento délie vanitày rappelé»
(1) Brûlement des objets de vanité.
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UN RÉFORMATEUR ITALIEN. hb9
commenté sous Tinfluence de traditions malveillantes pour Savo--
narole, fournit à quiconque était tenté de médire de l'histoire de
Florence après l'expulsion des Médicis un argument facile à ré-
péter. Savonarole devint un ennemi déclaré des lettres et des arts,
un véritable iconoclaste. Un manuscrit s'était-il perdu, une édition
de Boccace était-elle devenue rarissime, même une statue ou un
fragment antique ne se retrouvait-il pas : c'était, à n'en point dou-
ter, le bruciamerao qui les avait anéantis I
Pour répéter et soutenir encore aujourd'hui ces accusations erro-
nées, il faut une grande ardeur de partialité rétrospective ou une
connaissance fort imparfaite du caractère de Savonarole et de sa
vie. On ne saurait d'abord lui reprocher justement la bizarrerie de la
fête qu'il inventa. Les Médicis en imaginaient bien d'autres, et les
Florentins étaient insatiables; chaque carnaval devait leur apporter
son tribut : quelque représentation scénique, une allégorie, un cor-
tège d'empereur romain, une apothéose païenne, un triomphe de la
Mort, le char de la Mort tiré par des bœufs noirs et couverts de
crânes d'or et de croix blanches, le squelette debout sur ce char,
avec la faux et le sablier, autour de lui des tombeaux ouverts d'où
se dressaient d'autres squelettes qui débitaient de sinistres pré-
Fummo già corne voi siete,
Voi sarete corne noi :
Morti Biam, corne vedefce;
Cosl morti vedrem voi.
11 n'y a qu'à ouvrir Vasari pour rencontrer cent fêtes plus étranges
encore, où s'étalaient en liberté les imaginations les plus fantasques.
Quelque élément religieux s'y mêlait toujours, et Savonarole n'éton-
nait personne à Florence en organisant dans les rues de la ville un
divertissement sacré.
Qu'on ait brûlé sur le bûcher des vanités un butin d'une assez
grande valeur, cela est possible ; mais une partie de ce butin fut
consacré à fonder un utile établissement dont l'idée appartenait au
frère, un mont-de-piété. Que des livres et des objets d'art, même de
prix, aient fait partie de l'holocauste, cela est très probable ; Savo-
narole voulait arrêter le paganisme renaissant, et personne n'ignore
jusqu'où ce paganisme entraînait l'art prostitué. Il est bien possible
que des exemplaires du Décaméron aient été brûlés à l'instigation
du frère, car il avait souvent protesté contre la licence de Boccace,
qu'on lisait jusque dans les couvons de religieuses : ce n'est pas une
raiBon pour admettre que les enfans-quêteurs de Florence aient pu
détruire toute une édition. Des tableaux furent sacrifiés , dit-on.
C'étaient d'abord sans doute quelques-uns de ces portraits de trop
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i60 REVUE DES DEUX MONDES.
célèbres Transtévérines que les peintres du temps avaient effronté-
ment prises pour modèles de la Vierge et des saintes, si bien que
la jeunesse de Florence s'en allait aux églises reconnaître et nom-
mer chacune d'elles. C'étaient ensuite, assure Vasari, des nudités
que leurs auteurs mêmes apportèrent sur le bûcher. Qu'il y ait eu
à regretter, au milieu de cet élan enthousiaste , la perte de quel-
que œuvre d'art digne d'être conservée, assurément cela n'est pas
impossible ; mais ce n'est pas Vasari qu'il faut en croire, car il est
de beaucoup postérieur à ces temps, et il est partial contre les an-
ciens adversaires des Médicis. Si quelque ouvrage d'une réelle im-
portance avait péri, les contemporains, qui n'étaient pas tous, nous
l'avons dit, favorables à Savonarole et qui se montraient fort épris
des arts, auraient jeté un cri de réprobation et d'alarme. Ce n'était
pas un ennemi des arts ni des lettres, ce Savonarole, qui conseillait
la lecture de l'antiquité classique, qui conservait à l'Italie, au prix
des deniers du couvent de Saint-Marc, l'inappréciable bibliothèque
des Médicis, dont Commines négociait déjà pour nous l'acquisition,
qui faisait publier un décret rappelant de l'exil le neveu de Dante
Alighieri, qui introduisait des écoles de dessin et de peinture dans
les divers couvens de son ordre, et qui professait enfin dans ses
écrits et dans ses discours une esthétique toute platonicienne.
D'ailleurs pour combien ne faut-il pas compter l'inspiration géné-
reuse et élevée que les artistes puisèrent dans la parole de l'éloquent
dominicain! Vasari nous affirme, il est vrai, que Baccio délia Porta
(plus tard fra Bartolomeo) vint, au premier appel de Savonarole,
sacrifier lui-même sur le bûcher délie vanità ses dessins profanes,
et qu'ayant pris l'habit de dominicain dans ce glorieux couvent de
Saint-Marc, il resta quatre années après la mort du frère sans vou-
loir reprendre ses pinceaux ; mais la vue des fresques de fra An-
geUco, les conseils mêmes des moines qui l'entouraient, et surtout
assurément le souvenir de Savonarole, le ramenèrent enfin à 1&
pratique de l'art. Et n'est-ce pas à la flanune vivante que la pré-
dication du frère avait déposée dans l'âme de Baccio que nous de-
vons ces peintures ardentes par lesquelles il occupe une place à
part entre les artistes de son temps? Aurions-nous, sans le reli-
gieux enthousiasme qui lui fut donné, le regard inspiré de son saini
Marc et la Mission des hvangélistes à Pitti? Comment, si Savo-
narole eût été l'aveugle ennemi des arts, eût-il groupé autour de
sa chaire tant d'artistes célèbres, devenus ses disciples ardens et
dévoués? On vit s'attacher profondément à lui les Délia Robbîa,
dont deux prirent l'habit par ses mains; Lorenzo di Credi, dont un
contemporain raconte qu'il avait été saisi d'une telle admiration
qu'il ne pouvait plus parler d'autre chose que de la prédication
qu'il avait entendue; le PoUajuolo, qui, dans un curieux tableau
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UN RÉFORMATEUR ITALIEN. A61
conservé aujourd'hui au palais Gorsini de Florence a retracé son
supplice; Sandro Botticelli, qui a illustré par le burin (Juelques-
unes de ses publications; délie Carniole, qui nous a laissé de lui
un portrait célèbre sur une de ses belles pierres gravées conser-
vées aux Vffizi. — Raphaël enfin, qui avait quinze ans lors de la
mort de Savonarole, voulut, lui aussi, rendre hommage à son sou-
venir, et il plaça dans sa Dispute du Saint-Sacremenlj au Vati-
can, le portrait de cet adversaire d'Alexandre YI; mais le plus grand
hommage peut-être que nous puissions citer à la gloire de Savona-
role, et en même temps la plus complète réfutation du jugement
erroné que nous avons cité tout à l'heure, n'est-ce pas l'amitié,
— c'est peu dire, — la vénération que professa envers lui Michel-
Ange? Michel-Ange avait été introduit tout jeune encore par Fran-
ceaco Granacci, son ami, dans ce fameux jardin des Médicis où
Laurent le Magnifique avait groupé d'admirables objets d'art, et où
il réunissait les hommes de lettres et les artistes. L'éloquence de
Savonarole, qui prêchait dans l'église d'un couvent tout voisin, ne
tarda pas à l'attirer et à s'emparer de lui. Vasari et Condivi rap-
portent que l'impression qu'il en avait reçue ne s' effaça jamais :
devenu vieux, disent-ils, il relisait avec ardeur ces prediche dont
il avait été jadis l'auditeur ému; il croyait entendre encore l'accent
de cette chaleureuse éloquence , et il croyait revoir le geste même
qui la commentait.
Il est certsdn que ces deux âmes austères, Michel-Ange et Savo-
narole, eurent en commun plus d'une noble passion; tous deux res-
sentirent un même amour de la liberté et une même douleur des
plaies de l'Italie. Michel-Ange se rangea de bonne heure parmi les
partisans politiques du frère; il fut au nombre des artistes, tous dé-
voués à Savonarole, qui travaillèrent à la construction et à l'achè-
vement de la fameuse saUe du grand conseil, et on le vit enfin, sur
les hauteurs de San-Miniato, devenu ingénieur et tacticien, soutenir
au péril de sa vie contre les Médicis, qui voulaient rentrer dans Flo-
rence, la cause politique à laquelle Savonarole s'était voué. L'au-
teur allemand d'une nouvelle biographie de Michel-Ange, M. Her-
mann Grimm, remarque que le grand artiste travaillait à Rome à sa
célèbre Pielà dans l'année même où eut lieu le supplice de Savo-
narole, et il croit retrouver dans l'expression profonde de cet ou-
vrage l'abtme de douleur où il pense que ces sinistres événemens
plongèrent l'âme de l'artiste. Ce qui parait plus authentique, c'est,
dans le Jugement dernier de la chapeUe Sixtine, le reflet brûlant de
l'imagination biblique et dantesque où l'éloquent dominicain pui-
sait le redoutable enthousiasme de ses anathèmes, et dont, pendant
les années de sa jeunesse, Michel-Ange s'était inspiré : a Les fos-
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h62 REVUE DES DEUX MONDES*
soyeurs iront par les rues, criant : Qui a des morts? N'y a-t-il plus
de morts?...)) Ne reconnatt-on pas dans les accens de cette voix
terrible que le grand artiste avût entendue, et qui, nous le savons,
le hanta toute sa vie, la même impression de religieuse terreur et
aussi la même audace d'expression qui nous étonnent et nous trou-
blent aujourd'hui dans la fresque du Vatican?
Si cela est vrai, c'en est assez assurément pour la réfotatbn de
ceux qui ont cru pouvoir représenter Savonarole comme un enimsi
des lettres et des arts ; ceux-là ont commis la faute de ne pa:» me*
surer à sa vraie grandeur une âme peu commune. D'autres juges
ont pensé que Savonarole eût ramené l'art dans les voies exclusi-
vement religieuses où il était resté enveloppé pendant le xiW et le
xiv^ siècle, à l'époque des Gimabué et des Giotto. Comment admettre
cette étroitesse de vues attribuée au même homme qui, dans un
temps aussi éclairé que celui de la renaissance, a exercé sur tous
les principaux artistes ses contemporains, et particulièrement sur
le grand Michel-Ange, une influence si décisive et si profonde? Ces
hommes qu'on nous représente si souvent, et non sans raison,
comme les précurseurs privilégiés de l'esprit nouveau, fussent-ils
tombés dans cette grossière confusion d'adopter comme un des leurs,
bien plus de vénérer comme un père et comme un maître, tu maes-
tro y tu duca^ tu signorey un étroit et aveugle partisan du passé?
Comment celui qui réclamait dans l'éducation de son temps, à côté
d'une profonde et sérieuse étude des livres saints, une large place
pour la lecture et la fréquentation des grandes œuvres de l'anti-
quité, comment un tel homme n'eût-il pas été capable de pressen-
tir l'essor de l'art italien au xvi« siècle, et, une fois pressenti, de
l'accueillir avec orgueil et joie?
Les hommages décernés à Savonarole ne se sont pas bornés à son
temps. Après sa mort, son souvenir fut honoré d'un culte à la fois
religieux et politique, et ses sectateurs (on peut leur appliquer ce
nom) furent poursuivis ou respectés eux-mêmes selon les vicissi-
tudes par lesquelles Florence dut passer. Dès le pontificat qui sui-
vit celui d'Alexandre VI, la persécution sous laquelle avaient péri
Savonarole et ses deux compagnons s'apaisa, car le nouveau pape
Jules II n'était autre que ce fougueux cardinal de Saint-Pierre-aux-
Liens qui, légat en France, s'était mis à la tête du même parti po-
litique dont Savonarole avait été le chef dans Florence. Au milieu du
siècle, sous le règne de Paul IV, une commission de la congrégation
de l'Index fut chargée d'examiner les écrits de Savonarole et de dé-
cider s'ils méritaient le reproche d'hérésie. Cette commission se
réunit à Rome, dans le couvent des dominicains de la Minerve, et
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UN BiFORHATEUR ITALIElf • MS
Ton vit, pendant ses délibérations, le peuple s'agenouUler et prier
naïvement dans Féglise con ligue, afin que le ciel dictât aux pères,
en les inspirant, un arrêt favorable. Leur décision vînt autoriser à
nouveau la dévotion, devenue publique, à Savonarole. Peu de temps
après cependant, les Médicis ayant repris le pouvoir, on trouve deux
lettres d'un archevêque de Florence, en date de 1588, qui poursuit
au nom de ses maîtres ce culte redevenu factieux. M. le comte Charles
Capponi a publié récemment, disions-nous, \ office latin de Savona-
role, à l'instar des offices des saints, qu'on a récité dans certaines
églises de Toscane jusqu'à la fin du xvi* siècle au moins. Il est
cnrieux d'y lire, mêlés aux psaumes et aux formules accoutumées
des prières, des récits épisodiques formant par leur contexte toute
une biographie légendaire du célèbre dominicain. Rien de plus ita-
lien à coup sûr, mais aussi rien de plus propre à faire mesurer la
trace lumineuse que Savonarole avait laissée derrière lui :
■ Leelio n\ ^ Quand Tœuvre de la prédication lui fut confiée, instruit
par des révélations divines, il annonça les calamités qui menaçaient Tltalie
et la future rénovation de Téglise. Au moment où le roi de France mena-
çait les Florentins, Thomme de Dieu fut envoyé vers lui pour Tapaiser par
sa prudence et sa sainteté. H se rendit à Plse et persuada Charles VIII. De
retour à Florence, 11 commença de publier les volontés divines avec une
telle éloquence (avantage dont il était dépourvu auparavant) et au milieu
d^im tel concours, que cela parut Teflèt d^un miracle...
c Deo çralias.
« lérûme s'est levé comme la flamme; il n'a pas, dans ses jours, tremblé^
devant le roi. Et la parole divine a flamboyé sur ses lèvres comme une
torche ardente.
c Sa parole était vivante et elle était efficace.
€ Gioria Patri, etc.
c Uctio vil*. — Son âme était souvent ravie , et s'unissait de telle sorte
à la divine lumière, que son corps, devenu étranger aux sensations de la
matière, était comme mort, et qu'il en était arrivé, pendant les dix der-
nières années de sa vie, â ne rien préparer de ses sermons avant que les
orades divins ne l'eussent instruit de ce dont il devait parler. Qui dira la
rapidité de sa parole, la sublimité de son éloquence, la majesté de son ex-
pression? Sa voix était claire, son geste animé, son visage non pas ardent,
mais en réalité plein de flamme. Par son œuvre, la paix fut faite entre les
citoyens; les mœurs de chacun d'eux se transformèrent de telle sorte qu'on
eût dit d'autres hommes. Les enfans, instruits à la simplicité chrétienne,
s'abstinrent des choses déshonnêtes; ils allèrent, dans leur pieuse ardeur,
éfeiller les indolens, pénétrer dans leurs maisons, enlever leurs instrumens
de vices, et les brûler en présence de la multitude.
« Deo grattas.
« Dwinum auxiHum maneai semper notnscum, — Amen.
« Leetio vui". — A mesure que grandissait sa gloire s'accroissaient aussi
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hôh EBYUE DES DEUX MONDES.
le nombre et l'ardeur de ses ennemis... Finalement, ils entraînent une
grande foule vers le couvent de Saint-Marc, qu'ils assiègent. Ils veulent
que Jérôme leur soit livré. Les portes sont fermées par la troupe armée
qui entoure le frère. L'attaque commence. Jérôme, agenouillé au pied des
autels, prie pour ses amis et ses ennemis. L'incendie ouvre un chemin aux
assiégeans, qui pénètrent dans le couvent en brisant tout sur leur passage.
La seigneurie, instruite de ces excès, réclame les frères Jérôme, Domi-
nique et Sylvestre. Jérôme est emprisonné ; il subit deux fois la question,
mais refuse de désavouer ses prophéties. Enfin les hommes d'iniquité lui
font subir, à lui et à ses deux compagnons, le double supplice de la po-
tence et du bûcher; ils jettent ensuite ses cendres dans l'Amo, mais son
âme a pris place dans les cieux.
« Deo grattas,
« Gloria Patri et Filio,.. »
V office se termine par quelques oraisons pour none, les secondes
vêpres, etc., à travers lesquelles revient toujours le principal motif.
Si ces prières ne sont plus régulièrement récitées, ce n'est pas que
la dévotion à Savonarole soit complètement éteinte en Italie; il y a
une soixantaine d'années à peine qu'a cessé le pieux usage suivant
lequel des mains inconnues, malgré la jalousie du pouvoir, cou-
vraient de fleurs à chaque anniversaire la place où avait été dressé
son bûcher; il y a encore aujourd'hui en Toscane despiagnonij pé-
nétrés de vénération pour le lointain souvenir d'une prédication à la
fois politique et religieuse dont ils n'ont cessé d'appliquer les bien-
faisans principes. Ils comptent parmi les meilleurs citoyens et les
meilleurs chrétiens de l'Italie, pour qui les aspirations libérales de
nos jours dans ce qu'elles ont de plus élevé sont les bienvenues.
Or, si l'Italie a reconnu de la sorte dans l'éloquent dominicain du
XV" siècle un dévoué patriote et un généreux réformateur catholi-
que, nous n'avons pas autorité à nous montrer plus sévères qu'elle;
nous devons reconnaître, en même temps que la faiblesse par où il
a péri, et qui fut toute de son époque, la grandeur de la mission
remplie par Savonarole. A coup sOœ, sa tentative de réforme morale
et religieuse n'a pas été complètement perdue, car elle a commencé
à relever les âmes. Quant à son influence politique, il faut se rap-
peler qu'il a rendu à Florence une ère de liberté d'où est sortie
la grande école des publicistes italiens du xvi* siècle. L'Italie ne
s'est pas trompée en protestant contre ceux qui ont triomphé à la
fois d'elle-même et de lui, et en exaltant à sa manière son noble
floavenir.
A. Geffboy.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
U mai 1863.
La campagne des élections commence. Nous assistons aux premières es-
carmouches — dirons-nous de la lutte électorale? — Le mot est bien gros
et ne rendrait point exactement notre pensée, car nos lecteurs savent que
nous n'apportons aucune illusion au spectacle auquel nous allons assister :
on ne peut donner le nom de lutte à un débat où les moyens d^action sont
distribués d^une façon si inégale entre les parties. Cependant il s'agirait
bien d'une lutte véritable, sMl fallait s'en rapporter à la circulaire de M. le
ministre de l'intérieur.
Nous ne sommes point des critiques passionnés et partiaux. Nous ne fe-
rons donc pas difficulté d^avouer que, si l'on se place au point de vue foo-
damental de M. de Persigny, cette circulaire, on pourrait presque dire
cette proclamation ministérielle, doit paraître remarquable par sa netteté
et sa fhmchise. Il faut savoir gré au ministre de l'intérieur d'avoir exposé
tout de suite et avec une vigueur sincère le programme de sa politique élec-
torale; mais, c'est peut-être un malheur pour nous, aucun effort ^'esprit
ne peut réussir à nous faire partager le point de vue fondamental de M. de
PersignyH. Nous avons eu des occasions si fréquentes de nous expliquer sur
les principes soutenus dans la circulaire, que nous pouvons nous dispenser
de les discuter dans cette circonstance. Il nous suffira de prendre acte de
la portée de quelques-unes des propositions énoncées dans ce document.
H. de Persigny ne croit pas que le moment soit encore venu, pour une op-
position constitutionnelle et légale, de prendre sa place dans le jeu des in-
stitations de l'empire. Il nous rappelle encore d'une façon bien peu flat-
teuse pour notre amour -propre national notfe infériorité à cet égard
vis-à-vis de l'Angleterre. Il nous dit que chez nous il y a encore des partis
qui ne sont que des factions, que ces partis, formés des débris des gouver-
nemens déchus, bien qu*affaiblis chaque jour par le temps, qui seul peut
TOUM XLV. 30
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A60 REVUE DES DEUX MONDES.
les faire disparaître, ne cherchent à pénétrer au cœur de nos institutions
que pour en vicier le principe, et nMnvoquent la liberté que pour la tour-
ner contre Tétat. Le ministre proclame que le suffrage est libre, bien que
les grandes libertés qui devraient logiquement être Taccompagnement et
la garantie de la liberté du suffrage nous soient encore refusées sous pré-
texte qu'elles pourraient être tournées contre Tétat, et, de peur que la
bonne foi des populations ne puisse être trompée par des habiletés de lan-
gage ou des professions de foi équivoques, il veut que «c les préfets dési-
gnent hautement, comme dans les élections précédentes, les candidats qui
inspirent le plus de confiance au gouvernement, » Le ministre établit une dis-
tinction significative, quant aux membres sortans du corps législatif, entre
ceux que le gouvernement recommande de nouveau au choix des électeurs
et ceux auxquels il retire son appui. S'il a cru devoir refuser ce témoi-
gnage à ces derniers, « ce n'est pas pour de simples dissidences d'opinion,
car il s'est fait une loi de respecter profondément l'indépendance des dé-
putés; mais il ne peut appuyer devant les électeurs que des hommes dé-
voués sans réserve et sans arrière- pensée à la dynastie impériale et à nos
institutions. » Enfin les élections du 31 mai doivent être une nouvelle ac-
clamation. « Les populations du 10 et du 20 décembre ne laisseront pas
affaiblir dans leurs mains l'œuvre dont elles sont fières. Électrisées par leur
patriotisme, elles se porteront en masse au scrutin, et voudront donner
une nouvelle et éclatante adhésion à l'enipire glorieux qu'elles ont fondé. j>
Si cette circulaire ne nous touchait pas directement, si elle émanait d'un
gouvernement étranger parlant à une autre nation que la France , si nous
avions à l'étudier avec un entier dégagement d'esprit, sans avoir à opposer
nos principes à ses principes, nos aspirations à ses idées, si nous n'y
cherchions que des indices sur la politique d'un grand gouvernement et
d'un grand pays qui ne seraient point les nôtres, nous avouons que les
tendances exprimées dans ce document feraient naître dans notre esprit
la perplexité et la surprise. Notre premier sujet d'étonnement serait la mo-
destie de l'homme d'état qui aurait publié ce manifeste. Ce ministre, di-
rions-nous, énumère sans doute avec juste raison les grands actes de son
gouvernement, ses titres à la reconnaissance de son pays, les élémens de
sa puissance morale et de sa force matérielle : comment ne s'aperçoit-il
pas que l'existence d'une opposition constitutionnelle et légale est le signe
le plus certain de la force et de la solidité d'un gouvernement? Il allègue
les factions; mais comment les factions peuvent-elles subsister devant l'u-
nanimité d'un peuple libre et confiant? S'il y a des factions, le plus court
et le plus efiicace moyen de les réduire au sentiment et à l'évidence publi-
que de leur faiblesse et de leur néant n'est-il point de les mettre en de-
meure et au défi de se produire par les voies légales en face de l'écrasante
unanimité de la nation? N'est-ce point au contraire les aider à prolonger
leur existence que de paraître les redouter, et de les laisser s'échapper
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REVUE. — CHRONIQUE. 467
dans un vague insaisissable où elles emportent le prestige de la liberté, dont
on attache soi-même la destinée à leur propre fortune? C'est à l'extinction
des débris des anciens gouvernemens qui forment les partis que le mi-
nistre paraît ajourner l'épanouissement de la liberté de son pays; mais
qu'entend-on par là? et quand cet ajournement prendra-t-il fin? Convient-il
d'assigner aux plus nobles aspirations d'un peuple une échéance aussi in-
déterminée? Instruits par l'histoire à voir le signe de la force sûre d'elle-
même dans la politique de conciliation, non dans l'esprit d'exclusion, nous
serions fort en peine de découvrir le profit que pourrait trouver le ministr^
d'un puissant gouvernement à ne voir dans une opposition électorale
« qu'une coalition d'hostilités, de rancunes et de dépits contre les grandes
choses de l'empire. » Y a-t-il donc un bien grand intérêt à s'exposer à
rencontrer demain dans une coalition aussi durement qualifiée l'homme
illustre que l'empereur lui-même appelait naguère l'historien national?
Notre surprise s'accroîtrait encore devant le passage de la circulaire qui
expose la raison pour laquelle l'appui du gouvernement est retiré à quel-
ques anciens députés, et qui semble accuser ces députés de n'être pas
dévoués sans réserve et sans arrière-pensée à la dynastie impériale et à
DOS institutions. Quelle inculpation! et à quoi sert-elle lorsque ceux qui
eo sont l'objet la contredisent avec énergie, lorsque par exemple, comme
un de ces députés disgraciés, M. de Chambrun, ils demandent la liberté
avec et par l'empereur? Que gagne-t-on, après tout, à resserrer ainsi le
cercle de ses amis par une pensée ombrageuse, au lieu de l'élargir au con-
traire par une libérale tolérance? Enfin nous ne comprendrions pas de
quelle utilité il serait de revenir, à propos d'une élection générale des dé-
putés, aux origines du gouvernement : une élection de députés n'est point
un plébiscite. Depuis cette date, l'empire a fait de grandes choses au de-
hors, il a obtenu aussi dans Tordre économique et matériel des résultats
importans. En se laissant ramener par une préoccupation instinctive au
point de départ du gouvernement, ne rappelle-t-on pas, sans y prendre
garde, au pays qu'en matière de politique intérieure et de libertés publi-
ques il est resté à peu près à la même place, et que , malgré le 24 novem-
bre, il a Wen peu marché encore depuis le 20 décembre?
Voilà les inductions que nous tirerions flegmatiquement de la circulaire
de M. de Persigny, si , écrite par un ministre étranger, nous y cherchions
des lumières pour apprécier la situation d'un pays qui ne fût point le nôtre.
Quant au débat que nous pourrions ouvrir de citoyen à ministre sur cet
Important manifeste, quant aux objections personnelles et françaises que
nous pourrions opposer aux doctrines de M. de Persigny, nous savons trop
ce qui est dû à un ministre militant, qui est dans son coup de feu, pour les
produire en ce moment. Cette tâche d'ailleurs sera bien mieux remplie par
les candidats qui vont adresser au peuple leurs circulaires électorales.
Déjà un grand nombre de circulaires de candidats dans lesquels le mani-
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A88 REVUE DES DEUX MONDES.
feste de M. de Persigny nous oblige à voir des candidats de Topposition^
puisqu'ils se présentent sans Tappui du gouvernement, ont été publiées
Ces documens sont intéressans à étudier; on peut y voir des signes cer-
tains de Topinion publique. Quoiqu'ils émanent de personnes dont il fait
peu de cas, le gouvernement devra y prendre garde, s'il pense qu'il ait be-
soin de se tenir au courant des tendances de l'opinion qui se réveille. Ce
qui frappe d'abord dans ces circulaires, ce qui prévient en leur faveur,
c'est le ton de modération qu'elles respirent. H n'y a sous ce rapport au-
cune différence entre celles qui contiennent des protestations de dévoue-
ment à l'empire et à l'empereur et celles qui émanent des hommes que
M. de Persigny considère comme les débris des anciens gouvernemens :
partout le respect de la légalité est le même. Un autre caractère non moins
saisissant de ces écrits, c'est (;^'ils^'accordent avec une remarquable una-
nimité à réclamer du gouvernement les mêmes redressemens et les mêmes
concessions. C'est une vraie fête pour nous, sous un régime où l'écrivain
n'a pas d'ordinaire la douceur d'entendre le retentissement de ses paroles
dans le public, où il est condamné depuis bien des années à se considé-
rer comme la voix de celui qui crie dans le désert, de recueillir ces fraî-
ches notes du renouveau de la liberté, éclatant un peu partout avec une
harmonie imprévue. C'est après un long et muet hiver le premier gazouU-
lement des oiseaux égayés. Il est donc vrai que, sur toute la surface de la
France, il est des esprits qui se nourrissent des mêmes pensées, des cœurs
qui battent à notre unisson, des hommes influens et considérés qui forment
les mêmes vœux. Il a été impossible à tous ces candidats de se donner le
mot; cependant ce sont les mêmes griefs qu'ils expriment, les mêmes re-
vendications qu'ils forment. Il n'est pas probable que la plupart réussissent
à obtenir le mandat de leurs concitoyens : le gouvernement en sait la rai-
son, car mieux que personne il peut se rendre compte des effets de son ac-
tion administrative; mais il doit apprécier l'incontestable importance de
ces manifestations spontanées de l'opinion libre. Ses succès administratifs
ne sauraient rien lui apprendre; déjà les circulaires de l'opposition peu-
vent lui fournir d'utiles renseignemens sur les vœux du pays, vœux qui ne
feront que grandir, et qui deviendraient avec le temps d'impérieuses et
irrésistibles volontés, si l'on avait l'air de les négliger.
Or voici ce que partout l'on demande : en premier lieu, la liberté électo-
rale. « Le suffrage universel, dit très bien un des candidats les plus modé-
rés, M. Lefèvre-Pontalis, qui a résigné ses fonctions au conseil d'état
pour se présenter à la circonscription de Pontoise, le suffrage universel^
qui doit être la participation éclairée des citoyens au choix de leurs man-
dataires, vous paratt-il n'être plus dirigé que par l'administration au lieu
d'être dirigé par les électeurs? Vous êtes dès lors intéressés à demander le
droit de réunion électorale qui vous assurerait l'avantage de pouvoir ap-
précier et connaître vos candidats. » En second lieu vient la liberté de la
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a£?U£, — CHRONIQUE. 169
presse : de toutes parts on demande que le gouvernement renonce au droit
d*avertissement et de suppression qui met les journaux à sa discrétion.
Cest aussi la liberté individuelle : les députés auxquels Tadministration a
retiré son patronage, comme MM. de Flavlgny, de Pierre et d'autres, n'ont
pas de meilleur titre à invoquer que d'avoir voté contre la loi de sûreté
générale. Cest encore la liberté municipale : on s'étonne que les premiers
magistrats des communes ne soient pas élus par leurs concitoyens avant
d'être investis de leurs fonctions. La situation financière préoccupe tout le
monde : on dénonce avec vigueur l'accroissement de la dette publique,
grossie en dix ans de 2 milliards 1/2 en capital, de 97 miUions en rentes
inscrites, sans parler de la dette flottante, et l'accroissement des dépenses
publiques, portées dans la même période de 1,500 millions à 2 milliards
200 millions. On se plaint de la lourdeur dea impôts. M. de Persigny parle
avec raison dans son manifeste de la progression des revenus publics, qui
a été de 300 millions en dix années; cette progression, quelque satisfai-
sante qu'elle soit, n'a rien d'extraordinaire : il résulte de tableaux tracés
récemment avec beaucoup d'exactitude par un membre de l'ancien corps
législatif, M. d'Ândelarre, qu*en moyenne la progression du revenu était
annuellement de 20 millions sous le gouvernement de juillet et qu'elle est
aujourd'hui de 31 millions; la différence n'est pas énorme, si l'on songe au
progrès de la population et à la multiplication des voies de communication
dont l'achèvement a si prodigieusement favorisé la seconde période. En
tout cas, l'augmentation de 300 millions signalée par M. de Persigny n'a
point profité au contribuable, puisqu'au lieu de le dégrever on a été obligé,
il y a un an, d'établir là millions d'impôts nouveaux. La situation finan-
cière, vivement accusée dans toutes les circulaires, notamment dans celles
de MM. Casimir Perier, de Ghambrun, Lefèvre-Pontalis, etc., est surtout
très bien exposée dans la circulaire de M. Victor Bonnet. L'examen de
DOS finances conduit tous les candidats que le Moniteur ne nous permet
plus d'appeler par préférence indépendans aux mêmes conclusions relati-
vement à la politique générale. Us s'élèvent tous contre l'exagération des
dépenses militaires; ils condamnent tous le ruineux excès des expéditions
lointaines; au nom du peuple, au nom de l'agriculture et du travail, au
nom surtout de cette portion de la nation dont M. de Persigny invoque le
concours et qu'il appelle les masses, ils réclament une politique pacifique,
et démontrent combien le maintien de la paix importe au développement
de DOS libertés intérieures et à l'éducation politique du pays. Tels sont en
résumé les articles uniformes de ce qu'on pourrait appeler Iss cahiers de
Topposition actuelle. On y peut voir l'ensemble de ce qui manque à notre
pays depuis dix ans : une politique intérieure émanant directement du pays,
inspirée par l'Intérêt vigilant qu'il doit prendre à ses propres affaires, po-
litique d'ordre, de progrès, de liberté soutenue avec indépendance et fer-
meté par l'initiative spontanée des citoyens éclairés et dévoués. II y a là
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A70 REVUE DES DEUX MONDES.
tous les élémens d'une grande opinion libérale, dans laquelle peuvent s'u-
nir et se concilier toutes les convictions généreuses. Le but poursuivi par
cette opinion libérale est celui-là même que Tempereur a montré au pays,
comme le rappelle M. Lefèvre-Pontalis avec une fermeté qui mérite d'être
applaudie. « Ne laissez pas la députation devenir une sinécure ou une
place de faveur. En nous promettant le couronnement de son édifice par la
liberté, l'empereur nous a invités, pour l'obtenir, à savoir compter sur
nous-mêmes. Ne restez pas en arrière du souverain, et n'oubliez pas que,
pour quiconque se connaît en constructions, un édifice qui, une fois bâti,
ne serait pas couronné finirait t6t ou tard par menacer ruine. » Nous n'hé-
siterions pas à demander à M. de Persigny lui-même s'il reconnaît là U
langage des factions, et non la voix du patriotisme et du bon sens.
Il nous serait impossible d'encourager ici nominativement tous ceux qui
en ce moment sont occupés à relever bravement le drapeau de la liberté,
qui s'eiTorcent de communiquer à notre chère France la chaleur d'une gé-
néreuse émotion, qui veulent intéresser son orgueil à penser un peu à elle
et à se diriger elle-même, qui travaillent à lui inspirer le noble égoîsme des
réformes intérieures. Chez ces hommes, de quelque part qu'ils viennent,
nous voyons non des débris du passé, mais les précurseurs d'un grand
avenir. Nous ne pouvons les nommer tous ici : il en est cependant qui nous
touchent de trop près pour que nous puissions les passer sous silence.
M. de Rémusat se présente dans le département de la Haute-Garonne, et
ses chances de succès paraissent grandes. M. de Rémusat est le vivant
emblème du libéralisme le plus élevé, le plus conciliant et le plus ferme.
Son élection serait un succès non-seulement en France, mais en Europe
pour tous les libéraux qui accompagnent de leurs sympathies un esprit si
ouvert et si clairvoyant uni à un caractère si aimable. Le département de la
Haute-Garonne se fera grand honneur, s'il donne ou, pour mieux dire, s'il
rend à la France un tel représentant. M. Jules de Lasteyrie, qui perpétue
dans son département la popularité de son illustre grand-père, le général
Lafayette, vient de poser sa candidature dans Seine-et-Marne. Sa circulaire
est une de celles où sont exprimées avec le plus viril bon sens les reven-
dications légitimes de l'opinion libérale. M. le duc Decazes se présente à
Libourne sous le patronage des idées qui s'associent naturellement à son
nom. Une des candidatures qui nous paraissent devoir exciter le plus d'in-
térêt est celle de M. Casimir Perler à Grenoble. M. Perler conduit sa can-
didature avec une application et une vigueur qui sont malheureusement
trop rares parmi nous, et qui font souvenir de l'énergie civique de son
illustre père. La circulaire de M. Perler est ferme, pratique, franche, et
doit parler au cœur des Dauphinois. Elle est datée de Vizille. C'est un beau
privilège que de pouvoir associer ainsi aux actes de sa vie publique un
nom auquel est resté attaché un des plus nobles souvenirs de la révolu-
tion française. M. Perler use dignement de ce privilège. « Le nom seul
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REYUE. — CHRONIQUE. 471
de Vizille, dit -il, est pour moi comme une devise de famille que. je ne
puis trahir. Il me semble que j'entends encore la voix des hommes éner-
giques que réunissait ici la courageuse hospitalité de mon grand -père...
Les droits que rassemblée de Vizille revendiquait en 1788, et que 1789 allait
consacrer, ont été tour à tour perdus et reconquis, reconnus et contestés.
Ils sont inscrits au préambule de la constitution de 1852, et si TappUcation
en est demeurée depuis lors restreinte ou suspendue, les promesses solen-
nelles et réitérées de Tempereur semblent présager Fheure prochaine où
les actes viendront confirmer le langage. Vous avez applaudi le langage,
vous hâterez Taccomplissement des promesses, si, vous servant avec calme,
mais avec résolution, des voies légales pour manifester vos vœux, vous
vous montrez à la fois impatiens et dignes d*un meilleur avenir. »
Mais les élections les plus importantes seront celles de Paris, et parmi
les préliminaires de ces élections, le plus considérable est Tacceptation
par M. Thiers de la candidature de la deuxième circonscription.
U eût semblé au premier abord que le département où il serait le plus
facile à ropposition de combiner ses candidatures et d'organiser ses moyens
d'action devait être le département de la Seine. On a vu cependant, par les
hésitations et les fausses manœuvres qui se sont produites à propos des
candidatures, que les difficultés d'élections ne sont pas moindres ici qu'ail-
leurs. Ces difficultés proviennent de Tabsence des libertés qui sont néces*
saires à Torganisation naturelle du suffrage universel. Le droit de réunion,
qui, dans une agglomération aussi énorme que celle de la population pari-
sienne, pourrait seul rapprocher les électeurs des candidats, fait défaut.
Les comités électoraux, qui seraient une représentation préalable et ap-
proximative des électeurs pour la discussion et le choix des candidatures,
ces comités, avec leur hiérarchie de sous-comités et de comités centraux,
ne peuvent point se former naturellement en présence de l'interprétation
que l'on donne à la loi sur les associations. Il ne reste qu'un seul moyen
de rapprochement et de publicité, les journaux. Encore ce moyen est-il
vicié par la constitution légale actuelle de la presse : le gouvernement s'é-
tant réservé la faculté de donner ou de refuser l'autorisation de créer des
journaux, les journaux existans possèdent des monopoles véritables; cette
prépondérance excessive qu'ils tiennent de ces monopoles vient s'ajou-
ter au privilège qu'ils doivent à l'absence des autres libertés organiques du
système électif, et qui met dans ces libertés l'unique moyen qui nous reste
de puissance et d'action électorale. De là la tendance inévitable chez les pro*
priétaires ou directeurs des journaux à vouloir exercer dans les élections non
pas seulement l'influence à laquelle ils auraient toujours droit dans une si-
tuation naturelle, mais l'influence exagérée que leur livre la situation excep-
tionnelle où ils se trouvent. Dans de telles conditions, les fautes dont nous
venons d'être témoins naissant de la nature des choses, nous ne sommes pas
disposés à les reprocher trop sévèrement à ceux qui les ont commises à
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472 REVUE DES DEUX MONDES.
propos de la confection des listes de candidatures. Des comités qui n^avaient
et ne pouvaient avoir de mandats légitimes ont affiché des prétentions con-
tradictoires et n'ont pu se mettre d'accord. Les journaux libéraux n'ont pas
voulu se soumettre aux prétentions de comités qui n'avaient point une
compétence démontrée. Cette confusion ne pouvait que rendre hésitantes
les candidatures considérables qui devaient donner aux élections une si-
gnification neuve. Pour couper court à ces tiraillemens, pour aller au plus
pressé et produire une solution pratique, les candfdats de la démocratie
libérale sortant du corps législatif, et dont les titres ne pouvaient plus être
mis en contestation , d'accord avec trois journaux libéraux sur cinq , ont
dressé une liste sommaire, et ont cru devoir désigner eux-mêmes les can-
didats de l'opposition. La publication de cette liste a mis en lumière de
nouveaux inconvéniens ; elle n'a point paru émaner d'une autorité suffi-
sante; elle a semblé usurper sur la liberté des électeurs en circonscrivant
arbitrairement au profit de ses élus le nombre des candidatures d'opposi-
tion ; elle a été peut-être trop hâtive. Enfin la principale cause de la défa-
veur qu'elle a excitée sur-le-champ a été la place que s'y sont donnée deux
rédacteurs en chef de journaux. C'eût été peut-être un acte de bon goût de
la part de ces écrivains, en un moment où, dans un intérêt libéral , ils al-
laient faire un coup d'autorité, de ne point user de leur pouvoir à leur pro-
fit, et d'eifacer au contraire leurs prétentions personnelles. Quoi quMl en
soit, la liste des trois journaux a soulevé de vives protestations au sein des
électeurs et de la part des journaux qui ont voulu réserver leur liberté. Les
trois députés sortans, MM. Jules Favre, Picard et Emile OUivier, si remar-
quables par leur talent de parole, qui ont porté seuls pendant six années
la charge de l'opposition, et envers lesquels il n'est pas un démocrate libé-
ral qui n'ait contracté une dette de reconnaissance, ne peuvent rencon-
trer parmi nous aucun adversaire. M. Darimon , rédacteur d'un des trois
journaux dictateurs , soufi're un peu de la protection que ce journal est
censé lui donner, et nous apprenons qu'un spirituel et actif rédacteur des
Débals, M. Weiss, se présente en concurrence avec lui dans la septième cir-
conscription. On n'élève aucune objection contre MM. Jules Simon et Pel-
letan, connus par leur talent et par leurs études de philosophie politique
et d'économie sociale; mais M. Havin, directeur du Siècle, rencontre un sé-
rieux compétiteur dans M. Ferdinand de Lasteyrie. M. Guéroult, de l'Opi-
nion Xationale, rencontrera dans la sixième circonscription un rival re-
doutable dans M. Prevost-Paradol. Nous ne regretterions point, pour notre
compte, de voir entrer à la chambre un écrivain tel que M. Guéroult, dont
nous ne partageons point toutes les idées, mais qui occupe devant le pu-
blic une position notable ; cependant, en suivant nos affinités d'opinions,
en nous laissant aller à l'attrait d'un bien rare talent, nous nous prenons à
souhaiter le succès de M. Prevost-Paradol. M. Vavin, qui comptait se pré-
senter dans la sixième circonscription, et qui avait réuni 9,000 voix aux
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RSYUJÇ. — CHRONIQUE. 473
dernières élections, vient de se désister en faveur de M. Prevost-Paradol.
S'il y a dans cette circonscription beaucoup d*hommes jeunes et lettrés
sensibles à ces enthousiasmes délicats du cœur et de Tesprit qui sont une
grftce de la jeunesse, M. Prevost-Paradol sera leur candidat favori; si les
électeurs de la sixième sont des Athéniens, il sera nommé. Reste M. Edouard
Laboulaye. Il est assurément regrettable que des intelligences telles que
celle de M. Laboulaye ne soient point appelées par la nation dans la vie
publique. Plus d*une candidature eût dû être offerte à M. Laboulaye. Pour-
quoi faut-il que Topinion libérale soit réduite à lui demander un acte d'ab-
négation? pourquoi faut-Il qu'on soit exposé à lui fermer le corps législatif
en lui demandant de céder la candidature libérale de la seconde circon-
scription de Paris à M. Thiers?
M. Thiers, en acceptant la candidature, fait un acte, pour employer une
expression de son ancien langage politique, et un acte d'une grande por-
tée. Cet acte, il Ta accompli dans les conditions qui étaient les seules,
comme nous l'avions compris dès l'origine, qui pussent convenir à la di-
gnité de sa situation. Un homme tel que lui, dans l'état où nous sommes,
ne pouvait pas aller au-devant des électeurs et se jeter à la tête du pays;
c'était aux électeurs de venir le chercher eux-mêmes dans sa noble re-
traite, et de solliciter sa rentrée dans la vie politique au nom de l'intérêt
et de l'honneur publics. Nous comprenons que, malgré les élans du patrio-
tisme et du talent, M. Thiers ait hésité d'abord à accepter la place qui lui
était offerte dans la liste dressée par les députés sortans et par trois jour-
naux de Paris. L'appel public n'était point assez sensible pour lui dans
cette combinaison, il n'était pas suflisant pour faire violence à d'honorables
scrupules; mais la publication de la liste a produit une impression qui a dû
avertir M. Thiers des dispositions réelles de l'opinion libérale à son égard.
Tout le monde s'attendait à y trouver son nom : il est littéralement vrai de
dire que ce nom y brillait par son absence. Le désappointement a été gé-
néral; il a fallu qu'il fût bien fort pour faire sortir des habitudes d'inertie
passive où le public est tombé parmi nous des électeurs notables de la
deuxième circonscription de Paris. Une réunion d'industriels et de com-
merçans s'est formée dans une des maisons les plus honorées du commerce
parisien. Plus de cinquante personnes s'y sont trouvées; on y a décidé
qu'une démarche serait faite auprès de M. Thiers pour lui proposer la can-
didature. M. Thiers s'est rendu à cette manifestation, qui ne faisait que
traduire un sentiment général. Les électeurs qui ont, en cette circon-
stance, pris Tinitiative ont été également les interprètes de l'opinion
libérale dans la lettre de remercîment qu'ils ont adressée à M. Thiers
après avoir été informés 'de son acceptation, a S'il est un sentiment gé-
néral, disent ces représentans du commerce parisien, qui se manifeste
de toutes parts, c'est le désir de voir rentrer dans la vie publique des
hommes éminens que nous comptons au nombre de nos illustrations na-
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&7& REVUE DES DEUX MONDES.
tîonales. Ce que le pays leur demande, c'est la formation d'un grand parti
libéral sur le terrain constitutionnel ; c'est le contrôle sérieux et efficace
exercé par le corps législatif sur nos finances; c'est le développement de
nos libertés. Aucun nom ne répond mieux que le vôtre à ce programme,
et nous vous sommes reconnaissans d'avoir consenti à interrompre, pour
rendre un tel service au pays, les travaux qui font, depuis douze ans,
l'honneur de votre retraite. » Que pourrions-nous ajouter à ces simples et
dignes paroles? Il serait difficile de mieux définir le sens de la candida-
ture de M. Thîers. C'est déjà un fait moral d'une grande importance qu*un
tel mandat en de tels termes ait été offert à l'un des plus illustres de
nos hommes d'état contemporains. La participation de M. Thiers aux élec-
tions suffit seule pour donner au mouvement électoral de 1863 son carac-
tère. Nous sommes convaincus que cette candidature, ainsi définie par les
électeurs parisiens, créera une solidarité féconde entre les tentatives que
l'opposition va faire dans les divers collèges électoraux. Partout la fer-
meté des espérances et l'énergie des efforts en seront accrues. Certes nous
ne nous promettons point le grand succès matériel, celui du nombre, mais
nous aspirons au succès moral, à celui dont décide la qualité de quelques
hommes. Paris s'honore en choisissant un de nos premiers citoyens comme
le symbole d'une manifestation morale qui doit ramener la France dans la
voie du progrès libéral ; l'honneur de Paris exige que ce nom illustre sorte
triomphant de l'urne électorale. Quant à M. Thiers, nous ne Tignorons
point, en rentrant dans la vie publique, il accepte d'avance bien des fati-
gues et bien des travaux rebutans. Les vicissitudes de notre temps le font
revenir aux premiers efforts de sa brillante jeunesse. Après une carrière
si remplie, après d'actifs services rendus au pays, après avoir acquis une
gloire sans exemple d'historien populaire qui rejaillit sur notre littérature
et sur la France, il vient, dans sa vîg oureuse maturité, recommencer réso-
lument les pénibles et laborieuses campagnes de la liberté qui ont illustré
les débuts de sa vie; mais nous sommes sûrs que M. Thiers ne se plaindra
point des difficultés de sa tâche. Si les électeurs l'envoient à la chambre,
il retrouvera dans la vie politique la sève et la verdeur d'une seconde
jeunesse. D'ailleurs il est de ceux qui savent que la seule récompense digne
d'envie que les peuples puissent donner aux grands citoyens, c'est jusqu'à
la fin de leur imposer dé nouvelles tâches et de leur demander de nouveaux
services.
Quelles que- soient les difficultés que le libéralisme ait à surmonter em.
France, elles paraîtront peu de chose, si on les compare à celles qui n'ont
pas réussi à user l'énergie de certains peuples dont notre temps a vu les
efforts infatigables. Parmi ces résistances indomptables qu'anime une pas-
sion nationale, l'histoire donnera une place exceptionnelle à celle que la
Pologne oppose sous nos yeux à la Russie. Il est difficile de se rendre
compte de la situation et des péripéties de la guerre étrange qui se pour-
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REVUE. — CHRONIQUE. &75
sait en Pologne. Une chose est certaine, c'est que, malgré les forces régu-
lières dont elles peut disposer et malgré les cruautés d'une répression saus
merci, la Russie n'obtient en Pologne aucun résultat décisif. La résistance
des Polonais durera-t-elle assez pour que la diplomatie ait le temps de
terminer ses lentes évolutions et de la rejoindre? 11 faut le souhaiter pour
rhonneur de la diplomatie elle-même, et il n'est pas interdit de l'espérer.
Ce serait une grande honte pour la diplomatie européenne, si, après avoir
donné des témoignages non équivoques de sympathie à la nation polonaise,
elle était tout à coup interrompue dans ses représentations à la Russie et
dans le travail de ses combinaisons par la défaite de l'insurrection polo-
naise et le rétablissement de la domination impitoyable de la Russie sur la
Pologne. Quoi qu'il en soit, la première phase diplomatique de la ques-
tion polonaise est terminée. Le cabinet de Saint-Pétersbourg a répondu
aox premières et assez vagues ouvertures des puissances. La cour de Rus-
sie ne refkse point de s'entretenir avec les cabinets européens de la ques-
tion polonaise, et demeure disposée à écouter leurs observations. Les notes
dn prince Gortchakof qui ont été publiées sont d'une rédaction habile.
La modération en est incontestable; mais nous en trouvons l'argumentation
peu forte. Le prince Gortchakof ne veut expliquer les troubles de la Po-
logne que par les conspirations de la révolution, et encore de la révolu-
tion cosmopolite. Il faut qu'un homme de l'esprit du prince Gortchakof soit
aux abois pour recourir dans une question de fait aussi flagrante que celle-
là à la fantasmagorie de la révolution. Il faut laisser ce ridicule épouvan-
tail à l'usi^ des radoteurs et des codini, et craindre d'avoir recours à un
expédient aussi puéril quand on a quelque talent et quelque amour-propre
politique. D'ailleurs il faut prendre garde à qui l'on s'adresse quand on
pérore contre la révolution et se bien rappeler que ce mot a plus d'un
sens. Pour les deux principaux gouvernemens auxquels s'adressait le prince
Gortchakof, ce mot a surtout une signification de patriotisme et de gloire.
La France et l'Angleterre doivent à leurs révolutions les principes politiques
et les institutions qui leur inspirent le plus d'attachement et d'orgueil. Ces
deux pays n'ont pu faire prévaloir dans leurs institutions politiques ou
sociales les principes de la justice qu'au moyen de la révolution. On est
donc mal venu à nous parler, à nous Anglais ou Français, de la révolution
comme d'une sorte de génie du mal qui mérite toutes les injures et toutes
les sévérités. Héritiers de révolutions justes et glorieuses, nous sommes ce-
pendant les premiers à reconnaître que la révolution est condamnable quand
elle couvre simplement l'emploi de la violence contre le droit, contre la
loi, contre la justice; mais à ce compte ce sont souvent les gouverne-
mens qui n'ont à la bouche que des anathèmes contre l'esprit révolution-
naire qui commettent les actes révolutionnaires les plus révoltans et les
plus dignes de réprobation. La Russie a été précisément révolutionnaire
de cette façon dans ses rapports avec la Pologne. Chacun des partages de
la Pologne a été un acte révolutionnaire au premier chef dans le pire sens
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A76 REVUE DES DEUX MONDES.
de ce mot, et a mérité d'être dénoncé et flétri à ce titre par tout ce qu'il y
a eu en Europe de plus décidément conservateur, depuis Burke jusqu^à
M. de Montalembert. L'empereur Nicolas a gouverné la Pologne révolution-
nairement, c'est-à-dire au mépris des engagemens, des contrats et des lois.
Enfin l'acte même qui a donné le signal des troubles auxquels nous assis-
tons, l'enlèvement opéré nuitamment de deux mille jeunes gens incorporés
à l'armée russe, est une mesure révolutionnaire de la pire espèce, une
mesure qui violait les lois positives de la Pologne et de la Russie, et qui
outrageait les sentimens de justice dont est animée la civilisation euro-
péenne. Que le prince Gortchakof soit donc sobre d'invectives à l'endroit
de la révolution. Il serait difficile qu'un esprit aussi délié ne vît point aussi
clairement que nous ce qui fait, aux yeux de l'Europe, la position radicale-
ment fausse de la Russie vis-à-vis de la Pologne. La Russie a conquis la Po-
logne à plusieurs reprises, mais jamais elle n'a pu digérer et s'assimiler sa
conquête. C'est cette irrémédiable impuissance qui éclate aujourd'hui devant
le monde. « Tout le fruit d'une victoire, écrivait Guicciardini, consiste dans
le bon usage qu'on en sait faire, » et il ajoutait avec l'énergie d'expression
familière aux mâles esprits du xvi« siècle : a C'est une plus grande infamie
de ne pas savoir bien user de sa victoire que de n'avoir pas su vaincre, e il
non far questo è lanto maggiore infamia che il non vincere. » La Russie n'a
jamais su bien user de ses victoires sur la Pologne : c'est pourquoi elle
ne la possède pas plus aujourd'hui qu'il y a cent ans; c'est pourquoi, à
l'heure qu'il est, elle a moralement perdu dans la conscience de l'Europe la
domination de la Pologne.
Le problème de la destinée de la Pologne approche visiblement d'une
crise qui doit inquiéter la diplomatie. La Russie se dessaisîra-t-elie réelle-
ment de ses prétentions absolues, et remettra-t-elle sincèrement au con-
cert européen le soin d'imaginer une solution de la question polonaise? Mais
d'abord il s'agit de constituer ce concert. Les actes de la diplomatie se dé-
roulent parfois avec la régularité de la tragédie classique. Nous avons fini
l'exposition du drame, il faut maintenant que l'action s'engage. Ce second
acte s'appelle en diplomatie la réunion d'une conférence : ce ne sera peut-
être pas une petite affaire que de réunir une conférence, et cela demandera
du temps; mais la conférence, c'est une formalité; il faudrait avoir préparé
d'avance le plan qu'on en veut faire 'sortir ; il faudrait avoir combiné des
alliances pour assurer au besoin l'exécution de ce plan : tâche difficile.
Quant à nous, convaincus qu'il serait funeste et particulièrement mes-
séant à la France d'abandonner la question polonaise sans avoir rien fait
que compromettre un malheureux peuple par de stériles manifestations
de sympathie en l'exposant aux cruautés d'une répression impitoyable,
nous faisons des vœux pour que la France, l'Angleterre et l'Autriche, ou-
bliant de mutuelles défiances, contractent entre elles un solide accord, et
rétablissent la Pologne dans une situation naturelle et durable.
D'heureuses nouvelles nous arrivent enfin du Mexique. Puebla est pris et
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RETUE. — CHRONIQUE. 477
« fourni à nos troupes une nouvelle journée de gloire. L'opiniâtreté de la
garnison mexicaine a fait de la prise de Puebla une victoire digne de notre
armée. Nous espérons que la destruction de Tarmée d'Ortega va nous ou-
vrir la route de Mexico et avancer la fin d*une expédition qui avait donné
à la France de pénibles inquiétudes; mais la France est accoutumée à re-
cevoir de la bravoure de ses troupes la solution des difficultés que sa po-
litique s*est suscitées. Le général Pioupiou n'est pas seulement un grand
vainqueur, il lui arrive souvent d'être un grand homme d'état, b. forcabe.
REVUE MUSICALE.
II faut avouer que le théâtre de l'Opéra-Comique n'est pas heureux, de-
puis quelque temps, avec les nouveaux ouvrages dont il cherche à enrichir
son répertoire. A peine avait-il essuyé les larmes que lui avait fait verser
la perte de la Déesse et le Berger, qu'il voit mourir, le jour môme de sa
naissance, BatMle cT amour, opéra en trois actes, qu'une foule de petits
prophètes lui avaient annoncé comme une merveille 1 C'est le 21 avril qu'est
arrivée cette catastrophe, qui a soulevé dans le public une de ces tempêtes
salutaires qu'il faut désirer de temps en temps pour purger l'atmosphère
de ces mille insectes qui empoisonnent l'air qu'on respire. En effet. Bataille
d'amour est une assez triste comédie d'intrigue dont M. Sardou a pris la
donnée dans une vieifle pièce connue sous le titre de Guerre ouverte, ou
Ruse contre Ruse, et cette pièce même est d'un certain Dumaniant, qui en
avait puisé l'idée dans une comédie espagnole.
Voici brièvement l'histoire que nous racontent, en trois mortels actes,
MM. Sardou, un homme habile, et son collaborateur Karl Daclin, poète ad-
ministratif d'un certain talent. Le marquis d'Hocqu incourt est un vieux ga-
lant et un viveur qui n'a rien oublié de son passé, et qui, sous ses cheveux
blancs, conserve une assez forte dose de gatté égrillarde. Le marquis a une
nièce, et comme beaucoup de vieux libertins, comme beaucoup de vieilles
coquettes devenues dévotes, il veut marier sa nièce Diane â sa façon, et
sans consulter son cœur. Telles sont les dispositions du marquis, lorsqu'il
est abordé par le comte Tancrède, jeune homme élégant, riche et spirituel,
qu'il connaît et qu'il reçoit de bonne humeur. — Que venez-vous faire ici,
mon cher comte? — Je viens â la recherche d'une jeune personne que
j'aime, et qui me paie de retour. — .Et quel est le nom de cette héroïne de
votre cœur? — C'est votre charmante nièce Diane, et je viens précisément
vous demander sa main. — La main de ma nièce 1 Et qui vous dit qu'elle
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A78 RETUE DES DEUX MONDES.
veut de vous? — C'est elle-même qui m'a autorisé à faire cette démarche.
— Eh bien! mon cher comte, je suis fâché de vous apprendre que la main
de ma nièce est promise au chevalier Ajax, que j'attends aujourd'hui même
dans ma maison. — Vous n'y pensez pas , marquis : Diane ne peut être la
femme d'un imbécile de gentilhomme campagnard qu'elle ne connaît pas,
et que vous ne connaissez pas davantage. — Je connais sa famille, et j'ai
donné ma parole. — Vous n'en ferez rien, et si vous ne consentez pas à me
recevoir dans votre maison et à agréer ma demande, j'enlèverai votre nièce,
qui ne demandera pas mieux que de suivre l'homme qu'elle aime depuis
son enfance. — C'est ce que nous verrons, et si vous parvenez à pénétrer
dans ma maison et à vous enfuir avec Diane, je me déclare vaincu, et je
vous accepte pour son époux.
Tel est le premier dialogue qui s'engage entre Tancrède et le marquis.
Presque aussitôt commence, entre les deux amans et l'oncle, soutenu par
ses domestiques, une lutte de ruses contre ruses dont le résultat final est
le triomphe de Diane et de Tancrède; mais à quel prix les auteurs du
lihrelto ont-ils obtenu cette conclusion? On ne peut décrire les épisodes
fastidieux, les péripéties absurdes, les fuites, les surprises, les quiproquos
qui remplissent les trois actes de cette pièce, qui vous donne le vertige.
Ces allées et ces venues, ces portes ouvertes et fermées, ces traits d'esprit
qui remplacent le sentiment et les situations vraies, prouvent une fois de
plus que chaque forme de l'art a ses secrets, et qu'on ne devient pas un
poète lyrique du jour au lendemain. Halgré le talent et l'habileté bien con-
nue de M. Sardou, il n'a pu deviner quelles sont les conditions d'un bon
livret d'opéra-comique, et il a fait l'imbroglio impossible de Bataille d'a-
mour»
La musique de cet opéra est le premier essai au théâtre d'un artiste dis-
tingué dont le nom était peu connu jusqu'ici du public. M. Vaucorbeil, qui
n'est plus de la première jeunesse, est fils du comédien Ferville, qui vient
de quitter le théâtre du Gymnase. M. Vaucorbeil a passé par le Conserva-
toire, où il est resté plusieurs années et où il semble avoir fait de bonnes
études. Sorti de cette école avec l'estime de ses maîtres, M. Vaucorbeil fut
introduit, bien jeune encore, dans un monde littéraire qui l'accueillit avec
une extrême bienveillance. Bon musicien, accompagnateur exercé, homme
de goût et d'esprit, M. Vaucorbeil eut beaucoup de succès dans un coin
de la société parisienne où je l'ai entrevu entouré d'amis qui lui ont fait
une réputation de compositeur d'avenir. C'est précisément dans la famille
de son collaborateur M. Daclin, dont la mère est une femme d'un esprit
charmant, que j'ai entendu parler pour la première fois de M. Vaucorbeil
et des talens divers qu'on lui reconnaissait. Dans ce groupe d'hommes dis-
tingués qui entouraient M"** Daclin et qu'elle séduisait par une gsdté et
une bienveillance inépuisables, on remarquait M. Vaucorbeil, qui était
jeune, agréable et fort choyé de tous. Quelques années après, me trouvant
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MVUE. — CHRONIQUE. 479
^ une matinée musicale où l'on m^avait engagé pour entendre des chants
de M. Vaucorbeil interprétés par H. Roger, je dus faire connaître mon avis
sur le mérite de ce que je venais d'entendre, et je me rappelle que je dis :
« M. Vaucorbeil est un esprit cultivé, un artiste de mérite qui vise à la
poésie et qui semble redouter surtout les formes banales;... mais où est la
musique , où sont les idées dans ces espèces de petits drames que M. Roger
vient de nous déclamer? » Ma réflexion fut goûtée, mais elle ne changea
rien à la bonne opinion qu'on avait de M. Vaucorbeil. Sa réputation Intime
et discrète n'a fait que s'accroître depuis par des sonates, par des quatuors
et autres compositions de musique de chambre, et, poussé par les cla-
meurs du petit monde qui Tavait adopté, M. Vaucorbeil a pu obtenir la
faveur insigne de faire représenter un opéra en trois actes, chose inouïe
dans l'histoire des compositeurs dramatiques. Monsigny, Grétry, Nicolo,
Boïeldieu, Méhul, Hérold, M. Auber, Halévy, Rossini, Cimarosa, Mozart,
Weber, Spontini, Meyerbeer, tous les compositeurs illustres ont commencé
plus modestement que l'auteur de Bataille d'amour. C'est que du temps où
ces beaux merles chantaient en pleine liberté, 11 n'y avait pas d'administra-
tion chargée de diriger l'esprit humain, pas de censure pour surveiller la
fantaisie et l'empêcher de troubler l'ordre,
n n'y a rien à dire de l'ouverture de Bataille d'amour. C'est un petit mor-
ceau de symphonie tout à fait insignifiant. Le trio qu'on chante immédiate-
ment après le lever du rideau, — Je votis implore, — serait assez agréable,
si Tauteur ne tourmentait le motif qu'il a choisi par de petites modulations
qui ne tiennent pas en place et qui agacent l'oreille sans profit pour l'efi'et
général. J'aurai souvent l'occasion de reprocher à M. Vaucorbeil cette
manie de moduler comme un pianiste plutôt qu'en compositeur drama-
tique. Tel est aussi le défaut du quatuor qui vient après et qu'on a qualifié
le quatuor des oiseaux. Il n'y a dans ce morceau ni un plan assez clair ni
une idée assez saillante pour guider l'oreille à travers les reparties du dia-
logue. Le musicien croit faire illusion par ces artifices harmoniques qu'il
cherche évidemment sur le piano avec une curiosité délicate, et dont il
s'abreuve au détriment de l'effet dramatique et de la mélodie vocale. Il est
évident, pour moi, que M. Vaucorbeil a composé sa partition au piano, et
qu^en préludant sur cet instrument docile et essentiellement harmonique
il s'est abusé sur l'effet des combinaisons ingénieuses que ses doigts fai-
saient jaillir. L'air de basse que chante ensuite le baron est vulgaire,
sans galté et faiblement accompagné. J'en dirai presque autant du duo pour
basse et ténor, qui est baroque, et dans lequel je n'ai saisi qu'une jolie
phrase que chante le comte :
O Duit, viens cacher soas tes voiles.
La fin de ce duo redevient commune, et l'acte se termine par un finale sans
caractère. Après un intermède symphonique insignifiant, on trouve au se-
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&80 RETU£ DES DEUX MOJÏDES.
cond acte un air pour voix de soprano qui n'a d'autre mérite que d'être
écrit dans le style de bravoure, et dont la coda ou conclusion est encore
bariolée de ces petites modulations que M. Vaucorbeil aime tant. On dirait
une leçon d'harmonie l Les couplets à deux voix entre le baron et son futur
gendre Ajax,
Dans un ménage,
Tout est d*abord charmant,
ne sont qu'une vieille réminiscence d'opéra-comique, et ne valent pas le
duo pour soprano et ténor entre Diana et Tancrède, morceau dont le style
est cependant précieux et monotone. Un chœur bâti sur un motif suranné
termine le second acte. Au troisième et dernier acte, on peut citer l'air de
ténor que chante le comte Tancrède et dont la seconde phrase est char-
mante, tandis que la conclusion est mesquine, puis le quatuor ou sérénade
appelé aussi quatuor de V échelle j parce qu'on le chante pendant que le
comte cherche à escalader la maison du baron où Diana est enfermée. Ce
morceau sans unité, décousu, est remi^li aussi, comme toute la partition,
de finesses, de mièvreries harmoniques, de petits effets qui n'arrivent point
à l'oreille de l'auditeur.
Telle est cette partition de Bataille d'amour, faible production d'un
homme distingué à qui l'on a fait croire que, sans expérience de la scène,
on pouvait aborder le théâtre avec un opéra en trois actes et mener à
bonne fin cette œuvre du démon, qui devient si rare de nos jours. M. Vau-
corbeil n'a aucune des qualités nécessaires pour réussir dans la rude car-
rière de la musique dramatique. Il a peu d'idées, et ses mélodies, quand
il en trouve, sont courtes, ternes, vieillottes, plus délicates que passion-
nées. 11 manque d'entrain, de gatté, de vie, et il connaît peu l'art de con-
struire un morceau et de développer un motif qui dirige l'oreille à travers
les épisodes qui surgissent pendant l'action. M. Vaucorbeil, qui est un dé-
licat, se perd volontiers dans les nuances, dans les curiosités harmoniques,
dans les modulations incidentes, qui sont dures parfois et qui s'éteignent
promptement. Ce qui m'a le plus surpris dans l'opéra de M. Vaucorbeil,
c'est la pauvreté de son orchestre, qui n'a pas de corps, et qui souvent est
réduit à un simple quatuor. Les instrumens à vent n'y apparaissent que
rarement, et comme des oiseaux de passage qui jettent en l'air quelques
accens sans se mêler au concert qui retentit dans le bocage. Est-ce un
système qui a déterminé M. Vaucorbeil à se priver ainsi des ressources et,
du coloris de l'art nioderne, ou bien a-Ml obéi à son goût évident pour
les formes simples de la musique ancienne? En général je crois peu à Tef-
ficacité des théories préconçues sur l'imagination des artistes , et je pense
que le musicien, le peintre ou le poète enfante son œuvre naïvement,
comme la nature produit ses fruits. Plus tard et après coup, on voit cer-
tains esprits, plus ambitieux que sincères, bâtir des méthodes, forger des
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REVUE. — CHRONIQUE. 481
principes, soit pour expliquer la marche quMls ont voulu suivre, soit pour
excuser les infirmités de leurs conceptions. Quoi quUl en soit des idées qui
ont préoccupé M. Yaucorbeil, il nous faut convenir que cet artiste, si dis-
tingué d'ailleurs, n'a pas réussi dans la tentative hardie où il s*est laissé
entraîner par des amis maladroits et par une trop grande confiance en ses
propres forces. Il me semble plus que jamais que M. Vaucorbeil a une or-
ganisation fine qui tient plus de Técrivain que du musicien, ce qui le trompe
sur la portée des eïïets qu'il veut produire dans un art d'inspiration. Cette
réflexion, que je crois juste, me rappelle une pensée excellente d'un char-
mant esprit frappé à la fleur de l'&ge, M. Alfred Tonnelle, que je n'ai pu
qu^entrevoir à son court passage dans la vie : «c Plus on regarde les œuvres
de Claude, dit- il, et surtout ses dessins, et plus on voit la pensée et la
forme naître en même temps sur le papier; plus on est convaincu que le
véritable artiste pense toujours en peinture et en musique comme nous
pensons dans une langue. Toutes les impressions vives, toutes les pensées
grandes, nobles ou touchantes qui naissent en lui revêtent aussitôt une
forme picturale ou musicdle,.. Cest à cette condition qu'on est grand ar-
liste. Si l'on a d'abord une pensée, une intention, quelque belle qu'elle
soit, et qu'on se mette à travailler et à la traduire en sons ou en formes,
on ne produit qu'un calque inanimé (1).» Un froid bel esprit, comme il y
en a tant parmi les écrivains de nos jours, disait à une femme supérieure
qui connaît à fond tous les chefs-d'œuvre de la musique : « Mais votre
Mozart était un homme bien simple, qui n'avait aucun espritl — Il a eu
Tesprit de faire Don Jijum, le Nozze di Figaro, le Requiem, et trente chefs-
d^ceuvre qui vous sont inconnus, monsieur; mais 11 est vrai de dire que
Mozart, pas plus que Raphaël, n'entendait rien à la critique littéraire, où
TOUS êtes si savant et si habile. »
U faut le proclamer bien haut, le Théâtre-Lyrique devient de plus en
plus intéressant, et à chaque pièce nouvelle qu'il donne il prouve aux
plus incrédules et aux plus malveillans qu'il est absolument nécessaire au
développement de l'art national! Où donc aurait-on pu entendre l'abomi-
nable pastiche de Peines d*amour, si le Théâtre-Lyrique n'avait eu le cou-
rage de mutiler ainsi un chef-d'œuvre de Mozart? Voilà déjà un titre plus
que suflisant pour mériter la subvention de cent mille francs qu'on a reti-
rée au Thé&tre-Italien , théâtre de luxe qui ne sert qu'à former le goût et
•à maintenir les belles traditions de l'art de chanter, sans lesquelles le Fran-
çais, né trop malin, hurlerait encore comme du temps de Charlemagne.
Voulant sans doute donner raison aux législateurs patriotes qui croient
que la France regorge de jeunes compositeurs pleins d'avenir qui ne de-
mandent qu'à se produire à la clarté de la rampe pour émerveiUer le pu-
blic, le Théâtre-Lyrique a donné, le 1'' mai, deux opérettes en un acte
(1) Fragmmks swr Vart et la philosophie, de M. Alfred Tonnelle, p. S4S.
«.T. 31
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A82 RE7UE DES DEUX MONDES.
dont il faut bien parler. Sous ce titre : les Fiancés de Rosa, nous rencon-
trons d'abord une historiette assez égrillarde qui se passe à Londres, dans
râtelier de mattie Smith, armurier fameux. Ce Smith a une fille, Rosa,
qu'il ne veut donner en mariage qu'à un ouvrier habile qui pourra lui suc-
céder et soutenir la renommée de sa maison. A cet effet, Smith ouvre un
concours et fait annoncer à son de trompe que celui qui fera l'arme la
plus solide, la mieux trempée et la plus souple, obtiendra la main de Rosa.
Trois aspirans se présentent : l'ouvrier de la maison , Nigel , un certain
George Halifax et un nommé Jenny, qui est une femme déguisée en homme
pour surveiller la conduite d'un fiancé infidèle. Après bien des quipro-
quos, après avoir éprouvé l'habileté des trois ouvriers, Smith proclame,
non sans avoir beaucoup hésité, que Jenny a emporté la palme, et que par
conséquent il sera son gendre. C'est alors qu'on découvre que Jenny est
une noble dame éprise de George Halifax, comte écossais et brillant cavalier
qui a été forcé de se déguiser aussi pour échapper à ses nombreux créan-
ciers. Je n'ai pas besoin de dire qu'un double mariage met fin à l'incerti-
tude de l'armurier Smith et à celle du public, qui a écouté ce conte de
M. Adolphe Gholer avec un peu d'impatience à cause de certaines allusions
équivoques qu'on aurait dû s'épargner. Qu'on me permette ici un petit a
parie.
Il y a trente ans au moins que je rencontrai dans la ville du Mans un
homme aimable qui était un grand amateur de musique. Il se prit d'un
goût assez vif pour moi , et me proposa d'aller passer quelques jours à sa
maison de campagne. Je cédai à son désir, et je le suivis à la Cour du Bois,
charmante résidence située à une demi-lieue de la petite ville de Mamers.
Je fus reçu dans cette famille distinguée par une femme excellente, d'un
esprit très cultivé, et qui aimait aussi les arts et la littérature, dont elle
s'occupait avec passion. Elle écrivait môme des romans dont elle m'a lu
quelques pages noblement émues. Elle avait une petite fille qu'elle élevait
avec une sollicitude éclairée , et qui répondait à ses soins. Puis il y avait
un fils qui était moins facile à diriger. Ce n'est qu'avec peine qu'il me fut
permis de me soustraire à la douce hospitalité de cette excellente famille,
et depuis je n'ai revu que le fils. Eh bien! la petite fille dont je viens de
parler, et qui tournait si gracieusement autouV d'un guéridon sur lequel
sa mère écrivait, est aujourd'hui M™* Clémence Valgrand. C'est elle qui a
composé la musique du petit opéra les Fiancés de Rosa, On comprendra,
après ce récit, que, retenu par le respect du souvenir et décidé à ne pas
troubler la joie d'une femme du monde qui s'amuse un peu à nos dépens,
je m'abstienne d'apprécier une œuvre qui n'est pas trop de mon ressort.
Averroès, le philosophe arabe , a dit quelque part : « Les femmes diffèrent
des hommes en degré et non en nature. Elles sont aptes à tout ce que font
les hommes, guerre, philosophie, etc., seulement à un degré moindre.
Quelquefois elles les surpassent, comme dans la musique, si bien que la
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REVUE. — CHRONIQUE. 485
perfection de cet art serait que la musique fût composée par un homme et
exécutée par %me femme. » Voilà qui n'est pas trop mal pensé pour un sa-
vant médecin du xii* siècle. Ce qui est bien certain, c'est que depuis Aver-
roès on n'a pas vu une seule femme réussir à créer une œuvre musicale de
quelque importance.
Le Jardinier et son Seigneur est une petite pièce plus svelte et plus vi-
vante que les Fiancés de Rosa. On connaît le sujet :
Un unateur de Jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant.
Possédait en certain village
Un Jardin assez propre et le clos attenant.
Partant de là, MM. Michel Carré et Barrière nous racontent Thistorlette
suivante. Jean Maclou est un jardinier assez original pour se désespérer à
cause d'un lièvre qui dévore ses choux et ses carottes. Armé d'un bâton,
U passe des journées entières à errer dans les champs et à battre les buis-
sons pour se délivrer de l'ennemi de son bien et de son repos. Sur ces entre-
faites, il arrive dans le pays un baron, seigneur du village, suivi de sa meute
et des gens de service. Ravi de cette visite inattendue, le jardinier conjure
le baron de l'aider à poursuivre ce lièvre fatal qui fait son tourment. Le
baron, qui a déjà jeté les yeux sur la femme de Maclou, accède à son désir,
décision qui plaît beaucoup à son piqueur Marcasse, qui n'a pu voir non
plus Tiennette, la iiUe du jardinier, sans concevoir des espérances.
Çà, d^eunons, dit^-il. Vos poulets sont-ils tendres?
La fille du logis, qu*on vous voie! approchez!
Quand la marions-nous? quand aurons-nous des gendres?
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
— De quand sont vos jambons? Ds ont fort bonne mine.
— Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment, dit le seigneur,
Je les reçois, et de bon cœur.
Après un repas joyeux fait aux dépens du jardinier, après un rendez-vous
nocturne donné au baron et à son piqueur par la mère et la fille de Maclou,
l'une dans l'intention équivoque de se moquer de Marcasse, et l'autre pour
obtenir du baron une place de garde-chasse pour son amant, Petit-Pierre,
Fintrigue se dénoue par la mort du lièvre fameux, que le garçon du jardi-
nier, Petit-Pierre, a tué de sa propre main. Il en résulte le mariage de
Petit-Pierre avec Tiennette. Quant à la morale, on la connaît :
Les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n*en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province.
n y a de l'esprit et de la galté dans cette petite pièce. La scène du double
rendez-vous est seulement un peu risquée , car la mère et la fille semblent
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A8i RETUE DES DEUX MONDES.
jouer leur rôle de circonstance avec trop de naturel. Le caractère de Petit-
Pierre est charmant. La musique de ce petit opéra est le péché mignon de
M. Léo Delibes, qui a déjà commis Maître Griffard aux Bouffes-Parisiens. D
est inutile de dire tout d'abord que M. Delibes procède d'Adolphe Adam,
qui a été son maître, et dont il suit les traces avec une docilité rare. L'ou-
verture, d'abord fort bien dessinée dans son petit cadre, et dont le dernier
mouvement est vif et facile, annonce bien le caractère guilleret de la par-
tition. Les couplets que chante ensuite Petit-Pierre par la voix aigre de
Hf ii« Faivre sont aussi très bien réussis dans le genre du vaudeville babil-
lard. Quant au quatuor qui vient après, c'est un bredouillement syllabique
dont la forme est trop connue pour que nous en fassions nos complimens à
M. Delibes; d'ailleurs il termine son morceau par cette insupportable ca-
dence à la tierce supérieure qu'on entend partout. Je ne dirai pas grand'-
chose ni du duo entre Petit-Pierre et Tiennette, ni même de la chanson de
Petit-Pierre : « quand le père Mathurin, » qu'on a fait répéter à M"* Faivre,
sans doute pour la récompenser de ses vertus, car la voix de cette canta-
trice zélée est absolument impossible; on dirait une crécelle.
Voilà les deux petites merveilles qu'a produites le Théâtre-Lyrique de-
puis son coup de maître. Peines d'amour. Ajoutons-y la reprise û^Oberon
de Weber, qui a eu lieu le 9 mai avec le concours de M"« Ugalde, sortie
des Bouffes-Parisiens pour jouer le rôle si gracieux et si charmant de Be-
zia. Eh bien! cette femme étonnante, dont l'organe n'a plus que quelques
notes frémissantes, c'est elle encore qui chante le mieux la musique idéale
et touchante de Weber l Elle a déclamé le bel air du second acte avec un
sentiment profond qui a ému toute la salle. A tout prendre, l'exécution
ô'Oberon est satisfaisante, et l'orchestre surtout ne mérite que des éloges.
A la bonne heure! c'est ainsi qu'il faut toucher aux chefs-d'œuvre des
maîtres, et si M. Garvalho a l'heureuse pensée qu'on lui prête d'évoquer
sur son théâtre la Flûte enchantée de Mozart, qu'il se garde bien de re-
nouveler le crime de Peifies d'amour.
Le Théâtre-Italien a clos sa triste campagne. Les dernières représenta-
tions qu'il a données ont été sans intérêt, et M. Tamberlick lui-môme n'a
eu que des lueurs dans Poliuto et dans Otello, où M"« Frezzolini , dans le
rôle de Desdémone, a été d'une faiblesse déplorable. J'engage fort M°" Frez-
zolini, qui a été une des plus admirables cantatrices dramatiques de notre
temps, à se retirer d'une carrière où elle ne peut plus qu'affliger ses admi-
rateurs. M"" Volpini, qu'on a déjà entendue à Paris, a fait une courte ap-
parition dans quelques rôles laissés vacans par le départ de M"* Battu.
M. Debassîni, un baryton qui jouit d'une assez grande réputation en Ita-
lie, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, où il est resté pendant plusieurs années,
a chanté à une représentation à bénéfice le rôle d'Alfonso de Lucrezia Bor-
gia et celui de don Juan. L'impression produite par M. Debassinî n'a pas
justifié la réputation qu'on a faite à cet artiste. Et maintenant quel sera le
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REYUE. — CHRONIQUE. 485
sort du Théâtre-Italien sous la nouvelle direction de M. Bagler? Ce direc-
teur, qu*on dit habile et très zélé, a-t-il un plan, des vues arrêtées pour
relever dans Topinion publique une institution de luxe, mais d'un luxe
aussi nécessaire au maintien du goût et au développement de la musique
vocale que Test la galerie du Louvre pour les arts plastiques? Qu'on n'ou-
blie pas que Topera italien a donné le jour à l'opéra français, et que l'al-
liance des deux écoles est aussi antique et aussi féconde en bons résultats
que ralliance naturelle des deux nations latines.
Veut-on un nouvel exemple de la nécessité où sont les théâtres lyriques
de vivre de leur ancien répertoire? Voyez l'Opéra-Gomique. Pour réparer
les désastres de ses nouvelles pièces, il a cru devoir reprendre un petit ou-
vrage assez faible de M. Victor Massé, la Chanteuse voilée, et puis, ce qui
vaut infiniment mieux, il a remis en scène un chef-d'œuvre de M. Auber,
Haydëe, dont la musique charmante n'a rien perdu de sa facilité et de sa
fraîcheur printanière; cela remonte pourtant à l'année 18/i7, et ce fut
M. Roger qui créa, comme on dit, le rôle important et difficile de Lorédan.
La pièce est l'une des plus intéressantes et des plus fausses qu'ait écrites
Scribe. Ce fécond esprit a souvent trahi l'histoire, tout aussi bien que le
père Loriquet; mais il était plus amusant, et il a connu l'art si difficile de
trouver des situations musicales. Il y a dans Haydée plusieurs scènes re-
marquables, surtout celle qui termine le premier acte, le rêve de Lorédan.
La partition d^ Haydée est l'une des meilleures et des plus complètes de
M. Auber. C'est tout au plus si le Domino noir peut lui être préféré. Il y a
dans Haydée cinq ou six morceaux du style le plus ferme et le plus coloré :
la barcarolle à deux voix du premier acte avec l'accompagnement du chœur
à bouche fermée, efiiet curieux qui a été beaucoup imité depuis ; le duo de
Lorédan et de Malipieri au second acte, celui de Lorédan et d'Haydée au
troisième; les couplets devenus si populaires : — A Veiiise, sachez vous
taire, — et surtout la facilité et l'élégance constante du discours musicd,
qui jamais ne s'interrompt. L'exécution de ce bel ouvrage n'est pas tout ce
que l'on pourrait désirer. M. Achard, qui est un chanteur de talent, s'est
tiré heureusement des difficultés que renferme le rôle important de Loré-
dan; mais M"« Baretti , avec sa petite voix tremblotante et aigre, est plus
qu'insuffisante pour rendre la grâce et le channe de la belle Haydée;
M. Troy est bien dans le personnage de Malipieri. La reprise àUHaydée con-
solera le théâtre de l'Opéra-Comique des mécomptes qu'il a éprouvés avec
les compositeurs pleins d'espérance et d'avenir.
L'Opéra est pour le moment le plus heureux des théâtres. Tout lui réussit
sous la main habile de M. Emile Perrin, qui, dans le court espace de six
mois, a déjà su communiquer à ce grand corps un certain air de jeunesse
qui fait illusion. Le succès éclatant de la reprise de la Muette, les belles et
fructueuses représentations de Guillaume Tell avec le nouveau ténor Vil-
laret, lui ont donné le temps de respirer à l'aise et de préparer peut-être
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â86 REYUE DES DEUX MONDES.
quelque nouveauté intéressante, qui serait ou la restauration de VArmide
de Gluck, ou bien Tappropriation, par un travail nouveau, de la Flûte en-
chantée de Mozart. Ce serait, dans tous les cas, le sujet d'un grand spec-
tacle. En attendant, TOpéra vient de remonter un des plus charmans ballets
de son répertoire : on a donné en effet le 8 mai Giselle avec une nouvelle
ballerine qui nous vient de Russie , M*'« Mouravief. Cette jolie légende de
Giselle fut créée en 18/il pour les débuts de Garlotta Grisi, de si gracieuse
mémoire. La musique est d'Adolphe Adam, et jamais ce compositeur aima-
ble, qui avait une si grande facilité dans ce genre tout particulier du ballet,
n*a été plus heureusement inspiré. Il y a du sentiment et de la poésie dans
les airs et dans les rhythmes de Giselle. M"* Mouravief ne fera pas oublier
Garlotta Grisi; mais elle a du talent, tie Faudace et de la physionomie; elle
est mince, peu grande et d'une taille qui n'est pas, croyons -nous, d^une
entière régularité. M*'* Mouravief a eu du succès surtout par ces exercices
tant admirés des connaisseurs et qu'on appelle les pointes. En effet, elle en
use beaucoup de ces artifices, et avec une audace, une vigueur de jarret
qui lui ont valu de nombreux applaudissemens. Le public l'a adoptée, et
M"* Mouravief aura désormais sa place dans l'empyrée de l'Opéra de Paris.
Le ballet de Giselle ojffï'e un très joli spectacle. On y a ajouté deux nou-
veaux décors qui sont d'un très bel eflTet, surtout celui du second acte.
Giselle avec le Comte Ory, qu'on va reprendre bientôt, formera une repré-
sentation intéressante entre la Muette et Guillaume Tell.
Passons en terminant de la musique dramatique à la musique de con-
cert. Il est arrivé récemment à Paris un grand artiste, un violoniste admi-
rable, M. Jean Becker, de Manheim, dont nous avons déjà cité le nom dans
la Revus il y a quelques années. M. Becker, qui n'a pas trente ans, a beau-
coup voyagé depuis; il a beaucoup étudié et beaucoup appris, et il est
devenu un virtuose de premier ordre. M. Becker exécute sur son violon et
d'une manière admirable la musique de tous les maîtres, de toutes les épo-
ques et de tous les genres. Dans les trois concerts qu'il a donnés à la salle
de M. Herz, il a joué de la musique de Sébastien Bach, la chacotme de
Spohr, quelques pages des maîtres de l'école française, tels que Leclair,
Gaviniès, Viotti, Rodde, et un charmant morceau de M. de Bériot, et dans
ces formes si diverses le virtuose a fait preuve d'une rare aptitude à s'as-
similer le style particulier de chaque compositeur. M. Becker joint la bra-
voure d'un virtuose éminent à l'imagination d'un poète, la science d*un
archéologue à la vivacité d'un improvisateur, semble-t-il, tant son exécu-
tion est vive, spontanée et d'une inaltérable justesse. Le succès de M. Bec-
ker a été éclatant, unanime, et on peut considérer cet artiste maintenant
comme l'un des premiers violonistes de l'Europe. p. kcm».
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BEVUE. — CHRONIQUE. 487
ESSAIS ET NOTICES.
Du Garactôre des Femmes au siècle dernier (i).
La littérature joue parfois de mauvais tours à Thistoire. Qu'un siècle
nous laisse à profusion des correspondances intimes, des mémoires secrets,
des libelles, des détails de toute sorte sur ses habitudes, ses mœurs, ses
costumes, des renseignemens sur les futilités de la vie de tous les jours;
qu^un curieux ou un érudit, négligeant les grandes lignes, s'ingénie à ras-
sembler et à combiner ces traits extérieurs d'une époque : il en fera une
image exacte à première vue, et dont l'ensemble sera cependant faux et
trompeur. C'est à cet imparfait résultat, c'est à cette ressemblance incom-
plète que sont arrivés deux jeunes écrivains dans le portrait minutieuse-
ment étudié de la femme au xviii* siècle qu'ils viennent de publier. MM. de
Concourt connaissent sans doute mieux que personne les moindres parti-
cularités de cette époque brillante et troublée qui commence à la mort de
Louis XIV, qui se termine à la révolution. Us s'y sont cantonnés, ils l'ont
étudiée avec passion; mais ils me paraissent l'avoir comprise comme on
ferait d'une pièce de théâtre dont on verrait les costumes et les décors,
dont on n'entendrait pas les paroles. Les futilités de ce siècle, à tout
prendre le plus sérieux de notre histoire, ne doivent pas voiler son carac-
tère, et le libertinage élégant, l'esprit, les grâces mîgnardes, ne donnent à
coup sûr qu'une idée très insufiisante d'un temps qui a fait de grandes
choses et qui en a préparé d'immortelles.
Sl le but avoué du livre était de nous initier aux modes, aux costumes,
aux usages, même aux particularités des mœurs du xviii' siècle, nous ne
songerions pas à relever les mille riens dont est surchargé ce volume. L'his-
toire anecdotique ne manque ni d'intérêt ni d'agrément. Les patientes et
minutieuses restitutions du passé excitent en nous un sentiment de curio-
sité qui n'a rien de coupable assurément. MM. de Concourt nous expliquent
dans leurs détails les plus minimes la forme, la couleur des voitures et des
meubles, l'étoffe des habits, la coupe des livrées, les heures et le menu des
repas, le cosmétique à la mode, le marchand en renom, la banne faiseuse,
la manière de saluer, de s'éventer, de s'asseoir, le ton de la voix, le geste.
Ils savent toutes les variétés de mouches et de rouge, toutes les espèces d%
coiflUres, le nom des petits chiens de ces dames, et bien autre chose en-
core, tout le bric-à-brac du temps, tout l'extérieur de la vie. L'être hu-
main disparaît sous cet amoncellement de choses, sous ces puérilités réa-
listes, et ce n'est pas la première fois qu'une méthode qui paraît cependant
(1) La Femme au dix-huitième siècle, par MM. de Concourt; 1 vol. in-S°, Puis 1863.
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A88 RETUE DES DEUX MONDES.
jugée a compromis des efforts très réels, et qui, mieux dirigés, eussent pu
produire de tout autres résultats. Le manque de proportion, tel est le dé-
faut capital de cet essai d*histoire aoecdo tique, où il y a de tout, même
de Tesprit et du bon sens.
Chose singulière, sous un titre beaucoup trop général (car nous n'avons
ici que Thistoire de deux ou trois cents femmes qui formaient au xviii* siè-
cle ce qu'on nommait la bonne société), on a cru bien sincèrement nous
donner une apologie de la fenmie à cette époque. « L'étude, à première
vue, nous dit-on, discerne dans le xviii* siècle ce caractère générai, con-
stant, essentiel, cette loi suprême d'une société qui en est le couronne-
ment, la physionomie et le secret : l'âme de ce temps, le centre de ce
monde, le point d'où tout rayonne, le sommet d'où tout descend, l'image
sur laquelle tout se modèle, c'est la femme. La femme au xviii* siècle est
le principe qui gouverne, la raison qui dirige, la voix qui conmiande. EUe
est la cause universelle et fatale, l'origine des événemens, la source des
choses. Point de catastrophes, point de scandales, point de grands coups
qui ne viennent d'elle dans ce siècle qu'elle remplit de prodiges, d'étonne-
mens et d'aventures, dans cette histoire où elle met les surprises du ro-
man. » J'ai à peine besoin de dire que je ne partage nullement cette opi-
nion sur le rôle qu'aurait joué la femme au xviii* siècle; mais il est permis
de s'étonner que ce soit en insistant sur toutes les fadaises et les frivolités
de ce temps qu'on prétende motiver de si exorbitantes prétentions. Ce livre,
écrit en l'honneur du xviii* siècle, lui fait injure. De ces femmes, vous nous
montrez les légèretés, les grâces, les attraits, et, tout en leur donnant une
importance et une puissance qu'elles n'eurent jamais, vous méconnaissez
leur grandeur et leur beauté. Si j'avais le moindre droit à les défendre, si je
ne craignais peut-être un peu d'être désavoué en montrant trop de zèle pour
leur cause, je demanderais pour elles moins d'adoration et plus de justice,
de discrétion et de respect. Les femmes du xviii* siècle ont besoin que l'on
mette en lumière des qualités qu'elles avaient et qu'elles ne montraient
guère, plutôt que de recevoir des louanges pour des vertus qu'elles ne pos-
sédaient point. Elles ne sont que trop affichées; leur réputation est faite.
On sait où trouver leurs indiscrétions sur elles-mêmes. Pénitentes d'an
nouveau genre, elles se sont calomniées par effronterie, comme d'autres
l'ont fait par humilité.
Nous ne songeons pas â contester l'importance du rôle qu'ont joué les
femmes au xviii* siècle, mais nous reprochons à MM. de Concourt d'avoir
tellement dénaturé et faussé ce rôle, que si le portrait qu'ils ont tracé était
fidèle, il faudrait leur refuser non-seulement la prépondérance qu'on leur
attribue, mais encore l'action très considérable, très légitime, et à bien des
égards très heureuse, qu'elles ont exercée sur leur temps. Je crains qu'en
écrivant ce livre MM. de Concourt n'aient beaucoup trop cédé au goût bien
connu de notre époque pour les commérages littéraires, pour les anecdotes
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REVUE. — CHRONIQUE. 489
équivoques, pour toutes ces friandises scabreuses dont le xviii« siècle offre
ane ample moisson. Ou bien croiraient-ils que la femme « est une reli-
gion, » pour me servir de Texpression d'un éloquent écrivain dont je ne
parlerai pas sans respect, et auraient-ils écrit sous Tinfluence de la préoc-
cupation maladive qui a dicté ces pages étranges où Je ne sais quelle phy-
siologie mystique se mêle à chaque ligne aux élans d'un grand cœur et aux
plus nobles aspirations? Déjà ils ont publié sur le temps qu'ils affectionnent
un certain nombre de volumes, dont les principaux ne se recommandent
ni par beaucoup de sérieux au fond, ni par ce goDt, ce tact, cette mesure,
toutes les qualités extérieures que le xviii* siècle a eu soin de mettre jus-
que dans ses débordemens. Dans ce nouveau volume encore, malgré un
ensemble plus sérieux de recherches, le même défaut de goût et de mé-
thode se retrouve trop souvent; on y remarque des expressions comme
celles-ci : « une prière qui tend un baiser, » — « prier le succès à deux
genoux, » — 9 baiser un souvenir comme on baise un portrait. » C'est du
galimatias tout pur. Que dire de cette imitation d'un morceau célèbre de
M"^ de Sévigné à propos de je ne sais quelle mode de coiffure : « imaginez
la plus étourdissante, la plus folle, la plus inconstante, la plus extrava-
gante des modes de la tête, une mode ingénieuse jusqu'à la monstruosité,
une mode qui tenait de la devise, du. scUam, de Taliusion, de l'à-propos, du
rébiAS et du portrait de famille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-
pourri de toutes les modes du xviir siècle, travaillée, renouvelée, sans
cesse raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les
semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l'imagination de
six cents coiffeurs de femmes, par l'imagination de§ coiffeuses, par l'ima-
gination de la boutique des traits galans, par l'imagination?... » Je m'ar-
rête, car cela continue assez longtemps encore sur le môme ton. Si je cite
ces quelques lignes, si j'insiste autant sur la question du style, ce n'est
certes pas pour me donner le facile plaisir de prendre BIM. de Concourt
en faute de redondance et de prétention; mais c'est de l'histoire qu'ils
veulent écrire : ils annoncent même une « histoire de la société française
au xviir siècle, » et ils ne sauraient bien remplir une pareille tâche qu'à
la condition d'exprimer leur pensée dans une langue plus sobre et plus
simple. Je suis toujours étonné que les adeptes d'une école qui vise au re-
lief, à la couleur, à la vérité, à la vie, ne s'aperçoivent pas enfin de l'ina-
nité de leurs efforts et de l'inutilité de tant d'intempérance et de fracas. Je
voudrais aussi que MM. de Concourt ne dédaignassent pas autant à l'avenir
les routes suivies avant eux par d'excellens esprits, et en particulier par le
critique éminent qui a lui-même accueilli leur livre avec une excessive
bienveillance. Leurs sources sont insuffisantes. La singularité, la nouveauté
hors de propos, n'ont rien de commun avec l'originalité : quand tout le
monde a raison de dire blanc, il faut dire blanc avec tout le monde. Les
auteurs qu*l]s consultent de préférence les égarent en ne leur fournissant
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A90 RËFUE DES DEUX MONDES.
que les minuties et les miettes de l'histoire de la société française à cette
époque. Des pamphlets, des brochures, des gravures de modes, des carica-
tures, des livres tels que ceux de Marmontel, de Grébillon, de Laclos, ne
sauraient donner qu'une idée très incomplète de ce grand xviii* siècle, qu'il
nous importe de connaître, et qui n'est tout entier, tant s'en faut, ni dans
les Contes moraux ni dans les Liaisons dangereuses. MM. de Concourt con-
naissent sans doute à merveille la grande littérature de ce temps. Panpi
les livres qui donnent des renseignemens sur la vie intime et la société au
XVIII* siècle, ils ont lu et relu les Mémoires de madame d'Épinay, les Lettres
de mademoiselle de Lespinasse, Grimm et Diderot, les Confessions de Rous-
seau; mais ils ont trop parcimonieusement puisé à ces vives et grandes
sources, et pour éviter les chemins battus, ils se sont égarés souvent dans
des sentiers qui ne méritaient pas d'être explorés.
Pendant la régence et la première moitié du règne de Louis XV, la so-
ciété française présente un spectacle peut-être sans exemple dans rhistoire.
C'est presque subitement que, par une réaction extrême contre la domina-
tion morose de M""« de Maintenon, un peuple chez qui toute croyance était
sapée depuis longtemps, et qui n'avait gardé de l'époque précédente que
l'élégance extérieure et le vernis, trouve, comme un fleuve qui rompt sa
digue, une liberté qu'il n'avait les moyens ni de contenir ni de diriger. Une
licence efïlrénée succède à l'ennui des dernières années. Le pouvoir n'in-
spirait ni amour ni terreur. Il se rendit d'abord méprisable : l'exemple ve-
nait d'en haut , et c'est du trône que la lèpre descendit sur la société. La
conscience était morte, le cœur vide et desséché. Cette période est hor-
rible. C'est à peine si l'on voit se détacher de ce tourbillon roulant sur un
océan de fange quelques figures pures et touchantes. M»™ de Lambert,
M"« Aïssé, et, comme un rocher dans cette plaine souillée, l'âme et le génie
stoïques de Montesquieu. Ce sont ces traits de la conscience, de l'esprit et
du cœur que j'eusse désiré voir trier et rechercher avec soin dans cette
débâcle des caractères et des mœurs. J'en conviens néanmoins, à prendre
les choses en général, cette première moitié du siècle est bien telle que
MM. de Concourt l'ont dépeinte avec trop de complaisance. Ce qui domine,
€'est un épicurisme froid, un goût effréné pour les plaisirs, pour l'intrigue,
pour tout ce qui est bruit et mouvement. C'est le temps où M"^ de Prie
« faisait rouler les affaires avec les amans. » Ces mêmes caractères se re-
trouvent dans le siècle entier, et Marmontel n'a pas craint de nous donner
la théorie honteuse des mœurs de cette époque, a On parle du bon vieux
temps. Autrefois une infidélité mettait le feu à la maison; l'on enfermait,
Ton battait sa femme... En honneur, je ne conçois pas comment dans ces
siècles barbares on avait le courage d'épouser... Aujourd'hui voyez la com-
plaisance, la liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s'ai-
ment, â la bonne heure, ils vivent ensemble, ils sont heureux. S'ils cessent
de s'aimer, ils se le disent en honnêtes gens, et se rendent l'un à l'autre la
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REVUE. — CHRONIQUE. 491
parole d'ôtre fidèles. Ils cessent d'être amans ; ils sont amis. C'est ce que
j^appelle des mœurs sociales, des mœurs douces. » Les femmes étaient par-
tout, disposaient de tout, et Montesquieu a pu dire : « Il n'y a personne qui
ait quelque emploi à la cour, dans Paris ou dans les provinces, qui n'ait
une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelque-
fois les injustices qu'il peut faire. » Tout cela est vrai, mais cela n'est pas
tout, et je croîs que sous ces frivolités, au milieu de cette corruption et de
ce dévergondage affichés, les grands traits du caractère féminin, l'amour,
le sentiment maternel, l'amitié et l'instinct des relations sociales se trou-
vent dans ce siècle comme dans tout autre.
Les auteurs du livre qui nous occupe en ont fait eux-mêmes la remarque,
la légèreté n'est que la surface et le masque de ce temps. Ils auraient dû
nous montrer le visage qui se trouve sous ce masque, et c'est cette judi-
cieuse intention qu'ils ont eue d'écrire l'histoire morale et psychologique
du xviii* siècle que nous leur reprochons de n'avoir pas exécutée. Séduits
par ce masque et cette surface , ils s'y sont arrêtés. Cependant la valeur
morale de l'homme se compose d'élémens bien distincts et d'une valeur
très inégale : les uns, qui constituent le fond même de notre personnalité,
les passions, les sentimens, les instincts qui nous sont naturels et qui nous
appartiennent réellement; puis ceux qui forment notre être extérieur et
pour ainsi dire apparent, l'éducation que nous recevons, le milieu dans le-
quel nous sommes forcés de vivre, toutes ces circonstances où la volonté
n'*a point de part, et dont l'historien et surtout le moraliste doivenf tenir
compte, tantôt pour atténuer, tantôt pour aggraver leur jugement. Les
grandes lois de la morale sont écrites avec une telle clarté dans le cœur
humain que toutes les époques et toutes les civilisations nous présentent
de ces héros qui les ont suivies sans faiblir, même au milieu des circon-
stances kis plus contraires, et qui ont su résister par leur force seule aux
sollicitations de l'exemple et à la contagion de leur temps; mais ce qui est
vrai pour quelques-uns ne s'applique pas à la foule, et, pour être juste en-
vers le commun des hommes, il faut s'efforcer de discerner ce qui leur ap-
partient en propre de cet amas d'idées, de sentimens, d'habitudes que la
mode nous impose, et qui sont d'autant plus facilement accueillis que l'é-
ducation nous a mal préparés à leur résister. Or quelle était l'éducation
que recevait la femme au xviii* siècle, et, cette éducation terminée , quel
était le milieu social où elle était jetée sans transition?
Au XVIII* siècle, dans la haute société tout au moins, la naissance d'une
fille n'est pas une joie pour la famille, mais une déception, car c'est un fila
qtt*on attendait. La fille ne sert à rien; elle ne perpétue pas le nom, et il
faut la doter. On la met en nourrice, la mère ne s'en occupe pas. De retour
à la maison, on la livre à une gouvernante qui lui apprend à lire, à écrire
et à faire la révérence. Le père est à Versailles ou aux armées, la mère ne
voit son enfant qu'un instant, le matin , pendant sa toilette. Puis vient le
couvent. L^éducatlon que la jeune fille y reçoit est peu propre à la fortifier
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A92 REVUE DES DEUX MONDES.
contre les assauts qui l'attendent dans le monde. Une instruction asses fu-
tile, quelques leçons d'agrément, la danse, le clavecin, la harpe, un peu de
chant, c'est tout. Les bruits du monde qui entrent de toutes parts irritent
les curiosités non satisfaites de la vie du cloître. Le couvent n'est pas seu-
lement une maison d'éducation, c'est un lieu d'asile pour tous les blessés
de la vie. M*"' de Ghoiseul s'y retire pour acquitter les dettes de son mari«
M"« de Gréqui pour y refaire la fortune de ses enfans, M"« Du Deffand et
M"»* Doublet viennent y chercher la vie à bon marché. Les femmes sépa-
rées de leurs maris s'y réfugient ; on y enferme les maîtresses des princes
qui vont se marier. Tout ce monde ne vivait sans doute pas habituellement
avec les pensionnaires; cependant les rapports avec l'extérieur étaient fré-
quens. A seize ou dix-huit ans, la jeune fille sortait du couvent pour se
marier. A l'ordinaire, tout était convenu depuis longtemps entre les deux
familles; son goût n'était presque jamais consulté, et on ne lui demandait
son consentement que pour la forme. Elle avait hâte d'entrer dans ce monde
dont elle avait de sa cellule entendu tout le brui);. « Je me mariai , dit
M""* d'Houdetot, pour aller dans le monde et voir le bal, la promenade,
l'opéra et la comédie. »
C'est ainsi préparée que la jeune fille entrait dans le tourbillon. Sans
amour pour un mari qui n'en avait point pour elle, n'ayant pour se garder
aucune de ces convictions, pour ainsi dire provisoires, que donne une édu-
cation sérieuse , et qui tiennent lieu de conscience et de raison jusqu'au
moment où l'âme, se possédant, trouve en elle-même la force de sentir
justement et de résister, elle se voyait livrée sans défense aux influences
malsaines d'une société dépravée. Ce serait miracle qu'elle eût échappé à la
contagion de ce cynisme élégant, de cet épicurisme raffiné. Dans la fréné-
sie de destruction qui, en emportant toutes les vieilles croyances, avait
également atteint le vrai et le faux, le respect du mariage n'avait pas été
plus épargné que le reste, et le mépris des liens conjugaux était regardé
par beaucoup comme une marque d'afi'ranchissement et une preuve de
goût. Toutefois dans les bonnes, mais trop brèves pages que MM. de Con-
court ont consacrées à la bourgeoisie, on entrevoit que les classes moyennes
avaient conservé dans ce temps, plus peut-être qu'elles ne le firent dans
aucun autre, la régularité de la vie, l'honnêteté, la décence, le culte des
devoirs sérieux et sévères de la famille, les vertus modestes qui ne se ren-
contrent que rarement et à l'état d'exceptions dans la société. C'est là qu'é-
taient la sève pure et l'honneur. C'est dans les rues obscures de l'ancien
Paris, dans ce peuple occupé de négoce et d'industrie, que naissait, que
s'élevait la race puissante qui se trouva mûre en 89 pour les plus grands
projets. Des exemples d'unions assorties, de bonheur domestique, se ren-
contrent d'ailleurs plus fréquemment qu'on ne le croirait dans la haute so-
ciété. On cite à bon droit les Beauveau, les Vergennes, les Chauvelin, le»
Necker, M""* de Ghoiseul, dont l'affection tendre, patiente, inébranlable, ne
se ralentit pas un seul instant; M"** de Maurepas, qui s'écriait à la mort de
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REVUE. — CHRONIQUE. &93
son mari « quMls avalent passé' cinquante ans sans s'être quittés une jour-
née; > M"*" de Périgord, qui s'exile plutôt que de céder au roi. Dans bien
des cas, c'est la femme qui reste attachée, dévouée, fidèle malgré les dés-
ordres du mari. C'est M°>« de Richelieu qui vient d'être confessée par le
père Ségaud, < et comme Richelieu lui demandait si elle était contente :
— Ohl oui, mon bon ami, lui dit-elle en lui serrant les mains, car il ne m'a
pas défendu de vous aimer... Et tout près d'expirer, elle rassemblait ses
forces et sa vie pour l'embrasser, pour essayer de l'étreindre, en lui répé-
tant d'une voix déchirée et mourante qu'elle avait désiré toute sa vie mou-
rir dans ses bras. » Ah ! nous sommes bien loin, avec de pareilles femmes,
de la < poupée, » de la « caillette, » dont vous nous avez dépeint trop lon-
guement les frivoles plaisirs, les élégantes souillures. Malgré leurs afifecta-
tions, leurs minauderies, leurs exaltations à froid, je sens chez elles pal-
piter le cœur humain. Elles sont tombées dans le vide et se rattachent à
tout, même à des fantômes. Elles veulent vivre, et vivre d'amour. C'est la
pure M"** de Choiseul disant : «Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait
d*aimer, » et en plein Palais-Royal la sage et prudente M*"' de Blot s'écriant,
iqprès une lecture de la Nouvelle Héloise, « qu'il n'existait pas une femme
véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne
pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être
aimée passionnément. » Il y a là sans doute un ton d'emphase qui met en
garde; mais on était bien près encore des attachemens sérieux du grand
siècle, et il parait impossible que, dans cette période qui sépare la Prin-
cesse de Clêves de Paul et Virginie j des affections fortes et chastes ne se
soient pas rencontrées fréquemment.
Mais c'est hors du mariage et dans les liaisons si nombreuses alors que
Vopinion relâchée tolérait et légitimait en quelque sorte, que l'on rencontre
à chaqike pas cette vitalité du cœur que rien n'a pu étouffer, et qui se tra-
duit par une agitation fiévreuse, par des ardeurs incohérentes, fougueuses,
excessives. L'air est chargé d'orages dans ce siècle nerveux. On boit à toute
source, et M"« de Lespinasse, la plus grande peut-être de ces âmes éga-
rées, fait entendre ce cri terrible : < Si jamais je pouvais devenir calme,
c*est alors que je me croirais sur la roue !» Je ne connais pas de spectacle
plus poignant que celui de cette femme, possédée et dévorée par son
amour, répondant à l'indifférence de M. de Guibert : « Ne m'aimez pas,
mais souffrez que je vous aime et vous le dise cent fois, » et qui, mourante,
écrit : « Les battemens de mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma res-
piration, tout cela n'est plus que l'effet de la passion. Elle est plus marquée,
plus prononcée que jamais, non qu'elle soit plus forte, mais c'est qu'elle
va s'anéantir, semblable à la lumière qui revit avec plus de force avant de
s'éteindre pour jamais! » Comme contraste à cette passion tragique et ab-
solue, on trouverait des attachemens plus calmes et non moins fidèles, ceux
de Vidole du temple, M«» de Boufilers, pour le prince de Conti, de M"» d'Hou-
detot pour Saint-Lambert. Ici je ne crains pas d'en croire Rousseau, puis-
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A9& REVUE DES DEUX MONDES.
quMl s'agit d'une femme qui dédaigna son amour, et dont il ne parle cepen-
dant qu'avec letespect le plus tendre et le plus ému dans les pages brûlantes
qu'il lui a consacrées. Quelle amitié douce et sévère, que de naturel, de
grâce, d'agrément, quelle sûreté de caractère et quelle sincérité, quelle
fermeté de cœur ne lui fallait-il pas pour affronter sans péril, et avec cette
tranquillité enjouée qui lui était naturelle, les plaintes et les transports
d'un pareil amant I Et si l'on veut compléter le tableau, qu'on ouvre cet
impur roman de Laclos, les Liaisons dangereuses. N'est-ce pas dans ce même
monde où vivent Valmont et l'odieuse marquise de Merteuil que gémit cette
infortunée présidente de Tourvel qui expie sa faute dans les larmes et dam
la mort? Ces grands traits du cœur humain que je signale ne sont pas ou-
bliés dans le livre dont nous parlons, mais ils y sont noyés dans un océan
de futilités, et perdent ainsi l'importance et la signification qu'il fallait leur
attribuer.
Cependant vers le milieu du siècle, et lorsque déjà l'on avait pris goût à
rétude des sciences exactes et aux spéculations de l'esprit, un élément
nouveau, une passion encore, l'amour, le sentiment de la nature et du dieu
vague qu'elle révèle, apportèrent la fraîcheur et l'élévation dans ces cœurs
secs et inquiets. C'est une bouflfée d'air pur qui vient renouveler et vivifier
une atmosphère viciée et dilater les poitrines oppressées. On reçut non
pas avec admiration, mais avec une sorte d'adoration les pages magiques
où Rousseau dévoilait un monde jusqu'alors inconnu. La révolution qui
s'opère à ce moment est immense et presque subite. Les femmes particu-
lièrement accueillirent les idées du philosophe avec l'intempérance et l'exal-
tation qui leur sont habituelles et les poussèrent jusqu'au sentimentalisme
et à l'absurdité. On n'a pas oublié les bergeries, les laiteries et les autres
fadaises de Trianon. Il n'en est pas moins vrai qu'un horizon nouveau s'est
ouvert, et que, puisque la littérature n'exprime pas seulement les idées per-
sonnelles d'un écrivain, mais qu'elle est encore le fidèle écho de celles de
ses contemporains, nous sommes en droit de penser que ce sont aussi les
sentimens de son époque auxquels Rousseau prêtait le langage le plus su-
blime peut-être qui soit sorti jamais d'une bouche humaine.
C'est encore à Rousseau que le xviii* siècle doit la résurrection du sen-
timent qui plus que tout autre est naturel à la femme , celui de la mater-
nité , sentiment tellement enraciné dans son cœur et dans ses entrailles
qu'il survit d'ordinaire à tout autre, et que l'on nomme dénaturée celle
qui l'a perdu. Il naît avec la femme et ne la quitte qu'à la mort. Toute
jeune, la fillette joue avec sa poupée, c'est une mère déjà; vieille, son der-
nier amour est pour ses petits-enfans. Il faut en convenir néanmoins, dans
la haute société ce sentiment était alors singulièrement affaibli. La mère ne
trouvait pas le temps de connaître sa fille. C'était d'abord la nourrice, puis
le couvent. Durant les quelques années où elle l'avait auprès d'elle, ses
habitudes mondaines, cette vie tout extérieure et dissipée l'empêchaient de
s'y attacher. Ici encore j'ai peine à croire que l'oubli des devoirs maternels
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REVUE. — CHRONIQUE, &95
ait été aussi général et aussi absolu qu'il le paraît au premier abord. M'»* de
Sévigné n'est morte que tout & la lin du siècle précédent. Nous trouTons
dès le commencement de celui-ci les Avi$ à son fil$ et à sa fille de M"*« de
Lambert, puis vient VÉmile de Rousseau, et avec lui une révolution com-
plète. La modification qui se fait dans les idées est trop soudaine, il est
vrai, pour qu'on puisse la croire bien sérieuse et profonde. 11 faut se mé-
fier beaucoup de ces changemens & vue. C'est un enthousiasme de tête
plus qu'autre chose. L'afifaiblissement du sentiment maternel à cette épo-
que est dû à une cause palpable, le discrédit où est tombé le mariage,
et par suite le relâchement des liens de la famille. Un livre, quelque élo-
quent qu'il puisse être, ne peut tenir lieu des mœurs et des convictions^.
On se passionne pour les idées de Rousseau comme pour les fantasmagories
de Mesmer ou de Cagliostro. C'est avant tout du besoin d'agitation et de.
l'inquiétude d'esprit; mais encore y a-t-il là quelques indications qu'il ne
faut pas négliger. Du reste, ces sentimens de la famille s'étaient conservés
trè^ vifo dans le peuple et dans la bourgeoisie, comme en témoignent tant
d'ouvrages de littérature et d'art de cette époque : le Père de famille de
Diderot, la Bénédiction et la Maiédiclion de Greuze, et toutes ces composi-
tions merveilleuses de Chardin, où le bonheur domestique s'exprime d'une
manière si naive et si touchante, et qui se résument dans son Benedicite,
véritable perle de sentiment et d'expression.
Le xviii* siècle fut, avant tout, un siècle de sociabilité. Ses salons sont
ses tribunes; c'est là qu'est la vie, c'est là que s'agitent toutes les idées,
toutes les passions qui l'occupent. C'est dans les réunions brillantes du Pa-
lais-Royal, du Temple, ou chez la maréchale de Luxembourg, que se forme
eette société enjouée et polie, dont l'amabilité, le boa goût, la légèreté, les
rafilnemens sont l'exquise et dernière expression d'une civilisation (fui finit.
Les feiunes jouent un rôle très important dans ces réunions; elles en sont
le motif et le lîp,n. Elles ne s'associeront jamais peut-être autant qu'elles le
firent alors à ces préoccupations sérieuses qui sont d'ordinaire le domaine
presque exclusif des hommes. Leur témérité naturelle, leur imprudence
généreuse, le mépris qu'elles ont du danger, les portèrent du premier coup
aux extrêmes. Elles furent l'auditoire excitant qui exalte l'orateur par d'ar-
dentes approbations, et qui lui renvoie sa parole centuplée par un sympa-
thique écho. Leur influence fut immense, et, à tout prendre, salutaire;
mais est-ce une raison pour dire comme le font MM. de Concourt : « Tout
•e qu'une religion attire à elle d'illusions, de prières, d'aspirations, d'élan-
cemens, de soumissions et de croyances, se tourne insensiblement vers
la femme?... La femme arrive à être pour le xviii* siècle non-seulement le
dieu du bonheur, du plaisir et de l'amour, mais l'être poétique, l'être sacré
par excellence, le but de toute élévation morale, l'idéal humain incarné
dans un siècle de l'humanité? » Comment I ces femmes que vous nous avez
représentées si futiles sont en même temps les inspiratrices et les divinités
du siècle de Voltaire et de Montesquieu? On croit rêver. Elles ne sont ni
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A96 REVUE DES DEUX MONDES.
si grandes ni si petites que vous les faites, et il nous parait inutile de trai*
ter tout à fait sérieusement de pareilles ims^inations.
Cependant ces femmes, qui n'étaient ni des poupées ni des divinités,
avaient su conserver intactes, au milieu de Tagitation du scepticisme et du
dévergondage de leur temps, quelques-unes de ces vertus humbles et bien-
faisantes qui expliquent mieux que toute autre chose Tinfluence considé-
rable et heureuse qu'elles ne cessèrent d'exercer. Elles ne se bornèrent pas
à s'associer à cet ardent amour de l'humanité et à cet enthousiasme du
siècle pour toutes les idées nouvelles et généreuses qui passionnaient alors
les esprits : elles furent, pour ces hommes agités et desséchés par les luttes
de la pensée, des amies tendres, sérieuses, fidèles et sévères à l'occasion.
M. Sainte-Beuve a tout récemment relevé avec beaucoup de force et de vi-
vacité ce trait de caractère chez M"** de Boufflers. Il faut suivre, dans toute
sa correspondance avec Rousseau, l'affectueuse fermeté qu'elle met à ré-
pondre à ses hallucinations et à ses susceptibilités, et, lorsque sa scanda-
leuse querelle avec Hume a éclaté, la sévère franchise dont elle use à l'é-
gard des deux adversaires, avec qui elle était également liée. C'est encore
la comtesse de Boufflers qui avait encadré dans sa chambre, pour les avoir
toujours sous les yeux, des maximes empreintes d'une austérité toute virile
comme celles-ci : <r Lorsqu'il s'agit de remplir un devoir -important, ne con-
sidérer les périls et la mort même que comme des inconvéniens, et non
comme des obstacles. — Tout sacrifier pour la paix de l'âme. — IndilTérent
aux louanges, indifférent au blâme, ne se soucier que de bien faire, en res-
pectant, autant qu'il sera possible, le public et les bienséances. » Ce sont
assurément là de mâles et sérieuses pensées, et, quels que fussent d'ailleurs
les écarts qui, dans la pratique, contredisaient cet idéal de moralité qu'on
se proposait, souvenons-nous que la société française avait été au plu» iws
dans ce siècle, et qu'on aurait pu croire un moment que le sort en était
jeté, qu'elle périrait dans la fange. Il y avait chez ces femmes des qualités
solides du cœur, une fermeté de raison, une force d'esprit, une rectitude
de jugement qui ont autant de réalité que leurs défauts. Aussi, après les
années frivoles, se trouvèrent-elles en état de supporter la vieillesse et les
malheurs, et lorsque l'orage éclata, beaucoup d'entre elles subirent sans
faiblesse la ruine et la proscription, d'autres virent l'échafaud sans pâlir.
C'est à ces grands caractères des mœurs et du cœur humain, qui ne sont
pas étrangers aux femmes du xviir siècle, que j'aurais désiré qu'on donnât
tout leur relief, plutôt qu'à des vertus et à une influence dominante qu'elles
n'eurent jamais , ou à ces traits éphémères qui n'ont qu'une importance
très secondaire, et qu'on ne doit pas trop disputer au temps qui les emporte.
CHARLES CLéMBJIT.
V. DB Mars.
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LA POLOGNE
SES ANCIENNES PROVINCES
ET SES VÉRITABLES LIMITES
Les Russes reconnaissent quelquefois aux Polonais le droit de
revendiquer le pays qu'on appelle depuis 1815 le royaume; mais
lorsque ceux-ci réclament les autres territoires qu'ils ont successi-
vement perdus depuis 1772, les Russes répondent que cette reven-
dication ne s*appuie sur aucun droit; ils ajoutent qu'ils n'ont fait
que reprendre à la Pologne des provinces autrefois usurpées sur la
Russie. Il y a donc lieu de rechercher, en consultant l'histoire et les
traités, à quel titre les provinces en question, — la Lithuanie, la
Volhynie, la Podolie et l'Ukraine de la rive droite du Dnieper, ex-
cepté la ville de Kiev , — faisaient partie de la Pologne en 1772 , à
Tépoque où a commencé la situation irréguliëre dont l'Europe souffre
depuis quatre-vingt-dix ans. De récentes publications, complétées
et contrôlées par des communications d'un sérieux intérêt, nous
faciliteront cette recherche.
Il faut se placer à un point de vue tout spécial quand on traite
certaines questions qui agitent le monde slave. A tort ou à raison, la
diplomatie occidentale n'attache guère d'importance à l'érudition et
à la littérature. Elle demande l'autorité de ses arrêts soit aux traités
existans, soit à quelques principes généraux. Dans l'orient de l'Eu-
rope au contraire, les grandes questions internationales sont d'abord
traitées par les savans et par les poètes. Sur les bords du Danube,
de la Vistule, du Volga et du Dnieper, l'érudition et la poésie sont
des armes ordinaires de la politique, dont elles préparent, expliquent
mu XI.T. — l*' juui. 32
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ik98 BETUE DES DEUX MONDES.
et cherchent à justifier les tendances. Il n'est pas de savant dont les
œuvres ne servent à rallier un parti. 11 n'est pas de poète vraiment
populaire dont les accens ne s'inspirent de quelque sentiment natio-
nal. Tous les livres ont un côté politique ou diplomatique. Un trar
vail littéraire est un acte de patriotisme ou de foi religieuse. Une
œuvre d'érudition est un argument pour la revendication d'une
province. La science peut y perdre en élévation et surtout en sincé-
rité; mais elle y gagne ce qu'elle rencontre bien rarement en Occi-
dent, l'attention passionnée d'une nation tout entière, quelquefois
de toute une race. jLa poésie y trouve aussi une cause réelle et vi-
vante d'inspiration qui lui manque souvent ailleurs.
Cette disposition n*est pas nouvelle. Ainsi au commencement du
iviir siècle, bien avant le partage de la Pologne, et alors que les
hommes d'état de l'Occident ne se doutaient même pas de l'immi-
nence de cette catastrophe, le point de vue ethnographique et his-
torique que nous voudrions mettre en lumière n'était pas négligé en
Russie, et l'on préludait par des controverses archéologiques aux ten-
tatives de la diplomatie et de la guerre. Un Allemand nommé Mûller,
historiographe officiel de l'impératrice Elisabeth, écrivait en 1749 un
essai sur l'origine de la nation et du nom des Busses. Cet essai ayant
été trouvé contraire aux vues politiques de la cour, l'auteur dut com-
paraître devant une commission spéciale; son écrit fut condamné à
la destruction, et Mûller finit par reconnaître lui-même qu'il avait
eu tort. Deux écrivains russes furent successivement mis en juge-
ment pour avoir soutenu la même opinion. Enfin, la thèse de HûUer
ayant été reprise en Allemagne, Catherine II exprima en sept articles
son opinion sur le débat, et finalement la question de l'origine des
Russes fut tranchée, selon l'expression de Mirabeau, « en vertu d'une
définition déclaratoire de leur souveraine. » A la même époque, des
savans qui cherchaient leurs inspirations à Saint-Pétersbourg en-
treprenaient de retrouver l'origine des Hongrois, en vue de rattacher
éventuellement cette population aux destinées de l'empire russe.
Les diverses questions historiques qui se rattachent à l'origine
des populations et des états des rives du Dnieper et du Volga ont
été reprises depuis quelques années avec toutes les ressources nou-
velles de la science, et avec d'autant plus de passion que des deux
côtés l'on pressentait clairement que la discussion ne tarderait pas
cette fois encore» à entrer dans le domaine des faits. Le cours pro-
fessé au Collège de France par M. Adam Miçkiewicz de 1840 à 18A5
peut donner une idée et un spécimen assez exacts de ce mouve-
ment si intéressant des Slaves dans le domaine de la littérature po-
litique. La question spéciale des anciennes provinces polonaises a
été traitée par Lelewel, l'auteur ^ès érudit d'une Hisloire de la
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LA POLOGNE ET SES LIMITES. 499
Lithuanie et de la Ruthénie dont la traduction française n'a été pu-
bliée qu'en 1861. M. Duchinski s'est appliqué en même temps à
approfondir la question de l'origine des Grands-Russes. La plupart
de ses recherches seraient sans profit pour les personnes qui ne
comprennent pas le polonais, si M. Viquesnel n'avait eu l'heureuse
inspiration de les condenser, avec le concours de l'auteur, dans un ap-
pendice spécial de son ouvrage sur la Turquie d'Europe. Il est à re-
gretter seulement que des circonstances indépendantes de la volonté
de l'écrivain soient venues interrompre la publication de cet appen-
dice, la partie certainement la plus intéressante du vaste travail en-
trepris par M. Viquesnel. Un petit écrit, intitulé Pologne et Ruthénie^
dont l'auteur ne s'est pas fait connaître, résume avec clarté et intérêt
le point de vue polonais sur la question. Du côté des Russes, les auto-
rités principales sont l'historien Karamsine, M. Soloviev,M. Pogodine.
La discussion est entrée dans la polémique du jour par les publica-
tions toutes récentes intitulées la Russie-Rouge et une Nationalité
contestée (1), comme par un grand nombre d'articles insérés dans les
recueils littéraires russes. On le voit, les sources ne manquent pas
ni en Russie, ni en Pologne. 11 y a là tout un ensemble de travaux
intellectuels d'une portée réelle et d'un intérêt incontestable.
Avant de montrer où en est le débat en essayant de le ramener
à ses véritables termes, il importe de bien fixer le sens des appel-
lations géographiques dont nous aurons à nous servir, car les con-
fusions de mots jouent un grand rôle dans cette question. Il faut
donc bien établir que le nom de Ruthénie désignera dans cette étude
la partie du pays contesté qui se trouve dans les vallées du Dnieper,
du Dniester et de leurs affluons, tandis que le nom de Moscovie
s'appliquera aux pays arrosés par le Volga et ses affluons. On n'a
nullement l'intention de trancher témérairement par ces appella-
tions les problèmes ethnographiques et politiques qui s'y rattachent :
on se sert de ces mots comme à' expressions géographiques desti-
nées à faire comprendre de quels pays Ton veut parler.
I.
La question de droit débattue parmi les publicistes et les histo-
riens slaves relativement aux anciennes provinces polonaises nous
ramène aux origines mêmes de la Pologne et de la Russie. Écoutons
d'abord le vieux chroniqueur de Kiev, Nestor, le patriarche des his-
toriens slaves. « Les Voloques (Gaulois ou Valaques) attaquèrent les
(i) La Ausne-Aotigei par le prince TroubeUkoi, Paris 1860; %me NationalUé contestée,
ptr M. Y. Porochiiie, Paris 1862.
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500 REVUE DES DEUX MONDES.
Slaves qui demeuraient près du Danube, et les expulsèrent. Quel-
ques-uns de ceux-ci s'établirent près de la Vistule et furent appelés
Lekhs. Une partie des Lekhs se nommait Polaniens, d'autres Lou-
titches, d'autres Mazoviens et Poméraniens. C'est d'eux que vinrent
aussi les Slaves qui habitent le long du Dnieper. Quelques-uns con-
servèrent le nom de Polaniens, d'autres prirent celui de Drevliens,
parce qu'ils restaient dans les forêts {dreeo). Enfin les Slaves qui
s'établirent près du lac Ilmen conservèrent leur propre dénomina-
tion, et y élevèrent une ville qu'ils appelèrent Novogorod (1). »
Rien ne permet de conjecturer qu'il y eût vers le vi* siècle de notre
ère des différences de race et de langage entre ces Slaves. Tout
autorise au conti*aire à croire que leur unité originelle se maintint
jusque vers 862, alors que des iNormands, les Varègues-Russes ou
Ruthènes (2), commencèrent à s'établir dans la partie orientale de
la Slavie, à laquelle ils laissèrent le nom de leur tribu. Nestor, qui
écrivait deux siècles et demi après les premières invasions des Nor-
mands-Varègues, dit : (( On sait que la langue ruthène et la langue
slavonne ne sont qu'une même langue, que ce nom de Ruthènes
nous a été donné par les Varègues, et qu'auparavant nous n'étions
connus que sous le nom de Slaves. Les Polaniens qui se trouvaient
parmi les Slaves n'avaient pas non plus d'autre langue. Le nom de
Polaniens qu'on leur donnait venait des champs {pola) qu'ils culti-
vaient et parce qu'ils habitaient la plaine; mais ils étaient d'origine
slave, et n'avaient pas d'autre langue que le slavon (3). »
L'invasion des Normands-Varègues changea l'état politique du
monde slave. Quelques mots suffiront pour préciser la situation de
l'Europe orientale après cette invasion. Vers le x* siècle de notre
ère, les versans septentrionaux des Carpathes et la vallée de la Vis-
tule sont déjà occupés par le royaume de Pologne , sous la dynastie
nationale des Piast. La vallée du Dniester en fait partie jusqu'en
981. Si nous tournons les regards vers l'est, nous voyons que, dans
la vallée du Dnieper comme sur les bords de la Vistule, habite une
population essentiellçment slave, celle de la Ruthénie. Cette popu-
lation s'étend aussi très loin vers le nord, où Novogorod est son
siège principal. Des villes riches et commerçantes, Kiev, Tchernigov,
Smolensk, Polotsk et surtout Novogorod, y brillent d'un vif éclat;
mais cette partie de la Slavie est depuis un siècle exposée aux inva-
sions successives des Normands-Varègues, venus par la Baltique.
Les descendans de Rurik, leur chef, ont fondé une foule de princi-
pautés, continuellement partagées entre les enfans de leurs princes,
(i) Tome I*' de la traduction français de Nestor, p. 5.
(2) « Russi, quos alio nomine Nartkmanos vocamus. » Loitprand, x* sièdo.
(3) Page 34, t. 1".
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U POLOGNE ET SES LIMITES. 501
et coexistant du reste avec quelques puissantes républiques dont ces
princes sont seulement les chefs militaires. Celui de ces chefs qui
réside à Kiev est considéré comme le grand prince : il représente,
sans beaucoup d'autorité réelle, l'unité de ce monde fractionné, sana
cesse agité plutôt que troublé, et qui ne manquait certainement pas
de vitalité et de liberté. Telle était alors la Ruthénie.
A l'est et au nord de la Ruthénie, notamment dans les vallées du
Volga et de ses affluens, s'étend un monde tout à fait différent du
monde polonais et ruthénien, et qui n'a rien de slave : c'est le
monde tchoude ou étrange^ comme disaient les Slaves, le monde
des races finnoises et ouraliennes, où dominent tour à tour des con-
quérans appartenant à la race tartare, mongole ou turque. Ces do-
minations, toujours changeantes, s'étendent jusqu'au sud de la Ru-
thénie, et lui bouchent l'accès de la Mer-Noire. La chronique de
Nestor et les ouvrages de Karamsine, de Soloviev, de Lelewel, de
Pogodine, de Duchinski , établissent de la manière la plus certaine
que toute cette contrée, notamment la vallée du Volga, était habi-
tée, au X* siècle, par des peuples étrangers à la race slave. Ce fait ca-
pital n'est pas contesté.
Or il y avait dans ce monde finnois et ouralien des villes impor-
tantes, comme Rostov, Mourom, Souzdal, qui étaient en relation de
commerce avec la Ruthénie et principalement avec Novogorod. Des
princes varègues y avaient étendu leur domination, de sorte qu'ils
régnaient en même temps sur des Slaves et sur des Finnois. L'un
de ces descendans de Rurik, George Dolgorouki ou Longue-Main,
régnait à Souzdal, dans la partie du pays finnois qui était séparée de
la Ruthénie par la grande forêt de Mourom. Ce pays d'au-delà des
bois, cette za-lMe, fut le berceau et est demeuré le centre matériel
comme le foyer moral de l'état qui est devenu par la suite l'empire
russe. George Dolgorouki, se rendant, vers HA7, à Souzdal, chez
son fils André, s'arrêta pendant le voyage dans un hameau, sur
les bords d'une petite rivière appelée la Moskva. Charmé de la
beauté du site, qui est en effet un des plus pittoresques de la con-
trée, le prince voulut y établir sa demeure. Le seigneur de cette
terre (il s'appelait Koutchko) ayant refusé de céder sa propriété,
George Dolgorouki le fit saisir et noyer dans un étang. Il fit ensuite
entourer de palissades un monticule sur lequel fut bâti depuis le
Kremlin, et jeta les fondemens d'une ville qu'il appela Moskva, nom
qui n'a rien de slave, non plus que ceux de Mourom, de Souzdal, etc.
Telle fut l'origine de « cette goutte d'eau devenue océan, » suivant
une expression de M. Pogodine. Karamsine rappelle avec une orgueil-
leuse émotion qu'une autre ville aussi a été fondée sur un cadavre,
et que cette ville s'appelle Romel... Moscou devint capitale en
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502 REVUE DES DEUX MONDES.
1328, Elle a conservé un caractère semi-asiatique qui frappe pro-
fondément le voyageur européen, si préparé qu'il se croie à une
semblable impression. Aucun de ceux qui, du haut de Tune des
collines envii'onnantes, ont vu resplendir tout à coup la riche et po-
puleuse cité, avec ses mille dômes aux formes étranges et aux cou-
leurs variées, n'oubliera le sentiment d'admiration, d'étonnement
dont il a été saisi à ce spectacle inattendu. Il n'a rien sous les yeux
qui ressemble à l'Europe : il se sent transporté entre la Chine et By-
2ance par une soite d'hallucination qui n'est cependant qu'une vue
exacte de la réalité, et qui, par cela même, ne manque ni de charme
ni de grandeur.
A partir du règne de George Dolgorouki , les princes de la région
finnoise manifestèrent une hostilité systématique et acharnée contre
la Ruthénie, et principalement contre les villes dont les habitudes
libérales leur étaient devenues antipathiques. Ils n'eurent plus
d'autre idée que de fonder un état à part, de créer une unité nou-
velle, selon l'expression de Karamsine et du prince Troubetzkoï, et de
subjuguer la Ruthénie. C'est ainsi que les Normands de l'Occident,
après s'être établis en Angleterre, essayèrent de conquérir la France,
d'où ils étaient venus. En 1169, André Bogoloubski, fils de Dolgorouki,
à la tête d'une bande nombreuse de Souzdaliens et de Rostoviens,
vint mettre le siège devant Kiev. L'historien de la Ruthénie, Lele-
wel,, trace en quelques lignes un tableau animé de cette cité, qui
joue un si grand rôle dans l'histoire et dans l'imagination des Slaves.
« Quelle ville slave, dit-il, pouvait alors se comparer à Kiev? Cette
magnifique cité comptait depuis longtemps quatre cents églises.
Bâtie sur une hauteur, elle descendait, par une pente douce, jus-
qu'au bord du Dnieper et s'étendait au loin le long de ce fleuve.
C'est dans ce faubourg qu'étaient établis les riches magasins des
marchandises que l'on faisait venir par terre et par eau ; mais ce
qu'il y avait de plus remarquable se trouvait dans la haute ville,
où, sans compter les monastères et une multitude de chapelles, on
voyait les églises de Saint-Michel-Archange, de Saint-Basile, de la
Naissance de la Sainte-Vierge et, plus magnifique que toutes les
autres, l'église métropolitaine de Sainte-Sophie, qui renfertnait le
tombeau de Yaroslav le Grand. Tout ce que l'art byzantin put imagi-
ner de plus beau servit à orner ces édifices. Dans la plus haute partie
de la ville, en forme de forteresse, s'élevait le Petchersk avec ses
catacombes, où se trouvaient des centaines de corps parfaitement
conservés. Le pieux pèlerin visitait avec un respect religieux ces
antiques monumens, et jamais une main sacrilège n'avait osé tou-
cher aux riches trésors qu'ils renfermaient. Celte magnifique cité,
placée au cœur de la Ruthénie, comptant cent cinquante mille habi-
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LA POLOGNE ET SES LIMITES. 503
tans, chef-lieu de tant de villes et de duchés, respectée par tous les
princes qui s'en étaient successivement emparés, devint enfin la
proie de Tavidité et de la haine profonde d'André Bogoloubski. Ce fils
indigne de la Ruthénie, après avoir conquis en 1169, non sans une
grande eflusion de sang, la sainte cité, la livra pendant trois jours
au pillage et à la licence de ses bandes indisciplinées (1). » Les
églises et les monastères furent dévastés. Tout fut enlevé, jusqu'aux
images, aux livres, aux habits des prêtres et aux ornemens d'église.
Le même sort menaça la puissante Novogorod. L'historien russe
Karamsine fait ressortir pour quelle raison la résistance y fut plus
vigoureuse. « Les Kioviens, dit-il, accoutumés depuis longtemps à
changer de maîtres, à sacrifier les vaincus aux vainqueurs, n'avaient
combattu que pour l'honneur de leurs princes, tandis que les Novo-
gorodiens allaient verser leur sang pour la défense de leurs droits e
des institutions établies par leurs ancêtres. Ils jurèrent tous de mou-
rir pour la liberté. L'archevêque Jean, accompagné de tout le clergé,
prit l'image de la sainte Vierge et la porta sur les fortifications exté-
rieures. Aux cris des combattans se mêlait le chant des hymnes. Le
peuple priait en versant des larmes et s'écriait : Seigneur^ ayez pi-
tié de nous. Les Novogorodiens remportèrent la plus brillante vic-
toire, et comme ils attribuaient leurs succès à une intercession mi-
raculeuse, ils instituèrent en l'honneur de la sainte Vierge une fête
qui dut être célébrée solennellement tous les ans le 27 novembre.
Les vainqueurs passèrent au fil de l'épée une foule de soldats et
firent tant de prisonniers que, selon la chronique de Novogorod, on
donnait dix Souzdaliens pour un grivna (petite pièce de monnaie). »
La politique des princes de la contrée finnoise modifiait complè-
tement l'ancien droit public de l'Europe orientale, où auparavant
les princes se battaient et se dépossédaient sans que la population
des villes y prît une part fort active et eût beaucoup à en souflrh:.
L'église voulut résister à ces innovations, mais elle s'y brisa. Lorsque
les princes rencontraient une résistance quelconque chez les évêques,
ils les accusaient d'hérésie et les chassaient. Il est important de no-
ter que c'est à cette époque que firent leur première apparition ces
sectes religieuses qui ont encore aujourd'hui une si grande im-
portance en Russie. Ce fut, comme l'autocratie, un produit de l'es-
prit finnois. Bien que la Ruthénie fût tout entière de rite grec et en
grande partie séparée de Rome, les sectes dont il s'agit n'ont pas
réussi à prendre racine sur ce sol slave. Ainsi il est bien positif que,
même avant l'invasion des Tartares, il s'était formé au nord-est du
monde slave une unité nouvelle dans des conditions religieuses, po-
(!) Lclewel, 1. 1»», p. 76.
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hOk EEVUE DES DEUX MONDES.
liti(][ues et sociales différentes de celles où se trouvaient la Ruthénie
et la Pologne.
II.
Les grandes invasions des Tartares et des Mongols suivirent d'as-
sez près la consolidation et les premières tentatives d'expansion du
duché de Souzdal, de ce nouvel état oriental habité par des Fin-
nois que nous appellerons désormais la Moscovie. En 1224, les Tar-
tares remportèrent, près de la rivière de Kalka en Ukraine, une
grande victoire sur les princes ruthéniens qui s'étaient réunis pour
combattre l'invasion. Il est à remarquer que les princes de la Mos-
covie refusèrent de s'associer à cette première croisade de la chré-
tienté orientale contre la barbarie asiatique. En 1237, les Tartares
envahissaient la Moscovie, où ils devaient rester deux siècles. En
1239, ils prenaient Kiev. En 1240, ils inondaient la Pologne et la
Hongrie; mais après le grand combat de Lignitza, en Silésie, ils rétro-
gradèrent et ne firent dans ces deux pays que de courtes apparitions,
tandis que leur domination continuait en Ruthénie et s'appesantissait
principalement sur la Moscovie. La horde tartare ne dépossédait pas
les princes régnans; elle envoyait auprès d'eux des baskaks pour la
collection des impôts. Ces baskaks étaient les vrais rois du pays et
les représentans de cet esprit tartare qui étouffe toute indépendance,
toute civilisation et toute poésie.
Qu'advint-il alors de la Moscovie ? Arrivé à cette époque, l'histo-
rien Lelewel s'écrie : « C'est un pays à part, n'ayant rien de com-
mun avec rhistoire que nous racontons, et c'est pourquoi nous ne
nous occuperons plus de cette excroissance anormale ! » M. Soloviev,
qui est Russe et professeur d'histoire à l'université de Moscou, con-
state que ce n'est pas l'invasion tartare qui sépara la Moscovie des
Ruthéniens, puisque cette séparation existait déjà. Nous en avons
indiqué la cause, et en effet, si la Moscovie dès l'origine n'eût été
finnoise, c'est-à-dire asiatique, l'on ne s'expliquerait pas que la do-
mination tartare s'y fût si promptement et si complètement accli-
matée, tandis qu'elle ne devait ni s'installer ni laisser aucune trace
de son passage dans la Ruthénie, dont la population est slave. Ce ne
sont pas les Polonais qui ont imaginé cette différence pour les be-
soins de leur cause. Le sujet est assez grave pour que l'on expose
ici ce qu'en dit Karamsine, l'historien officiel de la cour de Saint-Pé-
tersbourg. Il n'y a d'ailleurs rien d'aussi précis, rien d'aussi carac-
téristique dans les écrits hostiles à la Russie.
a Les envoyés de la horde représentant la personne du khan faisaient ce
qu'ils voulaient en Russie (Moscovie). Les marchands, môme les vagabonds
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LA POLOGNE ET SES LIMITES. 505
mongols, nous traitaient comme de vils esclaves. Quelle en dut être la con-
séquence? La dégradation morale des hommes. Oubliant la fierté nationale,
nous apprîmes les basses finesses, les ruses de Tesclavage qui sont la force
des faibles; en trompant les Tartares, nous nous trompions encore plus les
uns les autres: en nous rachetant au poids de Tor de Poppression des bar-
bares, nous devînmes beaucoup plus avides et beaucoup moins sensibles
SHix oflfenses, à la honte, exposés que nous étions aux violences des tyrans
étrangers. Depuis le temps de Basile Yaroslavitch jusqu'à celui d'Ivan Ka-
lita, notre patrie ressembla plutôt à une noire forêt qu*à un état ; la force
paraissait être le droit... Et quand cette terrible anarchie commença de dis-
paraître,... il fallut recourir à une sévérité inconnue aux anciens Russes...
Le joug des Tartares Introduisit les peines corporelles... Il se peut que le
caractère actuel de la nation ofifï'e encore des taches qui lui ont été impri-
mées par la barbarie des vainqueurs.
< Si, après deux siècles d'un tel esclavage, nous n'avons pas perdu
tout sentiment moral, tout amour de la vertu, de la patrie, rendons-en
grâces à la religion.
« La constitution intérieure de l'état se trouva changée ; tout ce qui était
fondé sur d'antiques droits civils ou politiques s'éteignit. Après avoir rampé
dans la horde, nos princes s'en retournaient chez eux comme des maîtres
terribles, car ils commandaient au nom d'un suzerain absolu. Ce qui n'avait
pu se faire du temps de Yaroslav le Grand, ni de celui d'André et de Vsevo-
lod m, fut accompli du temps des Mongols sans difficulté et sans bruit. A
Vladimir ni nulle part, excepté à Novogorod et à Pskov, ne retentit plus le
son de la cloche du Vetché, cette manifestation de la souveraineté popu-
laire, manifestation souvent tumultueuse, mais chère aux descendans des
Slavo-Russes. Ce droit des anciennes villes n'était plus connu des villes nou-
velles, comme Moscou et Tver, qui devinrent importantes pendant la domi-
nation des Tartares. »
L'ouvrage du prince Troubetzkoï, la Russie-Rougey est spéciale-
ment consacré à combattre les idées des Polonais sur la Ruthénie.
L'auteur n*est guère moins explicite que Karamsine sur l'influence
de la domination tartare en Moscovie :
« Le clergé russe (moscovite), protégé par les Tartares et devenu mal-
heureusement leur auxiliaire pendant cette triste époque, ne sut prêcher à
sa patrie opprimée que la soumission à un pouvoir établi par la violence,
oubliant complètement les préceptes de l'indépendance et du patriotisme.
Subissant l'influence de leurs oppresseurs, les Russes (Moscovites) per-
dirent les vertus généreuses de leurs ancêtres. La Russie (Moscovie), ou-
bliée par les nations, qui de plus en plus marchaient dans la voie de la
civilisation, se trouvait assimilée à ces barbares que leurs chefs conduisaient
comme des troupeaux. Devenant aussi tartare elle-^néme , sans caractère
et sans vigueur, notre malheureuse patrie arrivait à subir la tyrannie de
GrozDo! (Ivan le Terrible). Sombre époque, où la Russie, complètement
dénationalisée, allait s'endormant de plus en plus dans une létharê^ie asia-
tique dont elle fut réveillée par le génie de Pierre le Grand! Alors la na-
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506 BEVUE DES DEUX MONDES.
tionalité russe se porta dans les forêts du nord, où, se retrempant dans
la création d'une unité nouvelle, celle de Moscou, elle se renforça et finit
par reconquérir Tlndépendance Mais cette Russie nouvelle n'était plus
l'ancienne Russie slave ; malgré elle, elle avait subi l'action de la domination
tartare, et son organisation même, plus forte, plus compacte, se rap-
proche davantage des habitudes et des mœurs asiatiques (1). »
Est- il nécessaire de faire remarquer que Karamsine comme le
prince Troubetzkoi sont à côté de la vérité en attribuant à la seule
influence des Tartares une situs^tion morale qui tenait à la nature
même de la population de la Moscovie, et dont les traits principaux
s'étaient déjà révélés d'une manière éclatante dans Fhistoire de
l'Europe orientale depuis le règne d'André Bogoloubski? Lorsque ces
historiens parlent d'une Russie idéale que l'invasion du xiii" siècle
aurait métamorphosée, c'est à la Ruthénie que cette peinture s'ap-
plique et non à la Moscovie.
Les Tartares n'ont pas exercé d'influence morale sur les destinées
de la Ruthénie. Il n'y avait dans ce pays slave aucun élément que
le génie des envahisseurs pût s'assimiler. Il pouvait y avoir juxta-
position des deux races, soumission de l'une à l'autre, destruction
de l'une par l'autre, mais jamais rien d'analogue à ce qu'on appelle
en chimie une combinaison : l'affinité n'existait pas. A l'époque de
l'invasion, la partie méridionale de la Ruthénie était réunie sous
un seul gouvernement : c'était le duché de Halitch, d'où la Galiciea
tiré son nom. Cet état comprenait la région orientale de la Galicie
que Ton appelle la Ruthénie-Rouge, la Voihynie, la Podolie et une
partie de l'Ukraine. Il était bien tributaire des Tartares, et Daniel,
le plus puissant de ses princes, fut obligé de se rendre à l'appel du
chef de la horde; mais la Ruthénie méridionale ne reœvait plus
de baskaks. Les ducs de Halitch n'avaient pas d'ailleurs de rapports
avec les ducs de Moscovie; par leurs relations fréquentes avec la Po-
logne et la Hongrie, ils gravitaient plutôt vers l'Occident. Leurs su-
jets avaient de la sympathie pour la Pologne, où ils trouvaient déjà
une vie politique très développée. Le prince Troubetzkoï indique
lui-même la différence qui existait alors entre la Moscovie et la Ru-
thénie, différence qui subsista jusqu'en 1772 : « Au moment où la
Russie du nord (la Moscovie) se constituait en monarchie absolue et
prenait des allures orientales, l'ancienne organisation sociale russe
(ruthénienne) existait en Galicie et en Voihynie dans toute sa plé-
nitude, et le pouvoir souverain y était tempéré par un conseil de
voïvodes et de boyards, parmi lesquels figuraient aussi des membres
du clergé. »
(1) La Ruisie-Rmuge, p. 116, 117 et 10.
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Là POLOGNE ET SES LIMITES. 507
Tout concourt ainsi à démontrer ce fait important, c'est que l'ori-
gine finnoise de la population moscovite et sa longue cohabitation
avec les Tartares ont laissé subsister jusqu'à présent des différences
radicales entre les Ruthéniens et les Moscovites. Le baron de Haxt-
bausen, dans ses Eludes sur la Russie^ divise les peuples de l'em*
pire russe en agriculteurs et en nomades. Or ceux que cet agro-
nome prussien range parmi les nomades industriels sont précisément
ceux que nous désignons ici sous le nom de Moscovites, tandis qu'il
place les Ruthéniens parmi les agriculteurs sédentaires. 11 faut aussi
remarquer que l'organisation communale, on pourrait presque dire
communiste, de la propriété, teUe qu'elle existe en Moscovie, n'a
jamais été connue des Ruthéniens, qui, comme tous les peuples oc-
cidentaux, sont fortement attachés à l'idée de la propriété indivi-
duelle.
Comment se fait-il que, malgré ces différences de toute sorte,
l'on ait réussi à laisser planer une certaine confusion entre la Mos-
covie et la Ruthénie? C'est par le procédé qui consiste à confondre
l'histoire des dynasties avec celle des pays. Des princes normands-
varègues ont régné autrefois dans la Ruthénie, des princes nor-
mands-varègues ont régné autrefois dans la Moscovie : l'on en con-
clut que ces deux pays ne font qu'un. Cependant une même famille
princière peut régner sur des pays très différens, comme l'histoûre
en fournit de nombreux exemples. Si Ton s'avisait d'appliquer à
l'Occident le procédé du prince Troubetzkoï et de M. V. Porochine,
il arriverait que les Espagnols, les Napolitains et même les Par-
mesans, qui ont eu des princes de la maison de Bourbon, devraient
faire commencer l'histoire de leur pays à l'entrée de Henri lY à
Paris. L'assimilation ne serait complète que si l'on en concluait que
le souverain de l'Espagne ou de l'Italie doit régner sur la France.
L'on devrait admettre également que la France a le droit de s'em-
parer de l'Allemagne ou l'Allemagne de la France (on peut choisir)
parce que la dynastie de Charlemagne a régné sur les deux paysl
Il faut bien remarquer d'ailleurs que les Normands-Varègues ont
cessé de régner dans la Ruthénie en 1319 et dans la Moscovie en
1597, qu'à cette époque ces deux pays étaient complètement séparés
l'un de l'autre, et le sont restés jusqu'en 1772. On a voulu encore,
pour confondre les deux pays en un seul, arguer d'une prétendue
identité de nom; mais la reine de la Grande-0rr/a^n^ a-t-elle des
droits sur la Bretagne française? De tels argumens ne méritent pas
qu'on s'y an*ëte, et il est temps de reprendre l'exposé des faits.
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508 REVUE DES DEUX MONDES.
III.
L'invasion tartare a préparé la grandeur de la Moscovie : il nous
faut parler msdntenant de l'expansion lithuanienne, qui a été le pré-
lude de la grandeur de la Pologne. Les bords de la Baltique étaient
habités, depuis une époque inconnue, par une race d'origine indo-
européenne, différente du monde slave , mais complètement étran-
gère au monde finnois. Cette race est connue sous les noms de race
lette, lettonne ou lithuanienne. Jusqu'au commencement du xiii^ siè-
cle, les Lithuaniens avaient lutté sans beaucoup de succès contre
deux ordres de chevalerie allemande qui s'étaient établis dans ce
qu'on appelle aujourd'hui la Prusse orientale et la Livonie; mais les
chevaliers teutoniques et les porte-glaives avaient bien vite oublié
leur mission religieuse. Selon l'énergique et très juste expression de
Miçkiewicz, les ordres chevaleresques étaient devenus des ordres sol-
datesques. Ces Allemands avaient même été condamnés par l'église
parce que, négligeant absolument de convertir les païens qu'ils
avaient soumis, ils ne s'occupaient qu'à s'agrandir aux dépens des
Polonais et des Ruthéniens. Us donnèrent plus tard la mesure de
leur moralité politique et religieuse lorsque, sous le grand-maître
Albert de Brandebourg, ils se firent protestans, non par conviction,
jnais pour séculariser à leur profit un état qui ne leur appartenait
pas, étant bien d'église. Telle fut l'origine de la Prusse, qui resta
vassale de la Pologne jusqu'en 1667.
Toujours est-il qu'au xiii^ siècle les Lithuaniens, ayant réagi
contre ces rapaces voisins, qui n'avaient de religieux que le nom,
s'élancèrent, encore païens, à la conquête de la Ruthénie. Ce mou-
vement commença en 1235. Les Lithuaniens prirent successivement
Vitebsk, Smolensk, Tchernigov, la Volhynie, la Crimée, de sorte
que vers 1319, sous le règne de Gedimin , le grand-duché de Li-
thuanie s'étendait sans interruption de la Mer-Baltique à la Mer-
Noire. Il avait absorbé toute la Ruthénie, à l'exception des républi-
ques du nord et du duché de Halitch , à qui il n'avait pris que la
Volhynie. Les Lithuaniens étaient si peu nombreux que l'on ne
pourrait se rendre compte de cette brillante et rapide expansion , si
Ton ne savait que les Ruthéniens s'unirent à leurs envahisseurs
pour échapper au joug des Tartares.
Ainsi, au commencement du xiv* siècle, les contrées dont nous
nous occupons étaient partagées entre cinq dominations : à l'ouest,
le royaume de Pologne; au sud, le duché plus ou moins indépendant
de Halitch; au nord-est, la Moscovie, encore sous le joug direct de
la borde tartare. Enfin entre la Pologne, le duché de Halitch et la
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LA POLOGNE ET SES UMITE8. 509
Moscovie il y avait les républiques indépendantes de Novogorod et
de Pskov et le grand-duché de Lithuanie.
La conquête lithuanienne avait eu un résultat bien diiïérent de
celui de la conquête tartare. Pendant que la Moscovie se tartarisaity
la Lithuanie au contraire était presque complètement absorbée par
la Rutbénie :
Ruthenia capta feram victorem cepit.
Les Lithuaniens adoptèrent le dialecte de la Ruthénie-Blanche, qui
devint la langue du gouvernement, de l'aristocratie et du peuple
des villes, si bien que la langue de ces singuliers conquérans ne fut
plus parlée que par des paysans de la Lithuanie proprement dite
et de la Samogitie. Du reste, les princes lithuaniens demeurèrent
païens jusqu'en 1386, tandis que la religion chrétienne avait fait
de grands progrès dans l'est et au nord. Le christianisme avait d'a-
bord été peu répandu dans la Moscovie, où, au commencement du
xiii* siècle, il n'y avait qu'un seul évêché, tandis qu'il y en avait
treize pour la Rutbénie; mais, vers l'époque à peu près où nous
sommes arrivés, les habitans finnois de la Moscovie étaient géné-
ralement devenus chrétiens.
Il existe de nombreux exemples de la facilité avec laquelle les
peuples de l'Asie peuvent échanger leur ancien idiome contre un
idiome nouveau, et cette faculté était déjà constatée par Strabon.
Sous l'influence du clergé, des princes de la famille de Rurik, des
Rutbéniens qui s'y étaient établis, il se forma dans la Moscovie une
noavelle langue slave, qui est devenue le moscovite, appelé aussi
grand-nuse. 11 y eut dès lors trois langues slaves dans cette partie
de FEurope : aux deux extrémités, le polonais et le moscovite, entre
lesquels le ruthénien, avec ses dialectes, forme une langue inter-
médiaire. Tel était, après les conquêtes des Tartares et des Lithua-
niens, l'état de ces pays, où les Moscovites et les Polonais allaient
bientôt se trouver en contact.
Nous avons souvent parlé du duché de Halitch. Il comprenait, on
le sait, la Ruthénie-Rouge , la Yolhynie, la Podolie et une partie de
l'Ukraine. Rien n est plus compliqué et n'a donné lieu à plus de
débats que l'histoire dt;s relations de cet état avec le reste de la
Ruthénie, avec la Pologne, avec la Hongrie et avec la Lithuanie.
En voici les principaux traits, qui se rapportent plus spécialement
à la partie orientale de la Galicie et à la Yolhynie, que nous dé-
signerons sous le nom géographique de Ruthénie méridionale. La
Ruthénie méridionale faisait partie de la Pologne de temps immé-
morial. En 981, Vladimir, un prince normand- varègue, la sépare
de la Pologne. Il la prend aux « Lekhs, » dit Nestor, c'est-à-dire
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510 REVUE DES DEUX MONDES.
aux Polonais. En 1018, le roi de Pologne, Boleslas le Grand, la re-
prend. Les princes normands -varègues la ressaisissent en 1085 et
la gardent jusqu'en 1319. Les écrivains russes prétendent que, du-
rant cette dernière période, le duché de Halitch fut un état parfai-
tement indépendant. Les historiens polonais soutiennent au con-
traire que ce duché était sous la suzeraineté de la Pologne, et ik
citent textuellement des actes de vasselage dont il est difficile de
contester Tautorité. Il faut mentionner aussi qu'en 1195 Leszek le
Blanc, roi de Pologne, reçu aux acclamations des habitans, refusa de
régner directement sur la Ruthénie-Rouge. C'est du moins le récit
polonais, contesté par les écrivains russes, qui reconnaissent seule-
ment que Leszek en disposa alors à son gi'é. Ce qui est certain, c'est
que cette partie de la Ruthénie ne relevait aucunement de la Mos-
covie.
Au commencement du xiv* siècle, la branche de la dpastie des
Rurikovitch, régnante à Halitch, s' étant éteinte, ce duché fut di-
visé. En 1319, tandis qu'un prince polonais de la Mazovie, Boleslas,
montait sur le trône de son beau-père à Halitch, le Lithuanien Lu-
bart prit la Volhynie, dont il héritait du chef de sa femme. En 1340,
à la mort de Boleslas, Casimir le Grand incorpora, à titre d'héri-
tage, le reste du duché de Halitch à la Pologne. Marie, fille de
Léon II, dernier duc normand de Halitch, avait épousé Troïden, duc
d'une partie de la Pologne appelée Mazovie. Us avaient eu des fils,
dont les uns furent ducs de Mazovie, et dont les droits passèrent par
échange à Casimir le Grand. Un ;autre fils de Marie et de Troïden
est ce Boleslas, qui mourut sans enfans sur le trône de Halitch, et
dont Casimir héritait comme parent et comme succédant aux droits
des ducs de Mazovie.
Ce n'est pas à ce seul titre toutefois que la Ruthénie-Rouge fut
réunie à la Pologne : les Ruthéniens étaient venus eux-mêmes de-
mander à Casimir cette union. Dans le conseil des Polonais, il y
avait des seigneurs qui y étaient opposés. Le roi fut d'un avis dif-
férent, et il présenta, entre autres raisons, la nécessité de s'unir
pour repousser les Turcs, déjà menaçans, car cette idée de défen-
dre la chrétienté contre la domination asiatique a été, si l'on peut
s'exprimer ainsi, le dogme générateur de la patrie polonaise. «Nous
vous invitons, dit Casimir aux seigneurs ruthéniens, à rentrer dans
le sein de cette patrie dont vous avez été séparés par la domination
de vos princes (norïnands-varègues), et à laquelle vous vous êtes
empressés de revenir dès que vous êtes redevenus libres. Par là,
vous avez prouvé que vous êtes les enfans d'une même famille.
Puisse le ciel bénir cette sainte union! » Ce discours est extrait,
par le traducteur de Lelewel, d'une histoire de la ville de Leopol,
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LA. POLOGNE ET SES LIMITES. 511
écrite il y a plus de deux cents ans , alors que nul ne prévoyait les
questions qui nous occupent ici, et n'aurait été disposé à les envi-
sager du même point de vue. Le fait de l'union volontaire de la
Rutbénie-Rouge avec la Pologne est contesté par les Russes, mais
faiblement. Ainsi le prince Troubetzkoî reconnaît que Casimir était
soutenu par une grande partie des boyards ruthéniens.
Nous n'entrerons pas dans le détail des démêlés, des guerres et
des traités qui se succédèrent entre la Litbuanie et la Pologne au
sujet de la possession des diiïérentes parties du duché de Halitch.
Un grand événement se produisit, qui ne devait pas tarder à enle-
ver à ces débats tout intérêt politique. En 1386, le trône de Po-
logne échoit par héritage à une jeune fille nommée Hedwige, de la
n»aiâon française d'Anjou. La profonde impression que la destinée
d'Hedwige dut provoquer chez les Polonais du xiv« siècle a trouvé
un écho dans Fâme du poète Miçkiewicz racontant l'histoire des
sociétés slaves à ses auditeurs du Collège de France. » Hedwige,
dit-il, était une enfant de quatorze ans, d'une beauté merveil-
leuse, et dont on admirait la piété et la vertu... Les états pen-
saient à lui choisir un mari. Elle était fiancée à un duc allemand,
jeune, beau et vaillant. Jagellon, grand -duc de Litbuanie, ayant
entendu parler de cette merveille, envoya une ambassade pour
demander sa main. La princesse fut eflrayée de cette proposition.
On lui représentait ces ducs de Litbuanie païens comme des es-
pèces de sauvages. D'ailleurs celui-ci était déjà âgé. Hedwige lutta
pendant longtemps contre la noblesse, contre tous ses conseillers.
Le clergé lui fit observer qu'en acceptant la main de ce duc, elle
gagnerait à la chrétienté des pays immenses, que ce potentat, le
seul, le plus terrible des païens qui fût resté dans le nord, en se
soumettant à l'église, entraînerait avec lui tout le pays, qu'enfin la
Pologne gagnerait non-seulement des territoires, mais qu'elle pour-
rait revoir des milliers de ses enfans, faits autrefois prisonniers par
les païens et gardés dans les forêts impénétrables de la Litbuanie.
La reine, vaincue par ces remontrances, accepta la main de Jagel-
lon, qui la rendit heureuse. C'est l'événement le plus important et
le plus décisif de l'histoire du Nord. »
L'union de 1386 ne fut d'abord que personnelle; mais T impul-
sion était donnée. En 1A13 eut lieu l'assemblée d'Horodlo, où il fut
décidé d'un commun accord que les diètes des deux pays se réuni-
raient. La noblesse lithuanienne obtint alors les libertés- dont jouis-
sait celle de Pologne. L'enthousiasme alla jusqu'à une sorte d'union
mystique entre les familles,' qui prirent les mêmes armoiries. « Nous,
prélats, barons, nobles et magnats du royaume de Pologne, tous en
général et chacun en particulier, nous signifions que nous avons
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512 REVDB DES DEDX MONDES.
joint et réuni nos maisons, nos généalogies, nos races, nos armoi-
ries, nos bijoux héraldiques, avec les nobles et boyards de la terre
de Lithuanie, et, par la teneur des présentes lettres, nous les con-
fondons, nous les unissons et les confirmons, pour reposer ensemble
sous les ailes de la charité : ut mb timbra alarum carittais quies-
camus! » Enfin en 1569 les ordres des deux pays, réunis à Lublin,
signèrent l'acte d'une union complète. La Pologne et le grand-du-
ché de Lithuanie ne formèrent dès lors qu'un seul état sous le gou-
vernement d'un même roi, élu en Pologne par les suifrages com-
muns des Polonais et des Lithuaniens, couronné et sacré à Cracovie,
sans aucun signe annonçant la qualité distincte de grand-duc. Il n'y
eut plus qu'une diète commune à Varsovie. Cet état de choses du-
rait encore au moment du partage de la Pologne.
Sous le nom de Lithuaniens , Ton doit entendre aussi les Ruthé-
niens faisant partie du grand -duché, et l'on ne peut pas dire que
les Lithuaniens aient entraîné de force dans cette union les Rutbé-
niens. L'on sait déjà que les Lithuaniens s'étaient en grande partie
ruthénisés eux-mêmes. En second lieu, il est avéré que c'est par des
boyards ruthéniens, notamment les Ostrogski et les Czartoryski,
que toute cette affaire d'union fut conduite. Ce ne fut pas du reste
le seul exemple d'agrégation opérée par l'attrait qu'inspirait la Po-
logne en raison de la douceur de son gouvernement et de la liberté
qui y régnait. Nous avons déjà vu qu'en 1340 la Ruthénie-Rouge
s'était adjointe librement à la Pologne. En 1A5&, la Prusse s'était
unie dans les mêmes conditions, et ce fut bientôt le tour de la Livo-
nie, qui, pour échapper au joug d'Ivan le Terrible, se donna à la
Pologne en 1561. Gela nous amène naturellement à parler des con-
quêtes de la Moscovie, et à les comparer aux pacifiques extensions
de la Pologne.
Il faut considérer comme un événement des plus décisifs, au point
de vue dont on s'occupe ici, le refus des Moscovites d'adhérer à
l'union des deux églises proclamée en 1439 au concile de Florence,
qui est considéré en Occident comme le huitième œcuménique. Tout
le monde sait qu'à l'appel du pape Eugène IV l'empereur grec Jean
Paléologue s'était rendu en Italie, accompagné du patriarche de
Gonstantinople nommé Joseph, des délégués des autres patriarches
et d'un grand nombre de prélats. Isidore, métropolitain de Kiev, y
vint accompagné de deux cents nobles ruthéniens, et prit la part
la plus active aux délibérations qui eurent pour résultat la procla-
mation de l'union de l'église grecque avec l'église latine.
L'union fut généralement acceptée dans la Ruthénie, où neuf évé-
chés adhérèrent à l'acte de Florence, et elle y fut renouvelée solen-
nellement en 1595. Cependant Isidore, à son retour du concile ,
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LA POLOGNE ET SES LIMITES. 513
s'était rendu à Moscou. Après l'office divin , célébré dans l'église de
Notre-Dame, au Kremlin, un diacre lut publiquement l'acte du hui-
tième concile; mais le tsar Basile s'opposa, séance tenante, i, ce
qu'A fût accepté, et il contraignit Isidore à comparaître devant un
conseil de boyards et d'évéques que le souverain présida lui-même.
Le métropolitain de Kiev fut condamné et enfermé dans un couvent
d'où il réussit à s'échapper. Le héros religieux de la Ruthénie fut en-
voyé bientôt comme légat du pape à Constantinople, qui était déjà
asûégée par les Turcs. Le jour où les infidèles donnèrent l'assaut
à la capitale de l'empire grec, Isidore dirigea la défense militaire à
la porte de Saint-Démétrius. Il fut fait prisonnier, vendu comme
esclave, et eut une seconde fois le bonheur de s'échapper dans la
confusion qui suivit le sac de la place. Cependant, par suite de l'a-
doption de l'union dans la plus grande partie de la Ruthénie, l'église
moscovite fut définitivement séparée de celle de Kiev en 1448. A
partir de cette époque, la Ruthénie polonaise et lithuanienne entra
de plus en plus en communion religieuse et intellectuelle avec T Oc-
cident catholique. D'un autre côté, la Moscovie resserrait ses liens
avec la Grèce, où l'union n'avait pas eu plus de succès; mais il y
avait une telle incompatibilité entre l'esprit de la Ruthénie et celui de
la Moscovie, que même les Ruthéniens qui n'adoptèrent pas F union
religieuse avec Rome, et il y en eut beaucoup, restèrent disposés à
se fondre politiquement dans l'unité polonaise. C'est ainsi que les
Ostrogski, qui n'avaie/it pas cessé d'être schismatiques, furent les
plus ardens promoteurs de l'union de Lublin.
C'est sous l'influence de cette situation religieuse que la Moscovie
poursuivit son travail d'agrandissement politique. Ivan III est con-
^déré avec raison comme le véritable fondateur de la grandeur de
la Moscovie. II avait épousé en 1472 Sophie, fille du dernier empe-
reur de Constantinople. Sur ses instances, il refusa en 1480 de payer
le tribut aux Tartares, et il eut la gloire d'affranchir la Moscovie de
leur domination, affaiblie du reste par les divisions de la horde. Il
prit le titre de tsar ou empereur, comme pour succéder à celui de
Constantinople; il adopta l'aigle à deux têtes et se regarda dès lors
comme le défenseur de Téglise grecque. Cet idéal byzantin ne fut
pas sans influence sur les destinées de la Moscovie. « Il en résulta,
dit M. V. Porochine, de grands changemens dans l'état politique et
social de la Russie. » Mais ce qui nous intéresse le plus ici, c'est
l'attitude que prit Ivan III dans ses rapports avec la Ruthénie.
Depuis la tentative inutile faite par André Rogoloubski en 1170
contre Novogorod la Grande après le sac de Kiev, la puissante répu-
blique avait toujours vu s'accroître sa prospérité ; elle comptait deux
cent mille habitans et elle avait réussi, comme la république de
; iLV. * 33
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51 & . REYTO DES DEUX MOm)£S.
Pskov, à se mainteinir indépendante des Tartares, des Lithuaniens
et des Moscovites. Son archevêque relevait bien de celui de Moscou,
mais l'église de Novogorod avait tenté à plusieurs reprises de s'af-
franchir de cette dépendance en acceptant l'union avec l'église ro-
maine. L'on trouve à ce sujet de curieux détails dans un ouvrage
récemment publié à Vienne par le savant M. Miklosich et M. Mûl-
1er (1). En 1A70, la ville de Novogorod ayant, suivant l'usage, élu
son archevêque, une ambassade se rendit à Moscou pour obtenir sa
confirmation et assister à son sacre. Ivan III, dans l'audience qu'il
donna aux ambassadeurs, déclara qu'il était très satisfait de leur ré-
publique, et il ajouta qu'il la considérait comme son héritage. Ces
paroles excitèrent la plus grande agitation à Novogorod, où il s'était
formé depuis quelque temps un parti qui se proposait de rechercher
la protection du roi de Pologne pour ne pas tomber sous la domina-
tion moscovite. On fit sonner la cloche des comices, et le peuple se
rassembla. Les chefs de l'agitation était un moine nommé Pimine et
une femme, Marfa, veuve du dernier posadnik de la république.
L'assemblée décida qu'il fallait demander la protection du roi de
Pologne. Des ambassadeurs furent envoyés à Casimir, qui accepta
la proposition. Les impôts furent levés en son nom, et la Pologne
régna ainsi à Novogorod en 1471. Malheureusement le royaume
polonais était alors en guerre avec la Hongrie, et ne put donner au-
cun secours à la république lorsqu'elle fut attaquée par Ivan III.
L'issue de la guerre ne fut pas favorable aux Novogorodiens. Toute-
fois, grâce à la médiation du clergé, le tsar accepta la soumisâon
de la ville, confirma ses libertés, lui imposa un tribut et s'en alla,
mais pour revenir bientôt. En effet, Novogorod, en 1477, avait de
nouveau manifesté quelques velléités d'indépendance et de recours
à la protection de la Pologne; Ivan III y envoya un de ses boyards
qui, en annonçant les prétentions de son maître, excita l'indigna-
tion du peuple et fut mis à mort. L'année suivante, 1478, Ivan III
entra dans la ville avec une armée, y établit un régime de terreur,
supprima l'ancienne organisation républicaine, et fit enlever la cloche
de la liberté, qui fut envoyée à Moscou. En 1481, il fit transporter
dans ses états huit mille Novogorodiens, qu'il remplaça par des Mos-
covites. Ce fut la première conquête importante de la Moscovie sur
la Ruthénie, et là fut donné l'un des premiers exemples de la trans-
portation en masse des habitans à l'effet de moscoviser un pays con*
quis. Dès lors, l'asservissement de Novogorod fut définitif. Pour arri-
ver à l'abaissement où elle est tombée aujourd'hui, il ne restait plus
(1) AcUi Patriarchatus ConslantinopoUtani MCCCXV — MCCCCII, « eodicibus
manuscriptis Bibliolhecœ PaltUinœ Vindobonênsis, 1860-1801.
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LA POLOGNE ET SES LIMITES. 515
à cette malheureuse ville qu'à subir les rigueurs d'Ivan le Terrible,
qui tua environ soixante mille Novogorodiens. Ainsi à quatre siècles
d'intervalle les princes de la Moscovie ruinèrent les deux grandes
cités de la Ruthénie, Kiev, la cité religieuse, et Novogorod, la répu-
blique libre et commerçante. En lâ79, la ville de Pskov reconnut
aussi la suzeraineté d'Ivan lil; en 1A85, ce tsar prit le duché de
Tver; en lâ94, il saisit Breansk, Tchemigov, etc.; les ducs de la
Séverie s'étaient soumis à lui volontairement. Tels furent les agran-
disseraens opérés par Ivan III, qui mit la Moscovie en contact avec
la Pologne. L'état des possessions réciproques fut confirmé par un
traité conclu en 1509 entre les Polonais et les Moscovites. Par cet
acte, Basile, successeur d'Ivan III, s'engageait à ne jamais revendi-
quer de la Pologne ni Kiev, ni Smolensk, ni aucune autre possession
lithuanienne.
Un an après, Basile consomma la ruine de la ville de Pskov. D'a-
près le récit de Karamsine , il fit partir pour la Moscovie trois cents
familles, qu'il remplaça par d'autres, tirées des dix villes de la pro-
vince de Moscou. Il fit évacuer quinze cents maisons et les distribua
avec des terres à ses boyards et à ses fonctionnaires; enfin il partit
en triomphe pour sa capitale, où arriva bientôt la grosse cloche du
conseil national de la ville vaincue. Ce système, appliqué avec suite
et dans toute sa rigueur, changea par la force le pays ruthénien
de Pskov, comme celui de Novogorod, en pays moscovites. La
langue ruthénienne finit par en disparaître à peu près complète-
ment, ou du moins par y devenir un simple diaJecte du moscovite.
Le Russe Karamsine, empruntant son inspiration aux chroniques
du temps, apprécie ces événemens en une tirade pleine d'émotion.
« C'est ainsi que s'éclipsa la gloire de Pskov, prise non par des
infidèles, mais par des chrétiens, ses frères. 0 cité naguère puis-
sante, tu n'es plus aujourd'hui qu'une solitude 1 Un aigle à plusieurs
têtes et aux griffes acérées s'est abattu sur toi ; il a arraché de ton
sein trois cèdres du Liban; il t'a ravi ta beauté, tes richesses, tes
citoyens. Enfin il a traîné nos frères et nos sœurs dans des contrées
lointaines où jamais ne vécurent ni leurs pères, ni l^urs aïeux, ni
aucun de leurs ancêtres. » En 1563, Ivan IV compléta l'asservisse-
ment des villes du nord de la Ruthénie en prenant d'assaut la ville
de Polotsk.
Ces divers agrandissemens de la puissance des tsars eurent pour
conséquence nécessaire que la Pologne entra avec la Moscovie dans
une série de guerres dont le but principal était la possession de
Smolensk et de Tchernigov. En 163A, il fut conclu à Polanov un
nouveau traité de paix perpétuelle dont le résultat fat de laisser à
la Pologne une grande partie des villes prises par les deux Ivan et
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516 REVUE DES DEUX MONDES.
par Basile, Polôtsk, Smolensk, Tchernigov, Pultava, etc. Tout le
pays rutbénien sur les deux rives du Dnieper restait à la Pologne,
et la Moscovie s'engageait à ne pas les réclamer; mais la Pologne iiit
entraînée peu de temps après dans des luttes intérieures et exté-
rieures qui lui firent perdre les limites de 1634. Par la paix d'Oliva,
conclue avec la Suède en 1660, la Livonie fut détachée. En 1667, la
Pologne reconnut l'indépendance de la Prusse ducale, sécularisée
et protestante; mais le coup le plus terrible lui fut porté par les Co-
saques de l'Ukraine. Ce pays était arrivé à se désaffectionner de la
Pologne, et il en résulta des guerres sanglantes. Les Cosaques avaient
été complètement battus par le roi Jean-Casimir, dont le cœur est
déposé dans l'église de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Us invoquè-
rent alors l'assistance du tsar de Moscovie, ce qui amena la guerre
entre les deux pays voisins. Une trêve fut conclue à Andruszow en
1667, par laquelle la Pologne cédait temporairement à la Moscovie
Smolensk, la Séverie et Tchernigov, l'Ukraine de la rive gauche du
Dnieper, plus la ville de Kiev, située sur la rive droite. La Dwina
au nord et le Dnieper au sud formèrent la frontière. Cette trêve ,
prolongée en 1678, fut convertie en un traité définitif en 1686 par
Jean Sobieski, qui espérait, à l'aide de ces concessions, entraîner
la Moscovie contre les Turcs : il céda, comme il le dit lui-même
dans Tune de ses lettres, en faveur de la chrétienté, m favorem
christianitatis.
Cependant l'Ukraine ou, comme l'on dit souvent, la Petite-Rus-
sie s'était livrée au tsar sous la condition expresse de conserver l'or-
ganisation indépendante à elle octroyée par Etienne Batory, roi de
Pologne. L'auteur même de l'union avec la Moscovie put s'en repen-
tir sur son lit de mort, car les conditions n'en furent pas remplies.
Un écrivain russe nous expliquera les causes de l'incompatibilité
d'humeur qui se manifesta entre les Cosaques et leurs nouveaux
maîtres. « A cause, dit le prince Troubetzkoï, des allures orien-
tales et des principes arbitraires de la nouvelle monarchie russe
(moscovite), cette union ne répondit pas aux besoins de la Petite-
Russie, hai)ituée à la liberté dont elle avait joui pendant son exis-
tence nationale, » c'est-à-dire sous la suzeraineté de la Pologne.
Non-seulement les Cosaques ont dû renoncer à leurs libertés, mais le
cabinet de Saint-Pétersbourg, craignant leur esprit d'indépendance
et un retour de sympathie pour la Pologne après la grande décep-
tion qu'ils éprouvaient, en a transporté vers 1775 la plus grande
partie sur le Kouban, où ils portent aujourd'hui le nom de Cosaques
de la Mer-Noire. Ceux qui ont pu échapper se sont réfugiés en Tur-
quie, dans la Dobrudja, où ils sont encore.
Les limites arrêtées en 1667 sont restées les mêmes jusqu'au pre-
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LA POLOGNE ET SES UMITES. 517
mier partage de la Pologne, c'est-à-dire pendant cent cinq ans, sans
protestation de la part de la Moscovie. Non-seulement le cabinet de
Sflunt-Pétersbourg n'a élevé jusqu'à cette époque aucune réclamation
contre l'incorporation déjà quatre fois séculaire d'una grande partie
de la Ruthénie à la Pologne; mais lorsque les Polonais reconnurent en
1764 à Catherine II le titre de tsarine de toutes les Russies, l'impé-
ratrice renouvela l'engagement, déjà pris en 1634 par le tsar Basile,
de ne pas se prévaloir de ce titre contre les droits du roi de Po-
logne, a Nous avons, dit Catherine II, envoyé à la sérénissime répu-
blique de Pologne et au grand-duché de Lithuanie des ministres
avec nos ordres et notre assentiment, pour exposer et expliquer
notre véritable et sincère pensée touchant l'usage que nous enten-,
dons faii'e du titre d'impératrice de toutes les Russies, auxquelles
volontés nos ministres ont satisfait par la déclaration suivante :
« Il est notoire que le traité de paix conclu en 1686 entre la Russie et la
sérénissime république de Pologne renferme une énumération exacte des
pays, des provinces et des contrées qui sont et seront dans la possession
des deux parties contractantes, et qu'il ne saurait y avoir ni doute ni con-
testation à cet égard; mais Ton redoute souvent ce qui n'est pas à redou-
ter, et c'est ainsi que Ton a cru voir un danger dans ce titre : impératrice
de toutes les Russies. Afin que tous connaissent et voient Tesprit d'équité
et les disposiâons bienveillantes de l'impératrice de toutes les Russies en-
vers la sérénissime république de Pologne et le grand-duché de Lithuanie,
nous déclarons, en réponse à la réclamation qui nous a été adressée, que
sa majesté impériale, en prenant le titre d'impératrice de toutes les Rus-
sies, n'entend s'arroger aucun droit, soit pour elle, soit pour ses succes-
seurs, soit pour son empire, sur les pays et les terres qui, sous le nom de
Russie, appartiennent à la Pologne et au grand-duché de Lithuanie. Recon-
naissant leur domination, elle offre plutôt à la sérénissime république de
Pologne une garantie ou conservation de ses droits, de ses privilèges, aussi
bien que des pays et terres qui lui reviennent de droit ou qu'elle possède
actuellement, et elle promet de la soutenir et de la protéger contre qui-
conque tenterait de la troubler (1). »
C'est huit ans après cette déclaration qu* avait lieu le premier
partage, et en 1795 la Russie s'était incorporé tout le territoire que
l'on appelle aujourd'hui les anciennes provinces; mais la cour de
Saint-Pétersbourg n'est arrivée que progressivement et à une époque
très récente à prétendre que ces provinces n'appartenaient pas légi-
timement à la Pologne, et qu'elles avaient été reprises comme une
ancienne possession de la Russie. Si l'empereur Alexandre 1^' avait
eu cette idée, on ne s'expliquerait pas sa correspondance avec le
(1) BtiMwthèq!u$ des archives diplomatiques. — Pologne, par le comte d'Angeberg,
p. «5.
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518 REVDE DES DEUX MONDES.
prince Oginski, avec Kosciusko et avec le prince Adam Czartoryski.
Oginski avait envoyé à T empereur un projet d'oukase dont le pre-
mier article portait la réunion, sous une même administration sé-
parée, des gouvernemens de Grodno, Wilna, Minsk, Witebsk, Mo-
hilew, Kiev, de Podolie et deWolhynie,avec une adresse d'adhésion
de la noblesse de Wilna. « Je vous envoie , répondit Alexandre le
8 décembre 1811, une réponse à la lettre que vous m'avez écrite au
nom de la noblesse de Wilna. Au lieu de la signer en français, j'ai
pensé qu'elle serait plus à sa place si elle était écrite en polonais.
Je vous prie donc de vous donner la peine de la traduire et me l'en-
voyer tout de suite pour que je la signe. » Oginski ayant adressé
alors à l'empereur un programme de réunion des anciennes pro-
vinces au grand-duché de Varsovie et à la Galicie, Alexandre I"' ré-
pondit le 15 décembre 1815 : a Le rétablissement de la Pologne tel
que vous me le proposez n'est nullement contraire aux intérêts de
la Russie. Ce n'est point une aliénation des provinces conquises. J'y
trouve au contraire une barrière puissante pour l'empire, en atta-
chant aux intérêts de la Russie des millions d'habitans qui ne peu-
vent encore oublier leur existence indépendante. » Ne résulte-t-il
pas de ces lettres que le fils de Catherine II pensait, comme sa mère
et comme nous, que les anciennes provinces sont polonaises, que la
Russie les a réellement conquises ^ et qu'elles éuient indépendantes
quand elles faisaient partie de la Pologne, tandis qu'elles avaient
cessé de l'être en 1795 ?
Dans une lettre adressée à l'empereur, le célèbre Kosciusko lui
demande de se proclamer roi de Pologne, et il promet à cette con-
dition de rejoindre ses concitoyens pour servir sa patrie. Alexandre P*"
lui répond de Paris, le 3 mars 1814 : « Vos vœux les plus chers se-
ront accomplis. Avec l'aide du Tout-Puissant, j'espère réaliser la
régénération de la brave et respectable nation à laquelle vous appar-
tenez. )) La Revue a tout récemment fait connaître la correspon-
dance plus complète du même souverain avec le prince Adam Czarto-
ryski (1), et nous ne pouvons que nous référer à l'étude dont ces
remarquables confidences ont été l'objet. Alexandre I" promett^t
au prince Adam, comme à Oginski, comme à Kosciusko, le réta-
blissement de sa patrie en échange du concours de ses compatriotes
contre Napoléon l*^ Or la patrie des Oginski, des Czartoryski, de
Kosciusko , c'est la Lithuanie ou la Ruthénie, ei non pas le royaume^
que la Russie, il ne faut pas l'oublier, n'a pas possédé avant 1815,
et qu'elle ne pouvait par conséquent paa offrir en 1811 , en 1812,
en 1813 et en 181&.
(1) Voyez la livraison du 15 mai dernier.
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LA POLOGNE ET SES UMITE6. 510
Les pourparlers qui ont précédé le traité de Vienne montrent
encore que l'empereur de Russie considérait bien les anciennes pro-
vinces comme faisant légitimement partie de la Pologne. Les inten*
tions d'Alexandre étaient connues : tout en laissant attribuer le du-
ché de Posen à la Prusse çt la Galicie à F Autriche, il voulait réunir
sous son sceptre tout le reste de la Pologne de 1772 en un état sé-
paré. Pour des raisons qu'il serait trop long et inutile de rappeler
ici, lord Castlereagh combattit le projet de l'empereur, qu'il consi-
dérait comme menaçant pour la sécurité de l'Autriche et de la Prusse,
principalement au point de vue militaire, dont l'Europe était très
préoccupée à cette époque. Une correspondance directe, qui avait
surtout trait au rétablissement de la Pologne, s'était engagée entre
l'empereur et le ministre anglais, qui, connaissant les scrupules de
son auguste correspondant, s'appliquait à lui démontrer que cette
mesure n'était pas « nécessaire d'après les principes du devoir mo^
rai y afm d'amener une juste amélioration dans le gouvernement des
sujets polonais de sa majesté impériale et du peuple du duché de
Varsovie. » Mais l'empereur persiste. « La pureté de mes intentions
me rend fort, écrivait-il le âO octobre 1814; si je tiens à l'ordre de
choses que je voudrais établir en Pologne, c'est parce que j'ai dans
ma conscience l'intime conviction que ce serait agir en faveur de
l'intérêt général, plus encore que par mon intérêt personnel. Cette
politique morale, quelque nuance que vous cherchiez à lui donner,
trouverait peut-être des appréciateurs chez les nations où tout ce
qui est désintéressé et bienveillant est accueilli. » Serait-ce une po-
litique morale si ces territoires à réunir au duché de Varsovie pour
former une monarchie polonaise séparée avaient été, au jugement
de l'empereur Alexandre, des provinces vraiment russes temporai-
rement usurpées par la Pologne? Le mémoire joint à cette lettre
contient encore un passage qui mérite d'être cité : « Concluons de
plus que la nationalité qui doit revenir aux Polonais n'est pas dan-
gereuse, mais au contraire que ce serait le moyen le plus sûr de
calmer l'inquiétude qu'on leur reproche et de concilier tous les in-
térêts. L'empereur a cette conviction, et le temps et les événemens
prouveront qu'elle était fondée. »
Cependant le congrès se réunit. Une circulaire de lord Castlereagh
du 12 janvier 1815 indique dans les termes les plus irréfutables que
les décisions des plénipotentiaires seront applicables aux anciennes
provinces, a II est d'une haute importance d'établir la tranquillité
publique dans toute l'étendue du territoire qui composait ancienne-
ment le royaume de Pologne sur quelques bases solides et libérales,
qui soient conformes à l'intérêt général, et d'y introduire, quelle
que soit d'ailleurs la différence des institutions politiques qui s'y
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520 REVUE DES DEUX MONDES.
trouvent actuellement établies, un système d'administration dont les
formes soient à la fois conciliantes et en rapport avec le génie de ce
peuple. » Les plénipotentiaires russes, adhèrent à cette note an-
glaise le 19 janvier 1815. Pour voir clairement que le congrès de
Vienne a entendu appliquer aux anciennes provinces le bénéfice des
dispositions prises par l'Europe, il est indispensable de se référer
aux traités particuliers dont l'acte général reproduit presque les
termes. Si l'on s'en rapporte au préambule du traité austro-russe
du 8 mai 1815, l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le
roi de Prusse ont « également à cœur de s'entendre amicalement
sur les mesures les plus propres à consolider le bien-être des Polo-
nais dans les nouveaux rapports où ils se trouvent placés par les
changemens amenés dans lé sort du duché de Varsovie, et veulent en
en même temps étendre les effets de ces dispositions bienveillantes
aux provinces et districts qui composaient l'ancien royaume de
Po/o^n^, moyennant des arrangemens libéraux autant que les cir-
constances l'ont rendu possible, et par le développement des rap-
ports les plus avantageux au commerce réciproque des habitans. »
Ce préambule et les articles des deux traités séparés sont le com-
mentaire obligé des articles 1*' et 14 de l'acte général de Vienne.
Après avoir établi que le duché de Varsovie sera lié à l'empire de
Russie par sa constitution, l'article l*"" de l'acte général ajoute :
(( Sa majesté impériale se réserve de donner à cet état, jouissant d'une
administration distincte, l'extension intérieure qu'elle jugera con\enable.
a Les Polonais sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse
obtiendront une représentation et des institutions nationales, réglées dia-
prés le mode d'existence politique que chacun des gouvernemens auxquels
ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. »
Ainsi le congrès de Vienne divise les territoires de l'ancienne Po-
logne en deux catégories : 1<* le duché de Varsovie, qui sera un état
jouissant d'une administration distincte ; 2** les anciennes provinces
acquises par la Russie de 1772 à 1795, plus le duché de Posen et la
Galicie, qui ne formeront pas des états séparés, mais qui auront des
représentations et des institutions nationales.
L'empereur de Russie s'était réservé d'étendre aux anciennes pro-
vinces la situation spéciale du duché de Varsovie. Ce n'était pas là
une phrase vide de sens. On a vu que l'Angleterre s'était faite l'in-
terprète, à ce sujet, des alarmes de la Prusse et de l'Autriche.
Qu'Alexandre ait eu ou non sérieusement cette intention, il ne pou-
vait la mettre en avant qu'après s'y être fait autoriser par l'Europe.
Il ne Ta pas réalisée, il est vrai, mais il en a beaucoup parlé. En
ouvrant la première diète de Varsovie, le 27 mars 1818, Alexandre !«'
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U POLOGNE ET SES LIMITES. 521
disait aux Polonais : « Les résultats de vos travaux dans cette pre-
mière assemblée m'apprendront ce que la patrie doit attendre à Ta-
venir de votre dévouement pour elle comme de vos bons sentimens
pour moi, et si, fidèle à mes résolutions, je puis étendre ce que j'ai
déjà fait pour vous. » L'empereur disait à la clôture de cette même
session : « Polonais, je tiens à l'accomplissement de mes intentions;
elles vous sont connues ! » En 1820, Alexandre P*' disait en ouvrant
la deuxième diète : « Encore quelques pas dirigés par la sagesse et
la modération, marqués par la confiance et la droiture, et vous tou-
cherez au but de vos espérances et des miennes. » Il serait d'ail*
leurs injuste de ne pas reconnaître qu'Alexandre I"^" a fait quelque
chose pour les anciennes provinces et pour préparer peut-être leur
annexion au royaume. Ainsi, il avait réuni entre les mains de son
frère Constantin le commandement des armées de ces deux terri-
toires. Il avait, dès le début de son règne, confié au prince Gzarto-
ryski et au comte Czaçki l'organisation de l'instruction publique en
Lithuanie et en Ruthénie. S'il avait considéré ces provinces comme
russes, y aurait-il fait diriger l'enseignement par des patriotes po-
lonais?
La non-réunion des anciennes provinces a été l'un des principaux
griefs de la Pologne contre la Russie en 1830, et ce grief fut exprimé
formellement dans le manifeste du 30, décembre de la même année.
On sait comment la Russie répondit à ces protestations. Sous le règne
de l'empereur Nicolas I*% les anciennes provinces commencent à être
qualifiées d'après l'étrange système de quelques écrivains russes.
Pour Catherine II en 1764, c'étaient des provinces appartenant lé-
gitimement à la Pologne; pour Alexandre !•% c'étaient des provinces
conquises par la force; aujourd'hui ce sont des provinces récupérées
{vozvrasichennyé) ou occidentales {zapadnyé). Ce qui est plus sé-
rieux, c'est que ces nouvelles appellations coïncidaient avec des
mesures de rigueur qui avaient pour objet de dénationaliser la Li-
thuanie et la Ruthénie. Nous nous écarterions de notre sujet en
nous étendant ici sur l'introduction forcée de la langue grand-russe
dans l'enseignement et dans l'administration, sur la suppression des
universités polonaises, sur l'abolition du statut lithuanien remplacé
par le code russe, sur la persécution de la communion grecque unie,
sur la transportation de milliers de familles polonaises au Caucase»
Il doit suffire de renvoyer aux documens officiels, publiés dans un
recueil connu du monde politique, la collection du comte d'Ange-
berg, et constater que ces graves mesures n'ont pas atteint le but
qu'on s'en proposait, puisqu'en ce moment encore le sang coule en
Ruthénie et en Lithuanie pour la même cause qui avait soulevé ces
mêmes pays en 1812 et en 1831.
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622 REYUE DES DEUX MONDES.
lY.
Maintenant nous sommes parfaitement en mesure de décider à
quel titre ce que Ton appelle aujourd'hui les anciennes provinces
faisait partie de la Pologne en 1772. Nous ne voudrions plus, avant
de conclure, que faire remarquer combien il importait, dans cette
question, de ne pas laisser de côté certains travaux littéraires, sous
peine de ne se faire qu'une idée très incomplète de cette grave dis-
cussion. En effet, si l'on ne consulte que les actes diplwnatiques,
notamment le traité de 163A et la déclaration de Catherine II , il ne
saurait, suivant l'expression môme des plénipotentiaires russes de
1764, y avoir ni doute ni discussion sur la légitimité de la posses-
sion des anciennes provinces par la Pologne. Au contraire, si Ton
donne créance aux exposés historiques et aux théories politiques
des écrivains russes. Ton serait amené à une conclusion fort irres-
pectueusement, mais formellement contraire à la déclaration de leur
souveraine. Faut-il ajouter foi à Catherine II ou aux écrivains russes?
Il est d'autant plus nécessaire de se le demander qu'en adoptant l'un
ou l'autre parti, l'on arrive nécessairement à des conclusions tout
à fait différentes. En effet, si l'on se décide pour la déclaration de
1764, il est incontestable que la Russie actuelle détient des contrées
qui faisaient alors partie légitimement de la Pologne; par conséquent
la réprobation que la conscience publique inflige depuis quatre-
vingt-dix ans aux partages de 1772-1795 s'applique au possesseur
de la Ruthénie et de la Lithuanie aussi bien qu'à celui du royaume
proprement dit et aux détenteurs de la Galicie et du duché de Posen.
Quelle différence, si l'on se place au point de vue des écrivains russes !
Non-seulement, dans ce cas, les anciennes provinces n'auraient pas
été usurpées sur la Pologne, mais l'on est inévitablement amené à re-
connaître que, seule parmi les puissances qui détiennent des portions
de la Pologne de 1772, la Russie n'aurait pas concouru à l'œuvre
fatale des trois premiers partages! En effet, en s* emparant de la Ru-
thénie et de la Lithuanie, le cabinet de Saint-Pétersbourg n'aurait
fait que rentrer dans ses anciennes possessions. Quant au royaume^
ce n'est pas à la Russie, mais à la Prusse et à l'Autriche qu'il a été
adjugé en 1795. Napoléon l^"^ le leur avait enlevé, et la Russie en
1815 l'a reçu de l'Europe sans l'avoir pris directement aux Polonais.
Ce n'est pas tout. La moitié de la Galicie a fait partie jusqu'en 1340
du duché de Halitch , et par conséquent elle devrait appartenir à la
Russie au même titre que la Volhynie et la Podolie. Ce n'est pas nous
qui avons imaginé cette revendication ; c'est la conclusion de l'ou-
vrage du prince Troubetzkoï. « Les droits de l'Autriche à la posses-
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lA POLOGNE ET SES LIMITES. 523
sîon de la Galicîe, dit cet écrivain, ne sont ni historiques ni géo-
graphiques... Si c'était un devoir pour l'Autriche de profiter de la
faiblesse de la Pologne, actuellement n'en est-ce pas un pour la
Russie d'en agir de môme vis-à-vis d'une obligée ingrate et d'une
alliée infidèle?» Or, en combinant les vues historiques des écrivains
russes avec les deux nouveaux devoirs à introduire dans la morale
publique, le devoir de la vengeance et le devoir de profiter de la
faiblesse de ses voisins^ l'on arrive par une voie très peu chétienne,
mais très logique, à conclure que la Russie n'a jamais pris part aux
partages, et qu'elle est obligée de soustraire à la domination des Al-
lemands le reste de la Pologne, non pas, comme on pourrait le croire,
pour l'affranchir, mais pour se l'approprier. Les aperçus historiques
que nous avons présentés, en citant le plus souvent les écrivains
russes, nous permettent heureusement de trouver ailleurs les élé-
mens d'une réponse à la question qui fait l'objet de ce travail.
Si le droit de conquête, quand il réunit certaines conditions, peut
devenir la source d'une acquisition légale, la possession qui résulte
de l'accession volontaire constitue un titre peut-être plus solide,
mais assurément plus légitime et, comme on dit dans le langage du
droit, plus favorable. Or que résulte-t-il de tous les faits qu'on vient
de passer en revue? La partie de la Ruthénie polonaise qui «'avait
pas fait partie de la Lithuanie s'est réunie volontairement à la Po-
logne en 1340, c'est-à-dire il y a cinq cent vingt-trois ans. La Li-
thuanie, avec ses annexes, s'est réunie elle-même à la Pologne en
1386, c'est-à-dire il y a quatre cent soixante-dix-sept ans. Quel est
l'état de l'Europe qui peut offrir des titres aussi respectables et aussi
anciens? Ce n'est assurément pas la Russie.
Quant à la nature de la possession, elle présente vraiment les
meilleurs caractères pour constituer la légitimité. L'on a vu d'a-
bord qu'elle est plusieurs fois séculaire. Elle remonte par consé-
quent à une époque où la Moscovie, encore sous le joug des Tar-
tares, n'avait rien conquis sur la Ruthénie. En second lieu, cette
possession a été formellement reconnue à l'extérieur; nous rappel-
lerons seulement les reconnaissances russes déjà citées de 1509, de
1634 et de 1764. Enfin, à l'intérieur, non-seulement cette posses-
sion n'était pas contestée, mais elle a été acceptée avec enthou-
siasme, et la force seule a pu la faire cesser. L'union entre la Po-
logne et la Ruthénie présente ce caractère particulier qu'elle a servi
successivement à la régénération des deux pays. La Ruthénie, on
le sait maintenant, avait voulu s'unir à la Pologne parce qu'elle s'y
sentait attirée par l'action d'une vie morale bien supérieure. Elle
B*a pas été trompée dans son espoir. Aucun lien de sujétion, aucune
Infériorité morale ne marquait de différence entre le boyard ruthé-
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52& REVUE DES DEUX MONDES.
nien et le noble polonais. Tous les deux prenaient part au même
titre et dans la même proportion à la vie politique, au libre règle-
ment des affaires du palatinat, comme à la discussion des grands
intérêts de Tétat. Dans les vallées du Dniester et du Dnieper comme
sur les bords de la Vistule, la liberté individuelle était non-seule-
ment garantie par les lois, mais scrupuleusement respectée dans la
pratique. Cela n'explique-t-il pas pourquoi la Lithuanie et la Ru-
thénie sont entrées au xiv* siècle dans la communion morale et in-
tellectuelle de rOccident, et pourquoi elles y sont restées? En un
mot, la Pologne n'a rien gardé pour elle seule : elle a tout partagé
avec la Lithuanie et avec la Ruthénie. On peut dire sans exagéra-
tion, et dans le sens le plus élevé, le plus mystique même, que la
Pologne s'est donnée elle-même; Ton peut ajouter qu'elle n'y a rien
perdu et qu'elle y a beaucoup gagné.
C'est en effet de ses anciennes provinces qu'est venue pour la Po-
logne l'esprit régénérateur en politique et en littérature après le
long engourdissement du règne des princes saxons et la prostra-
tion qui a suivi les partages. 11 semble que la Lithuanie et la Ru-
thénie aient voulu alors rendre à la Pologne en patriotisme et en
poésie les bienfaits qu'elles en avaient reçus depuis l'union. Tout le
monde se rappelle les efforts des patriotes de ces pays, dont Ros-
ciusko est la figure la plus éclatante et la plus pure. Presque tous
les écrivains qui ont donné une vie nouvelle à la littérature polo-
naise sont Lithuaniens ou Ruthéniens, comme Adam Miçkiewicz,
Zaleski, Slowazki, Malczewski, Goszczynski, etc. Les poèmes de Za-
leski ne sont pas seulement, on ne saurait trop le redire, des mo-
numens impérissables dans la littérature polonaise, mais ce sont
des productions essentiellement et avant tout ukrainiennes. C'est
Zaleski, c'est Malczewski, l'auteur de Maria ^ c'est Goszczynski
dans le Château de Kaniéw^ qui ont trouvé et exprimé la poésie
propre à l'Ukraine, non pas seulement la poésie de toutes les classes
de la société, mais la poésie du territoire, de la nature ukrainienne*
L'on ne citera pas un écrivain russe qui ait trouvé de tels accens
pour poétiser et animer cette terre slave , d'un aspect saisissant, et
qui est restée indéfinissable jusqu'au moment où les poètes de la
Ruthénie polonaise en ont trouvé et consacré l'expression. Il y a eu
un tel échange et une telle communauté de vie morale entre la Po-
logne et les anciennes provinces^ qu'il est impossible de reconnaître
aujourd'hui si c'est la Pologne proprement dite, ou la Lithuanie, ou
la Ruthénie qui a le plus apporté à la patrie commune.
Aussi l'on devra constater sans le moindre étonnement que les
meilleurs Polonais de la Pologne sont presque tous originaires de la
Lithuanie ou de la Ruthénie. Les Radziwill, les Sapieha, les Paç,
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lA POLOGNE ET SES LIMITES. 525
sont Lithuaniens; les Czartoryski, les Wisnowieçki, les Ostrogski,
les Potoçki, les Zôlkiewski, les Sobieski, sont des familles de
boyards ruthéniens, la plupart descendans de Rurik ou de Gedimin.
L'on peut voir maintenant combien nous avons eu raison d'employer
le nom de Rulhfniens au début même de cette étude. Si nous nous
servions du mot Russes avec le sens que les écrivains comme le
prince Troubetzkoî et M. Porochine y attachent, nous serions obligé
de dire ici que Sobieski est un Russe, que Kosciusko est un Russe.
11 y a dans le monde quelques savans qui comprendraient que cette
appellation n'est pas synonyme de Moscovite, mais ce serait un
contre-sens en français : nous continuerons donc à dire les Ruthé-
niens^ et ce sera maintenant en parfaite connaissance de cause.
Ajoutons que les antiennes provinces ont toujours marché de con-
cert avec la Pologne depuis le démembrement comme auparavant.
C'est dans la Ruthénie qu'éclata la confédération de Bar, à qui la
France envoya le général Dumouriez. En 1812, un rapport de la diète
du duché de Varsovie s'exprimait ainsi : « Ces frontières tracées d'une
main spoliatrice, ces barrières élevées par la défiance, ces gardes
dont elle a hérissé toutes ces avenues, toutes ces marques enfin des
noirs pressentimens qui accompagnent l'usurpation, n'ont pu altérer
cette communauté d'origine, ni rompre les liens du sang, qui établis-
sent entre un peuple de frères un amour et une confiance réciproques.
Oui, malgré une trop longue séparation, ils sont restés nos frères,
les habitans de la Lithuanie, de la Ruthénie-Blanche, de l'Ukraine,
de la Podolie, de la Volhynie; ils sont Polonais comme nous, et ils
ont, comme nous, le droit de l'être. La patrie, comme une tendre
mère, tient toujours ses bras ouverts à tous ses enfans, et chaque
membre a toujours le droit de se rattacher à la famille dont il fut
arraché. » A la suite de cet appel, il se forme un acte général de
confédération pour toute la Pologne. Les Lithuaniens s'étaient réu-
nis à Wilna le 14 juillet, et un discours prononcé à cette occasion par
Joseph Sierakowski débutait en ces termes : « Le sang lithuanien
qui, depuis quatre siècles, coule dans nos veines uni au sang polo-
nais, des alternatives toujours communes de gloire, de prospérités,
de catastrophes, forment entre la Lithuanie et la Pologne des liens
plus étroits et plus sacrés que ceux des fédérations ordinaires. Ces
liens si intimes sont devenus pour ainsi dire nécessaires à notre exis-
tence. Aussi avons-nous vu, dans toutes les vicissitude du sort com-
mun de notre patrie, des rives de l'Oder jusqu'au-delà du Dnieper,
depuis le Dniester jusqu'au-delà de la Dwina, les cris du désespoir
frapper à la fois toutes les oreilles, et la voix de l'espérance péné-
trer en même temps dans tous les cœurs et ranimer tous les cou-
rages. Et à quelle époque cette unanimité de sentimens fut-elle plus
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526 REVUE DES D«UX MONDES.
remarquable qu'à celle où, au mépris des lois divines et humaines,
au mépris de la raison même, fut consommé l'outrage du dernier
déchirement de notre patrie? » Le même jour, les Lithuaniens ad-
hèrent à la confédération générale.
Wiloa,14Jumetl812.
« Nous, commission du gouvernement provisoire du grand-duché de Lî-
thuanie, administration du département de Wilna, nous les ecclésiastiques
du rite latin, grec-uni et de toutes les autres confessions, Funiversité, la
magistrature de justice, maréchal, sous-préfet, avec les citoyens proprié-
taires, président de la ville avec la municipalité, toutes les corporations de
la ville, citoyens et habitaus du grand -duché de Lithuanie, aujourd'hui
présens dans cette ville, nous nous sommes rassemblés dans Téglise cathé-
drale de Wilna, sous la présidence de leurs excellences MM. les sénateurs
et de MM. les nonces à la diète de Varsovie , députés de la confédération
générale de la Pologne auprès de sa majesté l'empereur et roi, et après
avoir entendu la lecture de l'acte de la confédération générale, qui in-
dique pour base de cette vertueuse entreprise de réunir dans le même
corps politique les états partagés du royaume de Pologne et du grand-
duché de Lithuanie, et de rendre à notre patrie, d'assurer son existence,
sa force et sa prospérité au prix de nos fortunes et de notre sang, nous
accédons à la confédération générale de Varsovie en soussignant cet acte
de notre adhésion fraternelle de nos propres mains, dans la maison de
Dieu, dont nous invoquons la miséricorde et la protection. »
En 1830, la Pologne s'étant soulevée pour ne pas marcher contre
ïa France et pour rappeler la Russie au respect des engagemens de
1815, les anciennes provinces portèrent une remarquable ardeur
dans ce mouvement. Charles Rôzycki partait alors de la Volhynie, et
avec une petite année ruthénienne, à travers tous les corps russes,
il arrivait sous les murs de Varsovie, pour défendre la patrie com-
mune, comme du fond de la Lorraine Jeanne d'Arc était accourue
à la délivrance de la ville d'Orléans, assiégée par les Anglais. En
eût-il été de même, si la Ruthénie méridionale ne se fût alors sentie
polonaise, comme l'ancienne Lotharingie s'était sentie française au
xv** siècle?
Si les anciennes provinces ne sont pas polonaises, pourquoi donc
y prie-t-on pour les victimes de Varsovie? Pourquoi la Russie y
a-t-elle ordonné le séquestre et l'état de siège? On Ta dit avec beau-
coup de sens : le gouvernement russe a lui-même indiqué par ces
actes quelles sont les vraies limites de la Pologne, c'est-à-dire des
contrées qui ont voulu il y a cinq cents ans, qui veulent encore être
polonaises. Ce qui prouve le mieux que la libre volonté est le prin-
cipe et la base de la nationalité polonaise, et que l'esprit de con-
quête, c*est-à-db:e de contrainte» est tout ce qu'il y a de plus con-
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LA POLOGNE ET SES LIMITES. 527
traire à l'esprit polonais, c'est ce qui est arrivé a\i xvii*^ siècle pour
les Cosaques d'au-delà du Dnieper. Comme ils s'étaient désafiec-
tionnés, ils ne se trouvaient plus dans les conditions normales de
cette nationalité, et ils ont cessé d'en faire partie. S'il n'avait tenu
compte instinctivement de cette loi constituante , il est permis de
croire que le grand Sobieski, malgré son désir de combattre les
Turcs, n'aurait pas, au faîte de la puissance et sans y être contraint,
ratifié en 1686 les trêves d'Andruzsow. Le libérateur de Vienne a dû
se dire en lui-même que les Cosaques étaient libres de se séparer
comme ils l'avaient été de s'unir, et qu'il n'avait pas le droit de les
retenir de force. Du reste, la Pologne s'est inspirée de cet esprit si
profondément libéral dans sa conduite envers la Silésie et envers la
Prusse : elle les a laissées libres de se séparer d'elle quand elles
n'ont plus voulu faire cause commune.
En résumé, — et c'est la conclusion qui nous paraît ressortir d'un
examen attentif des ouvrages récemment consacrés aux origines
de la Pologne et de la Russie, — il n'est pas exact de dire que les
Russes aient repris légitimement aux Polonais en 1772 des pro-
vinces que ceux-ci auraient conquises autrefois sur la Russie et
possédées injustement ou temporairement. La vérité est que la Po-
logne n'avait rien pris à la Russie, qu'elle n'a rien acquis par la
force , et qu'elle a au contraire possédé légitimement pendant plus
de quatre siècles ces anciennes provinces, qui, avant 1772, n'avaient
jamais fait partie de l'empbe des tsars. Un point reste donc bien
acquis à l'histoire politique de l'Europe : c'est que l'état de posses-
sion de la Pologne en 1772 était le plus légitime et le plus favorable
qu'on puisse imaginer. Nous n'avons voulu rien prouver de plus. La
situation douloureuse qui se prolonge depuis cette époque est née
le jour où l'on est sorti du droit; elle ne cessera que lorsqu'on y
sera rentré.
Y. DE Mars.
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ATTICUS
UN AMI DES GRANDS
DANS LES DEaNIBKS JOURS DE LA EÉPUBLIQUE ROMAIHE»
11 n'y a pas d'histoire qu'on étudie plus volontiers aujourd'hui
que celle des dernières années de la république romaine. De savans
ouvrages ont été publiés récemment sur ce sujet en ^France, en An-
gleterre et surtout en Allemagne, et le public les a lus avec avidité.
L'importance des questions qui se débattaient alors, la vivacité drar-
matique des événemens, la grandeur des personnages justifient cet
intérêt; mais ce qui explique encore mieux l'attrait que nous éprou-
vons pour cette curieuse époque, c'est qu'elle nous a été racontée
par les lettres de Gicéron. Un contemporain disait de ces lettres
que celui qui les lirait ne serait pas tenté de chercher ailleurs Vbv^
toire de ce temps, et en effet nous la retrouvons là bien plus vi-
vante et bien plus vraie que dans des ouvrages suivis et composés
tout exprès pour nous l'enseigner. Que nous apprendraient de plus
Asinius PoUion, Tite-Live ou Cremutius Cordus, si nous les avions
conservés? Ils nous donneraient leur opinion personnelle sur les
événemens et sur les hommes; mais cette opinion est, la plupart du
temps, suspecte : elle vient de gens qui n'ont pas voulu ou qui
n'ont pas pu dure toute la vérité, qui écrivaient à la cour des empe-
reurs, comme Tite-Live, ou qui, comme Pollion, espéraient se faire
pardonner leur trahison en disant le plus de mal possible de ceux
qu'ils avaient trahis. Il vaut donc mieux, au lieu de recevoir une
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UN EPICURIEN POLITIQUE A ROME. 629
opinion toute faite, se la faire soi-même, et c'est ce que nous rend
possible la lecture des lettres de Cicéron. Elle nous jette au milieu
des événemens et nous les fait suivre jour par jour. Malgré les dix-
huit siècles qui nous en séparent, il nous semble que nous les
voyons se passer sous nos yeux, et nous nous trouvons placés dans
cette position unique d'être assez près des faits pour en voir la cou-
leur véritable, et assez éloignés d'eux poiu* les juger sans passion.
Ce n'est pas seulement Cicéron que ces lettres nous font con-
naître, mais aussi ses correspondans, c'est-à-dire tous les hommes
importans de cette époque, car, grâce à son humeur complaisante,
il les a tous connus et fréquentés, en sorte qu'on pourrait en tirer
comme une galerie de portraits qui feraient revivre pour nous cette
grande société. De tous ces correspondans, aucun n'entretint avec
lui un commerce plus long et plus régulier qu'Atticus. Leurs rela-
tions durèrent, sans interruption et sans nuage, jusqu'à leur mort.
A la moindre absence ils s'écrivaient, et, quand c'était possible,
plus d'une fois par jour. Ces lettres tantôt courtes, pour échanger
un souvenir rapide, tantôt longues et raisonnées, quand les événe-
mens étaient plus graves, folâtres ou sérieuses, selon les circon-
stances, qu'on écrivait en toute hâte, où l'on se trouvait, au sénat,
dans sa litière, si l'on voyageait, ou même sur la table d'une salle
à manger, au milieu du bruit des convives, ces lettres contenaient
toute la vie des deux amis. Cicéron les a heureusement caractéri-
sées quand il a dit : « C'était une conversation entre nous deux. »
Malheureusement nous n'entendons plus aujourd'hui qu'un des
deux interlocuteurs, et la conversation est devenue un monologue.
En publiant les lettres de son ami, Atticus se garda bien d'y joindre
les siennes. Sans doute il ne voulait pas qu'on pût lire trop à dé-
couvert dans ses sentimens, et sa prudence cherchait à dérober au
public la connaissance de ses opinions secrètes et l'accès de sa vie
intime; mais il a eu beau vouloir se cacher, la volumineuse corres-
pondance que Cicéron entretint avec lui suffit pour le faire con-
naître, et il est facile d'y prendre une idée exacte du personnage à
qui elle est adressée. Ce personnage est assurément l'un des plus
curieux d'une époque importante qui, par tant de côtés, ressemble
à la nôtre, et il vaut la peine qu'on Fétudie de près.
I.
Atticus avait vingt ans quand commença la guerre de Marins et
de Sylla. Il vit de près les proscriptions et faillit en être victime; le
tribun Sulpitius, l'un des principaux chefs du parti populaire, qui
TOW XLV. 34
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530 BEVUE DES DBVH MONDES. •
était son parent, fut tué, après la victoi^ de Sylla, avec ses partir
sans et ses amis, et comme Atticus le fréquentait beaucoup, il cou-
rut alors quelques risques. Les contemporains ont raconté quelle
émotion et quel effroi saisireqt les hoqnétes gens de Rome au spec-
tacle de ces premières proscriptions. On avait vu jjusque-là des ci^
toyens tués dans les émeutes populaires et pendant Temporteaient
de la lutte; mais on. ne connaissait pas encore ces massiacres après
la victoire, discutés et réglés d'avance, ordonnés de sapg-froid,
exécutés régulièrenjent et commue une. consigne. Cette sorte de dis-
cipline et d'ordre, cette apparence cruelle de légalité, les rendaient
plus odieux encore, et plus effrayans. Qu'on juge de l'effet qu'ils
deyaient'produire sur <un jeune hommp qui voyait ainsi périr d'un
coup ses protecteurs et ses parens, et q,ui n'était pas sans crainte
pour lui-même I Ce premier spectacle décida de toute sa vie. Coinme
il était, malgré son âge, un esprit ferme et prudent, il ne se laissa
pas abattre : il réfléchit et raisonna. S'il avait eu jusque-là quel-
ques velléités d'aimbitiou; politique et la pensée de chercher leB
honneurs, il y renonça sans peinç .en voyant d^ quel prix il fallait
quelquefois les payer. Il comprit qu'une république où l'on pouvait
impunément donner de pareils exemples était perdue, et qu ea pé-
rissant elle risquait d'entraîner avec elle ceux qui l'auraient servie.
11 résolut donc de se tenir Ipin des affaires, et tqute sa politique
x^onaista désormais h se faire une situation sûre, en dehors des par-
tis, à l'abri des dangers.
On demandait un jour à Sieyès : <c Qu'avez-vou3 fait pendant la
terreur? — Ce que j'ai &it! réponditril, j'ai vécu. » C'était bea»-
coup. Atticus a fait bien plus encore. Il a vécu, non pas seulement
pendant une terreur de quelques mois, mais pendant une terreur de
plusieurs années. Comme pour mettre à l'épreuve sa prudence et
son habUeté, il a été placé dans l'époque la plus troublée de l'his-
toire. U a assisté à trois guerres civiles, il a vu Rome envahie quatre
fois par des madtres différens, et les massacres recommencer à cha*
que victoire nouvelle. Il a vécu, non pas humble, ignoré, se faisant
oublier dans quelque ville lointaine, mais à Rome et en pleine lu-
mière. Tout contribuait à attirer les yeux sur lui; il était riche, ce
qui était un motif suffisant d'être proscrit; U avait une grande ré-
putation d'homme d'esprit; il fréquentait volontiers les puissans,
et, par ses liaisons au moins, il était regardé comme un p^son-
nage. Cependant il sut échapper à tous les dangers que lui créaient
sa position et sa fortune, et même il trouva moyen de grandir à
chacune de ces révolutions qui semblaient devçir le perdre. Chaque
changement de régime qui précipitait ses amis du pouvoir le laifr*
sait plus riche et mieux assis, si bien qu'au dernier il se trouva tout
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IJN ÉPICURIEN POUTÎQCE A ROME. 531
nàtttreltement placé presque à côté du nouveau maître. Par quelle
merveille d'habileté , par quel prodige de savantes combinaisons
pàrrlnt-î! à vîvre honoré, riche et puissant dans un temps où il était
SI difficile seulement de vivre? C'était un problème plein de diffi-
cultes; voici comment il le résolut.
Hri préèencè des premiers tnassacres dont il avait été témoin, At-
tîcus tétait décidé à vivre désormfds loin des affaires et des partis ;
mais cela n'e^t pas aussi fatile qu'oti serait tenté de lô croire, et la
plus ferme volonté ne suffit pas toujours pour y réussir. On a beau
défclarer qu'on veut rester neutre, le monde â* obstine à vous classer
d'après le nom que vous portez, les traditions de votre famUle, vos
îîâisons personnelles et les premières manifestations de vos préfé-
rences. Atticus comprît que, pour échapper à cette sorte d'enrôle-
mëtrt forcé et pour dérouter tout à fait l'opinion pubKque , il fallait
quitter ftome et là quitter pour longtemps. 11 espérait, par cet exil
volotttairei reprendre la pleine possession de lui-même et rompre
les liens qui, malgré lui, l'attachaient encore au passé; mais, s'il
voulait se dérober aux yeux de ses concitoyens, il prétendait n'être
pas oublié de tout le monde. Comme il comptait revenir, il ne vou-
lait pas revenir comnie un étranger qu'on ne connaît plus, et perdre
tout le bénéfice de ses premières amitiés. Aussi ne choisit-il pas
pdur son séjour quelque propriété lointaine , -dans une province
ignorté, ou quelqu'une de ces villes inconnues sur lesquelles les
yeux du peuple romain ne s'arrêtaient jamais. Il se retira à Athènes,
c'est-à-dire dans la seule ville qui eût conservé un grand renom
et qui se soutint encore dans Tadmiration des peuples en face de
Rome. Là, par quelques libéralités bien placées, il s'attira d'abord
FaflTecliôn de tout le monde. Il distribua du blé aux citoyens, il prêta
de l'argent sans intérêt à cette ville de beaux esprits dont les finan-
ces étaient toujours embarrassées. Il fit plus, il flatta les Athéniens
par im endroit qui leur était plus sensible. Le premier de tous les
Romans, il osa ouvertement déclarer le goût qu'il avait pour les
lettres et les arts de la Grèce. Jusque-là c'était la mode, chez ses
compatriotes, d'estimer et de cultiver les muses grecques en secret
et de s'«n moquer en public. Cicéron lui-même, qui bravait en tant
d^occasioDs ce sot préjugé, n'osait pas paraître savoir trop couram-
ment le non! d'un grand sculpteur ; mais Cicéron était un homme
d^état à qui H convenait de montrer, au moins par momens, ce mé-
pris superbe des autres peuples qui constituait en partie ce qu'on
appelât la gravité romaine. Il fallait bien flatter cette faiblesse natio-
nale, si Ton voulait plaire au peuple. Atticus, qui ne comptait rien
lui demander, était f)lus libre; aussi se moqua-t-il ouvertement des
Usages. Dès son anivée, il se mit à parler et à écrire en grec, à
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532 REVUE DES DEUX HOr^DES-
fréquenter sans se cacher les ateliers des sculpteurs et des pein-
tres, à acheter des statues et des tableaux^ et même à composer
des ouvrages sur les beaux-arts. Les Athéniens étaient aussi char-
més que surpris de voir un de leurs vainqueurs partager leur goût
le plus cher et protester ainsi contre T injuste dédain des autres.
Leur reconnaissance , qui , comme Ton sait , était toujours très
bruyante, accabla Atticus de flatteries de toute sorte. On multiplia
les décrets en son honneur; on lui oflrit toutes les dignités de la
cité; on voulut même lui élever des statues. Atticus s'empressa de
tout refuser; mais l'effet était produit, et le bruit de tant de popula-
rité ne manquait pas d'arriver à Rome, apporté par ces jeunes gens
de grande famille qui venaient terminer leur éducation en Grèce.
De cette façon, le nom d' Atticus ne perdait rien à son absence; les
gens de goût s'entretenaient de cet amateur éclairé de§ arts qui
s'était fait remarquer môme à Athènes, et pendant ce temps le
grand nombre, en ne le voyant plus, perdait l'habitude de le ranger
dans un parti politique.
C'était un pas de fait. Il en restait un plus important à faire, At-
ticus avait vu de bonne heure que la première condition pour être
indépendant, c'est d'être riche. Cette vérité générale était encore
plus évidente à cette époque que jamais. Que de gens dont, la con-
duite pendant les guerres civiles ne peut s'expliquer que par l'état
de leur fortune 1 Pour servir César qu'il n'aimait pas, Curion n'avait
qu'un seul motif, l'exigence de ses créanciers, et Cicéron lui-même
. place toujours parmi les raisons principales qui l'eiopêchent de se
rendre au camp de Pompée, où l'appellent toutes ses sympathies,
l'argent que César lui avait prêté, ôt qu'il ne pouvait pas lui rendre.
Pour échapper aux embarras de cette sorte et conquérir sa pleine li-
berté, Atticus résolut d'être riche, et il le devint. Il importe, je crois,
de donner ici quelques détails pour faire voir comment on s'enricbisr
sait à Rome. Son père lui avait laissé une fortune assez modique,
2 millions de sesterces (400,000 francs). Lorsqu'il quitta Rome, il
vendit presque tous les biens de sa famille, pour ne rien laisser der-
rière lui qui pût tenter les proscripteurs, et acheta des terres en
Épire, dans ce pays des grands troupeaux, où la terre rs^pporte
tant. Il est probable qu'il ne les paya pas cher. Mithridate venait
de ravager la Grèce, et comme il n'y restait plus d'argent, tout s'y
vendait à vil prix. Entre des mains habiles, ce domaine prospéra
vite : tous les ans, de nouvelles terres étaient achetées sur l'épargne
du revenu, et Atticus finit par être un des grands propriétaires du
pays. Mais est-il vraisemblable que sa fortune lui vînt uniquement
de la bonne administration de ses champs? Il aurait bien voulu le
faire croire, pour se donner ainsi quelque ressemblance avec Catoa
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UN ÉPICURIEN POLITIQUE A ROME. 533
et les vieux Romains. Malheureusement pour lui, son ami Cicéron
le trahit. En lisant cette correspondance indiscrète, on ne tarde pas
à reconnaître qu'Atticus avait beaucoup d'autres moyens pour s'en-
richir que la vente de ses blés et de ses troupeaux. Cet habile agri-
culteur était en même temps un adroit négociant qui a fait heureu-
sement tous les commerces. Il excellait à tirer profit non-seulement
des folies des autres, ce qui est l'ordinaire, mais même de ses plai-
sirs, et son talent consistait à s'enrichir où d'autres se ruinent. On
sait par exemple qu'il aimait beaucoup les beaux livres : c'était
alors, comme aujourd'hui, une manie fort coûteuse; il sut en faire
une source de beaux bénéfices. Il avait réuni chez lui un grand
nombre de copistes habiles qu'il formait lui-même; après les avoir
fait travailler pour lui, et quand sa passion était satisfaite, il les fai-
sait travailler pour les autres, et vendait très cher au public les
livres qu'ils copiaient. C'est ainsi qu'il fut un véritable éditeur pour
Cicéron, et comme les ouvrages de son ami se vendaient beaucoup,
il arriva que cette amitié, qui était pleine d'agrémens pour son
cœur, ne fut pas inutile à sa foftune. A la rigueur, ce commerce
pouvait s'avouer, et il n'était pas défendu à un ami des lettres
de se faire libraire; mais Atticus s'est mêlé aussi de beaucoup d'au-
tres opérations qui auraient dû lui répugner davantage. Gomme il
voyait le succès qu'obtenaient partout les combats de gladiateurs,
et qu'il n'y avait plus de fête sans quelqu'une de ces grandes tue-
ries, il songea à élever des gladiateurs dans ses domaines. 11 les
faisait instruire soigneusement dans l'art de mourir avec grâce,
et les louait très cher aux villes qui voulaient se divertir. Il faut
avouer que ce n'est pas un métier qui convienne à un savant et à
un sage ; mais on y gagnait beaucoup, et la sagesse d' Atticus était
accommodante dès qu'il y avait un honnête profit à faire. De plus,
il était banquier à l'occasion et prêtait à gros intérêts, comme fai-
saient sans scrupule les plus grands seigneurs de Rome. Seulement
il y mettait un peu plus de ménagemens que les autres, et pre-
nût soin de paraître le moins possible dans les affaires qu'il trai-
tait; il avait dans l'Italie et dans la Grèce des agens fort adroits qui
Élisaient valoir ses fonds. Ses relations s'étendaient dans le monde
entier; on lui connaît des débiteurs en Macédoine, en Épire, à
Éphèse, à Délos, un peu partout. Il prêtait aux particuliers; il prê-
tait aussi aux villes, mais tout à fait en secret, car cette industrie
était alors aussi peu estimée qu'elle était lucrative, et les gens qui
s'y livraient' ne passaient pas pour être honnêtes ni scrupuleux.
Aussi Atticus, qui tenait autant à sa réputation qu'à sa fortune, ne
voulait-il laisser savoir à pereonne qu'il ne négligeait pas ces sortes
de profits. Il le cachait soigneusement même à son ami Cicéron, et
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nous rignoreriôiis àujôurJhui, s'il n'dvait pbi<ït^eproilVé»lqu«ltjttesi
contre-temps dans ce commerce aventureux. QuDi(|U'on^ fît'Stf oAU^
naire de grands bénéfices, on y pouvait courir aussi quelques liàtf-*
gers. Après avoir subi pendant deux siècle^ k domina^lkKû iroitiaiiifê,*
toutes les villes alliées et municipales, surtout cellfes de KAsae;'
étaient complètement ruinées: Biles avaient toutes moind'' derew^
nus que de dettes, et les proconsuls, unis aux ffenttiere de* rinipSt,'
achevaient si bien de leur enlever leurs dernfîères ressoUrceÉ^, ^'ùué
restait plus rien à prendre aux créanciers, quand ils ne se pressùBnC
pas. C'est ce qui arriva une fois à Atticus malgré son activité 1 OnToiCf
que Cicéron le plaisante, dans une de ses lettres^ $ur le môgeqifil
est allé mettre devant Sicyone i ce siège était évidemment cdaà'de
quelques débiteurs récalcitrans; Atticus n'a jamais» fait. d'Mkres
campagnes. Du reste, celle--là lui réussit maL Petuâanl qu'ilisdlajt
ainsi en guerre contre cette malheureuse ville endettée, le èénxten
prit pitié, et la protégea par un décret contre, ses crtamâers' trop
exigeans, en sorte qu* Atticus, qui était parti tfÉpire sen oMkqojfr^
rant, enseignes déployées, fut réduit, dit Cicéro», qûand^ il futa?*^
rivé sous les murailles, à arracher aux Sicyoniens quelques pàuviBS
petits écus {nurmmilârurn aliqûid) à force de' prières cft: de 'car-
rosses. Il faut (ïroire cependant qu' Atticus était ordinairement piuà
heureux dans le placement de Ses fonds, et sa prudence bien i^onnue
nous assure qu'il savait choisir des débiteurs plus solvables- Ge^i
est certain, c'est que tous ces métiers qu'il faisait n'auriaient pas
fardé à le rendre très riche; mais if n'eut même pas besoin 4#së
donner tant de peine, et pendant qu'il travaillait si adroitement à
faire sa fortune, elle lui arriva toute faite d'un autre côtéj 11 avait
un oncle, Q. Caecilius, qui passait pour le plus terrible usurieiT de
Rome, où il y en avait tant, et qui ne consentait à prêter à se» pa*
rens les plus proches, comme une insigne faveur, qu'à 1 pouir 100
par mois. C'était un homme dur, intraitable, et qui s'était renda
tellement odieux à tout le monde qu'on ne put empêcher le peuple
d'outrager son cadavre le jour de ses funérailles. Atticus était le sê«l
qui eût trouvé le moyen de vivre bien avec lui. Caecilius l'adopta
par son testament et lui laissa la plus grande partie de son héri-
tage, 10 millions de sesterces, un peu plus de 2 millions de francs.
Désormais sa fortune était faite, il était indépendant de tout le
monde et maître de se conduire à son gré.
Mais n'était-il pas à craindre que , quand il serait de retour à
Rome, cette résolution qu'il prenait de fuir tous les engagemens
n'eût un mauvais air? Pour se tenir en dehors des partis, il né pou-
vait pas décemment prétexter l'indifférence ou la frayeur; il lui fal-
lait un motif plus honnête et qu'on pût afficher : une école déphi-
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UN CFlGUiaEN POLITIQUE A ROME. 535
]o$((q)bie le lui fournit. Les épicuriens, sacrifiant tout à la commodité
de la yie, disaient qu'il était bon de fuir les emplois publics pour
évit^ les tracas qu'ils attirent, a Ne pas s'occuper de politique »
était leur maxime favorite. Atticus fit profession d'être épicurien :
dès loFs son abstention avait un prétexte plausible, la fidélité aux
^opinîons de sa secte, et si on le blâmait, le blâme retombait sur toute
TéGote, ce qui rend toujours la part de chacun plus légère. En réalité,
âtUcus était-il un épicurien véritable et complet? C'est une ques-
tion que les savans discutent, et que le caractère du personnage
permet facilement de résoudre. Ce serait le mal connaître que de
supposer qu'en quoi que ce soit il s'attachât scrupuleusement à une
école et s'engageât à en être un disciple fidèle. Il les avait toutes
étudiées pour le plaisir que cette étude causait à son esprit curieux,
mais il prétendait bien ne pas s'asservir à leurs systèmes. Il avait
trouvé dans la morale épicurienne un principe qui lui convenait, et
il s'en était emparé pour justifier sa conduite politique. Quant à Épi-
core lui-même et à sa doctrine, il s'en souciait fort peu, et il était
prêt à l'abandonner au premier prétexte. C'est ce que montre très
agréablement Cicéron dans un passage du Traiié des Lois. Il s'est
représenté dans cet ouvrage causant avec Atticus, aux bords du Fi-
brîoe, sous les ombrages enchantés d'Arpinum. Gomme il veut faire
remonter jusqu'aux dieux l'origine des lois, il lui faut établir d'a-
bord que les dieux s'occupent des hommes, ce que niaient les épi-
curiens^ Il s'adresse alors à son ami, et lui dit : » M'accordez-vous^
PoBqponius, que la puissance des dieux immortels, leur raison, leur
sagesse^ ou, si vous aimez mieux, leur providence, régit l'univers?
Si TOUS ne l'admettez pas, il faudra commencer par le démontrer.
— AUons, réppnd Atticus, je l'accorde, si vous le voulez, car, grâce
i œs oiseaux qui chantent et au murmure de ces ruisseaux, je
o'û pas peur qu'aucun de mes condisciples m'entende. » Voilà un
philosophe fort accommodant, et l'école ne tirera pas grand profit
tfun adepte qui l'abandonne dès qu'il est sûr qu'on ne le saura
fm. On retrouve bien là le caractère d' Atticus. Embrasser résolu-
ment une opinion, c'est s'engager à la défendre, c'est s'exposer à
combattre pour ello. Or les querelles philosophiques, bien qu'elles
Be soient pas sanglantes, ne sont pas moins acharnées que les au-
tres; c'est de la guerre encore, et Atticus, en toutes choses, veut la
paix, au moins pour lui. Il est piquant d'examiner le rôle que Gi-
céroft lui donne dans les dialogues philosophiques où il l'introduit.
Ka.général il ne discute pas, il provoque à discuter. Curieux et in-
satiable, il .demande, il interroge toujours; il excite à répondre, il
soulève les objections, il anime les combattans, et pendant ce temps
il jouit tr^mquLUement du combat, sans y entrer jamais. On verra
tout à l'heure que c'était justement là son rôle en politique.
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536 REVUE DES DEUX MONDES.
Atticus demeura vingt-trois ans loin de Rome, ne la visitant qtfi
des intervalles très éloignés et n'y restant jamais que peu de temps.
Quand il pensa que, par sa longue absence, il s'était tout à feit dé-
gagé des liens qui rattachaient aux partis politiques, quand il eut
conquis l'indépendance avec la fortune, quand il se fut assuré con-
tre tous les reproches qu'on pouvait faire à sa conduite en prêtai^t
à sa prudence l'apparence d'une conviction philosophique, il songefC
à retourner définitivement à Rome et à y reprendre sa vie inter-
rompue. Il choisit pour revenir un moment où tout était calme, et,
comme pour achever de rompre avec son passé , il revint avec un
surnom nouveau, sous lequel on prit désormais l'habitude de le
désigner. Ce nom d^Aitirus, qu'il rapportait d'Athènes, semblait
indiquer hautement qu'il ne voulait plus vivre que dans l'étude des
lettres et les jouissances des arts,
A partir de ce moment, il partagea son temps entre le séjour de
Rome et celui de ses maisons de campagne.' Il acheva de Uquiider
sans bruit ses affaires de banque, dont quelques-unes étaient en-
core en souffrance, et s'arrangea pour dérober au public les sourcea
de sa richesse. Il ne conserva guère plus que ses terres d'Épire et
ses maisons de Rome, qui lui rapportaient beaucoup et dont U pou-
vait avouer les profits. Sa fortune s'accroissait toujours, grâce à la
façon dont il l'administrait. U n'avait d'ailleurs aucun des défauta
qui pouvaient la compromettre : il n'aimait pas à acheter ou à bâtir,
il ne possédait point de ces splendides villas aux portes de Rome
ou aux bords de la mer, dont l'entretien ruinait Cicéron. U prétait
encore quelquefois de l'argent, mais, à ce qu'il semble, plutôt pour
obliger que pour s'enrichir. Il avait soin du reste de choisir des
personnes sûres, et il se montrait sans pitié le jour de l'échéance*
C'était par intérêt pour eUes , disait-il, qu'il agissait ainsi, car» en
tolérant leur négligence, on les encourage à se ruiner. Quant à ceux
avec lesquels son argent eût couru quelques risques, même ses plus
proches parens, il ne se gênait pas pour les éconduire. Cicéron, en
lui racontant un jour que leur neveu commun, le jeune Quintus, est
venu le trouver et qu'il a essayé de l'émouvoir par le tableau de sa
misère, ajoute : « J'ai pris alors quelque chose de votre éloquence;
je n'ai rien répondu. » Le moyen était bon, et Atticus a dû Tem-
ployer plus d'une fois à l'égard de son beau-frère et de son neveu,
qui étaient toujours sans argent. Pour lui , il avait su se faire à peu
de frais une grande existence. Il vivait dans sa maison du Quirinal,
qui était plus spacieuse et plus commode à l'intérieur que belle
d'apparence, et qu'il réparaît le moiiis possible, parmi les objets
d'art qu'il avait choisis en Grèce et les esclaves lettrés qu'il avait
pris soin de former lui-même et que tout le monde lui enviait. H
réunissait souvent les gens d'esprit de Rome dans des repas où Ton
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DN ÉPICURIEN POLITIQUE A ROME. 537
faisait surtout, à ce qu'il semble, grande chère d'érudition. Sa mu-
nificence ne lui coûtait guère, s'il est vrai, comme le prétend Cor-
nélius Népos, qui avait vu les comptes, qu'il ne dépensait que
8,000 as (150 fr.) par mois pour sa table. Cicéron, toujours indis-
cret, raconte qu'on y servait des légumes fort ordinaires sur des
pTàts très précieux; mais qu'importe? tout le monde s'estimait heu-
reux de faire partie de ces réunions d'élite dans lesquelles on en-
tendait causer Atticus et lire les plus beaux ouvrages de Cicéron
avant qu'ils ne fussent publiés, et l'on peut dire que tout ce qu'il y
a eu de plus distingué dans ce siècle, qui fut si grand, a tenu à
honneur de fréquenter cette maison du Quirinal.
II.
De tous les bonheurs d'Atticus, celui qu'on est le plus tenté d'en-
vîèr, t'est l'heureuse fortune qu'il a eue de s'attacher tant d'amis.
lï y prit beaucoup de peine. Dès son arrivée à Rome, on le voit oc-
cupé à se mettre bien avec tout le monde et se ser^'ir de tous les
moyens pour plaire aux gens de tous les partis. Sa naissance, sa
fortune, la façon dont il l'avait acquise, le rapprochaient des cheva-
liers : ces riches fermiers de l'impôt public étaient ses amis naturels,
et il eut bientôt parmi eux un grand crédit; mais il n'était pas moins
lîé avec les patriciens, si dédaigneux d'ordinaire pour tout ce qui
n'était pas de leur caste. 11 avait pris, pour se les concilier, la route
la plus sftre, qui était de flatter leur vanité. Il profita de ses con-
naissances historiques pour leur fabriquer des généalogies complai-
santes dans lesquelles il se faisait le complice de beaucoup de men-
songes, et appuyait de sa science leurs plus chimériques prétentions.
Cet exemple nous montre déjà comme il connaissait bien le monde,
et le parti qu'il en tirait quand il voulait gagner l'amitié de quel-
qu'un. Rien qu'à voir la nature des services qu'il rendait à chaque
personne, on devine quel profond observateur ce devait être, et le
talent qu'il avait pour saisir le faible des gens et en profiter. Il avait
proposé à Caton de s'occuper de ses affaires à Rome pendant son
absence, et Caton s'était empressé d'accepter : un intendant de ce
mérite n'était pas à dédaigner pour un homme qui tenait tant à sa
fortune. Il avait séduit le vaniteux Pompée en s'occupant à choisir
en Grèce d3 belles statues pour orner le théâtre qu'il faisait bâtir.
Comme D savait bien que le ferme esprit de César n'était pas ac-
cessible au même genre de flatteries, et qu'il fallait, pour se l'at-
tirer, des services plus réels, il lui prêtait de l'argent. C'était natu-
rellement aux chefs de parti qu'il s'attachait de préférence; mais il
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&3S REVUE DES DEUX MONDES.
ne négligeait pas non plus les autres quand ils pouvaient le sentir.
Il cultivait soigneusement Balbus et Théophane, les confidens de
César et de Pompée; il allait même visiter quelcpiefois Glodîus et sa
sœur Clodia, ainsi que d'autres gens de réputation suspecte. N'ayant
ni scrupules farouches comme Caton, ni répugnances violentes
comme Cicéron, il s'accommodait de tout le monde; sa complaisance
se prêtait à tout; il convenait à tous les âges comme à tous les ca-
ractères. Cornélius Népos fait remarquer avec admiration qu'étant
très jeune il charma le vieux Sylla, et qu'étant très âgé îl sut plaire
au jeune Brutus. Entre tous ces amis si dilTérens d'humeur, de con-
dition, d'opinions et d'âge, Atticus formait un lien commun. 11 allait
perpétuellement de l'un à l'autre, comme une sorte d'ambassadeur
pacifique, cherchant à les rapprocher et à les unir, « car c'était sa
manie, dit Cicéron, de former des amitiés. » 11 dissipait les soupçons
et les préjugés qui les empêchaient de se connaître ; îl leur inspirait
le désir de se voir et de se lier, et si plus lard quelque différend
s'élevait entre eux, il se faisait leur intermédiaire et amenait des
explications qui renouaient tout. Son chef-d'œuvre en ce genre est
d'être parvenu à réconcilier Hortensius et Cicéron, et à les faire
bien vivre ensemble ittalgré l'ardente jalousie qui les séparait. Que
de peines ne dut-il pas avoir pour calmer ces deux vanités irri-
tables, toujours prêtes à s'emporter, et que le sort semblait prendre
plaisir à exciter encore davantage en les opposant sans cesse Tune
à l'autre!
Certainement toutes ces liaisons d' Atticus n'étaient pas de véri-
tables amitiés. Il y a beaucoup de ces personnages qu'il n'a fréquen-
tés que pour le profit qu'en pouvait tirer sa sûreté ou sa fortune;
mais il y en a d'autres aussi, et en gi'and nombre, qui furent vrai-
ment ses amis. Pour nous en tenir aux plus grands, Cicéron n'a
aimé personne autant que lui, Brutus lui a témoigné jusqu'à la fin
une confiance sans réserve, et la veille de Philippes il lui écrivait
encore ses dernières confidences. Il reste trop de preuves éclatantes
de ces deux illustres amitiés pour qu'on puisse les rérvoquer en
doute, et il faut reconnaître qu'il a su inspirer une vive affection à
deux des plus nobles âmes de ce temps. On en est d'abord très sur-
pris. Sa réserve prudente, ce parti-pris hautement avoué de se sous-
traire à tous les engagemens pour échapper à tous les dangers de-
vaient, à ce qu'il semble, éloigner de lui des gens de cœur qui
isacrifiaient leur fortune et leur vie à leurs opinions. Par quel mérite
a-t-il su pourtant se les attacher? Comment un homme si occupé
de lui, si soigneux de ses intérêts, a-t-il pu jouir aussi pleinement
des agrémens de l'amitié , qui semblent exiger d'abord le dévoue-
ment et l'oubli de soi-même? Comment est-il parvenu à faire men-
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UN ÉflÇUQIElf PQLITIQUE A BOME. 539
tir 1^ iiioraV;s^3 qui prétendent que Tégoïsme est la mort des affec-
tons y^ritable^ (1) ?
(i''e^t|enQore un proWèn^e parmi tant d'autres dont la vie d'Attl-
çusi,e3t pleine, et celui-là est le plus difficile à résoudre. Vu à dis-
to^^c*, ijttêmeà travers les éloges de Cicéron, Attîcus ne semble pas
aUrayanliv.et ce n'est pas lui qu'on serait tenté de choisir pour son
^i. Il est pourt^int. certain que ceux qui ont vécu auprès de lui ne
rôntpas jiigé comme nous. On l'aimait, et on se sentait tout d'aliord
porté à l'aimer. Ge^p bienveillance générale qu'il inspira, cette
çjbstmatipn d,e tout le moi;ide à ne pas voir ou à pardonner ses dé-
iautSicés vives aniitiés qu il a feit naître sont des témoignages aux-
.;^fi|s il.e^i ;^nipossib|q de résister, quelque, surprise qu'ils nous
^.ça^QPt^ 11 y avait, donc dans ce. personnage autre chose que ce qui
^pi^ ^ml)lq y. ^^fô, §t il faut qu'il ait possédé une sorte d'attrait
jptfl^ljp^lfle pour i^ous,^ qui tenait uniquement à lui, et qui à dis-
ip/aru avec lui. Voilà pourquoi il ne nous est plus possible de com-
pp;efldfe d'une fa^on complète cettç séduction étrange qu'il exerçait
àprçiDi^re vue sur tous ses contemporains. On peut cependant s'en
JÇ^ire qii^qup ifiée, étales écrivains gui l'ont connu, Cicéron surtout,
.l^^eat, eptrevoir quelqjies-unes de ces qualités brillantes ou sq-
.li4espfa: lesqi^ejiles.il g^g^ait ceux qui l'approchaient. Je vais les
^puinëre^ d'appès leur témoignage , et si elles ne semblent pas en-
cf^T^ s^uffisantes pour justifief tout à fait le nombre et la vivacité de
ses amitiés, il faudra y joindre par la pensée ce charme tout per-
pçf^neJif (fQ!i\ est imposisible aujourd'hui de définh* ou de retrouver,
_parçe.gi;*il ^^est évanoui tout entier pec lui.
. . JH .^yait d'abord Beaucoup d'esprit, tout le monde en est d^accord,
-^ uif.geu^e d'esprit particulièrement propre à être goûté de la so-
-Qié^é, .qu'il, fréquentait. Ce n'était pas seulement un de ces hommes
:3gnN>^e3 ejt lége^rs qui charment un moment, dans une réunion de
|^2^^e, mais qui n'pnt pas.de ressources et de provisions pour une
^hfi^fk plus longue^ Il iavait beaucoup d'étude et de solide savoir,
Jioa pas q^i'il f^t ui^ s£^va,nt véritable, ce titre n'est pas une grande
Fiçcainiifaadî^tiop d^qs les relations du monde. Cicéron trouvait que
Iç/I geps fçommfi Varroni ,qui sont des puits de science, ne sont pas
^o^{o^rs.(a^[^^çaps^ et. il raconte que quand il venait le voir à Tus-
Qfdmf^.il,Xïe décjbi|rait pas son manteau pour le retenir. Mais sans
^tr^ vèritablepp^^t un savant, Atticus, dans ses études, avait touché
^ p^Pf,i ^W })e^ux-art6, à la poésie, à la grammaire, à la philosophie
(Çt k ^'histoire. Il possédait sur tous ces sujets des idées justes,
r 4wlq^f?(pi^ origij[fales; il pouvait, sans trop de désavantage, dfscu-
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5i0 BC7UE DES DBUX IfOiNDES.
ter avec les érudits, et il avait toujours à appreadre, à ceux (fà m
Tétaient pas^ quelque détail curieux qu'ils ignoraient. Pascal f e^t^
appelé un bonnète homme ; c'était en toute chose un amateur io^
telligent et éclairé. Or pour plusieurs raisons la science qu'acquieit
un amateur est de celles qui sont le plus de mise dans le monde.
D'abord, comme il n'étudie pas par principes, il s'intéresse sunoul;
aux curiosités; il connaît de préférence les détails piquans et nou*
veaux, et c'est précisément ce que les gens du monde tiennent à
connaître. De plus la multiplicité même des études qui le tentent
l'empêche d'en pousser aucune jusqu'au bout; son caprice l'emporte
toujours ailleurs avant qu'il ait achevé de rien approfondir. 11 ea
résulte qu'il sait beaucoup de choses, et toujours dans les limites
où il plaît aux gens du monde de les savoir. Enfin le propre de l'a-
mateur est de faire tout avec passion, même ce qu'il ne fait qu'un
moment. Gomme c'est un goût tout personnel qui le porte à se9
études et qu'il ne les continue qu'autant qu'elles l'intéressent, sa
parole est plus vive quand il les expose, son ton plus libre et fins
original, par conséquent plus agréable que celui des gens d'éôola,
qui travaillent par métier. Telle est l'idée qu'il faut se faire de la
science d'Atticus. Elle était trop étendue pour que l'entretLea avec
lui devint jamais monotone; elle n'était pas assez profonde pour
qu'il courût le risque d'être ennuyeux; elle était vivante enfio, oaur
lorsqu'on fait les choses avec passion, il est naturel qu'on en parle
avec intérêt. Voilà ce qui donnait tant d'attrait à sa conversation,
et c'est par là qu'il a charmé les esprits les plus difficiles et les
moins prévenus. Il était bien jeune encore quand le vieux Sylla, qui
n'avait pas de raisons pour l'aimer, le rencontra à Athènes. Il prit
tant de plaisir à l'entendre lire des vers grecs et latins et causer de
littérature, qu'il ne le quittait pas et voulait à toute force le rame-
ner avec lui à Rome. Longtemps après, Auguste éprouva le même
charme; il ne se lassait pas d'entendre causer Atticus, et quand il
ne pouvait pas l'aller trouver, il lui écrivait tous les jours rien que
pour recevoir ses réponses et continuer ainsi de quelque façon ces
longs entretiens dont il était ravi.
On peut donc se figurer que la première fois qu'on rencontrait
cet homme spirituel on se sentait rapproché de lui par les agrémens
de sa conversation. A mesure qu'on le connaissait davantage, ^n
découvrait d'autres qualités plus solides qui retenaient ceux que
son esprit avait attirés. C'était d'abord une grande sûreté de com-
merce. Quoiqu'il fût lié avec des gens d'opinions très différentes et
qu'il eût par eux le secret de tous les partis, on ne lui a jamais re-
proché de l'avoir trahi pour personne. On ne voit pas non plus qu'il
ait fourni à aucun de ses amis de prétexte sérieux pour s'éloigner
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UN EPICCTRIEN POLITIQUE A ROME. 5M
dft' ï&it et qa'aucane de ses relations se soit brisée autrement que
parla mort. Ce commerce si sûr était en môme temps très facile.
Pcfrsottne n'a jamais été plus indulgent et plus commode. Il se gar-
dait bien de fatiguer par ses exigences ou de rebuter par ses brus-
qtferies. On n'avait pas à craindre dans son amitié ces orages qui
troablèrent si souvent celle de Gicéron et de Brutus. C'était plutôt
one de ces intimités calmes et sans secousses qui s'affermissent tous
tes jours par leur durée régulière. Voilà surtout ce qui devait char-
mer ees hommes politiques, étourdis et fatigués par cette activité
broyante où s'épuisait leur vie. Au sortir de ce tourbillon des af-
hk-es, ils étaient heureux de trouver, à quelques pas du Forum,
eette maison paisible du Quirinal où les bruits du dehors ne par-
venaient pas, et d'aller causer un moment avec cet homme d'es-
prit d'une humeur si égale , qui les accueillait toujours avec le
même sourire et dans l'affection duquel on se reposait si tranquille-
Aent.
Mais rien assurément n'a dû lui concilier autant d'amis que son
obligeance. Elle était inépuisable, et l'on ne pouvait pas prétendre
qu'elle fût intéressée, puisque, contrairement à l'usage, il donnait
beaCBooup et n'exigeait rien. C'est encore là une des raisons pour
lojqfaelles ses amitiés furent si solides, car ce sont toujours ces
9Mtes d'échanges qu'on se croit en droit de réclamer, ces compa-
raisons qu'on fait malgré soi entre les bons offices qu'on rend et
ceux qu'on a reçus, qui finissent par troubler les affisctions les plus
feïînès. Atticus, qui le savait bien, s'était arrangé de façon à n'avoir
bett)in de personne. 11 était riche, il n'avait jamais de procès, il ne
Sollicitait pas les dignités, en sorte qu'un ami déterminé à recon-
naître les services qu'il en avait reçus n'en pouvait guère trouver
l'occasion. On demeurait son obligé, et la dette allait toujours en
s'agrandissant, car il ne se lassait jamais d'être utile. Nous avons un
moiyefi facile d'apprécier l'étendue de cette obligeance, de la voir
<fe préî, et pour ainsi dire à l'œuvre : c'est de rappeler rapide-
ment les services de tout genre qu'il a rendus à Cicéron pendant
leur longue intimité. Cicéron avait grand besoin d'un ami comme
AtUcus. Il était de ces hommes d'esprit qui n'entendent rien à cal-
culer; quand on lui présentait ses livres de comptes, il eût volon-
tiers répondu, comme son élève Pline le Jeune, qu'il était habitué
i une autre littérature : aliis sum chartis , (diis litleris initiatus.
Atlîcas se fit son homme d'affaires; on sait le talent qu'il avait pour
ce métier. Il affermait les biens de Cicéron très cher, sauvait le plus
qtt*il pouvait sur les revenus, et payait les dettes les plus pressées.
Qa^d il en découvrait de nouvelles, il osait gronder son ami, qui
sl'em^essaitde lui répondre très humblement qu'il serait plus rangé
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hM -' REVUE ' ÏNE8I DBlTX^lffOMDtSJ ' I
àTaivenîr. Atticué, qui n'y <^^y^*^ 8^**^» ^ mettetit'alôrs-ehîieaiin-
pagne pour combler ce déficit* II allait trouver fopylentfBaibafliaà
les autres grands banquiers de Rome avec lesquels il était en i^élar
tion d'affaires. Si le malheur des temps rendait le crédit dîffipOe, il
n'bésitait pas, et puisait dans sa propre boutse. Ceux qui te cpii^
naissent ne trouveront pas cette générosité sans mérite. QuabdGi-^
céron voulait acheter quelque terre , .Atticus comtnençteiit par se fâ*
cher; TCidXs si son ami ne se rendait pas, IL allait vite la visiter) et en
discuter le prix. S'agissait-il d- y. bâtir quelque élégant© 'villay AttlcûSs
prêtait son architecte, l'habile Cyrus^ corrigeait les plans et-s«nfleil-*
lait l'ouvrage. La maison bâtie, il fallait l^dmer; Atticus fcdsaît' venir
des statues de la Grèce. Il excelbit à les bien choisir, et Cibér^n ne
tarit pas d'éloges sur les Hemmîhdnes en marbre pentélJque qu'H
lui a procurés. Dans une villa de Gicéron, la bibliothèque, on le
comprend, n'était pas oubliée; c'est encore de chez Atticus tjÛQ re*
naient les livres. Il en faisait commerce et réservait les plus beaux
pour son ami. Les livres achetés, il (allait les mettre en plac^j «us^
sitôt Atticus expédiait son bibliothécaire Tyrannion avec ses éuvri^m;
qui peignaient les rayons, collaient les feuilles de papyrus déta^
chées, mettaient des étiquettes sur leb rouleaux, et disposaient tout
dans un si bel ordre que Cicérôn enchanté écrivait t « Depuis que
Tyrannîon a arrangé mes livres, on dirait que ma m^iâon a pris une
âme. » . « '
Mais Atticus ne s'en tenait pas à ces services pour ains» dire;0ut
extérieurs; il pénétrait dans la maison,, il en connaissait les secrets.
Gicéron n'avait rien de caché pour lui, et lui confiait sans réservé
tous ses chagrins domestiques. 11 lui racontait les violences de son
frère et les folies de son neveu; il le consultait sur les ^nim que
lui causaient sa femme et son fils. Quand Tullia est en âge d'être
pourvue, c'est Atticus qui lui cherche un mari. X3elUi qu'il pnopo^
sait était le fils d'un chevalier riche et rangé. « Revenez, difiait^l
sagement à Gicéron, revenez à votre ancien troupeau. » MàHieqreiN-
sèment on ne voulut pas l'écouter. On préféra au riche, finandebtin
grand seigneur ruiné qui dévora la dot de Tullia et la força de lé
quitter. Quand Tullia est morte, peut-être de diagrin», Attieus "viat
visiter chez la nourrice le petit enfant qu'elle a laisse etpreodieoia
que rien ne lui manque. Au même moment Gicéron luiuloiiiiak
beaucoup d'occupations avec ses denx dîvok^oesr Après qu'il eut wn^
voyé sa première femme, Térentia, c'iest Atfcicus' qii- il chargeait- dç
la faire tester en sa faveur. C'est encore à lui qu'il donnai^ la oom^
mission désagréable d*éconduire la seconde, Publilia, quandleit
prétendait rentrer de force au domicile de son mari, q«î ne rovdaât
plusâ'elle^ , i '
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UN ÉPIGUSIJBIV POUTIQUE A ROME. 5A3
Voilà fiaos doute de grands services; il en rendait d'autres plus
<léltcaits, plus appréciés encore. C'est à lui que Cicéron confiait ce
qu'il avait de plus cher au monde, sa gloire litjbéraire. Il lui com-
muniquait ses ouvrages dès qu'il les avait écrits, il les corrigeait
d'âpre ses conseils, il attendait sa décision pour les publier. Aussi
le traitail^il comme un ami devant lequel on se met à l'aise et l'on
se découvre tout entier. Quoiqu'il tint beaucoup à ce qu'on prit au
sérieux son éloquence, quand il était sûr de n'être entendu que
d'Âtticus, il ne se faisait aucun scrupule de. plaisanter de lui-même
et deses ouvrages. Il l'introduisait sans façon dans tous les secrets <
du métier, et lui montrait la recette de ses effets les plus applaudis.
« Cette fois, lui disait-il gaiment, j'ai employé toute la boîte à es-
sences d'Isocrate et tous les coffrets de ses disciples. » Il n'y a rien
de plus curieux que la manière dont il lui raconte un jour un de
ses plus grands succès de tribune. Il s'agissait de célébrer le grand
ccNBsulat, sujet dans lequel, comme on sait, il était inépuisable. Ce
jour-là, il avait une raison de parler avec plus d'éclat que de cou"
turae : Pompée était présent; or Pompée avait la faiblesse d'être ja-
loux de la gloire de Cicéron. L'occasion était bonne de le faire en-
rager; Cicéron se garda bien de la négliger : « Quand mon tour fut
venu de parler, écrit-il à Atticus, bon Dieul comme je me donnai
carrièFel Quel plaisir je pris à me combler d'éloges en présence de
Pompée, qui ne m'avait pas entendu vanter mon consulat I Si jamais
j'appelai à mon aide périodes, enthymèmes, métaphores et toutes
les autres figures de rhétorique, ce fut bien alors* Je ne parlais plus,
je criais, car il s'agissait de mes lieux-communs ordinaires, la sa-^
gesse du sénat, la bonne volonté des chevaliers, l'union de toute
l'Italie» les restes de la conjuration étoulfés, l'abondance et la paix'
rétablies, etc. Vous savez la musique que je fais quand je traite ces
sujets. Elle fut si belle ce jour-là que je n'^ pas besoin de vous en
pùier davantage; vous devez l'avoir entendue d'Athènes. » 11 n'est
pas possible de se moquer de soi plus gatment. Atticus payait ces
confideaces par la peine qu'il se donnait pour le succès des œuvres
de son ami. Comme il les avait vues naître, et qu'il s'était occupé
d'eues avant qu'elles ne fussent connues du public, il se regardait
sinon comme leur père, au moins comme leur parrain. C'est lui qui
se chargeait de les lancer dans le monde et de les faire réussir. Ci^-
céron dit qu'il s'y entendait à merveille, et cela ne nous surprend
pas. Le moyen qu'il employait le plus souvent pour en donner une
bonne opinion était d'en faire lire les plus beaux endroits par ses
BMlleurs lecteurs aux gens d'esprit qu'il réunissait à sa table. Cicé-
nm, qui connaissait la frugalité ordinaire de ses repas^ le prie de
s'en départir un peu pour ces circonstances : « Ayez soin, lui écrit-il»
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â&A BB7UB DBS MVX HONDES» '
de bien traiter vos convives, car^ s'ils avaient quelque bumeiur contre
vous, c'est sur moi qu'ils la déchargeraient* »
Il était naturel que Cicéron lui sût un grè infini de tous ces ser^
vices; mais ce serait le mal juger que de supposer qu'il ne .s'était
attaché à lui que pour les profits qu'il en tirait. Il l'aimait vérila^-
blement, et toutes ses lettres sont pleines des témoignages de la
plus sincère affection. Il n'était heureux qu'avec lui; il ne se las-
sait jamais de le fréquenter; à peine Tavait-il quitté qu'il souhaitait
ardemment le revoir. « Que |jb meure, lui écrivait-il, si non-^ettle-
ment ma maison de Tusculum, où je me trouve si bien, mais les ilès
Fortunées pourraient me plaire sans vous! » Quelque plaisir qu*i^
éprouvât à être fêté, applaudi, caressé, à avoir autour de lui des
complaisaus et des admirateurs, du milieu de cette foule et de ce
bruit, il se retournait toujours avec regret vers son ami abseÀtl
<c Avec tout ce monde, lui disait-il, je me trouve beaucoup plus seul
que si je n'avais que vous. » Tout ce monde en effet se compose
d'amis politiques qui changent avec les événemens, qu'une com-
munauté d'intérêt vous donne et qu'une rivalité d'ambitk» vous
enlève; avec eux, Cicéron est forcé d'être réservé, discret, ce qui
est un supplice pour une nature aussi ouverte. Au contraire il peut
tout dire à Atticus, et se confier à lui sans contrainte. Aussi s'em--
presse-t-il de réclamer sa présence au moindre eupui qui lui £»r^
vient. « Je vous désire, lui écrit-il, j'ai besoin de vous, je vous at*
tends. J'ai mille choses qui m'inquiètent, qui me chagrinent, et dont
une seule promenade avec vous me soulagera. » On n'en finirait
pas, si l'on voulait réunir tous ces mots charmans dont la corres-
pondance est remplie, et par lesquels le cœur s'exprime. Ils ne lais-
sent aucun doute sur les sentimens de Cicéron; ils prouvent qu'il
ne regardait pas seulement Atticus comme un de ces amis solides
et sérieux sur l'appui desquels on peut compter, mais aussi, ce qui
est plus surprenant, comme une âme délicate et tendre : « vous
prenez votre part, lui dit-il, de toutes les afflictions des autres. »
Voilà qui nous éloigne beaucoup de l'idée que nous nous faisons
ordinairement de lui, et pourtant il n'est guère possible de résister
à des témoignages si formels. Comment pourrions-nous prétendre
qu'il n'avait pour ses amis qu'une affection douteuse, quand nous
voyons tous ses amis s'en contenter ? Avons-nous le droit d'être p^us
exigeans qu'eux, et ne serait-ce pas faire injure à des gens comme
Brutus et Cicéron, que de supposer qu'ils ont si longtemps été
dupes, et qu'ils ne s'en sont jamais aperçus? D'un autre côté, com-
ment expliquer que la postérité, qui ne juge que d'après les docu-
mens que lui ont fournis les amis d' Atticus, tire de ces docunjens
mêmes une opinion tout à fait contraire à celle qu'ils avaient de
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UN ÉFICBBIEN POLITIQUE A ROME. bàb
fan? Évidemment c'est que la postérité et les contemporains ne se
mettent pas pour juger les gens au même point de vue. Nous avons
mx qu Atticus, qui avait pris pour règle de ne pas se mêler des af-
faires publiques, ne se croyait pas tenu de partager les dangers que
ses amis pouvaient courir pour s'en être occupés. Il leur en laissait
tout à fait elles honneurs et les périls. Tendre, obligeant, dévoué
panr eux pendant tout le cours ordinaire de la vie, quand surve-
nait une grande crise politique qui les comproaiettait, il se mettait
à Técart, et les laissait s'exposer seuls. Or, lorsqu'on regarde les
Êdts à distance et qu'on est séparé d'eux, comme nous le sommes,
par plusieurs siècles , on n'aperçoit plus guère que les événemens
les plus importans, et surtout les révolutions politiques, c'est-à*
dire préciséoient les circonstances dans lesquelles s'éclipsait l'amitié
d* Atticus. De là le jugement sévère que nous portons sur elle; mais
1b8 contemporains, apprécient les choses autrement. Ces grandes
crises ne sont après tout que des exceptions rares et passagères;
sans doute ils en sont très frappés, mais ils le sont bien plus encore
de ces mille petits incidens que la postérité n'aperçoit plus, et dont
la 3ucces9Îon compose la vie de tous les Jours. C'est sur ces bons
offices qui se reproduisent à chaque moment, qui s'emparent d'eux
par leur multiplicité môme, qu'ils jugent l'amitié d'un homme,
beaucoup p^us que sur un service signalé qui leur serait rendu dans
quelqu'une de ces grandes et rares occasions. VoUà pourquoi ils
avaieut d' Atticus une opinion si différente de la nôtre.
Ce qui reste hors de doute, et comme l'un des traits caractéris*
tiques de ce personnage, c'est le besoin qu'il avait de se faire beau-
coup d'amis, et la peine qu'il prenait pour les attirer et les retenir.
On peut refuser d'admettre, si l'on veut, que ce besoin fût chez lui
l'effet d'une nature généreuse et sympathique, qu'il vint de ce que
Giqéron appelle admirablement a l'élan de l'âme qui veut aimer; »
mQÎ&t en supposant même qu'il ne songeât qu'à occuper et qu'à
remplir sa vie, il faut reconnaître que ce n'est pas la marque d'une
nature vulgaire que de la remplir de cette façon. Cet épicurien raf-
finé, ce maître dans l'art de bien vivre savait que « la vie n'est plus
la vie, si l'on ne peut se reposer dans l'affection d'un ami (1).» Il
avait renoncé aux émotions des luttes politiques, aux triomphes de
la parole, aux joies de l'ambition satisfaite; mais en revanche il
prétendait jouir de tous les charmes de la vie intérieure. Plus il s'é-
tatt reqfermé et retranché en elle, plus il était difficile et délicat sur
les plaisirs qu'elle peut donner; comme il ne s'était laissé que
(1) Cui potest esse vUa vitalis, ut ait Ennius, qui non in amici mutua benêvolentia
comiuiés<nl, CicéroD, de Amicit.y 6.
! ILT. 35
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5&6 REVUE DES DEUX MONDES,
ceux-là, il voulait les goûter pleinement, les savourer, en vivre, H
lui fallait des amis, et parmi eux les plus grands esprits, les ploâ
nobles âmes de son temps. Son activité, qu'il n'employait pas ail-
leurs, il la mettait toute à se procurer les douceurs de la soeiété
que Bossuet appelle le plus grand bien de la vie humûne. Ce hien,
l'heureux Atticus en a joui au-delà même de ses désirs, et l'amitié
Ta largement payé de tout le mal qu'il s'était donné pour elle. Elle
était son unique passion; il a pu complètement la satisfaire, et après
avoir embelli sa vie, c'est encore Tamitié qui a illustré son nom.
IlL
La vie privée est donc favorable à Atticus. Il est moins heureux
quand on étudie la conduite qu'il tint dans les affaires publiques.
Sur ce point, les reproches ne lui ont pas été épargnés, et il n'est
pas facile de le défendre.
Nous ne lui serions pourtant pas très défavorables, si nous ju-
gions sa conduite tout à fa>t avec les idées de nos jours. L'opinion
est devenue beaucoup moins sévère aujourd'hui pour ceux qui font
ouvertement profession de vivre loin de la politique. Il y a tant de
gens qui aspirent à gouverner leur pays, et il est devenu si difficile
de faire un choix parmi cette foule, qu'on est tenté de savoir quel-
que gré à ceux qui n'ont pas cette ambition. Loin de les blâmer, on
les appelle des modérés et des sages ; c'est une exception qu^on en-
courage pour débarrasser un peu cette route encombrée. A Rome,
on pensait tout autrement, et il n'est pas difficile de trouver les rai-
sons de cette différence. Là, ce qu'on pourrait appeler le corps po-
litique était en réalité fort restreint. En dehors des esclaves, qui ne
comptaient pas, du peuple, qui se contentait de donner ou plutôt
de vendre sa voix dans les élections, et dont c'était le plus grand
privilège d'être amusé aux frais des candidats et nourri aux dépens
du trésor public (1), il restait quelques famUles d'ancienne raee ou
d'illustration plus récente qm se partageaient tous les emplois. Cette
aristocratie de naissance et de fortune n'était pas très nombreuse,
et c'est à peine si elle suffisait à fournir ce qu'il fallait de magistrals
de toute sorte pour gouverner le monde. On tenait donc à ce que
personne ne fit défaut, et vivre dans la retraite était regardé cconme
(1) Cétait un yrai privilège en effet, et les inacriptions nous montrent ooahira on
était fier de cette aumône distribuée par Tétat. On trouve souvent sur les pierres Ui-
mulaires ces mots : percepit frutnentum. Cela veut dire que le défunt était citoyen
romain. Ainsi donc prendre part à des distributions gratuites était deTsnu la plus belle
prérogative et le signe distincUf du citoyen!
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UN BtntOUBIEJSf^ POUTIQUE. A' BOME. 6&7
tÉie'iléseitioo.'Le»ehesesDeâe padsfeûtplofô de même dans notre
déiiloi^atie: CJomme timtesvjes fonctions sont ouvertes à tout le
niÔDde« et qUQv-g'&oeà la diffusion des, lumières, il peut naître
dànd' touto les mngs des hommes, (lignes de les occuper, il n'est
g[«èpe à craînidre que r absence de quelques esprits trs^nquilks, ami3
â^ 4a/ pair et du' repos, fasse un- vide sensy3le et regrettable danà
ûM'rangs pre^sésqui se précipijtent de tous les côtés à Tassaut du
pouvoir: D'ailleurs nous pensons aujourd'hui qu'en dehors de la
yie-ptthliiipie il y^a mîlleiniamères de servir son pays. Les Romains
n'en connaissaient pas d'autre. Us n'avaient point d'industrie; ils
ne considéraient le commerce que comme un moyen assez peu ho-
norable qu'un particulier emploie pour faire sa fortune, et ne
voyaient pas ce que l'état peut y gagner; ils n'aimaient pas la litté-
M€upe,:^uiiieieur semblait qu'un passer-temps futile, et n'en oom-
p(reaaief>tpoin^ l'importanise; sociale, 11 s'ensuit que ohee eux un
kemme d^uB oei^n rang ne pouvait trouver qu'une seule fiaçon
honnête d'employer son activité et d'être utile à son pays, c-était de
rettiplbdes fonctions politiques. Faire autre chose était pour eux ne
rien fiiire; Us* donnaient le nom d'<Hsîfs aux sa vans les plus labor
#]eiixv et  ne leun venait pas dans l'esprit qu'en dehors du service
d0 Fétat il*, y* eût rien* qui valût la peine d'occuper le temps d'un
^Hafm. C'est ainsi ^uis pensaie^it tous les vieux Romains, et ils au-
raient éprouvé une surprise étrange s'ils avaient vu quelqu'un s'ar^
Ager; comme te fit Atticus, le droit de. ne point servir son payjs
dA&9 'la limite 4e ses forces et de* ses talens. Assurément Gaton, qui
BeBe'reposa jamais, qui à quaitre-râ^t-dix ans quittait bravement
sa'ViHa de Tuscuhim pour veqir aocuser Servius Galba, le bourreau
desi LusitanieBs; aurait trouva qfue irester dans sa maison du Quirinal
M Aauasisa terre de TÉpire, au milieu de ses livres et de ses statues,
lâofMfiB que le* sort de Rome se décidait sur le forum ou à Pharsale,
c'était commettre lé n^éme crinae que de demeurer seus sa tente un
jour. de bataille*
^ GeUe abstention systématique d'Atticus n'était donc pas une idée
nMnaine^ illa tenait des Grecsv Da^s ces petites républiques ingou^
vemables de^la* Grèce, où l'on De connaissait pas le repos, et qui
paBsa«dtitsaiÎ6 trêve et ^na motif de la tyrannie la plus dure i la
tfofnoe ia plus effrénée, on comprend que les honunes tranquilles
0Ci«liidieiix aient fini par se lasser de toutes ces agitaticms stériles.
Aussi cessèrent-ils de souhaiter des dignités qu'on n'obtenait qu'en
flattant une multitude capricieuse, et qu'on ne gardait qu'à la con-
^iiôn de lui obéir. D'ailleurs ce pouvoir si difficilement acquis, âî i-â-
çfiment çonse^é» quel, prix pouvait-il avoir quand il fallait }e par-
tager avec les plus obscurs démagogues, et valait-il bien, la peine
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5A8 BBVDE DES MUX MONDES.
de se donner tant de mal pour devenir le successear ou le collëgue
de Cléon ? En même temps que la lassitude et le dégoût écartaiefl|k
Tes honnêtes gens de ces luttes mesquines, la philosophie, tons les
jours plus étudiée, communiquait à ses disciples une sorte d'orgueil
qui les amenait au même résultat. Des hommes qui paâsaient temr
temps à s'occuper de Dieu et du monde, et qui essayaient de saisir
les lois qui régissent l'univers, ne daignaient pas descendre de ^c»
hauteurs à gouverner des états de quelques lieues carrées, kvmi
était-ce une question discutée ordinairement dans les écoles que^de
savoir s'il fallait ou non s'occuper des choses publiques, si le s^ige
doit rechercher les honneurs, et laquelle vaut mieux de la vie cpa-
templative ou de la vie d'action. Quelques philosophes donnaipot
timidement la préférence à la vie active, lé plus grand nombre sou^
tenait l'opinion contraire, et, à la faveur de ces discussions, lAm
des gens s'étaient crus autorisés à se faire une sorte tfoîsivetéélfr*
gante, dans de voluptueuses retraites, embellies p^ les lettres' et
les arts, où ils vivaient heureux, tandis que la Grèce périssait. ' ^
Atticus suivit leur exemple. Important à Rome cette habitude "de
la Grèce, il annonça hautement la résolution qu'il avait prise deUe
point se mêler aux discussions politiques. Il commença par se tenir
habilement à l'écart pendant toutes ces querelles qui ne cessèrent
d'agiter Rome depuis le consulat de Cicéron jusqu'aux guerres ci**
viles. Au moment même où ces luttes étaient le plus vives, il fré-
quentait tous les partis, il avait des amis de tous les côtés, et trou-
vait dans ces amitiés éparses un nouveau prétexte pour rester neutre.
Quand César passa le Rubicon, Atticus avait soixante-cinq ans, l'âge
où cessait pour les Romains le service militaire. C'était une raison de
plus de se tenir tranquille; il ne manqua pas de s'en servir. « J'ai pris
ma retraite, » répondait-il à ceux qui voulaient l'enrôler. Il tint la
môme conduite, et avec le même succès, après la mort de César;
mais alors il trompa davantage l'opinion publique* On le savait â
bien Fami de Brutus, qu'on pensait que cette fois il n'hésiterait pas
à se déclarer. Cicéron lui-môme, qui devait le connaître, y comp-
tait; mais Atticus ne se démentit pas, et il profita d'une occasion
importante pour faire savoir au public qu'il ne voulait pas qu*<Mi
l'engageât malgré lui. Pendant que Brutus levait une armée en
Grèce, quelques chevaliers, ses amis, avaient eu l'idée de faire une
souscription parmi les plus riches de Rome pour lui donner les
moyens de nourrir ses soldats. On s'adressa d'abord à Atticus, dwat
on voulait mettre le nom en tête de la liste; mais Atticus refusa net
de souscrire. 11 répondit que sa fortune était à la disposition de Bru-
tus, s'il en avait besoin et la lui demandait comme à un ami ; maîe
il déclara en même temps qu'il ne s'associerait pas à une manifed-
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UN EFIGURIBN POLITIQUE A ROME. bhO^
tattoQ politique, et son refus fit manquer la souscription. À la même
époque^ fidèle à son usage de caresser toutes les opinions, il ac**
GueiMait bien Fulvle, la femme d'Antoine, ainsi que Volumnius, son
préfet des ouvriers, et, sûr d* avoir partout des amis, il attendit
sans trop de crainte le résultat de la lutte.
Ge qu'il y a de plus étrange, c'est que cet homme si obstiné à
rester neutre n'était pourtant pas un indifférent. Son biographe lui
doane cet éloge, qu'il a toujours été du meilleur parti, et cela est
vrai; seulement il s'imposait la loi de ne pas servir son parti : il se
ooBtentait de faire des vœux pour lui, mais ces vœux, il les faisait
les plus ardens du monde. Il avait, le croira-t-on? des passions po-»
litiques qui, dans l'intimité, osaient s'exprimer avec une vivacité
inoroyable. Il détestait tellement César qu'il allait jusqu'à blâmer
Bratus d'avoir permis qu'on l'enterrât. Il eût voulu sans doute,
comme le dentiandaient les plus furieux, qu'on jetât son corps dans
le Tibre* Ainsi il ne s'interdisait pas d'avoir des préférences, et de
les témoigna à ses amis les plus secrets. C'est lorsqu'il fallait agir
que commençait sa réserve. Jamais il ne consentit à entrer dans la
lotte; mais, s'il n'en partageait pas les dangers, il en ressentait au
moins toutes les émotions. On sourit de le voir s'animer et s'échauf-
fer, comme s'il était un combattant véritable : il prend sa part de
tous les succès et de tous les revers, il félicite les énergiques, il ad-
jure les tièdes, et même il gronde les défaillans, et se permet de
dooner des avis et des réprimandes à ceux qui lui semblent agir trop
mollement, lui qui n'agissait pas du tout. Il fait bon entendre les
reproches qu'il adresse à Cicéron, quand il le voit hésiter à aller re-
joindre Pompée : il prend le ton le plus pathétique, il lui rappelle
ses actions et ses paroles, il le conjure au nom de sa gloire, il lui
cite ses propres écrits pour le décider. Cet excès d'audace où il se
laîflde ainsi entraîner pour les autres a produit quelquefois des inci-
dens assez comiques. Au moment où Pompée venait de s'enfermer
dans Brindes, Atticus, ému de la plus vive douleur, voulait qu'on
tentât quelque chose pour le sauver, et il allait jusqu'à demander à
Cicéron de faire, avant de partir, quelque action d'éclat. « 11 ne
faut qu'un drapeau, lui disait-il, tout le monde viendra s'y ranger. »
Le bon Cicéron se sentait tout excité par ces vives exhortations de
son ami, et il y avait des momens où il était tenté d'avoir de l'au-
daœ et où il ne demandait qu'une occasion pour frapper un grand
coup. L'occasion s'offrit, et voici comment il raconte qu'il en pro-
fita. (( Comme j'arrivais à ma maison de Pompéi, Ninnius, votre
ami, vint me dire que les centurions de trois cohortes qui s'y trou-
vaient demandaient à me voir le lendemain, qu'ils voulaient me
livrer la place. Savez-vous ce que je fis? Je partis avant le jour, afin
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f \
550 . . wyui; djçç , fiEpx, jfÇMÇiES-
de ne pas les voir. En effl^t, qu'çst-cp qii^.trois coJ^qjrtç$,?,ptjqu{mpl
il y en.aur^t qu davantage, qu'est-ce ,que j'eiji.aiïrçiô faft?,^(^C',^jt^t
parler en homme sage, et qui se connaît. biçn.Qu^t à4ttiçj[|s„,pp
se demande s'il estait bien sincèfe dans rardeur qu'il téipçic^gPfi^t
pour sa cause, quand on le voit refusçr obstinément de |a séryif;.
Ces grandes pas^sions qui s'enfej;n^ent si prudeipment, d$^i^ l^.ppe^ur
et ne se manifestent jamais au dehors sont à bon droit .^j^^pçtj^.
PQut-ôtre voulait-il seulement. animer un peu ce rôle de.^pep^^uf
qu'il s'était réservé, en prenant part jusqu'à un .cçrt^in ,poi«VftUPt
émotions de la lutte. Le sage d'Epicu^e rç§te ,sur s^s bîi,if»tç«ir;^,a^
reines, d'où il jouit tranquillement de 1^ vue des n/^iu^^^s et,4p
spectacle des mêlées humaines; mais ileip jwt.dp ti:op^l9ift,|^,J.'far
grément qu'il éprouve est diminué par ladi^tajqoe. Att^cw:^,e^t.jp|l\^
habile et entend mieux son plaisir : il descend au. nlilip^,d^i l^^i^'
lée même, il la voit de près et s'y associe,, toujours sûr. dç s'^.je^
iirer à temps. . . i : . .
La seule difficulté qu'il éprouvait,, c'était de £aire.açcqp^ex.$^ jc\9Mr
tralité à tout le monde^ Cette difficulté é^t^t d'autwt pîus„gf2vcide
pour lui que sa conduite blessait surtout .ceux. dont U tepaitJe.pJMS
à conserver l'estime. Le parti républicain , qu'il préférait,, fX ^s^
lequel il comptait le plus d'amis, devait êtrie beaucQup n^pjuci;? RÇiT^li
la lui pardonner que celui de César, On, a fa^t danç l'antiquité .m^fijg,
et plus encore de nos jours, un grand. élogQ de. ce WQt.qwkQ pirpUQflç^
César au début de la guerre civile : « Qui u'est pp3 contre. xii((^,^t
pour moi, » et l'on a fort blâmé le mot tput contr^ife dp .Pç^aK)é^':
<( Qui n'est pas pour moi est contre moi» » Cependant,.^ bioo iregar-
der les choses, cet éloge et ce blâme paraissent également .pe^, rai-
sonnables. Chacun des deux rivaux, qu^nd il s'.e^prim^ ^psi,^^st
dans son rôle, et leurs paroles étaient dictées par ^ur^.s^uittipn^.
César, de quelque façon qu'on le juge,. venait renverser l'ordif^.élsr
bli, et il devait savoir beaucoup de gré à ceu^ qui le l9Âssai§p;t i^^.
Que pouvait-il raisonnablement leur dem4nder.de. plu^? ,Bn.réiJit4»
ceux qui ne l'empêchaient pas le servaient; ïpai^ l'.ordrçi légR4,i'pf-
dre établi se croit en droit d'appeler tout le moude àj^^d^fend^e,
et de regarder comme des ennemis tqua ce^x q^i pe réj^i^^ndeâjliip^
à son appel, car c'est un principe généralement reconnu, qupjCplHi,fip*i
ne porte pas. secours à la loi ouvertement ^tta^quée devai^l; Juii$p^t
le complice de ceux qui la violent, Il étsût donc, nature^ qup Çé^.i
en arrivant à Rome, accueillît bien Atticus et tQU3 çpu?^,qui .:ft'ét?^t
pas allés à Pharsale, comme il l'était a^ssi.qu'pn .fût tr^ ifv^it^iQPA"
tre eux au camp de Pompée. Atticus. ne s'émut .pa3 Jt^^cp,up^.4p
cette colère : il laissa dire cette jeunesse Içgèriç çjt.empQr^é^• ,qui np
se consolait pas d'avoir quitté Rome,, et qui. menaçait, .4e ,ç'gn.,,v^-
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UN ÉPICURIEN POLITIQUE A ROME. 651
ger sur ceux qui y étaient restés. Que lui faisaient ces menaces? Il
était sûr d'avoir conservé Testime des deux hommes les plus im-
portans et les plus respectés du parti, et il pouvait opposer leur té-
moignage à tous les emportemens des autres. Cîcéron et Brutus,
malgré l'ardeur de leurs convictions, ne lui en ont jamais voulu de
sa conduite, et ils ont paru approuver qu'il ne se mêlât pas des af-
faires publiques. « Je connais Thonnêteté et la noblesse de vos sen-
timens, lui disait Cicéron un jour qu'Atticus avait cru devoir se dé-
fendre; il n'y a entre nous qu'une différence, c'est que nous avons
réglé notre vie autrement. Je ne sais quelle ambition m'a fait sou-
haiter les honneurs, tandis que des motifs qui ne sont nullement
blâmables vous ont fait prendre le parti d'une honnête oisiveté. »
D'un autre côté, Brutus lui écrivait vers la fin de sa vie : « Je me
garde bien de vous blâmer, Atticus; votre âçe, votre caractère, votre
fànrille, tout vous fait aimer le repos. »
Cette complaisance de la part de Brutus et de Cîcéron est d'autant
plus surprenante qu'ils n'ignoraient pas le mal qu'un exemple pa-
reS! pouvait fîdre à la cause qu'ils défendaient. Ce n'est pas seule-
ment pisir l'audace de ses ennemis que la république périssait, c'était
aussi par l'apathie de ses partisans. Le triste spectacle qu'elle offrait
depuis cinquante ans, la vente publique des dignités, les violences
scandaleuses qui avaient lieu sur le Forum chaque fois qti'on discu-
tait une loi nouvelle, les batailles qui, à chaque élection, ensan-
glantaient le champ de Mars, ces armées de gladiateiu*s dont il fal-
lait s'entourer pour se défendre, tous ces désordres honteux, toutes
ces basses intrigues dans lesquelles les dernières' forces de Rome
achevaient de s'user avaient complètement découragé les honnêtes
gens. Ils s'éloignaient de la vie publique; ils n'avaient plus de goût
pour le pouvoir depuis qu'on était forcé de le disj^uter aux gens de
violence et de coup de main. Il fallait avoir l'intrépidité de Catoû
pour retourner au Forum quand on y avait été reçu à coups de
pierres, et qu'on en était sorti la toge déchirée et la tête en sang.
Ainsi plus les audacieux entreprenaient, plus les timides laissaient
faire, et dès l'époque du premier triumvirat et du consulat de Bi-
bulns il fut évident que l'apathie des honnêtes gens livrerait la
république aux grands ambitieux qui la convoitaient. Cicéron le
voyait bien, et dans ses lettres il ne tarissait pas d'amèrés railleries
contre ces riches indolens, amoureux de leurs viviers, et qui se
consolaient de la ruine qu'on prévoyait en pensant qu'ils sauve-
raient au moins leurs murènes. Dans l'introduction de sa Ripubli-
quéj il attaque avec une admirable énergie ceux qui, découragés
eux-mêmes, essaient de décourager les •autres, qui soutiennent
qu'on a le droit de ne pas servir son pays et de se faire une fortune
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552 REYCE DES I^BUX HOND£$.
en dehors de la sienne. « N'écoutons pas, dit-U en finissant, ce&l^
gnal de la retraite qui retentit à nos oreilles et voudrait rappeler en
arrière ceux qui se sont déjà avancés dans la carrière. » Bratus cofl-
naissait, lui aussi, ce mal dont se mourait la république, et il s'est
plaint plus d'une fois de la faiblesse et du découragement des Ro-^
mains. « Croyez-moi, écrivait-il, nous craignons trop l'exil, la mort,
la pauvreté. » Et celui à qui il écrit ces belles paroles, c^est Attîcus,
et il ne songe pas à lui en faire l'application I Quel charme étrange
possédait donc cet homme, quel empire exerçait son amitié, pour
que ces deux grands citoyens se soient ainsi démentis en sa faveur,
et qu'ils lui aient si hautement pardonné ce qu'ils condamnaient
chez les autres?
Plus on y songe, et moins on imagine les raisons qu'il pouvait
leur donner pour justifier sa conduite. S'il avait été un de ces savans
qui, enfermés dans leurs recherches d'histoire ou de philosophie,
n'habitent jamais que le passé ou l'avenir, et ne sont véritablement
pas les contemporains des gens avec lesquels ils vivent, on aumit
compris à la rigueur qu'il ne participât pas à leurs luttes, puisqu'il
se tenait en dehors de leurs passions; mais on sait qu'au contraire il
avait le goût le plus vif pour toutes les petites agitations et les in-
trigues obscures de la politique de son temps. Il tenait à les con-
naître, il excellait à les démêler; c'était une des nourritures ordi-
naires qu'il donnait à son esprit curieux, et Cicéron s'adressait à lui
de préférence c[uand il voulait les savoir. Il n'était pas davantage
une de ces âmes douces et timides, faites pour la réflexion et la so-
litude, et qui ne se trouvent pas en elles-mêmes le ressort qui est-
nécessaire pour la vie active. Cet homme d'affaires, à l'esprit net et
positif, eût fait au contraire un excellent homme d'état. Pour être
utile à son pays, il n'aurait eu besoin que d'employer à son service
un peu de cette activité et de cette intelligence qu'il avait mises à
s'enrichir, et Cicéron avait raison de lui trouver le tempérament
politique. Enfin il ne s'était pas même laissé la triste ressource de
prétendre qu'il ne prenait aucun parti parce que tous Içs partis lui
étaient indifférens, et que, n'ayant pas d'opinion formée, il ne sa-
vait de quel côté se ranger. Dans ses lettres, adressées à Cicéron et
à Brutus, il avait dit cent fois le contraire; il les avait cent fois
charmés par l'ardeur de son zèle républicain. Pourtant il resta tran-
quille quand arriva l'occasion de servir ce gouvernement auquel il
se disait si attaché. Au lieu de faire un seul effort pour retarder sa
chute, il ne s'occupa qu'à n'être pas écrasé sous ses débris. Mais
s'il n'a pas essayé de le défendre, lui a-t-il au moins rendu ce der-
nier hommage de paraître le regretter? A-t-il témoigné de quelque
façon que, quoiqu'il n'eût pas paru dans le combat, ilj prenait^ sa
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UN ÉPICURIEN POtlTlQUE A ROME. ^5^
pjtrt de la défaite? A*t-il su se faire, en vieillissant sous un pouvoir
i^*U était forcé de subir, une de ces retraites dignes et tristes qui
forcent le vainqueur même au respect? Non, et c'est assurément ce
qui nous répugne le plus dans sa vie ; il a mis un empressement
factieux à s'accommoder au régime nouveau. Le lendemain du jour
ow il: avait été proscrit lui-même, on le voit devenir Tami des pro-
sGTÎpteurs. Il prodigue pour eux toutes les séductions de son esprit,
U fréquente assidûment leurs maisons, il est de toutes leurs fêtes.
Quelque habitué qu'on soit à le voir bien accueillir tous les gouver-
neméns qui triomphent, on ne peut se faire à Tidée que Tami de
Brutuâ et le confident de Cicéron soit devenu si vite le famUier
d'Antoine et d'Octave. Les plus disposés à l'indulgence trouveront
ûertain^ment que ces illustres amitiés lui créaient des devoirs qu'il
n'a pas remplis, et que c'était trahir la mémoire de ces hommes qui
l'avâiient honoré de leur affection que de leur donner précisément
leurs bourreaux pour successeurs.
Si nous ne sommes pas disposé à nous montrer pour lui aussi
coHi^aisant que Cicéron et que Brutus, à plus forte raison ne par-
tagerons-nous pas l'enthousiasme naïf qu'il inspire à Cornélius Né-
poa. Cet indulgent biographe n'est frappé, dans toute la vie de son
héros, que de l'heureuse chance qu'il a eue d'éviter de si grands
dangers. Il n'en revient pas quand il le voit, depuis Sylla jusqu'à
Auguste, se soustraire à tant de guerres civiles, survivre à tant de
proscriptions, et se conserver si adroitement où tant d'autres péris-
saient. « Si l'on comble d'éloges, dit-il, le pilote qui sauve son
vaisseau des rochers et de la tempête , ne doit-on pas tenir aussi
pour admirable la prudence d'un homme qui, au milieu de ces vio-
lens orages politiques, parvient à se sauver? n L'admiration est de
trop ici. Nous gardons la nôtre pour ces gens de cœur qui mirent
leurs actions d'accord avec leurs principes, et qui surent mourir
pour défendre leurs opinions. Leur mauvais succès ne leur nuit pas
dans notre estime, et, quoi qu'en dise l'ami d'Atticus, il y a des na-
vigations heureuses dont on retire moins d'honneur que de certains
naufrages. Le seul éloge qu'il mérite complètement, c'est celui que
son biographe lui donne avec tant de complaisance, d'avoir été le
plus habile homme de ce temps; mais on sait bien qu'il y a d'autres
éloges qui valent mieux que celui-là.
Gaston Boissier.
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LE BRESIL
ET LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE
MŒUKS ET PAYSAGES
L
LE RANGHO.
Près de quatre siècles se sont écoulés depuis que Pedro Alvarez
Cabrai prit possession pour la couronne portugaise de la péninsule
australe du Nouveau-Monde, et cependant, sauf quelques aspects
généraux de son histoire politique et morale (1), le Brésil, si Ton en
excepte les ports de la côte visités journellement par le commerce
européen, n'est que très imparfaitement connu. On ne saurait en être
surpris. Le colon s'est toujours arrêté volontiers sur le bord de la
mer ou à l'embouchure des fleuves. L'exploitation des richesses mi-
nérales a seule attiré de rares groupes de population sur quelques
points de l'intérieur. Quant aux voyageurs que des missions scien-
tifiques amènent, à de longs intervalles, sur cet immense continent,
leurs observations, presque toujours enfouies dans des recueils spé-
ciaux, sont perdues pour la plupart des lecteurs. Il reste à tracer
un tableau fidèle de la vie sociale dans l'intérieur du Brésil, à mon-
trer où en est dans les diverses parties de cet empire le travail de
la civilisation. Peut-être un séjour de plusieurs années dans ce pays
nous donne-t-il quelque droit à essayer cette tâche* Il y aurait à
(1) Indiqués à diTeraes époques dans la Revue, notamment dans les livraisons du
i^ et du ib Juillet 1844, du 15 Juin et du 15 juillet i862.
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= ^' LA RWIÉtA BHjfeSiLlKNNfe. 5*8
embrasser dans le même cadre l'ensemble de la société créole depuis
le riche planteur jusqu'à l'humble feitor (surveillant des noirs),
et surtout à reproduire l'exacte physionomie de chacxm des types
qui la représentent; mais cette société, fille de la conquête, est fon-
dée sur resclavagef la btenc s rrfiçuléf Indieii et ^ent sous le fouet
le nègre courbé veA il terre.' àvaiit donc d'étadief dans la fazenda
(grande exploitation rurale) et dans la cidade (la ville) les forces
industrielles et politiques de la nation , il faut connaître les races
déshéritéee^ l'Indieii, Iç <K)ir,. Thomyie de couleur, ti c'sest surtout
dans le Mriêlio qu^on péûlf les observer. Le rancliol c'est la hutte
de feuillage qui abrite l'Indien dans la forêt, c'est aussi le hangar
plus solidement construit» çtiais ouvert de même à tous les vents, où
s'arrêtent avec leurs bétes les caravanes d'hommes de couleur et de
noirs qui transportent les marchandises de la côte à l'intérieur; c'est
en un mot TasUe des populations errantes ou esclaves, qui sont l'ob-
jet de cette première étude,
I.
L'Indien de la côte orientale est entièrement réfractaire à la civi-
lisation. Comme le jaguar, il recule dans le désert à mesure que la
hache européenne pénètre dans ses forêts. Les créoles, malheureu-
sement trop intéressés dans la question pour qu'on les croie sur
parole, mettent sur le compte d'une certaine impuissance native,
inhérente, d'après eux, à toutes les races américaines, cette sorte
d^antipathie pour toute espèce de progrès. Il serait peut-être plus
juste d*eh rechercher la cause dans la haine séculaire que l'indigène
si Vouée aux conquôrans depuis leur apparition sur ses rivages.
L'htstoire du Hollandais Hans Stade en est un frappant exemple.
Prisonnier des Botocudos, qui n'attendaient que le moment où il
serait assez gras pour le mettre à la broche, il ne pouvait convaincre
ses terribles gardiens qu'il n'appartenait pas à la race de leurs bour-
reaux. « J'ai déjà mangé cinq blancs, lui dit un jour le chef qui ve-
nait le tâter, et tous les cinq prétendaient, comme toi, qu'ils n'étaient
pas Portugais. » A bout (Targumens, le prisonnier imagina enfin
d'invoquer la couleur de ses cheveux, qui étaient d'un roux ardent,
comme ceux, disait-il, de tous ses compatriotes. Cette réflexion le
sauva, tes Botocudos, se rappelant que les prisonniers rôtis étaient
bruns, lui rendirent là liberté.
Cette haine de bête féroce que le peâu-rouge a vouée aux blancs
à cheveux noirs s'explique sans peine, si Ton se rappelle le sans-
façon avec lequel Espagnol^ et Portugais prenaient possession de ses
forêts. Colomb s'était emparé de San-Salvador au no;n de la double
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556 REVUE BES DEUX MONDES.
couronne de Gastille-Aragon en débarquant Vépée à la main et en
bâtissant un fort. Cabrai, en arrivant au Brésil, au lieu de construdre
un fort, fit dresser côte à côte une croix et une potence sur le ri-
vage. A la nouvelle de sa découverte, tous les aventuriers du Portugal
se ruèrent sur ces plages, qu'on leur avait dépeintes si fertiles et si
riantes. Venus pour faire une fortune rapide, ils ne pouvaient se ré-
soudre à défricher eux-mêmes le sol, quelle qu'en fût la richesse. Il
fallut donc des esclaves. Le pays des nègres se trouvait par-delà les
mers à travers un océan encore inconnu, et les Indiens étaient là, sans
défiance, apportant chaque jour des provisions et ne doutant pas de
la gratitude des blancs. Ceux-ci n'hésitèrent pas. Ils traquèrent les
indigènes comme des bêtes féroces, et surpassèrent même en atroci-
tés leurs émules de Castille. En vain les papes, qui se piquaient alors
de marcher à la tête de l'humanité, déclarèrent-ils à plusieurs re-
prises l'Indien fils d'Adam, et digne de jouir à ce titre de tous les
droits appartenant à la famille humaine : la chasse aux esclayes
continua en dépit des bulles pontificales, et l'Indien dut reculer
devant l'envahissement européen. Cette retraite d'ailleurs fut vail-
lamment disputée. Ce n'étaient pas au Brésil, comme au Mexîq[ue,
comme au Pérou, de timides populations qu'une décharge d'artfl-
lerie mettait en fuite; c'étaient de vigoureux guerriers défendant leur
sol avec un acharnement qui étonnait les Portugais eux-mêmes, à
cette époque les premiers soldats du monde. L'avantage leur resta
enfin, et l'Indien disparut du littoral atlantique. Il faut aujourd'hui
s'enfoncer dans les forêts reculées qui bordent les grands fleuves
pour rencontrer les derniers restes des Guaranis , et cette explora-
tion n'est pas toujours sans danger. Se souvenant encore de l'achar-
nement avec lequel les Portugais poursuivaient leurs ancêtres, ils
portent instinctivement la main à leurs flèches à la vue du blanc qui
s'aventure sur leurs rives et qui leur rappelle l'ennemi de leur race.
Du reste, la civilisation n'a aucune prise sur ces caractères farQu-
ches. Il y a quelques années, deux jeunes enfans indiens trouvéa
dans les bois furent amenés dans la maison de l'empereur du BnésiL
La sœur, il est vrai, accepta assez facilement les soins qu'on lui pro-
diguait : elle apprit la langue portugaise, se laissa baptiser, fut ma-
riée plus tard à lyi blanc , et vivait encore lors de mon passage à
Rio-Janeiro ; mais le jeune homme ne voulut jamais se laisser ap-
procher; il mordait comme une bête féroce toutes les personnes
qui se trouvaient à sa portée. 11 est mort étouflant de rage et de
désespoir.
Ce caractère indomptable a fait donner aux Indiens des forêts le
nom d'Jndios bravos (Indiens méchans), par opposition aux Indiens
des frontières qu'on appelle Indios mamos (Indiens doux, aj^ri-
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U. SOCIETE ERi$IJLIBN]X£. 557
voifiés). Gomme leurs ancêtres, les bravos vivent de fruits, de chasse
et dépêche; chaque tribu obéit à un chef dont il est diOicile d'ana*
lyeer Tautorité. Supérieurs en force physique aux autres indigènes
américains, ils paraissent inférieurs en intelligence, car on n'a
trouvé chez eux aucune tradition historique, aucun monument qui
rappelât quelques traces de civilisation. Quant à leur religion, elle
est sans doute la même que celle de leurs aïeux (1).
La transition entre les tribus sauvages et les populations civilisées
des côtes brésiliennes est marquée par les Indiens mansos. Ce sont
eux qui cueillent le caoutchouc, l'ipécacuana, la vanille, la salse-
pareille, en un mot tous les produits qu'on ne trouve que dans les
forêts lointaines. La récolte faite, ils s'avancent dans les cantonne-
mens des blancs pour la livrer et recevoir en échange des produits
de l'industrie européenne, couteaux, indiennes, eaurde-vie, etc.
Le reste de l'année est occupé à la chasse et surtout à la pêche,
leur passion favorite. Nés dans un pays coupé de nombreuses ri-
vières qui débordent chaque année au solstice et couvrent quelque-
fois des étendues immenses de forêts , ils acquièrent dès l'enfance
une telle habitude de la natation que l'eau paraît être leur élément
naturel; on peut dire hardiment qu'ils sont les premiers nageurs du
miMide. J'ai vu plusieurs fois de petits Indiens, à peine sevrés, se
précipiter dans l'eau et y folâtrer des journées entières, sans s'in-
quiéter des caïmans qui fourmillent dans les fleuves du Brésil. Les
Cultes sont à peine vêtus, et quant aux enfans, ils vont, comme les
négrillons, entièrement nus. La plupart portent cependant un chape-
let passé autour du cou. Ce chapelet, que les sorciers vendent et
que les Indiens considèrent comme un puissant talisman contre les
morsures de serpens, est ordinairement fait de petites graines rouges
((ui ci'oissent en grande abondance dans les bois. Ceux qui fréquen-
tent les Européens remplacent quelquefois ces chapelets par une
{\) Un Fninçais que nos dernières agitations politiques avaient éloigné de son pays
et conduit an Brésil avait observé avec une attention particulière ces tribus sauvages
et ndierché quelle était leur religion, a Parmi les cent tribus éparses entre Tembou-
chwe de TAmazone et le Rio-de*la-Piata (dit M. Ribeyrolles dans son ouvrage sur U
BrésU)y le plus grand nombre vivait sans dieux, et nul culte n'était pratiqué sous les
voûtes éternellement vertes de la forêt viergp. Le grand temple n*avait d'autre encens
qoe eelui des fleurs. Les historiens de la conquête et ceux des missions prêtent cepen-
d«t une iii>thologfe très savante à Tune des tribus mères, à la race tupique. Ds
diatiit qu« ces Indiens reconnaissaient un dieu, véritable Jéhovab, qu'ils appelaient
Tvftiu (tonnerre). Comme dans toutes les théogonies légendaires, qu'e'les viennent
de rinde, de la Perse ou du Sinai, ce dieu Tupan avait un contradicteur, un adversaire,
tm diable qu'ils appelaient Anhanga. Au-dessous des deux majestés du ciel venaient
àtnx séries de génies, les bons et les méchans, et plus bas, comme simples interprètes
oo aacriflc«teurs, étaient les prMres, les devms, qui vendaient au peuple les secrets
àm dieux. »
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558 RC^UË DES DEUX ItONDBë.
tnédaîlle. Cttrieax un jour de cotwiattre le nom de te nmdone ob«t-^
gée de veiller aux destinées d*uii affreuj^ petit peau-rouge qui* aè àë^
menait comme un diablotin datis un Vuisseau que nduB tiiaVer^oilH;
je priai mon guide, mi-iiègre, mî^lndien, d^Bet'partementcr^itee
le drôle, afin qu'il me permît de rapprocher'. L'affaire ne ï'étis^
pas sans difficulté, à cause surtout de<mon coslume étrange; q^âT^
Toyait probablement pour la première fois. Je 'parvins bepeindafati
grâce à mon compagnon, qui lui tenait les bras etla tête pôiii* l'éiâw
pêcher de mordre, à saisir la médaille, et quel fut mon étonneiiiemt
lorsque je reconnus une pièce de monnaie française de 40 ceMhù^s
à l'effigie de la république de 1848! '
Comme le nègre, l'Indien ne connaît guère de la religion qu« lé
baptême ; il y a toutefois entre eux une différence. Le nègre; qui est
esclave, porte ses enfans au padre de la plantation avec une p<atfaltê
insouciance, ni plus ni moins que s'il portait une arrobe de chlè
au marché. L'Indien au contraire aime à se faire tirer Toreilte'; il a
pour principe dé ne faire rien pour rien, et ne consent à recevoir
l'ablution évangélique qu'après la promesse d'un verre de eaokMa
(eau-de-vie), d'un morceau d'indienne, ou de toute autre compefi^
sation matérielle. Il ferait même volontierBim excellent chrétien, ai
les missionnaires pouvaient puiser dans une cave qui ne tarît jfâ«-
mais. Apprend^l qu'on prêche dans les environs, il se met auâditôl
en marche, va pieusement s' accroupii' autour de celui qui apporte la
bonne nouvelle^ et attend avec impatience la fin du seimon pour
demander sa part de douceurs. Les provisions épuisées, il reprend
le chemin de sa hutte, jusqu'au jour où les fidèles de la propaga^
tion de la foi auront de nouveau rempli les caisses de leurs manda-
taires. Si jamais les missionnaires sont en mesure de faire précéder
chaque exercice religieux d'une distribution d'eau-de-vie ou de fou-
lards rouges, hommes et femmes se précipiteront en foule pour en-
tendre <c la parole de Dieu. » 11 n'est pas rare, au dire des gens da
pays, de rencontrer des Indiens faisant métier de leur conversion et
se présentant devant chaqpie padre qui arrive pour demander une
nouvelle ablution et percevoir la prime qui y est attachée. Dans les
premiers temps de la conquête, lorsque l'étendue des déserts et
l'absence des chemins, rendaient toute communication impossiUe
entre les diverses parties de l'empire, quelques tribus pratiquaient;
sur une grande échelle cette sorte d'escompte du baptême. Bès
qu'un capitaine -général arrivait dans une province, il s'empres-
sait, suivant son humeur, de donner la chasse aux peàux-rouges et
d'en faire des esclaves, ou de les convertir pour fonder une coloiiie.
Geux-ci se laissaient volontiers approcher quand il ne s'agîosaût cpie
d'être catéchisés, car ils savaient que l'Évangile était toujours ac-
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LA SOClEli JBR£SUI£I«N£. 659
compagne d'une foule de petits avanti^ges fort de leur goût, tels
que vêtemens, couteaux, et surtout une nourriture moins précaire
que ne l'oiire la vie des bois. Tout allant pour le mieux au début,
les oûssionnairea étaient émerveillés de la ferveur de leurs ouailles,
et 60 auguraient bien pour l'avenir; mai^ lorsque les provisions tou-
chaient à leur fin et qu'on annonçait aux nouveaux convertis qu'il
fallait planter du maïs et du manioc, sous peine de voir bientôt sup*
primer la ration, leur zèle de néophytes commençait à s'attiédir. 11
arrivait enfin un moment où l'inertie des catéchumènes et l'impos-
sibilité de fournir plus longtemps à leur entretien lassaient la pa-
tience des convertisseurs. Exaspérés d'avoir été joués par des peaux-
rouges, les Portugais remplaçaient alors le padre par le feitor, et
déclai^ent les Indiens esclaves, pour les punir d'avoir été rebelles
au christianisme. Ceux-ci ne s'inquiétaient pas trop de leur nou-
vel état, rassurés par la proximité de la forêt, où ils se réfugiaient
à la première occasion; mais ces premiers rapports avec les blancs
avaient perverti leurs goûts et leurs habitudes : la vie des bois leur
paraissait trop rude, et, ccMnme les Hébreux du désert, ils regret-
taient les viandes et les oignons de la fertile Egypte. Ils se met-
taient donc eo, quête d'un nouveau baptême, et un jour on voyait
arriver à une centaine de lieues de la province où elle avait résidé
jusqu'alors une tribu indienne offrant de se convertir. On écrivait à
Tévèque et au capitaine-général, qui, ravis de cette offre, envoyaient
naoines, vêtemens, outils et provisions, avec ordre d'évangéliser ces
nouveau-venus et de fonder une colonie chrétienne. Inutile de dire
que cette colonie finissait comme la première, après avoir passé par
les mêmes phases, et qu'elle allait demander un troisième baptême
plus loin.
8t la religion loquiète peu l'Indien, la politique ne l'émeut guère
davantage. Chaque peuplade obéit à un capitào choisi parmi les
moins déguenillés de la tribu. Que de fois un mulâtre fuyant l'es-
davage ou désertant le service militaire a été proclamé capiiâo par
une Iribu indienne chez laquelle il s'était réfugié 1 Ce choix s'ex-
plique : l'Indien a le sentiment de son infériorité, même devant la
couleur foncée du mulâtre, qui d'ailleurs lui est presque toujours
si^ériettr en force physique. Ajoutez à ce sentiment le prestige des
habits et quelquefois des armes sur des gens presque entièrement
nus et ne connaissant que la flèche, enfin le besoin d'avoir un chef
qui connaisse la langue et les habitudes des blancs pour se fûre
entendre d'eux lorsque le hasard ou les besoins l'exigent.
Les efforts tentés jusqu'ici pour employer l'Indien du Brésil comme
domestique ont été presque sans résultat. Plusieurs fazmdaires qui
en avaient pris à l'essai, et que j'ai interrogés sur leur compte.
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560 RETUE DES DEUX MONDES.
m'ont unanimement répondu qu^ils avaient été obligés d'y renoncer
à cause de Tincroyable sans-façon que ces sauvages apportaient
dans leur service. Venaient-il à regretter leurs forêts, ils quittaient
la maison sans mot dire à personne , retournaient dans les bois,
se construisaient une hutte avec quelques pieux fichés en terre et
quelques feuilles de palmier, et là se reposaient de leurs préten-
dues fatigues, n'interrompant leur far mente que pour cueillir quel-
ques fruits ou pêcher quelques poissons. Puis un jour, après deux,
trois, six mois d'absence, saturés de vie sauvage, ils venaient re-
prendre leur travail comme s'ils l'avaient quitté la veille, et ne com-
prenaient pas que le maître parût étonné de les apercevoir et leur
demandât des explications. Ils continuaient ainsi leur besogne pen-
dant quelque temps; mais, bientôt fatigués une seconde fois de la
vie civilisée, ils s'échappaient sans bruit de la plantation pour aller
se refaire dans les forêts et reparaître l'année suivante. Ces esca-
pades avaient surtout lieu le jour où ils recevaient leur solde. Il va
sans dire que tout cet argent passait à acheter de la cachaça, et que
ce n'était qu'après en avoir cuvé les dernières fumées que l'ancien
maître leur revenait en mémoire.
Une population d'humeur si indolente est peu propre aux travaux
de l'agriculture, plus pénibles partout que le service de rînlérieur
d'une maison. Aussi ne pourra-t-on jamais compter sur cet élément
pour la colonisation du pays. Il y a cependant de ces demi-sau-
vages qui se donnent le titre de cultivateurs, parce qu'ils ont aban-
donné l'arc de leurs ancêtres, et qu'ils consentent à semer un peu
de manioc et de maïs pour nourrir leur famille. Dès que ce travail,
qui ne dure que quelques jours, est achevé, ils rentrent dans leurs
huttes de bois et d'argile, se couchent sur leurs nattes de jonc et
passent le reste de l'année dans une immobilité absolue, pinçant de
temps en temps pour se distraire une mauvaise guitare qu'ils ont
toujours à côté d'eux, car la musique est une de leurs passions
favorites. Bien que les forêts qu'ils habitent soient les demeures
séculaires de leurs aïeux, ils n'y, sont guère en sûreté , quand ils se
trouvent dans le voisinage d'une ferme. Alors il arrive souvent que
le colon vient mettre le feu aux arbres pour préparer ainsi un nou-
veau champ de caféiers qui doit remplacer les plantations épuisées.
Notre peau-rouge prend alors sa guitare, qui constitue tout son mo-
bilier, et va construire une autre cabane dans les montagnes voi-
sines. Les choses toutefois ne se passent pas toujours aussi paisible-
ment. Il n'y a pas longtemps que dans la province de Minas une de
ces expropriations forcées faillit tourner au tragique et coûta assez
cher au fazendaire.
Ce fazendaire y un des plus riches propriétaires de la contrée.
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LA. SOCIETE BAÉSIUSI9NE. 561
avait d'immenses étendues de forêts vierges qu'ils n'avait jamais
visitées que pour chasser le tapir ou le bœuf sauvage. Un de ses
voisins, désirant faire une plantation de calé, vint un jour le prier
de lui vendre les deux revers d'une colline, dont la situation sem-
blait promettre de magnifiques récoltes. C'était une excellente af-
faire pour le propriétfidre, qui, faute de bras suffisans, n'espérait
pas retirer une obole de cette partie de son domaine. La vente fut
donc bientôt conclue au prix de 10 contos de reis (25,000 francs).
Comme cette montagne, très vastft^ d'ailleurs, n'avait jamais été
explorée, grande fut la surprise de l'acquéreur lorsque ses nègres,,
envoyés pour le défrichement, vinrent lui raconter qu'ils avaient
trouvé aa milieu des bois des hommes sauvages [gente do matto)
é^blis dans des huttes, et qui paraissaient les regarder de très
mauvais œil. Notre homme alla aussitôt se plaindre à l'ancien pro-
priétaire, disant qu'il avait cru acheter une forêt vierge et non une
colonie d'Indiens, et que, ne pouvant en prendre possession, il re-
nonçait à l'achat. Le fazendaire promit de faire déguerpir ses an-
ciens locataires. 11 envoya en conséquence son garde champêtre .
intimer l'ordre aux peaux-rouges d'aller planter leurs cases ailleurs.
Ceux-ci, ayant eu vent de l'affaire, s'étaient concertés; ils répon-
dirent qu'étant de père en fils et de temps immémorial les enfans
de la forêt, Us se croyaient les véritables possesseurs du sol. Comme
cette réponse était accompagnée de menaces et de gestes peu ras-
surans, le messager, jugeant qu'il serait inutile d'insister, vint ra-
conter à son maître le résultat de sa mission. Il fut alors résolu qu'on
ferait une battue dans la montagne avec tous les nègres de la plan-
tation, afin de mettre le feu aux huttes des Indiens, de dévaster
leurs champs de manioc et de les forcer ainsi à déloger; mais ces
derniers étaient sur leurs gardes depuis la sommation, et lorsque les
nègres arrivèrent, ils furent arrêtés par des retranchemens formi-
dables d'où partaient des traits invisibles qui les forcèrent bientôt
de s'enfuir. L'affaire devenait grave. Le fazendaire s'était engagé
à déblayer la place, et d'ailleurs son amour-propre était en jeu.
Il eut donc recours aux grands moyens et s'adressa au juge de la
comarca (canton) pour obtenir, à l'aide des autorités de la province,
Texpulsion de la sauvage colonie. Après une instruction régulière
de TaJlaire, un bataillon d'infanterie fut envoyé pour enlever de vive
force la citadelle improvisée. Il s'était écoulé près d*un an depuis le
premier assaut, et les Indiens, se croyant débarrassés pour toujours
de leurs adversaires, avaient fini par ne plus veiller aux barricades.
Ils reposaient donc tranquillement dans leurs cabanes lorsqu'une
décharge de mousqueterie vint les avertir qu'on ne les avait pas ou-
bliés. Au même moment, une nuée de soldats s'abattit sur leurs frêles
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562 RETUE DES DEUX H019DE8.
demeures et se mit en devoir de les renverser. Toute résistance était
impossible, et d'ailleurs l'Indien perd tout courage devant une arme
à feu. Ils prirent la fuite, et se décidèrent enfin à porter leurs pé-
nates plus loin. Le plaisant de raffaire, c'est que quelques jours
après on présentait au. fazendaire une note de 20 contos de reis
(50,000 francs), qui devaient couvrir les frais du procès et de l'ex-
pédition. Il avait reçu 10 contos pour le prix de vente; il lui restait
donc à payer 25,000 francs pour avoir le droit de se dessaisir de sa
propriété. Ceci n'est qu'un léger spécimen des agrémens de toute
sorte qu'on rencontre à chaque pas dans ce pays privilégié dès qu*îl
s'agit de résoudre le grand problème de la colonisaçâo.
s^ Ces expropriations d'Indiens sont une des suites naturelles dé la
conquête telle que la comprenaient les fidèles sujets de sa majestâ
le roi de Portugal, des Algarves et de l'Océan. On voyageur fran*
çais, M. Auguste de Saint-Hilaire , qui visitait la province de Rio-
Janeiro en 1816, raconte qu'il trouva un jour à quelques lieues
de la capitale une députation d'Indiens qui allait demander au roi
dom Joâo VI l'autorisation de conserver dans les vieilles forêts de
leurs aïeux une lieue carrée de terrain où ils pussent bâtir un vil-
• lage et se mettre à l'abri de l'envahissement des colons. Cette tribu,
qui appartenait aux Indios coroados (Indiens couronnés), dont où
retrouve encore quelques débris sur le Haut-Parahyba, occupait
alors presque toute la vallée du fleuve. Avant de se résoudre à af-
fronter la majesté royale, ils étaient allés trouver le chef de la pro-
vince, le baron d'Ubâ, et l'un d'eux lui avait tenu ce discours:
« Cette terre est à nous, et ce sont les blancs qui l'occupent.
Depuis la mort de notre grmi capitâo (1), on nous chasse de tous
côtés, et nous n'avons pas môme assez de place pour pouvoir repo-
ser notre tête. Dites au roi que les blancs nous traitent comme des
chiens, et priez-le de nous faire donner du terrain pour que nous
puissions y bâtir un village. »
De toutes les tribus indiennes qui se sont rendues célèbres par
leur résistance à l'envahissement des conquistadores^ celle des Bo-
tocudos tient le premier rang, et a marqué de sanglantes pages
les annales de la conquête. Il faut le dire à la honte des hommes de
notre race, les fils du désert furent vaincus en férocité par les dis-
ciples du Christ. Ceux-ci, trouvant la poudre trop lente, empruntè-
rent à la nature le secours de l'un des plus cruels fléaux qu'elle ail
déchafnés contre le genre humain : des étoffes destinées à propager
la petite vérole étaient envoyées en présent aux sauvages, qui bien-
(i) Ce grand capitaine, oncle du baron d*Ubi, était un Portugais, José Rodrigues dâ
Cru2, qui avût fondé une colonie d*Inâiens sur les bords du Parahyba.
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iA SOGIÉTB BRÉSILIENNE. 66S
tftt périssaient par milliers, frappés d'un mal invisible dont ils ne
pouvaient soupçonner la cause. Quelques rares débris de ces infor-
taaés errent encore aujourd'hui dans les forêts de leurs ancêtres,
attendant avec effroi le jour où la hache portugaise viendra abattre
leur dernier refuge. Leurs redoutables flèches, de six pieds de long,
ne répondent nullement, quand on les examine de près, à l'idée qu'on
en a conçw. Presque toutes celles que j'ai vues étaient des roseaux,
et smnblaient plutôt des jouets inpQensifs que des instrumens de
mort. Ces armes ultra-primitives, dans un pays où le fer se trouve
presque à l'état natif et à la surface du sol, donnent une tiîste opi--
nion de ces peuplades, entièrement rebelles à toute civilisation.
Tel est l'attrait irrésistible du désert que ceux qui en sont sortis
ne peuvent vivre dans un autre milieu. Les annales portugaises font
menticm d'un Botocudo qui, trouvé dans les bois encore enfant, fut
amendé à Bahia et élevé dans un couvent. Ses progrès, son intelli*
geoce, ses aptitudes, ayant été remarqués, on redoubla de soins.
C'était une précieuse acquisition : on voyait en lui le missionnaire
fiatur de sa peuplade. Gomme il témoignait du goût pour les ordres*
il fut sacré prêtre. Devenu enfin libre, il sortit du couvent sous
prétexte de promenade, entra dans les bois qui entouraient la ville»
Qt ne reparut plus. On sut plus tard qu'au lieu de catéchiser ses
CQoapatriotes, il avait repris leur costume primitif et leurs sauvages
coutumes.
Le mot de Buffon : « le style, c'est l'homme, d ne s'est peut-être
jamais appliqué avec autant d'effrayante justesse qu'à l'informe
idiome des Botocudos. Le disque en bois qui orne leur lè\Te infé*
rieure, la forçant à tomber le long du menton, met leurs dents à
découvert, et les empêche d'articuler les labiales. Se présente-t-il
vn bonxiap dans leurs syllabes, ils sont obligés de rapprocher leurs
lèvres avec leurs mains pour produire le son voulu. L'analyse de
leurs mots révèle de la manière la plus claire l'enfance de leur état
sodal. Leur montrez-vous un bâton, ils vous répondent tchoon (ar-
bre). Pour eux, un bâton n'est qu'un arbre débarrassé de ses bran-^
ches. Leur demandez-vous ensuite le nom d'une poutre, ils vous
répondent encore tchoon; d'une branche, d'un morceau de bois,
d'an pieu, etc., toujours tchoon. Le mot po doit à lui seul repré*
senter, suivant l'occasion, la main, le pied, les doigts, les pha-
langes, les ongles, les talons et les orteils. La bestialité, qui semble
être leur code unique, ressort surtout des mots composés. Veulent^
ils parler d'un homme sobre, ils l'appelleront couang-é-mah (ventre
vide); de la nuit, ils diront tarou-té-tou (temps de la faim), parce
que, aussi gloutons qu'imprévoyans, ils ne savent garder aucune pro-
vision, et sont obligés, la nuit, d'attendre avec impatience le retour
de la lumière pour donner satisfaction aux exigences d'un,^estomac
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56 j BBTUB DBS DEUX HOlfDBS.
toujours inasâoui^. Chez la plupart des peuples, du moins chez >kë
nations de l'Occident, la notion du juste a précédé celle de rinjuatev
comme l'indique la composition de ce dernier ntiot dans les divecsca
langues, in-^juste^ un-gerechty in-iqiois^ tMiikoây etc. Chez les fioto-
cudos, c est tout le contraire : l'état normal, c'est le Tokur^ nyia^
kêck. Un honnête homme sera par conséquent un tioflL-*voleur {nyin-
kick-^mnoup). De même le mensonge {iapMuin) étant Tbaliitiide^
la règle, la vérité deviendra iapaouin-amnoup («un non-«ien60iige)i
Quelle peut être l'origine du disque de bois enchâssé dans la
lèvre inférieure et qui leur a valu le nom de Botocudos (1)? Je
l'attribuais à une pratique sacerdotale dont la raison s'était facile-
ment perdue chez une peuplade sans taraditions, lorsqu'un infilti-
gable voyageur, M. Biard, est venu nous apprendre qu'il avait- vo
ce disque leur servir de table. Ce n'était là probablement qu'ont
gracieuseté de quelque jeune Botocudo qui voulait mériter an verre
de cachaça. Cette mise en scène ne serait plus possible che£ ua
individu d'un certain âge, car alors la lèvre, obéissant au poids du
disque, se replie sur le menton. J'ai vu un chef de ces sauvageas,
nommé capiiâo par l'empereur du Brésil, qui avait conseiiii à 'ac*-
cepter un pantalon et à quitter ces aflreux b^ux« Les chairs de ta
lèvre s'étaient assez rapprochées pour fermer la plaie, et ne lai&^
saient plus voir qu'une énorme cicatrice; mais les lobes des oreilles,
moins charnus que la lèvre et moins accessibles au mouvement vital,
n'avaient pu reprendre leur ancienne forme. Ils arrivaient presque
aux épaules, formant deux anneaux dont l'ouverture mesurait eth-
viron deux pouces de diamètre.
Chez les peaux-rouges comme chez toutes les peuplades primi-
tives, ce sont les femmes qui font tous les travaux de la tribu. Elles
bâtissent les huttes, portent les bagages et les enfans dans les maiv
ches, tissent des étoffes de joncs, et fabriquent les vases d'argile
dont elles se servent dans le ménage. L'unique industrie réservée
aux hommes est la fabrication des flèches, leur seule occupation Ja
chasse; tout autre travail serait indigne d'eux. On comprend sans
peine qu'à la suite d'un esclavage si dégradant et si pénible, l'In*
dienne, ne connaissant rien de ce qui développe les qualités de fat
femme, soit restée ce qu'elle était au sortir du moulé de la nature;
déformée par le trava'd, défigurée par les mauvais traitemens, n'ap^
partenant à la vie que par le côté matériel, elle ne peut qu'inspirer
du dégoût à celui qui la voit pour la première fois. Observez ses
yeux, vous y surprendrez le regard oblique et craintif de la béte
fauve, et rien de ce magique rayon qui révèle l'intelligence. Le âen-
(1) Boioqu» signifie en portugais tampon de barriqae, d'où le nom de Bùtocuàbt^ ^
les hommei à la botoque.
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LA SOCIÉTÉ BRB91USNNB. 566
tineDt de son infériorité la pcMl» à fuir Tétranger et à se cach^
devant lui. Dans la vieillesse, les rides qui sillonnent en tous sens
sa peau tannée, noireie, couturée par l'âge, les coups, le soleil, les
fat^paes, lui donnent l'aspect d'une vieille tête d'orangH>utang, hi*
dense et grimaçante sous une longue perruque noirp.
Tels sont les aborigènes du Brésil. Sera-ce nous élever vers la
civilisation on nous en éloigner que de passer des sauvages aux
noirs? On va en juger,
II.
Rien de plus simple, ce semble, que de tracer la physionomie du
D^gre; rien de plus complexe pourtant, si, en dehors de toute idée
préconçue* on tient à être vrai.
Après de longues chevauchées, je venais d'arriver dans une /a-
zenda où je reposais tranquillement, lorsque vers trois heures du
matin je crus entendre un clairon sonnant la diane. — Ce n'est rien,
$enbor, me dit mon guide, qui couchait dans ma chambre, c'est le
ftiior qui appelle les nègres pour les conduire aux champs. Ce son
gjuerrier annonçait en effet à l'esclave que le sommeil était fini, et
que son labeur allait recommencer. Du reste, il n'est pas donné à
t^tts les noirs de s'éveiller au bruit du clairon. Le plus souvent je
n'ai entendu qu'un méchant tambour que je ne puis comparer qu'à
k caisse avec laquelle les montreurs d'ours courent les foires dans
les montagnes des Alpes et des Pyrénées. J'avais refermé les yeux,
lorsqu'une explosion soudaine de voix humaines vint m'éveiller de
«mveau.
-^ Ne vous effrayez pas, senhor^ reprit mon guide, ce sont les
oègres qui, avant de partir pour les champs, viennent demander la
^ençdo (la bénédiction). — La bençdo joue un grand rôle dans la vie
du noir. C'est le salut invariable par lequel il vous aborde. Pour for-
muler une bençâo suivant les règles, l'esclave doit ôter son bonnet
de laine de la main gauche et allonger la droite dans la posture la
plus humble. Beaucoup d'entre eux y ajoutent une légère flexion des
genoux. Cette attitude rappelle tellement celle du mendiant, que
dans ks premiers temps de mon arrivée je portais instinctivement la
main à la poche de mon gilet. Gomme pour se venger de cette vexar-
tion du blanc, le noir exige la bençâo des négrillons, et ceux-ci, de
leur côté, se la font demander par les macacoa (singes], qu'ils
dressent à cet effet.
Je me rendormis de nouveau. Une heure après, je fus encore
éveillé par un vacarme effrayant : on eût dit une meute de tigres et
de chats sauvages se déchirant avec des miaulemens affreux. Le
bruit se rapprochait sensiblement. Cette fois, je me précipitai vers
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566! BEVUE DES DEUX MONDES.
la fenêtre. Le jour commençait à poindre, je ne vis qu'une char-
rette débouchant de la forêt et remorquée par trois paires de bœufs.
Deux noirs, armés de longs aiguillons, conduisaient l'attelage. L*un
dirigeait la première couple par les cornes et indiquait le chemin;*
l'autre, penché sur l'avant du char, piquait les bêtes retardataires.
C'étaient les sifllemens gutturaux des nègres, les mugissemens des
bœufs récalcitrans, les grincemens aigus des roues massives qui
causaient tout ce bruit, et pourtant il ne s'agissait que de traîner
quelques tiges de canne à sucre; mais les routes sont inconnues
dans l'Amérique du Sud. A-t-on besoin de s'ouvrir un passage à
travers la forêt pour transporter la récolte, on envoie la veille une-
cinquantaine d'esclaves qui mettent le feu à quelques arbres, cou-
pent les branches gênantes et portent un peu de terre dans les
creux trop profonds. Cette besogne achevée, ils se retirent, croyant
avoir fait une chaussée; puis survient pendant la nuit un orage quî,^
en quelques heures, précipite sur la terre des avalanches d'eau.
Ces pluies diluviennes tombent par torrens, ravinent le chemin s'îT
est en pente, entraînent toute la terre meuble et creusent des or-
nières infranchissables; si le chemin traverse un bas-fond, les eaux
y convergent de tous les coins de la forêt, s'y accumulent et le
changent en lac. De là toutes les difficultés qui rendent si pénibles
les voyages dans l'intérieur du Nouveau-Monde, et qu'on ne peut
surmonter qu'à grand renfort d'hommes et de mules (1).
Si les nègres ignorent les avantages du macadam, en revanche
ils savent improviser d'héroïques expédiens pour stimuler la non-
chalance de leurs bêtes, quand le chemin présente trop de diffi-
cultés. Ont- ils épuisé leur répertoire de caresses, de cris et de
coups, ils laissent là l'attelage, ramassent quelques branches des-
séchées sous le ventre de leurs quadrupèdes, et y mettent le feu.
C'est un remède irrésistible que j'ai vu aussi employé par les mu-
letiers catalans.
Comme il était trop tard pour me recoucher, je résolus d'aller
visiter la plantation et de surprendre les esclaves au travail. Au
bout d'une demi-heure de marche à travers d'anciennes cultures
abandonnées, j'arrivai sur un petit plateau couvert de cannes à
sucre ; une centaine de noirs étaient occupés à couper les cannes
et à les porter en fagots sur des charrettes qui devaient les ame-
ner à la fabrique. Un feilor veillait aux chargemens, un autre à la
coupe. Ce dernier, qui présidait d'ordinaire aux exécutions dîscî-*
plinaires, avait un aspect menaçant. C'était un grand mulâtre aux.
bras musculeux, à la physionomie bestiale, au teint brûlé par le so-
(1) J'ai yu quelquefois jusqu'à vingt paires de bœufs haletant à la peine pour tnlacr
une poutre que quatre ouvriers européens auraient fait aiaément mouvoir a^eo iQurs
leviers.
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LA SOCIÉTÉ BRÉSIUENNE. 567
feU. Dn vieux chapeau de paille, un pantalon de toîle et une che-
mise rayée composaient son accoutrement. A sa ceinture était sus-
pendu un énorme palmalorium (espèce de large férule destinée à
réprimer les fautes légères). Debout, en arrière du groupe, la main
droite appuyée sur un long fouet, Tœil fixé sur son escouade, il
gourmandait sans cesse, faisant avancer ou reculer sa ligne, comme
un sergent-instructeur qui dirige la manœuvre d'un peloton d'infan-
terie. A quelque distance, sur la lisière de la forêt, trois ou quatre
négresses, portant sur le dos leurs nourrissons cousus dans un sac,
préparaient le repas des travailleurs. Deux énormes marmites d'angû
(bouillie de maïs) et une autre de feijâo (haricots) cuisaient à petit
feu sur trois cailloux, tenant lieu de chenets. Les négriUons trop
jeunes pour travailler la terre attisaient et entretenaient le feu. Cha-
que négresse veillait sur la marmite qui lui était confiée, remuant de
temps en temps le contenu avec une énorme écueUe, afin de rendre
la cuisson uniforme. Dans ses momens perdus, elle détachait son
nourrisson pour lui donner à téter. Des calebasses entassées à côté
des marmites représentaient la vaisselle. Le nègre, comme l'Indien,
ne connaît d'autre fourchette que ses doigts.
J'étais désireux d'assister à un repas d'esclaves, et j'attendis
assis sous un rancho que l'heure sonnât. Je contemplais les lignes
des travailleurs harcelés par les cris incessans et le long fouet du
feiior; malheur aux retardataires qui, se laissant devancer, se trou-
vaient hors du rang! Malgré cette hâte apparente, il était aisé de voir
au jeu de leurs muscles et à l'expression de leur physionomie qu'ils
en faisaient tout juste assez pour échapper aux coups du tocador
(toucheur) et pour attendre le plus patiemment possible l'heure du
déjeuner. Armés d'une faux recourbée clouée à un long manche de
bois, ils coupaient leurs cannes par un mouvement automatique
dont le ressort était visiblement placé dans l'axe du fouet que tenait
le feitor. Le moment du déjeuner arriva enfin. Vers neuf heures, à
un signe du surveillant, le travail cessa comme par enchantement
sur toute la ligne, et tous s'approchèrent des marmites. Les rations
étaient prêtes, et deux rangées de calebasses disposées sur le sol.
Chacun prit une calebasse d'angû et une autre plus petite de fei^
jàOy alla s'asseoir sur une pierre et se mit à dévorer sa pâture sans
mot dire, avec ce même flegme et cette même froide résignation
qu'il avait naguère sous le fouet du garde-chiourme, et qui, acquise
dès l'enfance, semble former le fond du caractère de l'esclave noir.
Le soir, on leur distribue une seconde ration de bouillie de maïs et
de haricots, et à la nuit close ils reprennent le chemin de leurs
cases.
J*ai revu depuis bien des fois les nègres aux champs, et je me
suis assuré que le programme d'un jour est pour eux le programme
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568 REVUE DES DEUX MONDES.
de toute l'année, de toute leur vie. Quand ils ne cueillent pas, ils
sèment, et, les semailles fautes, ils sarclent sans discontinuer jusqu'i
la récolte, car les herbes poussent vite dans ces pays chauds et hun
mides. Le dimanche, le travail est suspendu. Le Portugais est trop
bon catholique pour faire travailler ses nègres le jour du repos ;;•
mais il leur permet ce jour-là de travailler pour leur compte, H
leur donne même à chacun un coin de terre où ils cultivent Ûù
maïs qu'ils vendent aux marchands de mules. Le prix de la récdfe
est destiné à renouveler leur vestiaire; mais le nègre des champs,
peu fashionable de sa nature, préfère volontiers une bouteille de
cachaça ou une pipe de tabac à une chemise neuve. Il s'en va don^
le plus souvent déguenillé, au grand désespoir du senhor.
Le dimanche apporte néanmoins quelque agrément à Fesclaveî
N'ayant pas de souci ce jour-là pour l'heure de son lever, il en pro-
fite la veille en dansant une partie de la nuit. L'orchestre est formé-
par les négrillons, qui frappent de leurs mains une espèce de tam-
bour placé entre leurs jambes et formé d'un tronc d'arbre creux
dont l'ouverture est recouverte d'une peau de chien ou de mouton;
le plus souvent ils s'accompagnent en chantant afin d'augmenter le
vacarme. On ne voit d'ordinaire qu'un danseur au milieu du groupe;
il saute, gambade, gesticule; puis, quand il sent ses forces l'aban-
donner, il se précipite sur un des assistans qu'il désigne pour lui
succéder : le choix tombe ordinairement sur une femme. Celle-ci
entre à son tour dans le cercle, se livre à toute sorte d'improvi-
sations chorégraphiques, puis, fatiguée, va choisir un homme pour
la remplacer. La scène se prolonge ainsi, et la complète lassitude
des acteurs y met seule un terme.
' Si le aègre est chasseur, il achète un fusil de 10 milréîs (25 fr.),
et va tuer un agouti (lièvre d'Amérique), un tatou, un macaco
(singe) ou un lézard. L'anniversaire de la naissance du maître est
pour l'esclave un jour de réjouissance et de grand festin : on lui
prépare de la carne seca (viande sèche), et quelquefois on lui dis-
tribue une ration de cachaça. Tout alors s'élève au paroxysme,
les contorsions des danseurs, le bruit du tamtam et les chants des
négrillons. Les cris de viva o senhor (vive le maître)! tiva a
senhora! interrompent seuls les fantaisies inouies de l'orchestre et
le tumulte exorbitant de la danse.
Telle est d'ordinaire la vie des noirs dans les plantations. Quel-
ques-uns ont un sort plus doux : ce sont ceux que le maître a atta-
chés à son service personnel. Leur condition est alors à peu près la
même que celle des domestiques européens. S'ils commettent une
faute qui mérite une correction corporelle, ils s'esquivent avaut
d'être saisis, courent à toutes jambes dans une fazenda voisine où
ils connaissent un ami ou un parent de leur maître, et le prient de
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LA SOGléli BRÉSIUENNE. 569
le^ apadrinbar (obtenir leur pardon). Ces grâcesklà ne se refusent
jamais, quels que soient d'ailleurs les antécédens du solliciteur. Le
f4Ui&n4aire lui fait d'abord une morale proportionnée à la gravité de
la faute» et, après l'avoir averti qu'il ne devra plus désormais s'a-*
drea3er à lui» il finit par lui donner une lettre de présentation pour
900 maître. Muni de ce talisman, le coupable se présente sans
ciainie, car une demande de pardon, même émanant d'un inférieur,
est chose sacrée pour le Brésilien. Malheureusement, comme il y a
toujours moyen d'éluder une difficulté, il arrive souvent que le
maître, après avoû* pris lecture de la lettre, dit au noir : « Je te
fais grâce, à la prière du senhor, des cent coups de chicote (fouet)
qpé^ tu as si bien mérités; mais, comme tu es un incorrigible, je ne
te veux plus dans ma maison, et tu vas rejoindre tes camarades de
la plantation. » C'est la punition la plus terrible pour un esclave,
car la vie des champs a toutes les horreurs de la servitude, sans
offrir aucune de ses compensations.
Les corrections peuvent se diviser en trois classes : les fautes lé*
gères sont expiées par quelques coups de palmatorium sur la paume
de la main ; une douzaine de coups est le minimum. Ce genre de
ponition est surtout appliqué aux femmes et aux enfans. On se sert
du chicote (fouet) pour les fautes graves et les hommes robustes. Le
patient est solidement attaché à un poteau et entouré de ses cama-
rades, qui assistent à l'exécution afin d'ajouter à la solennité du
supplice et de recevoir eux-mêmes des impressions salutaires pour
l'avenir. Cn grand nègre ou mulâtre remplit les fonctions de bour-
reau. A chaque coup, il s'arrête pour reprendre haleine et laisser
pousser au pfttient un cri aigu suivi d'un gémissement prolongé.
On ne donne guère plus de cent coups à la fois; si la punition est
pk]3 forte, on remet l'excédant au lendemain ou aux jours suivans.
Quand le nombre de coups a été considérable et la main de l'exé*
cuteur vigoureuse, on est obligé de porter le pauvre diable à l'in-*
firmerie et d'y panser ses plaies.
Vient enfin le carcere duro pour les malfaiteurs émérites. C'est
ordinairement une cellule {tronco\ où le patient est immobile, ses
pieds et ses mains étant solidement fixés à des poteaux. On n'abuse
pas trop de cette punition, surtout pendant le jour, car il importe
de ne pas empêcher le travail du noir. On l'enferme donc seulement
la nuit, et on remplace la prison diurne par une ration de coups de
chicote administrée le soir ou le matin, soit avant, soit après l'incar*
cération.
On n'a pas trop souvent recours, il faut le reconnaître, aux bons
oflSces du tocadoTy surtout chez les petits propriétaires, qui peuvent
à un moment donné être obligés de vendre leurs esclaves. La bas-
tonnade laisse des stigmates aux épaules et aux reins, et c'est sur
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570 BEVUE DES DEUX MONDES,
cette partie du corps que l'acheteur va lire le degré de moralité
du nègre. Un fait assez curieux prouvera d'ailleurs combien cer-
tains maîtres savent ménager au besoin la peau des esclaves. On
a pendu» il y a quelques années, à Rio- Janeiro, un noir qui «en
.était à son septième assassinat. Six fois il avait tué son senhor, et
six fois il avait changé de main , vendu par les héritiers du mort
comme un excellent travailleur. Plutôt que de le livrer à la justice
et de venger la mort de leur père, ils avaient préféré rendre le bien
pour le mal et lui laisser la vie sauve et les reins intacts. D'un ca-
ractère moins évangélique, les parens de la septième victime dénon-
cèrent le meurtrier, qui fut condamné au gibet. Il marcha au supplice
d'un air calme, et, avant de livrer sa tête à l'exécuteur, cria d'unie
voix forte aux nombreux noirs qui l'entouraient : a Si chacun de
vous avait suivi mon exemple, il y a longtemps que notre sang se-
rait vengé. » Ces paroles n'eurent aucun écho et n'en auront jamais
au Brésil, bien que le nombre des esclaves l'emporte de beaucoup
sur celui des blancs, à cause des jalousies de races que les Euro-
péens ont soin d'entretenir parmi les diverses tribus. Ces exemple
de maîtres succombant sous le poignard ou le poison des vengeances
africaines ne sont pas rares dans les plantations. Us étaient encoie
plus fréquens autrefois, lorsque la traite amenait chaque jour dçs
cargaisons de noirs qui avaient connu la liberté. Ceux-là sont morts
ou s'éteignent graduellement , et ceux qui sont nés dans le pays,
abrutis par l'esclavage, ont oublié la terre libre des aïeux.
Le nègre des villes a un sort plus doux que ses frères des champs.
A Bahia, à Pernambuco et à Rio-Janeiro, les trois grandes métropoles
de la servitude, on voit les rues, les marchés et le port inondés de
ces ilotes au noir et luisant épiderme, qui font la grosse besogne de
ces cités populeuses. La surveillance des feitors étant impossible
dans un pareil travail, les propriétaires laissent leurs esclaves libres
moyennant une redevance quotidienne d'un milréis (2 fr. 50 cent.),
que ceux-ci apportent religieusement à la fin de la journée. Cette
condition est loin d'être dure pour l'Africain : sobre et robuste, il
se place aux abords du port, de la douane ou des grands magasins,
partout où il faut décharger et transporter les marchandises, et
gagne quelquefois jusqu'à 10 milréis par jour. (25 francs). Quand il
a réalisé des économies suffisantes, il vient trouver son senhor^ lui
présente un portefeuille contenant le prix de sa rançon et lui de-
mande au nom de la loi sa liberté.
Quelque douce que soit l'existence des nègres des villes auprès
de celle que mène le nègre des plantations, il en est parnu eux qui
tentent de se soustraire à l'esclavage par la fuite. Le plus souvent
ces pauvres diables sont ramenés à domicile; on les envoie d'abord
à la maison de correction , où on leur administre une bastonnade
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LA SOGIÉTÉ BRÉSIUENNE. 67l
proportionnée à la durée de la fugue, à moins que le naaltré, dési-
rant les vendre, ne veuille conserver leur dos intact. Quelquefoiaf,
poussés par la faim, ils viennent se livrer eux-mêmes après avoir
obtenu une lettre de présentation d'un ami de la maison; nous
avons dit que cette faveur ne se refusait jamais. Les plus aventu-
reux s'expatrient afin d'échapper aux poursuites, passent en Europe,
s*jls rencontrent un capitaine qui les accepte à son bord, ou s'en-
foncent dans l'intérieur jusqu'aux territoires indiens que le fouet du
feiior n'a jamais pu atteindre.
La race noire se partage au Brésil, comme ailleurs, en diverses
souches. Les nègres de la côte de Minas reproduisent, sauf la cou-
leur, le type caucasique : front élevé, nez droit, bouche régulière,
figure ovale, formes athlétiques, tout révèle en eux une nature forte
et intelligente; l'œil et là lèvre trahissent seuls la sensualité que la
constitution anatomique semble imposer à tout le groupe éthiopien.
Les individus de cette race qui jouissent de la liberté donnent cha-
que jour des preuves non équivoques de leur aptitude supérieure.
J'ai vu des ouvriers, des négocians, des prêtres, des médecins, des
avocats nègres qui, de l'aveu même des gens du pays, pouvaient
hardiment rivaliser dans leur œuvre avec les blancs. C'est à cette
vigoureuse race qu'appartenaient ces rois du Soudan qui pendant
de longues années ont eu la haute main sur les empires de cette
immense contrée. Au Brésil, n*à-t-on pas vu le noir Henriquez DiaA,
si célèbre dans les annales portugaises, forcer par sa bravoure et
ses talens militaires le roi dom Joâo lY à le nommer colonel et che-
valier de Tordre du Christ? Les Hollandais se souviennent encore
des terribles coups qu'il leur porta dans la guerre dite de l'indé-
pendance, à la tête de son régiment d'Africains (1). Malheureuse-
ment, à côté de ces races privilégiées se trouvent certaines tribus
déshéritées , qui semblent autant se rapprocher de la brute que de
l'homme, et conduire par degrés insensibles à Thomme-singe dé
J'Océanie. L'esclavage d'ailleurs, s'emparant du nègre dès son en-
fance pour en faire une machine à sucre ou à café, atrophie non-
seulement l'intelligence, mais encore tous les nobles instincts de
(1) Si l'on en croit les annales portugaises, les nègres de la province de Pemambnco
se sont rendus célèbres au xvu« siècle par leurs énergiques efforts pour s'élever à Tin-
dépendance. Quelques-uns d*entre eux, fuyant la servitude, s'étaient retirés à une tren-
taine de lieues de la ville au milieu des forêts vierges, dans un endroit qu'ils appelèrent
. fiertio.dos Palmarès (Désert des Palmiers). Plus de vingt mille de leurs frères répon-
dirent à leur appel, et bientôt Palmarès fut une république avec des lois et une capitale
iértifiée. Un chef choisi parmi les guerriers les plus renommés rendait la justice, veil-
lait à la défense et commandait les expéditions. Cette colonie était peu redoutable aux
fiUea de la cMe, car elle manquait d'armes et de munitions; mais les voisins avaient
li^uicoop à en souffrir. Il fallait des femmes, du fer, des outils, du sel, des provisions,
pour fonder et faire prospérer la nouvelle cité, et des expédltionfl de toute nature yo»
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572 BETUE DES DEOX HOlVDfiS.
la nature humaine, et ne laisse place qu'aux mauT^ifi peûcbaos;
C'est là en grande partie le secret de Tinfériorité des prétendus a fils
de Cham. »
III.
On augurerait mal de l'avenir du Brésil, si l'on ne voyait à Tœuvre
que l'Indien et le nègre. Celui qui vent connaître tous les élémens
de vitalité que renferme la population brésilienne doit observer les
hommes de couleur, qui semblent avoir puisé dans le mélange des
races la vigueur que réclame, pour être fécondée, cette âpre et toiv
ride nature des tropiques. Le nombre toujours croissant des hommes
de couleur s'explique par les conditions de l'émigration europée»ne.
Il n'y a guère de femmes qui s'expatrient, surtout au-delà de
l'Océan; vingt-cinq mille Européens au contraire abordent tonales
ans au Brésil, et vont se répandre les tins dans les villes, les autres
dans les terres, suivant les goûts, les aptitudes ou l'ambition. Faute
de femmes blanches, ils s'allient aux négresses ou aux Indiennes,
et donnent ainsi naissance à ces générations de métis qui, se croi^
sant à leur tour, fournissent toutes les nuances de l'espèce humaine.
Ces croisemens si divers peuvent se ramener à trois souches primi-
tives : le mamelucO) le mulâtre et le cabocle.
De ces trois types, c'est le mameluco qui offre la physionomie la
plus étrange. On appelle ainsi les descendans des anciens conquiê-
tadores qui prirent les Indiennes pour épouses après avoir exter-
miné les guerriers du désert. Us occupent une zone immense sur
les deux rives du Rio-de-la-Plata (fleuve de l'argent), depuis la côte
de l'Atlantique jusqu'aux forêts les plus reculées de l'intérietir. Les
provinces méridionales en sont presque exclusivement peuplées. Ha-
bitués à manier le cheval dès leur enfance, les mamelucos ne met-
tent presque jamais pied à terre. C'est à cheval qu'ils vaquent à
leurs occupations, qu'ils chassent, qu'ils pèchent, qu'ils causent de
leurs affaires. Armés du laço, ils forment ces redoutables centaures
si connus dans l'Amérique du Sud sous le nom de gauchos^ et qu'on
naient quelquefois épouvanter et ruiner les planteurs des environs, qui réeluiiflient
vainement la protection du gouvememont, alors en guerre avec les Hollandais. Cepen-
dant la Hollande capitula, et dès lors la destruction de Palmarès fut résolue. \\ fallut
encore des années pour réparer les désastres de la guerre de Tindépendance et organi-
ser rexjj^ition. Enfin sept mille hommes parurent un Jour devant les remparts de bols.
N*ayant pas amené du canon, ils furent d*abord repoussés, et le siège toama en blo-
cus. Bientôt la fiunine commença à décimer les noirs. L'artillerie étant «rrivte, on
força les retranchemens. Le %ambé (chef) et les défenseurs qui survivaient, se voyant
perdus, préférèrent la mort à la servitude, et se précipitèrent du haut d'une roche qui
leur servait de citadelle. Le reste des habitans UA réduit en esclavage. La répuhliquft
Boire de PAlmarèa avait duré plus d'un demi-fiiècl».
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LA. SOGIEli SRSSUiBNNE. 573
peat'CdHiaiâérer comme les premiers cavaliers de l'univers. Us for-
oenl en se jouant les animaux les plus agiles, tels que le ruindu (au-
truche d'Amérique), et les atteignent de leurs terribles bolas (1).
C'est parmi eux qu'on rencontre aujourd'hui les plus intrépides sol-
dats et les meilleurs colons du Brésil et de la République-Argentine.
Accoutumés à lutter contre les difficultés de la vie du désert, à res-
pirer r^ûr des grandes plaines, à courir dans les inmienses campos
.du« sud de toute la vitesse de leurs coursiers sauvages, ils diffèrent
-aotahlemant de leurs congénères abâtardis des opulentes fazendas
4lé la QÔte ou des voluptueuses cités Voisines de l'Atlantique. Une
«eule dioae leur est commune à tous : c'est un sentiment loyal et
fNTofond des devoirs de l'hospitalité. Il faudrait remonter aux lé-
gendes homériques pour rencontrer en Europe l'accueil que la plus
.petite plantation offre au voyageur dans les forêts- du Nouveau-
Moode.
Comoae tous les hommes de couleur, le mameluco s'inquiète peu
.de son logement. Le rancko lui suffit. C'est un hangar qui, suivant
,]e8 lieux, doit servir d'abri aux provisions, aux habitans, aux mules,
aux voyageurs, et souvent à tout cela à la fois. Aussi rien de plus
simple et en même temps de plus varié que l'architecture de cet
aixi. Le roficho de la venda (auberge) ne saurait être le même que
celui de la forêt, qui diffère bien plus encore du rancho de la plan-
. tatâoQ. Le rancho primitif n'est autre chose que la hutte du nègre et
de rindiea : il consiste en quatre pieux fichés en terre et supportant
iftse toiture de chaume ou de feuilles de palmier; c'est celui que
l'on rencontre dans les champs en culture ou sur la lisière des fo-
rêts : il suffit de quelques heures pour l'élever et d'un ouragan pour
. le détruire. Le rancho prend d'ailleurs les formes les plus variées.
U y a par exemple le rancho des tropeiros (conducteurs de cara-
vanes). On ne le rencontre guère que sur les bords des chemins fré-
quentés. C'est la butte primitive élargie, agrandie, appropriée, non
plus à une famille de sauvages, mais à une caravane entière. Des pi-
liers de maçonnerie sont placés aux quatre angles; le toit, recou-
vert de briques, est soutenu par une charpente solide. De nom-
breux poteaux, distribués dans l'intérieur, sur plusieurs lignes
symétriques, servent de supports à la charpente, et permettent en
même temps aux tropeiros d'y attacher les mules, afin de charger
et de décharger les sacs de café, les boucauts de sucre ou les balles
de coton. C'est là qu'ils font cuire leurs alimens et qu'ils reposent
la nuit sur les harnais de leurs bêtes, pendant que celles-cl^aissent
dans le pasto du voisinage. L'entrée est gratuite, mais le proprié-
(1) Les bolas sont des boules de plomb qui terminent le îaço.
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57& REVUE DES DEUX MONDES.
taire se dédommage amplement sur la consommation que Ton fait
dans sa venda et sur le mil qu'il donne aux mules. Il y a aussi le
rancho de la fazenda; c'est la hutte devenue maison, ou plutôt
maison-écurie, où logent bêtes et gens.
Outre les chevaux qu'il va vendre dans les grandes foires ou qu'il
conduit dans les provinces du nord, le gaucho élève encore d'innom-
brables troupeaux de bœufs. Dans les premiers temps, il n'en retirait
que le cuir et abandonnait la chair aux urubus (vautours). Peu à
peu il s'habitua à boucaner la viande et confectionner cette carne
secn (viande sèche) dont on fait aujourd'hui un si grand usage dans
toute l'Amérique du Sud. Plus tard il se servit du suif pour la fa-
brication du savon, et enfin j'ai entendu parler, pendant mon sé-
jour au Brésil, de projets de fabriques de noir animal qui devaient
utiliser les os. Le gaucho a aussi des troupeaux de brebis, mais, en
véritable hidalgo, il les fait garder par des chiens qu'il dresse à ce
rôle de berger. Le chien part le matin avec son troupeau, portant
sa pitance dans un panier suspendu à son cou, et le ramène à là
nuit tombante.
Quand le gaucho n'a pas de patrimoine, il se {sltpéon (dompteur
de mules) dans les fazendas du voisinage. LQpéon est généralement
un homme d'une nature sèche, mais musculeuse et solidement char^
pentée; son teint et sa peau fortement bistrés annoncent que sa vie
se passe au grand air. Une chemise de couleur, un pantalon de toile
rayée et un énorme coutelas suspendu à sa ceinture composent tout
son costume. Ses yeux s'abritent sous un chapeau de paille tordu
et roussi par les feux et les pluies des tropiques. A ses pieds nus et
calleux sont attachés des éperons gigantesques, comme ceux que
portaient nos paladins du moyeu âge. Un éperon européen sersûi
sans action sur le derme de la mule américaine.
C'est un sujet d'étonnement et d'admiration pour les voyageurs
comme pour les Brésiliens eux-mêmes que la vigueur déployée par
cet homme quand il veut dompter une bête rétive et sauvage. Il
se place alors à quelque distance d'un mur ou d'une haie, tenant
d'une main le bout du laço, tandis que l'autre retient le nœud
coulant et le reste de la corde, disposé en cercles concentriques..
Pendant que des noirs armés de longues perches poussent avec de
grands cris ces animaux vers le passage, le péon fait tournoyer les
nœuds de son laço au-dessus de sa tête, afin de leur donner la force
de projection nécessaire, les lance tout à coup au moment où la
victime choisie passe devant lui, et, s'inclinant aussitôt dans la di-
rection opposée, raidit ses membres de toutes ses forces et dom>e
à son corps une direction de plus en plus oblique. On dirait alors
une énorme cheville de fer fixée au sol suivant le prolongement de
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.LA SOCIÉTÉ BRÉSIUENNE. 576
la corde. Le quadrupède, se sentant le cou saisi, regimbe d'abord en
s'enfuyant de toute sa vitesse, mais, après quelques soubresauts, il
s'arrête suffoqué par le lien. Le dompteur s'approche, lui passe une
bride, l'enfourche, et, après l'avoir dégagé du laço, commence son
éducation. Les premières leçons sont des plus laborieuses : l'animal
se cabre, se renverse, cherchant à se débaiTasser à la fois de Técuyer,
du mors et de l'éperon : peines perdues, la victoire reste à l'homme.
Ce dur métier, condamnant les muscles à une forte tension et à des
efforts continuels, use lepéon avant Tâge, et, quelle que soit l'ha-
bileté de ces centaures, ils n'échappent pas toujours aux dangers
inséparables de leur rude camère. Un jour, j'aperçus un cheval
fuyant à toute bride, tandis que le cavalier, retenu par le laço,
tournoyait sur lui-même derrière sa monture, sans pouvoir s'accro-
cher au sol des pieds ni des mains. Confiant dans sa force et son
adresse, îl avait eu l'imprudence de fixer le laço à sa ceinture, et;
ayant perdu l'équilibre, il suivait à travers l'espace les soubresauts
de sa bête. Heureusement, celle-ci s'étant réfugiée dans le rancho
voisin, il en fut quitte pour quelques écorchures.
Le mulâtre a pour père un Européen et pour mère une fille
d'Afrique. Celle-ci n'étant guère transplantée que dans les exploi-
tations agricoles ou dans les centres de commerce, c'est-à-dire près
de la côte ou d'un fleuve, il en résulte que le mulâtre est plutôt im
produU des villes et des fermes du littoral que de l'intérieur. Ordi-
nairement libre, on l'applique à toutes les fonctions qu'on suppose
trop pénibles pour l'indolence de l'Indien , trop élevées pour l'in*
tellîgence atrophiée du nègre esclave, et trop serviles pour la dignité
du blanc. 11 devient donc, suivant ses aptitudes et suivant le be-
soin, charpentier, forgeron, tailleur, maçon, bouvier, soldat, etc. S'il
descend d'un homme riche et qu'il ait reçu de l'éducation, il entre
dans le commerce, dans le clergé, dans le corps médical, dans la
magistrature, et siège même au congrès. 11 perd alors sa physio-
nomie propre, et vous ne voyez plus en lui qu'un gentleman plus ou
moins irréprochable, car, il ne faut pas se le dissimuler, il y a tou-
jours une forte dose d'astuce dans ces natures mélangées.
Comme son voisin le mnmeïucoy le mulâtre abandonné à lui-
même se sent une vocation irrésistible pour les mules et les che-
iraux. C'est lui qui tient les vendas du chemin, qui sert de guide
dans les voyages, que Ton rencontre dans tous les métiers inter-
lopes. Dans les plantations, il devient garde-chiourme des nègres,
dresseur de mules ou arréador. On appelle ainsi le chef de la cara-
vane qui porte périodiquement les produits de l'intérieur, coton,
sucre, café, à travers les montagnes jusqu'au port le plus voisin. Je
ne puis mieux faire, pour en, donner une idée exacte, que de laisser
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676 BEVUE DBS MUX MONDES.
la parole à un compatriote que j'ai déjà cité au sujet des irojaJÊtêti
religieuses des Indiens, et qui visita diverses régions du Brésil avec
moi.
« Avant.de quitter Tauberge dlguassù (i), où grouille toute une généra-
tion de petits mulâtres, il nous fut donné de voir passer un de ces longs
convois de mules chargées qu'on appelle des troupes. La mule-gufde, qui
ouvrait la marche et tenait la tète, portait panache, clochette et riches
harnais : elle avait pour frontal une large plaque d^argent où brillait le
nom de la maison; mais la belle bête, grftce aux arrobes sans doute, n'on-
dulait paj^ trop sous la charge, et j'ai vu maiats généraux et tambours-
majors qui ne savaient pas garder sous le pompon cette fierté calme*, cettcf
dignité tranquille de notre mule-reine. Les autres suivaient en ligne <m
par petits pelotons, selon les ornières, mais toujours d'un pas ferme et rér
glé. C'était l'ordre en discipline libre, sans brutalité, sans coi^ps de fouet»
et presque sans commandement. Les mules partent des fazendos chargées
et divisées en huit, dix ou douze sections, qui forment ce que l'on appelle
une troupe. Chaque section compte sept mules sous la surveillance d^ùn
noir qui leur donne ses soins, et qu'on nomme tocador (toucheur). Le chef
de la troupe est Varréador, un homme libre, ayant la confiance du mattre
et la responsabilité du voyage. Il est i la fois le trésorier, le capitaine et le
vétérinaire. Quelquefois il a, comme état-major, deux ou trois diîeûs qui
surveillent la nuit dans les haltes; le plus souvent il est seul.
« Les premières heures après le départ sont pénibles et difficiles : il faut .
équilibrer les charges mal faites, arrêter les trots fantasques, assouplir ^ou
relever les bats qui blessent. C'est un petit monde qui se met en marche^
et ce monde des mules a, comme bien d'autres, ses caprices et ses fantai-
sies; mais quand on arrive à la première halte, au rancho, tout est dans
l'ordre. Les sept mules de la première section s'avancent vers Varréador»
On les décharge sans leur ôter les harnais; puis vient le second groupe,
et toute la troupe défile ainsi tour à tour, laissant à terre, sous lé hangar,
ses ballots de café, qu'on aligne et pose avec soin comme des lingots.
Pendant une demi-heure, les mules, déchargées et libres, vont brouter un
peu d'herbe fraîche pour se faire la dent, et les noirs tocadares se repc^*
sent. Un seul, qui est de corvée, ramasse le bois vert ou rnort^ et fait cuire
les feijào,
<t Après cette courte sieste au grand soleil ou sous le hangar, oa ramène
les mules, on enlève les harnais sous l'inspection scrupuleuse de Varréador^
qui suit de l'œil chaque bête, marque la cangalha (bât) de celles qui sont
blessées, et les renvoie toutes slm posta (pacage). C'est l'heure alors de ra-
douber les bâts et de surveiller le repas des tocadores; puis, vers quatre
heures du soir, Varréador envoie de nouveau chercher les mules, qui sont
échelonnées devant lui pour un examen minutieux des fers, des harnais, des
plaies : on panse, on brûle, on éponge, on ferre, on donne le mil enfin, et
les mules reprennent le chemin du pasto. Mais qu'il n'y ait point de sul*-
(1) Iguassù se trouve sur la route de Rio-ianeiro à la province de Minas-Geraes^
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lA SOCIÉTÉ BftÉSlUEimB. 577
tanesi de Mtes.priTilégiées pour cette prébende de mil, qu'on ne distribue
paa ii Tune tiv^nt de distribuer & toutes, car il y aurait au raneho révolu-
tion, ruades, morsures, un vrai vacarme de caserne en révolte.
« Les mules parties et les feux de nuit allumés, Varréador dîne à part,
tout seal; puis il s'étend sur un cuir entre deux murailles de ballots qui lui
font aicOve. Quant aux noirs, ils se couchent çà et là sous le raneho, ou
biea au hasard des bruyères, et le grand silence gagne le camp. »
Arrivée à l'entrepôt, la caravane décharge ses marchandises,
prend en échange les denrées nécessaires à la fazenda^ sel, huile,
Êurioe, ym^ came seca^ bacûlhdo (morue sèche), etc., et se remet
en marcbe. C'est alors que Tarréador doit redoubler de vigilance
pour empêcher les nègres de percer les caisses et de faire main basse
sor les provisions; le vin et la came seca sont principalement l'objet
de leur convoitise : aussi est-il rare, malgré toute l'adresse de l'ar-
réador, qu'un de ces convois arrive intact à destination.
Tous ces petits larcins ne sont que des bagatelles auprès des sou-
cis que causent les mules dans la saison des orages, lorsque de
longues pluies ont détrempé le sol, creusé des ornières et rendu les
chemins impraticables. Au bout d'une heure de marche, la caravane
oflTre l'aspect le plus piteux; les bêtes ne vont plus que clopin-clo-
pant, haletant à la peine, enfonçant à chaque instant leurs pieds à
da»î déferrés dans des trous profonds et remplis d'une argile te-
nace, jusqu'au moment où l'une d'elles tombe pour ne plus se rele-
ver. Aux cris du forador^ la troupe fait halte, et Varréador arrive
pour donner ses ordres. On décharge la bête, on lui passe un laço au
cou , et tous les nègres, saisissant la corde, tirent à eux tandis que
le chef stimule l'animal à grands coups de fouet. Après une demi-
heure d'eOorts et de cris inutiles, l'arréador abandonne enfin sa
mule près d'expirer, et continue sa route. Pour ne pas perdre les
8 arrebes (256 livres) de café que portait l'animal, et qui représen-
tent une valeur de kO milréis (100 francs) , il ordonne à ses noh-s
de les distribuer sur la charge des bêtes valides. Celles-ci, sen-
tant d'instinct qu'un surcroît de fardeau est un mauvais moyen pour
avancer plus facilement, rassemblent toute leur énergie et lancent
force ruades aux nègres avant de céder. Cependant on se remet en
marche. De nouvelles ornières ne tardent pas à se présenter. Bien-
tôt une autre mule tombe à son tour : nouveaux essais infructueux
pour la retirer et nouvelles surcharges imposées aux bêtes survi-
vantes; mais cette fois, comprenant que c'est pour elles une ques-
tion de vie ou de mort, elles opposent une si vive résistance qu'elles
forcent leurs locadores à se tenir au large et à garder pour un mo-
ment plus favorable l'application de leurs étranges principes de mé-
canique. On se décide alors à laisser sur place les sacs de café,
TOMI U.T. 37
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578 BEfUE DES DEUX MONDES.
bientôt envahis par ces myriades de petits rongeurs qui fourmillent
dans les forêts brésiliennes , et qui viendront percer les sacoches
pendant que les urubus (vautours) dépèceront la mule.
Je me rappelle avoir été témoin d'une de ces descentes de cara-
vane dans la Serra do mar^ cordillère maritime qui sépare lea
eaux du Parahyba des côtes de TOcéan. Ce lieu est très fréquenté
par les troupes de mules qui portent à la capitale les produits de
Tintérieur. C'était après les grandes pluies de Tété. La route était
indiquée sur les deux revers de la montagne par une suite non in*
terrompue de débris de toute sorte, et notamment par une quantité
si prodigieuse de fers à cheval qu'on aurait pu s'en servir pour re*-
monter des régimens entiers de cavalerie; de distance en distance,
nous trouvions un bœuf abandonné sur place ou une carcasse de
mule répandant une odeur insupportable et couverte ÔL*urubus qui
ne semblaient nullement s'inquiéter de notre approche, tant ila
avaient conscience de l'utilité de leur fonction. Arrivé au sommet
de la serruy je rencontrai un tropeiro qui paraissait fort tridte et qui
me conta ses infortunes. Il était parti avec une centaÎBe de bœufs
pour aller chercher quatre chaudières à sucre; l'orage l'avait sur-
pris en route, il n'avait pu gravir la montagne qu'en sacrifiant la
moitié de ses bétes, et il était obligé d'attendre que ses tocadoresy
qu'il avait envoyés en avant, lui en amenassent encore cinquante
pour continuer son chemin. Ces détails permettent de deviner quelle
effrayante consommation de bêtes de somme se fait annuellement
dans les fazendas du Brésil. Aussi chaque ferme ar-t*^lle une pépi-
nière de jeunes mules que des peones sont chargés de dresser. Ces
animaux viennent ordinairement des provinces du sud.
Les caboclesy le troisième groupe des gens de couleur, sont peu
nombreux dans les vUles de la côte. Ils proviennent du mélaoge
des deux races vaincues et proscrites, le nègre et l'Indien, On le»
rencontre surtout dans Tintérieux, à la limite des forêts, qui leur
servent à la fois de refuge contre leurs persécuteurs et d'asUe pour
leur fainéantise. C'est ordinairement le père qui représente l'élé-
ment africain. L'Indien est trop fier de sa supériorité de peau-rougie
pour s'approcher d'une négresse; en revanche, les Indiennes tpû^
tent volontiers leurs maris cuivrés pour suivre le» nègres. Les oc-
cupations des cabodes sont à peu près les mêmes que celles des
Indiens demi--civiUsés avec lesquels ils sont mêlés. Ils cueillent la
salsepareille, le caoutchouc, la vanille, et fabriquent des poteries
qui ne manquent pas d'une certaine élégance, bien qu'elles rappel-
lent un peu trop celles des peuples primitifs. Les cabodes du Para
ont même acquis un certain renom dans ce genre d'industrie. Ils
obtiennent quelquefois des effets d'un grotesque inimitable avec leur
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Là société BBSSIUENNE. 679
argile noire entrecoupée de bandelettes rouges. J'ai remarqué que
ces artistes métis s'appliquaient de préférence à reproduire les formes
du csûman, Tanimal le plus redouté du pays.
Les cabocles qui vivent dans les villes ou dans le voisinage des
plantations se font ouvriers ou domestiques; mais ces lazzaroni du
Nouveau-Monde ne travaillent que sous l'aiguillon de la faim. C'est
là malheureusement un reproche qui doit s'étendre à tous les gens
de couleur, et quiconque sort d'un rancho après avoir vu le mulâtre
à côté du nègre et de l'Indien ne cherche pas sans une tristesse in-
quiète lequel de ces trois types peut utilement concourir à l'exploi-
tation de ce sol vierge du Brésil.
Notre réponse à cette question a pu être facilement pressentie.
L'Indien, on l'a vu, s'enfonce de plus en plus dans ses forêts sé-
culaires en haine de la civilisation, qui ne lui a apporté que des
maux. Le noir succombe à la peine, existence broyée sous les en-
grenages de cette impitoyable machine qu'on appelle la production.
Le cabocUf produit hybride de tribus sauvages, n'a hérité que de
Findolence des deux races et de leur inaptitude au travail actif et
fécondant. Restent donc le mameluco et le mulâtre, qui ont puisé
dans le sang portugais quelques germes de cette activité fiévreuse
qui a rendu leurs saeux si célèbres dans les annales de la naviga-
tion. Malheureusement ils sont loin de suffire seuls à l'œuvre. Le
dogme du far nienlCy importé par leurs pères, s'allie, trop bien à la
douceur du climat, à la richesse du sol, et leur nature indolente
et sensuelle s'en accommode trop pour qu'ils n'en fassent pas leur
unique loi. D'ailleurs à quoi leur servirait le travail sans débouchés,
sans routes, sans industries? Les plus courageux, c'est-à-dire ceux
qui habitent les environs du Rio-de-la-Plata, ne connaissent que les
chevaux et le bétail. Un rancho et quelques pâturages leur suffisent.
Leurs frères du Para, énervés par la chaude atmosphère qui les en-
veloppe, ne se distinguent guère de l'Indien. Ils passent le temps à
dormir ou à se baigner. Ce n'est donc que par une infusion inces-
saute de sang européen, par la réhabilitation du travail s' accomplis-
sant dans les idées et les mœurs, enfin par l'action vivifiante que les
chemins de fer exercent partout sur leur passage, que la civilisa-
tion poursuivra ses conquêtes et prendra possession de ces espaces
immenses encore livrés aux seules forces de la nature. Dans oes
conditions nouvelles seulement , l'homme de couleur pourra jouer
un rôle utile et faciliter les progrès de la colonisation.
Adolphe d'àssier.
(La dmàonèfM farti& au prochain n«.)
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CALLIRHOÉ
PREMIERS PARTIE.
Je ne suis pas le héros, je ne suis que le compilateur de rhistoire
qu'on va lire.
Je m'étais lié au collège avec Msffc Valéry, plus jeune que moi,
mais plus précoce et relativement plus avancé dans ses études. J'ai-
mais son caractère franc et désintéressé, son esprit vif, son hu-
meur enjouée et sa figure pleine d'expression; mais dès lors j'avais
remarqué chez lui certaine tendance à un état d'esprit que, faute
d'une meilleure définition, j'appelais Ytlluminigme^ et que je ne
saurais guère mieux qualifier aujourd'hui. Je ne pourrais m'ex[^-
quer sur ce point mystérieux, maladif ou exalté, sans avoir résumé
son histoire. Nous chercherons donc, le lecteur et moi, à la fin du
récit, et peut-être, à nous deux, trouverons-nous la clé qui ouvrira
le mystère de cette âme tourmentée.
Il faut avant tout que je remonte un peu loin dans le passé, afin de
mettre le lecteur au courant de la situation de famille de mon ami.
Né en 1750, son arrière-grand-père, Urbain Valéry, protestant et
bourgeois de Sancerre de père en fils, fit un riche mariage en 1771
et vint se fixer à Lignières. Son fils Barthélémy embrassa la profes-
sion d'avocat à Bourges et s'y maria. 11 fut envoyé comme représen-
tant au corps législatif, et revint, à l'époque du consulat, reprendre
son état et surveiller l'éducation de Jean, son unique héritier; mais
un beau matin de l'année 1807 il apprit que son père convolait en
secondes noces à l'âge de cinquante-sept ans. L'amiée suivante, il
fit une légère grimace en apprenant la naissance d'une petite sœur.
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- - -€itfi««iioi. 681
qui reçut le nom de Thérèse et qui annonçait devoir partager la
succession future du vieux jeune marié. 11 fit une grimace plus pro-
noncée quand il vit partir son fils comme conscrit de 1813,
Enfant gâté s'il en fut jamais, Jean Valéry ne quitta qu'en rechi-
gnant le toit paternel pour aller faire le coup de fusil en Saxe ; mais
les batailles de Lutzen, de Lieipzig et toute la campagne de France
en firent un homme et un bon soldat. Licencié après Waterloo, il
revint chez ses parens, qui eurent quelque peine à reconnaître dans
ce brigand de la Loire^ à l'uniforme souillé de fange et de sang, au
teint noirci par la poudre et le soleil, à l'œil enflammé de colère et
de vengeance, l'enfant rose et blanc parti depuis trois ans.
Après la mort de Barthélémy, Jean épousa M"^ Amélie Dargan,
fille d'un notaire de Bourges. C'est là» que Marc vint au monde
en 1828.
Le grand-père Urbain Valei7 montait encore à cheval malgré ses
soLxante-dix-huit ans, et courait toujours les foires du pays. Tout
en vendant des bestiaux et trafiquant sur les blés, il fit connais-
sance avec Silvain Désormes, paysan enrichi par l'achat des terres,
domaines et château de Saint-Jean, situés entre Ardentes et Issou-
dun, vendus en 179& et payés en assignats. La connaissance devint
bientôt plus intime entre ces deux vieux richards ; le mariage de
Thérèse Valéry avec Julien Désormes cimenta leur amitié et réunit
leurs fortunes, évaluées alors, en 1831, à plus de deux millions.
Deux ans après, M. et M»«" Julien Désormes faisaient part à leurs
amis et connaissances de la naissance de M"* Marguerite, leur fille.
Un jour Marc, qui venait passer à Lignières une partie de ses
Tacances auprès de M. Urbain, trouva le bonhomme, alors âgé de
^piatre-vingt-neuf ans, assis au fond de son jardin, la tête penchée
sur la poitrine, les mains croisées sur sa canne : il semblait dor-
mir. L*enfant n'osa pas le réveiller. Quand la gouvernante Rosalie
BoCy qui avait été la nourrice de Thérèse, vint le chercher pour
dîner, elle reconnut qu'il était mort. Marc fut envoyé à Saint-Jean,
auprès de sa grand' tante, Thérèse Désormes, et les scellés furent
apposés en attendant l'ouverture du testament.
Le vieux Valéry avait toujours marqué une préférence pour sa
fille ; aussi l'avait^-il avantagée de tout ce dont la loi lui permettait
de disposer, sans compter les sommes considérables que Julien
Désormes avait, reçues de la main à la main depuis son mariage.
Enfin, tout compte fait, M™* Thérèse hérita d'un million, tandis
qiie Jean Valéry n'eut que cinq cent mille francs. A cette époque, il
perdit sa femme, et sa raison parut ébranlée. Il se hâta de convertir
ses hîens en argent comptant, partit pour Paris, mit son fils au col-
lège Henri IV, — c'est là que je l'ai connu, — et ne tarda pas à se
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582 REVUE DES DEUX MONDES.
ruiner. Voulant augmenter ses revenus, il risqua le capital dans
uûe spéculation, et en 1844 tout avait disparu. 11 sembla suppor-
ter ce revers avec résignation ; mais au fond il en fut très affecté,
et je crois que le chagrin fut pour beaucoup dans la maladie qui
l'emporta.
n fallut que Marc, orphelin à F âge de seize ans, songeât à em-
brasser une profession qui le mît à même de vivre. Il ne devait pas
compter sur la générosité de M. Désormes, nommé son tuteur.
M"® Désormes, qui, en sa qualité de grand' tante, lui avait toujours
témoigné beaucoup d'affection, fit de son mieux pour l'aider; mais
elle ne tenait pas les cordons de la bourse. Marc entra comme se-
crétaire chez un savant allemand, le baron de Weisberg.
M™® Thérèse Désormes mourut en 1845. Cette perte fut aussi
sensible au pauvre Marc que l'avait été celle de sa propre mère. Ce
fut alors qu'il se sentit seul et se donna plus avidement au travail.
Ses goûts le portant vers l'histoire, l'archéologie et l'étude des lan-
gues mortes, il était bien l'homme qu'il fallait au laborieux Alle-
mand.
Marc, — ce dernier des Valéry, — était ce qu'on appelle un beau
garçon : droit comme un pin, large d'épaules et mince de ceinture,
adroit et agile comme un Indien ; une forêt de cheveux bruns on-
dulés; des yeux bleu foncé d'une douceur angélique dans le calme,
mais pleins de feu dans l'émotion. J'ai toujours d'autant plus ad-
miré la beauté de mon ami que je suis fort laid et assez mal bâti. Je
m'appelle Cadanet, je suis grand, maigre, j'ai le nez gros, les yeux
petits, la moustache rousse, et il me manque trois dents, par suite
de leur rencontre avec une balle à travers ma joue; mais peu vous
importe ! je n'ai qu'un rôle très secondaire dans ce récit.
J'avais toujours eu le rêve de la vie militaire et un grand besoin
de mouvement. En sortant du collège, je partis pour l'Afrique. C*est
là que j'ai reçu les premières lettres de Marc. Je les ai conservées,
ainsi que ses notes et divers écrits qui m'aideront à combler les
lacunes de notre correspondance. Il en est d'autres auxquelles je ne
pourrai suppléer que par le récit fidèle de ce qu'il m'a confié ver-
balement à diverses époques , et par quelques lettres de personnes
mêlées à son existence plus ou moins intimement; ces lettres étaient
revenues, je ne sais comment, entre ses mains. Mais ce qui jettera
plus de lumière sur cette histoire étrange, c'est le journal qu'à cette
époque Marc tenait assez régulièrement de ses faits et gestes. Pour
expliquer une pareille habitude chez un jeune homme aussi actif,
je dois indiquer dès à présent l'état de son esprit tel que je le con-
statai au moment de notre première séparation.
Marc était d'un caractère très enjoué, qui contrastait avec des
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gâllibhoé. 583
pensées bizarrement et habituellement tournées vers la mort. Quand
il me voyait m'étonner de cette anomalie, il me disait : « C'est que
tu ne comprends rien ni à la mort ni à la vie. » Et il m'expliquait
tout un système qu'il avait puisé, je crois, dans ses rêves, et auquel,
je l'avoue, Je ne comprenais alors pas grand' chose. J'avais remarqué
qu'il écrivait beaucoup sur un carnet, et quand je lui demandai sur
quel sujet intéressant il pouvait prendre tant de notes, il me ré-
pondit : « Beaucoup de choses insignifiantes qui m'arrivent ont pour
moi de l'importance, parce qu'elles se présentent à moi comme des
réminiscences d'une vie antérieure; mais, comme je ne veux pas
être dupe de moi-même, je note, autant que possible, tout ce qui
me frappe, afin de m'y reporter plus tard et de voir si des impres-
fflons que je crois dater d'une autre vie ne me sont pas déjà venues
dans le cours de celle que je traverse aujourd'hui. »
Quand Marc me parlait ainsi, j'avais peur qu'il ne fût fou; mais
sa belle santé, la justesse de son appréciation, ses remarques sur
les personnes, sa fidèle observation des faits, surtout son intarissable
gaîté un peu railleuse, me rassuraient vite, et, après l'avoir traité
d'original, je le laissais sans inquiétude à ses rêveries.
LETTRE DE M. D<SORMES A MARC VALERY.
SainMean, 20 mai 1850.
Mon cher neveu, j'écris à M. le baron de Weisberg en même
temps qu'à toi, pour le prier de t' accorder un congé d'un mois ou
six semaines afin que je puisse régler avec toi les comptes de tutelle
que je dois te remettre à ta majorité, selon la loi. Voilà près d'un
an que cela devrait être fait, et si j'ai tant tardé, il faut en accuser
mes nombreuses occupations, les tracas de la propriété et les
honimes d'affaires, qui n'en finissent à rien. Aujourd'hui toiit est
prêt, grâce aux soins de M. Chassepain, mon notaire. Je dois pour-
tant te prévenir que les cent mille francs sauvés de la débâcle de
ton père ont été un peu entamés pour les frais de ton éducation.
J*ai dû payer un arriéré de deux années de collège. Il y a aussi dîf-
férentes sommes que je t'ai envoyées depuis que tu es chez le ba-
ron. Enfin nous réglerons tout cela, pièces en main.
J'aurais bien pu aller à Paris; mais, outre que cela me nécessite-
rait d«s frais, je ne serai pas fâché de te présenter à mes amis. Ap-
^porte donc une belle provision d'amabilité.
Je me porte aussi bien que mes cinquante-huit ans me le permet-
tent. Ma goutte me laisse tranquille, et Margot ne me tracasse pas
trop. Elle a remporté cette année tous les prix à sa pension , voire
celui de croissance; mais, comme je trouve qu'elle est assez grande
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68& REYUE DES DEUX MONDES.
et en sait assez long pour une campagnarde, je l'ai réintégrée a^.
domicile paternel.
Elle te prie de lui apporter, non une poupée, elle n'y joue plus,
mais un livre de botanique, la Flore du centre^ de M. Boreau. La
fille d'un agriculteur doit connaître les herbages. Elle veut aussi
deux robes, mais pas trop chères, entends-tu? Tune en ga^e de
Chambéry, rose, et l'autre en mousseline, à bouquets Pompadour.
On s'en rapporte à ton goût. Ouf! ces détails de toilette sont du
chinois pour moi. Ces jeunes filles n'ont que des chiffons dans la
tête.
Viens le plus tôt possible. Écris-moi ie jour de ton arrivée, pour
que j'envoie Dolin, mon domestique, à la gare d'Issoudun.
Julien Djêsoriuss.
P. -5. N'oublie pas d'apporter un habit noir.
MARC VALERY A M. DÉSORMBS.
Paris, 25 mai i850.
Mon cher oncle, je serai à Issoudun le 30, à quatre heures du
matin. Je vous apporterai les livres et les robes en question. Si vous
avez quelques autres commissions à me donner, disposez de moi.
Je ne doute pas que nos affaires de famille ne soient parfaitement
en ordre, et je m'en rapporte complètement à vous sur ce point.
J'ai fait la plus sotte figure du monde en choisissant des étoffes pour
ma cousine. Heureusement le monsieur, barbu jusqu'aux yeux, qui
faisait valoir sa marchandise, savait mieux son affaire que je ne sa-
vais la mienne.
Mes complimens respectueux à M"® Marguerite, et à vous mes
amitiés dévouées. Marc Valéry.
MARC VALERY A AUGUSTE CADÂNBT, UEUTERANT DB SPAHIS, EN AniIQUB.
Paris, 27 mai 18âO.
Mon cher ami, si tu dois m'écrire d'ici à un mois, adresse tes
lettres au château de Saint-Jean par Issoudun (Indre), chez M. Dé-
sormes, l'oncle dont je t'ai parlé mainte fois. Il m'appelle près de
lui pour régler nos affaires et me remettre une somme qui sera
pour moi une fortune. Cela me dérange bien un peu des recherches
que je fais en ce moment pour M. de Weisberg; mais j'emporterai
quelques livres, et je continuerai mes travaux là-bas.
Tu sais que mon patron est un savant allemand, un grand cher-
cheur, et qu'il me fait travailler à son profit, car tout l'honneur lui
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GAIXIRHOé. 585
en reviendra. Je prends note sur note sur tout ce qui a rapport aux
fàces humaines. Je fouille les commencemens ténébreux de This-
toire, j'épluche les textes des livres saints, je compulse les symboles
religieux de Tlnde et de l'Egypte, je fais des extraits de tous les
auteurs qui traitent de ces matières, je vais jusqu'à demander aux
entrailles de la terre de me révéler les origines de Thumanité. J'en
ai souvent la tête à l'envers, et s'il ne me rend pas idiot avec son
eAnogénie, il m'aura au moins forcé, par les recherches que je
fais, à me douter d'où je viens et où je vais, puisque notre âme im-
mortelle ne fait que passer ou repasser sur cette terre. Rappelle-toi
mes idées là-dessus. Tu en^riais un peu; à présent je te forcerai
bien de les prendre au sérieux, car elles n'ont fait que croître et
embellir.
Ça n'empêche pas, mon cher, que je ne sois fort aise d'aller res-
pirer l'herbe fraîche du printemps. Voilà six ans que je suis cloué à
Paris, et je sens que j'ai besoin de grand air et de soleil. Je me fais
l'effet d'un de ces tubercules qui passent l'hiver dans une cave et
qui, le printemps venu, poussent leurs tiges pâles vers le soupirail,
seul eadjToit qui leur apporte un peu de vie. Voilà bien des printemps
que je vois passer; tu dois comprendre quels rejets j'ai poussés vers
la lucarne de dame nature.
Je ne me plains cependant pas de ma position, qui s'est encore
améliorée depuis que je ne t'ai écrit. Je suis devenu bibliothécaire
du baron, avec augmentation d'appointemens. Combien d'hommes
très distingués, très savans, ne gagnent pas autant que moi I et je
n'ai cependant que vingt-deux ans; mais je ne me fais pas d'illu-
sions, je dois ma nouvelle position à la bonté du baron bien plus
qu'à mon mérite personnel.
Bonsoir, mon cher Cadanet, donne-moi de tes nouvelles et porte-
toi bien.
Tout à toi. Marc Valéry.
JOURNAL DE MARC VALERY.
Le 50 md, à quatre heures du matin, arrivée à Exoldunum^ lisçz
Issmidun, Uassel-dun, en langue celtique la haute montagne. Nos
ancêtres, babitans des plaines, honoraient du titre de dun (d'où
vient le mot dvne) les moindres reliefs de leurs grands steppes,
fâime, quant à moi, ces contrées centrales qui furent, dès l'origine
dès temps, occupées d'une manière stable par les tribus galliques.
Tous les noms des localités y parlent à l'esprit... et qui peut dire
que l'esprit ne soit pas la mémoire même?
Je n'ai pas eu de peine à deviner le domestique qui m'attendait. Il
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586 BEVUE DES DEUX MONDES.
piétinait dans la boue, sous une pluie battante, à côté d'une sorte fie
char à bancs que j'avais déjà vu à Saint-Jean dans mon enfance*
A mon appel : — Êtes-vous Dolin? ce brave Berrichon répond par
une question analogue, manière de procéder de nos paysans mé-
fians : — G'est-il pas vous le petit neveu à défunt votre grand'-
tante? — Oui, mon garçon. — Et, comme ça! monsieur, ça va bien?
— Merci, prenez les bagages, et en route I — Je veux bien, dans un
petit moment, dit-il en traînant la voix sur la dernière syllabe. Son
petit moment fut un peu long, car, pour charger ma malle et ajuster
ses harnais, il lui fallut un grand quart d'heure, après quoi, de-
bout sur le devant de la carriole, il pousse un hil en fausset, accom-
pagné d'un claquement de fouet qu'eût envié le plus fin postillon.
Le petit cheval se détend comme un ressort et part au grand trot.
La pluie a cessé, et les rayons du soleil levant teintent en rose la
cime des peupliers. Les pies, déjà réveillées à cette heure matinale,
sautillent sur la route couverte de flaques d'eau, nous attendent
effrontément, puis s'envolent sous les pieds du cheval pour aller
recommencer leur danse saccadée à cent pas plus loin.
— Ça fait beau temps, pas vrai? dit mon cocher, toujours debout
comme un conducteur de char antique.
Je ne sais pas où mon oncle a péché ce chrétien-là, mais j'en ai
peu vu d'aussi laids. — Une figure de polichinelle, grêlé, avec un œil
plus petit que l'autre, et louchant tellement qu'il voit de côté comme
les poules; une grande bouche de travers qui sourit disgracieuse-
ment à gauche; une paire d'oreilles plates, ornées d'anneaux d'or
et de deux petites mèches blondes qui frisent au vent; de taille
médiocre, une épaule beaucoup plus haute que l'autre, des mains
à assommer un bœuf et des pieds à ruiner un cordonnier : voilà.
Dolin.
— N'allez-vous pas vous asseoir ? lui dis-je.
— Dame ! si vous voulez que je dispose vos affaires sur la route,
je le veux bien aussi.
Ma malle, qui occupait sa place, m'expliqua sa posture. Je mar-
mottai une sorte d'excuse pour l'embarras que je lui causais et je
me tus; mais j'avais gagné les bonnes grâces de maître Dolin, et il
se hâta de me faire remarquer de nouveau la beauté du temps, ce
qui voulait dire : puisque nous voici en tête-à-tête, nous allons cau-
ser. J'espérais me soustraire à la conversation en feignant de n'a-
voir pas entendu; mais il revint à la charge en me criant commQ à
un sourd : — Le temps n'est point vilain !
— Sans doute.
— Plaît-il?
— Ça ne souffre aucune objection.
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CALLIRHOÉ. 587
— Ça se peut, monsieur Valéry, ça se peut...
Oolin n'avait pas compris un mot de ma réponse, il ne dit plus
rien et me bouda. J'aimais mieux cela. J'apercevais son œil de tra-
vers qui me reprochait de m' être moqué de lui. Le mouvement ré-
gulier de la voiture me porte toujours à la rêverie; je ne pris plus
garde à Dolin. Mes yeux suivaient machinalement le long sillon
creusé sur le chemin par les roues des voitures, ruban argenté qui
fuyait indéfiniment devant moi. Mon imagination s'envolait sur les
ailes de la fantaisie en me reportant dans le passé. Je revoyais ma
grand' tante telle qu'elle était dans mon enfance, avec ses yeux noirs
et sa taille élégante. Je me rappelais ses gestes, le son de sa voix et
jusqu'aux moindi'es gâteries dont j'étsds l'objet. J'avais alors douze
ans, je venais de perdre mon arrière-grand-père. Tout ce qu'elle
me disait de bon et de sensé pour me consoler me revenait en mé-
moire. L'image de la mort ne se présente pas très triste aux enfans,
cft je me souviens que ma petite cousine Margot, qui n'avait que sa
ans, ne comprenait pas pourquoi sa mère avait du chagrin. Ce fut
une fête pour elle d'être vêtue de noir. Je me revoyais encore la
promenant avec sa robe trop courte et son chapeau de paille trop
grand sous les vieux arbres du parc.
J'étais si fier alors de la confiance que ma tante me montrait, si
pénétré du rôle de protecteur dont j'étais investi, que j'aurais servi
d'exemple aux bonnes d' enfans. 11 faut avouer que la petite fille
ift'êcoutait comme un oracle. Toujours riant, chantant, sautant, per-
chant partout, belle et souple, avec ses grands yeux noirs qui te-
naient la moitié de sa petite figure rose, et ses cheveux blonds tout
ébouriffés au vent, elle avait l'air d'un petit chat.
Dans mon rêve, qui peu à peu se faisait vision nette du présent,
Marguerite avait grandi. C'était une belle jeune fille , qui me re-
gardait avec un soiuire doux comme un rayon de printemps. J'en
devenais amoureux; elle m'aimait aussi, et je voyais bien que M. Dé-
sormes ne m'appelait chez lui que pour nous dire de nous aimer
toujours. Je faisais ma demande en mariage, et tout allait pour le
mieux; j'étais même en train de choisir des robes pour ma future,
quand cet animal de Dolin me rappela brusquement à la réalité en
me disant : — Tlà le château! — Le cœur m'a battu de plaisir en
revoyant les vieilles tours et la façade neuve poindre au milieu d'un
océan de verdure. La lande ou plutôt la brande, comme on dit ici,
s'étendait comme un grand tapis au milieu des forêts qui finissaient
dans le bleu de l'horizon. En ce moment de l'année , c'est un bou-
quet de genêts en fleur, de marguerites, de bruyères roses et
d'herbes folles que le vent courbe et fait onduler comme une grande
houle.
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588 REVUE DES DEUX MONDES.
— Dans une petite heure, nous serons chez nous, reprit Ddin^
qui paraissait disposé à rompre le silence coûte que coûte. Ah^ si
vous aviez vu ce pays il y a sept ou huit ans, comme je Tai vu^ moi,
c'est ça qu'était vilain I Tout bruyères! Mais à cette heure ça n'est
plus ça! Quasiment tout prairies, bois ou froment. 11 y a bien encore
un bon bout de brande; mais notre maître ne veut pas tarder à dé-
virer tout ça. Gomme il dit dit-il y la terre est pas ingrate, elle paie
celui qu'a confiance en elle. Ah! dame! c'est qu'il s'y entend, U. Dé-
sormes! A vingt lieues à la ronde, n'y a pas de plus fin connaisseur
en culture. Et en bestiaux donc! Il se fait pour plus de cînqusmte
mille francs de profit par an, rien que sur les bètes. Abl diantre!
savez-vous que M"® Marguerite sera riche un jour? Elle ne veut pas
manquer d'épouseux, bien sûr!
— Je sais tout cela, mon ami, je connais le pays.
— Ça se peut, monsieur, ça se peut I Vous venez peut-être à des
fois pour mademoiselle?...
— Quelle imbécillité ! lui dis-je, ne pouvant réprimer un mouve-
ment d'impatience en entendant ce drôle s'immiscer dans les pen-
sées qui m'occupaient un instant auparavant.
— Excusez-moi, monsieur : si je vous ai offensé, c'est que je suis
curieux comme une fouine. Du temps que j'étais chez M"»* d'Asta*-
fort...
Il allait entamer une histoire, quand un chien noir sortit d'un
buisson et traversa la route en aboyant. Le cheval prend peur, hkt
un écart et donne une telle secousse au char à bancs que Dolin
perd l'équilibre. Il serait tombé sous la roue, si je ne l'eusse rat-
trapé par le collet. Il se remet et en est quitte pour replacer ma
malle, qui lui avait roulé sur les reins; mais la peur engendre la co-
lère chez les sots.
— Que le diable emporte le chien et le maître ! C'est un chien
sorcier, monsieur! Et toi, méchant bidaillon de quatre sous, je vais
Rapprendre à regarder autre chose que les cailloux du chemin !
Et le voilà dé rosser malgré moi son cheval à coups de manche
de fouet. La bête rue, se cabre, casse un trait et entre si bien en
colère à son tour qu'elle nous emporte sur le talus en contre-bas de
la voie, et s'abat en nous versant dans le fossé. Je vois passer par-
dessus moi Dolin et ma malle , lancés comme par une catapulte.
J'évite la rencontre en sautant sur l'autre bord du fossé, où je me
maintiens sur mes jambes, en dépit du choc violent de ma tête contre
un arbre qui n'a pas voulu se déranger pour moi.
C'était à mon tour de me fâcher, et j'apostrophais déjà mon ma-
lencontreux conducteur, quand je le vis se relever, enduit de la tête
aux pieds d'une couche de vase verte, avec une figure si comiqtie.
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CÂUiRHoé» 589
Tair si penwd en regardant le désastre^ qu'il me fallut rire de la
mésaventure.
**^ C'est la faute au chien du père Gamat, disait-il en essuyant
les genoux éoorchés du pauvre bidet. Le vieux sorcier m'a jeté un
sort! €'est le pays du diable pour les sortilèges!
le le réconfortai du mieux que je pus en lui disant que j'allais lui
envoyer du secours.
-^ C'est ça, dit-il. Saint-Jean n'est pas loin, suivez la route jus-
qu'après l'étang, prenez le second chemin à gauche, coupez à tra-
vers bob, et vou$ tomberez en face l'avenue qui conduit au château.
Vous i&mberez! singulière expression qui devait se réaliser dans
toitie l'acoeption du mot cinq minutes plus tard.
J'entrai bientôt dans un bois de pins que j'avais vu en semis et
dont les tiges s'élancent aujourd'hui à trente pieds en l'air. Le so-
leil éitait déjà haut sur l'horizon, et la chaleur faisait éclater les pi-
gnons qui envoyaient, avec un petit craquement, les graines au loin
dans les fougères. L'odeur des arbres résineux et les émanations de
la terre encore humide de la pluie de la nuit étaient délicieuses :
j'aspirais la campagne à pleine poitrine. Des millions d'insectes
bourdonnaient sur les fleurs dans les clairières inondées de soleil;
des oiseaux se poursuivaient dans le fourré; un rossignol chanta à
mon approche, comme pour me souhaiter la bienvenue.
Je reconnus la vieille grille rongée par la rouille et couverte de
lichens qui termine la grande avenue et donne accès dans l'enclos.
Un des battans sorti de ses gonds repose contre un pilier dont le
elispiteau gtt dans l'herbe; l'autre est maintenu par un pied de
lierre qui l'enlace comme un serpent.
LecoMur me battait violemment; je ne saurais dire si c'était d'a-
voir marché vite ou du plaisir de me retrouver en ces lieux où j'a-
vais passé les plus heureux momens de mon enfance : le fait est
qu'en voyant au bout de l'avenue les tours et les toits pointus de
Saint-Jean, je fus pris d'une émotion qui me força de m'arrêter près
du pilier. Le sang me bourdonnait dans les oreilles comme un ca-
rillon; mais tout à coup je me sentis faible et comme surpris par un
étrange dégoût de toutes choses. J'eus envie de mourir, et je m'é-
vanouis.
Je suis revenu à moi couché dans un grand lit à colonnes et
à rideaux de damas cramoisi. J'entendais chuchoter dans un coin
de la chambre, et je vis d'abord confusément une multitude de per-
sonnages bizarrement accoutrés, qui semblaient se mouvoir dans
un rayon de soleil couchant projeté le long de la muraille. Je com-
pris peu à peu que c'était une vieille tapisserie dont je ne me charge
paa.d'explîquer le sujet. Un berger en perruque blonde, vêtu comme
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590 REVUE DIS DEUX MONDES.
un héros mythologique à la mode du xyiV siècle, est assis au pied
d'un grand arbre, dont le branchage débonnaire s'écarte avec com-r
plaisance pour laisser voir la silhouette d'une ville bleuâtre sur un
ciel rose. Le berger joue de la sourdeline, et fait danser trois jeunes
filles aux poses maniérées. Un gros zéphyre j(Mifflu, caché derrière
un nuage, souffle et soulève les plis de leurs tuniques fanées.
Derrière le berger musicien , un grand chien gris boit dans un
filet d'eau qui jaillit d'une urne au milieu des joncs. L'animal semble
avoir été transporté du premier plan au second, sans aucun égard
pour les lois de la perspective, car il lui serait impossible de pas-
ser, tant il est hors de proportion, sous la porte de la ville placée à
côté de lui, tandis qu'un cavalier, nullement étonné de la présence
de ce chien plus grand que son cheval , y pénètre facilement. Au
premier plan, sur l'herbe raide et pointue comme des fers de flèche,
deux amours bouffis tressent des couronnes à une licorne blanche
déjà enguirlandée jusqu'à la queue.
Il paraît que le coup que j'ai reçu contre un arbre en sautant de
la voiture était grave, puisqu'il a fallu me saigner, pour m'éviter
d'aller me promener sur une autre planète.
MARGDBRITB P^SORMBS A PÂRRT o'ASTAPORT.
Saint-Jean, 2 juin 1850.
n y a bien longtemps, chère Fanny, que nous n'avons babillé
ensemble. Nous ne sommes qu'à dix kilomètres l'une de l'autre, et
pourtant on dirait qu'un bras de mer nous sépare. Où est le temps
de la pension où nous ne nous quittions jamais ? Il me semble que
j'ai vieilli de dix ans depuis l'année dernière. Sais-tu que je vais
avoir dix-sept ans? C'est effrayant comme les jours s'envolent, et
cependant tous les matins j'aspire à voir arriver le sou- bien vite.
L'existence est très monotone à Saint-Jean. Je n'aperçois mon père
qu'aux heures des repas, tant il est occupé de son agriculture et de
ses défrichemens. Il est partout, excepté chez lui, et je crois bien
être la personne qui le voit le moins. Heureusement que l'arrivée
de notre petit neveu est venue fah-e diversion à la régularité de mon
ennui.
Je te vois d'ici ouvrir tes grands yeux nohrs et chercher d'où
m'est tombé cet enfant-là. Tu crois peut-être que c'est un tout petit
garçon qu'il faut amuser et faire manger? Point. Il mange seul,
parle couramment et ne demande qu'à rire. Tu le trouveras même
un peu avancé quand je t'aurai décrit sa personne. Sa figure est
avenante, ses manières sont pleines de distinction. Il a cinq pieds
cinq pouces au moins. Enfin c'est mon cousin Marc Valeryl J'étais
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CAUIRHOB* 591
bien petite la dernière fois qu'il est venu à Saint- Jean , il y a une
dizaine d'années; mais à mesure qu'il me parle du passé je me rap-
pelle tout : nos promenades en bateau, nos jeux sur la terrasse, nos
longues causeries dans le parc où nous aUions dénicher les oiseaux,
nos parties de cache-cache avec Nanniche, aujourd'hui ma femme
de chambre, et jusqu'à une escapade sur la brande, où nous avions
été un jour, à Tinsu de maman, faire des bouquets pour sa fête. En
cueillant une fleur, j'avais mis la main sur une vipère qui s'était re-
dressée en sifflant devant ma figure. Je n'oublierai jamais sa gueule
ouverte d'où s'exhalait une odeur fétide. J'avais fermé les yeux, et
en sentant comme un coup de fouet autour de mon front, je m'étais
évanouie; mais je n'avais été atteinte que par le corps froid du rep-
tile, Marc l'avait tué en l'air d'un coup de baguette au moment où
il s'élançait sur moi. Il me rapporta plus morte que vive à la maison,
et jamais nous ne nous sommes vantés de l'aventure, de crainte
d'être grondés. Depuis ce temps, j'ai une frayeur horrible des ser-
pens. Je me rappelle bien aussi que j'aimais beaucoup mon cousm,
mais je n'ose plus le lui dire, il est trop grand maintenant.
n faut que je te raconte comment il a fait son entrée ici. Avant
hier, papa l'attendait vers huit heures du matin avec Dolin, qui
par parenthèse n'est pas plus adroit chez nous que lorsqu'il était
à votre service. Mon père, qui n'aime pas à attendre, surtout quand
le déjeuner refroidit, allait et venait comme un gros écureuil en
cage. A dix heures, ne voyant arriver personne : « Mets ton cha-
peau, me dit-il, et allons au-devant de ces clampins; » c'est son
mot. Nous étions presque au bout de la grande avenue, quand nous
vtmes quelqu'un étendu dans l'herbe auprès de la grille : « Quel
est donc l'ivrogne qui se permet de venir cuver son vin chez moi? »
dit mon père en marchant sur le dormeur. 11 était de si mauvaise
humeur que je craignais quelque dispute; mais, en approchant, je
vis un beau jeune homme, les yeux fermés, la figure ensanglantée
et froid comme un mort. Je faillis me trouver mal. « Allons I allons I
pas de faiblesses, pas de bêtises I me dit mon père. C'est mon ne-
veu! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qu'il fait là seul
et blessé , ou mort peut-être ? »
Je courus à la maison, j'envoyai chercher le docteur Thibaut à
Ambrault, et le métayer et son fils rapportèrent mon cousin tou-
jofors évanoui. J'avais une émotion, un chagrin dont je ne me croyais
pas susceptible pour quelqu'un que je connaissais si peu; la parenté
sans doute I mais je faisais bonne contenance.
Tous nos soins furent inutiles pour le rappeler à lui. Le docteur
Thibaut lit une grimace de mauvais augure en lui tàtant le pouls.
Je ne suis retirée chez moi... J'avais les nerfs ai excités que j'ai
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592 BEVUE Dfia nm mondes.
pleuré je ne sais combien de tei]Qi|)s, probablement jusqu'à oe que la
fatigue m'ait endormie, puisque Nanniche m'a réveillée >en me di^aiH
que le monsieur était sauvé, qu'il avait parlé et qu'il dormait. Hier il
s'est levé et a passé une partie de la journée avec moi. Nous ay^m^
fouillé dans la bibliothèque. Que de livres et que de poussière I Je
lui ai montré aussi quelques ferrailles anciennes, de vieille$ Bàon^
naies et des débris de vases que l'on trouve de temps en temps
dans la propriété. 11 admire tout cela, et, quoique savant» il n'«st
pas ennuyeux comme ce monsieur Pillepuce, soi-disant antiquaire^
qui est venu de Bourges il y a trois mois, et dont, tu te souvieQS^
nous nous sommes tant moquées. Je comprends tout ce que dit
Marc, et ce matin il m'a promenée en imagination au milieu d'une
ville antique. Sais-tu ce qui m'a procuré le plaisir de ce voyage?
Tu ne le devinerais jamais. C'est ce bracelet en or que papa a trouvé
en faisant faire des travaux d'irrigation du c6té de La Motte. Ce
vieux bijou a été le point de départ de tout un voyage dans le passé.
Marc a été amené à parler du luxe des dames grecques et romaines
couvertes de riches étoffes de gaze et de soie, les bras, les doigte
et le cou chargés de joyaux précieux, coiffées de plumes dans leurs
cheveux poudrés d'or, et suivies d'esclaves, dont les unes portaieiU
de grands parasols, et les autres balançaient des éventails de plumes
de paon. Il parlait si bien que je me promenais dans la foule anti:-
que avec lui, bras dessus, bras dessous, comme deux amoureux de
village; c'étaient des marchands de fruits en plein air sous des au-
vents de toile rayée, des jongleurs accompagnés de joueurs de flûte,
des tavernes où les esclaves venaient oublier la perte de leur liberté
en buvant outre mesure, des théâtres de marionnettes, ni plus ni
moins qu'aux Champs-Elysées à Paris, avec Polichinelle et son gros
bâton, des esclaves, honmies et femmes, vendus à la criée, des
dames portées en litière par des Éthiopiens dont les vétemens blancs
font ressortir la peau d'ébène. D'autres lionnes de ce temps-là
étalent des toilettes éblouissantes dans des chars à quatre roues»
précédés de coureurs qui font ranger les badauds. Des jeunes gens
à cheval viennent caracoler aux portières des voitures et font les
beaux devant ces dames; cela se passe comme au bois de Boulogne,
Les trompettes sonnent, la foule se précipite : voici les licteurs et
les hérauts sur des chevaux blancs caparaçonnés de violet; un haut
personnage, vêtu de pourpre, escorté des enseignes, s'avance sur
un char de triomphe ; on se pousse, on se presse, les instrumeos
de cuivre répondent aux cris et aux saints du peuple, les chevaux
frappent de leurs pieds dorés les dalles son(H^, les chars roulent
avec fracas dans la poussière, et nous deux de nous ranger, d'ad-
mirer et de fuir la grosse cavalerie bardée de fer. Ohl que j'étaia
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CALUHHOÉ. 60S
beoreufle ! Pendant qti'il parlait, je brodais au métier, mais je t'avoue
qo'il m'a fallu coup^ et refaire bon nombre de points. Je m'étais
tellement identifiée à ses récits et j'avais si bien perdu la notion du
temps, que je lui demandai naïvement s'il était allé à Rome dans
ce temps-là? J'ai bien senti que j'avais dit une bêtise quand il m'a
répondu, pour se moquer de moi : « Gela se pourrait bien I » Aussi
l'ai-je boudé toute la soirée parce que j'avais tort.
A propos, il m'a apporté de Paris deux jolies robes : il y en a
ime pour toi; mais je veux que tu choisisses, et je te les porterai
un de ces jours à Dressais. En attendant, je t'embrasse bien fort
comme je t'aime. Margueritb.
JOURNAL DB MARC VALBRT.
3 juin. — J'ai refait connaissance avec tous les petits coins du
ehâteau et du parc où j'avais laissé mes souvenirs d'enfance.
A trente kilomètres au sud d'Issoudun, Saint-Jean est situé au
ouBeu des brandes et des bois de cette partie du Berry appelée au-
trefois le Boischaut, qui est bornée au nord par des plaines im-
menses désignées ici sous le nom de Champagne {Campania).
le château, rebâti en partie sous Louis XIV, est flanqué de deux
corps de logis latéraux formant un massif carré; chaque angle est
occupé par une tour, dont la principale, qui est le donjon ou beffroi
avec ses mâchicoulis, son échauguette, ses toits pointus, ses che-
minées élancées, ses fenêtres à meneaux, date du xiv* siècle. Du
côté de la cour d'honneur, on pénètre dans le manoir par un perron
de huit marches ébréchées et par un grand vestibule.
A gauche, la salle à manger; à droite, le salon, décoré dans le
goût Louis XV, avec boiseries peintes en blanc et dorées, panneaux
de tapisseries et dessus de porte représentant des chasses, chemi-
née en marbre blanc avec glace et candélabres. Le donjon, contigu
au salon et converti depuis longtemps en bibliothèque, communique
avec la chambre que j*occupe dans l'aile gauche; mais je peux
sortir de chez moi sans passer par le rez-de-chaussée du beffroi.
M. Désormes et sa fille habitent le premier étage.
J*ai été agréablement surpris de trouver la bibliothèque composée
d'une assez grande quantité de bons ouvrages. Je ne m'attendais
gnère à cette bonne fortune chez mon oncle, qui ne se pique ni
d'érudition ni de littérature. J'ai su que cela provenait des anciens
propriétaires du château. Tout est bien rangé; Marguerite est in-
struite, elle lit beaucoup et a le goût des choses sérieuses.
A cinquante pas du château , la ferme et les écuries donnent sur
«ne grande pelouse. C'est là que débouche, en face de la porte
TOME XLT. 38
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59A REVUE DES DEUX MONDES.
d'entrée, la longue avenue d'ortnés séculaires au bout de laquelle
je me suis évanoui en arrivant. Des pièces de toile, des draps et
tous les témoignages d*une lessive récente étendus sur les baies,
sur les piles de bois, fagots, planches fraichement débitées qui en-
combrent les gazons, dénotent peu de goût et peu de soin cb^ le
propriétaire de Saint-Jean.
Le jardin n'est pas mieux tenu. J'avais vu les plates-bandes soi-
gneusement cultivées par ma tante, qui adorait les fleurs. Aujour-
d'hui les chardons, les orties et la ciguë sont lés seules plantes d* or-
nement; elles poussent avec rage jusque dans les allîèes. La terrasse,
où les, pots de fleurs exotiques s'alignaient autrefcHS avec méthode,
est maintenant envahie par les pampres grimpans de la vigne et du
houblon. Une douzaine d'orangers dans leurs caisses de bois ver-
moulu et quelques pieds de géraniums rabougris, vestiges d'une
collection précieuse, se rôtissent au soleil dans leurs faïences ébré-
chées.
Je me rappelai un berceau de clématite à l'ombre duquel M"* Dé-
formes venait lire et coudre durant une partie de la journée. Je vois
encore cette excellente femme, ne levant guère les yeux de sa bro-
derie que pour les reporter sur sa fille et sur moi. Parfois cependant
elle regardait l'horizon bleu qui se montre au-dessus des arbres de
la forêt; elle soupirait et reprenait son ouvrage avec résignation.
Ce soupir fréquent me frappait. Je me demandais pourquoi ma tante
n'était pas heureuse. Les enfans ne savent ce que c'est qu'une ma-
ladie de langueur. Ma tante se mourait sous nos yeux depuis que
Marguerite était au monde. Aujourd'hui le treillage de la tonnelle est
pourri ou brisé, les bancs sont convertis par le jardinier en séchoirs
à oignons, et l'odeur de l'ail et de la ciboule a remplacé le parfum
des chèvrefeuilles et des roses. Une paire de vieux sabots, un arro-
soir, un pot où des escargots attendent l'honneur de figurer sur la
table du maître, une botte de liens, une souricière, gisent épars sur
le sol parmi les débris et les feuilles sèches.
Le jardin en contre-bas est devenu un potager, car en fait de
fleurs je n'y ai vu que des choux. Les allées, sillonnées d'ornières
par les eaux de pluie, n'ont plus pour bordure que de l'oseille ou du
persil.
Je n'ai pas à critiquer la conduite de mon oncle; mais, en voyant
une telle incurie, on croirait qu'il n'est que le fermier de sa pro-
priété, et l'abandon où je retrouve tout ce qui ne rapporte rien
m'attriste. Marguerite a pourtant le goût de l'ordre et de l'élégance,
et l'intérieur de la maison est bien tenu grâce à elle ; mais il pai*alt
que là se concentre et s'arrête son autorité.
La pêcherie a rongé ses rives et s'est étendue jusque, dans les
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CÂLURHOÉ. 595
allées -d'armes et de tilleuls. En revanche ces beaux vieux arbres se
moquent maintenant du ciseau savant qui les taillait jadis en perru-
ques.. Ils étendent leurs longs bras et trempent leurs ehevelures
daas Veau. Le bateau sur lequel je m'essayais à la navigation était
resté dans mon souvenir aussi beau et aussi grand qu'un vaisseau
de baat bord; le voici dans la vase, le ventre ouvert, au milieu des
ÎOQCd et des nénufars.
Tous les escaliers et bancs de gazon sont éboulés ou aplanis par
ies bestiaux qui pacagent partout, et on ne peut s'asseoir nulle
part sans rencontrer le résultat du séjour des poules, des moutons
et des vaches.
Le parc, dessiné jadis dans le goût de Marly, n'est plus qu'un
bois cil Ton retrouve encore quelques traces d'allées envahies par
les rejets et les fougères. La partie située autour de la ferme, côté
utile de la propriété, est moins négligée. On n'y voit que carrés de
luzerne, trèfle, pommes de terre, betteraves, etc. Au siècle der-
nier, un des anciens possesseurs de Saint-Jean, voulant garder ses
chasses, avait pris soin d'entourer sa réserve d*un mur de six pieds
de haut; mais M. Désormes, qui au-delà de cette enceinte n'a d'au-
tres voisins que lui-même, et trouve trop coûteux de relever ses
□aunûlles, préfère laisser libre l'accès de son enclos aux sangliers
et aux loups, qui viennent, la nuit, lui manger ses pommes de terre
ou ses chiens.
Mai^erite m'a montré dans la journée quelques monnaies an-
tiques et objets curieux trouvés aux environs. J'ai proposé à mon
oncle d'en dresser un catalogue et d'en faire un rapport à la société
des antiquaires de France; mais cela a paru lui faire médiocrement
plaisir.
— Tu peux bien cataloguer tout ce que tu voudras pour ton
compte, m'a-t-il dit; mais j'aime autant que le public ne se mêle
pas de ce que j'ai ou de ce que je n'ai pas. Amuse-toi, si tu veux, à
arranger dans la bibliothèque toutes les vieilleries qui en valent la
peine» et jette-moi dehors tous ces tessons de pots.
Quand je lui eus démontré la valeur de beaucoup de ces curiosi-
tés, et que Marguerite lui eut dit qu'elle s'intéressait à tout cela :
— Rangez donc ces bric-à-brac comme vous l'entendrez; moi, je
vais un peu voir à mes faucbailles. — Et il sortit, me laissant en tête-
ir-tôte avec ma cousine. Nous nous sommes mis à l'œuvre, et notre
Oàusée coflouiience à prendre tournure. Haches et pointes de flèches
en silex, instrumens celtiques, monnaies gauloises, grecques et ro-
maines, lames de poignards, anneaux de cuivre et de bronze de di-
mensions variées, plaques de bronze qui semblent provenir d'une
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596 RBTUE DES DiKUX MONDES.
cuirasse» un casque en fer malheureusement très ejddonHna^, at^
tuettes, vases, dont un très bien conservé et rappelant par sa forme .
les vases grecs, fioles en verre dites urnes lacrymatoires^.quine
sont réellement que de petits flacons à essences, tous objets trou-
vés ici.
Ma cousine prenait un véritable plaisir à ce travail. Elle m'adjres- .
sait de sa jolie voix, dont le timbre me trouble et me platt, des quecH
tions à propos de tout, et ouvrait de grands yeux curieux et inteUi-
gens à chacune de mes réponses. Ce cours d'archéologie, avec une
aussi jolie élève, avait pour moi un charme extrême.
Je ne sais pas si Marguerite est véritablement jolie ; il y a des
momens oii je la trouve adorable, et cependant, à première vue, elle
n'a rien qui frappe, si ce n'est le contraste de son abondante che-
velure blonde et frisée avec ses sourcils et ses yeux bruns, qui ont ^
une remarquable expression de douceur et de bonté; mais, à la bien
détailler, elle est charmante : son nez est petit et sa bouche garnie
de dents si pures et si blanches qu'elle a bien raison de les montrer
en riant de ce bon rire franc et naïf des enfans. Elle a les mains
fines et les pieds petits, la taille élégante, la démarche gracieuse et
assurée. Chez elle, pas un geste qui ne soit juste et plein de natu-
rel. Enfin ce n'est pas seulement une personne distinguée, c'est en-
core une femme très séduisante,... bien faite pour inspirer une vraie
passion... si on se laissait aller I
Pourquoi a-t-elle été si froide et si réservée avec moi dans la soi-
rée? Ai-je dit quelque chose qui lui ait déplu? Pourquoi M. Dé-,
sormes m'a-t-il fait venir pour ces affau-es qui étaient si faciles à
conclure par lettres? Aurait-il quelque projet sur moi à propos de
sa fille? Cette recommandation d'apporter un habit noir, costmne
très inusité chez lui, m'intrigue plus que de raison. Aurait-il sé-
rieusement des idées de mariage?... Non, je suis trop pauvre! C'est
une folie. Si cela ne doit pas être, il a grand tort de nous laisser en
tête-à-tête comme il le fait. N'importe! je veillerai sur moi : je suis
trop honnête homme pour vouloir troubler la vie de cette enfant;
j'imposerai silence à mon cœur et à mes sens. Je ne veux ni ne dois
céder à ce charme infini qui m'attire vers Marguerite. Marguerite!
quel joli nom I
Il faut me remettre au travail...
FANNT O'ASTAFORT A MARGOBRITB D^SOKMBS.
Dressais, 4 Juin 1SS0.
Ma petite Marguerite, j'ai lu et relu ta longue lettre, et j'ai tâché
d*y démêler le fond de4a pensée. Je crois y être parvenue. Laisse-
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OAIXIRHOÉ. 597
moi 'te dire que tu ne le connais pas encore toi-même, ce sentiment
qui se montre malgré toi à chaque page de ta lettre, et tu seras bien
éSotinée, n'est-ce pas ? quand je te dirai en deux mots que tu aimes
ton cousin Valéry.
Oui, Marguerite, c'est comme cela; mais ce qui va t' étonner bien
dairantage, c'est que M. Marc ne vient dans le pays que pour m'être
présenté comme futur époux. Depuis quelque temps, ma mère me
prônait sans cesse le mariage, et bien qu'elle me montrât un avenir
couleur de rose et assez riche en comparaison de l'étroite médio-
crité ou nous vivons, moi je craignais d'échanger ma liberté et mes
tranquilles habitudes contre une position plus brillante; mais puisque
tu l'aimeâ , ma chérie , il doit t' aimer aussi , toi si gentille et si
bonne! et alors... je n'ai que faire d'avoir peur, et tu me délivres
d'iin grand souci.
Pendant que tu me destines gracieusement une robe, ma mère
m'en fait faire une superbe pour le jour où viendra, comme simple
viriteur, celui que déjà elle appelle en riant son gendre. Elle
m*exhorte à me montrer dans tous mes avantages, et veut me coif-
fer et m' babiller elle-même ce jour-là. Pauvre mère, si elle savait
comme c'est en pure perte! Seulement, Marguerite, je dois t' avertir
de ne pas te laisser entraîner par ton bon cœur. As-tu songé que
toù cousin n'a pas de fortune, et ton père consentirait-il jamais à
cette union? Je suis beaucoup plus âgée que toi, par conséquent
beaucoup plus raisonnable. J'ai donc le devoir de te dire : Réfléchis
aux chagrins que tu te crées dans l'avenir, si tu échoues près de ton
père, qui doit avoir en vue pour toi quelque richard.
Tiens, vois-tu, Marguerite, il vaudrait mieux regarder Marc seu-
lement comme un parent, sans apporter dans votre amitié un sen-
timent plus tendre qui te rendra bien malheureuse, j'en ai peur. Ne
va pas croire, au moins, que je te fasse cette belle morale afin de
garder pour moi M. Marc! Le pauvre garçon! je ne pourrais pas
m'enflammer pour lui à première vue, et surtout sachant que son
ccBur est déjà battu en brèche par ma meilleure amie. Trêve de
plaisanteries. Je lui souhaite de devenir un jour ton mari; mais,
s*3 me demandait conseil, je lui dirais de ne pas t' aimer autrement
qu'on aime sa sœur.
En attendant, tu as piqué ma curiosité en me parlant de celui qui,
le premier, a fait battre le petit cœur de ma Marguerite, et j'attends
votre visite avec impatience pour examiner ce beau petit neveu.
Pense à ce que je te dis et crois en celle que tu nommes ta sé-
rieuse amie. Fanny d'Astafort.
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598 REYUE DES DEUX MONDES.
. - -. ' . .
Il"»* d'a'stafort a m. DliSOilHSS.
. Dn»9ié&,. 4 Juin, 1150^
Mon cher voisin ,
Comment! M. Valéry est arrivé à Saint-Jean et vous ne m'en
dites rien ! Vous êtes bien un vrai Berrichon pour la lenteur! Vous
attendez six mois pour entamer cette affaire qui me convient beau-
coup, et, quand il n*y a plus qu'à se voir, vous ne m'en prévenez
même pas! Quel lambin vous faitesl Je voudrais tant voir notre
pauvre Fanny mariée! Savez- vous qu'elle aura cette année >iDgt
et un ans et qu'il n'y a pas de temps à perdis I
Si vous jugez convenable d'en parler tout de suite à votre neveu,
vous connaissez mes intentions à l'égard de ma fille. Je lui eansli-
tuerai en dot deux mille cinq cents francs dô rente sur mes pro-
priétés, qui m'en rapportent cinq mille, et je lui donnerai un trous-
seau convenable; je ne peux paa mieux faire. Allons, mon yieux,
sortez de votre torpeur et amenez-moi M. Valéry, ïïïqû futur
gendre, pour qui j'ai déjà la tête montée*
Recevez mes amitiés sincères.
Blawche n'A&TâFORT, née TooRma.
P.'S. Ne serait-il pas prudent d'avertir M. Chassepain pour le
contrat?
H. DëSOKUES k H™* Ik'ASTAFORT.
Saint-Jean, 5 juin 1850.
Chère madame,
Si je suis lambin comme vous dites, je vous trouve, moi, un peu
bien pressée. Donnez au moins à mon neveu le temps de se remettre
d'une chute qu'il a faite en arrivant. Craignez-vous donc qu'il ne
s'envole? et voulez-vous que M. Chassepain dresse le contrat de
mariage avant que les jeunes gens se soient seulement rencontrés»
Pourquoi n'avertirions-nous pas aussi le maire et le curé de se tenir
prêts? A votre place, j'enverrais les lettres de faire part tout de
suite.
Ne vous hnpatientez donc pas. Demain jeudi je vous présenterai
mon neveu, à qui je n'ai encore rien dit. Vous ferez bien de laisser
ignorer notre projet à Fanny afin qu'ils se voient sans prévention.
Quand j'aurai rendu mes comptes à Marc, il aura environ quatre
mille francs de rente. C'est très joli pour un garçon. Vous faites a
votre fille deux mille cinq cents francs de pension, on peut très
bien vivre avec ça, d'autant plus qu'on est libre, quand on veut s j
donner, de doubler en trente ou quarante ans le rendement de ses
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CALURHOÉ. 599'
propriétés. Fanny n'a jamais eu des goûts de luxe, c'est une fille
sérieuse qui fera le bonheur de Marc et réciproquement.
Ainsi, tout étant pour le mieux, il ne s'agit plus que de se ren-
contrer. En attendant ce grand jour de demain, chère madame,
recevez toutes mes amitiés sincères et dévouées. désormbs.
JOUIRAL DE MARC YALBRY. — ROTES.
h juin. — A quelle époque géologique l'homme est-il apparu? .
ProlMJ)lement à la même époque que ces mastodontes gigantesques
dont les espèces sont aujourd'hui détruites et dont on retrouve les
restes fossiles dans l'étage miocène des terrains tertiaires.
L'homme antédiluvien, dont on avait nié la possibilité, existe-t-il?
Les haches et les instrumens en silex mêlés à des ossemens d'ani-
maux fossiles découverts par M. Boucher de Perthes, les flèches en
silex ou à pointe d'os dans les tourbières, l'animal fossile d'espèce
éteinte frappé d'une flèche de pierre gisant auprès de l'os entamé,
les ossemens humains trouvés près du Puy par M. Aymard, etc.,
prouvent que l'homme existait à une époque bien antérieure au dilu-
viuniy qu'Û est contemporain des volcans d'Auvergne, et a peut-être
TU surgir les Alpes et les Pyrénées. Si cela est prouvé, pourquoi
aller chercher nos origines celtiques dans celles de la race mongole
et laponne sur les plateaux de l'Altaï et des Monts-Célestes?
II y a un ménage de rossignols installé dans le massif de verdure,
sous ma fenêtre. Le mâle a chanté pendant tout le temps de mon
travail. Il s'inquiète peu du rossignol antédiluvien, luil Toute son
aflaire, c'est l'amour.
5 juin. — Mon oncle et moi avons été à Ardentes pour régler nos
affaires de famille chez le notaire, M. Chassepain, un tout petit
lK)mme maigre avec une grosse voix, un long nez, une cravate
blanche, une paire de lunettes d'or et un faux toupet blond.
liais, à mon grand désappointement, le notaire s'excusa de n'avoir
pas encore eu le temps de rassembler les pièces, de vérifier les
comptes, etc. Voilà bien la lenteur berrichonne; on a toujours le
temps dans ce pays-ci. M. Désormes n'a point paru surpris de ce
retard, et s'est contenté de prier le tabellion de s'occuper plus acti-
vement de mon aflaire, après quoi nous sommes revenus à Saint-
Jean. J'ai perdu ma journée, mais demain je me remets au travail.
6 juin. — En déjeunant, Marguerite m'a parlé de deux camps
romains, — ou gaulois, — assez près d'ici, l'un du côté de Comy,
lautre à Brives, puis des tumuli de Maron et de Presle, qui sont
remarquables. Nous avions projeté d'aller visiter ce dernier, mais
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600 RE7UE DES DEUX MONDES.
mon oncle Désormes en a décidé autrement. ' — U nous faut aûler
voir M'"* d'Astafort, dit-il, nous sommes en retard avec elle. ' ' *
J'ai demandé à ne pas être de la partie; mais Marguerite m'a si
bien traité d'ours, de sauvage, et s'est tellement moquée de Aïoi que
j'ai dû aller endosser le fameux habit noir. Ma cousine, habillée deux
heures d'avance, était ravissante dans sa robe rose. Selon elle, nous
n'en finissions pas de déjeuner; dans son impatience, elle nous ac-
cusait de voracité, d'intempérance; enfin nous n'aurions jamais le
temps d'aller à Dressais et d'en revenir : c'est ainsi que s* appelle le
château où nous devions nous rendre, et où demeure la plus intime
amie de Marguerite. Ceci m'expliqua sa joie et sa bruyante galté.
Maître Dolin est installé sur le siège; il a arboré son gilet rôagé,
sa casquette en toile cirée et ses gants de tricot blanc. U est si fier
du haut de son siège qu'il regarde à peine son maître.
— Si tu as le malheur de nous rompre le cou, je te casseraî'ma
canne sur les reins, lui dit M. Désormes avec une colère feinte qui
est chez lui un indice de belle humeur.
— Oh ! ça, monsieur, c'est les deux grises, qui sont douces comme
des agneaux.
Après avoir traversé Ardentes, l'antique Alerea, nous suivîmes
un large chemin qui traverse la forêt de Châteauroux et va se perdre
dans les brandes d'Arthon. Cette voie antique, appelée ici levée de
César j est une route gauloise qui allait d'Argenton [ArgaH'Duhjià
belle montagne) à Bourges {Avarik).
La voiture s'arrêta au milieu d'une cour, devant un petit perron
de quelques marches. Mon oncle me présente à une dame d'une cin-
quantaine d'années, petite, toute ronde, le visage cramoisi. Ses che-
veux, c'est-à-dire ses faux cheveux, couleur chocolat, surmontés
d'un bonnet à rubans raides et d'un jaune prétentieux, sont roulés
comme des boudins de chaque côté de ses tempes. Cette chère dame
s'empresse de nous faire entrer au salon; elle se dit très surprise de
nous voir, prétend qu'elle n'attendait pas notre visite; cependant sa
robe de soie puce à volans, son col à dents, sa chaîne de montre,
ses bagues et un médaillon trop grand pour une broche, trop petit
pour un tableau, représentant un monsieur au daguerréotype cloué
au milieu de sa vaste poitrine, dénotent assez qu'elle était sous les
armes. Elle ya et vient, pousse les meublés, accroche ses jupes dans
les portes, veut nous faire rafraîchir; elle ne sait qu'imaginer pour
être aimable et prévenante. Sa fille, grande brune aux cheveux noirs
bien lissés, paraît très liée avec Marguerite, et je trouve qu'elle Fera-
brasse trop. Ces caresses démonstratives entre femmes me font T ef-
fet d'amitiés qui ont besoin de se battre les flancs pour paraître sin-
cères.
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CÂLURHOÉ. 601
, A- la muraille,, deux affreux portraits qui louchent et n'ont pas
la bouclie -SOUS le nez reproduisent les traits de feu M. d'Astafort
et d&.madame. Il paraît qu elle était blonde avant de devenir cbo-
cpîat. Un piano droit dans un coin, quelques cahiers de musique,
une table à ouvrage dans Tembrasure d'une des fenêtres ornées de
rideaux à ramages; par terre une natte neuve qui se roule sur elle*
ai|êaLe quand on pose le pied dessus; un rang de chaises.de paille
devant une rangée de fauteuils en acajou garnis de velours d*Utrecht
rouge; sur la cheminée, une pendule représentant un troubadour
€aft or vêtu d'une tunique à crevés, chaussé de bottes à entonnoir, et
pinçant de la lyre devant une dame à la mode de la restauration...
Deux vases de fleurs en coquillages sous des globes et une paire de
candélabres à branches garnis de bougies sont placés de chaque côté
de la pendule.
..Dès que nous sommes assis autour de la table, une grosse ser-
vante» vraie maritorne, apporte des gâteaux, des fruits, de la bière,
de l'eau-de-vie, des cigares : évidemment cette dame ne nous atten-
dait xuillement. — Monsieur Désormes, dit-elle, ne vous gênez pas;
vous savez, faites comme chez vous. — Puis se tournant vers moi :
, — C'est que nous sommes de vieux amis, monsieur... Prenez donc
un cigare et un verre de bière ! Vous pouvez fumer, ne craignez pas
de m'incommoder, mon pauvre mari m'y a habituée. Dieu merci!
U ne décemiil pas, monsieur!... Fanny, offre donc un fruit à mon-
sieur... J'ai entendu parler d'une chute que vous avez faite en ar-
rivant à Saint-Jean; on dit que c'est la faute à Dolin, il est si mal-
adroit! Il a été à mon service et m'a versée deux fois, ce qui m'a
bien dégoûtée de lui : c'est un domestique bien fidèle, mais bien
sot; je l'ai cédé à M. Désormes sans lui demander du retour...
Est-ce le docteur Thibaut qui vous a soigné? C'est un bon médecin,
il a une nombreuse clientèle... Fanny, offre donc un gâteau à mon-
sieur... Gomment trouvez-vous le pays? On dit que vous vous oc-
cupez d'antiquités. Vous trouverez beaucoup de vieilleries dans nos
environs... J'espère que nous aurons l'honneur et le plaisû* de vous
revoir... Vous habitez Paris toute l'année?... Il fait bien beau temps
depuis trois jours, etc., etc.
La brave dame m'avait pris pour but de son éloquence. Ses ques-
tions banales étaient débitées avec une telle volubilité que le com-
mencement d'une phrase n'attendait pas la fin de la précédente.
C'était un véritable revolver à paroles. Marguerite vit probablement
cjoe je succombais sous cette mitraille de mots, elle se leva et pro-
posa un tour de jardin. S'emparant du bras de M"* Fanny, elle alla
s*ébattre comme un oiseau au milieu des fleurs et des herbes folles
dont elle se mit à faire un gros bouquet. Je sentais que je devais
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6U2 R£VU£ DES DEUX MONDES.
gêner mon oncle et M"** d'Astafort, qui se parlaient bas à quelques
pas de moi; je mourais d'envie d'aller aider Marguerite à saccager
la prairie, mais je n'osais pas : je craignais de paraître trop empressé
auprès d'elle, et je faissûs une sotte figure tout seul , emboîtant le
pas derrière les parens dans l'allée sablée. M"* d'Astafort me tira
d'embarras : — Eh bien! monsieur, vous n'allez pas rejoindre ces
demoiselles? vous n'êtes pas encore d'âge à préférer la société des
personnes graves à celle de jeunes et jolies filles.
Je ne demandais qu'un prétexte , je saluai et je volai plutôt que
je ne courus vers Marguerite.
— Marc! me cria-t-elle, venez me porter mes fleurs....^
J'ai commencé ce récit en riant; j'ose à peine le continuer... Il le
faut; je dois noter tous les faits de ma vie présente.
C'était la première fois depuis mon retour que Marguerite ne me
disait pas monsieur. J'en fus si ravi, qu'en recevant cette botte
d'herbages de sa jolie main j'oubliai toutes les belles promesses que
je m'étais faites. Entraîné par une émotion plus forte que ma volonté,
j'appuyai mes lèvres sur son bras. Marguerite resta muette, mais
elle devint rouge comme les coquelicots qu'elle tenait. M"* Fauny
nous tournait le dos. Je crois qu'elle ne vit ni le trouble de ma cou-
sine ni le mien, car j'étais si ému de mon audace que la tête me
tournait, et je tremblais comme si j'eusse commis un crime. Après
un long silence, pendant lequel je n'osai pas regarder Marguerite :
— Vous n'êtes guère aimable avec mon amie, me dit-elle tout bas,
vous ne lui avez pas encore parlé! Elle est bien belle pourtant!
— Je m'inquiète fort peu de M"® Fanny et je ne vois que vous,
lui dis-je d'un ton qui semblait lui reprocher l'aveu que je lui
faisais.
Elle me regarda en face; ses yeux voulaient lire jusqu'au fond de
mon cœur. A-t-elle vu tout l'amour, tout le dévouement, tout le
respect qu'elle m'inspire? Elle baissa ses longs cils bruns, comme
pour me dire : — En voilà assez ! Vous venez de m' offenser grande-
ment.^— Et, arrachant avec un mouvement de colère les longues
graminées à la portée de sa main, elle se rapprocha de son amie-
Que n'aurais-je pas donné pour n'avoir rien dit! Je voulais courir
après elle, obtenir mon pardon; mais son intolérable compagne était
toujours là. Si M"* Fanny savait comme je l'ai donnée au diable,
elle ne me le pardonnerait jamais.
Je les suivis à distance dans la prairie, bornée d'un côté par la
forêt de Châteauroux, qui se dressait comme une haute muraÙle de
verdure, et de l'autre par un rideau de peupliers et de saules à tra-
vers lequel on apercevait les eaux bleues de l'Indre. J'étais triste,
en colère contre moi-même... L'idée d'avoir offensé Marguerite me
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câllirhoiè. 603
serrait tellement le cœur que j'avais envie de pleurer. Et pourtant
ce que je lui ai dit ne peut pas m' avoir attiré sa haine. Elle que
j*alme plus que tout au monde! elle pour qui je voudrais mourir!
Non, é*est impossible, j'ai mal compris le sens de son regard. Et moi
qiiî me croyais raisonnable, moi qui ai fait les plus beaux projets
d'îndiflference, de calme et de froideur, me voilà follement épris!
Marguerite m'a rappelé et m'a chargé d'une nouvelle brassée de
fleurs sans me dire un mot. J'ai cru lui voir les yeux humides. — Ma
cousine, lui dis-je, vous, ma seule parente, la seule personne que
j'aime en ce monde, pardonner à un pauvre garçon qui se donne à
vous corps et âme pour toujours.
— Dites donc quelque chose à Fanny, répondît-elle, sinon elle
vous prendra pour un sauvage.
J'obéis. Que n'ëussé-je pas fait pour plaire à Marguerite! Je m'ef-
forçai d'être aimable auprès de son amie tout le long de ce diable
de pré qui n'en finissait plus. Cette demoiselle a dû me trouver bien
stupide! La visite se termina enfin, à ma grande satisfaction, et
nous sommes revenus à Saint-Jean par un temps lourd et orageux.
Marguerite était si sérieuse que son père hii en fit la remarque à
plusieurs reprises. — Voilà reflet que te produisent tes amies? di-
sait-U ; tu semblés avoir perdu tous tes parens 1
Marguerite essaya de reprendre sa bonne humeur, mais elle était
préoccupée. Je rencontrai deux fois son regard inquiet et curieux,
Je ne sais ce qu'elle comprit dans mes yeux; mais elle se mit à
pleurer. — Là, dit mon oncle, il ne manquait plus que ça! Qu'est-ce
qui lui prend? Voilà bien les petites filles! Elles rient, et puis elles
pleurent! Elles sont folles comme le temps!
Je fis de mon mieux pour la distraire; mais je ne savais que dire,
ne comprenant pas la cause de son chagrin. Elle me répondit brus-
quement : — Laissez-moi tranquille ! — cacha sa figure dans son
ikiouGhoir et fondit en larmes.
Après dtner, nous avons été au salon. Il «pleut. Marguerite se re-
tire de bonne heure en disant que l'orage lui a donné la migraine»
Est-ce vrai? est-elle malade? est-elle indignée?.... Je ne sais que
penser. Je suis troublé, je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais.
Je vis comme dans un rêve où j'agis malgré moi, où je parle contre
ma volonté, où je m'élance sur la route que je devrais fuir, où
j'étreins ce que je redoute d'approcher. — Et pourtant j'ai con-
science de ce danger qui m'attire et me fascine. — Est-ce que je
n^ai plus conscience de moi-même? L'amour est-il une fatalité?
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'60 A REVUE DEft DBUl MONDES.
')'
NABaOKBIYB A FAVNT.
SaÎBt-Jean, 7 Jaio.
Je viens à toi« Fanny» parce que j'ai besoin de consolation, et
qu'il n'y a que toi qui puisses m'en donner. Depuis quelques jours,
je ne me connais plus; je sens un trouble et un ennui qui me dévo-
rent; il me semble que j'ai la fièvre, et que si je pouvais bien pleurer
auprès de toi, je serais soulagée... Mais tu ne comprends rien, n'est-
ce pas, à ce lugubre commencement? Je le crois. Hier soir, je me
suis sentie si triste que je me suis interrogée; j'ai retourné dans ma
mémoire tout ce qui s'est passé depuis quelques jours, et peu à peu
j'ai déchiflré un nom au fond de mon cœur, et ce nom, c'est Marc,
Depuis lors j'ai compris que tu avais raison de me dire que j'aimais
celui qu'on te destine! Je me suis rappelé les plus petits incidens
de cette promenade d'hier dans le pré, quand j'ai voulu lutter contre
le charme et renvoyer vers toi celui qui devait t' épouser... Et quand
pour m' obéir il t'a offert son bras et que vous vous promeniez de-
vant moi, en causant de je ne sais quoi, ohl alors, Fanny, j'étais
comme folle, je t'en ai voulu, je t'ai accusée de cruauté... J'ai cru
dans ce moment-là que tu voulais m' enlever l'amour de Marc! Après,
j'ai eu honte de mes mauvaises pensées, et c'est pour m'en accuser
que je t'écris et en même temps pour t'en demander pardon. Ob!
dis-moi encore, dis-moi toujours que tu ne l'aimes pas, que tu ne
veux pas de lui et que Marc ne t'a dit aucune parole d'amour!... Je
ne voulais pas vous écouter, je n'écoutais pas, et j'étais furieuse de
ne pas entendre 1
Ecris-moi donc, ou v^ns; si tu peux m' apporter un peu de calme.
Console-moi et aime ta AIàrgubrit*.
JOURNAL DE MARC
«
8 juin. — Hier, Marguerite a été préoccupée, triste. Elle s'est en-
fermée chez elle; je l'ai à peine vue. Mon oncle m'a emmené voir fau-
cher; quelle singulière partie de plaisir! Aujourd'hui M. Désormes
est parti dès le matin pour toucher ses fermages à Lignières. II ne
doit revenir que demain.
Ce téte-à-tète de deux jours où D me laissait avec sa fille m'a fait
croire qu'il avait en moi une confiance sans bornes, ou que... Vais
à quoi bon me nourrir de vaines espérances? Mon oncle ne songe
point à voir en moi le fiancé de Marguerite, ou il sait de reste que
Marguerite n'est point disposée à seconder ses vues* Elle n'est pas
descendue déjeuner, et je ne l'ai pas rencontrée de la journée. J'es-
pérais lui parler au moins ce soir; mais, comme je l'attendais pour
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dtner, Dolin m'a prévenu que mademoiselle avait été à Dressais,
chez son amie Fanny, et qu'elle ne reviendrait que demain soir.
Je. vois bien. qu'elle me fuit. Je lui déplais... Chère enfant, que je
voudrais tant voir heureuse ! Il faut que ce soit moi qui lui cause un
ennui, le premier de sa vie peutnêtre ! Je ne puis rester davantage
auprès d'elle, c'est trop souffrir. Je partirai dès que M. Désormes
sera de retour. Elle ne peut m'aimer, et pourtant je me figure qu'elle
doit avoir gardé quelque chose de notre amitié passée; mais il y a
de cela si longtemps, qu'en réalité elle ne me connaît que depuis
huit jours. Peut-être aime-t-elle quelqu'un qu'elle va voir à Dres-
sais? Cette supposition m'exaspère. Je suis jaloux d'elle comme si
cMe devait être à moi. Si j'allais à Dressais? Je veux savoir... Mais
quel droit ai-je donc de m'immiscer ainsi dans la vie de M"* Dé-
sormes? J'ai la tête en feu et je souffre beaucoup.
J'ai essayé de travailler un peu au résumé ethnogénique que m'a
demandé M. de Weisberg sur les races celtiques; mais que sont ces
recherches arides où les érudits nous égarent peut-être? Quel autre
fil conducteur la mémoire nous tendrait dans ce labyrinthe des faits
primitifs, si nous savions exercer les facultés du souvenir comme
nous exerçons celles de l'induction I
Chacun de nous a pourtant vécu dès les premiers âges du monde,
et a dû être frappé d'événemens prodigieux dont le contre-coup l'a
transformé en un homme toujours nouveau d'âge en âge, et toujours
le même dans son moi éternel I
Si je me souvenais du déluge?... Et qui me prouve que je ne
m'en souviens pas? Pourquoi se défier sottement de ces réminis-
cences qui sont la conscience de l'âme, et les traiter de vaines hy-
pothèses créées par l'imagination? La folle du logis ne serait-elle
pas la seule sage du logis?
9 juin. — Me voilà tout seul à la maison. Essayons sérieusement
de travailler.
■ OTBS.
Les premières notions sur notre race ne remontent pas à plus
d'une quarantaine de siècles avant l'ère chrétienne. Les Grecs don-
nèrent le nom de Celtes (hommes des forêts) à toutes les tribus gau-
foiaes indistinctement, lesquelles se disaient descendues de Gaidhel,
fito de Nimedh. Qu'est-ce que Némedh, personnification de la race?
Serait-ce le NofAc^^êi; (nomades) des Grecs?
Le mot race me gêne. Pourquoi les savons n'ont-ils pas accepté
le mot famille comme dans toute l'histoire naturelle? Cette famille
ae diviserait en genres^ espèces^ variétés^ sous^variétésy individu et
uxe.,. MaÎB l'orgueil de l'homme ne veut pas même que son enve-
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606 BETUE DES DEUX MONDES.
loppe soit confondue avec les autres animaux. Disons donc : rqces,
rameaux j types y sous-types et caractère. Marguerite, avec ses che-
veux blonds naturellement ondulés, ses yeux noirs tout étonnés
d'être si grands, sa peau blanche, ses extrémités fines, sa taille gra-
cieuse, sa stature moyenne, appartient à la famille indo-polyné-
sienne, genre caucasien, espèce celte, variété gallo-kimrîque, souis-
variété berrichonne; individu : blonde, aux yeux et sourcils noirs.
Mais je m'aperçois que j'ai complètement perdu de vue mes notés '
ethnogéniques, et que ma cousine occupe seule ma pensée...
Le mot Éden est un mot celte qui signifie le pays de rhontme.
Je ne sais plus où j'ai lu que le premier semis humain fut fait
dans la Celtique, et qu'il sortit tout formé des mains de Dieu.
Qu'importe la place où « l'Éternel planta un jardin » soit en Gaule
ou aux environs d'Erzeroum? Il n'en est pas moins positif pour moi
que le Celte, le Germain, le Slave, le Grec, l'Hébreu, l'Arabe, l'Égyp-
tien et l'Hindou sont les enfans de la même famille, — la famflle
arienne. On retrouve dans les vocabulaires de ces différens peuples '
une foule de racines communes provenant d'un langage primitif. Il
en est de même pour les traditions et les idées spiritualiste^. La
religion druidique est peut-être supérieure à celle de Moïse, et au
paganisme grec. La Judée représente dans le monde l'idée d'un Dieu
absolu, la Grèce et Rome l'idée de l'homme et de la société, la Gaule
l'idée de l'immortalité.
La mort est le milieu d'une longue vie, disaient les <ïruides, et
les âmes de ceux qui meurent doivent passer à une existence plus
heureuse ou ab aliis post mortem transire ad alios, dit César. Le
dogme de la préexistence est bien précis chez eux; moi, je croîs
avec le barde Taliesin que « nous avons existé de toute ancienneté
dans les océans, » et que l'âme est contemporaine de la création.
Pour ma part, ai -je été « serpent tacheté sur la montagne » ou
« vipère dans le lac » avant d'être moi? Ai-je été « dans la barque
avec Dylan, le fils de la mer, alors que, semblables à des lances en-
nemies, les eaux tombèrent du ciel dans l'abîme? »
Qu'est-ce que Dylan, sinon le Noé de la Genèse hébraïque et le
Xixouthros chaldéen? Les Celtes avaient-ils rapporté ou reçu de
l'Orient la notion ou le souvenir de ce cataclysme destructeur d'une
grande civilisation?
Les idées de Pythagore sur la métempsycose, idées systémati-
quement développées chez les Indiens, mais étrangères aux Grecs,
étaient empruntées aux Égyptiens. Nos druides les avaient-ils piii- .
sées à la même source avant que la grande famille arienne se divi-
sât? Une triade du mystère des bardes, précieux monument de nos
croyances celtiques, me fait comprendre que mon âme n'est encore
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CALLIRHOE. (107
que dans Abredy le cercle des transmigrations, et que je ne peux
»ie souvenir.
u Trois calamités primitives dans Âbred : la nécessité, la perte de
la mémoire et la mort, » et pourtant je dois m' efforcer de me res-
souvenir de toutes choses pour mériter de participer au bonheur
promis dans Gwynfydy la région des bienheureux... Oh! alors, ma
pau\Te âme tourmentée du désir de se rappeler pourra donc ne
plus penser qu'à Marguerite... Ai-je déjà aimé Marguerite dans une.
existence antérieure?... Je le crois. — Voilà que je me suis encore
laissé égarer.
Elle est revenue ce soir. Ces deux jours m'ont paru d'une lon-
gueur mortelle. Dès que j'ai entendu le roulement de la voiture sur
le sable, j'ai couru au-devant d'elle et j'ai ouvert la portière en lui
disant : —* Enfin vous voilà ! — comme si je ne l'avais pas vue de-
puis six mois. Elle m'a fait un joli sourire en rougissant, et a posé
sa petite main rose sur mon épaule pour descendre de voiture.
— Vous vous êtes donc bien ennuyé sans moi?
— Ennuyé, non, mais désolé 1
— Ma foi! je ne me suis pas amusée non plus... Papa est-il re-
venu? Ah! tenez, M"* d'Astafort m'a donné cela pour vous. — Et elle
m'a remis une petite boite contenant quelques monnaies romaines;
puis elle a grimpé lestement le grand escalier.
Pendant le dîner, mon oncle a parlé récoltes et agriculture, mais
il s'adressait bien plutôt à Dolin , qui lui donnait la réplique, qu'à
nous auti'es.
A quelle race se rapporte donc le type de mon oncle? Il est de
taille moyenne, un peu replet. Il a le front large, le crâne chauve,
les yeux bleus très vifs, ombragés d'épais sourcils grisonnans, le
nez un peu tombant, arrondi vers l'extrémité et couvert d'un bou-
quet de poils. Ses lèvres minces indiquent, d'après Lavater, un es-
prit caustique mélangé d'un certain degré d'égoîsme. Ses favoris
contrastent par leur blancheur avec le ton de sa peau, rougie par le
hâle. Ses manières sont brusques par suite de la fréquentation des
paysans, mais cependant pleines de bonhomie. D'humeur insou-
ciante, il se résigne à être mal servi plutôt par horreur du change-
ment que par attachement pour ses domestiques. Il négligera d'en-
tretenir son parterre, laissera les orties pousser dans sa cour, mais
défrichera la brande avec rage et ne souffrira pas un chardon dans
ses blés. Faire mer la terre, comme il dit en belle humeur, est son
unique passion et son unique sujet de conversation. Bercé par le
mouvement et le grand air, il s'endort dès qu'il s'assied. Levé dès
quatre heures du matin, il passe sa matinée à surveiller ses ouvriers»
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008 BEYUE DSS DEOK MONDES.
rentre déjeuner à dix heures, passe au salon où il alliime un cigne,
développe son journal et s'endort régulièrement au milieu da pré*-
mier Paris. Il rallume son cigare vers midi, fait deux ou trois fois fe
tour de la chambre, consulte le baromètre et sort pour ne rentrer
qu'à six heures.
Julien Désormes est fils d'un paysan enrichi dans la révolatiob
par l'achat de Saint-Jean et de vastes brandes vendues comme bikis
nationaux. Son père, que j'ai connu dans ma jeunesse, était un.
homme très fin, très méfiant en affaires, mais le plus bonoéte
homme du monde. Il n'eut qu'un but : économiser pour acheter des
terres et s'arrondir. Mon oncle fut élevé dans ces principes; il reçut
une assez bonne éducation et devint un monsieur. Il a l'orgueil de»
parvenus et dit à qui veut l'entendre qu'il se fait gloire d'être fils
d'un laboureur, ce qui n'empêcherait pas sa fille d'être comtesse on
marquise le jour où elle le voudrait, l'argent étant tout dans ce
monde, et la noblesse peu de chose.
Il remettra à huit jours une visite à faire ou une lettre à écrire.
Sans sa fille, il n'irait nulle part. 11 est avare et généreux tout i b
fois; il se refusera un vêtement, il liardera sur un marché pour ga«
gner trente sous, et le lendemain il dépensera ses économies de sit
mois dans un repas donné à des amis. Je me souviens de l'avoir vu
refuser une robe de vingt-cinq francs à sa femme, et le lendemain
revenir d'Issoudun avec un chàle de dentelle de cinq cents fi:aQcs*
C'était une occasion, disait-il.
10 juin. — J'aime à venir m'étendre sur l'herbe verte et firalcbc
qui pousse sous l'ombre constante des vieux ormeaux de l'aveinie;
l'un élance ses grands bras desséchés au-dessus d'une masse de
feuillages, l'autre, brisé à sa cime par la foudre, déploie ses branches
en éventail et cherche à pousser ses voisins. Leurs grands troncs,
couverts de mousse et de lichens, se dressent comme des (nliers
pour soutenir cette voûte de verdure et de rameaux entrelacés.
Marguerite vient de mon côté sans m'apercevoir, tant je suis bien
œché derrière le mur de charmille qui longe l'ailée. Quelle grâce
charmante dans tout son être I
Forma placet , niveusque color, flavique capilli.
Heureuses les fleurs que sa jupe blanche frôle en passant! elles
s^'inclinent sur son passage et lui rendent hommage comme à leur
souveraine, et toutes ces petites mouches d'or qui voltigeurt au--
tour de sa chevelure lui bourdonnent à l'oreille: — Bonjour, Mar-
guerite, laisse -nous baiser ta nuque dorée par le soleil. — ■ tes
deux gros chiens l'ont aperçue, ils accourent vers elle, et<]tberobent
à attirer son attention par leurs agaceries; mais elle marobesiinà^
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leur donner iHtô.car6s6et sans même les regarder; ce n'est pas son
hakîtaâe^ Est-ce qu'elle pleure?... Une voiture qui arrive du bout
4e l'avenue lui. fait rebrousser chemin. Elle disparaît derrière la
chanmllev Je ne peux résister au violent désir d'aller la rejoindre,
lui parler. J'ai son pardon à obtenir, si je suis cause de son chagrin;
dans le cas contraire, je tâcherai de la consoler comme lorsque
dans son enfance elle me confiait ses petits soucis... Mais en me
ievant je me suis trouvé nez à nez avec M"''' d'Âstafort et sa fille. Ces
fèmmea-là sqnt décidément gênantes I II a fallu les aider à descendre
de leur espèce de calèche, haut montée sur roues, et subir les ca&*
cades de paroles de la grosse dame, qui me traite déjà comme une
vieille connaissance.
— Eh bien ! monsieur Marc, dit-elle en me prenant le bras, com-
ment^ va-t-il depuis tantôt quatre jours que nous ne nous sommes
vos? Margot vous a-t-elle donné de ma part des vieux sous? Oh ! il
n'y a pas à m*en remercier, je n'y connais rien. Eh bien! Fanny, tu
ne dis rien à M. Valéry? quelle fille sotte j'ai là! Je ne comprends
vraiment pas l'éducation qu'on donne aux demoiselles à présent dans
les pensions! Elles sont d'une retenue ridicule. Je ne sais pas si c'est
d«is leâ romans qu'elles apprennent à être si sauvages... Tiens!
voilà que tu traînes un épinat avec tes volansi Dites donc, monsieur
Marc, vous savez ce qu'on dit à cette occasion?... C'est un amoureuz
qu'on tratne à sa suite. Si ça ne vous fait rien, je vous appellerai
Marc tout court; oh ! moi, je suis sans façons avec les gens quf me
plaisent. A propos, cet endormi de Désormes n'est pas chez lui, je
pacîe? Savez-vous que ce n'est guère amusant pour Marguerite tout
de même d'avoir un père comme ça? Il l'aime bien, cela ne fait pas
de doute; mais il ne s'occupe pas beaucoup d'elle. Moi, à sa place,
j'aurais laissé Margot en pension jusqu'à son mariage. Et puis la pe-
tite est encore trop jeune pour tenir une maison comme Saint-Jean;
U faudrait une femme de tête ici, et jamais feu M"* Thérèse n'a eu
d'autre volonté que celle de son mari. Ce n'est pas moi qui aurais
laissé toutes ces ordures se prélasser devant le château I ça fait mal
au cœur. Depuis que j'en ai fait honte à Désormes , c'est un peu
moins sale; mais...
Dolin vint me délivrer, la casquette à la main , riant d'un côté à
M"** d'istafort, jetant de l'autre un regard gracieux à M"' Fanny.
. — Comme ça, leur dit-il familièrement, vous voilà chez nous, et
ça» va bien^ madame, et la demoiselle pareillement?
Ou entra au salon. Dolin apporta des rafralchissemens.
-1- Ce tfest pas dei trop, mon bon Dolin, disait la grosse bour-
geoise en s'éventant; il fait une chaleur étouffante aujourd'hui! Et
M. Déscxrmes est-41 toujours content de vous ?
TOME XLV. 39
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610 REVUE DES DEUX MONDES.
— Oh ! madame , nous sommes assez contens de moi , répondit
Dolin.
Marguerite est enfin arrivée, gaie, souriante et gracieuse. Je m'é-
tais trompé, elle n'a pas pleuré, ou elle sait surmonter son chagrin
avec un grand courage. M. Désormes est entré ensuite en paletot de
toile blanche , le chapeau sur la tête, les pieds poudreux. — Ah !
ah! dit -il, vous arrivez bien! Je vais vous faire manger du fruit
défendu : un joli lapereau et des cailles vertes! En attendant, j'ai
mouillé ma chemise au champ de la Morte avec mes terrassiers. —
.Et, se tournant vers Marguerite : On va Rapporter quelques brim-
borions pour ton musée d'antiquailles. Mesdames, faites donc un
tour de jardin en attendant le dîner, ça vous ouvrira l'appétit.
— \\ est joli, votre jardin! lui dit M"* d'Astafort d'un ton de re-
proche. Est-ce que les vaches y pacagent toujours?
— Non, non, elles n'y vont plus!
— Et le jardinier? Avez-vous enfin un jardinier?
— J'en attends un à la Saint-Jean.
— Quel homme! mon Dieu! Vous verrez, disait M"** d'Astafort
en s' adressant à moi, que je serai obligée de lui en chercher un !
— Ma foi, je vous prends au mot! lui dit M. Désormes en sortant.
On descendit vers la pièce d'eau. J'avais grande envie d'aller au
champ de la Morte pour voir le terrain où les ouwiers avaieût fait
leurs découvertes; mais la politesse me retint, et d'ailleurs la dame
d'Astafort commençait à m'amuser avec ses coups de boutoir.
Elle parlait fort, elle riait, s'asseyait, se levait, marchait vite :
c'était le bouquet d'un feu d'artifice. Enfin elle prit mon bras pen-
dant que sa fille courait avec Marguerite, et quand nous fûmes à
quelque distance : — Nous vous avons dérangé, monsieur Valéry,
dit-elle; avouez que vous êtes très préoccupé.
— Si je n'étais près de vous, madame, je vous répondrais que
c'est mon habitude.
— Vous avez tort de vous engloutir comme ça dans les bouquins!
On dit que, pour vous autres savans, la vanité d'attacher son nom à
la découverte de quelque vieux pot fêlé, voilà la vie et le bonheur!
— Vous n'êtes guère indulgente pour les savans!
— Je ne dis pas cela pour vous, car vous n'êtes pas un savant
ennuyeux, et c'est pour ne pas tomber dans ce défaut que vous
feriez bien de vous distraire un peu. C'est nécessaire à votre âge
et à la campagne. Nous serions bien heureuses, ma fille et moi, de
vous voir quelquefois à Dressais.
--: Vous êtes bien aimable, et puisque vous le permettez...
— Je le désire, dit-elle avec une inflexion de voix presque tendre.
— Auriez-vous de la répugnance à vivre en province? reprit-elle
après quelques momens de silence.
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CALLIRHOÉ. 611
— Mais pas du tout; au contraire je n'aspire qu'à quitter Paris
pour venir respirer l'air des forêts et des landes.
— Ah!... Alors pourquoi ne cherchez-vous pas à vous marier par
ici? '
— Me marier!... Mais il me semble que, quand on n'a pas de for-
tune, on doit songer à s'assurer une position indépendante avant
tont.
— Vous n'êtes pas absolument sans fortune; d'ailleurs l'argent
ne feût pas le bonheur, et je plains les jeunes filles qui, comme Mar-
guerite, ne seront jamais épousées que poyir leurs écus.
— Mais M"** Bésormes est assez belle, assez intelligente et assez
bonne pour mériter d'être aimée pour elle-même.
— Avec quel feu vous parlez d'elle! Ne dirait-on pas qu'il n'y a
que Marguerite au monde?
C'était l'occasion de lui faire un beau compliment sur sa fille,
mais j'eus la stupidité de ne rien trouver qui eût de l'à-propos, et
je ne sus qu'insister sur les charmes et les mérites de ma cousine.
— Ah çà! vous avez l'air d'en être amoureux, savez-vous?. Pre-
nez garde! son père a de grandes ambitions pour elle.
— Aussi, répondis-je bien vite, je n'ai pour elle que les senti-
mens d'un frère.
M"* d'Astafort se contenta de ma réponse, et je vis qu'elle n'avait
pas de curiosité malveillante. Quelques instans après, nous étions
assis sur un banc avec Marguerite et Fanny. M'"^ d'Astafort se leva
bientôt et emmena Marguerite pour aller voir je ne sais quoi. J'al-
lais les suivre.
— Fanny est lasse, me cria la grosse personne, attendez-nous ici.
Je restai seul avec Fanny, qui ne me parut nullement étonnée des
façons de sa mère et se mit à causer avec une grande liberté d'esprit.
Je lui ai trouvé du jugement, du savoir-vivre et une certaine in-
struction pour une demoiselle de province ornée d'vme mère si vul-
gaire et vivant dans un milieu si borné. Je la crois très intelligente,
mais gâtée déjà ou arrêtée dans son essor par l'esprit d'étroite per-
sonnalité qui l'entoure. Elle est déjà sinon méchante, au moins dé-
nigrante, envieuse peut-être, car elle a trouvé moyen, tout en me
faisant l'éloge de Marguerite, de me signaler les petits défauts
qu'elle lui attribue.
— ; Marguerite est une enfant, disait-elle, et une enfant sans vo-
loillté. Oh I je la connais bien ! elle a cinq ans de moins que moi. A
la pension, elle était ma petite fille, et je la dirigeais comme je l'en-
tendais. C'est une cire molle, qui garde l'empreinte du dernier qui
lui parle jusqu'à ce qu'un autre vienne y apposer le sceau de sa vo-
lonté. Son père, qui l'aime parce qu'elle ne le contredit en rien, a
déjà déteint sur elle. C'est un vrai paysan, fin et nzsé, qui n>
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6d2 UVOE DES DEUX MONDES.
qu'une idée : arrondir ses héritages; un égoïste qui aacrifieiib (put à
cette passion» même sa fille. Du reste il n'aura pas graQd'peine à;)a
plier à sa fantaisie, car la petite tient beaucoup de lui ; elle Qst ai-
mable, bonne, charmante; je l'adore, moi, mais je la plains d'ôtre
destinée à un mariage d'argent, et de n'avoir aucune énergie p<M|r
s'en préserver. Son cœur est froid, voilà ce qui Tempêcl^ç^-a d'être
bien malheureuse. ,* :
Il m'a semblé que la mère et la fille s'étaient donné le mot pov
me décourager. Je n'ai point cherché à contredire M"** d'Astafor^t.
Je voulais deviner ce qui la faisait ainsi médire de son amie et de
l'ami de sa mère; mais la femme la plus bête battrait l'bomme.le
plus malin à ce jeu-là, et M'** Fanny se reprenait ou s'arrêtait à pr^
pos. Je ne pus donc savoir si elle avait une arrière-pensée pour son
propre compte, et je dus me contenter de croire que ces réflexions
ou ces avertissemens étaient une de ces marques d'intérêt déplacées
qui cachent mal la curiosité provinciale.
Après dîner, on apporta les trouvailles faites par mon parraio :
quelques fragmens de poterie rouge, un morceau d'ambre percé,
faisant probablement partie d'un collier, un fragment de vase cou-
vert de filets en ronde-bosse, une coupe en cuivre bien conservée
dont le fond, de forme évasée, est orné d'un médaillon qui repré-
sente une figure de femme à demi nue assise sur une chimère et te-,
nant un serpent dans sa main droite (la déesae Hygie?).
J'aurais déterminé l'époque de ces antiquités à l'aide de mes
vieux bouquins, comme dit M'"* d'Astafort, si elle m'en eût laissé le
loisir; mais il a fallu rentrer au salon et jouer aux cartes. C'est en
province l'occupation des gens qui ne font rien. Mon Dieu! les oisifs
devraient bien se contenter de perdre leur temps sans le faire perdre
aux autres. Marguerite se mit au jeu pour être agréable à cesdanoes;
au fond, elle ne s'intéressait nullement à ce qu'elle faisait. Elle
cherchait toujours à perdre pour en avoir plus tôt fini; mais la for-
tune, qui semble courir après ceux qui la fuient, s'est achaiiiée 4 ^^
faire gagner. M"* Fanny enrageait de perdre; l'animation qu'elle
mettait à mêler les cartes lui avait réveillé le teint. C'est une belle
fille, à la peau blanche, aux cheveux bruns, avec un profil de in-
non. Elle ne me plaît pas. Elle me déplaît même avec ses yeux fixes.
Je la crois très passionnée pour son compte et peu compatissante
pour celui des autres.
11 juin. — J'ai été avec M. Désormes à l'endroit où l'on a trouvé
les curiosités d'hier. C'est un grand champ d'avoine entouré de haî^
et de quelques ormes rabougris. Vers une des extrémités, le teiraîn
s'élève assez brusquement et forme un talus sablonneux surmonté
d'un banc de pierre calcaire. Le dessus de ce talus pré&mtie upe
espèce de grosse bosse couverte de bruyère et de geaête, ; m
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GALLIRHOé. 618
Cette détiominàtioTi de champ de la Motte ou de la Morte^ comme
disent les vieillards du pays, semblerait indiquer la place d'un tom-
beau. Les noms doivent toujours être regardés comme une révéU-
tion; ils retracent un éyénement, un monument disparu ou une
légende. Beaucoup de localités de ce pays portent des noms cel-
tiques iwi romains : Forte (/lor/i/*, jardin), chastre {castrum^ camp),
les dordères-Xdruidères), les brennes (les arbres), la sépulture,
' Dressais (le vîjlage des chênes), etc. Les ouvriers avaient trouvé les
vases â cinquante pas de l'escarpement. La terre, rejetée de côté,
était pleine de ces briques antiques que Ton regarde toutes comme
de Tépoque romaine, et qui sont souvent de fabrique gauloise. Dans
mon enthousiasme, je demandai à M. Désormes de faire des fouilles;
mais lui : — Bah ! s'il fallait chercher partout où Ton trouve des
tulles, nous creuserions toute ma propriété. D'ailleurs je n'ai pas
d'argent à dépenser inutilement.
Son indifférence me révolta. Les mains croisées derrière le dos,
le chapeau de paille sur la tête, le cigare aux dents, suivant de l'œil
ses ouvriers et chaque pelletée de terre qu'ils rejetaient, le sourcil
froncé, ne disant pas un mot, debout en plein. soleil, il me fit l'effet
d'un planteur américain qui épie le moment de donner un coup de
fouet à ses nègres paresseux. Dans mon désir de trouver quelque
chose, je me mis à explorer autour de la butle; je frappais la terre
de ma canne, je retournais toutes les pierres; j'étais si absorbé que
Je ne vis pas venir sur moi un gros chien noir hérissé comme un
loup. 11 grogna, me flaira, remua la queue et courut vers son maître
qui l'appelait. — Ici, Noiraud! ici, mon. vieux! — Je reconnus l'a-
nimal qui m'avait fait verser en arrivant à Saint-Jean, et que Dolin
prétendait lui avoir jeté un sort. Quant au père Carnat, je le retrou-
vai à peu près tel que je l'avais laissé il y a dix ans. Il passe pour
sorcier, panscur du secret^ devin et beau conteur, comme tous les
bergers. 11 est impossible de préciser l'âge de cet homme : il peut
avoir cent ans aussi bien que soixante. Son nez court et violet, sa
barbe grise, vierge du rasoir depuis quinze jours, ses yeux verts
ëtincelant derrière ses sourcils en buisson, son grand crâne oblong
où pointent quelques cheveux blancs, sa peau grillée par le soleil et
fendillée par les intempéries le font ressembler à une nèfle envahie
par la moisissure. Il est de haute taille, mais sa petite tète le fsdt
paraître encore plus grand. Maigre et noueux comme un vieux or-
meau, il est vêtu d'une longue blouse de toile blanche en loques,
et dbaussé de gros sabots recouverts de morceaux de peau dç mou-
ton <|ui font guêtres.
— A vous voir déoirer toutes ces pierres, me dit-il, faut croire
que v<ms cherchez quelque chose? Bonjour, monsieur Marc : vous
ne me recobnaissez pas?
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61& REFUE DES DEUX MONDES.
— Si fait, père Caxnat, et je reconnais votre chien aussi... — Et
malgré la laideur de celui-ci je lui passe la main sur là tète; lî mé
rend cette caresse en me léchant, et courbant le dos en arc*, îëà'
pattes en avant, la queue relevée, il détend tous les fnuscles dd son
corps et pousse un bâillement formidable. Puis, dans un accès de
gaîté folle, il se secoue, s'élance en japant dans une course insèn-^
sée, se met à décrire de grands cercles autour du monticule de
bruyères. Gomme il passait près d'un ouvrier, celui-ci dit maficîeu-
sement au berger : — Votre chien tombe-t-il du gros niai (êpilèpsie)
comme vous? ou c' est-il quelque sortilège que vous emmanchez là?
— Imbécile habillé de bête! lui répond le vieux Gàrriat, tu ferais
mieux de creuser le trou où tu seras bientôt que de te mêler des
affaires de mon chien. . '
Puis s' adressant à moi : — 11 vous reconnaît comme un ami. Pau-
vre bête ! il aime les caresses comme une femme I C'est ça un chien !
Il a plus d'esprit que les trois quarts des chrétiens. Viens ici, Noi-
raud!
L'animal vint s'asseoir entre les jambes de son maître, et je re-
marquai qu'ils avaient tous les deux les mêmes yeux verts et per-
çans.
— Vous avez tout de même bien profité, monsieur Marc, et vous
êtes devenu tout à fait bel homme : vous avez quasiment la reii-
rance (ressemblance) de défunt votre graîidy quand il était jeune.
— Vous n'avez pas connu mon arrière-grand-père dans sa jeu-
nesse? vous auriez au moins cent ans. ~
— Vous me ferez excuse, je suis même un peu plus vieux qu'il,
ne serait. Je vas avoir mes cent un ans à la moisson. Ahl mon jeune
gars, j'en ai déjà bien vu de ces affaires et de ces choses I J'ai connu
votre grand du temps que je courais les foires avec feu Sllvalù Dé-
sormes, qui, sauf le respect que je vous dois, a gardé les pourceaur
avec moi. Ah ! il n'était pas fier dans ce temps-là, le père à votre
oncle ! 11 ne pensait pas se voir gros bourgeois, comme ça s*est fait
plus tard, et si je lui avais dit qu'il serait un jour le maître des biens
ousqu'il gardait les porcs, sauf votre respect, il ne m'aurait pas cru.
Les uns montent, les autres descendent : d'autres, comme moi, res-
tent en apparence ce qu'ils sont nés, porchers ou laboureurs.; mais
on aurait eu beau venir me dire : Garnat, voilà des châteaux et des
terres, et de l'or à tas, à la condition que tu vas t' embrouiller la
tête de comptes et de chiffres, que tu vas mettre des bottes et des
habits de drap fin, coucher sur la plume dans des chambres tout en
or, j'aurais jamais voulu. J'aime mieux garder les moutons du fils
Désormes sur la brande avec mon chien Noiraud, dormir à l2^1)lan-
cheur des étoiles quand ça me plaît, ne devoir rien à personne, et
penser à ce que je veux. G'est-il bien la peine, je vous le dem?inde.
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CALLIRHOE. 615
de se tracasser la cervelle avec les livres, qui sont plus menteurs
(jue des femmes, d'amasser des écus qu'il faut disputer à tout un
chacun, de se démantibuler l'esprit et le corps, pour eu arriver à
quoi? à mourir, comme celui qui n'a jamais rien fait de sa vie! Moi,
j'attends bien tranquille le moment où le bon Dieu me dira : En
voilà assez, faut s'en aller recommencer ailleurs.
— Ah ! vous croyez revivre?
— Dame! mon jeune monsieur, j'ai jamais rien vu mourir, car de
ce qui tombe en poussière il sort toujours quelque chose de vivant,
et si rien ne meurt, pourquoi est-ce que je mourrais? Des fois j'ai
songé que je pourrais bien être déjà venu sur terre dans les temps.
Il y a des choses que je vois pour la première fois et que je me
dis : J'ai déjà vu ça !
J'ai été très frappé des paroles étranges de ce vieillard, et je me
suis rappelé aussitôt qu'il m'entretenait souvent dans mon enfance
d'idées bizarres et mystérieuses que je ne comprenais pas. Ce qu'il
me disait alors m'est revenu à la mémoire avec une singulière net-
teté en l'écoutant aujourd'hui, et,... que sais-je? j'ai repris la con-
versation peut-être où nous l'avions laissée il y a dix ans. Je l'ai
aidé à se résumer lui-même en lui disant que l'homme qui croit
se souvenir d'existences antérieures se souvient probablement en
effet, et j'ajoutai, en me servant de termes propres à me faire com-
prendre, que dans une autre vie, ailleurs, son âme éternelle et pro-
gressive se souviendrait mieux sans doute.
— Voilà qui est bien dit! s'écria le vieux berger, dont les yeux
brillaient d'une compréhension extraordinaire. Et je vois bien que
vous n'avez rien oublié de ce que je vous enseignais quand vous
étiez petit. Allez, allez, monsieur Marc, on sait ce qu'on sait. Les
gens d'ici ont plus de croyance en moi qu'en M. le curé, et si je
voulais, j'aurais amassé de l'argent; mais j'aime mieux rester tran-
quille, et si parfois je fais quelque remède, c'est par complaisance
et non par intérêt.
— Puisque vous êtes sorcier, ce dont je vous fais compliment,
vous d^vez savoir d'où vient ce nom de champ de la Motte ou de la
Morte?
— Bien sûr, je le sais, et je m'étonne que vous ne connaissiez pas
cette histoire-là, vous qui lisez dans les livres. Après ça, ils ne di-
sent pas tout!
— Dites-moi ce que vous savez.
— Je le veux bien, mais faut m'écouter.
— J'écoute.
— Dans les temps, bien avant les Anglais, qui ont mené grosses,
guerres par ici, les gens du pays avaient choisi un chef pour aller
faire le pillage bien plus loin que les montagnes d'Auvergne, qu'on
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dlâ REVUE DES PB^VJ^ .>[OND£S.
voit d'ici dans les temps clairs. Au bout de plusieurs aunéçs» on le^
croyait perdus; mais voilà qu'ils reviennent, le îeune chef entête^
et ils avaient rapporté tant d'or, tant d'or, que les essieux, de leurs
voilures en cassaient sous la charge. On dit aussi que le chef ayaii
ramené une reine ou une princesse, mêmement qu'ils s'étaient m^^-
riés. On n'avait jamais vu une fille pareille par chez nous : elle ^r-
vait tout, elle prédisait l'avenir, elle ti'ouvait les sources et l'or qu il
y. a dans la terre, elle lisait dans les étoiles; enfin c'était une i^de;
une enchanteresse. Avec des paroles, elle avait vitement dressé ùj>
château tout en or fin ousqu'elle tenait table ouverte. On dit aussi
qu'elle avait bâti un grand tombeau à son mari, qu'elle avait fait
tuer par un de ses amoureux. Elle y allait toutes les nuits faire d^
sortilèges sur le corps du pauvre homme avec une bande de démop^
noirs, à cheveux de feu, qui étaient à ses ordres. Mais, un jov voïlâ
que le grand diable l'a enfermée tout en vie dans son trou, en a
bpuché la porte, et a empilé dessus tant de charrois de terre» que
c'était comme une grande montagne qui se voyait à plus de quix]|aç
lieues à la ronde. On a appelé plus tard cet endroit la. Molie, et du
depuis, comme c'était tout en bon sable fin, les gens du pays.oiU
déviré cette butte pour faire du mortier. Aujourd'hui il ne reste
plus, comme vous voyez, qu'une bosse et quasiment plus de sablç.
On dit encore que la morte se promène, dans les années du àis-
sexire, autour de son champ, et alors c'est signe de malheurs et d^
peste dans le pays. 11 y a bien longtemps qu'elle n'a point fait ^
apparaissancesy et faut pas trop parler d'elle, ça ne lui coavieDi
guère.
— Mais vous ne croyez pas à ça, vous ?
— J'y crois et j'y crois pas. Tenez, vaut mieux se taire là-dessus!
Le père Carnat se leva, envoya Noiraud rassembler les moutons
éparpillés sur la lande, et berger, chien et troupeau s'éloignèrent
dans la poussière dorée par les feux du couchant,
A quelle époque remonte cette légende? quelle était cette femme
savante ramenée de si loin? quel est ce chef? Cette expédition où la
tribu revient avec d'immenses richesses, ne serait-ce pas le jetour
d'une des premières invasions gauloises au-delà des Alpes? Cette
reine, cette fée doit être quelque symbole. Et le tombeau? Ahl si
J'étais à la place de M. Désormes, comme je ferais fouiller cet en-
droit!
12 juin. — Marguerite me fuit depuis cinq jours. Elle évite toutes
les occasions où nous pourrions être seuls. Dès que son père quitte
la maison, elle monte dans sa chambre ou appelle Nanniche pour lui
tenir compagnie au salon. Si nos yeux se rencontrent, elle rougit et
se trouble. Je soupçonne son amie Fanny de lui avoir parlé de moi
avec aussi peu de charité qu'elle en a eu en me parlant d'alle« J'ai
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CALLIRHOÉ. el7
liâtè dé m'en aller, et pourtant je voudrais rester; j'espère tous les
matins, et tous les soirs je suis désespéré. Qu'est-ce donc que j'es-
père?... Qu'elle ne me boude plus, voilà tout!
" ' 13 juin. — Je pourrais espérer pourtant, si elle m'aimait!... Mon
oncle m'a emmené aujourd'hui faire une ronde de propriétaire^
comme il dit, et m'a montré avec orgueil ses bois, ses champs, ses
prés, ses défrichemens, que sais-je? le tout assaisonné de discours
et de théories sur l'agriculture et la vie des champs. Nous avons
fait plus de six lieues, tantôt piétinant dans les terres labourées ou
franchissant des haies, tantôt nous arrêtant pour constater les pro-
grès des récoltes, un délit des voisins, une négligence du garde.
Mon oncle a la manie de vous prendre au collet en vous parlant sur
place, ce qui est certainement plus fatigant que de marcher avec
suite. J'étais éreinté physiquement et moralement, et je crois bien
que j'allais m'endormir tout debout, quand la conversation prit un
cours qui m'intéressait plus que le drainage, le prix des céréales ou
Fengrais des terres.
— C'est, comme tu vois, me disait mon oncle, une belle propriété,
et Margot sera, le jour où je penserai à la marier, la fille la mieux
dotée du département, car je songe à lui donner par contrat une
partie de la propriété que nous venons de visiter.
Et il enfila avec complaisance une longue kyrielle des noms de
fermes, bois, champs qui devaient constituer la dot de ma cousine.
Jusque-là, je n'écoutais pas avec une attention digne du sujet, car
je ne me connais aucune envie, aucun besoin de la fortune de Mar-
guerite ou de toute autre; mais tout à coup, avec intention ou préoo»-
cupé d'une idée nouvelle : — Ah çà! et toi? dit M. Désormes en
s'emparant pour la centième fois du bouton de mon paletot, toi,
voyons, tu n'as jamais eu l'idée de te marier?
Comme je n'ai qu'une idée en tête, moi, j'ai cru, je crois encore
qu'il voulait me parler de Marguerite, de Marguerite, hélas! à qui
Je suis antipathique. — Eh bien! reprit-il, tu ne réponds rien?
— Tout le monde a songé plus ou moins au mariage, mon oncle';
mais ma situation est si modeste...
— C'est juste; maïs si tu trouvais un bon parti?
• — Oh ! je n'épouserai jamais une jeune fille, fût-elle millionnaire,
sans être sûr de l'aimer et d'en être aimé.
— Bah ! on est toujours aimé quand on n'est pas un monstre, et
ttt n*es pas mal : un peu frêle;... mais ça passera. Voyons, si je te
cherchais un parti, aurais-tu confiance en moi? Tu n'aurais pas de
répugnance à vivre en province?
— Non certes! au contraire; mais je n'épouserais pas une per-
fMftne qiie je ne connaîtrais pas.
*- Sans doute, il faut le temps de se connaître un peu; pas trop
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6i8 11E7UE DES DEUX MONDES.
cependant. J'avais fort peu vu ta tante quand je Tai épousée, et je
suis pourtant aussi méfiant que toi... J'espère que tu ne comptes
pas nous quitter dès que nous aurons réglé nos comptes?
— Mais, mon oncle, j'ai beaucoup à faire pour M. de Weisberg,
et je crains d'abuser...
— Quelle bêtise ! je ne me gêne pas avec toi. Je vais et viens
comme si tu n'étais pas là. Il faut rester, ne pas t'absorber dans tes
travaux, être plus aimable et pas si sauvage; enfin il n'est pas be-
soin d'aller bien loin pour trouver ton affaire, et si tu as des yeux...
Pour le coup, mon oncle me faisait une véritable ouverture; mais
je ne sais quelle sotte méfiance s'emparait de moi à mesure qu'il
s'avançait, et j'allais lui faire des objections, quand il me quitta
brusquement et sauta dans un taillis où j'entendais résonner des
coups de serpe.
— En voilà un, s'écria-t-il, qui me croit sourd; je vais lui ap-
prendre à faire des fagots 1 II avança résolument dans le bois^ où je
le suivis; mais, sur son injonction, je restai à quelques pas en ar-
rière et caché dans le feuillage. En voyant le propriétaire, le voleur,
surpris en flagrant délit, resta atterré, immobile. Je reconnus l'ou-
vrier qui, la veille, avait apostrophé le père Garnat, et que celui-ci
avait appelé imbécile habillé de bête!
— Comment, Fraudyl c'est toi qui me voles mon bois? lui dit
mon oncle en marchant sur lui; attends, canaille!
— N'approchez point 1 cria Fraudy en serrant dans sa main cris-
pée le manche de sa sei-pe. N'approchez point, monsieur Désormes,
et faites comme si vous ne m'aviez pas trouvé ici ; ne me dressez
pas procès-verbal, ou, aussi vrai que nous voilà tous les deux seuls,
vous me le paierez plus cher que ça ne vaut.
— Tu me voles, et tu me menaces, qui plus esti Je vois bien que
tu es soûl 'y allons, sors d'ici et va-t'en I
— Je m'en irai si je veux, je m'en irai pas si je veux pas.
— C'est comme ça que tu le prends? Alors tu vas voir. — Et
M. Désormes s'élança vers lui.
Fraudy leva sa serpe sur la tête de mon oncle ; mais j'étais là : je
le renversai et le maintins sous moi malgré ses efforts pour se re-
lever. — Grâce! mon jeune bourgeois, disait-il; je suis un malheu-
reux père de famille, et c'est bien, vrai que je venais couper des
arrioUes (branches d'orme pour faire des liens), mais je les aurais
payées à M. Désormes, bien vrai !
— Tu mens! tu n'es qu'un voleur et un assassin! s'écria mon
oncle; tu n'es pas ivre, et je te ferai manger de la prison.
Je lui demandai si cet homme était vraiment malheureux, — Bah !
répondit-il, à les entendre, ils sont tous sans pain I — Je glissai une
pièce de cinq francs dans la main de Fraudy, et lui dis de s'en aller.
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GALLIRHOÉ. (519
11 se leva, me regarda avec étonnement, chaussa ses sabots, qu'il
avait perclus dans la lutte, et s'apprêtait à ramasser sa serpe, quand
M., Désonnes sauta lestement dessus en disant : — Je garde ça
comme piècç de conviction; tu auras de mes nouvelles!
Fraudy s'éloigna sans dire un mot.
— Vous n'allez pas le poursuivre? demandai-je à mon oncle.
— Ah! ma foi non! déposer une plainte chez le juge de paix,
porter le procès peut-être devant le tribunal, ça me dérangerait
trop. J'ai mes foins à rentrer; je l'ai menacé pour lui faire peur.
C'est égal, sans toi, il était capable de me donner un mauvais coup.
Ces canailles de paysans lèvent la tète bien haut depuis la répu-
blique! c'est la faute à toutes ces idées nouvelles qu'on leur a four-
rées dans la cervelle, et qu'ils ne comprennent pas. C'est égal, c'est
égal, garçon! tu t'es trouvé là bien à propos, et tu m'as donné un
fier coup .de main ! Je ne te croyais pas la poigne si solide, et ça
n'est pas mauvais d'être fort quand on a affaire à des paysans!
Ce soir, M. Désormes a raconté son aventure avec Fraudy à sa
fille et au docteur Thibaut, qui était venu dîner. Ensuite ils ont
causé ensemble pendant que je lisais dans la bibliothèque. Margue-
rite se promenait seule au jardin. Je n'avais pas osé la suivre. L'es-
pèce d'ouverture de mon oncle me fait paraître encore plus dou-
loureuse et blessante l'indifférence qu'elle me témoigne.
Le docteur parti, mon oncle est venu me trouver. Qu'est-ce que
tu fais donc là tout seul, au lieu de te promener avec ta cousine?
On dirait que tu la fuis! Est-ce qu'elle n'a pas assez d'esprit pour
toi, la petite Désormes?
Sa bonhomie goguenarde me faisait mal. — Marguerite est bien
froide pour moi, mon oncle !
— Bien froide, bien froide! J'espère bien qu'elle n'est pas amou-
reuse de toi, à son âge ! Je n'ai pas envie de la marier si jeune que
ça, et je trouve fort bon qu'elle n'y songe pas; mais toi, tu n'es pas
un enfant,... et tu sais le respect qu'on doit à une jeune fille, sur-
tout quand elle est votre parente... Je te parlais de toi tantôt sur la
brande... Je te disais : Un jour viendra,... puisque tu aimes le pays!
Enfin je ne te dis rien; mais rends-toi digne de mes bontés, et on
verra ce qu'on pourra faire pour toi.
Je l'ai embrassé en lui disant : Marguerite ne m'aime pas.
— Eh parbleu! je l'espère bien ! Es-tu fou? Si je la croyais capable
d'aimer comme ça au bout de quinze jours, pas même tant,... je la
renverrais bien vite à sa pension; mais c'est une fille tranquille et
raisonnable qui n'aimera jamais personne sans ma permission.
Marguerite s'est retirée dans sa chambre sans que je l'aie revue.
Elle ne m'a pas seulement dit un mot à dîner à propos du secours
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620 REVUE DES DEUX KONDES.
que j'ai porté à son père. Fanny Tayait bien jugée : elle est froide*
et n'aimera peut-être jamais personne.
15 juin. — Hier, dîner et soirée chez M™* d'Astafort, que je croi-
rais éprise de ma personne, — si elle n'avait pas cinquante ans
passés, — tant elle me couve des yeux.
Réunion peu agréable dans un petit local , par vingt-cinq degrts
de chaleur. 11 y avait là un singulier mélange d'aristocratie, de
bourgeoisie et de démocratie indigènes.
D'abord le comte de Mauvezin, beau blond, frais et rosé comme
une poupée, cravaté, ganté et verni à la dernière mode, la fleur des
pois des gentillâtres de la province, homme de chiens et de che-
vaux, qui aurait du naître son piqueur. La maltresse de la maison
nous a présentés Tun à l'autre, mais nous n'avons pas lié conversa-
tion : il y a antipathie entre nous, je crois; du moins poiu* mon
compte, j'en réponds.
Je fus encore présenté à M. Michel, ingénieur civil, qui s'occupe
de géologie : c'est un gros homme à l'encolure de taureau, épais,
sanguin , avec des manières brusques , l'air commun , mais bon-
homme; à M. de La Chapelaude, un petit nobliau ratissé au phy-
sique comme au moral, et qui fait le plus étrange contraste avec
son ami Raoul de Vinceux, frais et gras, alerte et enjoué, un lx)ute-
en-train, selon le docteur Thibaut; enfin j'ai refait connaissance
avec Boc, le poète du terroir. 11 est fils de l'ancienne gouvernante
de mon aïeul Urbain, et doit avoir au moins quarante ans. De pe-
tite taille, une forte tête sur laquelle il laisse croître une trop abon-
dante chevelure; de grosses moustaches noires et une barbiche de
chasseur d'Afrique; le visage pâle, l'œil petit, enfoncé; le nez bus-
qué; un grand torse à épaules étroites, monté sur des jambes courtes
qui se terminent par une paire de pieds enfouis dans des botte»
vernies toutes neuves, luisantes comme deux socs de charrue : tel
est M. Boc, poète à tous crins. Au bout de trois phrases, il lâcha
une assertion risquée que M. Raoul de Vinceux eut le malheur de
contredire. Ce fut alors, le dédain sur les lèvres et d'un ton de su^
périorité très remarquable, qu'il se mit à faire et défaire les em-
pires, tranchant et taillant dans le vif des constitutions, sauvant la
patrie à chaque fin de phrase.
M. de Vinceux, sous prétexte de s'éclairer sur la situation mo-
rale de la France, le poussait au bord des abîmes du ridicule avec ^
un air de bonne foi qui ne pouvait tromper que le poète. Après l'a-
voir fait bien poser ^ il se déclara convaincu, admira ses banalités et
le laissa à son triomphe et à sa sottise. Je ne m'occupai plus de
lui; sur un signe de AI"® Fanny, je m'étais approché d'elle, et j'étais
le seul homme qui, avec M. de Mauvezin, eût osé franchir la bar-
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CIALUBHOE. 62{
ri^ê d^; femmes. C'est une singulière coutume de voir ici tous les
hommes, en habit noir, debout, entassés d'un côté, et n'adressant
pas 1« paï'ole aux femmes, rangées en cercle et se regardant les i^es
leastuitres avec solennité. On dirait des préliminaires d'un enterre-
ment. La maîtresse de la maison, sentant que sa soirée manquait
d'Miralni voulut la relever par un coup d'éclat : elle pria le poète
de réciter quelques vers. Bqc, après bien des coquetteries, consen-
tit enfin.
— Dites-nous l'Amour! lui crient trois ou quatre vieilles dames.
On fait silence, et le poète, après avoir rejeté en arrière sa fé-
roce crinière et relevé sa moustache raide, récite avec emphase
une longue machine rimée su^• l'Amour et sa Mvre, Un bâillement
mal étouffé, un chapeau qui roule par terre, font tourner tous les
yeu* vers M. de Vinceux, qui se bâte de crier : — Magnifique I —
Quelques applaudissemens, immédiatement suivis d'un bruit de
tasses, de petites cuillers, du frou-frou des robes et du grincement
des chaises, réveillent mon oncle, qui dormait depuis le sixième
vers et qui s'écrie en ouvrant les yeux : — Quelle heure est-il donc?
Raoul de Vinceux me fait signe de profiter de ce remue-méïiage
pour sortii' et aller fumer un cigare en plein air. Il était dans un
état d'irritation fort divertissant : — Voilà un guet-apens! disait-il.
Les vers de Bec me font l'effet d'un pavé au dessert.
J'aurais ri de bon cœur, sans la tristesse dont j'étais accablé.
J'avais si peu écouté les vers que je n'aurais su dire s'ils étaient
aussi mauvais qu'ils étaient ennuyeux. Marguerite ne sortait pas de
ma pensée, et je me sentais aussi dépité contre elle que Raoul l'était
contre le poète. Elle était habillée à ravir, plus jolie que jamais, et
M. de Mauvezin lui avait plusieurs fois adressé la parole sans qu'elle
s'aperçût de l'antipathie que j'éprouvais pour lui; j'aurais voulu
qu'elle la partageât ou qu'elle feignît de la partager.
JLe son d'un piano nous a fait revenir au salon, et le bal a com-
OK^é» J'ai invité tout d'abord Marguerite; mais elle m'a remercié
assez froidement, se disant engagée par M. de Mauvezin. Je n'ai
pas eu la peine de me rejeter sur M"'' d'Astafort; ses grands yeux
étaii^:eâ me provoquaient visiblement. Moins bavarde que sa mère,
mais beaucoup plus malicieuse, elle m'a mis au courant de toutes
les petites intrigues, de tous les commérages de l'endroit. J'en ai ri
jtt^^'au moment où elle m'a fait remarquer que ma cousine dan-
sai^ une seconde fois avec M. de Mauvezin. — C'est dommage,
aJQuta-t-elle, qu'elle soit encore si jeune; ces deux blondins feraient
un. joli. couple. Il fiaiudra que je donne à Margot l'idée d'être com-
tesae, ça la décrasserait un peu de son origine paternelle. C'est égal,
poorlu pelite-fiUe d'un porcher, j'espère qu'elle est assez distin-
guée! Vous la ferez danser tout à l'heure, n'est-ce pas?
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622 REVUE DES DEUX MONDES.
— Comme vous avez la main froide et les yeux méchanaL lui dis*je.
— Est-ce que j*ai dit quelque chose qui vous ait fâché? Ah I par-
don ! j'oubliais que Marguerite est une Valéry par sa mère I
Je répondis au hasard. J*étais blessé de voir Marguerite écouter
cette fade poupée qu'on appelle Mauvezin. Je compris bien qu'elle
ne m'aimait pas, et, comme si elle eût dû partager ma passion, je
lui reprochai intérieurement d'être une enfant sans âme, sans dis-
cernement, sans caractère, telle enfin que Fanny me Tayait dé-
peinte. Je n'essayai plus de danser avec elle. Fanny d'ailleurs m'a-
vait accaparé, je fis l'agréable auprès de celle-ci, comme si j'eusse
cru punir Marguerite. Mon Dieu! que j'ai souffert! M. de Mauvezin
m'a heurté du coude involontairement, et m'en a fait ses excuses ;
je ne lui ai pas répondu un mot, j'aurais désiré qu'il se fâchât.
Quel plaisir j'aurais eu à me battre avec lui! A minuit, on a valsé.
En passant près de moi. M"® Desormes m'a regardé fixement. J*ai
cru voir du dépit dans ses yeux. J'aurais voulu en voir. Je me suiâ
persuadé que j'en voyais. Combien j'aimerais mieux sa colère que
son indifférence !
Je résolus sottement de la braver jusqu'au bout. J'étais content
de blesser son amour-propre ; je voulais lui rendre un peu des tour-
mens qu'elle m'avait fait souffrir. Je pris Fanny dans mes bras, et
j'affectai de passer et repasser près de ma cousine. Elle ne valsait
pas, et toutes les fois que la robe de M"* d'Astafort effleurait la
sienne, elle la retirait avec un petit mouvement que j'aurais voulu
attribuer à la colère, mais qui n'était peut-être qu'un instinct de
coquetterie pour montrer son pied à Mauvezin. Il est si petit et si
joli, son pied d'enfant! La valse finie, elle se leva pour partir.
— Comment! Margot s'en va? s'écria M"* d'Astafort avec son ton
rude et familier : on va danser la bourrée 1 Voyons, ma petite chatte,
il n'est que minuit et demi. — Mais Marguerite répondit qu'elle était
lasse et sortit avec son père. Je m'apprêtais à les suivre. M'"* d'As-
tafort me pria de rester jusqu'à la fin du bal. — Un de ces messieurs
vous reconduira bien, dit-elle; M. de Mauvezin, par exemple, qui
demeure à Chizé, ou bien encore M. de Vinceux, qui habite le châ-
teau du Grand-Plessis, et qui doit passer près de Saint-Jean. J'ac-
ceptai l'offre que Raoul s'empressa de me faire, et je restai.
J'entendis rouler la voiture qui emportait Marguerite et mon cœur,
car, dès qu'elle fut partie, je fus désolé, comme si ma ridicule ven-
geance eût dû la faire souffirir. Toutes les femmes qui recommen-
çaient à sauter me parurent insipides.
— Ce Désormes est un vrai trouble-féte, criait M™" d'Astafort en
rentrant au salon. A-t-on idée d'un couche-poule ipaiveill Nous enle—
ver Margot à minuit! Et cette petite sotte qui ne sait pas avoir une
volonté! Allons! allons! une polka!
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GALURHOE. 623
J'ai profité d'un moment de tumulte pour m' esquiver, après avoir
prévenu M. de Vînceux que je partais à pied.
— Allez devant, répondit-il, je fais atteler et je vous rattrape,
car si l'on écoutait ces demoiselles, on danserait jusqu'à huit heures
du matin.
Un quart d'heure après, il m'avait rejoint en effet, et nous rou-
lions dans son léger tilbury par un beau clair de lune.
— Savez-vous, me dit-il, que je devrais vous en vouloir?
— De quoi donc ?
— De venir nous enlever le cœur de nos demoiselles. Oui, oui,
faites donc l'étonné 1 J'ai bien remarqué que M"° Fanny avait jeté
sur vous son dévolu !
— Bon ! où diable prenez-vous cela?
— Dans ses yeux rayonnans de plaisir, dans son teint empourpré
de bonheur, dans ses distractions pour tout ce qui n'était pas vous,
dans tous les petits manèges féminins employés pour danser avec
vous, toujours avec vous.
— Je n'ai rien vu de tout cela.
— Alors vous êtes aveugle; mais il y en a d'autres qui ne vous
ont pas perdu de vue un instant et qui ne sont pas contons à l'heure
qu'il est.
— Vous peut-être?
— Ohl moi, nonl Je ne suis pas amoureux de M"® d'Astafort,
mais mon ami Adalbert de Mauvezin, qui, par vengeance, a courtisé
un peu M"* Désormes! et Boc, qui cherche dans le sillon fleuri de
la poésie champêtre des triolets et des madrigaux à l'adresse de
M"* Fanny, qu'il surnomme la Muse des forêts, car vous ne savez
pas que votre belle victime commet aussi des vers?
— Oh! oh ! j'aurais, selon vous, tourné la tête à un bas-bleu?
— Non, c'est une rimeuse de haute futaie. Ses adorateurs ont été
sur des charbons ardens toute la soirée, et si j'avais pu vous les
faire remarquer, je n'aurais pas ri tout seul; mais vous étiez comme
un astre entouré de satellites en jupons, et il n'y avait pas moyen
de vous approcher. Il n'y a que cette pauvre petite Désormes que
vous ayez négligée; elle est très gentille pourtant, cette jeune per-
sonne, et je donnerais dix Fanny pour elle seule. A votre place, je
lui adresserais mes hommages, de préférence à M"^ d'Astafort; mais
chacun son goût, vous n'aimez peut-être que les brunes?
Pour écarter tout soupçon de sa part, je lui répondis avec aplomb
que je n'aimais que les rousses.
Il me déposa au bout de l'avenue. Le jour commençait à poindre.
En approchant de la maison, je vis de la lumière chez Marguerite.
Était-elle malade ?
La porte donnant sur la pelouse était fermée, et, comme je me
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62& REVUE DES DEUX MONDES.
disposais à gagner celle du préau, la fenêtre de ma cousine s'ou-
vrit, et je vis une petite main, peut-être la sienne, peut-être celle
de Nanniche, passer par rentre-bâillement de la croisée et laisser
tomber à mes pieds la clé du corridor. Cette attention délicate de
m'attendre pour m' aider à rentrer a fait tomber toute ma rancune.
Je ne me flatte pas qu'elle ait veillé elle-même; mais si elle a fait
veiller seulement sa soubrette, c'est encore une bonté que je ne
méritais pas.
Oui, j'ai mal agi, la colère est une mauvaise conseillère, et je m'en
suis bien repenti. Tous les petits accidens de la soirée me reve-
naient gros comme des montagnes, et je n'ai pu fermer l'œil de la
nuit. Aimer! je ne sais pas aimer, moi! J'ai vécu livré à moi-même
et j'ai travaillé à me rendre fort,... et quand je me sens tendre, je
m'en effraie I Non, non , je ne sais pas aimer, et pourtant j'aime !
FANNY A MABGUBRITB.
15 Juin.
Ma petite Margot, tu as été indéchiffrable hier soir, je n'ai donc
rien de plus pressé que de venir te demander le fin mot de l'énigme.
D'abord tu m'as boudée; pourquoi? Je n'en sais rien. Est-ce parce
que ton cousin a dansé et causé longtemps avec moi? Mais tu as
paru l'oublier complètement et accepter avec grand plaisir les hom-
mages de M. de Mauvezîn. J'en ai été tout étonnée, je croyais que
tu n'avais d'yeux que pour M. Marc, du moins tu me l'avais dit, et
hier soir j'ai été convaincue que tu n'en étais pas si éprise.
Voyons, ma jolie capricieuse, il faudrait pourtant choisir entre
ton volage savant et le jeune, brillant et riche comte de Mauvezin.
Ah I je comprends que ce soit tentant de devenir comtesse quand on
est simple bourgeoise! Il y aura probablement des difficultés de la
part de l'aristocratique marquise, mère du jeune homme; mais l'a-
mour ne soulève-t-il pas des montagnes? Et puis ton père, qui se-
rait charmé d'une si belle alliance, déploierait toutes ses richesses
pour éblouir la vieille dame. Rédéchis à ce que je te dis, ma petite
Margot : j'ai renoncé pour toi à M. Marc, je n'y ai aucun mérite, car
je ne l'aimais nullement; mais ma mère ignore cette concession, et
si tu renonces à ton cousin, je regarderai à deux fois avant de cau-
ser un véritable chagrin à maman.
Décide-toi, j'attends de ma souveraine la permission de porter
mes regards vers celui qu'elle aura dédaigné. Allons, ne me boude
plus, tu sais bien que tu as beau me faire de la peine, je suis ta
meilleure amie et toujours prête à sacrifier mon bonheur au tien.
Fahuy.
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CALLIUHOÉ. 625
JOOBNAL DB «ARC.
16 juin. — Mon oncle m'a plaisanté à propos de Fanny,
— J'espère, disait-il, d'un ton malicieux, que tu Tas fait danser
au moins pour quinze jours ? Elle doit être sur les dents, la pauvre
fille! £nfm tu t'es bien amusé, puisqu'on n'a pas pu t'arracher d'au-^
près d'elle. A quelle heure es-tu donc rentré?
— A trois heures du matin, dit Marguerite.
— r Tu ne dormais donc pas, toi?
— Non, dit-elle brusquement en se levant de table, et elle sortit
sans me regarder.
Non-seulement elle n'avait plus d'amitié pour moi, mais elle me
méprisait. J'avais bien fait la veille tout ce qu'il fallait pour cela*,
et je ne devais en accuser que moi.
J'allai dans le parc du côté de la pièce d'eau, et je m'assis sous
les branches traînantes d'un vieux saule. Là je fondis en larmes, et
dans mon désespoir j'eus une envie folle de me noyer. J'étais en
proie aux idées les plus noires. Il me semblait que je commençais
mal la vie, et que le plus sage serait peut-être de ne pas aller plus
avant sur les routes inconnues de l'avenir. La tête cachée dans
Fherbe, je n'entendis pas venir Marguerite.
— Pourquoi pleurez -vous? me dit-elle en posant la main sur
mon épaule.
Honteux d'être surpris ainsi, je n'osais la regarder.
— Voyons, parlez ? Qu'est-ce qui vous fait tant de chagrin ?
— Vous!
— Moi? Et en quoi puis-je vous faire du chagrin?
— Vous ne voulez donc pas comprendre que je vous aime?
— Je ne le crois pas. Si vous m'aimiez , vous n'auriez pas agi
comme vous l'avez fait hier. C'est Fanny que vous aimez!...
— Marguerite , vous savez bien que je n'aime et n'ai jamais aimé
que vous! D'abord, quand vous étiez petite fille, je vous chérissais
pour votre gentillesse, vos grâces, votre charmante figure, puis plus
tard pour la droiture et la franchise de votre caractère, la sincérité
et la confiance de votre cœur. Vous aviez de l'affection pour Marc
dans ce temps-là, vous disiez à votre mère qu'il serait votre mari.
Et elle de répondre en riant : « J'y donne mon consentement. » J'ai
toujours conservé religieusement ce souvenir-là, et quand je vous
ai revue, il y a quelques jours, si grande, si belle, si bonne, mon
amour l'a emporté sur ma raison. Je me suis rappelé tous les pro-
jets d'union que votre mère aurait réalisés, si la mort n'était venue
nous l'enlever. J'ai donc vu en vous ma fiancée et ma femme.
— Avez-vous tenu hier la conduite d'un fiancé?
TOMI XLV. 40
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626 REYUE DES DEUX MONDES.
— Non , j'ai agi comme un jaloux; je voulais me venger de vous,
j'étais si en colère que j'aurais voulu tuer ce Mauvezin et vous faire
souffrir autant que je souffrais; mais je n'ai réussi qu'à blesser votre
amQur-propre, et voilà tout.
— Alors je n'ai que de l' amour-propre? Vous me jugez ainsi, et
vous prétendez m'aimer quand même!...
— Oui, quand même, malgré ma volonté, malgré votre ressenti-
ment. J'ai beau faire, mon amour est plus fort que tout : vous êtes
ma pensée unique, autrefois, aujourd'hui, toujours. Ce que je vous
dis vous fâche peut-être; qu'importe? il faut que vous sachiez ce
que j'ai souffert et ce que je souffre. Je suis à bout de courage, je
ne peux plus supporter la position que vous me faites. Je vous aime
sans restrictions, sans regarder en arrière, sans prévoir l'avenir,
vous ne pouvez empêcher cela, et je veux vous le dire une bonne
fois, dussiez-vous me haïr encore plus.
— Marc, je ne vous hais point. J'ai de... l'amitié pour vous et
beaucoup trop I Si je ne vous aime pas conmae vous le voudriez, ce
n'est pas une raison pour que je sois sans cœur. L'amour ne se com-
mande pas, il s'obtient, méritez le mien.
— Oui, oui, Marguerite, je ne le mérite pas... J'ai mal agi et je
vous parle mal, je voudrais vous consoler et je vous blesse. Je suis
un pauvre garçon abandonné, seul sur la terre et déjà aux prises
avec la destinée. J'avais cru trouver en vous une amie à laquelle je
m'étais déjà donné corps et âme; mais je suis rude, impétueux, om-
brageux, j'ai souffert trop jeune, et l'amitié m'a trop vite laissé
seul. Dites-moi donc ce que je dois faire? Parlez, Marguerite!
— Il faut croire en moi, il ne faut plus vous faire de chagrin,...
ni à moi non plus, et alors...
— Alors,... alors... vous m'aimerez, n'est-ce pas?
Marguerite s'était assise près de moi. Dans mon égarement, je
m'étais jeté à ses pieds et j'embrassais ses mains.
La nuit venait, et l'allée se remplissait d'ombre.
— Répondez, Marguerite! donnez-moi im peu de courage, lais-
sez-moi une lueur d'espoir! Vous m'aimerez, n'est-ce pas?
— Oui, me dit-elle tout bas, et, passant son bras autour de mon
cou, elle effleura mon front de ses lèvres; puis, honteuse de ce
qu'elle venait de faire, elle se prit à pleurer.
— Pourquoi donc pleurez-vous? m'écriai-je. Avez-vous pem* de
moi? Avez-vous honte de m'aimer?
— Je ne veux pas que vous épousiez Fanny! répondit-elle avec
impétuosité.
— Fanny? Je ne comprends pas! Je n'ai jamais songé à Fanny !
— Mais sa mère et elle y pensent, et mon père...
— En est contrarié, n'est-ce pas?
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CALLIRHOÉ. 627
— C'est à mon tour de ne pas comprendre, dît Marguerite en
ouvrant ses grands yeux et en cherchant à lire dans les miens.
Je me trouvai embarrassé pour répondre. Mon oncle m'a certai-
nement autorisé à aimer sa fille, mais non à le lui dire. Il la trouve
trop jeune pour la marier; je me sentais imprudent de devancer
l'époque fixée pour mon bonheur en trahissant la confiance qu'il
m'avait témoignée. Comme j'hésitais à parler, Marguerite reprit :
— Je vous assure que mon père a arrangé le mariage de Fanny
avec vous : voilà pourquoi je vous évite depuis que je sens que je
vous aime; mais à présent je n'ai plus ce remords. Fanny. ne vous
aime pas, elle me l'a écrit ce matin , et je la crois plus ambitieuse
que tendre, car elle semble penser à un autre... Pourtant je ne suis
pas sûre, et d'ailleurs c'est son secret; mais quant à nous, Marc,
c'est bien impossible...
— De nous marier? Vous croyez cela?
— Oui, j'en suis sûre; mon père estime beaucoup l'argent, et il
vous trouvera trop pauvre pour moi. Ah ! Marc, quel malheur d'être
riche!
Elle se remit à pleurer si amèrement que je n'eus pas le courage
de me taire. D'ailleurs elle ne me semblait pas rendre justice aux
sentimens de famille qui ont tant de poids et de force dans le cœur
de M. Désormes.
— Non, ma chère Marguerite, lui ai-je dit; ton père est meilleur
"que tu ne crois. 11 a voulu peut-être me faire épouser Fanny, qui
est encore trop riche pour moi; mais sans doute M"® d'Astafort lui
aura dit que je ne lui plaisais pas, et lui, ce bon oncle, il a songé
tout de suite à me garder pour lui. Oui, c'est ainsi, Marguerite, il
me l'a dit presque aussi clairement que je vous le redis. Seulement
c'est encore un secret : il vous trouve trop jeune, je suis peut-être
trop jeune aussi selon lui. Il veut me garder ici, me connaître, m'é-
prouver, m'instruire dans l'agriculture. Hélas! je n'ai pas de dispo-
sitions; mais que ne ferais-je pas pour reconnaître ses bontés et
pour t' obtenir!
Marguerite a été d'abord moins joyeuse que surprise, et j'ai eu
beaucoup de peine à lui persuader que je ne m'étais pas trompé sur
les intentions de son père. Enfin elle s'est rendue à l'évidence, et,
les mains dans les mains, nous avons juré de nous aimer toujours.
Chère et pure enfant,... je ne l'ai pas seulement embrassée! Mon
oncle m'eût pardonné d'avoir parlé trop tôt en voyant combien je
la respecte et la vénère.
17 juin. — Il pleut encore. Je déteste la pluie, mais aujourd'hui
je l'adore et je la bénis d'être tombée par torrens toute la journée.
Je ne pense plus aux recherches ethnogéniques, aux monnaies anti-
ques; tout cela m'est égal.
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628 REVUE DES DBUX MONDES,
Je suis heureux! Marguerite, chère bien-aimée, j'espère ea toi I
Elle m'aime donc! J'ai peur de devenir foui -
18 juin. — J'ai fait cette nuit un rêve à propos de la légende de
la Morte. Ce rêve n'a rien de bien fantastique, si ce n'est son étrange
coïncidence avec un tout semblable fait par le vieux berger €arnat«
Si j'étais superstitieux, je verrais là un mauvais augure. J'ai eu
d'abord beaucoup de peine à m'endormir, tant j'avais les n^B a^-
tés par les émotions de ces jours^ci, et quand mes idées prirent une
forme, j'étais couché et maintenu par une force invincible sur un
mausolée au milieu d'une chambre sépulcrale que je savais être plar-
cée sous le talus du champ de la Morte. Le cadavre d'une femme»
dont je cherchais en vain à reconnaître les traits, gisait à côté de
moi, et je m'aperçus que son étreinte glacée était la cause de mon
impuissance à me lever. Je vis par la porte ouverte Marguerite, vêtue
de blanc, couronnée de feuillages, une branche de gui à la main^
sortir d'un bois de chênes et s'avancer lentement vers moi; le père
Garnat et son chien noir la suivaient.
Dans mon rêve, j'avais cessé de vivre depuis longtemps, et, i
mesure que Marguerite approchait, je sentais les bras de ce corps
inanimé qui était près de moi redevenir moites et flexibles. Quand
Marguerite fut devant nous, la morte se leva et descendit du tom*
beau pour se placer entre moi et ma fiancée. — Va-t'en, lui disait-
elle, ne l'éveille pas de son long sommeil! Il appartient au néaat
comme moi, laisse-le, c'est mon époux,... va-t'en! — Marguerite,
qui ne semblait pas la comprendre, marcha résolument sur elle, et
de sa branche de gui la frappa au visage. La morte, brisée par je
ne sais quelle puissance surnaturelle, s'affaissa sur elle-mônae et
disparut en poussant un cri si aigu que je crus l'entendre réelle-
ment. Je sautai à bas de mon tombeau, qui n'était autre que mon
lit, et je m'éveillai au milieu de la chambre.
Dès le matin, j'ai été faire une promenade; j'ai rencontré le pèrp
Garnat. Sa manière de dire et de penser m'intéresse, surtout quand
il aborde le surnaturel, et c'est là-dessus que je l'amène le plus
possible. Il m'a d'abord parlé de superstitions et de légendes que je
connaissais déjà, et comme je m'efforçais de rappeler à son souvenir
la légende de la Morte : — Oh ! attendez, s'écria-t-il, vous me faites
songer... Cette nuit, avant jour^ je l'ai vue, la fade!
— Vue?
— Oui, monsieur, en rêve! C'est un drôle de rêve; écouter eal
J'ai bien écouté, et je ne suis pas encore revenu de ma surprise,
(( J'étais, dit-il, à garder mes bêtes, le long du bois des PoqueléSt
quand la demoiselle de Saint-Jean, avec ime figure comme un ange»
^es cheveux reluisans comme les rayons du soleil et tout hal>Ulée
de blanc, sortit du bois. — Père Garnat, qu'elle me dit, la\it venir
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€ALURHO£. 629
m'aider à ressusciter mon amoureux; — vous m'excuserez, mon-
sieur Marc, mais elle a dit comme ça. -^ Je laisse là mes ouailles
sous la garde de mon chien, et je la suis. Vous étiez couché sur une
mamëre de tombe dans une chambre faite comme un grand four,
cAte à c6te avec la fade^ qui vous tenait serré dans ses bras à vous
étouffer, si vous n'aviez point été déjà mort. Dans mon rêve, je sa-
vais des paroles pour faire revivre, et M"* Marguerite tenait une
herbe à la main. Je ne me souviens plus quoi nous disions tous
deux, mais ça devait être quelque sortilège. Tout d'un coup voilà la
fade qui se lève et se met à crier comme une chouette en tournant
aQftour du tombeau. Elle voulait nous empêcher d'aller près de vous,
mais la iille de Saint-Jean la fit taire en lui tapant de sa branche
dans la figure ; la fade prend le chemin de la porte et se sauve du
cété de Dressds en courant si vite, que l'air en ronflait. Votre bonne
amie Marguerite, — dame! elle l'était dans mon rêve, — a été
après ça vous prendre par la main ; vous avez sauté en bas du tom-
beau, et je ne sais pas comment je me suis trouvé le maire de la
commune, et j'allais vous marier devant plus de six mille per-
sonnes! Mais voilà que tout à coup je ne vois plus M"® Marguerite ni
vous. Tout le monde s'en allait sur la brande. Je me suis trouvé tout
aed dans des plaines de sable qui n'en finissaient plus; il faisait
ehaad; j'avais perdu mes moutons et mon chien. Ah! je me suis ré-
vwllé bien en peine! Tout ça ne voudrait-il pas dire que vous allez
vous marier avec la fille à M. Désormes? »
Je me gardai bien de mettre le vieux berger au courant de mes
affaires; mais je lui dis qu'il devait savoir mon sort et me le dire,
puisqu'il était sorcier.
— 11 y a des fois, répondit-il, où je vous dirais ça tout d'une
fiUey c'est quand mes attaques doivent me prendre ; mais ça m'a-
brège la vie d'autant. Pour le moment je ne sais rien, mais je pense
que la fade vous fera du tort.
Si je n'ai que les êtres chimériques à craindre, je suis bien cer-
tain de l'heureux dénoûment de mon amour, puisque Marguerite
m'aime!
Nous avons encore causé ce soir. EUe se défiait toujours de Tave-
nir, mais je l'ai rassurée. Elle m'a dit cent fois qu'elle n'avait ja-
mais aimé et n'aimerait jamais que moi. Nous voilà comme deux
amoureux de roman, avec le mystère pour couronner notre beau
poème, car il faut cacher à ce bon M. Désormes combien nous se-
rons heureux de lui obéir un jour... Un jour! Pourvu qu'il ne Tait
pas fi3^é trop loin! L'impatience de vivre vite me dévore déjà!... Et
pourtant le présent est si beau!... Mais l'homme n'a pas la vraie
notion de» choses actuelles : par l'étude, il se plonge trop dans 1%
passé; par le désir, il s'élance trop dans l'ayenir.
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630 REYUE DES DEUX MONDES •
* GRASSBFAIN, NOTAIRE, A M. DÏSOAVES.
Ardentes, 19 juia 1850.
Monsieur et cher client, j'aurais désiré aller moi-même vous por-
ter vos comptes de tutelle, qui sont en ordre, et vous faire part
à cette occasion d'une idée qui m'est venue; mais le temps m'a com-
plètement manqué. Je vous l'écris donc afin que vous ayez tout le
loisir d'y penser avant que nous en parlions. Je me suis trouvé
avant-hier chez M™* la marquise de Mauvezin, dont j'ai l'honneur
de faire les affaires. Elle m'a fait beaucoup de questions sur vous,
sur vos propriétés, sur votre position de fortune, sur vos intentions
à l'égard de votre fille, sur son âge, ses manières et ses goûts. La
marquise n'avait pas l'air d'y toucher, et je faisais semblant de ne
pas comprendre, ce qui ne nous a pas empêchés de nous entendre
au mieux. Vous savez que sa fortune est honorable : la terre de
Ghizé, joutant la forêt de Bommiers, est estimée trois cent mille
francs. Le marquis, qui habite Paris, a fait quelques dettes qui, se-
lon la marquise, n'ont pas grande importance. Leur fils unique,
M. le comte Adalbert de Mauvezin, apportera en dot une somme de
cent cinquante mille francs. A la mort de son père, qui, entre nous,
n'a pas longtemps à vivre, il se trouvera propriétaire de ladite terre
et du château de Ghizé et prendra le titre de marquis.
Je n'ai pas diminué vos ressom'ces, comme vous devez bien le
penser. Enfin il faut conclure de ce qui précède que, si vous vous y
prêtez un peu, on pourrait bien un jour vous demander la main de
votre fille de la part de la marquise. Il paraît que M. le comte a
rencontré M"® Marguerite chez M"' d'Astafort, et qu'il a été frappé
de son joli physique. Lui-même, comme vous avez pu le remarquer,
est un beau garçon qui n'a pas plus de vingt-cinq ans, et qui ne
trouve pas au-dessous de lui de s'occuper des travaux des champs.
Je sais que votre fille est encore très jeune, et que rien ne vous
presse de l'étabUr; mais, si je ne me trompe pas, et si le petit dieu
Gupidon voulait lancer quelque flèche , on passerait par-dessus les
préjugés de la naissance. La baiTière des castes pourrait être fran-
chie, et votre charmante demoiselle devenir marquise de Mauvezin.
Vous pourriez aUier de cette façon la plus grande fortune à l'un des
noms les plus illustres du Berri. Pensez-y, et nous en causerons.
Recevez l'assurance de ma parfaite considération. Chassepain.
DéSORMES A M. CHASSEPAIN.
SaintrJeaïi,''.0 juin 1850.
Mon cher monsieur, ce que vous m'écrivez me tombe sur la tête
comme une cheminée, et je vous demande le temps de me remettre
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CALLIRHOé. 631
et de réfléchir un peu. Rien ne presse, comme vous dites fort bien,
et les partis ne manqueront pas à ma fille. Je connais peu M. Adal-
bert de Mauvezin : c'est un joU homme, voilà tout ce que j'en sais.
Je n'ai été chez la marquise qu'une seule fois, et j'avoue que ses
manières de châtelaine ne m'ont point séduit. D'ailleurs j'ai peu de
goût pour les grands, et je n'avais jamais aspiré à une aussi haute
alliance pour ma fille. Si mon père vivait encore, il rirait bien de
voir sa petite-fille devenir marquise. Je ne dis pas qu'elle n'en soit
pas aussi capable qu'une autre. Elle est aussi bien élevée qu'une
demoiselle de grande maison , et il n'y en a guère de mieux tour-
nées; mais j'avais des idées bien raisonnables pour elle, car j'avais
tout dernièrement pensé à quelqu'un de ma famille, qui est son ca-
marade d'enfance, et qui n'est pas sot. Vous entendez de qui je veux
parler, inutile de le nommer. Vous savez que je voulais d'abord le
proposer à M"»* d'Astafort pour gendre; mais il m'a donné un coup
de main dans une dispute que j'ai eue : cela m'avait fait un effet,
et, ce jour-là, j'avais même sondé les idées du jeune homme assez
adroitement, vous le pensez bien, pour ne pas lui donner trop d'é-
veil, j'ai vu qu'il n'y serait pas contraire, et voilà où j'en suis. Votre
proposition vient me faire réfléchir, et je suis bien aise de n'avoir
pas été plus loin avec lui, car il s'agit avant tout du bonheur de
Marguerite, et si M. de Mauvezin venait à lui plaire un jour, je ne
voudrais pas la contrarier. Ne précipitons donc rien. On ne se re-
pént jamais d'avoir attendu. Marguerite n'est pas encore portée au
mariage. Faites entendre à la marquise que je ne suis pas en peine
de l'établir, et si elle insiste par la suite, mon peu d'empressement à
répondre n'en vaudra que mieux. Vous connaissez bien les nobles :
ils croient nous faire beaucoup d'honneur, et si nous leur montrons
Tenvie de leur alliance, ils ont des exigences très fortes.
Et puis je voudrais vous voir fixé sur le chiffre des dettes de
M. le marquis.
Recevez mes remercîmens et mes complimens affectueux.
DÉSORMES.
P. -S. — J'irai vous voir demain. Nous nous débarrasserons de
nos comptes avec mon neveu.
■ ARC YALERT A CADANIT.
21 juin 1850.
Mon cher and, je retourne demain matin à Paris, à la suite d'une'
scène absurde que j'ai eue avec mon oncle. Nous nous sommes
fâchés ensemble, je ne sais trop pourquoi; mais le fait est que je
ne dois pas rester davantage chez lui.
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632 REVUE DES DEUX MONDES.
Tu sais qu'a m'avait fait venir pour régler ses comptes de tutellç.
J'ai attendu vingt jours que M. Chassepaiju, son notaire, voulût bien
les mettre en ordre. Pendant ces vingt jours, qui compteront pour
moi comme une éternité, je suis devenu amoureux de ma cousine.
Je l'ai aimée, ou plutôt je l'aimais déjà. Je te conterai tout cela en
détail, plus tard. En ce moment, je n'ai pas le courage de me rap-
peler tout le bonheur que je perds.
Ce matin, je suis retourné avec M. Désormes chez le notaire, où
cette fois tout était prêt. M. Ghassepaha m'a expliqué très claire-
ment sans doute ma position, la mauvaise gestion de mon père et
le soin que mon oncle avait eu de sauver du naufrage une somme
de cent mille francs; mais je n'y ai pas compris grand' chose, si ce
n'est que j'ai eu à lui remettre vingt mille francs pour les frais de
mon instruction- Il m'eût semblé injurieux envers mon tuteur de
vérifier l'exactitude de ses comptes, et je n'étais pas fâché de ne
rien devoir à personne. Il m'avait forcé de me payer moi-même une
éducation, et j'aurais eu mauvaise grâce à ne pas l'en remercier. Je
ne m'étais jamais vu à la tête de tant d'argent et j'étais déjà sou-
cieux du placement de mes richesses, quand le notaire me tira
d'embarras. 11 me dit que mon père avait laissé soixante-cinq mille
francs de dettes et me demanda si j'avais l'intention de les payer.
J'ignorais l'existence de ces dettes, mais je m'empressai de lui
compter la somme. Il me donna en échange un reçu dont je n'avais
que faire, et, comme je le déchirais devant lui, je le vis pousser le
coude de mon oncle d'un air mystérieux. Celui-ci me pria d'aller
avertir Dolin d'atteler et de l'attendre; il voulait, disait-il, échan-
ger deux mots pour son compte avec le notaire. Dolin n'avait pas
dételé, et, mon oncle ne revenant pas, je partis à pied et j'arrivai à
Saint-Jean bien avant lui.
Après dîner et devant ma cousine, il débuta par me faire part de
ses réflexions d'un air gouailleur. — Te voilà un peu allégé, ce me
semble? disait-il. Le poids de ta fortune ne crèvera pas ta poche l
Tu t'y entends à faire rouler les écusl Diantre I tu allonges quatre-
vingt-cinq mille francs comme j'avale un verre de vin, moi! Tu
crois donc que cent mille francs poussent comme de la luzerne? Tu
agis comme une corneille qui abat des noix ! Tu paies les dettes de
ton père sans demander rien à personne et sans t'assurer que ces
soixante-cinq mille francs n'ont pas été extorqués par des fdous?
Je lui répondis que j'y avais été de confiance, et que je. n'avais
nullement songé à le consulter»
— Ce n'était pas à moi de te dire ça devant le notaire; mais ton
père a fait des afiaires de fou.
— Devait-il, ou ne devait-il pas? Toute la question est là.
— Il devait, mais à des filous, je te dis!
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CALLIRHOÉ. 633
— Ce n'est pas une raison. J'avais le devoir de tout sacrifier à sa
mémoire.
— Bah! sa mémoire 1 Qu'est-ce qui s'inquiète de çà?
— Mais moi, monsieur Désormes!
— Ah! oui, voilà! dit-il en élevant la voix, de beaux sentimens!
Tiens, vois-tu, tu ne connaîtras jamais la valeur de l'argent. Tu
donnes dans les idées nouvelles. Cultive le communisme, mon gar-
çon, va boire du petit bleu et manger du veau froid avec tes frères^
ça te remplira le gousset I
Et M. Désormes haussa les épaules de pitié.
Marguerite voulut apaiser son père. — Toi, va jouer à la poupée!
lui dit-il.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, mon oncle?... Vous parlez
comme ne parierait pas un duc et pair à trente-six quartiers !
' — Je ne suis pas noble, et je m'en vante. Je suis le fils de mes
œuvres; je suis un bourgeois, fils de paysan, mais j'ai travaillé
comme mon père, et nous connaissons la valeur de l'argent, chez
nous, n n'y a que ça aujourd'hui, et avec toutes vos affaires de fra-
ternité, de liberté!...
— Ah! lui dis-je un peu surexcité, vous ne voulez plus de liberté?
— Si fait, je veux la liberté sans licence!... Mais ça n'est pas tout
ça! Crois-tu que ce soit amusant pour moi de voir un garçon de ma
famille, qui pouvait jouir d'une jolie aisance et se marier convena-
blement, n'avoir plus que quinze mille francs, et ça par sa faute?
C'est superbe, mais c'est idiot! Si tu crois que M"* d'Astafort vou-
dra de toi maintenant, tu te trompes bien!
Je crus n'avoir pas compris, et lui fis répéter le nom de M"* d'As-
tafort.
— Alors, lui dîs-je, c'était donc pour M"* Fanny que...
— Que... quoi?... Sans doute; mais il n'y faut plus penser!
Je regardai Marguerite, et je vis rouler de grosses larmes le long
de ses joues.
— Mais, mon oncle, j'avais cru comprendre,... d'après ce que
vous m'aviez dit...
— Qu'est-ce que j'ai dit? reprit-il en colère, je n'ai rien dit! Et
puis, si j'ai dit quelque chose, tu l'as mal entendu. Tu n'es qu'un
sot! Voilà.
Son ton brutal et grossier me révolta, et je lui répondis vivement:
— Je ne sais sur quelle herbe vous avez marché ce soir; mais
vous m'en dites trop, je n'en pourrais supporter davantage. J'en ai
assez, mon oncle !
— Tu en as assez? Et moi aussi ! Bonsoir, je ne te retiens plus.
— C'est bien. Je vais partir sur-le-champ.
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63i REYUE DES DEUX MONDES.
— Crois-tu que je veuille déranger Dolin pour te reconduire à
cette heure? Tu partiras demain matin.
Marguerite se leva, et dit en pleurant : — Marc, vous avez tort
de le prendre ainsi, et vous, mon père, vous ne devriez pas blâmer
mon cousin d'une action si généreuse, et qui lui fait tant d'honneur.
— Ahl toi aussi tu vas prôner le mépris de l'argent? Va donc un
peu t' occuper de tes chiffons, tu me feras plaisir...
Je sentis que la patience allait m' échapper, je serrai la main de
Marguerite sans pouvoir lui dire un mot, et je sortis.
Il y a trois heures, mon cher ami, que cela s'est passé. Je ne sais
si j'ai plus de chagrin que de colère. Je voudrais pleurer, mais je
ne peux pas. Ma malle est prête, et j'attends le jour avec impa-
tience. Je n'ai pourtant pas inventé que M. Désormes avait des in-
tentions à mon égard. Je ne l'ai pas rêvé, c'était très clair, et au-
jourd'hui il prétend n'avoir rien dit! Je n'y comprends plus rien.
J'ai la tête brisée. Adieu, mon cher Cadanet, porte-toi bien, pré-
serve-toi de l'amour et pense à ton ami, qui a la mort dans l'âme.
Marc
Je rouvre ma lettre pour te dire que, vers deux heures du matin,
j'ai entendu Nanniche marcher à pas furtifs dans le corridor et glis-
ser un billet sous ma porte. Il est de Marguerite, qui m'envoie quel-
ques mots de consolation et d'espoir. Elle m'exhorte à avoir du
courage. Quant à me reprocher de m'être mépris sur les intentions
de son père, pas un mot. Elle sent bien que j'ai été trompé, que
j'étais de bonne foi... Au moins j'emporte son estime! Sans cela, je
n'aurais pas la force de survivre au désastre de mes espérances...
Plains-moi, mais sois sûr que je ne finirai pas lâchement.
M™' D'ASTAFORT a V. DÉSORMES.
Dressais, 22 juin 1850.
Mon cher voisin, vous serez toute votre vie le même endormi.
Vous ne savez vous décider à rien, et c'est vraiment pitoyable. Il
faut en finir, il faut parler à M. Marc. Fanny a beau dissimuler avec
moi, je vois bien qu'elle en raffole. Quant à lui, il lui a assez fait la
cour pendant mon bal pour dévoiler son amour naissant, et je crois
que nos enfans s'entendent parfaitement. Agissez donc sans plus
tarder et répondez tout de suite. Vous devriez vraiment avoir un
peu de cette impatience que vous me reprochez. Votre indécision
m'a déjà rendue assez malheureuse! Vous savez comme je tiens à
marier Fanny le plus tôt possible ; elle a une tête qui me fait peur
quelquefois,
A vous» Blanche d'Astafort, néa Tourtiaux.
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CALURHOé. 635
M. D^SORXBS A V"* D*ASTAFORT.
SaÎDt-Jean, 23 Jain 1850.
Chère madame, il faut remettre à plus tard la réalisation de notre
projet, si toutefois vous persistez. Mon neveu est reparti avant-hier
pour Paris, où le baron de Weisberg le rappelle pour un travail
pressé. Je ne dois pas vous cacher l'état de fortune de Marc. Après
avoir payé ses dettes et celles de son père, tous comptes faits, il
possède une quinzaine de mille francs, ce qui ne vous tente plus, je
suppose. Applaudissez-moi donc de ne lui avoir pas parlé de Fanny,
au lieu de me reprocher d'être un lambin. La lambinerie est quel-
quefois de la prudence. J'espère que Fanny sera bien vite consolée
de la perte de mon écervelé de neveu. Nous lui chercherons ailleurs
un beau mari, à moins qu'elle ne tienne beaucoup à celui-ci, au-
quel cas je pourrais en écrire au jeune honune un de ces jours;
mais je ne vous crois si folles ni l'une ni l'autre.
Votre tout dévoué et affectionné, Julien Désormes.
■ ARC VALBRT A CADANBT.
Paris, 30 Jain 1850.
Mon cher ami, me voici de retour à Paris depuis huit jours.
Je suis comme un corps sans âme. Je ne peux pas me remettre
au travail, je n'ai plus de goût à rien ; tout m'est insupportable et
j'ai envie de chercher querelle à tout le monde. J'ai besoin de fuir
loin d'ici, loin de moi-même, et c'est à toi que j'écris. Tu remon-
teras mon courage. J'ai demandé mon congé définitif au baron de
Weisberg. Je veux te rejoindre en Afrique. Je viens de m'engager
dans les spahis. Marguerite m'oubliera : de mon côté, je tâcherai de
ne plus penser. Ce sera mieux ainsi. Si j'avais la chance d'arriver
au moment d'une expédition, arrange-toi pour que j'en fasse partie.
J'ai une colère rentrée qui a besoin de s'épancher en coups de sabre
sur n'importe qui, et celui qui me tuera me rendra un fameux ser*
vice. Je serai à Gonstantine le 10 juillet au plus tard. Je t'embrasse.
Marc.
Maurice Saud.
{La ttcondê partie ou proelum »*)•
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE
XXL
LE CRYSTAL PALACE ET LES PALAIS DD PEUPLE.
A peine les arbres ont-ils revêtu leur couronne de fleurs blanches
et cette légère dentelle de verdure, robe nuptiale du printemps,
que les habitans de Londres (les Londoners) se précipitent en foule
vers la campagne. Milton, qui avait passé à Londres les années de
l'âge mûr, décrit admirablement dans son Paradis perdu les dé-
lices qu'éprouve le captif des cités populeuses à sortir par une ma-
tinée d'été et à respirer librement, au milieu des charmans villages
et des fermes environnantes, Y odeur du grain ^ de Vherbe fanée ^ des
vaches et des laiteries. Le goût des cockneys pour les points de vue
et les scènes rustiques n'est point nouveau; mais ce goût a dû né-
cessairement se développer à mesure que, Londres s' agrandissant ,
les faubourgs et la banlieue s'éloignaient en quelque sorte du cœur
de la métropole, et avec eux les charmes de la nature. Qui ne devine
que les chemins de fer ont aussi puissamment contribué à sentir et
à étendre les rapports de Londres avec les environs de la ville? Ce
qui était une inclination est devenu depuis quelques années une
habitude, soumise, ainsi que presque toutes les autres coutumes
anglaises, à l'influence des fêtes périodiques.
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L ANGLETERRE ET LA YIE ANGLAISE. 637
Les excursions commencent invariablement au vendredi saint
{good friday). Ce jour-là n'a point du tout en Angleterre la tris-
tesse solenneUe qu'il revêt dans les pays catholiques, c'est à la fois
un jour de repos et de plaisir; on pourrait dire que c'est un dimanche
gaiy si cette alliance de mots n'était condamnée par les idées reli-
gieuses de la Grancke-Bretagne. Vient immédiatement après le ven-
dredi saint le lundi de Pâques [Easter-monday)^ amenant à sa suite
des parties de campagne qui se continuent plus ou moins durant
toute la semaine. La fièvre des excursions éclate de nouveau dans
l'été avec le lundi de la Pentecôte ( Whit-monday). Il faut alors ou
n'être pas Anglais ou avoir des occupations bien graves pour être
vu de jour dans les rues de Londres. La Fête des Fèves {Bean^Feast)^
qui tombe vers le mens de juin, agit aussi sur l'humeur champêtre
des LondonerSy surtout dans la classe ouvrière, et enlève à l'inté-
rieur de la ville des milliers de familles. Non-seulement ces excur-
sions populaires obéissent comme les marées à des influences zodia-
cales, mais encore l'endroit du rendez-vous se trouve le plus souvent
désigné par certains jours de l'année. C'est ainsi que la fête du
printemps et du soleil ressuscites se célèbre le lundi de Pâques sur
les collines de Blackheath. Au milieu des jeux d'adresse, des courses
d'ânes et des tentes de gipsies s'élève le parc de Greenwich avec
son vénérable observatoire, ce temple élevé à l'étude des astres qui
conduisent dans le ciel la marche des saisons.
Il est curieux de visiter en de pareils jours l'embarcadère des
railways, surtout celui de London-Bridge. Il semble que toutes les
forces de la vapeur soient mises au défi d'emporter avec elles les
flots d'excursionnists. Les femmes et les enfans sont naturellement
de la fête et se précipitent d'un pas inégal vers les voitures ou-
vertes. Il y a beaucoup^de voyageurs et très peu de bagages, à
peine çà et là quelques corbeilles contenant des provisions de bou-
che. Enfin le signal du départ est donné, et le train glisse comme
un serpent déroulant ses anneaux de wagons. Où vont-ils ? Plusieurs
des habitans de Londres professent une sorte de culte pour Margate,
Ramsgate et Sheerness. Cette dernière plage est sablonneuse et dé-
solée, l'Océan ne s'y déploie guère dans toute sa grandeur; mais
après tout c'est la mer, un spectacle qui parle toujours au cœur des
Anglais. Il y a quelques mois, les évêques de l'église anglicane ont
écrit une lettre aux directeurs de chemins de fer pour obtenir qu'on
ne lançât plus de trains d'excursion dans la journée du dimanche
{sunday-excursion-lrains). Cette lettre a été assez mal accueillie
par l'opinion publique, et il y a très peu de chances que la mesure
prpposée soit mise à exécution. Les ouvriers témoignent ce jour-là
pendant l'été une préférence invincible pour la grande église de la
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638 REVUE DES DEUX MONDES.
nature, et aiment, comme ils disent, à entendre au bord de la mer
la voix majestueuse du vent qui prêche sur les eaux. Cette mode
des excursions (nos voisins eux-mêmes l'appellent ainsi, faglùon)
s'appuie sur un besoin et sm* un fait hygiénique. Un médecin qui a
étudié la question depuis plusieurs années, le docteur Letheby, pro-
clame avec Tautorité des chiffres que la mortalité dans la Cité de
Londres est double de celle qui sévit dans les campagnes. Comment
donc s'étonner que la grande cage de pierre s'ouvre à certains
jours, et laisse partir des volées d'habitans qui s'en vont respirer
la vie à travers champs et bois? Les centres d'attraction varient pour
les excursionistes, ainsi qu'on peut s'y attendre, suivant les temps
de l'année et selon les goûts de chacun ; mais il se trouve aux envi-
rons de Londres un village qui a le privilège d'attirer constamment
la foule. Ce village est Sydenham, où s'élève le Palais de Cristal-
C'est là que nous voudrions conduire le lecteur et nous arrêter.
1.
Aller au Crystal Palace répond à plus d'un besoin. D'abord c'est
un but d'excursion et un lieu de promenade. Pour y arriver, on tra-
verse en wagon de riches villages -anglais, New-Cross, Forest-Hill,
Lower-Sydenham; on entrevoit d'agréables paysages du Surrey avec
des tapis d'herbe verte et des bouquets d'arbres; on côtoie des mai-
sons de campagne qui s'avancent jusqu'au bord du chemin de fer,
mais qui avec des airs de coquetterie féminine se montrent et se
dérobent à demi sous un voile de feuillage et de fleiurs. Avant même
de descendre du wagon, on aperçoit les jardins du Palais de Cristal,
où l'art a voulu marier le style italien et le style anglais sans trop
contrarier la nature, qui triomphe après tout dans la libre et fiëre
venue des grands arbres. Le principal centre d'attraction est pour-
tant, on le devine, le palais lui-même.
Cet édifice de fer et de verre est à peu près le même qui figurait
en 1851 dans Hyde-Park, et qui abrita la première exposition uni-
verselle. Après avoir été démoli en 1852, il se releva sur les hau-
teurs de Penge, à Sydenham, d'après un nouveau plan qui modifia,
agrandit et embellit à quelques égards les dispositions extérieures (1).
Bans les légendes du moyen âge, il est parlé de maisons transpor-
tées à de grandes distances sur les ailes des anges. Il était réservé
à notre siècle d'industrie et à un nouveau système d'architecture de
réaliser, — aux anges près, — ce rêve du merveilleux* Un caractère
(1) On trouyera le récit d*une visite au palais de Sydenham peu de jours après Ton-
verture dans la Bsvue du 15 JuiUet 1854, — U Palais de Cristal ds Sydenham, par
M. B. Delessert
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l'angleterbe et la yie anglaise. 639
distinctif des constructions qui représentent en architecture le style
anglais moderne est la mobilité; elles se déplacent au besoin, se
renouvellent et se transforment. Un autre avantage, auquel on s'at-
tendrait beaucoup moins, est la solidité. Malgré son apparence fra-
gile, le Crystal Palace a soutenu sans broncher le choc des élémens.
Il y a quelques années, il fut assailli par une trombe, une tempête
furieuse qui ébranla toute la toiture; il résista. Ce palais a la force
des choses légères et aériennes : incorruptible comme la lumière
dont il est tout rempli, il défie le temps par la nature inaltérable
des matériaux, le verre et le fer galvanisé. De loin, à quatre ou
cinq milles, il reluit au soleil comme un fouillis de diamans : on
dirait plutôt un rêve d'édifice qu'im édifice lui-même, quelque chose
de construit avec de Tair et avec des rayons. Vu de près, il déve-
loppe une immense façade qui s'avance entrecoupée de galeries, de
nervures de fer soutenant des arcades, d'éventails de cristal qui se
déploient en forme de cintre. Cette façade est flanquée de deux ailes
qui s'étendent sur une prodigieuse longueur, et de tours de verre
qui sembleraient très hautes, si elles ne répondaient aux propor-
tions gigantesques de l'ensemble. « Si les monumens ressuscitaient,
ils auraient cette forme-là, » s'écriait un Anglais enthousiaste à la
vue de cette architecture féerique et de ces hautes murailles de cris-
tal qui laissent transparaître la couleur du ciel. Au fond, la beauté
d'une telle construction ne consiste pourtant que dans la hardiesse
et la grandeur des lignes. L'intérieur, vu de la nef, ressemble tout
d'abord à un immense jardin couvert. 11 s'y forme pendant l'hiver
des brouillards qui montent lentement vers le ciel de verre, et qui
retombent en rosée. On y parcourt en quelque sorte des climats dif-
férens. Un jour de grande gelée, je passai successivement d'une
température bien au-dessous de zéro dans une salle très chaude où
les contrées équatoriales se trouvaient représentées par des pal-
miers, des bambous et des cocotiers. En toute saison d'ailleiu's, ce
jardin a ses bosquets, ses lianes qui courent et s'accrochent d'ar-
bre en arbre, ses pièces d'eau couvertes, parées des larges feuilles
des nénufars, ses oiseaux, merles, rossignols, fauvettes, rouges-
gorges, qui font leurs nids dans les branches, qui volent et chantent
sans même s'apercevoir de leur demi-captivité, ou qui se reposent
familièrement sur l'épaule des statues. Dans cette colossale prome-
nade, les foules disparaissent. Un Français exprimait devant moi son
admiration pour le Crystal Palace; il regrettait seulement qu'il n'y
eut personne le jour où il l'avait visité. 11 n'y avait en effet ce jour-
là, d'après le rapport des feuilles anglaises, que cinq mille admis--
sion$.
Cet établissement, ainsi que presque toutes les grandes institu-
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6A0 lŒTtJE DES DEUX HOlfDES.
tions en Angleterre, fut fondé par une compagnie. Cette compagnie
de directeurs lança un prospectus annonçant qu'elle se proposait de
lever un capital de 500,000 livres sterling, et d'émettre à cet effet
cent mille actions de 6 livres chacune. Quinze jours après, l'argent
était trouvé. Les fondateurs avaient résolu d'élever un palais à. une
idée. Quelle était cette idée? Instruire les masses tout en les amu^
sant. Pour mettre ce plan à exécution, la compagnie ofl6rit à sir Joseph
Paxton, l'architecte du palais de cristal dans Hyde-Park, la charge
de directeur du jardin d'hiver, du parc et des serres. Son devoir
était de placer le visiteur au milieu des arbres, des fleurs et des
plantes de toutes les contrées, et d'attirer ainsi la multitude vers
l'étude des sciences naturelles, en lui montrant par des exemples
l'influence des climats sur la végétation. MM. Owea Jones et Digby
Wyat, qui s'étaient distingués par leurs travaux dans l'exposition
de 1851, furent nommés directeurs du département des beaux^-arts.
Leur mission consistait à décorer le nouveau palais et à réunir les
chefs-d'œuvre de tous les temps, de toutes les civilisations et de
toutes les écoles, de manière à former un cours d'^oseignement «foi
pénétrât en quelque sorte par les yeux dans l'âme du peuple, fis
furent envoyés à cet effet sur le continent, où Ds trouvèrent géné-
ralement un accueil favorable, excepté pourtant à Rome, à Padooe
et à Vienne; dans ces dernières villes, la jalousie étix)ite du goaver-
nement papal et les vues ombrageuses du gouvernement autriciràei
les empêchèrent de calquer certains monumens célèbres. Les dé-
partemens de la géologie, de l'ethnologie et de la zoologie furent
confiés aux professeurs Edward Forbes et Ansted, au docteur La-
tham, à MM. Waterhouse, Gould, et à d'autres personnes biencon^
nues dans le monde savant. Il ne s'agissait plus cette fois de former
un simple musée d'histoire naturelle : la science devait parler aux
regards et à l'imagination. C'est ainsi qu'au risque d'imposer cer-
tains sacrifices à l'authenticité des faits, M. Waterhouse Hawkins,
sous les yeux du professeur Owen, entreprit de redonner une forme
aux animaux disparus de l'ancien monde, au lieu d'exposer seule-
ment des débris fossiles. Le travail étant ainsi divisé, et les archi-
tectes, MM. Fox et Henderson, ayant terminé la reconstiniction du
nouvel édifice de verre avec les matériaux de l'ancien, le CryeUd
Palace de Sydenham fut enfin ouvert le 10 juin 185â.
Depuis lors a-t-il atteint le but pour lequel il avait été con-
struit? A-t-il été, comme le voulait le programme même de la com-
pagnie, un palais d'éducation pour le peuple? Certes il y a beau-
coup à apprendre dans cette riche collection de curiosités et d'objets
d'art, dans cette histoire de la nature et du genre humain racontée
par des monumens. C'est même à ce point de vue que nous signalons
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l'anoutbrius et la tie angiaise. 6&1
le palais deSydenbam comme un. établissement unique dont nous
.voodrions voir l'idée s'étendre et se r^roduire ailleurs. Et quel pays
plus que la France aurait le droit et peut-être le devoir de la mettre
à exécution? On a beaucoup parié chez nous de Tinstruction du peu-
ple; on a très peu fait pour elle. Les Anglais sont plus pratiques; ils
ont bâti en quelque sorte un cours d'enseignement qui s'adresse à
toutes les intelligences par l'attrait de la curiosité. La légère contri-
bution d'un shilling n'a nullement empêché les classes ouvrières d'ac-
courir en foule au palais de Sydenham, et je ne veux point croire que
cette série de formes et d'impressions qui s'imposent à la mémoire
ait glissé sur elles sans laisser de traces. Des connaissances envelop-
pées dans un spectacle et dans des sensations deviennent ainsi plus
accessibles à la multitude ; on a pu en juger par l'étonnement et
l'enAousiasme nauf qu'exprimaient les classes populaires à la vue
des figures étranges représentant les civilisations évanouies. Le Pa-
lais de Cristal est le rendez-vous favori de certaines confréries ou-
vrières; là se célèbre la fête annuelle des for esters y une société de
compagnonnage très nombreuse en Angleterre. Ce jour-là, soixante-
dix mille visiteurs inondent les jardins et les galeries, où les fores-
ters se distinguent par des signes] symboliques et par un costume
thëâiilEil qu'on suppose avoir quelque ressemblance avec celui du
fisuneux Robin Hood. Des chefs d'institutions établies à Sydenham et
dans les environs conduisent de temps en temps leurs élèves dans
ce temple des arts, de l'industrie et du progrès. Apprendre par les
yeux, acquérir certaines notions générales du beau et de l'utile
dans l'ordi'e où les faits qu'elles représentent se sont développés à
•travers les âges, revivre dans les époques mortes et dans l'humanité
même en renouant la chaîne des temps et des traditions par des
signes visibles, quelle méthode d'éducation pourrait être mieux
appropriée à la jeunesse ?
Des cours publics, — à de trop rares intervalles, il est vrai, —
sont professés dans l'établissement sur les diverses branches de la
setence et de l'histoire, car les monumens, si frappans qu'ils soient,
ne parlent point toujours suffisamment par eux-mêmes. C'est ainsi
qu'en 1855 j'assistai à une série de leçons intéressantes dans les-
quelles M. Waterhouse Hawkins cherchait à reconstituer, d'après les
indications des restes fossiles, la physionomie des anciennes époques
et des anciens habitans de la terre. Pourquoi suis-je néanmoins
contraint d'ajouter que, malgré de très honorables efforts et malgré
une collection dont on chercherait en vain l'équivalent dans toute
l'Europe, du moins au point de vue qui nous occupe, le département
de l'instruction, sous la forme de cours, est resté jusqu'ici dans le
CrysUd Palace à l'état d'enfance?
Tom XLV. 41
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6&2 RETUE DES DEUX MONDES.
L'intention des fondateurs était, on Ta dit, de mêler renseigne-
ment au plaisir, et ce n'est point cette intention que je blâme. Ils
étaient persuadés, et avec raison, qu'en rehaussant le caractère des
divertissemens on élève l'esprit d'un peuple. Malheureusement il
est arrivé au Crystal Palaae ce qui arrivera toujours aux entreprises
dans lesquelles domine un principe d'industrie, un intérêt matériel.
Avant d'y voir une école pour les masses, la compagnie se repré-
sentait le Palais de Cristal comme une affaire. La recette était une
question de vie ou de mort : pour vivre, on a voulu attirer la foule.
Il serait injuste de dire que la multitude se montra indifférente et
insensible aux monumens d'art distribués de manière à illustrer
l'histoire et le progrès des civilisations; mais il est bien vrai que les
jardins, les massifs de fleurs, les arabesques de rosiers, surtout les
fontaines et les châteaux d'eau qui jouent à certains jours pour riva-
liser avec les grandes eaux de Versailles, firent encore plus d'im-
pression sur la majorité des visiteurs. On pourrait dire du Palais de
Cristal ce que l'excentrique Jérôme Cardan écrivait dans ses mé-
moires en parlant des hommes de son entourage : Multi amiciy
pauci autem docti. Cet établissement compte beaucoup d'amateurs»
mais il y en a relativement assez peu qui y viennent surtout pour
s'instruire. Qu' est-il arrivé? Les directeurs, pressés, limités par des
considérations toutes matérielles, ont cédé au goût du public. Us
se sont montrés plus occupés dans ces derniers temps de varier les
spectacles et d'introduire des amusemens étrangers au but de l'in-
stitution que de développer l'enseignement scientifique. Le Crysial
Palace sert aujourd'hui à toute sorte d'usages; on y donne des con-
certs-monstres qui effarouchent les oiseaux et les chassent de leurs
bosquets couverts, qui forcent à déplacer les statues, et qui enva-
hissent le grand transept, entièrement livré ce jour-là aux musi-
ciens, à une armée de quatre mille choristes et à une multitude
d'hommes et de femmes jalouses de montrer leur toilette. On y fait
des expositions de fleurs, de serins, de pigeons et de lapins. On y
enlève des ballons qui, à cause de leur volume, prennent le n<»a
de mammouths aériens. Il s'y tient de temps à autre des foires,
fancy fairs^ pour la vente des objets de fantaisie, dont le produit
est destiné à des œuvres utiles et charitables (1). Ces divers spec*»
tacles conservent encore un rapport plus ou moins éloigûé avec l'art,
l'industrie et la science (2); mais en est-il de môme des exercices
(1) Les marchandes sont le plus souvent ces jours-là des actrices ou des femmes du
monde. Une jeune miss inventa, il y a deux ou trois ans, un moyen de donner du prix
aux articles de fantaisie qui n'en avaient guère par eux-mêmes. Elle y posait ses lèyres
roses comme un bouton de camélia. Ce baiser valait une gainée.
(2) II ne serait pas juste en effet de ranger parmi le» amosemens futiles 1m \
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L' ANGLETERRE ET LA TIE ANGLAISE. 6&3
sur la corde raide? Sans prétendre nier qu'un célèbre acrobate fran-
çais n'ait été pour le Palais de Cristal une source d'argent grâce à
ses exhibitions périlleuses, on peut se demander si, en s'engageant
dans cette voie, l'administration est restée strictement fidèle à son
principe. Une certaine réaction semble même se foimer au sein du
public contre les scènes et les parades où la curiosité seule est en
jeu : j'ai entendu des femmes anglaises les condamner avec beau-
coup de bon sens, mais aussi, je l'avoue, avec un peu trop d'affec-
tation. N'y aurait-il point un moyen plus simple et plus efficace de
témoigner leur dégoût pour ce genre de spectacles? Ce serait de ne
point y assister. Somme toute, il y a des jours où le palais de Sy-
denham dévie un peu de sa destination; ce qui devrait être une école
est trop un jardin de plaisir, une salle de concerts, une exposition
toujours croissante de marchandises; le bazar dévore le musée.
Je crois que les directeurs ont tort. Tout en tenant compte de
certaines difficultés, il me semble qu'il y aurait les élémens d'un
succès dans la partie sérieuse du Crysial Palace^ si l'on se don-
nait la peine de l'étendre et de la compléter. Le goût du public
finirait par s'attacher à un palais d'éducation; mais il faudrait pour
cela que l'administration elle-même eût le courage de persévérer
dans la voie qu'elle avait ouverte. Si j'avais besoin d'être confirmé
dans cette manière de voir, un fait me donnerait raison. La preuve
que le champ de la science, mise à la portée de tous par un ensei-
gnement à la fois grave et amusant, n'est ni épuisé ni infertile,
c'est qu'on s'occupe en ce moment même de construire un autre
établi^ment du même genre, le Palais du Peuple, People' s Pa-
lace. Cette concurrence au Palais de Cristal doit s'élever à Mus-
weU-Hill, sur le parcours du chemin de fer du Nord, Northern rail-
watfy dont le débarcadère est à King's-Cross. Divers obstacles ont
dans ces derniers temps contrarié l'exécution du projet; mais les
plans sont tout tracés, et M. Owen Jones, qui a été si utile à l'insti-
tution de Sydenbam, a été chargé de diriger les travaux du nou-
veau château de verre. Il y avait à Londres un établbsement qui,
sans rentrer absolument dans le même système, s'en rapprochait à
quelques égards : c'était le Panopticon. Il avait été construit dans
Leicester-square d'après un style que les Anglais qualifient de mau-
resque. On y trouve en effet quelques imitations de minarets, d'ar-
cades en fer à cheval, quelques frêles colonnettes qui font penser aux
palais des sylphides. M. Clarke, en fondant cette institution, se pro-
sioM de M. Glaisher dans le ballon de M. Goxwell, qui ont leur point de départ au
Crystal Palacê, Ces coones dans les nuages ont mis à même un sarant très distingaé
de reconnaître la température, la densité et rhumidité de Tatmosphère à des hauteurs
qui B'afileiil gaère été atteintes Jusqu'ici.
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6A& REYUB DES DEUX MONDES.
posait d'offrir aux habitans de Londres ud cercle de récréatioifô in-
structives. Il voulait émouvoir rimagination, pour mieux la gagaer
au sentiment des arts et à Tétude des sciences; malheureusement
les moyens d'attrait mis en œuvre pour atteindre ce but n'étaient
pas très puissans, et, après avoir marché de faux pas en faux pas
dans une voie où je ne voudrais point voir le Crystal Palace s'enga-
ger, le Panopticon est aujourd'hui tombé au rôle de salle de con-
cert ou plutôt de café chantant. C'est tout simplement YAlhambray
le même qui, avant cette triste transformation dernière, s'intitulait
emphatiquement le Palais des nuits arabes. N'est-il point instructif
de placer en regard de cet établissement déchu la Royal Poly-
technic Institution, qui se propose, elle aussi, de rendre la science
amusante, mais qui, n'ayant jamais fait d'indignes concessions aux
goûts frivoles du public, a consente intacte sa réputation et conquis
un certain succès?
Le Palais du Peuple n'existant encore qu'en projet, et la Poly-
technic institution n'illustrant qu'un côté de la science, c'est le
Crystal Palace qu'il nous faut choisir comme un type de la manière
dont les Anglais comprennent l'alliance du plaisir et de l'instruc-
tion. Malgré de regrettables lacunes et certains défauts inséparables
peut-être d'une première exécution, ce dernier établissement nous
présente d'ailleurs un grand ensemble de faits et d'idées. On vou-
drait dans cette étude dégager les principaux traits d'un cours d'é-
ducation qui n'est point représenté ailleurs sous les mêmes formes,
signaler les améliorations utiles qu'il conviendrait d'y introduire,
interpréter en un mot la pensée qui ^ présidé à l'érection du palais
de Sydenham, en disant à la fois ce qu'il est et ce qu'il devrait être.
Puissent quelques-unes de nos réflexions, si elles sont justes, exer-
cer une influence sur l'économie du nouveau palais qu'on est en
train de bâtir à Muswell-Hill et de ceux qui s'élèveront sans doute
dans l'avenir!
IL
Le Crystal Palace embrasse deux grands ordres de faits : l'his-
toire de la terre avant l'homme, — l'histoire de la terre depuis
l'avénemeîit de l'homme. La première de ces histoires se trouve re-
présentée à l'extrémité du jardin. Là le terrain est disposé de ma-
nière à figurer des falaises, des plages, des soulèvemens, des bas-
sins, des îles. On y a transporté des roches prises dans les diflérentes
formations géologiques de la Grande-Bretagne. L'intention du pro-
fesseur Ansted et de sir Joseph Paxton a été ^"illustrer par des
exemples les zones de la croûte terrestre dans l'ordre où elles se
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LANGIETERRE ET lA TIB ANGLAISE • 646
succèdent et se superposent les unes aux autres. D'abord se pré-
sentent le vieux grès rouge, le calcaire carbonifère et le terrain
homDer; puis, avec le nouveau grès rouge, commence un nouvel
ordre de phénomènes : non contons de retracer aux yeux le gise-
ment et Tallure des roches, les savans et les artistes du Palais de
Cristal ont voulu ressusciter les anciens babitans qui se montrent
enfouis dans les stratifications plus récentes. Ressusciter, pour
r homme c'est retrouver la forme des choses disparues; or quoi de
plus oublié et de plus évanoui que les êtres très réels qui ont vécu
jadis à la surface de notre planète? Les voilà pourtant, non tels peut-
être qu'ils sont sortis des mains de la nature, mais du moins à peu
près tels, restaurés qu'ils sont par les procédés de la science.
Sur rtle du nouveau grès rouge, nous trouvons accroupis le laby-
rinthodon et le dicynodon, sorte de crapauds monstrueux égalant à
peu près en grosseur la stature d'un bœuf. Dans l'Ile des lias rampe
la dynastie des grands reptiles, l'icthyosaure avec son gros œil rond,
sorte de lanterne allumée dans la nuit des mers, le plésiosaure, re-
marquable surtout par la longueur de son cou grêle et flexible au
bout duquel une tête plate devait darder çà et là les flèches du ser-
pent, c'est-à-dire d'implacables morsures, le plésiosaure enfin, qui
ressemble beaucoup au gavial des bords du Gange. Dans la forma-
tion suivante, celle de l'oolithe, on rencontre de petits ptérodac-
tyles ou reptiles ailés et le mégalosaure, ce colosse à tête de lézard,
vorace comme un crocodile, armé d'une forêt de dents, soutenu par
devant sur des pattes qui ressemblent à deux piliers, ayant vingt-
neuf pieds anglais de longueur depuis le museau jusqu'à l'extrémité
de la queue et vingt-deux pieds six pouces de largeur autour des
cdtes. Toujours dans la même île, mais parmi les terrains crétacés,
surgissent les massifs iguanodons et les hylaeosaures, lézards au dos
héiissé d'épines et portés par quatre jambes beaucoup plus gi'osses
que celles du plus gros éléphant. Là aussi nage le mosasaure, mon-
trant seulement sa tête monstrueuse au-dessus du lac, et plus loin
reposent, en quelque sorte perchés sur un rocher, les grands pté-
rodactyles, ces dragons fabuleux de l'ancien monde, ces chimères
aux ailes repliées et aux pattes armées de grifles, qui semblent
' garder le secret de l'antique nature. Il nous faut maintenant quitter
nie des terrains secondaires, car nous allons entrer dans un autre
âge de la création. Cette ère nouvelle nous apparaît sur une autre
Ile, celle des terrains tertiaires, où se groupe un tout autre système
d^animaux. Les voici debout et en quelque sorte vivans comme dans
cm rêve, ces anciens mammifères dont les simples débris fossiles
ont tant étonné il y a un demi-siècle les naturalistes : le palœothe-
rium avec sa trompe, véritable tapir de l'ancien monde, l'anoplo-
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ehô PJVUB DBS DEUX KONBES*
thère commun, l'ancplothère grêle, et plus loin le megatherium^ ce
gigantesque paresse ux en train d'abattre un arbre pour en manger
les feuilles. Viennf nt ensuite les fiers élans irlandais au front bran-
chu, derniers rep ésentans d'une création éteinte, mais qui s'avan-
çait graduelleme t vers les formes présentes de la vie, et dont on
peut ainsi renou r les nombreux anneaux à la grande chaîne des
animaux moderr s.
Tout cela con itue, je l'avoue, une géologie tant soit peu roma-
nesque et théât: Je; mais ne devait-elle point être ainsi pour frap-
per rimaginati( i des masses? Ce fut dans tous les cas une idée
heureuse que opposer dans les jardins Thistoire de la terre à
rhistoire du ge re humain , représentée par de tout autres monu-
mens dans Tin rieur du palais : Tune est en quelque sorte la pré-
face de l'autre N'est-ce point kux anciens événemens du globe
qu'il faut rem iter pour retrouver l'origine du niveau actuel des
mers, de la dî ribution des vallées et des montagnes, de la confi-
guration des c :es et de tous les traits de géographie physique dont
l'influence a r é si grande sur la civilisation? Qui ne saisit alors le
lien entre le spectacle des anciens mondes et la salle du palais con-
sacrée au département de l'histoire naturelle et à l'ethnologie? Une
méthode différente de celle qu'on suit d'ordinaire dans les musées
a présidé ici à l'arrangement et à la classification des diverses
formes de la vie. On a voulu grouper les plantes et les animaux
dans un ordre géographique, de manière à donner une idée de la
distribution des êtres organisés à la surface de la terre, des con-
trées où ils ont pris naissance et des influences exercées par les cli-
mats. Quoique tout dans l'aspect général de cette nature, comparée
à celle des anciennes époques, présente un caractère de nouveauté,
il est un événement qui la frappe d'un cachet tout particulier, c'est
la présence de l'homme. Ge dernier était bien contenu en germe dans
les progrès antérieurs du règne animal ; mais comment s* en est-il
dégagé? C'est le grand mystère de la science, et les professeurs du
Crystal Palace n'avaient nullement reçu mission de l'expliquer; ils
se sont contentés alors de constater le fait et de le traduire sous
une forme pittoresque.
Des bosquets s'étendent à droite et à gauche de la nef, peuplés çà
et là par des groupes d'indigènes appartenant à l'ancien ou an
Nouveau-Monde. Quoique l'espèce humaine offre partout des traits
d'unité, elle se partage toutefois en races qui difl%rent par la cou-
leur, par les caractères physiques, et dont chacune semble attachée
à l'une des grandes divisions du globe terrestre. C'est ainsi par
exemple que le nègre vit et se développe surtout dauas les contrées
de l'Afrique centrale où les plantes et les animaux présentent le plus
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L'ANGLETERRE ET LA. VIE ANGLAISE. 6i7
d'analogie avec la flore ou la faune des anciennes époques géologi-
ques. La race noire^ au degré le plus abaissé, se montre dans un
groupe de sauvages du nord de l'Australie ; leurs membres grêles
et allongés rappellent à première vue les proportions du singe.
Sont-ils pourtant inférieurs à cette famille de Bushmen qui figure
un peu plus loin, race malheureuse qui s'éteint chaque jqur dans
le sud de l'Afrique, persécutée par les autres tribus indigènes et
par les durs colons européens? Après avoir parcouru ainsi tout le
monde noir, on arrive aux Cafres-Zoulous, dont la peau est brune,
le front haut et l'intelligence beaucoup plus développée. Chemin
faisant, on rencontre des Danakils, menant boire leurs chameaux;
ces Abyssins forment la transition entre le nègre et l'Arabe. Le con-
tinent d'Amérique nous présente ses naturels du Mexique , ses Ca-
raïbes, ses Botocudos. Les îles de l'archipel océanique nous mon-
trent une famille de Papouans, qui tiennent à la fois du nègre et du
Malais avec leurs cheveux crépus qui ressemblent à une masse d'é-
toupe. Enfin en Asie, dans un groupe d'Hindous appartenant à diffé-
rentes castes, et occupés à chasser le tigre, nous trouvons le germe
de notre race blanche. Non content de mettre l'ethnologie en action
et de représenter les jeux, les occupations, les exercices favoris, la
yie domestique des différentes familles humaines, on a voulu encore
les entourer des animaux qui expriment le mieux la physionomie
des différons cUmats et auxquels les mœurs de l'état sauvage se re-
lient par tant de rapports. L'intention était excellente, mais l'exé-
cution laisse beaucoup à désirer. La plupart des masques humains
ont été, je l'avoue, caJqués sur la vie; les peaux des divers animaux
ODt été assez bien préparées, et pourtant l'ensemble est petit, les
détails eux-mêmes semblent quelquefois puérils ou ridicules (1).
In Anglais, grand naturaliste, frappé de l'insuffisance de ces cal-
ques de plâtre, se demandait un jour pourquoi Ton n'aurait point
au Crystal Palace de vrais sauvages en chair et en os se livrant de-
vant le public à des simulacres de chasse ou de guerre. Cette idée
soulève plus d'une objection et rencontrerait sans doute des diffi-
cultés; mais la Grande-Bretagne serait plus à même que toute autre
nation de la mettre en pratique à cause de l'étendue de ses relations
avec toutes les contrées de la terre.
La partie du Crystal Palace que nous venons de parcourir nous a
(1) Cette réflexion s'applique surtout à la cave dans laqueUe on a voulu représeoiter
&u moyen de toiles peintes les glaces éternelles du pôle, les animaux de ces régions
désolées et un pôcheur grocnlandais dans son canot. L'intérêt qui s'attache à ces races
de sauvages du nord augmente pourtant de jour en jour depuis qu'on trouve en Angle-
terre parmi les débris de Tàgo de pierre des crânes qui semblent se rapporter au même
type.
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6A8 BEVUE DES DEUX MONDES.
offert de grandes révolutions à la surface du globe, une série de dé-
veloppemens se produisant avec ordre dans l'échelle de la vie, en
un mot le progrès dans l'organisation de la naatière. Ne sommes-
nous point ainsi préparés à mieux saisir les lois de l'histoire? C'est
par une série de changemens que les races primitives se sont avan-
cées de la barbarie vers la civilisation; la vie sociale a eu, comme la
nature, ses formations successives, les âges de l'humanité, ainsi que
les âges de la terre, ont laissé derrière eux des couches où gisent
ensevelies les curieuses dépouilles du passé. Chaque série de la ci-
vilisation a un type aussi bien que chaque série animale; on a voulu
saisir et ressusciter ce type, le présenter aux yeux dans les monu-
mens qui le caractérisent, retracer d'étape en étape la marche du
progrès telle qu'on la trouve imprimée sur l'architecture et dans les
arts des nations éteintes. Pour l'histoire comme pour la science, tout
ce qui vit a ses racines dans tout ce qui a vécu. Avoir été successi-
vement l'homme des différentes époques et des civilisations dispa-
rues, avoir vu naître les premières sociétés, avoir assisté aux mys-
tères de l'ancienne Egypte , avoir vu luire le siècle de Péridès et
l'antiquité s'évanouir poiu* faire place aux nations modernes, qui
de nous n'a fait ce rêve? Eh bien! c'est ce rêve qu'on a cherché à
incarner en quelque sorte dans un vaste ensemble de raonumens et
de statues. Le visiteur revit jusqu'à un certain point dans l'huma-
nité par la faculté qu'il a de voyager en quelques heures à travers
les temps, les âges et les formes renouvelées des sociétés qui se
succèdent et se continuent. De là une nouvelle méthode d'éducatiop
qui consiste à conduire l'esprit par ce qu'on a appelé les milieux
ambians de l'histoire universelle.
A l'horizon ou, comme dit Macaulay, au crépuscule de l'anti-
quité nous apparaît le sombre et gigantesque fantôme de l'Inde. Et
pourtant l'Inde, surtout l'Inde ancienne, se trouve très pauvrement
représentée au Crystal Palace. On s'explique d'autant moins aisé-
ment une telle lacune que les Anglais ont plus de ^loyens pour étu-
dier cette contrée obscure et féconde en surprises. Les artistes au-
raient trouvé dans YIndian Muséum et dans une excellente collection
de photographies des anciens temples les élémens nécessaires pour
reconstruire un style d'architecture évanouie. Au Musée indieA sur-
tout ils auraient pu copier, en les groupant et en les rattachant à ua
système, les figures étranges des dieux hindous, des incarnations
et des monstrueux avatars, — fausses couches, comme on l'a dit, du
sentiment religieux égaré dans la nature. Heureusement, si l'Inde
antique a été négligée, il n'en est pas du tout de même de l'Egypte.
Cette vieille civilisation nous apparaît sortant de son Unceul et
comme rajeunie par des procédés ingénieux de restauration qui ani-
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L'ANGLETERRE ET léL TIE ANGLAISE. 6id
ment et colorent les faits connus sans les dénaturer (1). Les types
d'architecture qu'on a réunis dans la cour égyptienne {egyptian
court) n'ont point toujours été pris à telle ou telle ruine; ce sont
plutôt des illustrations de différens styles groupées de manière à
donner une idée du développement de l'art chez cette nation mys-
térieuse. Qu'on ne s'attende point toutefois à trouver dans ces chan-
geniens le caractère du progrès aussi fortement empreint que sur
rhîstoire des édifices appartenant à des peuples plus modernes. La
religion s'y opposait; des dogmes pétrifians avaient à jamais fixé les
symboles du culte; la loi de cet art, comme celle de la société tout
entière, était l'immobilité. L'idée de M. Owen Jones est même que
nous ne connaissons bien que l'époque de la décadence du style
égyptien ; l'ère de sa grandeur et de sa perfection a été ensevelie
avec les plus anciens pharaons; c'est à peine si nous en découvrons
çà et là quelques débris d'autant plus beaux qu'ils sont plus an-
ciens. Encore bien moins pouvons-nous atteindre à l'enfance de cet
art, qui se perd dans la nuit des temps. Une avenue de lions, calqués
sur deux exemplaires rapportés d'Egypte par lord Prudoe (aujour-
d'hui duc de Northumberland), nous conduit vers l'enceinte exté-
rieure d'un temple, — des murailles décorées de bas-reliefs creux
et de colonnes. Quel est ce temple? Hâtons-nous de dire qu'il ne
se rapporte à aucun monument particulier découvert sur la terre
d'Egypte; c'est pourtant une représentation exacte, les savans le
reconnaissent, du style qui florissait à l'époque des Ptolémées. Vou-
lant surtout parler aux sens et donner une figure à l'histoire, les
professeurs du Crystal Palace auraient manqué leur but, s'ils s'é-
taient contentés de reproduire les fragmens isolés et mutilés qu'on
trouve dans les musées d'art. Il leur fallait donner une âme et un
corps au symbolisme égyptien, relever les ruines, choisir et grou-
per dans un espace beaucoup trop limité les traits qui pouvaient le
mieux transmettre à l'esprit du spectateur l'idée d'une civilisation si
éloignée de la nôtre. Les murailles se montrent couvertes de figures
bizarres et coloriées, le principal sujet de la scène étant un roi qui
fait des offrandes et qui reçoit les présens des dieux. Les chapiteaux
des colonnes sont formés de feuilles de palmier et de lotus; d'autres
encore montrent le papyrus à ses divers états de développement,
depuis le bouton jusqu'à la fleur épanouie. Sur la frise qui surmonte
ri) Ce travail a été singulièrement facilité par des découvertes récentes. On connaît
aujourd'hui non-seulement les outils dont se servaient les arUstes égyptiens, mais
encore les procédés de dessin qu'ils appliquaient à la sculpture. On a retrouvé dans des
cryptes tumulaires hUties durant toute la vie d'un roi et laissées inachevées par sa
mort des chambres où les murs creusés dans le roc avaient été préparées pour recevoir
les peintures et les sculptures.
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650 RETUE DES DEUX MONDES.
les colonnes court une inscription hiéroglyphique proclamant que
<( dans la septième année du règne de Victoria, la souveraine des
vagues, ce palais a été élevé et illu^é de mille statues, comme un
livre pour l'usage des hommes et des femmes de toutes les nations. »
A la vue de ces ornemens d'architecture, tels, ou à peu près tels,
qu'ils auraient pu sortir du ciseau d'un artiste au nez écrasé et aux
pommettes saillantes, on est tenté de se croire pour tout de bon en
Egypte, au temps des Ptolémécs. Je pénétrai donc dans la cour ou
le parvis du temple, non sans m' être recommandé à deux globes ai-
lés, symbolique divinité qui protégeait les seuils de porte. C'est là
que devait s'assembler la multitude. A ma gauche s'étalait sur la
muraille une grande fresque sculptée du temple de Ramsës îlai
Amun à Médinet-Habou , près de Thèbes. Des guerriers étaient re-
présentés comptant devant le roi , chef de la dix-neuvième dynas-
tie, debout dans son chariot, entouré de ses serviteurs et de ses
porteurs d'éventail, les mains des ennemis massacrés, — il y en
avait trois mille, ainsi que me l'apprirent les hiéroglyphes gravés
sur la tète des scribes, circonstance qui, comme on pense bien,
m'inspira la plus profonde admiration pour ce grand et magniflque
souverain. A ma droite était la représentation d'une bataille ou plu-
tôt d'un siège, car les Égyptiens étaient en train d'enlever une for-
teresse. Me retournant, je me trouvai en face de huit figures gigan-
tesques, droites, enveloppées dans une étroite tunique blanche , et
les mains croisées sur la poitrine. Ces statues, aux joues couleur
de brique, ouvraient de grands yeux noirs qui semblaient regarder
fixement l'éternité. Je passai sous cette morne vision de la gravité
farouche et de la force immobile, puis, tournant à gauche, je me
trouvai au milieu d'une colonnade fort serrée, d'un effet original et
curieux. Chacune de ces colonnes représentait huit tiges et huit bou-
tons de papyrus liés ensemble, qui s'élevaient en forme de gerbe.
Enfin j'arrivai devant la tombe découverte à Beni-Assan, creusée
dans une chaîne de rochers qui forment une barrière à l'est du Nil et
séparent le désert de sable de la fertile vallée du NU. Ce monument
remonte à une époque très ancienne, plus- de seize cents ans avant
notre ère. Il est facile de s'en apercevoir à M forme nue et sévère
des colonnes qui forment un des premiers ordres de l'architecture
égyptienne. Pourquoi faut-il que des dispositions commandées sans
doute par des causes qu'il est facile de deviner aient altéré le ca-
ractère original de ce mausolée, en lui enlevant ses ténèbres et sa
solennelle horreur? Sans trop m'arrêter à ce détail, je continuai mon
chemin dans une dernière salle ornée de toute sorte de bas-reliefs,
de statues et de peintures, dont l'une représente Bamsès II en train
de faucher les têtes de ses ennemis avec l'aide du bon dieu Ammon-
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L ANGLETEir £ ET LA. YIE ANGLAISE. 651
Ra. Je traversai des colo' iiades de différens styles et de différentes
époques, depuis celles f u temple de Philœ jusqu'à celles du temple
de Kamac, et dont q^ elques-unes portaient au faite la statue de
la déesse égyptienne de l'Amour, aux oreilles de génisse, et appe-
lée par les Égyptier j « la grande vache qui avait engendré le so-
leil. )) Enfin je découvris dans un enfoncement le fameux temple
d'Abou-Sunbel (1) Ici le charme se trouva rompu, car une inscrip-
tion anglaise nou y avertit que nous avons seulement devant les yeux
une miniature d3 la façade du temple lui-même, creusé dans le
flanc d'une ancii^nne carrière de pierres. Pour ressaisir l'illusion, il
faut passer dans une autre salle, ou, si l'on veut, dans une autre
cour. Là, au milieu d'une température élevée qui favorise la crois-
sance des plantf s tropicales, et au bout d'une avenue gardée par
use double rangée de sphinx, s'élèvent deux stupéfiantes statues
ayant chacune soixante-cinq pieds de haut (2). Ce sont les colos-
sales figures ae Ramsës le Grand, assis dans une attitude de pas-
sive majesté qui indique bien un être supérieur et insensible au
monde que nous habitons. D'autres statues beaucoup plus petites
sont celles de sa mère, de sa femme et de sa fille, La taille exagé-
rée des premières exprime donc surtout la grandeur de la condition
sojiale, la nation absorbée dans l'état et l'état personnifié dans un
iiomme.
Qui ne voit d'ici l'intention des professeurs du Palais de Cristal
ea exhumant et en restaurant ces fossUes de l'histoire? Ce qui sort
d'un tel spectacle n'est point tout à fait de la science « mais ce sont
du moins des impressions qui y conduisent. Sous le voile des sym-
boles, on a essayé de reconstituer un des types de la civilisation pri-
mitive. Gomme les Égyptiens ont surtout célébré leur passage sur
la terre par des édifices énoimes et mystérieux qui ont défié le
temps, les hommes et le désert, c'est à leur architecture qu'il fallait
s'adresser d'abord pour reproduire les grandeurs de ce qu'on est
convenu d'appeler l'âge babélique de l'humanité. L'art, ainsi que
tout l'ordre social, était d'ailleurs sorti de la religion, et de même
que la plupart des théogonies anciennes, celle de. l'Egypte s'ap-
puyait sur une vaste cwception du monde extérieur. Ge sont les lois
(1) Les ruinea de cet immense édifice ont été découvertes en Tiubie, il y a près d*an
demi-fiiècle, dans les sables qui s^amassent, chassés par les vents du désert. Un Anglais,
M. Hay, entreprit plus tard sur les lieux de grands travaux pour mettre à nu la base
des statues et des anciennes murailles du temple. On peut se faire une idée du carac-
tère colossal de ces ruines en consultant' les photographies qui se trouvent dans le
Crystal Palace.
(2) Dans le temple d'Abou-Simbel, qui a servi de modèle à cette imitation, il y a
quatre statues de même grandeur destinées à multiplier la personne royale.
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652 REVUE DES DEUX MONDES.
OU plutôt les forces hiérarchiques de l'univers qu'on peraonnifiait
dans ces dieux à face d'ibis, de tigre, de chacal et de crocodile. L'im-
molation consacrée dans l'intérieur du temple sous toutes les fonaes
se traduisait dans l'état par tous les genres de sacrifices : de là ces
glaciales et accablantes figures sous lesquelles le peuple adorait son
propre anéantissement. Dans cet ordre de choses absolu, inëluc^
table, l'immobilité des institutions se réfléchissait dans l'immobililé
des statues. Gomment ce moule des sociétés antiques s'est-il brisé?
Des naturalistes fatigués de rapporter à la doctrine des cataclysmes
les grands changemens qui se sont opérés sur la terre dans la nuit
des époques géologiques ont voulu les expliquer par d'autres causer
plus simples, les variations de l'atmosphère et l'épanouissement des
nouvelles formes de la vie sur le globe. Il viendra peut-être de
même un jour où les historiens accorderont moins d'influence wx
guerres et aux révolutions sur la décadence des états qu'aux lentes
et inévitables lois du progrès. Si par miracle les pharaons enfouis
sous les ruines des anciens édifices pouvaient revenii* à la lumière^
ils reconnaîtraient qu'il n'y a plus de place pour eux dans le monde
moderne et, fermant la paupière, ils se recoucheraient majestueuse**
ment dans leurs tombeaux. Ces grandes existences, figurées par les
proportions colossales de la sculpture, n'étaient à l'aise que dans le
passé; débordées par un nouvel ordre de faits, par des changemens
historiques auxquels il leur était interdit de s'accommoder, elles se
sont éteintes, après avoir laissé dans les sables de l'Egypte les té-
moignages et les monstrueux débris de leur puissance efiacée.
Il nous faut pourtant rester quelques momens encore dans le
cycle des vieilles civilisations orientales. A notre droite s'étend la
cour assyrienne, assyrian court^ où, à l'aide des mêmes procédés^
on a voulu reconstruire non tel ou tel temple, mais la physionomie
générale d'une architecture oubliée. On a mis à contribution les
découvertes faites, il y a quelques années, dans l'ancien empire
d'Assyrie, à Khorsabad. On a résumé les travaux des savans et
des antiquaires qui ont rappelé en quelque sorte à la lumière le
palais de Sargon, successeur de Shalmaneser, et le palais de son
fils Sennacherib à Kouyunjik, ainsi que c^lui.d'Esarhaddon et de
Sardanapale à Nimroud. Enfm on a consulté d'autres explorations
et d'autres fouilles qui ont mis récemment à nu les ruines des palais
de Nebuchadnezzar à Babylone, de ceux de Darius et de Xerxèa à
Suse. Ce ne sont point seulement les grandes proportions et en
quelque sorte les ossemens de cette architecture fabuleuse qui ont
reparu derrière le voile de sables écarté par la main des voyageurs,
mais encore des détails minutieux, des ornemens délicats, des restes
de peinture qui ont permis de redonner la vie et la couleur aux
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l' ANGLETERRE ET tA TIE ANGLAISE. 653
plus étraaiges créations de l'art assyrien ou ninivite. Certes c'était
une tentative nouvelle et curieuse que de nous introduire dans les
monumens des royaumes de Mésopotamie durant les deux siècles
qui s'écoulèrent entre le règne de Sennacherib et celui de Xerxès,
Ce travail de restauration a été confié à M. James Fergusson et à
M.' Layard (4); qui^ sans imposer de sacrifices à la vraisemblance,
ont su réunir dans un palais imaginaire les traits épars d'une épo-
que et d'une civilisation qui semblaient à jamais perdues. Les en-
trées de ce palais apparaissent gardées par ces gigantesques figures
de taureaux ailés à tête d'homme et à barbe noire frisée, qui, selon
M. Layard, représentaient les trois grands attributs de la divinité,
l'intelligence, la force et l'ubiquité. Que ces monstres et que les
Hercules assyriens étranglant les lions ne vous e&aient point! Vous
péQétra*ez alors dans une grande salle au centre de laquelle s'élèvent
qtûttre colonnes exactement copiées sur celles qui ont été retrou-
vées à Suse et à Persépolis. Les murs se déploient couverts de
scolptures et d'inscriptions cunéiformes (ou plutôt à têtes de flèches)
qui ont été récemment déchiffrées , et surtout de peintures ou de
scolptures religieuses. 11 ne faut pas oublier que ces palais étaient
aussi des temples, car le roi cumulait les fonctions de grand-prêtre
et de chef militaire de la nation. Le plafond qui couronne la salle
présente la forme générale des plafonds dans cette ancienne partie
de l'Asie; mais il a servi principalement de prétexte pour étaler les
différens modes de coloration de l'art assyrien. Au fond de la cour,
on remarque une voûte d'une forme élégante, et dont le dessin sem-
blerait devoir appartenir à un goût plus moderne que celui des peu-
I^es d'Assyrie : c'est pourtant une fidèle copie du modèle qui a été
découvei-t à Khorsabad. De cette salle, on passe dans deux chambres
disposées de manière à dcHiner une idée de l'ordonnance des anciens
pîdais, et décorées de moulures prises sur les bas-reliefs découverts
à Nimroud. Conformément à l'usage des antiques souverains dont
nous visitons les domaines, on y trouve aussi des tableaux de chasse,
de guerre, de sacrifices et de tous les divertissemens qui pouvaient
occuper les loisirs d'un souverain d'Asie. Par l'ensemble des traits,
l'art assyrien se rattache, quoique avec des nuances très distinctes,
aux groupes des autres civilisations primitives, telles que celles de
riiide et de l'Egypte. C'est le même symbolisme accablant et formi-
dable, la même tendance à l'exagération des formes, presque la même
biérarchie de dieux moitié hommes et moitié bêtes, témoignant ainsi
que le moi n'avait pu encore se dégager des forces muettes et con-
(1) Ce dernier savant a publié un livre très estimé sur les antiquités de Ninive, Ni-
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65& REYUE DES DEUX MONDES.
fuses qui T enchaînaient à la nature. Quoique enveloppé dans des
mythes différens, le culte contribuait toujours à former une société
où le peuple, acceptant avec une résignation aveugle la nécessité
des causes qui l'opprimaient, se faisait une religion de sa faiblesse
et de ses terreurs.
En passant de l'Egypte et de l'Assyrie à la Grèce, le visiteur
éprouve cette sorte de soulagement qu'il a déjà connu tout à Theure
en quittant dans les bassins géologiques les étranges reptiles de la
formation tertiaire, — rêves pénibles de la terre durant sa période
d'enfance, — pour des animaux qui se rapprochaient davantage des
formes présentes de la vie. Il s'éloigne en effet des chimères et s'a-
vance vers la réalité. A l'âge ténébreux des monstres et des dra-
gons, à la morne immobilité des dieux et des sphinx, à un art gigan-
tesque et assombri par une religion taciturne, succède tout à coup
poiur lui le rayonnement de la beauté. Il s'en faut pourtant de beau-
coup que ce changement ait été aussi soudain dans l'histoire ; on
retrouve au sein de l'architecture égyptienne des germes et des
prototypes qui ont été plus tard fécondés, développés par l'art des
Grecs (1); il est même probable que cette transition nous semblerait
infiniment moins brusque, si nous possédions les monumens pri-
mitifs qui caractérisaient l'enfance du génie hellénique. La vérité,
c'est que la Grèce, surtout à l'origine, tenait encore par certains
liens religieux et poétiques à l'antique Orient; mais elle s'en détache
par une organisation sociale plus libre, par des mœurs plus douces
et par des dieux plus humains. Pour indiquer une des causes de ce
progi-ès, peut-être eût-il fallu exprimer mieux encore qu'on ne Ta
fait au Palais de Cristal le changement des climats. M. Owen Jones,
chargé de décorer la cour grecque {greek court)y n'a point suivi
tout à fait le même système qui avait été adopté pour l'Egypte et
pour l'Assyrie : ici les monumens devenaient plus certains et mieux
connus ; il s'est alors contenté de les réunir et de les exposer, tout
en les encadrant dans un milieu qui pouvait aider à l'illusion. On
entre tout d'abord par une façade d'ordre dorique dans l'intérieur
d'un agora ou forum grec, qui servait de marché et aussi de ren-
dez-vous pour les solennités publiques. Ce qu'il y a surtout d'in-
venté dans cette décoration de théâtre, destinée à mettre en scène
un peuple de statues, est la couleur dont on a revêtu les principales
lignes d'architecture. Ces surfaces bleues, rouges ou jaunes, bla-
sonnées d'or, donnent assez bien, il est permis de le croire, une
idée de la manière dont les Grecs entendaient l'ornementation des
(1) C'est ainsi que la colonne droite et sans ornement du premier ftge de TÉgypte a
servi de modèle primitif à la colonne d'ordre dorien.
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LANGJL£T£fiA£ ET lA YIE AI9GLAISE. 655
édiflces. Dans Tintérieur de cette cour se trouvent groupées et dis-
posées, selon un certain ordre, des statues de plâtre moulées sur les
modèles que possèdent les principaux musées de TEurope. En sor-
tant de l'agora, on traverse une petite cour latérale, la stoa^ où le
visiteur se trouve en quelque sorte entre l'art grec et l'art égjptien,
le premier représenté par une colonnade d'ordre dorique, et le se-
cond par un mur incliné. Il peut ainsi comparer les deux styles, les
formes harmonieuses aux figures passives et colossales. Encore un
pas, et nous entrons dans un atrium couvert qui était généralement
attaché à l'agora. De larges piliers soutiennent un plafond à pan-
oeaux qui a été imité du temple d'Apollon à Bassa, en Ârcadie. Là
s'étend une longue galerie de sculptures célèbres, parmi lesquelles
ou distingue la frise du Parthénon, que M. Owen Jones a essayé de
repelpdre, moitié de sentiment, moitié d'après les indications four-
nies par les restes de l'antiquité grecque. Enfin se montre le Par-
thénon lui-même, qui a été reconstruit sur les lieux, grâce aux
conseils et aux études de M. Penrose, qu'un long séjour dans la ville
d'Athènes et de profondes études ont familiarisé avec les secrets de
l'architecture grecque. Cette éducation par les monumens s'adresse
à un public dont la majorité n'a jamais lu une ligne des poètes grecs :
n*est-il point vrai pourtant qu'une histoire de l'art, de la religion et
de la société hellénique se dégage jusqu'à un certain point de l'en-
semble du spectacle?
• Les figures du culte , ramenées à des proportions plus modérées
que celles des mythes égyptiens, — sombres hallucinations de pierre
qui obsédaient le cerveau de l'homme, — indiquent assez le déclin
de la théocratie. En Grèce, malgré les mystères et les initiations,
tout un côté de la religion se découvre; le ciel se déride, les dieux
se montrent augustes et sereins à la lumière de l'Olympe. Ce ne
sont plus de simples forces de la nature, ce sont des personnes. Le
voile qui cache encore la tête de quelques divinités n'a plus le ca-
ractère d'un secret impénétrable; c'est le péplos, un emblème cos-
mique, une image du merveilleux tissu qui répand et organise la
trame de la vie à la surface de la terre. L'homme, jusque-là passif
dans ses rapports avec l'univers, se sépare de l'inertie accablante
des élémens, réagit par la pensée sur le monde extérieur, qu'il mo-
difie, et dégage enfin de la nature l'idéal du beau. A la raideur sym-
bolique des formes consacrées par le dogme , aux conceptions reli-
gieuses du premier âge qui pétrifiaient sous un moule invariable les
attriJbuts de la divinité succèdent peu à peu la souplesse et la liberté
de la fantaisie dans les arts. La statuaire se dégage de l'immobilité
grandiose de l'architecture; ces êtres de pierre, fils du cerveau hu-
maixi, qui osaient à peine essayer, comme l'enfant, un premier pas.
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656 BETUE DES DEUX MONDES.
revêtent au plus haut degré le mouvement et l'expression : ils vi-
vent, ils agissent, ils partagent, en les élevant, nos passions, nos
joies et nos tristesses, Pascal, cherchant le trait distinctif de la
grandeur de l'homme, croit le trouver dans ce que « l'homme est le
seul être de la création qui se sente souffrir. » On pourrait dire de
même que la statuaire grecque est la première où , comme dans le
groupe de Niobé par exemple, éclate le sentiment de la douleur.
Qu'on ne demande rien de semblable aux colossales figures égyp-
tiennes, aussi insensibles que le granit où elles ont été taillées! A
mesure qu'il émancipe ses dieux, le peuple grec s'affranchit lui-
même , car partout les institutions civiles et politiques se montrent
calquées sur les idées religieuses. Au lieu de ces temples caverneux
et de ces palais de l'Orient qui résumaient l'effrayant parasitisme
d'une nation absorbée par un honmie ou par une caste, nous trou-
vons en Grèce des places publiques où se réunissaient et se consul-
taient toutes les classes de la société.
On doit s'attendre à des changemens à vue : nous étions Grecs,
nous voici Romains. Qui ne voudrait en effet pouvoir se dépouiller
de sa personnalité au milieu de ces transformations successives, et
devenir en quelque sorte le caméléon de l'histoire? Cette fois nous
nous promenons dans une partie extérieure du Golisée, devant un
mur percé d'arches en forme de cintre et ornées de colonnes d'ordre
dorien : c'est l'entrée de la cour romaine {roman court), à l'inté-
rieur de laquelle s'ouvre un large appartement dont les murs ont
été peints de manière à imiter le porphyre, la malachite et les mar-
bres rares dont les Romains aimaient à décorer leurs palais. Ainsi
qu'au sein de la cour grecque, le visitem* parcourt une suite de ves-
tibules où il peut étudier les modèles de l'architecture et de la sta-
tuaire. A première vue et à ne consulter que le sentiment des arts,
on serait tenté de croire que Rome imprime un pas en arrière dans
la voie de la civilisation. Comparée à la Grèce, ne présente-t-elle
point des traces de barbarie qui se prolongent jusque sous les déli-
catesses du siècle d'Auguste et jusque sous la corruption des césars?
On revient pourtant de cette impression quand on songe à quelques-
unes de ses lois et de ses institutions politiques, quand on se sou\ient
surtout qu'elle a fondé l'organisation de la cité, jetant ainsi jusque
dans les Gaules le germe des libertés d'où devait sortir un jour l'af-
franchissement des communes. Peut-être ce côté de la grandeur ro-
maine n'est-il point assez accusé au Crystal Palace. Le Golisée, avec
sa sombre devise : panem et circemes^ était-il bien l'édifice qu'il
fallait choisir pour donner une idée de la valeur d'une puissante na-
tion ? La race latine avait primitivement un caractère tranché et des
dieux à elle; mais, enchaînée plus tard à ses conquêtes, elle prit
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l'angleterhs et la vie anguise. 657
plus ou moins la philosophie, les dieux et les arts des peuples vain-
cas. On peut suivre ce mouvement sur les statues qui se succèdent
selon Tordre des âges. Non content de raconter ainsi l'histoire de
Rome depuis les beaux temps de la république jusqu'à la triste série
des empereui-s, on a voulu encore nous apprendre quelque chose
des mœurs et de la vie domestique des Romains. On s'est adressé
aux mines d'Herculanum et de Pompéia, ces cités enterrées toutes
vivantes sous la lave ou la cendre. De mtoe qu'il est arrivé si sou-
vent dans l'histoire de la nature, les matériaux qui ont détruit ces
deux villes ont servi à les conserver. Tout en se proposant de recon-
struire le modèle d'une maison romaine à l'aide des indications four-
nies par les fouilles qui ont exhumé Pompéia, on n'a point eu en vue
telle vUla particulière. L'intention a été de donner le type d'une
habitation complète avec les cours, les vestibules et la distribution
des chambres. Les voyageurs qui ont été à Naples affirment d'ail-
leurs que l'imitation est d'une exactitude rigoureuse (1). On entre
par un étroit passage, le prothymm; de chaque côté est une loge
réservée au portier et aux esclaves; sur le pavé se montre, incrus-
tée en mosaïque, la figure d'un chien féroce, avec ces mots écrits :
eave canem (2). Au reste, le visiteur est libre de se croire chez lui,
pour peu qu'il accepte de bonne foi l'illusion qu'on cherche à lui
inspirer. Romain du temps d'Auguste, le voici maintenant dans son
atrium, au centre duquel une ouverture pratiquée dans le toit, le
compluviiimy reçoit et déverse l'eau des pluies dans un bassin de
marbre, V impluvium. Autour deTa/riMm, il peut entrer dans les
efaambres à coucher {cubicula)^ curieusement décorées de peintures
murales. Tout le reste de rhid>itation est également ouvert devant
lui : les ailes (ute), sorte de recoins consacrés à la négociation des
affaires avec les étrangers; le iablinum, où il est censé conserver les
archives de famille, les peintures et les objets d'art; le péristyle, le
Tjfstus OU jardin de fleurs, le triclinium ou salle à manger d'hiver,
le triclinium d'été, le vestiarium, la salle de bains, Yœcus ou salle
des banquets, le thalamus ou chambre à coucher du maître de la
maison. Pour sortir, il regagne maintenant Yatrium par d'étroits
passages {fauces).
De Rome à Grenade et à la civilisation mauresque la transition
est un peu brusque, et pourtant, si l'on tient moins compte de l'or-
dre chronologique des faits que du cours naturel des idées, la reli-
gion des Sarrasins se rattachait & l'antiquité par le dogme du fata-
(1) Les peintures ont été exécutées sous la sunreillaoce de M. Gîuseppe Abbate, un
des conservateurs du musée de Naples.
(2) Sur le seuil d'une autre porte latérale se trouve incrustée dans le pavé une devise
plus bienveillante : tatve!
TOMB XLT. 42
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658 REVUE DES DEUX MONDES.
lisme. Qui ne devine que le spécimen choisi pour donner une idée
de Tarchitecture maiuresque a été tiré de TAlhambra? Cette archi-
tecture elle-même est un rameau vagabond sorti du tronc de l'art
byzantin, et peut à ce titre offrir quelques traits de famille avec
Tarchitecture romaine. Nous voilà donc transportés vers le mi-
lieu du XIII'' siècle dans la fameuse Cour des Lions, au centre de
laquelle s'élève une fontaine soutenue par les animaux qui lui ont
donné leur nom. Autour du bassin de cette fontaine, des vers arabes
célèbrent ainsi le mérite de l'artiste : « 0 toi qui contemples ces
lions couchés, ne tremble point! La vie leur manque pour les mettre
à même de montrer leur furie ! » Dieu sait pourtant que les pauvres
bêtes n'ont rien d'effrayant. Cette cour est fermée par une galerie
couverte dont les colonnes et les arcades s'élancent avec toutes les
grâces délicates de la fantaisie. Sur les colonnes est inscrite cette
sentence : « Il n'y a de conquérant que Dieu. » L'œil ravi par la
légèreté féerique des arabesques formées de fleurs et de dessins
capricieux qui s'entrelacent comme dans un verset du Coran, par
les vives' et harmonieuses couleurs qui rehaussent avec de l'or cette
dentelle de pierre , on entre dans la Salle de justice^ décorée de
trois curieuses peintures. De telles peintures représentant des cerfs
dévorés par des lions ont lieu de nous étonner, car la religion maho-
métane défendait à l'art de reproduire les objets de la nature. Ne
défend-elle pas aussi de marcher sur ^n morceau de papier» dans
la crainte que le nom de Dieu n'y soit écrit? Eh bien! ce nom, com-
ment se trouve-t-il inscrit à plusieurs reprises dans le pavé de la
salle? Ces diverses circonstances ont fait supposer qu'il existait de
grandes différences entre les mahométans de l'est et ceux qoî s'é-
taient établis dans les contrées occidentales; la foi des derniers s'é-
tait sans doute fort relâchée dans le commerce avec les chrétiens.
La Salle de justice donne entrée dans la Salle des Abencerrages.
C'est ici surtout que l'imagination se trouve saisie par tous les rêves
de la vie orientale. Le demi-jour qui descend du plafond obscurci
et coloré par toutes les teintes du kaléidoscope , les pendentifs qui
s'échappent des murs comme autant de stalactites de stuc, les riches
mosaïques, tout dans cette salle respire en quelque sorte le mysti-
cisme de la volupté. Au milieu de ces molles influences, il est aisé
de s'identifier à la vie des sultans, à leurs amours romanesques, in-
terrompues trop souvent par des crimes historiques, aux mœurs de
la chevalerie arabe et castillane. La cour de TAlhambra est certes
une des parties du Crystal Palace qui laissent le moins à désirer :
sur ces murs disposés à souhait pour l'enivrement des plaisirs sen-
suels, et plus d'une fois tachés de sang, on retrouve inscrite la lé-
gende de la domination mauresque.
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L'ANGLETERRE ET LA VIE ANGLAISE. 659
Les géologues nomment époques de transition celles' où, les an-
ciennes forces de la nature se rencontrant en présence de forces
nouvelles qui tendaient à faire avancer la vie sur le globe, la surface
de notre planète était troublée par les oscillations de la résistance
et du progrès. Il se passe quelque chose de semblable dans This-
toire de l'humanité. Nous touchons à la décadence des sociétés an-
ciennes; après être arrivées par degrés au type qui les caractérise,
elles s'arrêtent comme épuisées et luttent impuissantes contre un
inconnu qui doit leur survivre. Le souffle de l'esprit nouveau a passé
sur les nations et les ébranle, les ruines s'entassent sur les ruines,
des races inconnues apparaissent et se répandent sur l'empire ro-
main comme un déluge. Au milieu de ces convulsions, il semble
que le monde doive périr; il va renaître.
IIL
L'étoile du christianisme s'est levée sur la ville universelle. Toutes
les religions nouvelles cherchent à s'emparer des beaux-arts comme
du plus sûr moyen de captiver l'imagination. Le christianisme, après
avoir d'abord méprisé et répudié les images ainsi qu'un signe d'ido-
lâtrie, ne tarda point à se réconcilier dans la conquête avec les sym-
boles de l'architecture et de la statuaire. Il n'est point vrai que l'art
païen se soit évanoui comme par miracle devant la croix; tout le
monde sait aujourd'hui que les chrétiens ont vigoureusement prêté
la main à la destruction des temples et des anciens dieux ; les Bar-
bares complétèrent cette œuvre de bouleversement d'où devaient
sortir, parmi les ruines, les tiges d'une architecture renouvelée. Au
moment en effet où tombaient et s'enfouissaient sous terre les dé-
pouilles du paganisme, des édifices construits d'après un autre sys-
tème s'élevaient pour les remplacer. C'est ce dernier ordre de faits
qu'on a voulu raconter au Palais de Cristal dans la salle byzantine
et romane [byzantine and romanesque court). Sur le porche ou la
façade de cette cour, M. Digby Wyatt a réuni comme dans une in-
troduction les traits généraux d'une époque éminemment curieuse.
Il s'est adressé aux vestiges qui existent encore, et a rajeuni dans
une composition idéale les splendides mosaïques, les peintures et les
allégories de la période byzantine. Cette entrée conduit dans un
musée où l'on s'est contenté de reproduire les divers monumens dis-
persés dans toute l'Europe et pouvant donner une idée de l'art ro-
man. Ce sont des fragmens de cloître, des porches de cathédrale,
des statues couchées, des fonts baptismaux, des sarcophages, des
croix irlandaises enlacées d'ornemens étranges, et la fontaine de
Heisterbach, aux bords du Rhin, dans les Sept-Montagnes. Il semble
^e les nations barbares recommencent dans les arts l'enfance du
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660 RETUE DES DEUX MONDES.
genre humain. Le spectateur, encore sous Timpression des sombres
monumens de l'ancienne Egypte, ne peut manquer de découvrir cer-
tains traits d'analogie entre le style sacerdotal des primitives socié-
tés de l'Orient et celui qui florissait en Occident du viii* au xiii' siècle.
Ici seulement l'intérêt redouble, car il s'agit de nos ancêtres, il s'agit
des langes de pierre, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui ont enve-
loppé la pensée religieuse des nations modernes; c'est notre his-
toire que nous lisons dans le ténébreux mystère des cryptes, dans
la raideur cénobitique des statues, dans les emblèmes d'un art pé-
trifié par le dogme, dans ces tombeaux et ces sarcophages où
l'homme, toute sa vie occupé à mourir, reposait si bravement la
tête sur un froid oreiller de marbre.
Le moyen âge se trouve représenté dans trois salles, la cour du
gothique allemand^ la cour du gothique anglais et la cour du go--
ihique français. La plus intéressante, du moins pour un étranger,
est celle où l'on a réuni de toutes les parties de l'Angleterre des
monumens destinés à caractériser le triomphe du spiritualisme chré-
tien sur les instincts fougueux de la race saxonne. L'intention a
été de fournir à peu de frais aux Anglais eux-mêmes les élémens
d'un voyage archéologique dans leur propre pays. Pour ceux au
contraire qui ont vu en quelque sorte sur pied ces divers spécimens
de l'art gothique, ils éprouvent, à les voir classés dans une galerie,
le plaisir bien connu du botaniste quand il retrouve dans son her*
hier le souvenir de ses courses et de ses impressions à demi effacé
par le temps. Entrant de la nef dans la salle du moyen âge anglais,
le visiteur se trouve tout d'abord dans un cloître du xiv* siècle,
dont les arcades et les colonnettes ont été empruntées à l'abbaye de
Guisborough, dans le Yorkshire. De ce charmant et paisible cloître,
où ses pas retentissent sur un pavé de tuiles aux couleurs vives et
harmonieusement mélangées, il aperçoit déjà des fragmens détachés
de toutes les cathédrales célèbres de la Grande-Bretagne, mais sur-
tout la magnifique porte ogivale de la cathédrale de Rochester. Le
plus ignorant en archéologie ne saurait méconnaître les change-
mens qui se sont introduits dans l'architecture depuis la période
romane. Tout autour de lui la ligne verticale s'est substituée à la
ligne courbe. Il se trouve au milieu de ce que les Anglais appellent
le style perpendiculaire ou le style pointu. Ces lignes qui s'élancent
vers le ciel, la maigreur austère des formes, l'attitude ascétique des
statues, la sombre mélancolie des visages creusés et dévorés par un
sauvage amour de Dieu, tout annonce la victoire de l'esprit sur la
chair (1). L'idéal de l'art s'égare et plonge comme celui de la vie
(1) Cette émaciation de la face et des membres, cette forte tension des lignes dn
visage attirées vers la partie supérieure, en un mot tous les traits d'un mysticisme
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L ANGLETERRE ET LA YIE ANGLAISE. 661
humaine dans les mystères de l'éternité. Et pourtant comme la foi,
une foi naïve et sans réserve, répand un rayon de grandeur surna-
turelle sur la physionomie de ces chrétiens si bien endormis et si à
l'aise dans le tombeau! Dans cette collection des spécimens du
moyen âge, on n'a même point négligé certains détails qui pou-
vaient donner une idée des usages de l'Angleterre durant les temps
catholiques. C'est ainsi qu'on s'arrête volontiers devant la statue de
u l'évêque enfant » tirée de la cathédrale de Salisbiury. La coutume
voulait alors qu'un évêque fût élu tous les ans parmi les enfans de
chœur. U jouissait durant l'année de tous les privilèges d'un véri-
taUe prince de l'église, et venait-il à mourir dans l'exercice de sa
charge, on lui érigeait un monument : de là cette statue couchée
qui réveille une idée touchante. Il n'est guère d'Anglais, si bon pro-
testant qu'il soit, qui n'aime à retourner quelquefois en imagination
vers les âges d'idolâtrie papiste. Si ces légendes de pierre heurtent
le bon sens du réformé, elles flattent du moins chez lui le sentiment
de la poésie. A l'origine, l'église anglicane a bien pu haïr et mépri-
ser les images; mais depuis qu'elle s'est greffée solidement sur le
tronc émondé par la hache des premiers iconoclastes, elle tient à
sauver et à conserver ce qui reste des vestiges de l'art gothique.
J'ai vu à la cathédrale de Bristol de vénérables chanoines me mon-
trer en souriant d'anciens monumens de la superstition qu'ils étaient
en train de réparer avec une sorte d'amour. On ne détruit que ce
qu'on craint, et la réforme religieuse en Angleterre n'a plus rien à
craindre du passé.
Les savans ont donné le nom d'éocêne au commencement de la
dernière période géologique, c'est-à-dire à l'aurore de la création
moderne. Elle éclate aussi, cette aurore, sous d'autres traits, mais
avec une non moins vive lumière, quand on passe de la longue
compression du moyen âge aux splendeurs de la renaissance. Quel
épanouissement de la forme, quelle joyeuse revendication de la na-
ture, si absolument humiliée et anéantie par le dogme ! Cette fête
de la résurrection de l'art et de l'antiquité se trouve célébrée au
Crystal Palace dans trois salles : Renaissance courty Elizabethan
court et Italian court. La méthode diffère peu de celle qui a été
suivie jusqu'ici : on a voulu encadrer dans un système ingénieux
de décoration les principaux chefs-d'œuvre de Jean Goujon, de Lo-
renzo Ghiberti, de Germain Pilon, de Michel-Ange, et d'autres ar-
tistes bien connus. Le choix des monumens est heureux, et le visi-
eialté, ne sont pourtant point aussi vigoureusement empreints sur les statues du moyen
lige anglais que sur celles du moyen âge allemand. La forte race anglo-saxonne a résisté
de tout temps aux excès de la mortification catholique : mot terrible, puisque, selon
BoHuet loi-mâme, il veut dire faire la mort» mortem facer9.
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6ô2 REYUE DES DEUX MONDES.
teur se promène avec ravissement dans une glorieuse époque dont
on a réuni autour de lui les éblouissantes richesses, et secoué
toutes les branches de Tart pour en faire tomber à ses pieds les plus
• belles fleurs. Arrêtons-nous seulement à YElizabelhan court^ qui
présente naturellement un caractère plus national et un style d'ar-
chitecture beaucoup moins connu en France. Cette phase de Fart
anglais fut de courte durée : après s'être épanoui dans tout son
éclat vers la seconde moitié du xvi« siècle, le style auquel la reine
Elisabeth a donné son nom s'évanouît dès le commencement du
ivii**, devant les progrès de l'école italienne en Angleterre. Il en est
pourtant qui le regrettent : tout massif qu'il était, il ne manqpjait
point à coup sûr d'une certaine grandeur palatiale^ comme disent
les Anglais; il avait surtout le mérite de l'originalité. Avec ses
ouvrages de pierre curieusement fouillés à jour par le ciseau, ses
masses architecturales qui retiennent encore dans l'ensemble quel-
ques traits du style en vigueur au moyen âge, mais qui s'en éloi-
gnent par les détails et les omemens, rudement imités de l'anti-
que, il convenait très bien, non -seulement au temps qui le vit
fleurir, mais encore au pays et aux matériaux que fournit la Grande-
Bretagne pour l'art de bâtir. Les châteaux et les manoirs de cette
époque , aux briques rouges encadrées de pierre fortement cise-
lée, aux puissantes fenêtres, aux hautes cheminées monumentales,
produisent encore, vus entre les grands arbres, un efiiet imposant
et pittoresque. Les détails d'architecture destinés à illustrer le style
du temps d'Elisabeth au Cryslal Palace ont été tirés de HoUand
house, un des plus curieux édifices de Londres. Non contens de pro-
fesser l'histoire de l'art par les monumens, les metteurs en scène
du Palais de Cristal se proposent, on le sait, d'évoquer les époques
mortes, et d'envelopper ainsi le spectateur dans les souvenirs et les
influences qu'elles réveillent. Quel temps mieux que le siècle d'Eli-
sabeth pouvait parler à l'esprit des Anglais? N'y retrouvent-ils point
les pages les plus romantiques de leurs annales et les beaux noms
de leur littérature? Pour aider à ces hallucinations de la mémoire,
on a groupé diverses figures historiques et divers ouvrages d'art,
tels que le tombeau de la comtesse de Norfolk et de ses fils, dont
l'original se trouve dans la cathédrale de Salisbury, le monument
de sir John Cheney, celui de Marie Stuart, enfin le buste de Shaks-
peare, copié sur son mausolée dans l'église de StrafFord-on-Avon*
L'époque de la renaissance est encore chère par d'autres côtés au
cœur des Anglais; ils rattachent, et avec raison, les racines de la ré-
formation religieuse à la révolte des beaux-arts contre l'église, à la
découverte de l'imprimerie, à l'étude sincère de la littérature grec-
que et latine. C'est en fouillant l'antiquité que l'érudition, guidée, il
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L ANGLETERRE ET LA VIE ANGLAISE.
est vrai, dans d'autres voies par la lampe des croyances religieuses,
a, comme on Ta dit, retrouvé la Bible. On est libre de disputer sur
les origines du protestantisme en Angleterre et sur les motifs plus
ou moins honorables qui l'ont suscité, mais il y a un fait qui do-
mine tout. En se séparant de Rome, Henri VIII a coupé le câble qui
retenait la Grande-Bretagne au continent. C'est surtout à dater de
cette époque indécise et troublée que la nation anglaise a dégagé
son caractère, ses institutions et ce qu'on oserait appeler son moi
moral des liens étrangers de l'orthodoxie. C'était donc le cas de ré-
sunaer, après la salle de la renaissance, l'unité du peuple britannique
dans un monument solennel. Ce monument de fantaisie, exécuté
d'après les plans de M. Digby Wyatt, s'élève tout à l'extrémité de la
nef. C'est une galerie complète des rois et des reines d'Angleterre
depuis l'heptarchie saxonne jusqu'à la dynastie normande, et depuis
lors jusqu'au règne de Victoria. Dans cette longue série où les mo-
narques se succèdent par ordre chronologique et se superposent les
uns aux autres avec les principaux traits de leur époque, une figure
a beaucoup embarrassé les artistes chargés d'écrire sur la pierre les
annales de leur nation. Admettrait-on parmi les rois celui qui a fait
couper la tête de Charles I*' ? Le grand homme qui n'a point encore
de tombeau dans l'abbaye de Westminster se dresserait-il avec ses
grosses bottes molles, l'épée au côté et le chapeau sur la tête, entre
les représentans d'une institution qu'il avait détruite? Et pourtant,
d'un autre côté, son absence ne laisserait-elle point une grave la-
cune dans l'histoire? N'est-ce point à lui que les Anglais les plus
dévoués à la monarchie font remonter l'organisation de leur armée,
l'expansion de leur commerce et la grandeur de leur marine? Après
une délibération du comité, la statue d'Olivier Cromwell fut écartée
du monument royal; mais elle devait naturellement prendre place
dans la galerie des hommes célèbres. En face de la lignée des sou-
verains, on a en effet distribué dans toute la longueur des transepts
les bustes ou les statues des grands généraux, des hommes d'état,
des écrivains, des savans, des philosophes, appartenant à l'Angle-
terre et à tous les autres pays. Ces derniers expriment l'ordre de
succession au trône de la pensée et la glorieuse filiation des con-
naissances humaines.
Ici finit l'histoire illustrée de l'art. C'est sans doute par lui qu'il
fallait commencer, car les anciennes sociétés ont généralement re-
cherché le beau avant l'utile. Dans la mythologie grecque, l'orgueil-
leuse Junon rougit d'avoir donné naissance à Vulcain, qui représente
le travail manuel. A Rome, les professions mécaniques étaient encore
exercées par les esclaves. C'est le caractère des nations modernes
d'avoir apporté avec elles dans les diverses contrées de l'Europe une
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66& REVUE DES DEUX MONDES.
fofce nouvelle et envahissante, l'industrie. Cette force ne s'est point
développée avec éclat au moyen âge, comprimée qu'elle était par
le régime militaire et sacerdotal. Elle obéit d'ailleurs à de tout au-
tres lois que le sentiment du beau. Après une courte et inévitable
période d'enfance, l'art est arrivé chez les Grecs à un degré de per-
fection qui n'a plus été dépassé. Dans les galeries qui se succèdent
au Crystal Palace y et qui représentent des époques, le visiteur a
plutôt rencontré des variations de la forme qu'un véritable progrès.
Il n'en est plus du tout ainsi de l'industrie : fille de la science, de
la nature et de la liberté de penser, elle avance chaque jour avec le
domaine des connaissances humaines qui s'étendent. Il eût donc été
curieux et instructif de réunir au Palais de Cristal les élémens d'une
histoire philosophique du travail. N'y avait-il point lieu de faire
pour l'industrie ce qu'on avait déjà pratiqué avec succès pour les
beaux-arts? Eût-il été sans intérêt de voir les classes ouvrières se
détacher des races chevaleresques, naître les professions utiles, se
succéder les métiers et les inventions? Quelle nation était mieux
préparée que l'Angleterre à reproduire par des traits visibles ce
qu'un de ses écrivains appelle la genèse des arts utiles? Le visiteur
du Crystal Palace passe sans transition aucune des monumens de la
renaissance en pleine industrie moderne. Il se peut très bien que la
renaissance des beaux-arts n'ait point été étrangère au développe-
ment des fabriques; mais encore eût-il été bon d'indiquer les liens
qui unissent ces deux ordres de faits. Quoi qu'il en soit, on voit assez
distinctement se succéder les trois âges de l'histoire, l'ère sacerdo-
tale, l'ère militaire et l'ère industrielle, qui doit limiter les deux
anciennes puissances en élargissant le terrain de la démocratie.
Dans l'ornementation des autres salles {industrial courts)^ au
lieu de donner l'idée d'une époque, on a cherché à spécifier et à
illustrer le caractère local des différentes branches du travail ma-
nuel. Cette fois donc nous ne voyageons plus dans le temps à la re-
cherche des civilisations éteintes ou des âges évanouis : nous nous
promenons dans les grands districts manufacturiers de la géogra-
phie moderne. C'est ainsi par exemple que, dans la cour de Bir-
mingham, M. Tite a choisi pour motif de décoration les ouvrages de
fer appliqués à l'architecture. Le dessin de la grille ou entourage de
fer monumental, avec ses riches feuillages et ses enroulemens, ap-
partient au XVII* siècle; mais cet ouvrage signale en même temps
une des récentes révolutions qui se sont introduites dans l'art de la
métallurgie. Autrefois les ornemens de fer se frappaient au mar-
teau; aujourd'hui ils se fondent dans un moule. On a reconnu que
cette dernière méthode s'adaptait beaucoup mieux que l'autre au
climat de l'humide Angleterre : le fer fondu s'oxyde moins vite que
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L'ANGLETERRE ET LA VIE ANGLAISE. 665
le fer forgé. Malheureusement cette belle salle est à peu près un
cadre sans tableau : pour ceux qui ont vu la ville de Birmingham
et ses riches fabriques, la cour qui porte le même nom se montre,
hélas! très pauvrement fournie. Il a été généralement asse^ difficile
de déterminer les grands fabricans anglais à une exposition perma*
nente de leurs produits. Un pas de plus, et nous sommes à Shef-
' field. La fameuse cité des forges et des usines se trouve naturelle-
ment représentée par ses ouvrages de coutellerie, ses outils d'acier
et ses imitations d'orfèvrerie. Une autre salle a été consacrée aux
objets de papeterie [staiionery court). Sur les panneaux de bois
sculpté qui décorent l'intérieur de cette cour figurent des médail-
lons avec des Amours se livrant à tous les procédés mécaniques de
la fabrication du papier, de l'imprimerie et de la gravure. Est-ce
une allusion au jour de la Sadnt-Valentin (Si Valentine's day) (J) et
à l'intervention des arts de la papeterie dans les affaires du cœur?
Chacune de ces salles devrait être une école en même temps qu'un
bazar; on devrait pouvoir y suivre les diverses transformations que
fait subir la main de l'homme aux matériaux employés dans les
manufactures. En est-il ainsi? Les directeurs du Crystal Palace ont
eu à cœur de nous montrer toutes les richesses de l'industrie mo-
derne, depuis les véritables conquêtes qui intéressent l'homme sé-
rieux jusqu'aux jouets et aux objets de fantaisie qui amusent l'en-
fant; mais ils se sont peu souciés jusqu'ici d'initier les curieux aux
mystères de la fabrication. Il y avait pourtant là une branche d'in-
struction à développer et un élément de succès, car la race anglo-
saxonne, médiocrement inquiète du monde des idées, a au contraire
dans les veines une goutte du sang de Prométhée toutes les fois qu'il
s'agit de pratiques industrielles (2).
On traverse successivement la cour orientale ^ où se montrent, bien
entendu, les produits du Levant, la cour de Bohême^ où s'étalent les
verreries, et l'on s'arrête volontiers à la cour céramiquey où l'ar-
tiste, l'ouvrier et l'antiquaire trouvent, chacun & son point de vue,
des objets intéressans. M. Battam a réuni dans cette riche collec-
tion divers spécimens montrant les progrès de l'art du potier de-
puis l'antiquité jusqu'à nos jours. Là figurent des vases qui ont pu
orner la table de Verres, des plats et des assiettes dans lesquels
(1) Un mois ayant le 14 février, les boutiques des papetiers étalent des lettres et des
enveloppes chargées de tous les symboles de la galanterie. Ce Jour est détesté des fac-
teurs, car le nombre des messages augmente tout à coup, dans^çes localités, de deux
cents à mille.
(3) LMntention de M. Owen Jones est, parait-il, d'accorder dans son nouveau Palais
du Peuple une place considérable à cette démonstration de l'importance des arts et des
métiers chez toutes les nations.
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666 REVUE DES DEUX MONDES.
ont dîné les Médicis, des coupes enrichies de pierres précieuses
dans lesquelles la cour de Louis XIV buvait à Versailles. On y re-
marque des vases mexicains, grecs et étrusques, des porcelaines de
la Chinât d'autres curiosités qui contrastent d'une manière instruc-
tive avec les articles sortis des fabriques de Messein, de Sèvres, de
Berlin, de Vienne et de Worcester. Le progrès dans cette branche
d'industrie (n'en a-t-il point été de même dans toutes les autres?)
a surtout consisté à augmenter les moyens de production et à varier
la nature des produits pour les mettre ainsi à la portée de tout le
monde. Les ouvriers visitent encore avec profit la cour des machines
en mouvemerUy où tournent des milliers de bobines, où rugissent
les grands organes de fer animés par la vapeur, où les cardes dé-
chirent sans relâche, avec leurs dents aiguës, la laine ou le coton.
Le paysan court vers la salle consacrée aux instruméns d'agricul-
ture. Un intérêt plus général s'attache à la cour des inventions , où
toutes les découvertes utiles, tous les rêves de la science appliqués
à la mécanique trouvent en quelque sorte droit de cité.
L'établissement de Sydenham se divise donc en deux parties bien
distinctes : un temple des arts et un palais de l'industrie. Ces deux
parties se tiennent étroitement dans la pensée des fondateurs : si
l'homme élève ses idées par la recherche du beau, il s'affranchit de
la chaîne des besoins matériels par les conquêtes du travail et par
l'aide des machines. Dans l'histoire de la nature, les dernières épo-
ques de la terre ont été surtout frappées d'un cachet particulier par
l'avènement des espèces utiles d'où l'homme a tiré la souche de nos
animaux domestiques. Pourquoi n'en serait-il pas de même à un autre
point de vue dans l'histoire de l'humanité? Pourquoi l'avènement
des classes industrielles ne signalerait-il point le grand progrès des
temps modernes? En somme, la division du Palais de Cristal, con-
sacrée à l'industrie, au commerce et aux mécaniques, est visitée
avec autant d'amour que la série des monumens, quoique par une
autre classe de la population. J'ai vu des ouvriers anglais s'y arrê-
ter des journées entières, au grand déplaisir de leurs femmes, qui
aurdent bien voulu jeter un regard sur les fontaines jaillissantes,
sur les marchandises de fantaisie et sur les délicieuses arabesques
de l'Alhambra. Ils formaient d'ailleurs une exception, car en géné-
ral les travailleurs témoignent un étonnement mêlé d'admiratiou
devant les statues, les restes d'architecture restaurés, les temples^
les palais et toute cette grande fantasmagorie de l'histoire qui rap-
pelle à la vue le caractère des temps effacés et des civilisations
mortes.
Le visiteur se trouve maintenant ramené au point de départ, à
cette entrée du Crystal Palace qui représente l'homme sauvage et
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L'ANGLETERRE ET LA VIE ANGLAISE. 667
à peine échappé des mains de la nature. Si tel a été l'état primitif
du genre humain, il est curieux de jeter un dernier regard sur cette
longue nef, illustrant à droite et à gauche la série des progrès qui
Tont relevé de son abjection originelle. Dans ce grand spectacle
d'idées^ nous voyons les races se superposer et les civilisations se
détacher les unes des autres avec des types différens qui se perfec-
tionnent à mesure qu'ils s'éloignent des ténèbres de l'enfance. Nous
assistons en quelque sorte aux métamorphoses de la vie sociale.
L'homme s'empare de la pierre, de ces puissantes roches qui for-
ment l'architecture de notre globe, et leur communique la forme
de ses croyances religieuses, l'idéal de ses institutions politiques. Il
arrache à la nature le secret de ses lois, les matériaux qu'elle a pré-
parés dans le sein avare de la terre, et U en extrait le germe de
l'industrie. Non content de faire ses destinées, on oserait presque
dire qu'il s'est fait lui-même. Qu'on compare la femme hottentote
à la Vénus de Milo, et il sera difficile de douter que la beauté n'ait
été en progrès dans le développement et l'évolution des races. D'une
société à l'autre, le principe actif du genre humain se modifie; le
progrès se retire de certaines branches et se porte sur de nouvelles
créations de la pensée. Il y a même des lacunes, des éclipses, de
sombres transitions durant lesquelles le voile de la mort semble
s'abaisser sur le monde. Tout souffre, mais tout renaît, et Ton trouve
à distance la trace d'un mouvement d'idées qui s'est frayé un che-
min parmi des ruines. Ce qui grandit toujours, c'est le sentiment du
droit, c'est la liberté humaine, c'est une conception plus digne de
la Divinité et de ses rapports avec la nature. Ce spectacle est noble,
il est religieux : loin d'enivrer l'homme d'un faux orgueil, il lui ap-
prend que la vérité, ainsi que le bien-être, se conquiert à la sueur
du front. Je ne m'étonne plus que le Palais de Cristal ait été choisi
plusieurs fois comme le meilleur théâtre pour célébrer l'anniver-
saire de la naissance des grands poètes, tels que Schiller et Bums.
Quel temple plus convenable pour célébrer leur mémoire que celui
où l'humanité se célèbre eUe-même dans ses luttes et dans ses
transformations? Cet édifice n'est-il point un livre, un poème, une
histoire? Le nouveau système d'architecture qu'il inaugure ne peut
guère manquer de saisir aussi le spectateur. Quelle distance entre
cette ruche transparente abritant le travail des siècles et les anciens
temples de l'Egypte ténébreusement creusés dans le flanc des mon-
tagnes de pierre I U semble que la matière elle-même ait voulu
s'élever et s'idéaliser pour mieux recevoir dans les temps modernes
l'empreinte de la volonté de l'homme. A une pensée il fallait un
palais de verre.
Cet édifice ne contient-il point en outre le germe d'une nouvelle
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668 RETUE DES DEUX MONDES.
méthode d'éducation? Tous les physiologistes anglais conviennent
qu'on accorde une part beaucoup trop grande à la mémoire dans
l'enseignement de la jeunesse. Imposer à l'esprit de l'enfant un sys-
tème de connaissances toutes faites dont il ne saisit le plus souvent
que les mots, n'est-ce point étouffer dans la fleur son libre arbitre,
la faculté de raisonner par lui-même, le goût et le désir de s'aban-
donner à ses propres impressions? N'est-ce point le greffer tout vif
sur le tronc des fausses conventions sociales et des idées reçues? Plus
d'un attribue à cette méthode un fonds de médiocrité générale, le
peu de résistance à l'arbitraire et je ne sais quelle crainte d'exercer
par soi-même les forces du jugement. Elle a plutôt pour objet d'or-
ner l'esprit que d'en affermir les ressources et d'en aiguiser les
armes. N'y aurait-il point lieu d'y substituer, du moins en partie,
l'éducation directe des choses et des faits ? N'est-ce point à l'indi-
vidu de trouver ses voies, de même que le genre humain a frayé
les siennes, appuyé d'une main sur la nature et de l'autre sur la
tradition? L'aider dans cette recherche, placer sur sa route les ma-
tériaux de la science et les monumens de l'histoire, tel serait alors
le rôle du corps enseignant. Le Palais de Cristal peut être considéré
comme un essai, un premier pas dans cette direction nouvelle (1).
L'esprit pratique des Anglais les a convaincus du néant de certaines
ûotions qui s'envolent avec la parole. Les vraies connaissances ne se
greffent sur l'esprit de l'enfant, comme sur l'esprit du peuple, que
par l'intermédiaire des impressions. C'est pour cela qu'on a voulu,
dans un cours d'étude tout plastique, intéresser les sens aux plaisirs
de l'esprit et inspirer, par la vue des signes extérieurs, le goût de
la réflexion et de la lecture. « Le fruit de l'arbre de la science, dit
la Bible, était beau à voir; » n'est-ce point aussi par les séductions
de la forme qu'il faut attirer les masses à la lumière? En mettant de-
vant les yeux, dans un drame dont les acteurs se succèdent, l'his-
toire de la création et l'histoire du genre humain, ne fournit-on
point au spectateur le moyen de dégager par lui-même et de lier
les lois étemelles qui président à l'organisation de la matière et au
développement des sociétés? Cette méthode hardie est quelquefois
obligée, quand les monumens certains lui manquent, d'imaginer ce
qui fut ou ce qui a dû être; mais la faculté d'invention appuyée sur
le sentiment des faits connus n'est-elle point un des apanages du
savant et de l'historien? Quelques croyans lui reprocheront peut-
(i) Une école de demoiselles a été dernièrement attachée à rétablissement de Syden-
ham : pour 2 ou 3 guinées par trimestre, chaque élève peut assister à un cours, jouir
à son gré de toutes les richesses intellectuelles du palais et avoir Tusage d*une biblio-
thèque ou cabinet de lecture composée de cinq mille volumes d*ouvrages écrits princi-
palement sur les beaux-arts.
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L'ANGLETERRE ET LA VIE ANGLAISE. 669
être de ne point indiquer assez clairement ce que Bossuet appelait
la trace de la main de Dieu. Cette trace, ce plan divin et provi-
dentiel de l'histoire, c'est à la conscience de chacun de le découvrir
sous le voile des événemens, des lois naturelles, et sous les évolu-
tions de l'humanité.
Des institutions auxquelles nos voisins donnent volontiers le nom
de palais du peuple, people's palaces^. n'ont-elles d'ailleurs rien à
nous apprendre sur la société anglaise? N'opposent-elles point un
éclatant démenti à de fausses idées généralement répandues en-
deçà du détroit? On a trop légèrement représenté la Grande-Bre-
tagne comme une nation aristocratique. À en croire certains écri-
vsûns, la liberté ne se maintiendrait en Angleterre que parce qu'elle
s'appuie sur une forte division des classes, sur les gloires d'une no-
blesse séculaire, sur l'abaissement et l'ignorance de la multitude.
Si telles étaient vraiment les conditions essentielles à la liberté,
beaucoup hésiteraient à se couvrir de son drapeau. Heureusement
c'est tout le contraire qui est vrai. Je ne nie point que les Anglais
ne pratiquent et n'honorent la hiérarchie sociale; msds c'est à la
liberté qu'ils s'adressent pour limiter le poids de certaines influences
et pour élever la classe la plus nombreuse en l'éclairant. Où trouve-
rait-on ailleurs des palais d'éducation bâtis, non par la main des
gouvememens, mais avec l'argent des contributions volontaires?
Dans quel pays l'ouvrier a-t-il à sa disposition, comme Louis XIV,
ses grandes eaux de Versailles, son parc tout peuplé de statues,
son château de plaisir où il vient se promener pour 1 shilling, avec
sa femme et ses enfans, au milieu de toutes les splendeurs de l'art,
de tous les enseignemens de l'histoire? Le monarque le plus absolu
eût peut-être hésité à donner une telle éducation princière à son
fils. On me dira que la classe inférieure ne jouit point seule de ces
avantages. Non sans doute, ce palais a été construit pour tous; mais
n'est-ce point une idée libérale que de réunir toutes les conditions
de la société, depuis le pair d'Angleterre jusqu'au maçon, sur le
terrain neutre des nobles plaisirs et de l'instruction? Les gouver-
nemens qui craignent le peuple n'agissent point ainsi : ils lui ou-
vrent volontiers la large voie des divertissemens grossiers et maté-
riels, sachant bien que les multitudes abruties sont plus faciles à
conduire. Aux césars il faut le Golisée et les tavernes de Rome.
Seule, la liberté est plus morale : comme elle tient à honneur de
régner sur les esprits, elle ouvre volontiers au million^ ainsi que di-
sent les Anglais, les perspectives de l'idéal et les voies du progrès.
Alphonse Esquiros.
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MARINA
SOUVENIRS DE LA VIE D'ARTISTE A ROME.
En 18A5, profitant de nos vingt ans et des vacances que nous
accordait l'université, nous partions de Bruxelles, un de mes amis
et moi, pour visiter l'Italie en courant. La tête encore pleine des
souvenirs de l'antiquité, dont nous avions dû repasser Thistoke
pour subir nos examens, nous voulions arriver à Rome brusquement,
sans transition, aûn de recevoir dans toute sa force l'impression que
devaient produire sur nous les monumens du peuple-roi. Nous nous
embarquâmes donc à Marseille, et un vetturino de Givita-Vecchia
nous déposa sur le pavé de la ville aux sept collines vers les premiers
jours de septembre. Nous avions l'un et l'autre quelques lettres
d'introduction. Mon compagnon de voyage, dont le père s'occupait
d'entreprises industrielles, était recommandé à un chanoine de
Sainte-Marje-de-la-Minerve et à un prélat belge, jouissant tous
deux d'un assez grand crédit à la cour de Grégoire XVI, et on es-
pérait obtenir par leur influence la concession d'un chemin de fer
à construire dans les états romains. Mes lettres étaient adressées
à de moins hauts personnages : elles devaient me mettre en rela-
tion avec quelques peintres de notre pays qui achevaient alors
leurs études à Rome; mais je ne réussis pas plus à voir les artistes
belges que mon camarade à obtenir sa concession. Il lui fut répondu
que jamais, du vivant de Grégoire XVI , on ne verrait ni placer un
rail, ni rouler une locomotive dans les états de l'église, attendu que
c'étaient là, disait le pape, qui n'avait peut-être pas tort, inventions
d'hérétiques destinées à favoriser le progrès des fausses doctrines
et de l'incrédulité. Quant à moi, j'appris qu'en septembre le mau-
vais air régnait encore à Rome, et que mes compatriotes, partis
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SOUVENIRS DE LA VIE d' ARTISTE. 671
pour la campagne comme tant d'autres, étaient sans doute à Narni,
à Subiaco ou à San-Germano, appliquant à des études d'après na-
ture le talent qu'ils avaient pu acquérir dans les musées. Livrés à
nous-mêmes, nous n'avions plus qu'à remplir bravement nos de-
voirs de touristes. Malgré l'ardeur du soleil de septembre et les
menaces de Varia caltiva^ nous visitions tout le jour églises, palais
et ruines, et nous ne rentrions qu'à la nuit, épuisés de fatigue et
d'admiration. On nous avait recommandé de fréquenter assidûment
le Caffè Greco] c'était le lieu de réunion de tous les jeunes artistes,
et on y passait, nous avait-on dit, des soirées charmantes. Comme
nous avions pris un appartement via CondoUiy à deux pas du fameux
café, nous ne manquions pas d'y aller chaque soir; mais là, comme
nous aurions dû le prévoir, nouvelle déception : le café était presque
toujours désert. Nous nous consolions de notre solitude en lisant un
roman de George Sand, TeveronCy que publiait alors un journal
français admis dans la ville sainte. Dès huit heures, tous les bruits
du dehors cessaient : par les deux arcades qui s'ouvraient sur la rue,
nous n'entendions plus que le murmure mélancolique d'une fontaine
jaillissant dans la cour d'un palais voisin , et ce bruissement uni-
forme des eaux donnait je ne sais quoi de solennel et de lugubre au
silence qui pesait sur Rome, de bonne heure endormie. Dans ce
café, où nous espérions entendre de spirituelles et joyeuses cause-
ries, une tristesse grave s'emparait de nous : il nous semblait que
nous étions assis dans quelque cimetière. Nous commencions à c&m--
prendre que nous étions dans la cité des morts, et je ne sais com-
ment en un pareil lieu me revint à l'esprit ce mot sévère de Spinoza :
vita meditatio mortis.
Dn soir pourtant nous vîmes entrer un jeune homme qui vint
s'asseoir non loin de nous. Nous étions si impatiens de faire enfin la
connaissance d'un des habitués du Caffè Greco^ que l'entrée de cet
étranger fut pour nous un événement : c'était peut-être un artiste.
Quand il fut parti, nous demandâmes au' garçon qui nous servait
s'il connaissait ce jeune homme. Il nous dit que c'était un peintre
allemand. Ma^ ajouta-t-il en levant les épaules d'un air de pitié
dédaigneuse, ma è pazzo.
Fou ! Le mot nous semblait bien peu justifié. Nous en deman-
dâmes l'explication, mais nous n'en pûmes obtenir d'autre, sinon
que les camarades du jeune peintre le plaisantaient souvent et di-^
saient qu'il perdait la tête.
Le lendemain, quand il revint se placer à une table près de la
nôtre, nous remarquâmes en effet qu'il avait l'air préoccupé. Par
momens il semblait absorbé dans une rêverie profonde, et un peu
après il se parlait à voix basse. Néanmoins, comme il semblait
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672 BETUE DES DEUX MONDES.
bon et affable, je m'avançai vers lui pour lui demander s'il ne pou-
vait me dire où mes compatriotes étaient en villégiature. Il les con-
naissait tous et il était même assez lié avec l'un d'entre eux. Nous
causâmes de leur talent, de leurs essais; puis nous arrivâmes à par-
ler de l'art en général et à débattre ces principes abstraits qui plai-
sent à la jeunesse. Il parla, et, s' animant peu à peu, il nous charma
par la nouveauté de ses aperçus et par la profondeur de ses théo-
ries. C'était la première fois que nous comprenions ou que du moins
nous croyions comprendre les vues de l'esthétique allemande ren-
dues vivantes pai* l'éloquence de celui qui nous les exposait.
Nous rencontrant ainsi chaque soir dans la salle presque toujours
déserte du Caffè GrecOy une certaine intimité s'établit entre nous.
Notre nouvel ami était Allemand en effet, mais Allemand de Vienne.
Il avait les cheveux et les yeux noirs; sa démarche était à la fois
vive et nonchalante, son esprit enthousiaste et paresseux. Un peu
de sang valaque coulait dans ses veines. Il avait quelque chose d'un
Oriental ; il tenait et de l'homme du nord et de l'homme du midi.
On ne pouvait lui refuser de l'esprit, de l'imagination; ce qui sem-
blait lui manquer le plus, c'était la volonté.
— Ne vous a-t-il pas encore parlé d'elle? nous dit le garçon du
café un soir que l'artiste n'était pas venu nous rejoindre.
— Et de qui donc?
— Mais de cette femme qui pose dans son atelier!... Elle l'a rendu
fou. Il se parle haut à lui-même, comme s'il rêvait tout éveillé.
— Il est donc très épris?
— E sicurOy sans doute, amoureux fou, et d'un modèle! Il pré-
tend qu'elle est pure comme une sainte; voilà ce qui fait rire ses ca-
marades. Au lieu de les suivre à la campagne, il reste à Rome, s'ex-
posant au mauvais air, à la fièvre, afin de ne pas s'éloigner d'elle.
Est-ce assez ridicule? Songez donci un modèle!... Povero pazzol
Nous aurions voulu en savoir davantage sur la personne qui oc-
cupait si fortement le cœur de notre nouvel ami; mais le garçon n'en
savait que ce qu'avaient pu lui en apprendre les plaisanteries des
habitués du café. Nous n'osions en parler à Walther, — c'était le
nom du jeune Allemand; — mais nous avions près de nous quel-
qu'un qui connaissait tout Rome. C'était la vieille Barbara qui pré-
parait nos repas, et qui, je m'en souviens encore, nous faisait man-
ger chaque jour des pigeons bianchi e rossi coni il signor (blancs et
roses comme monsieur), disait^Ue en regardant avec admiration la
chevelure blonde, la peau blanche et les fraîches couleurs de mon
camarade. Elle aimait beaucoup les artistes, qui occupaient souvent
les chambres où nous étions logés, mais elle détestait d'une hidne
furieuse tous ceux qui portaient la robe du prêtre. L'année précé-
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SOUTENIRS DB LA VIE D' ARTISTE. 673
dente, son fils unique avait été tué d'un coup de couteau au mo-
ment où il allait épouser une jolie fille du Transtevere, et elle pré-
tendait que Tassassin avait échappé à toute condamnation par la
protection d'un monsignor.
— Barbara, luidis-je, connaissez-vous ici un modèle, une femme
qui est à la fois très belle et très vertueuse, et dont un jeune peintre
allemand est épris?
— D'abord, répondit-elle, de vertu il n'en est plus à Rome; les
birhanii en ont tué jusqu'au germe, et en tout cas il ne faudrait
point la chercher chez une femme qui pose dans l'atelier d'un ar-
tiste. Cependant je connais bien celle dont vous voulez parler. II est
certain qu'elle n'accorde pas ses faveurs au premier venu. L'an
dernier, dans cette même chambre que voici, logeait un peintre
iraaçùs, très beau garçon et surtout si gai et de tant d'esprit I Eh
bieni sa gaité, il l'a perdue, et son esprit, et son air de jeunesse
aussi : il est devenu triste, morose, silencieux. Il disait à ses amis
qu'il avait pris la fièvre; mais à moi, il m'a avoué que lui, qui ne
trouvait guère de cruelles, n'avait pas su plaire à Marina. Dès lors il
a pris Rome en horreur, et il est retourné à Paris afin d'oublier son
amour et sa peine.
Ces détails excitaient singulièrement notre curiosité. Un soir que,
selon notre habitude, nous devisions au fond du Caffè Greco, nous
essayâmes d'amener le jeune Allemand à trahir son secret en soule-
vant la question de savoir si un artiste épris de son modèle peut en
faire un bon tableau. Walther n'hésitait pas à répondre affirmati-
vement, et il citait avec feu les noms de peintres célèbres qu'il pou-
vait invoquer en faveur de sa thèse : Rubens prenant pour modèle
sa femme Hélène Fourment, Palma sa fille Violante, Raphaël sa
maîtresse la Fomarine, et tous faisant ainsi des chefs-d'œuvre. Mon
compagnon soutenait le contraire.
— Tout ce qu'on aime, disait-il, on le voit, non tel que la réalité
nous l'offre, mais tel qu'on le rêve. On ne peut reproduire la nature
quand le voile de l'enthousiasme vous dérobe ses contours, toujours
réglés par une loi qu'on ne peut impunément méconnaître. Préten-
dez-vous corriger, embellir, transformer le réel, aussitôt vous tom-
bez dans la recherche, dans l'afféterie, dans le faux. Et d'ailleurs
l'émotion troublera la vue et fera trembler votre pinceau. « 11 est
p^u, disait Talma en voyant jouer un comédien habile trop péné-
tré de l'esprit de son rôle, il est perdu; le malheureux I il sent ce
qu'il dit. » Du peintre il en va de même : aime-t-il celle qu'U veut
peindre, il ne fera rien de bon. Il peut faire un chef-d'œuvre en
peignant les traits de celle qu'il a aimée, non de celle qu'il aime
encore.
TOME XLT. 43
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07i REVUE DES DEUX MONDES.
— Ce que vous dites est spécieux, répondit à son tour Walther;
mais je ne le crois pas juste. Avant tout, si vous voulez être vrad-
ment un grand artiste, soyez homme. Votre cœur bat-il pour la
liberté, pour la patrie; cette puissance inconnue, la beauté, s'est-
elle emparée de votre âme : écrivez, parlez ou saisissez un pinceau,
et si le procédé ne vous fait pas défaut, si le pinceau vous obéit, si
vous avez appris à bien traduire votre pensée, ne craignez rien,
allez, vous serez orateur, poète ou peintre. Aimer, c'est le ressort de
la vie, la source de ce qui est réellement grand et beau. Aimez une
idée abstraite, le devoir, la justice, ou bien un être vivant, peu im-
porte; mais soyez ému, votre essor s'élèvera d'autant, et dans votre
œuvre se retrouvera le cœur de l'humanité. Croyez-moi, les grands
artistes d'autrefois ont aimé celles dont ils ont immortalisé les traits,
et leur souvenir vivra même quand les toiles seront retournées en
poussière comme les créatures d'un jour qui leur ont donné nais-
sance. En adorant leur modèle, ces peintres illustres ne copiaient
pas servilement ce que voyaient les yeux de la chair, mais ce que
contemplaient et devinaient les yeux de l'âme. Ils effaçaient les im-
perfections qui déparaient le modèle, ils lui prêtaient une forme plus
qu'humaine, ils le transfiguraient par l'amour. Les apparences fugi-
tives qu'on appelle le réel leur échappaient, je le veux : ils négli-
geaient ce qui marquait trop l'accident, l'individuel; mais Dieu n'a
pas mis dans la matière la suprême beauté que l'artiste poursuit les
bras tendus vers l'idéal, cette réalité permanente, la seule vraie. On
a dit que la Vénus de Milo était la copie de quelque belle et puissante
fille de l'Archipel; rien n'est plus faux. Pour soutenir cette absur-
dité, il faut être aveugle ou n'avoir jamais comparé les misères du
plus beau corps humain aux lignes harmonieuses et incomparables
de la statue. Et Raphaël , a-t-il vu quelque part l'original de ses
madones ou de sa Galathée? Non, jamais : il le dit lui-même dans
cette lettre qu'il écrivit au moment où il peignait la Famésine et où
il exprime si bien cette idée qu'il entrevoit et que sa main ne peut
rendre. C'est en lui-même, non hors de lui, que l'artiste doit trou-
ver la vraie beauté, le type des choses créées, et jamais sans une
passion sérieuse il ne saura s'élever assez haut pour saisir ce reflet
de la perfection qui flotte dans les profondeurs de son esprit.
— Sesquipedalia verba! belles paroles! mais vive la nature!
reprenait mon camarade. Tout votre idéal, rêve d'une imagination
exaltée, ne vaut pas un manche à balai peint par Gérard Dow ou un
cochon dans la fange brossé par Rembrandt!
Et ainsi se poursuivait jusque bien avant dans la nuit, au milieu
des boufiîées de tabac, ce dialogue étemel, commencé jadis dans les
jardins d'Académus entre Platon, le divin amant des réalités invi-
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SOUVENIRS DE LA VIE d'aRTISTE» 675
siUeSt et Aristote, le pénétrant observateur des réalités terrestres;
mais le feu que notre ami avait mis dans le débat nous avait fait
deviner son secret. Cela toutefois ne nous suffit point : nous vou-
lions connaître celle qui avait inspiré au jeune peintre une passion
si sérieuse. Notre ami faisait alors un tableau tiré de la Fiancée de
Corinthe, de Goethe, et nous supposions bien qu'il avait besoin de
son modèle. Il avait son atelier au-delà de Santa-Maria-de-Capuc-
cini, dans une rue isolée, d*où la vue s'étendait sur les magnifiques
cyprès de la villa Ludovisi. Nous allâmes le surprendre un matin à
l'heure où il travaillait avec le plus d'assiduité, au risque de froisser
en lui un sentiment de pudeur intime bien naturel en pareille cir-
constance. Il parut désagréablement surpris de notre visite inatten-
due. 11 rougit : un sentiment de gêne le dominait visiblement; mais
son afiabUité reprit bientôt le dessus, et il nous tendit la main avec
son expansion habituelle. Nous n'étions nous-mêmes guère moins
embarrassés que lui; nous n'osions regarder le modèle, de peur de
tndiir notre indiscrète curiosité.
— Nous sommes allés aux Gapucûis, lui dis-je, pour voir le cé-
lèbre Saint Michel du Guide, et nous n'avons pas voulu passer si
près de votre atelier sans venir le visiter.
Il devinait parfaitement le motif qui nous avait conduits chez lui;
mais, dissimulant la contrariété qu'il éprouvait, il se mit à nous
parler du tableau à peu près achevé qui se trouvait sur son cheva-
let. Je dirai en quelques mots comment il avait compris son sujet,
parce que l'impression très vive que produisit alors sur moi cette
toile ne se sépare pas dans mon esprit de l'impression plus forte
encore que m'a laissée la femme singulière qui avait in^iré cette
œuvre. On connaît le magnifique poème de Goetlie. La scène se passe
au moment où le christianisme commence à pénétrer en Grèce. Un
jeune honmie part d'Athènes pour aller visiter sa fiancée à Corinthe.
Quoique la famiUe de celle-ci soit devenue chrétienne et que lui soit
encore païen, quwd il arrive à la nuit close, la mère l'accueille
avec prévenance. Bientôt, accablé de fatigue, il s'endort; mais tout
à coup la porte s'ouvre, une étrange apparition se présente : c'est
une belle jeune fille pâle et revêtue d'un long voUe blanc. 11 apprend
d'elle-même qu'elle est sa fiancée, mais qu'elle ne peut être à lui :
sa mère a fait un vœu et l'a consacrée au Dieu des chrétiens. Enivré
d'amour, il se révolte contre ce vœu cruel. «Viens, dit-il, sois à
moi; la volonté de nos parens a d'avance consacré notre union. Vois,
Bacchus et Gérés présideront à notre repas des fiançailles, et toi,
chère enfant, tu amènes l'Amour à ta suite. — Hélas! répond-elle,
ne me touche pas. Je suis blanche comme la neige, mais je suis plus
froide qu'elle. » Il s'efforce de la réchauffer dans ses bras, mais le
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676 REVUE DES DEUX MONDES,
sang ne palpite pas dans le sein de la pâle fiancée. Lorsque sa mère
confondue la surprend dans la chambre du jeune Athénien : « Pour*
quoi, lui dit-elle, m'envier cette nuit de bonheur, à moi, descendue
si jeune au tombeau? J'ai été promise à ce jeune homme quand le
temple de Vénus brillait encore de tout son éclat, et le chant de vos
prêtres n'a pu éteindre le feu qui brûlait dans mon cœur. Mainte-
nant que ma main a touché sa main, ce beau jeune homme doit
mourir, car j'ai sucé tout le sang de ses veines. Réunissez-nous au
moins sur le même bûcher, et tandis que la flamme dévorera nos
restes, nous irons rejoindre le cortège éclatant de nos anciens
dieux. »
Cette œuvre, où le fantastique et le réel sont combinés avec un
art admirable, avait vivement frappé Walther. Nous sûmes plus
tard qu'il avait trouvé quelque similitude entre certains sentimens
familiers à son modèle et l'idée que Goethe, le grand païen, avait
voulu exprimer dans ce poème, tout plein de regrets pour la Grèce
antique. Le peintre avait choisi le moment où le jeime homme pré-
sente à sa fiancée la coupe de vin qu'elle saisit d'une main avide.
Par l'opposition des effets de lumière, l'artiste avait obtenu un con-
traste saisissant. Tandis que la jeune fille, toute blanche dans son
linceul blanc, était éclairée par la lumière bleuâtre d'une nuit d'été
dont la douce clarté pénétrait par la fenêtre ouverte, le jeune Athé-
nien était tout illuminé des chauds reflets que projetait sur lui la
lampe posée sur une table à trois pieds. Elle, d'une beauté dia-
phane, d'une forme légère et vaporeuse, à moitié perdue dans les
rayons argentés de la lune, semblait un de ces gracieux fantômes
créés par l'imagination mystique du moyen âge. Lui, au contraire,
semblable à l'Apollon Pythien, offrait l'image de la vie antique dans
sa force sereine et dans sa noble harmonie. L'exécution de ce ta-
bleau était certes loin d'être parfaite; mais le sujet était si bien
compris et l'idée si bien rendue, que j'exprimai très vivement à
notre ami l'admiration sincère que m'inspirait son œuvre. Je pro-
fitai de ce moment pour jeter enfin un regard sur le modèle que nous
avions tant désiré voir. La jeune Romaine ne semblait nullement
gênée de notre présence; elle demeurait là, devant nous, immobile,
enveloppée dans son vêtement blanc à longs plis, la tète ceinte de
la torsade noir et or, en signe de deuil. C'était bien la fiancée de
Corinthe telle que les vers de Goethe la font deviner.
— Je vois, monsieur, que vous ne travaillerez plus aujourd'hui,
dit-elle à Walther. Il se fait déjà tard; je reviendrai demain.
Et, soulevant une portière qui séparait l'atelier d'une pièce voi-
sine, elle disparut.
J'avais compris le charme puissant qu'elle exerçait sur notre ami.
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SOUVENIRS DB LA VIE d' ARTISTE. 677
Elle était réellement belle, sans avoir cependant ce teint mat, mais
chaud, ordinaire aux carnations méridionales. Elle était extrême-
ment blanche de peau, et plutôt trop pâle. C'était peut-être cette
particularité qui l'avait désignée au choix du jeune artiste. Au reste,
ce n'est pas la beauté de ses traits qui me frappa le plus, mais
l'harmonie de ses gestes, de sa démarche, de toute sa personne.
Elle n'avait montré ni les grâces provoquantes de la coquetterie, ni
les gaucheries maladroites de la timidité; elle était partie lentement,
avec une aisance que rien ne troublait. Elle semblait se mouvoir
comme un cygne sur les eaux. Elle rappelait le mot de Virgile : m-
C€$m patuit dea.
Je l'ai revue plusieurs fois depuis, et toujours la simplicité et la
grâce de ses mouvemens m'étonnèrent. Soit que l'étude chez elle
atteignit au naturel, soit que la vue habituelle des chefs-d'œuvre de
Tart grec, qu'elle aimait à contempler, eût agi sur elle à son insu,
il est certain qu'à chaque instant eue reproduisait les lignes les plus
pures des marbres antiques.
Quand nous partîmes, Walther nous accompagna. — J'ai deviné
sans peine, nous dit-il, le but de votre visite : vous avez voulu la
voir. On vous aura parlé de mon stupide amour... On vous aura dit
que j'étais fou... Oh! ne niez pas! Mes amis me le répètent assez,
car entre artistes on ne se ménage pas la vérit^, et mon secret n'en
est plus un pour personne. Et cependant il m'en coûte toujours d'en
parler. Aimer d'un amour sérieux et jaloux, oui, jaloux, entendez^
vous, un modèle à qui un caprice de quelques jours ferait trop
d'honneur, je sais que cela est ridicule. Je me le dis à moi-même,
mais je n'y puis rien. Je suis dominé par un attrait plus fort que ma
volonté. Au reste, c'est une étrange personne, ce modèle, que le pre*
mier venu peut faire poser dans son atelier pour quelques écus. Si
elle savait dessiner, ce serait un grand peintre, ou plutôt un grand
sculpteur, car elle préfère les statues aux tableaux. Elle a un goût
exquis et sûr. En deux mots, elle apprécie le mérite d'une œuvre
d'art. Je ne connais pas de critique qui la vaille. Elle se platt aussi
à entendre parler des hauts faits des anciens Romains et de la gloire
de la Rome antique, comme si elle était la fille des Scipions. Quant
à moi, je la crois vertueuse. C'est là, je ne l'ignore pas, aux yeux
de mes amis, le comble de l'absurde et la preuve évidente de ma
folie. Eh bien! je puis du moins affirmer que son amour n'est pas
banal.
— Oui, lui dis-je, j'ai entendu parler de ce Français...
— Non, reprit-il vivement, il y avait à Rome au printemps der-
nier un Anglais très riche, qui l'aimait autant que je l'aimais moi-
même, mais autrement, comme il faut, parait-il, aimer ces femmes-
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678 REVUB DES PBUX MONDES.
là. Il lui a fait les offres les plus magnifiques : elle a refusé. Il lui
a fait parvenir les plus splendides parures ; elle les lui a renvoyées
avec dédain.
Walther vit quelque incrédulité se mêler à nos marques d'éton-
nement. — Vous avez peine à croire, je le vois, reprit-il, qu'un
pauvre modèle ait pu résister aux séductions de tout genre aux-
quelles ont dû l'exposer sa beauté, son triste métier, sa pauvreté;
moi, je me l'explique. On ne s'est jamais adressé chez elle qu'aux
sentimens les plus grossiers; on lui a offert de l'or, des bijoux ; on
a parlé à sa vanité, à ses sens, qu'on a voulu exciter, surprendre.
Nul ne s'est approché d'elle comme d'une femme qui eût encore
quelque honnêteté. Au fond des hommages dont on voulait l'eni-
vrer, elle n'aura pas eu de peine -à distinguer le mépris qui les in-
spirait. Comment s'étonner qu'elle ait repoussé ces outrages cachés
sous des présens ou de belles paroles? Voici ce qu'elle m'a dit après
qu'elle eut dédaigné les offres de l'Anglais : u Je ne lui en veux pas,
La grande valeur de ses cadeaux est une marque de politesse; c'est
une preuve qu'il m'estime autant qu'un cheval de race ou qu'un
tableau de prix. Il a suivi l'usage : avec ou sans la bénédiction de
l'église, n'est-ce pas avec des diamans qu'on achète encore les jeunes
filles? Mais un bouton de rose posé dans mes cheveux est mille fois
plus beau que toutes ces fleurs en pierreries, et pourtant ce bouton
n'a coûté à la nature qu'un rayon de soleil, il ne m'a coûté à moi-
même que la peine de le cueillir. Tous les trésors de la terre ne
peuvent rien ajouter à la beauté. Mettez à une statue un anneau de
rubis dans les oreilles ou dans le nez : la rendrez-vous plus belle? »
Ce qu'elle m'a dit était bien le fond de sa pensée, puisqu'elle a su
agir comme elle avait parlé...
— Et pourtant, repris-je, rappelez-vous la cassette de Margue-
rite. Il est vrai que la pudique ignorance est un danger qui ici
n'existe pas. Au reste, il se peut qu'une âme naturellement fière et
élevée par le sentiment du beau soit au-dessus de certaines séduc-
tions. Votre Romaine d'ailleurs voit les hommes et les choses de
près; puis, étant sans illusions, elle doit être à l'abri de bien des
faiblesses. Toutefois il m'est difficile de comprendre comment cette
personne, sortie du peuple, nourrie par une famille pauvre et vivant
sans doute avec des gens assez vulgaires, a pu acquérir ces instincts
nobles, ces sentimens purs que vous avez cru rencontrer en elle.
— Vous pensez donc que, comme tous ceux qui aiment véritable-
ment, je me suis créé une idole pour mieux pouvoir l'adorer, et
que je l'ai dotée de perfections qui n'existent que dans mon imagi-
Dation exaltée? Soit; vous pourrez peut-être en juger par vous-
même. Remarquez cependant que ce qui serait extraordinaire et
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SOUVENIRS DE LA TIE D*ARTISTE. 679
même impossible en Allemagne et dans votre pays ne Test pas en
Italie. Les hommes du nord ont peut-être plus de force dans la pen-
sée, et en tout cas plus de suite, mais il faut une constante culture
pour développer ces facultés; sinon, elles restent étouffées sous la
grossièreté de l'écorce. Les peuples du midi ont une ouverture d'es-
prit qui leur rend tout facile ; leurs sens, plus vifs, portent à l'âme
des impressions plus rapides, plus nettes; ils comprennent, ils de-
vinent, ils concluent à l'instant. Croyez-vous d'ailleurs qu'il ne
serve de rien aux habitans de cette belle contrée d'être les héritiers
de tant de civilisations? Ici, par exemple, les souvenirs des grands
artistes de la renaissance et ceux de la Rome antique sont familiers
à tous les gens du peuple. Ils marchent parmi les monumens des
maîtres du monde, leurs aïeux, disent-ils, et ils vivent en commerce
habituel avec les ombres des héros. Voyez ce Colisée que nous par-
courons en ce moment. Est-ce donc en vain qu'un peuple peut se
dire : Voilà ce que nous faisions quand l'univers était à nous? Prenez
le premier mendiant venu, vivant dans la vermine et dans la pous-
sière à la porte d'un couvent, et il vous parlera de ses ancêtres, les
Scipions, les Titus, les Brutus, sans trop distinguer ni les temps,
ni les hommes, mais très pénétré de l'idée qu'il y a derrière lui
quelque chose de grand, qui inspire encore du respect aux géné-
rations actuelles. Demandez au dernier de ces facchinî qui il est,
et remarquez avec quel orgueil il vous répondra : lo son Romanol
Le contraste entre la condition actuelle et les prétentions des mo-
dernes Romains vous paraîtra au premier abord très ridicule, et
pourtant n'est-ce rien que ce souffle de grandeur auquel n'échap-
pent pas même les âmes abaissées? Il ne fait que les gonfler aujour-
d'hui, demain il les soulèvera. Vous ignorez encore à quel point la
servitude dégrade les plus grands cœurs et les plus nobles races.
Qui sait les destinées réservées à ce peuple, si jamais le ciel lui ac-
corde un bon gouvernement et la liberté? J'avoue qu'au-delà des
.\lpes, Marina, avec ses instincts d'artiste et ses fiertés de Romaine,
ne pourrait exister que dans l'imagination exaltée d'un amoureux
de vingt ans; mais ici c'est différent, et vous verrez si je me trompe.
Que répondre, sinon que nous ne demandions pas mieux que de
juger par nous-mêmes? Une autre objection sur un point plus dé-
licat nous venait encore à l'esprit, mais nous n'étions pas assez liés
avec notre nouvel ami pour lui faire entendre des vérités trop im-
portunes. Nous lui fîmes seulement remarquer qu'il était bien étrange
qu'une personne ayant des goûts aussi délicats et des sentimens aussi
élevés voulût continuer à exercer un si triste métier.
— Cela parait singulier en effet, nous répondit-il; mais que peut*
elle faire maintenant qu'elle est entrée dans cette voie? Le travail
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680 REVUE DES DEUX liONDES.
lui offrirait peu de ressources, et d'ailleurs les habitudes oiâves et
délicates qu'elle a contractées lui rendraient intolérables les occu-
pations manuelles auxquelles elle devrait se condamner. Après avoir
vécu de la vie de l'artiste, la voyez-vous, la belle fiancée de Co-
rinthe, coudre des chemises ou vendre des chandelles !
A cette époque, le type de la femme perdue régénérée par l'a-
mour était très en vogue. Goethe dans le Dieu et la Bayadèrey Vic-
tor Hugo dans Marion Delorme^ avaient rajeuni le sujet déjà traité
par La Fontaine, et l'on se souvient avec quelle faveur il fut long-
temps accueilli par le public. Walther avait plus d'une raison pour
s'éprendre de cette idée dangereuse et séduisante. Il s'élevait avec
force contre les préjugés cruels de la société.
— Gomment! disait-il, on s'incline avec respect devant les œu-
vres d'art, on leur bâtit des palais où la foule va les adorer comme
des manifestions d'en haut, et on repousse avec mépris le modèle
sans lequel ces chefs-d'œuvre n'eussent point été créés 1 G'est ainsi
qu'on voue toute son admiration à un drame, à une tragédie, et
qu'on n'a que du dédain pour le comédien qui rend ce drame intel-
ligible à la foule. Voilà donc la justice du monde!
A ces déclamations d'un cœur blessé dans l'objet de son affec-
tion, nous ne répondions rien. Gomment répondre en effet sans lui
dire qu'il est certaines situations équivoques qui tendent à per-
veilir le cœur, et que par suite le préjugé qui les frappe n'est pas
sans fondement? Nos observations eussent été plus qu'une condam-
nation de ses théories générales : elles l'eussent atteint à l'endroit
le plus sensible de son âme. Nous ne laissâmes rien voir de nos dé-
fiances persistantes.
Depuis que Walther avait été amené malgré lui à nous faire la
conGdence de son fol amour, c'était le sujet intarissable de ses con-
versations. Il nous engagea même à le visiter dans son atelier, et
nous eûmes ainsi l'occasion de rencontrer plusieurs fois son modèle
adoré. Nous pûmes nous apercevoir que, s'il nous en avait fait un
portrait un peu flatté, c'était cependant une femme assez remar-
quable. Un esprit net, un caractère décidé, beaucoup de franchise
et d'abandon, et cependant une fierté réservée et pudique, un cer-
tain mélange de fermeté virile et de grâce virgbiale, par momens
de la gaité, mais toujours tempérée par une teinte de mélancolie
grave, une profondeur de vues et souvent une élévation de langage
qu'on ne s'attendait pas à rencontrer dans une femme du peuple,
voilà ce qui frappait au premier abord. Elle avait puisé dans ses
entretiens avec les artistes une culture superficielle, mais qui avait
suffi pour développer en elle un goût très délicat et qui semblait
inné. Elle se vantait avec un orgueil enfantin de la froideur dont on
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SOUVENIRS DE LA VIE d'aRTISTB. 681
l'accusait, et qui, elle le sentait, devait l'élever au-dessus de ses
pareilles. — On prétend que je suis blanche comme la neige, nous
disait-elle en riant. C'est possible; mais ce qui est sûr, c'est que ]•
suis aussi froide qu'elle.
— C'est bien; mais gare au soleil, gare à l'amour!
— Oh! ce soleil n'est pas encore levé pour moi et ne se lèvera
pas de si tôt.
— Tant mieux, car, ne l'oubliez pas, sous son ardeur la neige se
fond, et que reste-t-il?...
Elle répondit par un petit geste de défi. Quant à Walther, il com-
prenait bien que nous voulions éloigner le danger qui menaçait son
repos, son avenir, sa dignité ; mais il nous savait peu de gré de nos
bons avis et de nos sages propos.
Une autre fois elle nous dit qu'un sculpteur, pour lui prouver
la puissance de l'amour, lui avait raconté l'histoire de Pygmalion,
— Quant à moi, ajouta-t-elle, je vous réponds que, si j'avais été la
statue, je serais restée de marbre.
Hélas! pauvre créature, que n'a-t-elle fait comme elle disait ! et
pourquoi est-elle descendue de son piédestal?
Elle ne parMt pas ainsi par coquetterie. Elle se croyait réelle-
ment invulnérable. Elle s'imaginait connaître toutes les séductions,
tous les périls, et elle se sentait de force à y résister. Et cepen-
dant ses paroles, qui désolaient notre ami, étaient loin de nous ras-
surer.
Dans les premiers jours d'octobre, les artistes revinrent à Rome
les uns après les autres. Je vis ceux à qui j'étais recommandé et qui
étaient aussi liés avec Walther. On voulut nous mener à Tivoli en
joyeuse compagnie, et Marina fut de la partie. On passa tout le jour
à visiter les environs de la petite ville. Malgré le proverbe italien de
mauvais augure :
A Tivoli di mal conforto
Tira il vento, piove o suon 'a morto,
le temps fut splendide, et on en profita pour faire la tournée clas-
sique à la villa d'Adrien, aux cascatelles et aux grottes. Vers le soir,
on fit dresser la table du souper sur la terrasse de Y Hôtel de la Si-
byllcy près de ces ruines du temple de Vesta qui font de ce lieu
l'un des plus charmans du monde. Là tous les souvenirs de l'anti-
quité se réveillent aussitôt dans l'esprit, et l'on se sent transporté
au temps où Mécène et Horace aimaient à visiter ce délicieux sé-
jour. Se rappelant les festins chantés par le poète romain, nos amis
s'amusèrent à tresser les fleurs cueillies dans la montagne pour en
couronner les fronts et les verres. Les Lydies et les Chloés de nos
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682 R£yUE DES DEUX MONraS.
jeunes artistes riaient aux éclats de ces omemens, qui ne déparaient
pas leur noire chevelure, mais qui s'accordaient très mal avec le
costume des hommes. Marina seule, qui avait d* abord semblé pren-
dre grand plaisir aux courses de l'après-midi, devenait de plus en
plus pensive et triste à mesure que la nuit tombait. Enfin elle se
leva de table. Je la suivis et la trouvai accoudée sur la balustrade
de la terrasse qui domine à pic les grottes mystérieuses où s'abtme
en bondissant un des bras de la rivière. En m' approchant, je fus
frappé de la grâce inimitable de sa pose. Elle s'était enveloppée tout
entière de son long châle blanc pour se préserver de l'humidité que
la brise apportait de la cascade voisine , et, la tête appuyée sur sa
main , elle me rappelait la statue de Polymnie que j'avais admirée
récemment au musée du Louvre. Sa beauté sévère, la chaste har-
monie des plis retombans de ses vétemens m'inspiraient une sorte de
respect involontaire. On aurait dit la sibylle Tiburtine sortie de son
temple, à l'ombre duquel elle se tenait immobile pour consulter les
signes du ciel étoile. Je demeurai aussi immobile qu'elle-même. Elle
semblait plongée dans une méditation profonde. En ce moment, la
lune, se levant au-dessus des hauteurs qui encaissent le Teverone,
éclaira en plein son visage, et je vis une larme tomber de ses yeux.
— Vous pleurez, lui dis-je, qu'avez-vous?
— Voyez cette nuit, répondit- elle, que c'est beau! Mais pour
moi il n'est pas de bonheur complet; jamais je ne serai aimée, car
jamais plus on ne me respectera. Que ne puis-je vivre et mourir ici
seule, oubliée de tous !
En même temps elle me montrait le magnifique spectacle qui se
déroulait devant nous. Le sombre entonnoir où s'engouffre le Teve-
rone semblait ouvrir sous nos pieds d'insondables abîmes d'où mon-
taient comme des nuages d'encens les humides vapeurs de la chute,
irisées par les clartés bleuâtres de la nuit. De l'autre côté du ravin,
en face de nous, sur la colline où s'élevait jadis la maison d'Horace,
les oliviers agitaient leur pâle et léger feuillage, tandis que le bruit
lointain des cascatelles, grandissant et s'abaissant tour à tour, ac-
compagnait doucement la voix plus retentissante de la grande cas-
cade. Les colonnes de marbre du petit temple, les contours des
montagnes, la lumière tempérée qui éclairait le paysage, les fines
senteurs des fleurs d'automne, le faible bruissement des feuillages
et le murmure grave des eaux, tout dans l'œuvre de l'homme et dans
la nature sereine était d'une harmonie exquise et d'une proportion
parfaite.
— Oui, m'écriai-j^, cette nuit est splendide. Devant ce spectacle,
le poète qui jadis habitait ce charmant coin de terre aurait dit :
« Cueillez la vie tandis qu'elle est en fleur. » Aujourd'hui l'aspect de
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SOUVENIRS DE LA VIE D* ARTISTE. 683
la nature dans sa grandeur et le sentiment du temps qui fuit et nous
emporte nous inspirent des idées plus hautes et plus mélancoliques.
— C'est vrai, reprit-elle après un moment de silence et avec cette
emphase qui est un caractère traditionnel de la race romaine, et
pourquoi cependant? La sagesse d'autrefois ne valait-elle pas la
nôtre? Au lieu d'exhaler ma plainte vers ces astres insensibles qui
poursuivent leur course muette sans m'entendre, ne ferais-je pas
mieux de joindre ma voix à celle de nos amis? Je ne puis. Leur
gatté me fait mal, et si je devais chanter avec eux, j'éclaterais en
sanglots.
— Mais n'y a-t-il donc là personne à côté de qui vous désiriez
vous asseoir et qui puisse vous tendre la main?
— Non. Je les connais trop bien; je sais ce que leur âme ren-
ferme de dévouement et ce que pèse pour eux la destinée d'une
femme comme moi. J'ai vu ces joyeux amans de la beauté et du
plaisir jurer à leurs amies une tendresse éternelle et oublier un an
après jusqu'au nom de celles qu'ils devaient chérir toujours. Je les ai
vus changer d'amour comme dans un festin on change de vin quand
le palais se fatigue de la même saveur. J'aurais pu me laisser aller,
moi aussi, à l'une de ces liaisons faciles que le caprice du jour lègue
à l'oubli du lendemain; mais je sais trop ce qu'elles apportent d'hu-
miliations et ce qu'elles contiennent d'amertume. Y en a-t-il un
seul qui eût confiance en moi? Walther m'aime, je crois, d'une affec-
tion plus sérieuse; mais que lui apporterais -je? Ma misère et ma
honte! Et lui, qu'a-t-il à m'offrir? Sa bonté, sa faiblesse et ses in-
sultantes jalousies! Jalousies du passé, du présent et de l'avenir!
Sans confiance réciproque point d'affection durable, et quelle con-
fiance avoir en un modèle? A cela point de remède. Poursuivre seule
mon chemin, c'est encore ce qui me fera le moins souffrir.
— Si jamais l'on vous avait fait poser pour le personnage d'Ophé-
lia, je voudrais vous dire, comme lui disait Hamlet : « Au couvent,
au couvent! » car vous n'êtes pas faite pour être à la merci du pre-
mier venu. Maintenant l'orgueil, l'estime de vous-même, vous aident
à supporter le manque de respect de la part des autres; mais, je le
crains, vous ne résisterez pas toujours, et si vous tombez, vous se-
rez bien à plaindre.
— Comment! vous envoyez la fiancée de Corinthe dans un cloître!
Rappelez-vous donc la légende; j'y mourrais bien vite. Ainsi je ché-
ris ma liberté, et je devrais obéir toujours! je veux vivre, et je de-
vrais apprendre à mourir! j'aime mon pays,^ et je ne devrais plus
aimer que mon couvent ou le pape ! Non, jamais !
— Alors que la destinée s'accomplisse!
Pour un étudiant en vacances, j'avais montré déjà, pensais- je.
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68& REVUE DES DEUX MONDES.
beaucoup de raison. L'influence de cette nuit paisible et de cette
femme étrange m'avait rendu sérieux. Walther s'approchait; je les
quittai pour aller rejoindre mes compagnons, qui buvaient le coup
de l'étrier.
Le retour fut bruyant et gai. Les voitures descendirent au grand
trot la côte de Tivoli : l'air vif, la rapidité de la course, nous ani-
mèrent davantage encore; mais, arrivés au bas de la montagne, les
chevaux ralentirent leur allure, et peu à peu nos éclats de joie allè-
rent en diminuant. Gomme il arrive d'ordinaire, une sorte de mé-
lancolie suivit la trop ^ive excitation du plaisir. Pour dissiper cette
impression qui nous envahissait tous, on pria Marina de chanter. Sa
voix était pleine et mâle comme celle de beaucoup d'Italiennes. Elle
nous chanta une complainte triste et douce dont je ne me rappelle
plus que les deux premiers vers :
Tamo d'intanto
T amo col pianto.
Ce chant n'était pas fait pour ranimer notre galté. Quand elle eut
fini, on essaya en vain de causer : la conversation languissait et le
silence se fit malgré nos efforts. Au fond, il nous allait mieux à tous.
Les anges passaient, comme on dit en Pologne : c'était l'aspect
solennel de la campagne romaine qui pesait sur nos âmes. Le ma-
jestueux abandon de ce désert, infini en apparence dans la vague
clarté de la lune qui effaçait tous les plans ; la nudité des espaces
vides dont aucun arbre, aucune chaumière, rien qui indiquât la vie,
ne rompait les lignes monotones; au lieu du parfum des plantes,
les acres vapeurs de la Solfatare , dont l'odeur sulfureuse semblait
annoncer l'approche de l'Aveme ou de l'Érèbe, le repos complet que
ne troublait nul bruit d'être animé, sauf le mugissement lugubre et
sourd d'un buffle au loin couché dans les marais, tout contribuait à
éveiller en nous de vagues idées de mort et de néant. Le vent de
la nuit passant sur la cendre de tant de tombeaux avait éteint notre
gaîté, comme l'air froid sorti d'un sépulcre éteindrait une lampe.
Ces détails, tous très présens à ma mémoire, me frappèrent d'au-
tant plus qu'avec son pâle visage et son vêtement blanc Marina m'ap-
parut ce soir-là , dans ce paysage désolé , comme le spectre de la
Rome païenne parcourant son empire désert.
À mesure que nous arrivions à connaître davantage cette singu-
lière personne, nous comprenions mieux l'entraînement que subis-
sait Walther et aussi le danger dont une passion aussi vive menaçait
son avenir. Dès le lendemain soir, quand nous nous rencontrâmes
au café, nous voulûmes essayer de combattre un amour qui devait
faire leur malheur à tous deux. Nous savions qu'il analysait tous
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SOUTENIRS DE LA YIE d' ARTISTE. 685
ses sentimens, et qu'il s'efforçait de les rattacher à une idée gêné*
raie, de manière à s'en faire à lui-même la théorie : c'était donc
jusque dans les replis de sa pensée qu'il fallait poursuivre sa passion.
Nous lui demandâmes comment cette affection avait ainsi envahi
son âme.
— Gomment vous l'expliquer? nous dit-il. L'amour se sent et ne
se raconte pas. Gomment vous faire comprendre mes impressions
successives et le charme qui m'a vaincu? Elle est belle, c'est tout ce
que je puis vous dire.
— Mais, repris-je, qu'aimez-vous donc en elle? Est-ce uniquement
l'harmonie des lignes? Alors adorez une statue grecque, la forme
en est plus parfaite. Gette beauté que vous voulez posséder échap-
pera toujours à vos sens grossiers, car on n'en peut jouir qu'en la
contemplant. Supposez qu'il fasse nuit ou que vous deveniez aveugle,
que restèra-t-il pour vous de ces lignes qui vous fascinent? Rien.
Celui qui veut étreindre la beauté ressemble à l'enfant qui veut sai-
sir la lune. Là est la source de l'insatiable folie de ceux qui ont cru
par la passion assouvir la soif du beau qui avait enflammé leur cœur.
Si dans ce modèle vous aimez la forme extérieure, le corps, que
voulez-vous de plus , puisque chaque jour vous pouvez admirer ses
traits et les reproduire par le pinceau? Jamais, quoi que vous fas-
siez, vous ne jouirez du beau que par la vue qui en apporte l'image
à votre âme.
— Ce que vous dites est vrai, reprit Walther. Et pourtant d'où
vient que l'étincelle d'un regard allume notre sang, et que cer-
taines lignes du visage font palpiter notre cœur? D'où vient que le
moindre défaut physique suffise parfois pour empêcher l'amour d'é-
clore? L'Indien des savanes sait-il ce que c'est que la beauté du visage
et exige-t-il que sa sauvage compagne la possède? Non, sans doute.
Voilà l'homme de la nature. Nous avons, nous autres, un sens de
plus, et peintres et sculpteurs nous travaillons à le faire naître ou à
le rendre plus délicat. Sans doute cela est bon dans les arts, mais il
ne faudrait pas obéir à ce goût du beau quand il s'agit de choisir
celle qui ne doit avoir de valeur à nos yeux que par les qualités de
l'esprit ou du cœur. Tous ces raisonnemens, je me les suis faits bien
souvent. Hélas I toutes ces belles théories et d'autres encore dont je
vous fais grâce, un regard de ses yeux a suffi pour les emporter, et
j'ai dû reconnaître le mystérieux empire que la beauté exerce sur
l'homme en sentant que je cédais à sa puissance.
Nous discutâmes longtemps sans pouvoir nous entendre; mais il
était facile de voir que l'amour était trop enraciné dans l'âme de
Tartiste pour que nos paroles pussent contribuer à le guérir, puis-
que lui-même voyait mieux que nous les motifs qui auraient dû
l'en détourner.
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686 REVUE DES DEUX MONDES.
Quelques jours après, je revis encore Marina, et ce fut la der-
nière fois. Voici dans quelles circonstances nous la rencontrâmes, et
nous eûmes alors l'occasion de causer assez longtemps avec elle. Une
après-midi, nous étions allés visiter de nouveau les musées du Vati-
can. Nous traversions la première galerie, qui sert de vestibule aux
autres, et où Ton a placé les débris des tombeaux chrétiens et païens
et de nombreuses inscriptions , quand dans la profonde embrasure
d'une des fenêtres nous aperçûmes Marina tout occupée à déchiffrer
quelques lignes tracées au crayon sur le mur.
— Voyez, nous dit-elle, pouvez-vous lire ces vers? Il y a d'abord
du latin que je ne comprends pas, puis dans l'italien même plu-
sieurs mots qui m'échappent.
Avec quelque attention, nous parvînmes à lire huit vers précédés
d'une épigraphe empruntée à Horace. Je les ai copiés dans mon car-
net de voyage; les voici :
Debemur morti nos noMtraqut,
U passato non è, ma se lo pinge
La pure rimembranza.
n futuro non é, ma se lo finge
La credula speranza.
Il présente solo è, ma fuge sempre
Nullo nel senno.
Gosi la vita è memoria, speranza
E un punto (1).
Sans doute ces huit lignes rimées, crayonnées sur le mur, n'a-
vaient rien de très remarquable : elles ne faisaient que répéter, à
propos du néant de la vie, une pensée mille fois redite sous mille
formes diverses; mais, épelés là, sur les parois du Vatican, au mi-
lieu des débris de toutes ces tombes, depuis les âges inconnus de
rÉtrurie jusqu'au temps des catacombes, parmi ces reliques de tant
de siècles et ces inscriptions consacrées à la mort de tant d* êtres si
vivement regrettés un jour et perdus ensuite pour jamais dans l'é-
ternité, ces vers, assez médiocres, prirent une force qui nous péné-
tra. Nul n'échappe à l'influence des lieux, et quelques mots déchif-
frés sur les ruines du Capitole ou sur les pierres des pyramides
agiront quelquefois plus sur l'imagination qu'une strophe magni-
fique lue dans l'œuvre imprimée d'un grand poète.
— Celui qui a écrit ces vers a raison, dit Marina. Je ne suis qu'une
pauvre ignorante, et pourtant j*ai eu souvent la même pensée.
(1) « Le passé n*est pas, mais la mémoire s*en retrace une vague image. L*ayeDir n*est
pas, mais la crédule espérance se le figure. Le présent seul existe, mais il fuit toujours,
insaisissable pour Tesprit. Ainsi entre le souvenir et l'espérance la vie n*est qu^un
point. »
Retourné depuis à Rome, Je n'ai plus retrouvé ces vers italiens. Les murs de U gale-
rie du Vatican avaient été blanchis.
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SOUVENIRS DB LA VIE d' ARTISTE. 687
Qu'est-ce que vivre? Passer. Et même ce court passage, ce « point »
est souvent douloureux : une soufirance, une agonie, quoi de plus?
Hais, ajouta-t-elle, ne nous arrêtons pas ici. Voulez-vous me per-
mettre de vous montrer les statues que je préfère? Ne craignez pas
d'être vus avec moi. Je suis habillée comme une coniadine, et l'on
croira que je suis votre fermière, à qui vous voulez bien montrer les
belles choses de la ville.
Elle nous fit arrêter successivement devant les figures qu'elle
aimait le plus, et nous ne pûmes que nous incliner devant la sûreté
de son goût. Quand nous sortîmes du Vatican, elle nous proposa de
nous montrer une vue de Rome plus complète que toutes celles que
nous avions pu admirer jusque-là.
Elle nous conduisit par les rues désertes et pauvres qui s'ouvrent
immédiatement derrière la colonnade de Saint-Pierre. Nous gra-
vîmes une ruelle étroite, qui se terminait en un sentier encaissé
entre des pierres et des broussailles, jusque près du couvent de
Sant' Onofrio, où est mort le Tasse. Nous étions sur le Janicule, l'une
des sept collines, et Rome se déployait à nos pieds sur les deux rives
du Tibre, roulant ses eaux toujours blondes sous les ponts des em-
pereurs et des papes. La vue était en effet imposante. À notre droite,
le soleil , qui se penchait déjà vers les flots voisins de la Méditer-
ranée, éclairait de ses rayons dorés les maisons, les monumens et
les montagnes. Dans cette chaude lumière apparaissaient, dominant
la plèbe des habitations modernes, les restes puissans des construc-
tions antiques, le dôme aplati du Panthéon, semblable à la carapace
d'une tortue gigantesque, les voûtes béantes de la grande basilique
qu'on eût prises de loin pour d'immenses cavernes, les grands pans
de mur du Colisée arrachés comme des roches brisées par un sou-
lèvement géologique, et les colonnes du temple de Jupiter Stator
dans leur fier isolement, puis en face de nous les jardins du Pincio
et les lignes élégantes de la villa Médicis au milieu de ses bosquets
de chênes verts. D'un c^té le Soracte, de l'autre les hauteurs plus
rapprochées de Tusculum et de Rocca di Papa, détachaient en violet
tendre leurs plans accentués sur un ciel d'un vert de plus en plus
pâle, à mesure qu'il s'abaissait vers l'horizon, comme dans les ta-
bleaux de Francia et du Pérugin.
— Cela est beau» n'est-ce pas? nous dit Marina; mais avez-vous
vuNaples?
— Non, pas encore; nous y passerons peut-être en quittant Rome.
— C'est à Naples qu'il fait bon vivre, reprit-elle. Là, les monumens
de l'homme disparaissent; c'est la terre et la mer qui vous font fête,
la mer surtout. C'est parce que j'aime tant la mer, et que j'en parle
si souvent, qu'on m'a surnommée Marina.
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68S REVUE DES DEUX MONDES.
— Vous avez donc été élevée à Naples? lui dis-je, dans l'espoir
d'avoir quelques détails sur sa vie passée.
— Oui, répondit-elle, mon enfance et ma première jeunesse se
sont écoulées au bord du golfe, au-delà du Pausilippe, daîis une villa
appartenant à un riche seigneur qu'on m'a dit depuis être mon père,
mais qui ne m'avouait pas pour sa fiUe. A sa mort, survenue subi-
tement, ses parens se mirent en possession de ses biens, et je me
trouvai dénuée de toute ressource. Cne des domestiques de la mai-
son qui m'avait soignée eut pitié de ma situation, et m'envoya à
Rome, chez sa sœur, qui offrait de m'occuper dans son atelier de cou-
ture; mais je n'étais bonne à rien : on se lassa de moi, je le com-
pris, et comme j'aimais avec passion les beaux tableaux et surtout
les belles statues, je fus entraînée à faire de l'art,... à ma manière,
ajouta-t-elle en souriant tristement.
Mais comment ce goût si prononcé pour les œuvres d'art s'était-il
développé chez elle à ce point, voilà ce que nous désirions savoir.
Elle ne refusa pas de nous répondre, et elle le fit en quelques mots
colorés et pleins d'une sorte de poésie à la fois populaire et empha-
tique dont je ne puis rendre que le sens, non la forme originale.
— Mon père, dit-elle, ne s'occupait guère de moi. J'ai vécu seule.
On ne m'a fait apprendre que peu de chose, et même ce peu ne m'a-
gréait pas. De bonne heure j'ai aimé à contempler les bois, les cam-
pagnes et la mer. Quand je parlai plus tard de mes impressions,
je n'étais point comprise. Autour de moi, par exemple, on ne re-
gardait les orangers et les figuiers que pour voir si leurs fruits
étaient mûrs et bons à manger. Moi, j'aimais les orangers pour
leurs pommes d'or et leur beau feuillage métallique, et les figuiers,
parce que j'admirais leurs fruits de pourpre ombragés par leurs
feuilles élégamment découpées. Mes plus vifs, mes meilleurs sou-
venirs, me reportent vers certaines journées passées à contempler
les teintes éclatantes des eaux dans le golfe^ les splendeurs du soleil
à son coucher, embrasant de ses feux les pentes du Vésuve et du
Sant' Angelo, tout Naples en amphithéâtre, et les chênes verts de
Chiaia avec leurs grandes ombres bleuâtres. Ces aspects me char-
maient sans me lasser jamais, et l'examen paisible d'une fleur ou
d'un insecte me remplissait d'admiration et de joie. Je me rappelle
ainsi, entre autres, une matinée passée tout entière aux bords de la
mer, sous les yeuses qui formaient d'épais bosquets depuis la villa
jusqu'au rivage. Je -m'amusais, avec mes pieds nus trempant dans
l'eau, à remuer les petits cailloux et les coquillages aux miUes cou-
leurs qui formaient le fond, et à faire et refaire ainsi de bizarres mo-
saïques que le flot limpide et peu profond argentait d'un vif rayon
toujours mobile. On entendait dans les châtaigniers les rauques gé-
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SOUVENIRS DS LA YIE d'âBTISTB. . 689
missemens des ramiers. C'était vers la fm d'avril. La chaleur était
déjà forte, mais elle était tempérée par la fraîcheur des ombrages
et de la mer, et on n'en sentait pas moins la puissance du soleil qui
illuminait et réchauffait tout. 11 me semble que cette matinée est
d'hier, et pourtant je n'en connaîtrai plus de pareille!...
Il y avait dans la villa de mon père une galerie s' ouvrant sur le
golfe, et dans chacune des arcades de marbre qui la soutenaient
une statue. J'aimais une de ces statues comme une amie : c'était,
je l'ai su depuis, une reproduction de cette Diane que je vous ai
fait remarquer tantôt. Je passais souvent des heures à considérer
ses formes si nobles, si pures, qui changeaient de ton et d'aspect
suivant l'heure du jour et la hauteur du soleil. Le matin, elle était
rose et fraîche comme une fleur au printemps; vers midi, elle se
détachait, puissante et radieuse, sur le plan vertical de la mer
comme sur un fond de moire bleue, et je vois encore la chaude blan-
cheur du marbre, ses ombres blondes et transparentes, et les tièdes
reflets dans les plis profonds des draperies. Plus tard, les rayons
dorés de la fin du jour semblaient l'animer et lui communiquer la
vie. L'azur des flots assombris faisait saillir la merveilleuse silhouette
de la déesse, et, transportée d'admiration, je m'écriais : Oh! que tu
es belle!... Elle était pour moi comme une sœur aînée, et j'aurais
Toulu lui ressembler; mais, quand venait le crépuscule, tout s'effa-
çait dans l'ombre. La clarté, remontant peu à peu, n'éclairait plus
que quelques nuages perdus au haut du ciel. Ma statue devenait
blanche comme la neige avec des reflets gris et ternes; elle prenait
la pâleur de la mort, et dans la nuit ce n'était plus qu'un fantôme
livide. La vie était partie avec la^lumière. Alors j'avais peur, et je
m'enfuyais.
Marina s'arrêta un moment; quand elle reprit la parole, son regaid
fixe et brillant semblait animé d'un feu sibyllin, comme si ces grandes
figures dont elle parlait eussent défilé devant elle, et que cette vue,
en pénétrant son âme du sentiment de la beauté antique, eût ennobli
ses idées et son langage.
— Depuis cette époque, j'ai toujours aimé les statues, non pas
rangées à la suite sous les voûtes froides d'un musée comme des
soldats qu'on passe en revue, mais dans les jardins, à l'ombre des
platanes, aux abords des temples, près des eaux surtout et toujours
sous le ciel. Leur blancheur virginale me représente la pureté des
déesses, et leur noble sérénité me fait penser à l'existence heureuse
des êtres immatériels. Quand je contemple leur beauté inaltérée aux
rayons de ce même soleil qui les vit sortir splendides de leur bloc
de Paros il y a deux mille ans, je songe à l'éternelle jeunesse des
01ymp]fens. L'idée d'une vie indestructible s'empare de moi, et je
TOME XLT. 44
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690 RETUE DES DEUX tfONDES.
me dis que moi non plus je ne mourrai pas. La peinture séduit un
moment par la grossière magie des couleurs; le marbre seul peut
rendre Fidée dans sa fière nudité. Un tableau représente les hommes
d'un temps ou d'un pays, leurs costumes, leurs demeures, leurs
traits caractéristiques, tout ce qui marque leurs relations avec la
^ terre et ce qui passe; là statue est l'image de l'homme idéal que rien
n'attache à une race , à une époque : c'est le type de l'humanité
affranchie de l'accident; c'est la pure beauté, la perfection même
incarnée dans la pierre... Mais je suis folle, n'est-Kîe pas? nous dit-
eUe en s' interrompant tout à coup.
La langue italienne, plus naïve, moins classique que le français,
prêtait à sa parole, vibrante d'enthousiasme, une force que je ne
puis même faire comprendre, mais qui nous émut malgré nous.
EUe laissa tomber sa tête sur sa main. Le soir était v€nu, et je
vis la première étoile se réfléchir dans ses yeux humides. Comme à
Tivoli, de la contemplation du beau qui l'élevaît au-dessus de sa
destinée, elle retombait en présence de sa condition si triste et si
précaire.
— Je vous quitte, nous dit-elle, et vous ne devez pas m'accom-
pagner.
Elle descendit rapidement la colline. Je quittai Rome le lende-
main. En pensant depuis à cette femme singulière, il m'a toujours
semblé avoir rencontré quelque fille de la Grèce simplement éprise
du beau dans la nature, et dans l'art douée de ce sentiment exquis
de la forme qu'on retrouvait chez les plus humbles enfans de l'At-
tique. Je compris alors comment un goût épuré peut être une demi-
vertu.
Ce que j'ai su depuis du sort du modèle, je l'ai su par les lettres
que m'adressa mon compagnon de voyage, demeuré plusieurs mois
encore à Rome. Voici quelques extraits de ces lettres.
Oleyano, 8 novembre 1S45.
Il faut que je te raconte maintenant comment j'ai revu Wal-
ther. Je t'ai déjà dit qu'il était devenu plus sauvage que jamais; on
ne le voyait plus au Ca/fè Greco, Il vivait retiré et évitait tous ses
amis. Je comptais aller à sa recherche dans Rome même, quand
j'appris, il y a peu de jours, qu'il était parti pour Tivoli avec Marina,
et qu'on les croyait mariés. Il avait vendu son tableau de la Fiancée
de Corinlhej dont il ne voulait jamais se séparer, m'avait-il dit.
Qu'en fallait-il conclure? Qu'il avait eu un grand besoin d'argent, ou
qu'étant désormais heureux avec l'original, il avait moins tenu à la
copie? Je désirais le revoir; j'allai à Tivoli le demander à YHôtd
de la Sibylle. Il y avait été en effet; mais l'arrivée de quelques
voyageurs l'avait effarouché, et il était parti pour Subiaco, toujours
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S0U7ENIRS DE LA TIE D* ARTISTE. 691
accompagné de Marina. Subiaco est à neuf lieues plus avant dans
les montagnes, vers le sud-est, près de la frontière du royaume de
Naples. J'ai fait la course à pied par une journée admirable. La route
suit le Teverone. Elle est assez déserte; mais les rares habitans du
pays qu'on rencontre ont un caractère très particulier. Rien de plus
gracieux que ces jeunes filles du village de la Cervara, qui descen-
dent du nid d'aigle qu'elles habitent au haut des rochers pour venir
chercher l'eau des fontaines dans leurs vases de cuivre aux formes
étrusques. Leurs ancêtres se sont jadis réfugiés, dit-on, sur ces cimes
nues pour échapper aux Sarrasins; mais on ajoute d'autre part que
quelques Maures s'y sont fixés. Quoique cela paraisse peu probable,
on serait disposé à le croire en voyant le type oriental de ces jeunes
fiUes. Leurs allures font penser aux femmes de Judée puisant de
l'eau à la citerne de Rébecca. L'une d'elles m'a donné à boire et a
refusé toute gratification malgré son extrême misère : rare désinté-
ressement en terre d'église I II est vrai qu'il n'y a dans ces rochers
arides ni étrangers ni couvens. Même en cette saison, les pentes des
montagnes sont toutes vertes à cause des broussailles de buis qui
les garnissent. A Subiaco, je ne trouvai pas encore mes fugitifs;
as étaient partis pour Olevano le jour mêipe où arrivait un peintre
de leurs amis qui venait copier la chapelle du clottre de Saint-
Benoit. Je ne me décourage pas; en route donc pour Olevano I Je fais
six ou sept lieues à travers les croupes arrondies de TApennin, dont
les châtaigniers et les chênes conservent encore toutes leurs feuilles
brunies par les premiers froids. Le sol est partout couleur d'ocre
et de terre de Sienne. Je marche dans un vrai désert. Le paysage
est admirable de lignes et de couleur. C'est un tableau du Poussin.
Je traverse un de ces villages de montagnes dans le genre de la Cer-
Tara. Ce sont des maisons en ruine qui s'écroulent, assises sur des
rochers qui s'effritent et s'éboulent. Tout tombe et s'en va. Rien
n'égale le dénûment de ces lieux désolés. Je veux me rafraîchir, je
ne trouve rien : pas de pain, on ne mange que de la polenta; pas de
vin, la vigne n'est pas cultivée; pas même d'eau, ce n'est pas
l'heure où l'on va en chercher dans la vallée, et la provision est
épuisée; sur le roc pelé, pas un arbre, pas un épi, pas un brin
d'herbe. C'était Rocca-San-Stefano. Comment les habitans de ces
masures en ruine ne les abandonnent -ils pas peu à peu pour se
construire d'autres demeures là-bas, dans les fonds fertiles, aux
bords des ruisseaux, près des ombrages, maintenant qu'ils n'ont
plus à craindre les pillages des nobles romains ou des Sarrasins?
C'est que leur résignation est grande et leur inertie extrême. On
dirait qu'une malédiction d'en haut pèse sur ce beau pays. Enfin à
Olevano je trouvai Walther et Marina; elle très heureuse de me re-
voir, lui sombre et presque farouche d'abord, puis adouci et tou-
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692 RETUE DES DEUX tfONDES.
jours bon comme tu Tas connu. Il m*a parlé de sa situation ; il est
décidé à l'épouser; mais maintenant qu'il est trop tard, toutes nos
objections, toutes nos défiances lui reviennent en mémoire. N'a-t-il
pas été trompé? Cette existence antérieure de son amie qu'il défen-
dait contre nous, aujourd'hui il se la figure par momens pleine de
fautes et de désordres. Il n'ose pas retourner à Rome; il craint le
ridicule attaché à sa passion, il craint plus encore les infidélités de
celle dont il veut pourtant faire sa compagne. Il est donc très mal-
heureux; il réussit néanmoins encore à cacher ses inquiétudes, ses
soupçons, ses jalousies sans objet. Leur union est triste, imparfaite;
elle n'est pas orageuse, mais elle le deviendra, et alors le pauvre
modèle regrettera d'avoir, comme la statue de Pygmalion , quitté
son piédestal.
Palestrina, 14 novembre.
Us viennent de me quitter. Que vont-ils devenir? Walther
paraît avoir perdu tout goût pour son art. Il n'a presque pas tra-
vaillé depuis ton départ. En paroles, il compose, U dessine encore
des oeuvres qui, exécutées, rendraient son nom célèbre; mais l'exé-
cution?... Il n'a pu me montrer que l'esquisse d'un tableau qui m'a
firappé, et qui cependant, je m'en suis aperçu, fait sur Marina la
plus pénible impression. C'est une Madeleine, mais qui ne rappelle
eh rien celle du Corrége, cette jeune femme à la tunique bleue, c[ui,
étendue sous dé charmans ombrages, lit heureuse et nonchalante,
éclairée par les reflets d'un joyeux soleil. Il a compris plus profondé-
ment le sujet, et il a choisi le moment où le premier remords s'em-
pare de la belle pécheresse. Elle vient de rentrer d'une fôte qui s'est
prolongée jusqu'au matin; elle est tombée épuisée sur de riches
coussins, dans un appartement orné avec tout le luxe de l'époque.
L'aube pâle éclaire sur ses joues plombées les traces des fatigues de
la nuit, et l'on voit que les folles danses ont froissé ses vétemens.
Une des paroles du prophète qui va par la Judée, prêchant la bonne
nouvelle et la repentance des péchés, lui a traversé l'esprit; elle
songe à ses égaremens, elle s'en épouvante, elle les pleure amère-
ment. La bouche frémissante, le regard fixe, de ses mains crispées
elle met en pièces ses colliers et ses bracelets, dont les perles s'é-
grènent sur le tapis. Une esclave d'un type sensuel, qui s'étonne
de cette vive douleur, vient de déposer aux pieds de sa mattresse
une tête de mort, symbole du renoncement aux joies du monde et
du néant de la vie terrestre. Cette manière d'entendre le sujet m'a
paru neuve et d'une haute signification morale. Je ne crois pas
qu'aucun peintre ancien ou moderne l'ait compris ainsi. Seulement,
comme Walther s'est inspiré des traits de son amie, elle croit qu'il
a voulu faire quelque'^lusion à sa vie passée, et elle en souffre sans
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SOUVENIRS DE LA YIE D ARTISTE.
rien dire. Est-ce en effet là sa pensée? Je l'ignore. En tout cas, voilà
déjà un nuage noir qui traverse leur beau ciel, et à mes yeux il as-
sombrit tout leur avenir.
Quand j'ai pris congé d'eux, j'ai dit à Marina : Au revoir! mais
elle m'a interrompu. — Ce n'est pas le mot qu'il faudrait employer,
reprit-elle d'une voix grave et triste. Je sens que les anciens dieux
m'appellent : il me faut retourner vers eux. — Walther au contraire
me regrettait peu. Il semblait soulagé à l'idée de notre prochaine
séparation. Quoique son affection pour moi soit sincère, son humeur
est devenue si ombrageuse, que ma présence lui était à charge.
L'œil d'un ami le gêne. Il cherche la solitude, et n'y trouve même
pas le repos...
Les lettres que je reçus alors s'arrêtent là. Le peu que j'ai pu sa-
voir depuis touchant le sort de notre ami et de Marina, je l'appris
d'un artiste revenu de Rome.
Ainsi que nous l'avions craint, ils ne furent pas heureux : ils eu^
rent à traverser toutes les tristes crises des unions mal assorties.
Pour relever définitivement la pauvre Marina, il aurait fallu lui
montrer une confiance absolue, la soutenir d'une main ferme, cul-
tiver et éclairer encore davantage ses nobles instincts. Walther faillit
à cette tâche, et tout en l'aimant beaucoup il la fit cruellement
soufMr. Le paganisme faisait des cœurs fiers, mais durs et peu
sensibles; le christianisme, religion d'amour, a rendu les âmes plus
tendres et plus ouvertes à la douleur; mais si, par l'infini qu'il leur
fait entrevoir et par les sublimes espérances dont il les entretient,
il leur a préparé de plus grandes épreuves, il leur offre, pour les
traverser, de plus pures lumières et de plus efficaces secours. Mal-
heureusement Marina n'était de son temps que par le cœur; au fond,
l'art avait été son seul culte, et ce culte, qui pouvait suffire- à l'épo-
que des Sapho et des Corinne, la laissa désarmée contre ces tris-
tesses et ces défaillances inconnues aux anciens, mais familières
aujourd'hui à ceux dont la destinée a trompé l'attente. Son goût
pur, ses fiertés de Romaine, son naïf orgueil, toutes les qualités qui
la distinguaient de ses pareilles, devaient être pour elle des causes
de froissemens et de souffrances. Afin de les supporter, elle aurait
dû puiser de la force à une source plus haute; fille de la nature, la
belle païenne ne s'était pas élevée si haut, et personne ne se trouva
près d'elle pour la faire monter jusque-là... Elle devait succomber
dans la lutte, car il n'y avait plus parmi nous de place pour elle.
Comme elle l'avait dit dans son mélancolique adieu, elle alla re-
joindre le chœur éclatant des divinités antiques.
Emile de Laveleye.
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LA
r r
SOCIETE FRANÇAISE
AU XVIir SIÈCLE
I.
LES MŒURS ET LES HOMMES SOUS LOUIS XT.
I. Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, publiés pour la prexniteo fois d*api4s \m
manuscrits autographes do la Bibliothèque du Louvre, etc., par M. E.-J.-B. Rathaiy, 4 toI.»
1859-1802. — II. Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson, ministre des a&ira»
étrangères sous Louis XY, publiés et annotés par M. le marquis d'Argenson, 5 toL Paris,
1857-1858. ~ m. Chronique de la régence et du règne de Louis XY (1718-1768), Jounud
de Barbier, avocat au parlement de Paris, 8 vol. Paris, 1858. — lY. Mémoires du dut de
Laynes sur la covr de Louis XV ( 1735-1758), publiés sous le patronage de M. le duc de
Lujnes par MM. Dussieux et B. Soulié. Paris, 1860-1862.
Certains hommes pensent, quelques-uns vont même jusqu'à dire
que nous sommes indignes de la liberté, que la liberté est un pri-
vilège de la race anglo-saxonne, et que le césarisme est le régime
que nous méritons. A les entendre, l'histoire est là pour le prouver,
les Anglais ont toujours été ce qu'ils sont; les Français sont tou-
jours ce qu'étaient leurs pères ; bien mieux, ils sont dégénérés. Le
mot a été dit. Ceux qui traitent avec si peu d'indulgence leurs mo-
destes contemporains n'ont sans doute pas eu le loisir de regarder
le portrait que Montesquieu nous a laissé des Français de son temps
dans les Lettres persanes et des Anglais de son temps dans les
Notes sur V Angleterre. Ils y auraient peut-être vu que, malgré tout
ce que nous avons perdu et désappris en ces dernières années, nous
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Ul société française au xviii* siècle. 695
restons cependant en progrès sur les sujets de Louis XV, et que,
bien que nous en soyons à envier la dose d'indépendance dont jouis-
saient nos ({ rivaux de gloire et de puissance sous le pouvoir dis-
crétionnaire des juges hanovriens, » nous sommes plus dignes de
la liberté qu'ils ne Tétaient à l'avènement de la maison de Bruns-
wick. Si Montesquieu dit vrai, il y a autant d'ignorance que d'im-
pertinence à méconnaître que nous valons et méritons mieux que
les Français et les Anglais d'il y a cent quarante ans.
Mais Montesquieu peut paraître suspect; c'est presque un homme
des anciens partis. Veut-on contrôler son dire? On n'a qu'à jeter les
yeux sur V Histoire d'Angleterre au dix-huitième siècle de lord
Stanbope et sur les Essais de lord Macaulay ; on trouvera là quels
étaient les vices de nos voisins à la suite des agitations révolution-
naires qui ont précédé chez eux l'établissement d'un gouvernement
régulier et libre, et comment le jeu naturel de leurs institutions a
lentement amélioré leurs mœurs. Quant à la société française, et à ce
qu'en avait fait la « tyrannie doucereuse » de Louis XV, succédant
à la dure compression exercée par Louis XIV, qu'on interroge les
trois spectateurs si divers dont le concordant témoignage a été ré-
cemment publié, qu'on lise les sincères journaux laissés par le duc
de Luynes, par l'avocat Barbier et par le marquis d'Argenson; on
verra là un homme de cour, un bourgeois de Paris et un homme
d'état, tous trois nés sous le grand roi, tous trois morts avant le dé-
chaînement du souffle révolutionnaire (1), tous trois imbus de l'es-
prit monarchique, venant, bon gré, mal gré, déposer tour à tour
contre la tutelle morale d'un prince actif, impérieux et ambitieux,
et contre celle d'un prince épicurien et indifférent. On apprendra là
que, si la France a raison de vouloir des rois, elle a toujours tort de
supporter des maîtres; on pourra mesurer là tout le chemin que
nous avions à parcourir au xviii® siècle pour arriver au peu que
nous valons aujourd'hui, tout ce que les douloureuses leçons de la
révolution et de l'empire avaient à nous apprendre, tout ce que le
bienfaisant régime de la liberté régulière nous a donné, tout ce que
l'abus du dangereux remède auquel nous avons eu recours dans un
moment de défaillance pourrait nous faire perdre. L'homme est
perfectible, mais il est non moins corruptible que perfectible ; nous
avons, je crois, un égal besoin de nous rappeler aujourd'hui ces
deux vieilles vérités; nous avons un égal besoin d'être encouragés
et avertis. Pour qui sait lire, les encouragemens et les avertisse-
(1) Le duc de Luynes avait vingt ans à la mort de Louis XIV. II mourut en 1758,
trente et un ans avant la révolution. — Le marquis d'Argenson avait vingt et un ans à
la mort de Louis XIV. Il mourut en 1757, trente-deux ans avant la révolution. •—
L'avocat Barbier avait vingt-six ans & la mort de Louis XIV. Il vécut jusqu'en 177U
mAis ses mémoires s'arrêtent en 1763, vingt-six ans avant la révolution.
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696 BE7UE DES DEUX MONDES.
mens abondent dans les curieux mémoires dont nous invoquons
Tautorité à l'appui de celle de Montesquieu; mais, afin qu'on puisse
peser en pleine connaissance de cause la valeur des témoignages,
parlons d'abord de la personne des témoins. Montrons de quel point
de vue ils ont regardé les faits, avec quel degré de sagacité ils les
ont jugés et dans quelle disposition d'esprit ils les ont racontés. Les
étudier, n'est-ce pas d'ailleurs une façon d'étudier leur temps?
I.
De nos trois auteurs, le plus spirituel, le plus original, le mieux
placé pour bien voir, mais en même temps le plus passionné et le
plus médisant, c'est le marquis d'Ai-genson. Lui-même l'a dit : « Je
ne puis vaquer à aucune besogne qu'au bout de quelque temps le
cœur ne se mette de la partie, soit pour, soit contre, soit pour les
affaires, soit pour les hommes; je m'affectionne ou je m'indigne
On ne peut dans ma famille nous définir autrement que ceci : le cœur
excellent, l'esprit moins bon que le cœur, et la langue plus mau-
vaise que tout cela. » D'ailleurs très véridique et plein de probité.
« 11 n'y eut jamais, dit Voltaire, plus honnête homme, aimant mieux
son roi et sa patrie. » Son faible était même de vouloir à tout prit
« faire du bien à sa patrie » en qualité de premier ministre, et de
se croire trop souvent sur le point de le devenir : « Je vaux peu,
mais je brûle d'amour pour mes citoyens, et si cela était bien connu,
certainement on me voudrait en place Si j'étais en place, ma
bonne foi me préserverait de chutes J'ai assez d'idées pour aller
au grand bien pour unique objet, sans déférer nullement à l'intri-
gue. » C'est ainsi que s'exprime d'Argenson avant le temps de sa
faveur; voici ce qu'il dira quatre ans après sa disgrâce : « Matthieu
Laensberg, auteur de YAlmanach de Liège, prédit ce qui suit pour
le courant du mois prochain (février 1751 ) : « Un ministre fort élevé
sera reconnu pour très ignorant et pour auteur de grands maux; il
sera renvoyé pour reprendre un ministre trop longtemps négligé.
11 y a des gens qui m'en ont complimenté et dit que cela me regar-
dait. )) Il jouissait presque de la teinte de ridicule que ses généreuses
illusions lui donnaient dans le monde : « On m'a fait l'honneur de
dire de moi que, comme don Quichotte avait eu la tête tournée par
la lecture des romans, il m'était arrivé la même chose par celle de
Plutarque. » Sincèrement convaincu qu'en travaillant à « l'achemi-
nement de sa fortune, » il le faisait avec autant « d'indifférence »
pour ses propres intérêts que de « passion pour servir le roi, » il
était naturellement porté à regarder comme des amis du bien pu-
blic ceux qui flattaient ses pensées ambitieuses, à s'indigner patrio-
liquement contre les égoïstes qui songeaient à leur élévation plus
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVin* SEÈGLE. 697
qu'à la sienne, et à rechercher la faveur des puissans, ministres ou
valets de chambre du roi, par des manèges peu honorables et aux-
quels il était peu propre : « J'avoue que je suis capable de bassesse
auprès de ceux qui sont utiles à ma barque. » Et en effet, quoiqu'en
1723 il fût déjà conseiller d'état et intendant du Hainaut à Tâge de
vingt-neuf ans, grâce au crédit de son père, Tintrépide dompteur
du parlement sous la régence, nous le voyons s'agiter dès lors
comme le plus plat fonctionnaire pour attirer Tattention sur sa per-
sonne : « Pendant que j'étais intendant du Hainaut, il arriva qu'un
homme d'Avesnes, qui avait été au sacre à Reims se faire toucher
par le roi pour les écrouelles qu'il avait bel et bien, cet homme,
dis-je, se trouva absolument guéri trois mois après. Dès que j'ap-
pris cela, je saisis cette occasion de faire ma cour, je fis bien vite
informer par enquête, certificat, etc., je n'épargnai pas les cour-
riers et les lettres au subdélégué pour être promptement servi, et
j'envoyai cela tout musqué au petit bonhomme La Vrillière (1), qui
me répondit sèchement que voilà qui était bien, et que personne ne
révoquait en doute le don qu'avaient nos rois d'opérer ces pro-
diges. »
Sept ans plus tard, nous retrouvons d'Argenson à Paris, ayant
quitté l'intendance du Hainaut et faisant de vains efforts pour ob-
tenir celle de Flandre, partant de mauvaise humeur, et convaincu
que le garde des sceaux et ministre des affaires étrangères Chauve-
lin, l'homme de confiance du cardinal de Fleury, n'a nul souci des
intérêts publics. Dans sa misanthropie , il voit le garde des sceaux
tout en noir, et pour exprimer ce qu'il voit il a besoin d'inventer
les plus grotesques injures. A l'entendre, Chauvelin n'est qu'un am-
bitieux subalterne, « qui ne se fera jamais grand qu'à la financière,
n'ayant l'état, l'esprit et les manières que d'un poilou; » c'est un
intrigant dur et sournois qui « affecte des airs de bon et ancien
magistrat de race, » et se donne le genre d'aimer sa femme et de
n'avoir point de maîtresses; c'est un adroit agioteur chez lequel
« la petitesse de génie » égale « l'étendue d'avidité. » Ministre des
affaires étrangères, il a engagé la France « dans des embarque-
mens violens, pour ne faire que cacades, paroles de pistolet et ac-
tions de neige; » garde des sceaux, « il n'a fait de bien que de s'en-
richir magnifiquement. » Bref, tout vrai patriote doit s'écrier :
« Pauvre royaume, qu'as -tu fait à Dieu pour être ainsi foulé aux
pieds? » Peu après, le jeune conseiller d'état « commence à être
plus connu de M. le cardinal de Fleury et de M. le garde des sceaux,»
et dès lors il plaint moins la France. Il fait pour le gouvernement
(1) Phelipeaux de La Vrillière, le secrétaire d*état qui ayait la proyince du Hainaut
dans SCS attributions.
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698 RETUE DES DEUX MONDES.
de longs mémoires, assez bien accueillis, où il recommande « de
grands coups d'autorité contre les parlemens; » il se soumet de
bonne grâce à la dissolution, de la conférence de Fenire-soly sorte
d'académie politique dont il était l'un des membres les plus actifs,
et où « Ton se mêlait de trop de choses, » au dire du vieux cardinal.
On lui sait gré de ses vigoureux conseils et de sa sage obéissance,
on lui demande de nouveaux mémoires contre le parlement; son
esprit s'échauffe, il les fait suivre de communications sans nombre
sur les tailles, sur les magasins de blé, sur les ponts et chaussées,
sur la cavalerie française, sur les affaires étrangères. Sans adopter
toutes ses idées, Ghauvelin reconnaît que l'imagination de ce fécond
faiseur de projets est une mine à exploiter; il l'encourage donc, il
caresse sa vanité, il fait miroiter devant lui les plus hautes charges
de l'état. Le garde des sceaux prend aussitôt aux yeux de d'Argen-
son les proportions d'un grand politique : ce n'est plus un fourbe,
ce n'est plus un cafard, ce n'est plus un égoïste; c'est un galant
homme qui a des maîtresses, c'est « son meilleur ami ! »
Cependant l'avancement ne vient pas, et cinq années se passent
ainsi dans une vaine attente. Arrivent la disgrâce et l'exil de Ghau-
velin (1737); d'Argenson alors songe un instant, non sans quelque
embarras de conscience, à remplacer son ami comme ministre des
affaires étrangères; mais le cardinal ne lui laisse pas le temps de
nourrir ces mauvaises pensées, la place est immédiatement donnée
à M. Amelot, et d'Argenson n'obtient que l'ambassade de Portugal.
C'était déjà beaucoup aux yeux de Fleury, qui soupçonnait le mar-
quis d'être resté trop fidèle à Chauvelin. Et en effet d'Argenson
avait beau s'imposer comme règle de conduite de renoncer à toutes
« liaisons » avec le remuant exilé et de ménager le tout-puissant oc-
togénaire; il ne pouvait s'ôter de l'esprit que la succession du pre-
mier ministre était près de s'ouvrir, et que Chauvelin reviendrait
au pouvoir après la mort du a vieux tyran, » peut-être même plus
tôt. Il croyait savoir que Bachelier, le premier valet de chambre du
roi, était secrètement chauveliniste, que « les domestiques particu-
liers de sa majesté s'attendaient à voir leur faveur succéder bientôt
à celle des domestiques du cardinal, » et il partageait leur attente.
En effet, « Louis XV approchait de trente ans, » se disait-il; après
une bien longue assiduité auprès de la reine, le jeune roi avait
« pris une maîtresse avec laquelle il vivait joliment; » il commen-
çait enfin à secouer le joug moral du ministre pédagogue, « à se
montrer homme de tous points, à devenir les délices de ses sujets. »
Le parti du valet devait être le parti de l'avenir, parti patriote,
Dieu merci, qui lui «faisait grand accueil, » à lui d'Argenson, et
dont le chef, Bachelier, lui paraissait « un homme solide, un esprit
ferme et porté à la vertu. » Bachelier passait, il est vrai, pour le
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYUV SIÈCXE. 099
honteux agent des plaisirs du roi; mais après tout uson office le
comportait, comme à un guerrier d'être tueur. »
Se croyant bien appuyé par l'antichambre de Louis XV et con-
vaincu que le roi a le gardait pour de meilleures choses que l'am-
bassade de Portugal, » d'Argenson lâcha bientôt la bride à sa mau-
vaise langue et à sa mauvaise tête; il eut des difficultés avec le
cardinal sur ses appointemens ; il se plaignit d'être indignement
traité ; il fit pour le roi des mémoires secrets contre la politique du
premier ministre, et enfin, après avoir refusé pendant deux ans
d'aller en ambassade, si l'on n'en passait par ses conditions, il ap-
prit un beau matin, non sans colère, qu'il était révoqué. Son cadet,
le comte d'Argenson, courtisan délié, spirituel, « enragé de parve-
nu*, » grand cabaleur, mais bon frère après tout, avait fait de vains
efforts pour le convaincre qu'il se fourvoyait et pour le tirer du
mauvais pas où il s'était étourdiment engagé. Cadety comme on ap-
pelait familièrement le comte à Versailles, ne se croyait pourtant
pas obligé d'épouser les « sentimens et ressentimens » de son aîné
au point de se brouiller avec Fleury. D'Argenson trouvait cela ré-
voltant; il s'indignait de la faveur dont jouissait le comte, et, le
voyant moliniste et comtitutionnairej il était presque tenté de se
faire parlementaire et janséniste. Cependant il ne pouvait se dissi-
muler que le roi, démentant toutes les espérances que les partisans
de Chauvelin avaient pu concevoir, se montrait de jour en jour plus
disposé à laisser le cardinal mourir aux affaires, et que l'éminence
avait le mauvais goût de se (c porter à miracle ; » elle « mangeait et
digérait comme un crocheteur, elle se tenait des quatre heures de-
bout sans fatigue. » C'était à inquiéter les plus patiens. Las de pas-
ser son temps à écrire de belles tirades, « dans le goût de Sénèque, »
^ur le résultat de ses « études pour être premier ministre, » d'Ar-
genson se promit de ne plus l'ien dire d'offensant pour l'éternel dis-
tributeur des grâces royales. 11 n'en essuya pas moins l'humiliation
(c'est lui qui nous l'apprend) de voir son frère cadet obtenir à son
préjudice l'intendance de Paris, qu'il avait fait demander pour lui-
même. Par bonheur, le comte d'Argenson n'avait pu obtenir cette
charge sans se brouiller avec le duc d'Orléans, dont il était le chan-
celier. Assez lestement remercié par le prince, il en obtint cepen-
dant que, Cl pour adoucir cette quitterie, » le marquis serait nommé
chancelier à sa place. D'Argenson, devenu ainsi l'obligé de son heu-
reux rival, n'en continua pas moins à le bouder et à le dénigrer,
tout en l'aimant à sa manière, jusqu'au moment où le comte fut
nommé ministre (1742). Ici laissons encore notre intrigant et naïf
homme de bien parler sur lui-même avec cette sincérité sans pu-
deur qui fait le prix de ses mémoires, et qui les rend trop souvent
impossibles à citer, u La Bruyère dit que le jour où un homme est
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700 REFUE DES DEUX MONDES.
nommé ministre, il se trouve tant de gens de ses parens qui ne l'é-
taient pas auparavant! Je me suis trouvé comme cela avec mon frère :
nous étions brouillés, il m'a fait quelque avance, et je m'y suis
rendu facile, sa place de ministre de la guerre lui donnant beau-
coup plus d'éclat et de raison que ci-devant. »
Fleury mourut enfin (30 janvier 1743). Chauvelin ne fut pas rap-
pelé de son exil, et d'Argenson, toujours trompé dans ses propres
calculs et toujours servi par son frère, parvint l'année suivante au
ministère des affaires étrangères (novembre 1744). II y apportait
un esprit abondant en vues générales, une passion courageuse du
bien public, des habitudes laborieuses, et toute l'instruction diplo-
matique qu on peut trouver dans les livres; mais il était entièrement
dépourvu de dextérité et d'expérience comme négociateur, et, de
son propre aveu, il n'entendait rien aux affaires militaires, grave
inconvénient au milieu d'une guerre comme celle de la succession
d'Autriche, où l'action des diplomates devait, pour être efficace, se
combiner avec celle des généraux, et où la politique ne pouvait
éviter d'être subordonnée aux armes qu'en se montrant capable de
les diriger. Rien en lui ne l'aidait à dissimuler sa réelle insuffisance.
Très hardi et très fécond dans ses méditations solitaires, il manquât
dans l'action et dans la discussion d'assurance , de sang-froid et de
ressources. Quand il ne se sentait pas encouragé par la bienveillance
des hommes avec lesquels il traitait, il devenait embarrassé, bourru
et sournois. A moins qu'il ne fût en verve, il n'avait dans le ton et
les manières ni autorité ni agrément. Son langage, habituellement
bizarre, pittoresque et grossier, faisait l'amusement de Paris et de
Versailles, et malgré tout son esprit il passait pour un balourd
entiché des rêveries pacifiques de l'abbé de Saint-Pierre, si bien
qu'on l'appelait d'Argenson de la paix, quand on ne l'appelait pas
d'Argenson la bête. Ainsi, sans crédit auprès du public, sans pres-
tige en Europe, sans grande force en lui-même, sans autre appui à
la cour que la bienveillance d'un roi inconstant et l'amitié d'un
frère ambitieux, seul de son espèce au milieu d'un conseil composé
de courtisans frivoles, railleurs et jaloux, et aussi impropre à les
séduire qu'à les dominer, il se lança courageusement dans des en-
treprises auxquelles aurait à peine suffi un grand politique maître
incontesté de la France. Il prétendit amener l'Europe à la paix, dont
le roi ne voulait au fond qu'à des conditions impossibles, par un
système de guerre défensive antipathique au roi, condamné par
l'armée et combattu par son propre frère; puis il voulut, malgré la
haine invétérée qui éloignait l'Espagne, alors notre intime alliée,
de la Sardaigne, alors l'alliée de l'Autriche, chasser l'Autriche
d'Italie par un accord entre la France, l'Espagne et la Sardaigne;
enfin il rêva de soustraire la Pologne à l'influence russe en rendant
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Li SOCIETE FRANÇAISE AU XYIII^ SIECLE. 701
la couronne de Pologne héréditaire dans la maison de Saxe» combi-
naison qui déplaisait presque autant à nos amis qu'à nos ennemis
en Allemagne 9 et à Louis XV lui-même autant qu'au prince de
Gonti, le candidat de la cour au trône de Pologne. D'Argenson réus-
sit cependant à marier le dauphin avec une fille de l'électeur de
Saxe roi de Pologne, Auguste III, en dépit de l'Espagne, qui dési-
rait le mariage du prince avec l'infante Antonia, sœur de sa première
femme, et au grand émoi du conseil, qui n'avait pas été mis dans
la confidence de cette négociation. « Tout passa /?tfr moi seul y s'écrie
glorieusement d'Argenson, et tout se passa sans la moindre mé-
prise. Qui eût dit que les mesures de mes ennemis étaient si bien
prises que je devais recevoir mon congé précisément le soir de la
célébration du mariage à Dresde? J'avais joué dans cette affaire
plutôt le rôle de premier ministre que celui de simple secrétaire d'é-
tai. C'est ce qui animait contre moi l'envie et la Jalousie... On dit
au roi que je n'avais pas l'air de cour; il le crut et me congédia. »
L'excellent homme s'exagérait beaucoup sa propre importance et
la futilité des argumens dirigés contre lui. Sans doute il avait donné
à ses collègues et à l'Espagne de sérieux motifs d'humeur, et au roi
de frivoles sujets de plainte; mais il succomba surtout sous son renom
d'incapacité. «Tout le monde convient, dit le duc de Luynes à pro-
pos de la disgrâce du marquis d'Argenson, qu'il a de très bonnes in-
tentions et qu'il veut le bien; mais malheureusement il manque des
talens nécessaires pour y parvenir. » Barbier, dont la famille appar-
tenait à la clientèle des d'Argenson, est bien plus dur encore : « on
dit généralement que les affaires dont était chargé M. le marquis
d'Argenson lui étaient véritablement étrangères, et qu'il n'y enten-
dait rien. » Un de nos estimables contemporains dont Y Histoire de
France fait aujourd'hui autorité auprès du public radical, M. Henri
Martin , nous affirme hardiment le contraire. Il voit en d'Argenson
un sage vertueux à la façon de Vauban, un novateur presque répu-
blicain, un précurseur de Rousseau, un ami de l'Italie selon son
propre cœur, et il ne veut pas qu'un si excellent type des opinions
et des vertus démocratiques ait manqué comme ministre des qualités
nécessaires j il ne lui refuse donc que les qualités accessoires^ indis-
pensables dans un pareil temps. En aucun temps, il ne suffit, pour
être un bon ministre, d'avoir le pressentiment de ce qui serait pos-
sible ou désirable dans l'avenir; il faut encore avoir l'instinct juste
de ce qui est à faire dans le présent. D'Argenson avait peut-être à
ses heures la seconde vue; mais il n'avait pas tous les jours la simple
clairvoyance d'un homme de bon sens. A aucune époque, il n'aurait
eu l'esprit assez pratique pour être vraiment propre à gouverner
l'état, ce qui n'empêche pas qu'il avait trop pratiqué les hommes
et les affaires poux* s'être arrêté aux opinions qu'admire en lui l'é-
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702 RfifUE DES DEUX MONDES.
cole radicale. Ses chimères habituelles n'étaient pas celles il'iai
philosophe logicien et plébéien; c'étaient celles d'un fonctionnairt
rêveur et gentilhomme.
Je sais qu'on peut trouver dans les notes intimes où d'Argenson
consignait sans choix ses plus fugitives pensées certaines boutades
républicaines. En cherchant bien, on peut trouver un peu de toutes
choses dans ces notes de d'Argenson, depuis l'idée du « laisser-faire »
le plus anarchique jusqu'à celle d'organiser la France comme un
couvent et de faire régler par le prince la distribution de la journée
de ses sujets, depuis le projet de détruire les grandes aggloméra-
tions d'hommes et de répandre la population des villes dans les
campagnes jusqu'à celui d'établir dans le parc de Meudon ce qu'il
appelle « une ménagerie d'hommes heureux » et ce que nous appel-
lerions un phalanstère. Néanmoins, au-dessous de cette écume pro-
duite par le bouillonnement de son esprit, il y a chez d'Argenson
un certain fonds d'opinions qui n'est pas plus républicain que pba-
lanstérien ou anarchique. En un jour de verve, où le souvenir de
quelque boutade de Swift lui monte à la tète, il peut « se demander
s'il ne serait pas bientôt temps d'abolir toute puissance politique dans
le monde; » mais il s'arrête au bout de quelques lignes en s' écriant,
non sans quelque admiration pour les effrayans écarts de sa pensée :
(( Voilà bien un paradoxe digne des Anglais. Laissons-leur plutôt
cette manière de raisonner; respectons l'autorité sous laquelle nous
sommes nés, mais gémissons de la voir avilie par des agens indi-*
gnes d'elle. » Ces gémissemens étaient ceux d'un vieux et passionné
ser\4teur du pouvoir royal. Homme de condition, conseiller d'état,
intendant, ministre, fils de ministre, frère de ministre, d'Argenson
était monarchique par tradition et pai- état , par sentiment et par
raison. Même en pure théorie, il n'admettait pas la supériorité des
institutions républicaines, ainsi que le prouve sa Réfutation du
livre de Sidney contre le gouvernement monarchique-y U les croyait
essentiellement précaires et très antipathiques à notre génie na-
tional, u Qui oserait, s' écriait -il, parler aux Français de se laisser
conduire par une autre puissance que celle dévolue à un monarque? »
Pour lui comme pour la plupart de ses contemporains , « l'autorité
royale est un point de religion. » Voilà ce qu'il répète encore, moitié
par conviction, moitié par habitude, sept ans après son renvoi du
ministère , en plein règne de M'"* de Pompadour, malgré les rudes
assauts que ses antiques croyances ont déjà essuyés. Je ne sais rien
de plus triste que de suivre, dans les Mémoires de d'Argenson, les
vicissitudes de sa robuste foi monarchique, ses premiers élans de
passion pour son jeune roï, sa longue indulgence pour la mollesse
de Louis XV, sa bienveillance d'homme de plaisir et de vieux servi-
teur pour les désordres du souverain tant qu'ils ne deviennent pas
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYIII* SIÈCLE. 70S
un scandale même selon les mœurs du xyiii*^ siècle, sa résistance
inutile à la pensée qu'il a « un maître vicieux, » son obstination à
espérer contre toute espérance, puis ses anxiétés, ses doutes, ses
retours d'amour et de foi, moins ardens à chaque crise, mais encore
possibles, même lorsqu'il en vient à dire plus de trente ans avant 89 :
(c Le temps de l'adoration est passé; ce nom de mattre si doux à
nos aïeux sonne mal à nos oreilles... J'ai vu de nos jours diminuer
le respect et l'amour des peuples pour la royauté... Aujourd'hui
tous les ordres sont à la fois mécontens... Partout des matières
combustibles. D'une émeute on peut passer à la révolte, de la ré-
volte à une totale révolution^ élire de vrais tribuns du peuple, des
consuls, des comices, priver le roi et ses ministres de leur excessif
pouvoir de nuire. Et dans le fait n'a-t-on pas raison de dire que,
si le pouvoir monarchique absolu est excellent sous un bon roi,
rien ne nous garantit que nous aurons toujours des Henri IV ? L'ex-
périence et la nature ne nous présentent-elles pas dix méchans rois
pour un bon? »
D' Argenson reconnaît donc la nécessité de mettre un frein au pou-
voir royal; cette nécessité pourtant est loin de lui plaire. Il se rend
très bien compte que le gouvernement de la France est devenu « plus
despotique que monarchique; » il sent qu'un tel régime, «le pire
de tous » à ses yeux, ne peut durer sans conduire à la corruption
des mœurs, à l'appauvrissement de l'état et à la ruine du gouver-
nement lui-même ; les progrès que font « les puissances mixtes,
telles que l'Angleterre et la Hollande, » le frappent autant que la
déchéance politique de la France. Mais demandez-lui un remède
aux maux qu'il signale, et vous verrez combien il lui en coûte de
renoncer à ses vieilles habitudes d'esprit, combien il hésite lorsqu'il
s'agit de porter la main sur les prérogatives de la couronne, com-
bien il lui répugne de gêner par des entraves permanentes l'action
de l'autorité royale. Longtemps il avait combattu la prétention du
parlement de Paris à exercer un contrôle en matière politique, et
s'il en était venu vers la fin de sa carrière à défendre passionnément
cette prétention, ce n'était pas seulement parce que, l'expérience
et la disgrâce aidant, il comprenait mieux l'utilité de conserver une
barrière contre la puissance absolue du monarque ; c'était encore
parce qu'il ne voulait pas de barrières tout à fait insurmontables, et
qu'il ne croyait guère possible de renverser celles qui existaient sans
provoquer le pays à en élever de plus difficiles à franchir. L'idée de
faire à la nation sa part dans la direction des affaires générales du
royaume ne lui apparaissait guère que comme une extrémité fâ-
cheuse à laquelle on risquait d'être conduit par l'ambition démesu-
rée du pouvoir royal. Les exemples de l'Angleterre ne le séduisaient
au fond que très peu. 11 avait beau admettre les avantages de la
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70& REYUE DES DEUX MONDES.
responsabilité ministérielle et confesser « qu'à force de liberté en
tout » l'Angleterre était allée grandissant et s'améliorant depuis le
commencement du siècle; il ne pouvait en définitive prendre son
parti ni des agitations de la liberté ni du contrôle d'une aristocra-
tie. Il se refusait à comprendre comment le bruit des luttes poli-
tiques et religieuses pouvait se concilier avec le bonheur des ci-
toyens, avec la stabilité du gouvernement et avec le bon emploi des
forces nationales, comment une aristocratie pouvait n'être pas fac-
tieuse et oppressive, comment les institutions anglaises pouvaient
ne pas renfermer autant de germes de révolutions que les nôtres.
Que voulait-il donc? Où prétendait-il en venir lorsqu'il répétait son
axiome favori, qu'on « gâtait tout en s'en mêlant trop, et que pour
gouverner mieux il faudrait gouverner moins? » La liberté munici-
pale et la liberté commerciale suffisaient amplement, je crois, à son
libéralisme, et quant au a rempart » à leur donner, il ne savait
rien trouver de mieux que le progrès des mœurs et de la raison.
« Notre espoir sera dans le progrès de la raison universelle, » s'é-
criait-il d'une façon naïve qui contrastait singulièrement avec les
faits et avec ses propres inquiétudes sur l'avenir. « Cette loi naturelle
s'est assujetti jusqu'aux souverains. Qui donc les enchaîne? Sont-ce
des ordres? Non, c'est l'exemple seul, le respect humain, le bien qui
leur en revient à eux-mêmes. » Et, qu'on y prenne garde, ceci n'est
pas une de ces paroles hasardées et sans conséquence qui abondent
dans les écrits de d'Argenson, c'est le fondement même de son uto-
pie dernière, telle qu'on arrive à la reconstituer au moyen de ses di-
vers fragmens sur la ré formation de l'état. Cette utopie, la voici, je
crois, dans toute sa simplicité. Au centre du pays, l'autorité royale
« libre dans sa force, mais tempérée par la raison et les mœurs, »
et assistée de « Tordre des magistrats, servant de conseil au mo-
narque pour demander des finances au peuple, et pour se prémunir
d'étourderie et de passion à l'étranger, » autrement dit, le roi maîU*e
de tout faire, le parlement de Paris entendu. « Sous le roi, la démo-
cratie ou des républiques en chaque ville et bourgade pour le gou-
vernement du dedans, républiques petites et morcelées, » qui ne
devaient avoir qu'un suffrage consultatif, et où tout pouvoir de-
vait être électif, momentané, subordonné à celui d'un officier royal
placé dans le voisinage; plus de grandes provinces, plus d' ordres
privilégiés; la France découpée en cinq cents départemens ou inten-
dances; entre le roi et le citoyen, rien que l'intendant et le conseil
municipal. «La démocratie dans la monarchie, c'est ainsi, disait
d'Argenson, que je conçois le seul bon gouvernement... Ces petites
démocraties subordonnées et précaires trouveront seules l'équation
du bonheur des peuples et de la gloire des princes, de la liberté et
du pouvoir. »
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LA SOCIÉTÉ FKANÇâlSE AU XYIII* SIÈCLE. 705
Kn lisant les rêvés libéraux de d'Argenson, on s'aperçoit qu'il avait
été intendant, et l'on pourrait oublier qu'il était fier de « tenir le
premier rang dans la noblesse de sa province. » Le vieil esprit ad-
ministratif qui le défendait si bien contre la passion immodérée de
la liberté le défendait moins bien contre la passion immodérée du
nivellement, a Dans mon système de démocratie poussée jusqu'où
elle peut s'étendre dans une monarchie, la fonction véritable et es-
sentielle du monarque serait de conserver l'égalité et d'empêcher
la formation d'une aristocratie héréditaire. Tel est en effet le vice
de toute démocratie : le mérite personnel d'un citoyen illustre et
enrichit sa race et procure à ses descendans indignes de lui un
pouvoir dangereux à la liberté commune. Voilà comment s'établit
le gouvernement aristocratique, que l'on ose pourtant soutenir phi-
losophiquement. C'est un abus grossier et visible qu'on a voulu ré-
duire en système; l'égalité complète est la perfection. L'aristocratie
est à la démocratie ce que la pourriture est au fruit. »
D'Argenson dirait-il encore cela de nos jours après l'expérience
que l'Amérique a faite de la complète égalité? En face de cette na-
tion désorganisée, où l'on semble avoir également désappris à com-
mander et à obéir, persisterait-il à méconnaître la dangereuse lacune
que produit la suppression des classes supérieures? Je ne le pense
pas; mais il parlait en face de cette France du xviii' siècle où tout
semblait concourir à donner à l'inégalité des conditions le caractère
d'une haïssable inutilité, où la noblesse, encore en possession de
grands privilège», quoique déjà dépouillée de toute fonction politi-
que dans l'état, n'avait guère conservé des temps féodaux que ce qui
pouvait la rendre impopulaire, où elle ne gouvernait plus, où elle
n'administrait plus, où elle ne semblait avoir d'autre emploi que de
se faire tuer à la guerre et de se ruiner à la cour, où elle n'avait
plus le prestige que donne la supériorité de la puissance et des lu-
mières, mais où elle était encore exempte de la taille, où elle levait
encore le droit des lods et ventes^ et où elle chassait encore sur les
terres de ses voisins. « La noblesse a bien l'air, disait brutalement
d'Argenson, de n'être que les frelons de la ruche qui mangent le
miel sans travailler. » Et pourtant il l'aimait tout en détestant ses
privilèges. Malgré ses exagérations démocratiques, il se sentait des
entrailles pour le « joli ordre » dont il était; il parlait de le relever
en le privant des immunités qui le rendaient odieux, et en l'em-
ployant au service du pays ; il entrevoyait que, sous le régime du
droit commun, les membres de la classe supérieure avaient un rôle
naturel à jouer, celui de chefs du peuple^ mais que pour le jouer
Us devaient quitter la vie de cour et de coterie, regagner la pro-
vince, s'occuper à gouverner leur bien et à l'augmenter, se montrer
Tout ILT. 45
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706 REYUE DES DEUX MONDES.
capables, bienveillans et bienfaisans, se conquérir une clientèle par
un usage intelligent de leurs richesses, de leurs lumières et de leur
crédit, regarder leur supériorité sociale, non comme un titre, mais
comme un moyen d'action, se donner la peine d'être influens et
puissans, et apprendre à leurs enfans à les imiter. Lui qui ne veut
à aucun prix d'une aristocratie héréditaire de droit, il comprend et
il accepte, en ses jours de bon sens, « une espèce d'aristocratie bien
plus noble et bien plus élevée, dit-il ; c'est que chacun soit fils de
ses œuvres^ et parvienne s'il a du mérite. Qui peut prétendre à ce
que la multitude du peuple gouverne? Mais que le peuple choisisse
ses députés, que ceux-ci forment un comité, que ce comité soit re-
nouvelé périodiquement.. . Que la noblesse soit à vie et qu'un homme
ainsi anobli revienne souvent aux emplois s'il les mérite, que ses
enfans n'aient qu'une légère distinction native, qui dispose à les
élire de préférence lorsque du reste ils en sont dignes... Que ce
qu'on appelle naissance et noblesse ne soit qu'une disposition à
mieux faire, comme à un chien d'être de bonne race et de bon
ordre, mais non une raison pour être promu nécessairement. » D'Ar-
genson avait un pressentiment très vrai des conditions auxquelles
il faut satisfaire pour conserver dans les sociétés nouvelles un rang
supérieur. Les grands ne sont plus acceptés que s'ils sont utiles aux
petits. Les aristocraties comme les dynasties ne peuvent plus se
maintenir que si elles se sentent faites pour le service du public.
Ceux qui veulent être les premiers aujourd'hui doivent se résigner
à être, selon la parole de l'Évangile, les serviteurs de tous.
D'Argenson avait sur les conditions de la grandeur nationale dans
l'Europe moderne des idées aussi avancées et aussi choquantes pour
ses contemporains que sur les conditions de la grandeur person-
nelle. La violence qui avait caractérisé la politique extérieure de
Louis XIV et le manque de bonne foi qui caractérisait celle de
Louis XV étaient également condamnés par lui comme contraires à
la vraie gloire et aux intérêts bien entendus de la France. « Les
conquérans, disait-il, sont les querelleurs de la société civile; cha-
cun les fuit et les chasse; les puissances se liguent contre les princes
ambitieux ; on s'arme puissamment contre les voisins inquiétans et
dangereux, ou, s'ils reculent leurs frontières de quelques cantons,
ils se ruinent au dedans et laissent leurs successeurs en proie à leur
faiblesse... Louis XIV nous a rendus redoutés en nous rendant moins
redoutables. » Et ailleurs il nous apprend que la première chose
qu'il se proposa en devenant ministre des affaires étrangères « fut
de rétablir cette réputation de bonne foi et de candeur qui ne de-
vrait jamais abandonner notre nation. La couronne de France est
aujourd'hui trop grande , trop arrondie et trop bien située pour le
commerce , pour préférer encore les acquisitions à la bonne répu-
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JA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XTIU* SIÈCLE» 707
tation : elle ne doit plus viser qu'à une noble prépondérance en
Europe, qui lui procure repos et dignité... J'ai bien étudié la poli-
tique, et j'ai trouvé que toute cette science se réduisait aux simples
règles de la morale, même la plus étroite : a Ne faites à autrui que
ce que vous voudriez qui fût fait à vous-même; faites à autrui tout
ce que vous voudriez être fait pour vous, rien de plus. Cette poli-
tique est excellente ; cela me semble démontré pour les grands états
comme la France... Par là elle parviendrait à une grandeur et à
ime abondance dont il y a peu d'exemples dans le monde. »
Ce même homme qui, en parlant des devoirs internationaux,
semblait animé du plus pur esprit du christianisme regardait la fer-
veur religieuse comme un fléau, le mariage comme un abus dont
la mode devait passer, et le libertinage comme la plus aimable et
la plus vénielle des fautes. Il trouvait bon qu'on eût une religion,
mais à la condition d'y penser fort peu et d'en parler encore moins.
Dans tout mouvement des esprits sur les questions de cet ordre, il
ne voyait qu'une occasion de trouble pour lestâmes et pour la so-
ciété. Convaincu que les querelles théologiques « s'apaisaient mieux
par le silence que par la (persécution, » et que ce qu'il fallait à la
France c'était « un tolérantisme destructeur de toute faction, w il se
disait partisan de la liberté de conscience ; mais ce qu'il entendait
par là, ce n'était pas autre chose que le droit de se taire sur ce que
l'on croyait, et d'être puni si l'on ne se taisait pas. Ne nous hâtons
pas trop de sourire. 11 y a encore aujourd'hui beaucoup de partisans
de la liberté de conscience à la façon de d'Argenson. Il y en a parmi
les indifiérens et parmi les croyans. Que ceux-ci ne se fassent pas
illusion sur la portée du système de la pacification religieuse par le
silence. Il ne supprime la lutte qu'en supprimant la vie. 11 ne mène
à rien moins qu'à éteindre la foi et à relâcher les freins qu'elle met à
la licence des mœurs, et c'était ainsi que l'entendait d'Argenson. 11
aimait à vivre sans gêne et sans souci, et il ne pouvait souffrir qu'on
lui parlât de la mort et du péché. « Les dévots nous exhortent à la
pensée de la mort; rien n'est plus horrible. Rien n'est plus triste
au monde que de penser qu'on finira. Rien ne mérite davantage
que nous nous en distrayions... Que de péchés ne sont que pecca-
dilles!... Faire un choix par tendresse, rester en d'aimables nœuds,
si cela ne nuit à personne, si cela ne trompe pas, si même on aide
ce qu'on aime, loin d'être un mal, est peut-être au-dessus d'une
action indifférente... Les dévots ont toujours chez eux du taquin et
de l'antihumanité, le triste joug des prêtres, de l'intrigue, de l'atra-
bilaire, du triste, et leur secte suppose nécessairement aujourd'hui
de la petitesse d'esprit... Moi qui ai servi le roi avec passion, je dis
que je préférerais vivre sous Néron plutôt que sous un prince dé-
vot, » Il attachait cependant du prix à ce que le roi conservât de la
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708 REVUE DES DEUX MONDES.
piété, mais nous allons voir de quelle sorte. «Quelques petits favo-
ris, écrivait-il en 1740, travaillent à faire perdre la religion au roi
et à le rendre ce qu'on appelle un esprit fort; ils sont bien coupa-
bles. Le roi n'y mord pas, mais va son train avec sa maltresse, et ne
fait point ses pâques de peur de se brouiller tout à fait avec Dieu.
11 marmotte à l'église ses patenôtres et prières avec une décence
d'habitude, et en bon esprit il ménage pour d'autres temps la pra-
tique complète du salut, mais sans superstition ni tristesse. »
L'état d'âme du roi ne donnait pas toujours à d'Argenson une
aussi pleine satisfaction. Louis XV lui-même, en ses premières an-
nées de désordre , lui paraissait parfois trop accessible aux petits
scrupules. Un jour que le marquis n'était pas en veine d'être bon
prophète, vers le commencement de 1740, il écrivait gravement au
sujet d'un refroidissement entre le roi et M™^ de Mailly : « On re-
marque que le roi ne sera jamais adonné à l'empire des femmes.
Avec ça il craint le diable. Le père de Linières, soutenu du cardi-
nal, tient toujours bon pour lui refuser l'absolution; il en revient
souvent des inquiétudes au roi; au moindre bobo, il craint l'éter-
nité et ses horreurs. Il ne prend pas absolument la religion en pe-
tit; mais, en ayant une véritable persuasion, il ne la prend pas as-
sez en grand pour reconnaître qu'il n'y a de grandes fautes que
celles qui font tort au prochain. »
Et la reine? Et M. de Mailly? Mais pourquoi s'étonner? D'Argen-
son vient de nous donner sa règle de conduite en quelques mots : ne
pas faire tort au prochain. Une morale qui supprime les devoirs en-
vers Dieu et envers soi-même ne saurait protéger autrui d'une façon
bien efficace. Pour les adeptes d'une telle morale, le prochain n'est
presque jamais celui qu'on trouve sur son chemin. Le prochain de
d'Argenson, c'est tout le monde, sauf le mari qu'il trompe, la femme
qu'il néglige et celle qu'il compromet. Tel est du moins le commen-
taire que sa vie donne de son principe. M"*' d'Argenson eut beaucoup
à se plaindre de lui; aussi se plaint-il beaucoup d'elle. A l'entendre,
c'était la plus maussade des honnêtes femmes et la plus méticuleuse
des femmes d'esprit, froide, aigre, exigeante, avare, jalouse, pas-
sant sa vie à le quereller sur le désordre de sa conduite et de ses
affaires. « Et je ne souperais pas hors de chez moi! » s'écriait le
malheureux coupable en racontant les petites misères de son inté-
rieur. De son côté. M"* d'Argenson souhaitait la fin de la vie com-
mune « avec une ardeur persévérante comme on souhaiterait le pa-
radis. » Ils se séparèrent, et d'Argenson, redevenu libre, continua
la vie de garçon qu'il n'avait pas cessé de mener, s'occupant fort
peu de ses enfans, en médisant à l'occasion, comme il le faisait de
tous les siens, et ne songeant guère qu'au bien public et à ses plai-
sh's. Mauvais mari et père distrait, d'Argenson se targue d'avoir été
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYIII® SIECLE. 709
un amant modèle, discret, reconnaissant, plein d'égards et de « vé-
nération » même pour ses plus passagères conquêtes. Laissons-lui
cet honneur, auquel il paraît tenir beaucoup. Sans entrer dans les
scabreux détails qui abondent dans ses mémoires, constatons ce-
pendant que sa galanterie n'était pas des plus rafTmées. Peu délicat
et peu romanesque dans ses goûts, grand amateur de libres propos
et en même temps timide jusqu'à la gaucherie, il n'avait guère
d'inclination et d'aptitude qu'aux faciles bonnes fortunes. Nous re-
trouvons dans sa vie privée ce même manque de dignité et de tenue
qui nous a déjà choqué dans sa vie publique. Ses vices comme ses
vertus avaient un certain caractère de grossièreté, très commun
d'ailleurs au xviii® siècle , ce qui ne l'a pas empêché d'être regardé
par la plupart de ses contemporains comme un personnage d'une
moralité presque irréprochable.
II.
D'Argenson est l'honnête homme libéral et patriote de son temps.
Barbier est l'homme comme tout le monde. Rapetissez les idées et
les sentimens de d'Argenson, et vous aurez à peu près ceux de Bar-
bier. L'avocat est plus près de terre que le marquis, mais sur la même
pente. Sa morale privée rappelle en laid celle dont nous connais-
sons déjà le langage. En 1737, parlant de M'"° de Mailly, la première
maîtresse du roi, il dit avec flegme : « Elle pourrait bien faire son
mari duc sans que personne y trouvât à redire. C'est un nom re-
connu pour un de la première noblesse de ce pays-ci. » Plus tard,
à l'occasion de fort méchans vers où l'on reprochait à M""" de Pom-
padour d* étaler la honte du roi, il s'écrie avec indignation : « A
l'égard de honte, que veut dire le public, qui en général doit être
toujours regardé comme un sot par les gens sensés? Si c'est parce
que le roi a une maîtresse, mais qui n'en a pas? Hors M. le duc d'Or-
léans, qui est retiré à Sainte-Geneviève, et qui est très méprisé
avec raison... Sur vingt seigneurs de la cour, il y en a quinze qui
ne vivent point avec leurs femmes et qui ont des maîtresses; rien
n*est même si commun à Paris et entre particuliers. Il est donc ri-
dicule de vouloir que le roi, qui est bien le maître, soit de pire
condition que ses sujets et que tous les rois ses prédécesseurs. »
Cette idée que le public est un sot et que le roi est le maître revient
à chaque instant sous la plume de Barbier. Aussi est-il habituel-
lement contraire aux prétentions du parlement de Paris, qui, « par
ses principes de constitution de l'état et de loi fondamentale du
royaume, veut, dit-il, s'emparer de l'autorité souveraine et boule-
verser l'état. » Il applaudit de toutes ses forces à la fermeté du pou-
voir, lorsque le roi, dans une réponse à des remontrances du par-
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710 REVUE DES DEUX MONDES.
lement de Paris, s'attaque hardiment au « système du droit de la
nation, supérieur à celui de la royauté. »
Grand coureur de nouvelles, amateur passionné de renseignemens
politiques. Barbier veut d'ailleurs tout voir, tout savoir, ce qui se
passe dans la coulisse comme ce qui se passe sur la scène, et il parle
cependant des affaires publiques comme si elles ne le regardaient
pas. Très différent en cela de d'Argenson, c'est un curieux, ce n'est
pas un citoyen ; c'est un honnête badaud, bien égoïste et bien pru-
dent, qui, tout en réunissant d'un air goguenard sa collection de do-
cumens « pour servir de pièces justificatives des sottises de ce pays-
ci, » estime que, lorsqu'on est simple avocat comme lui, « il faut faire
son emploi avec honneur, sans se mêler d'affaires d'état sur lesquelles
on n'a ni pouvoir ni mission, » éviter « les démarches qui peuvent
être reprochées, » et fuir la société « des esprits caustiques et tur-
bulens; » ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de passer sa vie à mé-
dire du gouvernement, à colporter des bruits scandaleux et à enta-
mer de son mieux la considération du régime qu'il voudrait conserver
comme utile à son repos. Sauf les cas où la personne royale est en
cause. Barbier ne sait pas ce que c'est que le respect. Il parle des
puissans avec malveillance et mépris. « Qui pourrait-on choisir de
mieux dans ce pays-ci pour ministres que des fripons? — C'est à
toutes ces histoires-là que notre argent est employé. — Nous n'au-
rons jamais le plaisir de voir pendre les fripons de conséquence! —
Quoi de plus flatteur que de voir abaisser les gens en place! » Voilà
ce qui lui vient couramment à Tesprit. 11 ne veut pas qu'on puisse
imprimer de semblables propos, mais il veut pouvoir les tenir au
café, ou tout au moins dans sa maison. Il a autant de colère contre
la police, lorsqu'elle prétend empêcher le bon bourgeois de crier,
que contre les libellistes qui combattent la politique ou les abus
auxquels il s'attaque. Pendant la guerre de la succession d'Au-
triche, il se plaint amèrement de ce « qu'on fait mettre nombre de
nouvellistes à la Bastille. Cela est d'une administration puérile. Il
est vrai qu'il y a dans Paris beaucoup de gens malintentionnés qu'on
appelle Autrichiens^ mais, ma foi! quandjles nouvelles sont généra-
lement mauvaises, et qu'elles sont l'effet de la mauvaise conduite,
il n'est pas possible que le bon Français ne se plaigne et qu'il crie
victoire. »
Ce que Barbier pardonne encore bien moins à la police que ses
rigueurs, ce sont ses négligences. A son gré, « on ne peut trop
acheter la tranquillité publique, » et Ton est toujours trop scrupu-
leux en fait de moyens, lorsqu'il s'agit de défendre la sûreté du
bon particulier. « On a bien peu de soin dans ce pays-ci! s'écrie-t-il
avec aigreur en racontant l'évasion d'un dangereux scélérat à qui on
avait promis la vie sauve, parce qu'il avait fait prendre Cartouche. On
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XTIH^ SIÈCLE. 711
devait bien empoisonner un pareil homme dans la prison, et ne tenir
la parole que pour le public. » Voulez-vous savoir encore avec quelle
cruauté tranquille ce paisible jurisconsulte savoure le supplice d'un
ennemi de la société? Voulez-vous comprendre comment la Franco
a été préparée à supporter les horribles spectacles de la place de la
Révolution? Écoutez œ récit : il s'agit de l'exécution d'un de ces
assommeurs qui en 1742 avaient répandu la terreur dans Paris. Le
coupable, nommé Desmoulins , âgé de dix-sept ans, avait été con-
damné à être rompu vif. En conséquence, il avait été mené en place
de Grève, le mardi 18 décembre, à midi, et le bourreau, après lui
avoir brisé à coups de barre de fer les bras, les avant-bras, les
cuisses, les jambes et la poitrine, l'avait attaché sur une petite roue
de carrosse, les membres rompus ramenés derrière le dos et la face
tournée vers le ciel, a C'était, nous dit Barbier, un garçon si ro-
buste, et même si résolu, qu'il est resté vingt-deux heures vif sur
la roue. On a relayé des confesseurs pendant la nuit, d'autant que
la place sur un échafaud est un peu froide. Et ledit sieur Desmou-
lins a bu plusieurs fois de l'eau et a beaucoup souffert. Enfin,
voyant qu'il ne voulait pas mourir et que le service était long,
M. le lieutenant-criminel a envoyé demander à messieurs de la
Tournelle la permission de le faire étrangler : ce qui a été ce matin,
mercredi 19, à dix heures, sans quoi il y serait peut-être encore.
Messieurs ses compagnons, ou autres de même volonté, doivent voir
qu'on ne badine pas. »
Ne nous y trompons point. Ce Français né sous Louis XIV, et si
mal défendu par ses principes contre l'abaissement du caractère, est
déjà un produit de l'éducation qui formera une majorité d'honnêtes
gens prête au joug des jacobins. Représentons-nous cet inerte et
insensible conservateur à la convention. Il sera de la plaine, et il
laissera faire des hommes plus passionnés ou plus hardiment lâches
que lui; il se couchera à plat ventre pour laisser passer le flot révo-
lutionnaire, et, le flot passé, il se relèvera bien fier d'avoir eu l'ha-
bileté de vivre. En 1750, c'est encore un homme du tiers-état favo-
rable au pouvoir royal et attendant de la couronne la destruction des
privilèges dé la noblesse et du clergé. 11 n'aime pas ceux qui sont
au-dessus de lui, mais il n'aspire pas à s'élever à leur niveau. D'a-
près lui, on doit rester dans la condition où l'on est né. Pour son
compte, il est satisfait de la sienne; il est très flatté d'être au nombre
des notables bourgeois de Paris « mandés » pour prendre part à l'élec-
tion fictive du prévôt des marchands et des échevins, et il trouve
excellent que cette « élection ne soit que de forme et que de nom,
car, si elle se faisait sérieusement, cela causerait bien de l'abus. »
Que des bourgeois prennent la carrière militaire, qu'ils épousent des
filles nobles» qu'ils vivent à la manière des nobles, cela paraît à Bar-
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712 REYUE DES DEUX MONDES.
hier messéant. Le fils d'un fermier-général se marie-t-il avec une
« fille sans bien et de grande qualité, » il déclare que c'est folie :
« elle pourra fort bien le mépriser, et il aura à sa charge nombre de
beaux-frères indigens qui croiront l'honorer beaucoup en lui deman-
dant de l'argent. » Et à propos de « gens riches et de fortune » qui,
pour imiter les gens de condition, vont, le premier vendredi après
leur mariage, à l'Opéra dans la première loge du côté de la reine :
« Tel est aujourd'hui le luxe et l'impertinence, dit -il, il suffit
d'être riche pour jouer à la grande. » Lorsque la simple fille du
sieur Poisson, M™* d'Étiolles, depuis marquise de Pompadour, de-
vient la maîtresse du roi. Barbier a d'abord quelque peine à la
trouver à sa place, et après avoir décrit l'opulence modérée au
milieu de laquelle elle avait vécu avant d'obtenir des faveurs au-
dessus de sa naissance , il se pose gravement la « question de sa-
voir si cet état n'était pas préférable pour une bourgeoise de cette
espèce à la qualité de maîtresse du roi. » 11 éprouve cependant une
joie maligne à la pensée que « ce sera dans peu, des princesses
et dames de la cour, à qui y soupera. » Et lorsqu'au bout de quel-
ques mois il constate que la bourgeoise-marquise a tient toujours
son même rang, au grand regret des femmes de cour, » il épouse
définitivement une cause qu'il regarde presque comme celle de son
ordre. Malgré son humeur stationnaire , l'humiliation des grands
lui est douce et la guerre aux privilèges lui semble juste. L'antique
prérogative en vertu de laquelle le clergé « prétendait ne contribuer
aux charges de l'état que volontairement et par don gratuit » est
sans le moindre prestige à ses yeux. « Dans le fond, dit-il, ce pri-
vilège prétendu ainsi que tous les autres ne sont que de pures vi-
sions. La taxe des impositions doit être proportionnelle. En Angle-
terre, les terres du clergé, de la noblesse et du tiers-état paient
également, sans distinction. Rien n'est plus juste. » Aussi notre
avocat souffre-t-il impatiemment que la « gent ecclésiastique ait les
bras longs » et qu'elle soit assez « à craindre » pour empêcher une
réforme désirée par le pays et par le pouvoir.
Barbier parle généralement des prêtres avec malveillance, des
querelles théologiques avec mépris, et de l'irréligion avec inquié-
tude. En même temps qu'il se moque des chrétiens qui prennent
leur foi au sérieux, il a peur des philosophes qui ébranlent les
croyances populaires; peut-être même n'est-il pas fâché de con-
server pour son propre compte un petit « fonds de religion » qui
puisse « reprendre le dessus dans les calamités. » Il est d'ailleurs
aussi superstitieux que peu dévot, aussi amateur de présages mer-
veilleux, de songes prophétiques, de « faits bien surprenans w et de
« miracles embarrassans pour les gens d'esprit » que d'anecdotes
scandaleuses et de lestes chansons; ce qui ne l'empêche pas de dé-
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XYIII* SIECLE. 713
clarer à T occasion qu'une bien grande « incertitude » plane sur les
« anciens miracles reçus par Téglise, » et qu'il est fort heureux que
tout le monde ne soit pas capable d'aussi profondes réflexions que
lui. Tant que la querelle du jansénisme et du molinisme reste « une
querelle de religion dont la plupart des honnêtes gens de la cour et
de la ville ne s'embarrassent guère, » Barbier trouve « quelque
chose de plaisant à ces disputes de prêtres sur des choses qu'ils
n'entendent et n'entendront de leur vie, » et il s'amuse au spectacle
de la lutte, tout en pensant que « la vérité d'une religion est mal à
son aise entre des partis qui cherchent à se détruire l'un l'autre. »
Cependant, lorsque les miracles du diacre Paris, les assemblées de
convulsionnaires et les refus de sacremens en viennent à a déranger
le bon ordre, » lorsque le parti janséniste, grossi de tous ceux qui
ne combattent la bulle Vnigeniius qu'en haine du pape, des jésuites
et de l'autorité royale, arrive à « composer les deux tiers de Paris, »
Barbier se fâche et reproche au gouvernement de ne pas imposer
un silence assez absolu à d'aussi dangereuses passions. Tracasser les
fanatiques, il ne connaît pas d'autre moyen de les pacifier. En vain
ce prétendu remède, capricieusement appliqué par le gouvernement
de Louis XV, aura pour seul résultat d'aigrir, de rétrécir et d'exalter
l'esprit janséniste : Barbier pourra bien reconnaître en passant qu* « il
. aurait été peut-être plus sage, par politique pour l'état, de fermer
les yeux sur toutes ces questions de pure théologie, d'être tran-
quille et de ne gêner personne, » mais il en reviendra toujours à
son idée première, « qu'il est d'une conséquence infinie de punir
ces zélés outrés en fait de religion, capables de faire de grands dés-
ordres. » Plus la secte janséniste regimbe contre les irritantes ta-
quineries du pouvoir, plus il la rend responsable de l'agitation des
esprits, et il finit par la regarder comme un odieux ferment de ré-
bellion qui gâte tous les sentimens auxquels il se mêle , et qui est
mêlé dans toutes les tentatives de bouleversement. L'animosité du
public contre les jésuites prend-elle une forme violente : « S'il n'en-
trait pas là dedans du jansénisme, écrit Barbier, il n'y aurait que
demi-mal. » Damiens cherche-t-il à tuer Louis XV : « On est obligé,
dit notre chroniqueur, de convenir que Damiens est un fanatique ,
et que ce malheureux coup est une suite du système janséniste et
des impressions dont ce parti a affecté le public et troublé les cer-
velles. »
La colère de Barbier s'allume moins facilement contre le parti
philosophe que contre le parti janséniste. Bien qu'il applique sans
cesse aux livres philosophiques l'épithète de « très dangereux, » il
se rassure habituellement à la pensée que « cela n'est lu que par
peu de personnes, » et qu'à la condition de ne pas attirer l'attention
de la foule sur de tels écrits par des mandemens, des réquisitoires
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71& REVUE DES DEUX MONDES.
et des arrêts, le poison qu'ils renferment n'atteindra pas les classes
inférieures. Convaincu de la fragilité de la religion, il trouve tou-
jours ses ministres imprudens de faire appel au grand public et de
tirer les esprits de leur léthargie. L'archevêque de Paris est impar-
donnable à ses yeux d'avoir cherché à mettre son troupeau en garde
contre V Encyclopédie. « Ce mandement de M^'^ l'archevêque paraît
être très indécent et très déplacé, quoique bien écrit, parce qu'en
fait de matières délicates sur la religion il ne faut pas se mettre si
fort à découvert... Ce livre d! Encyclopédie est encore un livre rare,
cher, abstrait, qui ne pourra être lu que des gens d'esprit, amateurs
de science; le nombre en est petit. Pourquoi donner un mandement
d'un archevêque, qui court, qui donne de la curiosité à tous les
fidèles, et qui les instruit des raisonnemens que peuvent faire des
philosophes sur la religion, tandis qu'il ne faut à ce nombre de
fidèles que leur catéchisme, et qu'ils n'ont ni le temps ni l'esprit de
lire autre chose? Cela est imprudent. » Sans doute Barbier n'est pas
toujours d'avis de n'employer contre les ennemis de la foi que la
force d'inertie : en un moment de souci pour l'avenir de la société,
il peut parler assez lestement de brûler en place de Grève l'auteur
d'une « critique affreuse de l'Ancien Testament; » mais, en dépit
d'aussi cruels propos et malgré qu'il en ait, il a une secrète faiblesse
pour les libres penseurs. « Il est vrai, écrit-il en 1752, qu'on com-
mence à tourner un peu en dérision les choses spirituelles et les
plus sérieuses de la religion ; mais elles le méritent un peu. » Voilà
le fond de son âme, voilà ce qu'il sentait même avant d'avoir ouvert
Y Encyclopédie y et ce qu'il sentira de plus en plus en lisant ce
«beau dictionnaire, » comme il l'appelle avec l'amoureuse com-
plaisance d'un souscripteur frustré, lorsqu'un arrêt du conseil en
interdit la continuation. «Tout son plus grand péché, ajoute-t-il
avec humeur, est quelque trait piquant contre les jésuites et la
moinaille. »
Barbier gagné par Y Encyclopédie ^ c'est un signe des temps. Bar-
bier appartient en effet à cette portion inerte et flottante du public
qui n'aime pas le mouvement, qui ne s'embarque dans aucun parti,
mais qui subit l'influence des grands courans et qui marque où va
la marée. Il est entraîné par l'esprit nouveau, bien qu'il s'en méfie.
Il parle plus que jamais, d'un ton alarmé, de « l'indépendance qui
gagne tout le monde dans ce pays-ci , » même l'armée, des fron-
deurs de carrefour que n'arrête plus le prestige de la personne
royale, des discours séditieux qu'on tient jusqu'en chaire, et par
lesquels on annonce que « tôt ou tard une révolution éclatera dans
le royaume, » des orages qu'il entrevoit à l'horizon; mais il est lui-
même mécontent. Sa passion pour le roi n'est plus aveugle; il n'ap-
pellerait plus le règne de Louis XV, comme il le faisait vingt ans
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LA SOCEÉTÉ FBANÇAISB AU XVIII* SliCLE. 71&
stuparavant, « le plus beau et le plus grand de l'histoire de France; »
il n*est plus défavorable à l'opposition des parlemens; il commence
à sentir la nécessité de mettre un^ frein au pouvoir absolu. Écoutez-
le parlant en 1763 de « la position critique et fort compliquée où se
trouve l'état en général. » C'est une des dernières pages de ses mé-
moires, et ce n'est pas la moins instructive. « Si on parvient, dit-il,
à diminuer l'autorité des parlemens et leurs prétendus droits, il n'y
aura plus d'obstacle à un despotisme assuré ; si au contraire les par-
lemens s'unissent pour s'y opposer par de fortes démarches, cela
ne peut être suivi que d'une révolution générale dans l'état. » Voilà
la périlleuse situation à laquelle aboutissent les peuples qui perdent
l'habitude de surveiller et de contenir régulièrement le pouvoir;
lorsqu'ils sentent le besoin de « mettre obstacle au despotisme, » la
résistance n'est plus possible sans révolution.
Catholique fervent et grand seigneur, le duc de Luynes était
mieux défendu que Barbier contre la contagion de l'esprit nouveau.
Son cœur se détacha cependant du roi bien avant celui de Barbier.
Disciple et petit-fils de cet austère duc de Chevreuse qui , dans la
société du duc de Bourgogne, avait longtemps rêvé la régénération
du pays et la purification de la cour par un successeur de Louis XIV,
élevé dans le culte de la vertu et de l'étiquette, fort assidu à Ver-
sailles, mari de la dame d'hoimeur de la reine et fidèle courtisan
de cette malheureuse princesse, le duc de Luynes était presque tous
les jours choqué par la conduite et la tenue de Louis XV. Bien qu'il
fit assez pénétré du respect dû à la personne royale pour regretter
l'ancien usage de faire une révérence au lit du roi en passant dans
sa chambre à coucher et à la serviette du roi en passant dans sa
salle à manger, il ne pouvait s'empêcher de juger un prince qu'il
aurait voulu adorer, de le trouver débauché, gauche, timide, fa-
milier, capricieux, désagréable, dur, indifférent aux affaires du
royaume. Très réservé dans la conversation et convaincu que les
pfaintes « n'étaient utiles qu'à déplaire, et d'ailleurs ne pouvaient
servir à rien, » il n'exprimait que rarement son blâme, et même dans
son journal intime il se bornait habituellement à l'indiquer. Lors-
qu'au bal de l'Opéra « sa majesté donne en différentes fois deux coups
de poing à Mademoiselle, qui est étonnée de se voir ainsi traitée
par un masque, » lorsqu'à Marly le roi, entrant chez la reine, ne fait
aucune attention à elle et la laisse longtemps debout sans l'inviter
i s'asseoir pendant qu'il parle à sa maltresse M"* de Mailly, le duc
de Luynes enregistre le fait sans se pennettre la moindre observa-
tion. Il n'est pas moins sobre de paroles en racontant une « réponse
de M. le maréchal de Villars au roi, qui mérite d'être remarquée, »
écrit-il. u H. de Villars faisant sa cour au roi, sa majesté lui dit :
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716 BEVUE DES DEUX MONDES.
« Monsieur le maréchal, combien gagnerai-je à votre mort? » M. le
maréchal lui répondit : « Sire, je ne sais pas ce que votre majesté y
gagnera, mais le feu roi aurait cru y perdre. » C'est tout; mais il
est évident que le duc de Luynes est aussi content de Villars que
mécontent de Louis XV. Plus tard, il se contiendra moins. En 1742,
un jour que le roi avait passé devant de braves officiers revenus de
l'armée, « les uns avec des béquilles, les autres avec un bras de
moins, » et qu'il n'avait pas trouvé un mot à leur dire : « Le roi ne
paraît pas, écrit-il, aussi sensible qu'on le désirerait aux aventures
malheureuses arrivées en le servant. » Louis XIV, à qui il avait eu
« l'honneur de faire sa cour pendant cinq ans » dans sa jeunesse,
était le point de comparaison qui lui venait naturellement à l'esprit
pour apprécier Louis XV. « Le feu roi, en pareil cas, se conduisait
différemment, » telle est une des formes les plus acerbes de sa cri-
tique. Et cependant l'appareil théâtral de l'ancienne cour ne' lui
faisait pas illusion. Il aimait le vrai, et le recherchait auprès de
ceux qui avaient assez approché Louis XIV pour l'avoir vu sans
auréole. C'est lui qui nous a conservé dans ses mémoires les plus
curieux exemples de ces étranges infractions aux bienséances que
l'on découvre parfois lorsqu'on pénètre derrière la scène où les
grands acteurs de Versailles fascinaient le public par la divine ma-
jesté de leur attitude. « M"*' la duchesse mère (la duchesse douai-
rière de Bourbon, fille naturelle de Louis XIV) me contait à Marly,
il y a quelques jours, que, dans les soupers du feu roi avec les
princesses et les dames à Marly, il arrivait quelquefois qae le roi,
qui était fort adroit, se divertissait à jeter des boules de pain aux
dames et permettait qu'elles lui en jetassent toutes. M. de Lassay,
qui était fort jeune et n'avait encore jamais vu ces soupers, m'a dit
qu'il fut d'un étonnement extrême de voir jeter des boules de pain
au roi; non-seulement des boules, mais on se jetait des pommes,
des oranges. On prétend que M"** de Viantais, fille d'honneur de
M"» la princesse de Conti, fille du roi, à qui le roi avait fait im peu
de mal en lui jetant une boule, lui jeta une salade tout assai-
sonnée. )>
Cela est déjà de la grosse joie bien bourgeoise; mais voici, qui
est pis, le ton de galanterie du demi-monde. « En écrivant les cir-
constances de ce qui se passe chaque jour dans ce pays-ci, je n'ai
pas cru devoir négliger de rapporter quelques faits de la cour de
Louis XIV lorsque je les ai appris. On m'en contait un il y a quel-
ques jours sur M"* la duchesse de Bourgogne... Étant dans la gale-
rie de Versailles, et passant pour aller à la chapelle, elle aperçut
dans le nombre des courtisans M. de La Fare, père de M. le mar-
quis de La Fare d'aujourd'hui, qui la regardait avec grande atten-
tion et parlait tout bas à un de ses amis. Elle appela aussitôt celui
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIl' SIECLE. 717
à qui La Fare venait de parler, et lui dit qu'absolument elle vou-
lait savoir ce que La Fare lui avait dit. L'un et l'autre furent très
embarrassés de la question. La Fare supplia M"** la duchesse de
Bourgogne de vouloir bien lui permettre de ne pas satisfaire sa cu-
riosité; enfin elle lui dit si absolument qu'elle le voulait, qu'il fallut
obéir. La Fare était un homme de plaisirs. <( Je disais donc, ma-
dame, lui dit-il, que si vous étiez une fille de l'Opéra, j'y mettrais
jusqu'à mon dernier sol. » Quelque temps après. M"** la duchesse
de Bourgogne retrouva La Fare ; elle l'appela, et lui dit : « La Fare,
j'entre à l'Opéra la semaine prochaine. »
Ce ne sont pas là les récits d'un chroniqueur inventif ou niais.
Le duc de Luynes était scrupuleusement exact, et bien qu'il n'eût
pas beaucoup d'esprit, il ne manquait en aucune façon de ce genre
de sagacité et d'aptitude à démêler le vrai du faux que les hommes
sensés et médiocres acquièrent à la cour. 11 avait l'habitude et le
goût de voir et de raconter les choses telles qu'elles étaient, sans
illusion comme sans exagération. C'était un méticuleux amateur de
renseignemens précis, de chronologie, de généalogie, de précédens.
Passionnément épris des anciens usages et profondément affligé de
les voir disparaître, il recueillait avec un soin religieux toutes les
traditions de la vieille étiquette pour les empêcher de se perdre et
pouvoir au besoin faire autorité en matière de cérémonial. Les
marques de respect que l'on devait au roi et à la reine, les droits et
le rang de chaque courtisan , et jusqu'aux attributions des divers
domestiques du château, tel était le sujet favori de ses préoccupa-
tions. Être le continuateur de son grand-père, le marquis de Dan-
geau, il n'avait pas de plus haute ambition. De là le caractère de
son journal, où les plus futiles incidens de la vie de cour tiennent
parfois plus de place que les grands événemens qui se passent en
dehors de la petite coterie de Versailles. Point de talent, point
d'animation, point de saillies, point de vues originales, mais beau-
coup de faits précieux pour l'histoire des mœurs au xriV et au
xviii* siècle, enfouis sous une masse de détails ennuyeux et inutiles.
Naturellement tempéré et systématiquement réservé, le duc de
Luynes s'exprimait avec une modération sans saveur. Le déplaisir
que lui causait le laisser-aller corrompu dont il était témoin ne
prenait jamais la forme de la colère ou du mépris. Tout en lui était
réglé, mesuré, convenable. Vertueux avec sagesse, digne avec pru-
dence, toujours correct dans sa conduite comme dans son langage,
cet honnête et fade grand seigneur méritait vraiment d'être appelé
par le président Hénault a l'homme du monde le plus estimable. »
C'était là son originalité au milieu de la cour où il vivait. Il était le
contemporain de ce duc de Bourbon qui trouvait plaisant de mettre
le feu à une de ses maîtresses, de ce comte de Charolais qui essayait
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718 BEYUE DES DEUX MONDES.
sa carabine sur un passant, de ce duc de La Meilleraye qui crava-
chait un prêtre dans la rue , de ce prince de Carignan et de ce duc
de Gèvres qui avaient chacun une maison de jeu dans son hôtel; de
cette M™* de La Toumelle qui chantait les chansons de Paris sur deé
bonnes fortunes auprès du roi et sur celles de ses sœurs; de ce roi
qui dansait les rondeaux qu'on faisait sur ses ministres; de ce mi-
nistre enfin, M. de Maurepas, qui, nous dit d'Argenson, « méprisait
non-seulement Dieu, mais la divinité, non-seulement le roi, mais la.
royauté. )> Il vivait à côté d'eux, et en dépit des princes et des puis-
sans il respectait les principautés et les puissances; il croyait non-
seulement' aux bienséances, mais à la morale; il suivait non-seule-
ment les prescriptions de l'étiquette, mais celles de l'église; il jeûnait
jusqu'à se rendre malade; il était pieux, grave, humain, délicat; il
enseignait à son fils qu'il faut « céder à ses supérieurs sans bassesse,
commander avec justice et douceur à ses inférieurs, estimer les gens
Tortueux, de quelque état qu'ils soient. » A une époque où chacune
des maltresses du roi avait trouvé une princesse du sang pour lui
servir de complaisante. M"*' de Luynes osait refuser ce poste auprès
de M'"* de La Toumelle. « Le roi me dit hier (8 novembre 17A2) au
grand couvert qu'il avait une commission à me donner, qui était de
proposer à M"" de Luynes et de Ghevreuse d'aller à Ghoisy. M"* de
Luynes a été, comme on peut le croire, justement peinée de cet
arrangement, sentant toute l'indécence qu'il y aurait que la dame
d'honneur de la reine servit' en quelque manière à installer M"* de
La Toumelle à Ghoisy; elle a fait part ce matin de sa peine à M. de
Meuse, qui dîne tête à tête avec le roi toutes les fois qu'il n'y a
point de chasse, comme je l'ai marqué ci-dessus. M. de Meuse a
pris le temps qu'il a cru le plus favorable pour en parler au roi, et
s'est servi des termes les plus propres à adoucir cette représenta-
tion; le roi a répondu d'abord avec humeur : « Eh bien! elle n'a
qu'à n'y point venir. » M. de Meuse a été ensuite une heure sans lui
en reparler, après quoi, le roi lui ayant fait des questions sur ce qu'il
arait fait ce matin, M. de Meuse lui a dit qu'il avait été voir M"* de
Luynes; il a ajouté qu'il ne lui rendrait pas la réponse que le roi
avait faite, parce qu'elle serait sûrement très affligée, dans la crainte
de lui avoir déplu; que comme c'était de sa majesté qu'elle tenait sa
place, c'était à lui aussi à juger si la représentation qu'il avait pris
la liberté de lui faire de sa part était fondée; que comme l'objet
principal de M"** de Luynes était de faire ce qui lui serait agréable,
elle exécuterait ce que sa majesté jugerait à propos par rapport à
ce voyage. Le roi a été un moment sans répondre; après quoi il a
pris un visage riant, et a dit à M. de Meuse qu'il allât trouver
M"* de Luynes et lui dire qu'elle ne serait point de ce voyage-ci,
que ce serait pour un autre, et qu'il ne lui savait pas mauvais gré
n:
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LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIII* SIÈCLE. 719
(le ses représentations. Ce n'est qu'à six heures que M'"' de Luynes
a su cette réponse ; elle avait été auparavant chez M. le cardinal
(le cardinal de Fleury) lui 'rendre compte de l'embarras où elle se
trouvait. M. le cardinal a paru entrer assez dans sa peine; mais il
lui a dit qu'il ne pouvait s'en mêler en aucune manière. »
Le duc de Luynes eut à attendre jusqu'en 1748 Tordre du Saint-
Esprit, qui lui était promis depuis longtemps. Ce fut ainsi qu'il expia
la fermeté de la duchesse. Il fut très sensible à cette petite ven-
geance du roi. Lors de la promotion de 17A6, dans laquelle il ne
fut pas compris, il ne put cacher son profond chagrin et parla de
quitter la cour lui et M™** de Luynes. Ils y tenaient un grand état;
le roi leur donna de bonnes paroles, et la reine, qui les appelait ses
« honnêtes gens, » les pria affectueusement de ne la point aban-
donner. Ils cédèrent à ses instances et devinrent de plus en plus
ses consolateurs et ses conseillers ; conseillers rendus parfois trop
sages par le souvenir de la défaveur que leur avait value le peu de
complaisance de la duchessse pour M'"® de La Tournelle, Ils furent
moins sévères pour M"* de Pompadonr. D'abord étonnés de voir le
roi prendre une maîtresse d'aussi mince condition, et un peu scan-
dalisés d'entendre la nouvelle venue se servir de « termes et d'ex-
pressions » qui, nous dit le duc de Luynes, « paraissent extraor-
dinaires dans ce pays-ci, » ils se laissèrent toucher par les égards
de M"*® de Pompadour pour la reine, et ils en vinrent à rendre à la
favorite des services qui leur auraient sans doute paru indignes
d'eux quelques années plus tôt : « M"^** de Pompadour vint trouver
ici avant hier (l*' octobre 17A6) M"*® de Luynes pour lui dire qu'elle
serait bien flattée que la reine, partant de Ghoisy pour Fontaine-
bleau, voulût bien lui donner une place dans un de ses carrossses.
M"* de Luynes en rendit compte à la reine. Cette proposition n'a
pas été trop bien reçue ; M"** de Luynes a cherché à adoucir autant
qu*il lui a été possible la peine qu'elle faisait à la reine, et a pris
la liberté de lui représenter que lorsque M'"® de Pompadoui* lui de-
mandait une grâce, on pouvait être sûr que c'était de l'agrément
du roi, qu'ainsi ce n'était point la personne de M"»* de Pompadour
dont il s'agissait, mais la personne même du roi, et que par con-
séquent ce serait une occasion de plaire au roi dont la reine profi-
terait. A ces réflexions on aurait pu en ajouter une dernière, si la
reine avait été disposée à l'entendre : c'est que M"^ de Pompadour
cherche en toute occasion non-seulement à donner des marques de
son respect à la reine, mais même tout ce qui peut lui être agréa-
ble. M"* de Luynes a diminué autant qu'il lui a été possible le dés-
agrément du refus, en lui disant que la reine ne mène que deux
carrosses, que par conséquent il n'y a que douze places, parce que
Mesdames vont avec la reine; que si cependant quelqu'une des
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720 REVUE DES DEUX MONDES.
dames qui doivent suivre la reine manquait, comme par exemple
j|ine ^Q Villars, M"*" de Pompadour aurait une place. La reine a con-
senti à cet adoucissement. » Un an pluâ tard, en 17A7 , cette même
dame d'honneur de la reine qui en 1742 n'avait pas voulu suivre
M™^ de La Tournelle à Choisy recevait chez elle, à Dampierre, M"* de
Pompadour. Il est des milieux dans lesquels les natures les plus
élevées ne peuvent séjourner longtemps sans s'affaisser.
Que serait devenu le duc de Luynes si, au lieu d'avoir été con-
damné par le système politique de Louis XIV à se rétrécir, à s'as-
souplir, à s'annuler dans les antichambres de Versailles, il avait
vécu dans un de ces pays libres où les classes supérieures ont con-
servé leur rôle naturel dans la société? Avec son grand nom et sa
grande fortune, avec son esprit naturellement exact et juste, avec
son humeur grave, équitable et modérée, avec sa piété et son sen-
timent du devoir, il aurait été un personnage puissant et utile, il
aurait exercé dans sa province une influence bienfaisante par ses
exemples et son patronage, il aurait acquis dans les conseils de la
nation ce genre d'autorité, si avantageux au pays, que donnent le
désintéressement et la sagesse relevés par le prestige d'une grande
clientèle. Il ne fut sous Louis XV que le mari d'une dame d'honneur,
et grâce à ce qu'en avait fait la vie de cour, s'il avait été mis à l'é-
preuve de la révolution, il n'aurait su jouer d'autre rôle que celui
de victime ou d'émigré.
Les institutions politiques ne font pas à elles seules les destinées
des peuples, mais elles contribuent pour une large part à former
leurs habitudes. Nous verrons l'un des plus frappans exemples de
cette action des lois sur les caractères lorsque nous mettrons en
regard les vicissitudes si diverses des mœurs françaises et des
mœurs anglaises pendant la première moitié du xviii® siècle. Nous
n'avons encore fait connaissance qu'avec le ministre, l'avocat et le
grand seigneur dont les mémoires nous introduisent au sein de la
société gouvernée par Louis XV, et déjà nous savons que l'une des
variétés les plus dangereuses du pouvoir arbitraire, c'est ce despo-
tisme velouté qui abaisse d'autant mieux les âmes qu'il ne les ré-
volte pas. « J'en reviens, dit d'Argenson dans son Essai de réfutation
du livre de Sidney contre le gouvernement monarchique j à l'exposi-
tion naturelle de notre gouvernement présent; le voici, si je ne me
trompe : une tyrannie douce et honnête quant à l'extérieur, mab
allant en réalité à l'injustice la plus violente, à la corruption la plus
pernicieuse dans les mœurs des particuliers, ainsi qu'à l'appauvris-
sement de l'état. »
GORNEUS DE WlTT.
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ESSAIS
MORALE ET DE LITTÉRATURE
I.
LA FIANCÉE DU ROI DE GARBE ET LE DÉCAMÊRON.
Il y a quelques mois, comme je parcourais le Décaméron de Boc-
cace, en quête de renseignemens sur la filiation et les métamor-
phoses de certains sujets romanesques, je me trouvai subitement
pris et comme fasciné par la singulière beauté de Fhistoire d'Alaciel,
la fiancée du roi de Garbe. Les nouvelles que je venais de lire for-
maient sans doute de bien jolis groupes et de bien aimables con-
trastes. Les unes n'étaient que grâce, les autres n'étaient que ten-
dresse ; celles-ci brillaient par une verve spirituelle, une mutinerie
de sentiment, une pétulance erotique, franches de tout péché de
mièvrerie et de toute hypocrisie langoureuse; celles-là, animées par
une passion et une véhémence italiennes, étaient chaudement sen-
suelles, libres de toute vanité, voluptueuses avec sérieux, avec gra-
vité et presque avec austérité; d'autres enfin se recommandaient
par un charme romanesque d'un caractère touchant qui aurait pres-
que réconcilié l'imagination avec le faux et l'artificiel, tant le génie
du conteur avait sauvé avec habileté les invraisemblances des si-
tuations et les mensonges des sentimens. L'histoire d'Alaciel cepen-
dant les effaçait toutes par l'éclat de son coloris, la vigueur de sa
TOI» XLV. 40
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722 REYUE DES DEUX MONDES.
narration, la variété de ses tons, l'éloquence de son langage, la vi-
vacité de ses allures, la portée sombre et tragique de son sujet.
Toutes les autres nouvelles étaient humbles et petites devant celle-
là, et s'abaissaient aux proportions modestes de suivantes égril-
lardes ou de dames de compagnie romanesques. L'histoire d'Ala-
ciel, comme Théroïne même, tenait rang de princesse et de reine
dans le monde du Décaméron, Que vous diiui-je? c'était comme
une rose énorme qui s'élèverait triomphante au-dessus d'un par-
terre de fleurs plus gaies et plus touchantes peut-être (la rose est
semblable à la grande beauté, elle a l'empire plus que le charme),
mais moins parfaitement belles, et qui noierait sous ses parfums ri-
ches jOt abondons leurs arômes plus fins, plus suaves, plus péné-
trans, mais plus énervans et plus pauvres.
Je fus étonné et même un peu humilié de n'avoir pas mieux re-
marqué pendant mes lectures antérieures du Décaméron l'énergie,
la profondeur et la perfection de ce beau récit. Naguère, si l'on
m'eût demandé quel était le chef-d'œuvre de Boccace, j'aurais peut-
être répondu comme tout le monde, par habitude, Y Histoire de
GriselidiSy ou plutôt j'aurais désigné, à cause de la passion tout
particulièrement italienne qui l'anime, et aussi à cause d'une de ces
préférences auxquelles il est si doux d'obéir, l'histoire de cette Syl-
vestra qui eut le malheur d'inspirer un si fatal et si singulier amour,
et près de laquelle son jeune amant, étiolé par le désir et l'absence,
revint s'éteindre d'une mort si tranquille. Maintenant au contraire
j'aurais nommé la Fiancée du roi de Garbe. Voilà le vrai chef-
d/œuvre de Boccaee, la preuve la plus incontestable de son génie.
Aucune de ses nouvelles n'exprime aussi complètement sa forte et
assez complexe nature. Dans aucune, on ne rencontre mieux fondu
ce mélange de vivacité française, ou pour mieux dire parisienne, et
de passion italienne, d'enjouement mondain et de gravité philoso-
phique qui le distingue ; dan^ aucune n'éclatent et ne se déploient
avec une telle ampleur la mâle sensualité, la grâce bien portante,
la hardiesse de langage, la.gaité forte et parfois un peu sombre, le
cynisme solide comme l'expérience et sérieux comme la vie de ce
libre, viril et élégant esprit.
C'est un vrai chef-d'œuvre de la première ligne à la dernière. Il
en faut tout admirer, depuis le discours où Pamphile, le décaméro-
niste narrateur de l'histoire, expose en forme d'exorde, avec cette
sunplicité toute classique des Italiens qui ne s'effraie pas d'une vieille
vérité, combien nos vœux sont la plupart du temps contraires à
notre bonheur, et combien il est vain de désirer des dons qui ne
sont accordés à leurs possesseurs que pour leur ruine, jusqu'à la
conclusion , qui est exprimée avec une concision si charmante sous
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ESSAIS DE MORALE ET DE LITTÉRATURE. 723
la forme de cet aphorisme qui mérite d'arrêter un instant la pen-
sée des voluptueux enclins à la réflexion : Per cib si disse : bocca
basciata non perde ventura, ami rinnuova corne fa la luna. Cet
aphorisme ne résume-t-il pas avec une spirituelle exactitude le ca-
ractère de l'Italie amoureuse : absence de candeur et d'innocence,
science pratique consommée du prix des choses qui concernent la
volupté et la beauté? Certes il y a beaux jours que le peuple qui a
formulé un pareil aphorisme a perdu ses illusions d'adolescence;
mais il sait quel est le prix de la beauté, et il l'apprécie comme
une valeur solide et qui ne trompe pas, indépendamment de l'âme,
sur laquelle son peu de candeur l'empêche de compter.
L'histoire d'Alaciel, qui nous présente le génie de Boccace sous sa
forme la plus achevée, nous permet mieux peut-être qu'aucun autre
de ses contes de saisir et d'expliquer le contraste qui fait le fond de
son génie, et qui constitue une des originalités littéraires des grands
Italiens. En quoi consiste donc ce contraste? Simplement en ceci :
qu'il n'y a pas de corrélation étroite entre les matériaux et la forme
de leurs œuvres. Ils appliquent à des élémens nés d'un ordre de
choses nouveau des formes qui furent employées à revêtir des idées
et des sentimens dès longtemps disparus et souvent fort contraires
à ceux qu'ils veulent exprimer. La forme est antique, les élémens
sont du moyen âge et des temps modernes. Dante est celui de tous
les Italiens chez qui ce contraste est le moins accusé; l'invincible
originalité de sa pensée le fait échapper en partie à cette tyrannie
de la forme antique, et lui fait découvrir une forme toute person-
nelle, singulièrement variée de tons et d'expressions, où tous les
styles se rencontrent sans se heurter et se succèdent sans se nuire,
depuis le style de la poésie lyrique la plus élevée et la plus idéale
jusqu'au style de la satire la plus violente et la plus triviale. Pé-
trarque est celui chez lequel ce contraste est le mieux voilé et le
mieux fondu; mais là où il se laisse apercevoir tout à fait distincte-
ment, c'est dans Arioste et surtout dans Boccace. Sous ce rapport,
l'auteur du Décaméron peut être donné comme le type le plus
exact, sinon le plus glorieux, de l'esprit littéraire italien, comme
le représentant le plus vrai de la situation un peu bizarre que le
cours du temps a faite à l'Italie. Cette situation, c'est celle d'un
homme qui conserve les habitudes et les passions d'esprit d'une
condition qui n'est plus la sienne dans une condition nouvelle où il
a glissé lentement, et qui lui crée forcément de nouvelles amours,
de nouvelles relations et de nouveaux devoirs. Cet homme est autre
par l'esprit qu'il n'est par la fortune, autre par le caractère qu'il
n'est par les mœurs : telle fut la situation de l'Italie au moyen
âge, même à l'époque la plus brillante de sa liberté et de sa gloire*
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72& REVUE DES DEUX MONDES.
C'est la situation si merveilleusement mise en relief, sous sa forme
la plus âpre, par le récit que fait Machiavel de son séjour parmi les
campagnaids et les rustres italiens. 11 se délecte à lire son Tîte-
Live et son Salluste, tout en prenant une sorte de plaisir pervers
à voir la canaille qui l'entoure s'enivrer, s'injurier, se porter aux
dernières violences dans ses querelles de cabaret. Boccace, lui,
n'exprime de cette situation que ce qu'elle a d'aimable, de galant,
de sociable et de tout à fait poétique. 11 accepte les conditions nou-
velles que le temps, toujours en marche, a forcément imposées à
l'Italie, restée antique d'esprit et devenue moderne de mœurs, ou,
pour mieux dire, il n'y songe même pas, et c'est là un de ses plus
grands charmes. 11 n'est pas récalcitrant comme Machiavel, il est
naïvement, joyeusement, un Italien du moyen âge, tout en étant
un ancien par la culture intellectuelle ; il se sent heureux dans la
société de ces patriciens et de ces bourgeois d'Italie, il emploie avec
bonheur tout son savoir et tout son talent à la peinture de leurs
mœurs et de leurs habitudes, à la transcription des conversations
qu'il a eues avec eux, des anecdotes et des bons mots dont ils se
gaudissent, des récits d'aventures qu'ils ont rapportées de leurs
voyages lointains, des petits drames domestiques qui ont fait couler
leurs larmes. Nulle part, dis-je, les contrastes de cette situation ne
sont mieux marqués que dans le génie et les œuvres de Boccace. La
culture et la forme de ce génie sont antiques, les élémens qu'il met
en œuvre sont du moyen âge.
Ce contraste un peu bizaiTe, assez marqué pour se laisser faci-
lement découvrir, ne l'est jamais assez pour choquer et causer une
impression désagréable, car il ne dégénère jamais en opposition et
en antithèse. On est d'abord quelque peu surpris de voir employer
au récit d'historiettes féodales sentimentales, de farces de commères
italiennes, de fourberies de moines, de légendes amoureuses, voire
de simples charges d'atelier, les formes de langage dont se sert Ci-
céron pour exposer les devoirs de l'homme et les procédés de compo-
sition que Tite-Live emploie pour raconter les guerres samnites; mais
cette surprise ne dure qu'un instant, ou, pour mieux dire, change
très vite de caractère. On admire l'habileté avec laquelle ces formes
antiques ont été appliquées à des sujets qui semblaient les exclure, à
un genre qui semblait ne pouvoir les supporter sans en être écrasé.
On a là sous des formes réduites le miracle que les Italiens seuls ont
su réaliser complètement : l'harmonie des deux ordres de sentimens
et de pensées les plus opposés qui se puissent concevoir, l'union
difficile, presque contre nature et cependant presque toujours heu-
reuse, de ce que l'antiquité et le moyen âge eurent respectivement
de plus original et de plus particulièrement caractéristique. Si la
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ESSAIS DE HOIIALE ET DE LITTÉRITURE. 726
forme est classique, la matière, la substance première sont roman-
tiques, de sorte qu'au moment même où il rappelle Tite-Live, Sal-
luste ou Cicéron, Boccace emporte l'imagination vers Shakspeare,
Spenser et Chaucer, et que l'admiration du lecteur, doublement
sollicitée, est pour ainsi dire contrainte de s'écrier en une même
émission de pensée et de voix : u C'est ainsi que parlent les an-
ciens, c'est ainsi qu'agissent les héros de la poésie et du drame
modernes! »
L'art du narrateur est donc d'autant plus admirable que ce con-
traste est plus profond et plus radical. Qu'est-ce en effet qui ca-
ractérise avant tout le goût classique? C'est l'amour de ce qu'il y a
ÛL essentiel et d'immuable dans la nature, et le dédain de ce qu'elle
a d'accessoire et de contingent. Et qu'est-ce qui caractérise au con-
traire le moyen âge? quelles sont les nouveautés qu'il a introduites
dans la littérature? C'est la vie dans toute sa turbulence et dans
tout son luxe de détails, le mouvement, la variété, la couleur, ou,
pour nous exprimer d'une manière plus précise et qui marque mieux
l'antithèse, l'accident dans ce qu'il a de plus passager et de plus con-
tingent, l'individuel dans ce qu'il a de plus mobile. Voilà les deux
mondes opposés qui se présentent dans Boccace, et qui sont repré-
sentés l'un par sa narration à la fois ample et sobre, l'autre par le
genre même adopté par le narrateur, c'est-à-dire le conte, l'anec-
dote.
Je dis qu'il n'y a qu'un Italien pour réaliser un pareil tour de
force avec cette bonhomie, cette aisance, ce sans-façon, cette com-
plète absence d'effort. Toutes proportions gardées, c'est le môme
miracle que les Italiens ont réalisé dans la peinture, dont ils ont
deviné, compris, accepté toutes les conditions de mouvement, de
▼ariété, de couleur, sans cesser d'obéir aux règles du grand goût
classique. N'est-il pas vrai en effet que ce qu'il y a d'accidentel, de
mobile et d'individuel dans la nature compose la matière même de
la peinture, et n'est-il pas remarquable que les Italiens soient les
seuls artistes qui aient su faire régner la stabilité dans ce monde de
la mobilité, et donner un caractère de permanence à ce monde de
l'accident? Avec un tact, une adresse et une sagesse d'autant plus
admirables que ces qualités sont chez eux naturelles, d'autant plus
infaillibles qu'elles agissent avec la sûreté de Tinstinct, les Italiens
ont su trouver précisément la mesure de ralentissement qu'on peut
imposer à la mobilité, le point délicat d'équilibre sur lequel on peut
appuyer l'éphémère, le centre de gravité dans lequel on peut arrê-
ter ce qui est fugitif. Eux seuls ont su découvrir cette mesure pro-
portionnelle entre l'immobilité, qui est le caractère de l'essentiel, et
la vivacité fugace, qui est le caractère de l'accidentel. Leurs figures
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736 REYUE DES DEUX MONDES.
0Qt une fermeté, un aplomb^ une solidité d'attitude, qui ne se ren-
-jcofitrent pas chez les peintres des autres écoles, sans que pourtant
la vie soit en aucune façon figée et immobilisée, ^n im mot, les Ita-
iliens sont les seuls artistes qui aient su être pittoresques sans ces-
flor d'être classiques. C'est par cette même raison que Boccace a su
être libertin à outrance, et, pour nous exprimer avec plus d' éner-
gie,, trivial à cœur-joie, sans cesser d'être noble. Un voluptueux
sans frivolité, un gausseur sans commérage, un cynique sans obs-
cénité, c'est là une singularité qui s'est rarement rencontrée.
Cependant ce contraste entre la forme de Boccace et les sujets
qu elle traduit a choqué d' excellons esprits; l'un d'eux, s'il m'en
fiouyient bien, a parlé un peu dédaigneusement de la narration cicé-
Bonienne beaucoup trop vantée, dirait- il, du Décaméron^ et lui a
préféré hardiment la narration naïve de Froissard et les récits de
ihos vieux conteurs français. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet,
Bôus nous contenterons de quelqpies mots. On peut, si l'on veut,
^préférer la manière de narrer de Froissard à celle de Boccace, pourvu
qu'on avoue que cette préférence est une préférence du goût indi-
viduel, et non une préférence du jugement critique, qui doit tou-
jours être assez fort pour vaincre les sympathies ou les répugnances
de l'âme et de la nature,. et nous faire prononcer contre nos propres
iitcUnations. Il est certain que Froissard a plus de naïveté et de gen-
tillesse, mais il n'a pas plus de bonhomie. On peut très justement
reprocher à Boccace de manquer de naïveté, et cependant ce re-
pr^dcbe n'a aucune portée sérieuse, car il ne peut s'adresser spé-
cialement au conteur, et il tombe, en même temps que sur lui, sur
-tous les grands écrivains et tous les grands artistes de son pays.
JBoccace manque nécessairement de naïveté, parce qu'il est Italien,
et que la naïveté, pas plus que ses qualités sœurs, l'innocence et la
candeur, n'entre dans la composition du génie italien. Cela ne veut
pas tdire que les Italiens n'ont rien conservé de ces facultés incon-
sciestes comme l'instinct et charmantes comme la nature qui sont
inhérentes à l'essence primitive de l'âme; non certes, ils ont con-
sente toutes celles qui sont compatibles avec une grande expérience
mocale et une longue existence, mais Us n'ont conservé que celles-
là. La simplicité, l'abandon, la bonhomie, leur tiennent lieu de
luûveté. Quant à cette pudeur de l'esprit, à cette rougeur de rin-
noeence alarmée, à cette timidité farouche et à cette hardiesse au-
dacieuse de l'ignorance première, qui craint tout et ose tout parce
qu'elle ne sait pas, quant à toutes ces choses adorables qui compo-
sent œ que nous appelons naïveté, il ne faut pas les demander aux
Italiens, même aux plus purs, aux plus élevés et aux plus saints. La
t culture intellectuelle, l'antiquité de la civilisation, l'excès
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ESSAIS DB MORALE ET DE LITTERATURE. 727
des voluptés morales et physiques, l'habitude de la dominaAMor^.
rexpérience du malheur, ont dès longtemps tari cette fralcheuff pm-
miëre de Tinnocence et de la candeur. L'histoire de Tâme italkniie
ressemble à celle de ces années où Thiver rejoint directemwit Ifétév
et qui ne connaissent pas cette douce transition que nous nommaa»
le printemps. L'âme italienne n'a pas connu le printemps, ou^ m
elle l'a connu, il fut bien court, car elle semble n'en avoir méoie pas
conservé le souvenir. Riche, opidente, féconde, rayonnante d!iMifi
lumière sans égale, belle d'une beauté robuste, et qui n'&poA be«*
soin du secours des ombres et des clartés indécises et tremblsuntea,
cette âme participe de la nature physique des lieux qu'elle habile^
de l'âpreté de ses montagnes et de la sécheresse majestueuse d«r
ses pdaines; mais la verdure y fut toujours rare, et l'éclat de la lu-
mière y fit de tout temps tort à la fraîcheur.
D'autre part, il est certain qu'il y a une plus complète unité eùtpec
la forme et le fond chez nos vieux conteurs français et spéciale-
ment chez le plus célèbre, le conteur du recueil des Cent nouvdleê
nouvelles. Ils obéissent mieux peut-être à cette loi de l'art qui veut,
que la forme d'un ouvrage naisse naturellement de la substance de cet.
ouvrage, comme un enfant naît d'une mère. Leur style est en rap-
port plus exact avec leur sujet, et l'on pourrait dire que leur talent
porte un costume plus conforme à sa condition et à ses inclinatiofifi.
Ils racontent cyniquement des anecdotes cyniques, ils expnmesbt.
trivialement des trivialités. Cependant cette trop grande unité enlue
leur langage et leurs pensées a quelque peine à nous plaire;. Nous
ne leur savons presque aucun gré d'être bas et vulgaires : nous»
trouvons bien naturel qu'ils le soient, puisque leurs thèmes te sont^
mais il nous faut un certain effort pour leur en faire un mérite. Le»
choses sont souvent d' autant *plus repoussantes qu'elles sont plus
franches et qu'elles répondent mieux à l'idée que nous en avons.. Un
débauché qui parle le langage propre à la débauche est certaine-
ment plus fidèle à lui-même qu'un libertin qui s'exprime avec élé-
gance et noblesse, et cependant le premier nous laisse une impries-
sion désagréable, tandis que le second nous laisse une impreasioa
gracieuse. Il y a entre Boccace et nos vieux conteurs la diOërence*
qui sépare un grossier plébéien gaulois d'un patricien diasohi^ de*
Florence.
Dirai-je toute ma pensée ? cette mâle éloquence et cette sévérité
antique de style me semblent répandre sur les sujets de Bocoaûe,.
sinon de l'innocence et de la pureté, au moins de la décence et de
la pudeur, car elles écartent ce qui constitue essentiellement le libeiv-
tinage, c'est-à-dire le ton grivois, l'équivoque obscène, le penûr
flage frivole, en un mot ce scepticisme que les écrivains gauloia
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728 REYUE DES DEUX MONDES.
aiment tant à introduire dans les descriptions du plaisir, et qui,
comme un ver rongeur, pique la fleur de la volupté et en altère le
parfum. Le scepticisme, en effet, n'est pas moins dangereux dans
les choses du plaisir que dans celles de la pensée, il y exerce les
mêmes ravages et de la même manière. La beauté de la forme dans
Boccace conserve à la sensualité tout ce qu'elle a de sérieux en la
protégeant contre les atteintes de la frivolité. Sans dénaturer le carac-
tère de ces passions de la chair et du sang, Boccace leur fait expri-
mer tout ce qu'elles contiennent d'âme, car les passions de la sensua-
lité ne sont pas purement physiques, elles ont une âme, et quiconque
essaie de les peindre sans tâicher de surprendre cette âme les ignore
ou les calomnie. La sensualité a ses affections, ses tendresses, ses
délicatesses propres, si bien que les épicuriens s'arrêtent quelquefois
interdits devant certains mouvemens de l'être amoureux et se de-
mandent si tel sentiment appartient à la chair ou appartient au cœur,
avec autant d'embarras que les graves théologiens en éprouvent par-
fois à décider si telle pensée appartient à la nature ou appartient à
la grâce. Boccace connaît ces affinités entre les sensations et les af-
fections morales, et il les rend à merveille. Voyez par exemple avec
quelle éloquence il a exprimé ce qu'on peut appeler la reconnais-
sance de la chair dans l'épisode d'Antioche de la Fiancée du roi de
Garbe. Vous vous rappelez sans doute en quoi consiste cet épisode?
Lorsque le sultan Osbeck dut partir pour aller combattre le roi de
Cappadoce, il confia le soin de cette belle Alaciel, qu'il avait conquise
sur le prince Constantin, à un de ses familiers nommé Antioche« Cet
Antiocbe était un homme déjà avancé en âge, qui touchait au seuil
de la vieillesse, et qui ne pouvait plus espérer une aussi brillante
conquête que celle de cette princesse dont la beauté enflammait
tous les cœurs. Cependant Alaciel fut louchée de sa bonté, et, l'es-
time agissant cette fois à l'égal de l'amour, elle voulut couronner par
un bonheur inespéré la vie de son protecteur et de son ami. Lorsque
cette bonne fortune lui fut advenue, Antioche, sentant qu'il n'avait
plus rien à faire dans la vie, et qu'il ne fallait pas manquer cette
occasion de sortir poétiquement de ce monde, se décida à mourir.
A son lit de mort, il recommanda Alaciel à un marchand chypriote
de ses amis. Relisez l'admirable discours qu'il adresse à son ami et
à sa maîtresse : en dix lignes, Boccace a trouvé moyen d'exprimer
avec une simplicité et une concision sans égales toutes les nuances
d'un sentiment singulièrement délicat et compliqué. Ces adieux sont
à la fois les adieux d'un amant et d'un vieillard. Antioche n'éprouve
aucun de ces regrets désespérés qu'un amant plus jeune aurait res-
sentis. La mort n'a pas besoin de lui faire violence ; il meurt heu-
reux, en remerciant d'un bonheur qu'il ne devait pas croire fait
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ESSAIS DE MORALE ET DE LITTERATURE. 729
pour lui, et dont le souvenir continuera chez les ombres à être l'a^
liment de son âme. Pas d'autre tristesse que la mélancolie insépa-
rable de tout adieu et cette autre mélancolie inquiète inséparable
d'un désir dont l'accomplissement ne tient pas à notre volonté. C'est
un discours vraiment antique par la forme et le sentiment. Ainsi de-
vaient mourir les sages, pour qui la volupté ne s'était pas montrée
menteuse, et qui avaient rencontré le bonheur dans la pratique des
doctrines d'Aristippe ou d'Épicure. Priez donc le scepticisme liber-
tin de comprendre le sérieux et l'élévation de tels sentimens mélan-
gés, et essayez d'introduire de telles beautés dans un récit d'amour
sensuel au moyen d'un style grivois et léger I
Il y a aussi tout un ordre de scènes et de tableaux que la narra-
tion de Boccace rend admirablement : je veux parler de ces scènes
et de ces tableaux auxquels se complut le génie antique, et qui sont
à l'art de la description ce que les paysages historiques sont à l'art
de la peinture. Chez Boccace comme chez les anciens, l'humanité
fait encore les frais des fonds de tableaux, des encadremens, des
décors. Il ne décrit que les scènes où l'humanité se trouve mêlée à
la nature et en lutte contre ses fatalités : la peste, la guerre, l'in-
cendie, la tempête. Sa narration lui peimet de rendre ces sombres
tableaux, qui ne supportent pas le détail, avec plus de vigueur et
de vérité que ne lé pourraient faire une description plus analytique
et un sentiment plus moderne de la nature extérieure. La descrip-
tion classique reste maîtresse dans tous les sujets qui demandent à
être saisis et rendus â! ensemble y et Boccace ne peint jamais que
ceux-là. Rappelez-vous la peste de Florence dans l'introduction du
livre, le combat naval et la tempête du conte de Chimon et Éphi-^
gène^ et spécialement le naufrage des premières pages de la Fiancée
du roi de Garbe : quelle énergie et surtout quel art dans ce dernier
tableau! En quelques traits sobres et nets, Boccace a su rendre vi-
sible aux yeux du lecteur le tableau le plus varié et le plus rempli
de péripéties. Que de scènes dans cette unique scène! Les phases
dilTérentes de la progression de la tempête, chacune décrite avec son
caractère propre, les divers sentimens par lesquels passent les ma-
telots, l'empressement égoïste avec lequel ils se précipitent dans la
chaloupe en présentant la pointe de leur sabre à leurs camarades
qui sont encore sur le vaisseau pour les empêcher de descendre,
l'anarchie cruelle qui natt du péril suprême et dé la terreur pa-
nique, le lever du soleil sur le vaisseau naufragé, l'agitation dés-
espérée d'Alaciel qui court çà et là sur le pont secouant ses femmes
évaDOuies, on voit distinctement tout cela, et le tableau n'a pas
plus d'une page. Ce naufrage de la Fiancée du roi de Garbe est un
modèle de description à la manière classique, et malgré sa concision
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7.Î0 RE7UE DES DEUX MONDES.
riune des plus remarquables tempêtes que nous ayons lues dans au-
HUtt-écrinrain.
^'^!i-<e cependant que cette histoire d'Âlaciel, fiancée du roi
•detGarbe, qui m'a permis de rechercher et d'exposer les caraatères
-^ méiite littéraire de Boccace? Ce n'est pas seulement le miroij) le
jplus lonikieux et le plus net du génie de l'auteur du Décaméron-,
rc'est «a chef-d'œuvre qui, détaché du Décaméronei isolé» conser-
'Aperait^Dcore sa valeur propre. Il serait assez difficile» en effet d'iscH
4Br les autres récits, car ils se font valoir les uns les autres par Top-
poshion de leurs couleurs et les différences légères de leurs formes.
Détachés, ils n'ont pour la plupart qu'une valeur >anecdotique; mais
^shacon, ki à sa place et comparé à ceux, qui le précèdent et le sui-
^eist, apparaît comme ime partie intégrante d'une grande concep-
rtioB épiaorienne. Cette conception, c'est l'amour présenté non-^u-
ilomentoomme la passion dominante du coeur humain, mais comme
le JUCÉenr principal de la vie sociale et le véritable souverain du
«onde. C'est lui qui remplace à la fois la fatalité antique et le libre
Arbôbre chrétien. Ce que nous nommons i jeux du hasard n'est, à
«nous savons bien regarder, que les jeux de l'amour. Dana ce que
naona appelons nos décisions volontaires et librea, il ne faut voir que
îles imp^ilfiions Irrésistibles de cette force, habile à se dissimuler.
•Nous sfimmès dans ses mains comme l'argile dans les mains du po-
tier, oanune le grain dans le van du vanneur.. Ses vengeances ou ses
ta^v^eurs viennent jusqu'à nous par ricochets, par succession innom-
brable de causes eit d'effets; nous ne savons d'où nous arrive tel
bonheur linespéré ou,tel malheur imprévu : c'est l'amour qui, à des
distances souvent immenses, se pjalt à lancer des orages dont nous
ressentons le contre-coup. Tout le Décaméron n'est pas autre chose
que la démonstration, par cent exemples de nature et de forme di-
:^erse8, «de cette pensée générale. Les nouvelles ne sont pas mises
iadiffiâremment à la suite les unes des autres, elles sont rangées
ttvecdme liberté méthodique, selon leur donnée et leur morale, dans
l'une «ou l'autre des dix journées qui composent le Décaménmy et
qm forment comme autant de catégories des transformations du
sentinent de l'amour. Nous avons successivement les jeux de Ta-
mour\etdu hasard^ les ruses et les diplomaties de F amour ^ les crimes
de l'ammiTy etc. L'ordonnance du livre est aussi classique que le
style et la forme. Les diverses anecdotes qui le composent n'ont
donc pas une valeur absolument indépendante : chacune d'elles,
isolée, neserait qu'une gentille historiette; rapprochée des autres,
eUe acquiert une signification morale, parce qu'elle participe à la
pensée gtoérale de l'auteur, dont elle devient un exemple particu-
lier et une application. Elle marque soit un des points de départ.
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ESSAIS DE MORALE ET DE UTTERATURE. 731
soit une progression, soit une conclusion de cette pensée qu'on voit
naître, croître et arriver enfin à son point culminant et tout à £Mt
lumineux dans chacune de ces dix journées.
Mais quoique l'histoire d' Alaciel rentre dans une de ces catégories
méthodiquement classées et enchaînées (celle des fatalités de Tamour
et des jeux de la fortune), elle se tient debout en quelque sorte pair
la seule force de sa donnée et Tévidence de la vérité qu'eUe veut
démontrer. Elle peut être isolée, car nous n'avons pas besoin des
nouvelles qui la précèdent et qui la suivent pour comprendre les
caprices de la fortune et la fatalité implacable de l'amour; elle dit
si complètement ce qu'elle veut dire, avec une telle éloquence, un
tel luxe de preuves, une telle ironie et une telle tristesse, que nous
n'avons que faire d'un autre exemple.
Voyez un peu cependant combien il y a de manières de com-
prendre une môme chose. L'histoire d'Alaciel est-elle triste, est-elle
gaie? Cela dépend beaucoup du caractère et de l'humeur du lec-
teur. <c Le monde, dit l'humoriste Thackeray, est comme nous vou-
lons le voir. 11 est gai et comique, si vous voulez qu'il soit gai et co-
mique; il est sombre et tragique, si vous voulez qu'il soit sombre et
tragique. Gela dépend de la lorgnette dont vous vous servez pour le
regarder. » L'histoire de la fiancée du roi de Garbe est généralement
prise par le côté plaisant, et elle a acquis une réputation comique et
gaie, parce que la plupart des lecteurs, appliquant à leur manière
la maxime de Thackeray, ont voulu qu'elle soit comique et gaie. On
pourrait dire que le plus grand dés malheurs de la belle Alacid,
c'est d'avoir pour toute consolation servi de sujet d'amusement à
tous les cœurs vulgaires et de comparaison grivoise à toutes les
conversations libertines. On dit d'une femme qui compte un trop
grand nombre d'aventures qu'elle a' changé d'amoureux aussi sou-
vent que la fiancée du roi de Garbe. On dit d'un homme versatite
ou battu par les vents contraires de la fortune qu'il est plus chan-
geant que les destinées de la fiancée du roi de Garbe, ou plus ballotté
qu'elle par les hasards de la vie. Ce nom de fiancée du roi de Garbe
est devenu synonyme de toute sorte d'fiventures malencontreuses etr
burlesques. Notre bon La Fontaine, pour comble de malheur, a pris
cette histoire dans Boccace et en a fait un de ces contes lestes, gri^
vois, qu'U fait si bien, en sorte que la seule fiancée du roi de Gari^e
que l'on connaisse est celle de La Fontaine et non pas celle de Boc-
cace. Le conte gai et grivois a fait oublier le conte sérieux et dra-
matique. La plupart des lecteurs ont cru que la traduction de notre
poète pouvait les dispenser de l'original , et ils ne savent pas que
cette traduction est infidèle.
L'histoire est- elle donc aussi gaie que la fait la tradition? €e
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732' BEYDE DES DEUX MONDES.
n'était pas précisément Favis d'Alaciel. Lorsqu'au terme de son
long pèlerinage amoureux et sanglant elle eut rencontré dans l'Ue
de Ctiypre le vieux courtisan Antigone qu'elle avait' connu à la cour
de son père, le sultan de Babylone, et qu'elle lui eut raconté son
histoire, elle soumit à son jugement ses embarras de conscience et
sollicita l'appui de ses conseils. Avec quelle délicatesse de fille bien
née elle lui expose les raisons qui la font hésiter à retourner à sa
première condition ! avec quel noble sentiment de sa propre dignité
et de celle des autres elle lui demande si elle ne ferait pas mieux
de cacher sa vie désormais et ne pas démentir le bruit de sa mort!
Alaciel jugeait bien à notre avis, car son histoire nous apparaît
sinistre, et elle apparut telle à Boccace. Avec l'œil du génie, il a
percé l'extérieur bariolé, les apparences comiques de cette anec-
dote , et y a vu la donnée tragique qui y est contenue réellement,
c'est-à-dire la fatalité de la beauté. Ce récit n'est gai que pour les
esprits superficiels et incapables de méditation.
. Ne trouvez-vous pas en effet qu'elle prête à rire, cette destinée
d'Alaciel, qui, toujours innocente et par la seule puissance d'un don
fatal, sème la mort sur ses pas? Comme elle est gaie, cette histoire
toute pleine de coups de poignard, de guets-apens, de guerres san-
glantes, qui commence par un naufrage et qui finit par un men-
songe! Le premier amant d'Alaciel meurt assassine par son jeune
frère, et celui-ci succombe sous les coups de deux meurtriers qui
se disputent dans un duel au couteau, à la manière génoise, la pos-
session de la belle, et qui la perdent tous deux avec la vie. Le
prince de Morée, qui en hérite, est assassiné par le duc d'Athènes,
et, pour la ravir à ce dernier, le prince Constantin n'hésite pas à
engager une guerre dont il ne connaît pas les résultats, à jouer le
sort de son empire et à sacrifier des milliers d'hommes. Son auda-
cieuse entreprise est récompensée comme elle le mérite, car la fa-
talité lui enlève Alaciel, pour la jeter en proie au sultan Osbeck.
Cette Alaciel tant convoitée ne fait aucun heureux, si ce n'est le
vieux Antioche, et c'est là encore une des dérisions du sort. Il n'y
aura qu'un seul homme qui sera heureux par elle, et celui-là, ce
ne sera aucun de ces princes et de ces brillans gentilshommes qui
se disputent sa conquête : ce sera un pauvre barbon qu'elle consen-
tira à aimer un peu par estime, beaucoup par reconnsdssance de
pouvoir parler enfin sa langue natale et d'être délivrée du rôle de
muette qu'elle joue depuis si longtemps, beaucoup plus encore par
lassitude du cœur. Ainsi elle ne peut même jouir de ce qu'il y a
de brillant dans son équivoque destinée : tant d'orages aboutissent
simplement, comme dans la vie réelle, à une demi-platitude, ou,
pour parler d'une manière moins méprisante, à une affection sen-
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ESSAIS DE MORALE ET DE LITTÉRATURE. 733
sée ou estimable, mais qui n'a rien de bien éblouissant ni de bien
poétique. En faisant le malheur des autres, Alaciel ne réussit pas à
être heureuse. Quel plus cruel exemple des cruautés de la fortune
que celui de cette femme née princesse et fiancée de roi, passée de
main en main comme une esclave antique, et forcée de subir des
admirations qui sont des outrages et des passions qui sont des at-
tentats!
On pourrait appeler cette histoire la tragédie de la beauté. Oh!
oui, Pamphile parle justement lorsqu' avant de commencer son récit
il expose la vaniié des vœux et des désirs humains. La suprême sa-
gesse serait de ne former aucun désir, car les biens que nous sou-
haitons sont presque infailliblement ceux qui doivent nous conduire
à notre perte, et nous ne nous apercevons de l'extravagance de nos
vœux que lorsque notre ruine est consommée. Bien plus, il faudrait
autant redouter par prudence les dons de la nature que ceux de la
fortune; malheureusement ceux-là nous sont imposés fatalement,
et nous ne sommes pas libres de les refuser. Toutes les fois que la
nature fait un don à une créature humaine, elle la voue au malheur.
Tout se paie, disait l'empereur Napoléon; tout se solde et se com-
pense dans l'ordre de la nature aussi bien que dans Tordre social
et politique, ajouterons-nous. Heureux encore sommes-nous lorsque
la balance se tient à peu près en équilibre, et lorsque le don que nous
avons reçu n'entraîne pas cette banqueroute de la vie qui s'appelle
le malheur. Une loi fatale et implacable veut que l'homme expie
ses dons. C'est une loi étrange et d'une injustice si criante qu'elle
semble paradoxale et que nous avons peine à y croire, mais l'ap-
plication en est tellement constante que le doute nous est défendu.
Nous ne connaissons pas bien les raisons de cette loi cruelle, et les
explications qu'on peut donner de sa légitimité ne sont point faites
pour consoler de ses rigueurs. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est
que lorsqu'un homme a reçu un don de la nature, il ne s'appartient
plus et n'est plus maître de sa destinée. Il doit subir cette destinée,
quelle qu'elle soit, avec obéissance et résignation, car il n'est plus
qu'une des forces de la nature, qui s'est incarnée en lui pour ac-
complir ses fonctions dans l'œuvre universelle du monde. Les plaintes
mômes et les reproches lui sont interdits; autant vaudrait que la
foudre se plaignît d'être obligée de gronder et la mer de gémir. Les
dons, quels qu'ils soient, un grand génie, une grande beauté, un
grand caractère, ne nous ont pas été accordés pour notre bonheur,
non plus que pour notre malheur, et il importe que l'homme et la
femme qui les possèdent sachent qu'ils ont été choisis simplement
pour être des instrumens d'activité et des stimulans de passion. Ils
ont été doués afin d'être désirés ou enviés, et, en étant désirés et
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73& REVUE DES DEUX MONDES.
enviés, afin de réveiller dans les autres hommes le sentiment de la
TÎe et de leur en faire comprendre le prix. Certes c'est là ime expli-
cation raisonnable; est-elle plus consolante pour cela? Ce n'est pas
une consolation que de se dire qu'on ne s'appartient pas afin que
les autres puissent s'appartenir, et qu'il est juste qu'on soit malheu-
reux pour que les autres acquièrent la conscience du bonheur.
Ce qu'il y a de particulièrement blessant et cruel dans cette loi,
c'est l'hypocrisie avec laquelle la nature l'applique , la trompeuse
sollicitude maternelle avec laquelle elle nous cache les vraies consé-
quences de ses dons, afin de ne pas nous effrayer et de nous enlever
jusqu'à l'idée de fuir ses faveurs. Elle nous présente ses dons avec
un sourire amical, comme les instrumens mêmes de notre bonheur,
et en nous donnant l'assurance qu'ils n'éveilleront chez nos sem-
blables que les meilleures pensées et les meilleurs instincts. C'est la
partie angélique de l'humanité que nous allons soulever hors d'elle-
même, l'amour, la sympathie, la bonté, la charité, le dévouement.
Est-il un don plus charmant par exemple que celui qui fut octroyé
à Alaciel? Sans doute, partout où elle passera, les cœurs se sentiront
émus d'un saint enthousiasme pour cette beauté suprême dont elle
atteste l'existence et dont elle est sur la terre comme l'incarnation.
Elle sera aimée de tous, ce qui dans l'opinion des hommes constitue
le plus grand des biens, c'est-à-dire qu'elle sera protégée par un«
armée de dévouemens et de respects suscitée par la lumière féconde
qui s'échappe de ses yeux et évoquée par la musique qui rayonne de
l'harmonie de ses traits. L'approcher sera un privilège, la voir sera
une consolation capable de faire oublier à ceux qui souffrent les
ennuis maussades et les fatigues de leur vie. On lui sera reconnais-
sant comme d'un bienfait de se laisser admirer et de ne pas détour-
ner son visage lorsque les yeux s'arrêteront sur lui, et le souvenir
de cette vision restera dans l'esprit de ceux qui l'auront eue comme
une date mémorable dans l'existence. 0 fausses promesses de la
menteuse naturel ce n'est pas la partie angélique de l'homme
qu' Alaciel va soulever, c'est sa partie infernale : ces yeux n'éveille-
ront que des instincts de meurtre, ces traits n'inspireront gue des
pensées de trahison et de déloyauté, cette beauté souveraine ne fera
surgir que des désirs de profanation. Posséder un don qui semble
devoir s'accorder avec ce qu'il y a de meilleur en nous et être forcé
de reconnaître que ce don ne met en activité que les forces juste-
ment contraires à celles qu'on croyait soulever, certes c'est là une
souffrance qui, pour un cœur bien placé, doit être particulièrement
amère.
L'histoire d' Alaciel est donc une histoire dramatique par excel-
lence : aussi, pendant que je la lisais, je me plaisais à imaginer les
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ESSAIS DE MORALE ET DE LITTERATUBE. 735
rêveries dans lesquelles cette lecture aurait pu jeter Shakspeare. Ce
n'est pas lui qui se serait trompé sur la beauté et la vraie donnée
de cette histoire. Et quel drame tragique il en eût tiré ! comme cette
histoire se serait prêtée merveilleusement à une de ces vastes con-
ceptions riches en épisodes et en digressions auxquelles sa grande
imagination se complaisait I Avec quelle facilité celui qui a su extraire
l'admirable Hamlet de l'argile aride de Saxo Grammaticus aurait su
faire jaillir de cette riche matière italienne les sources qui y sont
contenues et qui s'en échappent de tous côtés! Jamais sources de sen-
timens n'ont été plus visibles, jamais germes de caractères n'ont été
plus abondans, mieux indiqués et plus faciles à développer. L'unité
générale du drame eût été donnée par cette signification morale de
l'histoire d' Alaciel que nous avons essayé de mettre en lumière , la
femme belle victime de sa beauté , l'expiation fatale des dons de la
nature. Chacun des amans d' Alaciel aurait fourni un épisode de ce
drame aux aspects multiples et changeans. Quelle galerie abondante
en contrastes de caractères que celle de ces adorateurs de condi-
tion, d'âge, de mœurs. diverses, aimant chacun à sa manière, ce-
lui-ci avec enthousiasme, celui-là avec reconnaissance, cet autre
avec frénésie, ce dernier avec lâcheté et remords, et permettant
au poète de parcourir la gamme entière du sentiment de l'amour,
depuis les notes les plus sourdes jusqu'aux notes les plus aiguës !■
Mais rien ne saurait égaler en richesse poétique et en grandeur
dramatique le personnage principal lui-même, celui d' Alaciel. On
peut le concevoir et l'exprimer de dix manières différentes sans
courir le risque de se contredire ou de se tromper. Pensez donc eiï
effet combien de sentimens habitent à la fois le coeur de la malheu-
reuse princesse! Toutes ces mélodies isolées et successives de l'a-
mour que chantent à tour de rôle ses amans se trouveront, â le
poète le veut, réunies dans Alaciel en une symphonie colossale et
monstrueuse. A cette symphonie voluptueuse répondra une seconde
symphonie, celle-là diabolique, discordante, anarchique, formée'
par les clameurs des sentimens de colère, de désespoir et de haine
que le malheur a soulevées en elle. Cette gamme de sentimens que
le poète faisait parcourir à son génie au nàoyen des dix personnages
de son drame, Alaciel peut la parcourir tout entière à elle seule, en
même temps qu'elle en parcourt une autre tout opposée. De même
en effet que l'amour qu'elle inspire est de caractère très <livers,
l'amour qu'elle ressent se transforme nécessairement avec chacun
de ses amans; mais parmi ces sentimens il en est un dramatique
par excellence, et qui, je crois, n'a jamais été exprimé par aucun
poète : c'est la contrainte que la fatalité exerce sur le cœur d' Alaciel.
Alaciel est entraînée dans le tourbillon des passions qu'elle inspire»
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736 RBTUB DES DEUX UOIfDES.
et, bon gré, mal gré, elle est amenée à les partager. Il faut qu'elle
aime en dépit de sa résistance, en dépit de la honte qu elle en res-
sent, en dépit du désespoir dans lequel cet amour la plonge. La na-
ture lui force le cœur en quelque sorte, et double son malheur, pour
qui sait comprendre, en la contraignant à ressentir des passions
qu'elle maudit et qu'elle aurait voulu fuir. Son devoir cependant
serait de ne pas aimer, car, par l'amour, elle détruira la tyranoie
qu'elle subit, elle effacera son malheur et amnistiera la fatalité.
Certes c'est là une situation dramatique et violente s'il en fut. N'est-
ce pas que l'histoire d'Alaciel est encore plus sombre qu'elle n'est
gaie, et que si elle a pu faire un beau conte, elle aurait pu beau-
coup mieux encore fournir la matière d'un beau drame tragique?
Mais quoi! direz-vous peut-être, y-a-t-il tant de choses renfer-
mées dans ce petit conte de réputation équivoque, dont nous nous
sommes habitués à parler légèrement, comme d'une babiole futile
et grivoise? Eh! mon Dieu, oui! toutes ces choses y sont contenues
d'une manière apparente, ou d'une manière latente et cachée, et
peuvent s'en tirer rien qu'en complétant, en développant la pensée
de l'auteur, sans qu'il soit besoin d'en forcer le sens ou de recourir
aux commentaires arbitraires. Il n'y a jamais rien de frivole ni de
léger dans les œuvres d'un réel génie, et lorsqu'on s'approche de la
plus petite d'entre elles, on est toujours étonné du nombre de beau-
tés qu'elle contient et de la diversité des significations, toutes égale-
ment vraies, qu'on peut lui donner. Il m'est souvent arrivé, comme
à beaucoup de nos lecteurs sans doute, de trouver une certaine ir-
révérence et un certain mauvais goût dans la comparaison que nos
écrivains modernes ont trop souvent aimé à établir entre les œu-
vres du génie humain et les œuvres de Dieu , et cependant cette
comparaison n'est pas sans quelque vérité. Qui n'a fait une fois au
moms quelque expérience microscopique, et qui n'a été étonné de
découvrir l'infini dans l'atome ? C'est une de ces expériences micros-
copiques que je viens de faire en littérature. Je me suis approché
d'un atome littéraire, mais d'un atome animé d'une vie véritable,
et j'y ai découvert sans peine non-seulement la forme abrégée d'un
grand talent, mais un petit monde très complet, et comme un mi-
crocosme de l'existence humaine et de ses destinées.
Emile Hontégit.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
31 mai 1863.
La tyrannie d^une échéance périodique nous joue cette fois un mauTals
tour : elle nous oblige à parler des élections générales au moment môme
où Févénement se consomme et dans Tignorance du résultat qui va s'ac-
complir. Nous nous présentons devant le public en n'ayant à lui donner ni
Informations ni conseils. Les prophéties seraient de notre part une témé-
rité ridicule, contredite et peut-être châtiée à Tinstant môme par les faits.
Nos exhortations, arrivées après coup, ne seraient qu'une superfluité re-
dondante. Nous avons à dire notre avis sur la pièce avant d'en connaître
le dénoûinent. A l'heure où tous descendent sur le champ émouvant de
Taction, nous sommes contraints de remonter les degrés de notre observa-
toire solitaire. La tâche est assez ingrate, ce nous semble, pour nous don-
ner des titres à l'Indulgence de nos lecteurs de toute sorte.
Le mouvement électoral de 1863, on peut le dire avec assurance avant
môme de connaître le résultat des scrutins, marquera dans la politique in-
térieure de la France le commencement d'une phase nouvelle. Peu importe,
à l'heure qu'il est, le nombre des candidats libéraux qui pourront ôtre
élus; l'opposition libérale n'a jamais conçu à cet égard de présomptueuses
espérances : elle connaissait trop les obstacles que devait lui susciter l'ac-
tion administrative pour se bercar d'illusions ambitieuses. Mais une chose
certaine, un résultat obtenu, un fait acquis, bien autrement intéressant
que le succès électoral de telle ou telle candidature, c'est le réveil de l'es-
prit public. U est impossible de donner un autre nom au mouvement au-
quel nous assistons depuis quinze jours. Ceux qui ont connu la France libé-
rale dans un de ses rares beaux jours ont retrouvé la fibre de leur pays
dans ce premier et généreux élan de vie politique. Pour nous, à qui les
dures épreuves de la cause libérale ont depuis longtemps enseigné les dé-
sirs modérés et les espérances timides, nous avons rencontré là une de ces
TOMB XLT. 47
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738 REVOR DES DEUX MONDES.
heureuses déceptions qui réjouissent et encouragent. Nous ayons obtenu
plus et mieux que nous n'avions osé nous promettre.
Il est dès à présent utile pour tous d'étudier avec bonne foi et sans
parti-pris les caractères principaux du mouvement libéral dont nous ve-
nons de voir les débuts. Ces caractères sont très simples, très naturels, très
faciles à définir. Le mouvement a été en quelque sorte instinctif et spon-
tané ; il s'est produit dans les grandes villes, c'est-à-dire dans la région où
se concentrent les lumières, la richesse, l'activité industrielle et commer-
ciale, où les populations sont agglomérées, et, même en l'absence de la
liberté de la presse et des droits d'association et de réunion , conservent
encore les élémens primitifs de la vie publique que rien ne peut abolir.
Les aspirations manifestées par le mouvement électoral ont été remarqua-
bles par leur modération : elles se sont réduites d'elles-mêmes, sans con-
cert préalable, avec un curieux instinct pratique, à ce qu'on pourrait ap-
peler le minimum ou le strict nécessaire des revendications populaires et
libérales. Enfin l'esprit public a fait preuve d'une rare intelligence dans le
choix des noms qu'il a pris pour représenter ses tendances : il a choisi les
noms les plus connus, sans s'inquiéter de leur ancien sens, sans se préoc-
cuper des vieilles récriminations auxquelles ils pouvaient prêter, en dé-
pouillant en quelque sorte ces noms des couleurs que le passé leur avait
attachées, pour ne plus leur laisser que la signification toute neuve des
tendances qu'il s'agit aujourd'hui de faire prévaloir dans la politique inté-
rieure de la France.
Un des premiers caractères du mouvement a été, avons-nous dit, la spon-
tanéité. Ce caractère recommande particulièrement le mouvement actuel à
l'attention impartiale et réfléchie du gouvernement. La spontanéité, c'est
en ces matières la sincérité et la franchise, et les gôuvernemens habiles,
les gôuvernemens inspirés de l'esprit moderne doivent tenir grand compte
des impressions publiques quand elles leur sont ainsi révélées. H nous
semble qu'il est moins possible encore au gouvernement qu^à nous de com-
mettre une méprise sur la spontanéité et la sincérité du mouvement élec-
toral. La vigilance de son administration n'a pu être mise en défaut sur ce
point. L'administration sait mieux que personne que si les vieux partis
peuvent encore figurer parmi les omemens fripés de la déclamation poli-
tique, ces vieux partis sont privés, à l'heure qu'il est, de toiït moyen d'or-
ganisation, de propagande et d'action. Ceux qui étaient considérés autre-
fois comme les meneurs de ces partis, ce que Von connaît de leurs pensées
et de leurs actes le démontre, ne s'étaient attendus d'abord à rien de ce
qui s'est passé depuis. Personne et aucune combinaison dé partis n'ont
conduit le mouvement : c'est le mouvement au contraire qui a entraîné
ceux qu'il charge de le représenter, et qui a rompu les combinaisons de
partis, si l'on peut donner ce nom à certains projets négatifs et découragé»
d'abstention et d'isolement.
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R£YU£. — CHBONIQUE. 739
Dn autre caractère du réTeil d'esprit public excité par les élections gé-
nérales, c'est qu'il a eu pour théâtre les grandes villes. Ce fait nous paraît
deToir être un objet d'étude et de réflexion pour le gouTernement aussi
bien que pour les politiques amateurs tels que nous. Dans tous les pays où
le pouToir a intérêt à découvrir et à pressentir les courans de l'opinion
publique» on attache une importance particulière aux élections des grandes
Tilles. Aux États-Unis, les élections de l'état de New-York décident presque
to^jours la question de l'avènement au pouvoir du parti victorieux. En An-
gleterre, quand les grandes questions de réforme sont engagées, les nomi*
nations faites par la Cité de Londres, par Liverpool, par Manchester, par le
West-Riding du Yorkshire, influent presque toujours sur la politique des
ministres ou sur le sort des cabinets. Si nos voisins accordent une si haute
importance pratique aux manifestations électorales de ce qu'ils appellent
les grandes constituencieSj il semble que nous devons avoir encore de meil-
leures raisons de comprendre la portée du mouvement électoral des grandes
Tilles. C'est un fait commun à tous les pays que les populations rurales,
disséminées dans les champs ou réunies par petits groupes, sont moins fa-
vorablement placées que les populations des villes pour vivre de la vie col-
lective et pour indiquer les tendances progressives de l'esprit public. Les
restrictions qui ont été mises aux conditions de la vie publique rendent
parmi nous ce fait plus sensible. Nous ne rencontrerons pas de contradic-
teurs, si nous disons que la vie publique, qui est devenue si difficile en
France, l'est pourtant beaucoup moins dans nos villes que dans nos cam-
pagnes. Nos grandes cités, manquant de la liberté de la presse, du droit de
réunion, du droit d'association, même privées de Félection de leurs con-
seils municipaux et de leurs maires, n'en demeurent pas moins de petites
républiques. Le rapprochement des citoyens y entretient la solidarité des
intérêts et réchange constant des informations et des idées. Les opinions
y saisissent plus facilement les questions collectives ; les sentimens y de-
Tiennent plus rapidement des impressions générales. La vie intellectuelle y
est plus active, l'esprit public plus facile à former et à entretenir. Les.
manifestations régulières de l'opinion des grandes villes ont donc en France
aussi une signification politique à laquelle les hommes d'état pratiques, les
bons pilotes, doivent prêter une attention toute particulière.
Ce qui frappe également dans les aspirations qui se sont fait jour à tra-
Ters la lutte électorale, c'est leur parfaite et unanime modération. Nulle
part elles ne sont allées au-delà de ce que nous appelons le strict néces-
saire de la liberté. En fait de liberté, elles demandent, à proprement parler,
non des nouveautés inconnues, mais de simples restitutions. Elles ne sont
inspirées après tout que de ce sentiment de dignité politique qui vit et
souffre au cœur de tous ceux qui ont compris et aimé la révolution fran-
çaise. Les sophistes auront beau dire, l'œuvre positive que la révolution
française s'est proposée a été la fondation de la liberté. L'ég<ilité, si on ne
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7&0 EETUE DES DEUX MONDES.
la voit que dans Tabolition des privilèges de classes, n'a été que rœane
négative de la révolution; mais la véritable égalité politique, que la révo-
lution a poursuivie et poursuit encore, ne peut exister sans la liberté. La
plus juste et la plus haute ambition de la révolution française a été de
faire admettre également tous les citoyens à participer au gouvernement
et à Tadministration du pays. Or, sans la liberté, cette égalité des citoyens
dans la participation aux aflTaires publiques est mise à néant. La révolution,
en brisant le despotisme de Tancien régime, a entendu bannir du domaine
de la politique le vieux dogme de rinfaillibilité du pouvoir absolu inhérent
au droit divin, dogme d'où découlent le favoritisme, le privilège et par
conséquent Tinégalité; mais comment la grande égalité, celle qui donne
aux citoyens le même droit à participer aux alTaires publiques, peut-elle
exister tant que les citoyens ne possèdent point les libertés qui sont les
garanties, les organes et la consécration de ce droit, tant que Tinitiatlve
administrative intervient avec toute sa force dans la direction de la presse,
dont elle tient la vie dans ses mains, et dans la conduite des élections?
Jusqu'à ce que tous les citoyens puissent exprimer leurs opinions par la
presse, soumis uniquement à la loi, qui ne connaît que des égaux, et non
à la juridiction administrative, qui ne peut procéder que par exceptions,
actes discrétionnaires et privilèges, qui oserait dire que la grande égalité
politique soit réalisée parmi nous? De même, tant que, toute Tlnfluence et
tous les agens de l'administration étant mis au service des candidats patron-
nés par elle, les candidats indépendans se verront privés des moyens natu-
rels de communiquer avec les électeurs, pourra-t-on dire que la vériuble
égalité politique existe chez nous dans l'application du droit électoral? Ce
grand desideratum du régime actuel que l'on appelle le couronnement de
l'édifice comprend la question d'égalité, qui tient tant au cœur de la France,
aussi bien que la question de liberté. Ce qui nous manque à ce double point
de vue est même devenu, à vrai dire, pour tous les Français qui se mêlent
aux aflTaires publiques, une question de dignité personnelle et d'honneur
civique. Le mouvement électoral auquel nous assistons a démontré que
c'est ainsi que la revendication de la liberté est généralement comprise.
C'est cette revendication du strict nécessaire et de l'essentiel en matière de
liberté qui a fait l'union de toutes les nuances libérales de l'opinion. Ge
qui leur manque de liberté leur a fait oublier ce qui sur d'autres points
peut les diviser. Les partisans des mesures discrétionnaires et exception-
nelles seraient dupes d'une étrange illusion, s'ils croyaient réellement,
comme ils aflTectent de le dire, que c'est une coalition qui a produit l'en-
tente des partis. Ge sont eux qui font l'union libérale; ce sont eux qui la
maintiendront et qui la fortifieront par les résistances et les ajoumemens
qu'ils voudront opposer au couronnement de l'édifice.
Ainsi déterminée par un instinct général, la question électorale a été
bien simplifiée pour Topposition. Le grand cri de ralliement n'a plus ét4
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BEVUE. — CHRONIQUE. 7 Al
^^an seul et même mot dans toutes les bouches : la liberté. Telle est la
légitimité et la vertu de TaspiratiOD purement libérale, qu'elle a commu-
niqué une modération imposants aux manifestations de toutes les nuances
de Topposition. Cette modération unanime des libéraux de toute nuance
est un des signes du mouvement actuel qui méritent le plus d*étre pris en
considération par les hommes d'état. On ne saurait, à ce point de vue, con-
stater avec trop de satisfaction le ton élevé et généreux qui a distingué les
écrits du parti dont on a si souvent redouté les exagérations, le parti dé-
mocratique. Il faut citer, entre autres, les circulaires publiées par MM. Gar-
not, Gharton et leurs amis, comme présentant ce mélange réconfortant
dMdées nobles et de sentimens modérés. La profession de foi d'un ouvrier
typographe, M. Blanc, qui se présente dans la première circonscription de
Paris, a révélé au sein des travailleurs une grande justesse d'appréciations,
une remarquable netteté de vues unie au plus sage esprit de conciliation.
Ce sont les bons jours de la vie politique que ceux où des opinions qui en
d*autres circonstances, s'étaient combattues avec une folle violence recon-
naissent que leur hostilité n'avait été qu'une méprise, et qu'elles ont le
droit de s'allier dans un même sentiment d'estime et de confiance. Une
autre publication émanée d'un groupe bien diflTérent a produit une sensa-
tion profonde : nous voulons parler des instructions que plusieurs arche-
vêques et évéques ont adressées aux électeurs catholiques. On n'a pu se
méprendre sur la signification libérale de ce document dans les circon-
stances présentes. L'acte des prélats qui ont pris ainsi la parole ne peut
que servir dans leur sphère légitime les intérêts du catholicisme. C'est
en tout cas une rupture honorable avec l'absolutisme grossier auquel l'Uni-
vers avait associé la politique du clergé en 1852. Enfin il se dégage des di-
verses circulaires un ensemble de critiques sur la politique courante que
des esprits sensés et positifs ne sauraient dédaigner. Partout on a de-
mandé le respect et l'extension des franchises municipales, notamment la
nomination des maires par les électeurs; partout les candidats ont signalé
la charge qu'impose aux populations une levée annuelle de cent mille
hommes; partout on s'est plaint, en ayant le Mexique à la pensée, des
expéditions lointaines; partout enfin on a signalé l'écueil des finances em-
barrassées par les budgets dispendieux. Ce ne serait pas donner une expli-
cation satisfaisante de l'unanimité de ces critiques que d'y voir la répéti-
tion d'un mot d'ordre. Les circulaires des candidats ne sont point des
documens qui prétendent imposer au public des opinions individuelles pré-
conçues. Le but et l'art, dans ces écrits, sont au contraire d'y réfléchir,
comme en un miroir, les idées, les plaintes, les vœux qui flottent dans la
conscience publique. Les hommes politiques y doivent donc voir un reflet
approximatif des opinions générales; ce sont pour eux autant de pièces
d^une enquête librement entreprise sur les dispositions de l'esprit public
par des personnes qui ont un intérêt particulier à bien démêler et à expri-
' avec exactitude ces dispositions.
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7A2 REVUE DES DEUX MONDES.
Il nous reste à parler d'un trait caractéristique des élections de 1863 :
le choix des candidatures éclatantes. Quand les circuhiires ministérielles,
les proclamations des préfets et les journaux officieux dénoncent dans le
mouvement actuel une manœuvre des anciens partis, on cherche surtout
un prétexte à cette accusation dans les noms des anciens hommes d'état
et des anciens orateurs autour desquels les électeurs de nos grandes villes
ont voulu se rallier. Ce prétexte peut servir à la polémique électorale; mais
ceux qui en font usage auraient grand tort, si, une fois sortis du feu de la
lutte, ils persistaient à le prendre au sérieux. Nous ne sommes point, quant
à nous , suspects de tendresse pour la gérontocratie. Convaincus que la
presse ne peut remplir sa mission et être utile qu'à la condition de con-
server envers tous l'indépendance de ses jugemens, nous n'avons Jamais
fait dégénérer l'amitié politique en molle complaisance et en puérile adu-
lation. Pleins d'estime et de déf^ence pour les grands talens et les vieax
services, nous n'oublions point que les organes de la presse ne doivent pas
être attachés aux hommes éminens qu'on appelle des chefs politiques par
des liens de discipline; mais nous savons que notre premier devoir est de
représenter vis-à-vis de ces hommes les vœux et les exigences de l'opinion
publique, de laquelle la presse doit uniquement relever, si elle veut conser-
ver sa dignité et sa valeur. Professant de tels principes et ayant l'habitude
de les appliquer, nous nous sentons à l'aise pour rectifier l'interprétation
erronée que la presse gouvernementale s'eflTorce de donner aux candidatures
des anciennes illustrations parlementaires. Cette interprétation n^eût été
juste que si les hommes éminens auxquels on fait allusion, BIM. Thiers, Ré-
mùsat, Berryer, Dufaure, Odilon Barrot, Marie, eussent devancé par leur im-
patience les vœux des électeurs; nous eussions, pour notre compte, regardé
une telle impatience comme une faute, et, pour la prévenir, nous n'avons
pas craint de faire un effort qui nous était pénible parce qu'il pouvait être
désagréable à des hommes que nous respectons. A nos yeux, pour que le
mouvement électoral eût une véritable signification et une force réelle, il
fallait lui laisser sa spontanéité naturelle. C'est aux électeurs, disions-nous,
d'aller chercher les candidats, et non aux candidats considérables de briguer
longtemps d'avance le choix populaire. Les choses se sont passées comme
nous l'avions désiré. 11 n'est ignoré aujourd'hui de personne qu'il a fallu
remporter une véritable victoire sur M. Thiers pour lui faire accepter la
candidature. Tout le monde sait que le parti de M. Berryer avait la plus vive
répugnance à prendre part aux élections. M. Marie n'a jamais passé pour
être très avide de la députation. Quant à M. Dufaure, qui a montré dans
cette occasion une hauteur et une dignité de caractère qu'on ne saurait
trop louer, il n'a cédé qu'à la dernière heure aux instances dont il était
l'objet. Les grands candidats ont donc été demandés, ils ne se sont pas of-
ferts. Il importait à leur honneur comme hommes publics qu'il en fût ainsi;
mais cela importait aussi au sens des élections et à l'efficacité du mandat
qui pourra leur être donné. La façon dont les électeurs les poussent veft*s
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RETUE. — CHRONIQUE. 743
ia chambre efface en quelque sorte les vieilles couleurs de partis attachées
A la réputation de ces hommes politiques : elle leur doune une significa-
tion nouvelle, elle définit leur mandat, elle le concentre pour ainsi dire
sur une question d'avenir, sur la liberté. Maintenant pourquoi les élec-
teurs ont-ils recherché ces noms de préférence, et pourquoi les offres de
candidatures se sont -elles multipliées pour plusieurs? La raison en est
simple : elle se trouve et dans la nature du suffrage universel et dans ia
politique restrictive pratiquée parmi nous depuis douze ans. Pour être élu,
il faut être connu, et le suffrage universel, en donnant le vote à tous, ré-
clame ces grandes notoriétés qui ne peuvent être ignorées de personne. Le
gouvernement doit bien connaître à la pratique cette exigence du suffrage
universel, car à rinconvénient que t)eavent avoir nombre de ses candidats
d^être inconnus aux populations il supplée en les plaçant sous la recom-
mandation de la plus grande notoriété du pays, celle de Tempereur, et
par Tactif patronage des administrations locales. La liberté de la presse,
l*usage des droits nécessaires à la vie publique foumijraient aux candida-
tures libres des moyens de propsigande, de communication et de concert
qui pourraient satisfaire à ce besoin du suffrage universel; mais, nous le
demanderons au gouvernement et à ses organes, est-ce la faute de Topinion
libérale , qui imprime en ce moment une première impulsion à notre vie
politique, si ces moyens d*organisation élémentaire lui manquent encore?
Est-ce sa faute si aucune notabilité politique nouvelle n'a pu se produire
en France depuis douze ans? Force était donc aux électeurs, pour s'assurer
des seules chances quils eussent d'obtenir la représentation de Topinion
libérale au sein du corps législatif, d'adopter comme moyen de ralliement
les seules grandes notoriétés existantes, et de les aller chercher où elles
se trouvaient, parmi ces hommes des anciens partis dont le retour semble
tant offusquer le pouvoir. Il n'y a eu là nui mot d'ordre, nulle prémédita-
tion, nulle de ces combinaisons où les adversaires, s'abusant eux-mêmes,
veulent voir des intrigues. 11 n'y a eu que la conséquence naturelle et né-
cessaire d'une situation que nous consentirons à qualifier d'étrange, pourvu
que l'on nous accorde qu'elle est en grande partie Fouvrage môme des lois
restrictives contre lesquelles l'opinion libérale s'efforce aujourd'hui de
réagir par les voies constitutionnelles*
Nous pourrions sans doute aller jplus loin dans l'analyse des questions que
soulève le présent mouvement électoral; nous pourrions par exemple exa-
miner les conséquences de la politique que le gouvernement a cru devoir
suivre dans les élections. Il y aurait là^ en se plaçant au point de vue le
plus impartial, le plus positif, le plus dégagé de préventions hostiles, de
curieuses observations et de précieux enseignemens à recueillir; mais, pour
aborder cet intéressant sujet d'études, nous préférons attendre que le ré-
sultat des élections soit connu. Cependant, dès à présent, nous nous refu-
sons à voir dans les circulaires ministérielles lancées pendant la lutte lea
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744 REVUE DES DEUX MONDES.
indices du jugement définitif que le gouvernement portera sur le mouf e-
ment électoral, lorsque, la lutte terminée, il en considérera de sang-froid
le sens et la portée. Une certaine véhémence est reçue dans les polémiques
électorales; les journaux officieux se sont donné à cet égard libre carrière^
et c*est dans leurs colonnes seules, tandis que les journaux de Topposition
se renfermaient dans les limites de la discussion la plus modérée, que nous
avons retrouvé ces excès de personnalités qui ont tant nui en France au
crédit de la presse. Ces vivacités, que la chaleur du combat explique quel-
quefois et ne justifie jamais, n'ont pas pénétré, nous en sommes sûrs, dans
Tesprlt méditatif et expérimenté de Tempereur. Si le mouvement électoral
révèle certains besoins de Topinion et certaines difficultés dans la pra-
tique actuelle du gouvernement, il n'y a rien dans la constitution et dans
les déclarations réitérées de Tempsreur qui le puisse empêcher d*aviser
par d'opportunes concessions et de sages réformes aux mobiles exigences
de l'esprit public et des affaires. L'empereur sait mieux que personne que
la vitalité des institutions tient à leur flexibilité, et que le succès des
hommes d'état dépend de l'attention qu'ils prêtent aux signes du temps et
de la dextérité avec laquelle ils modifient leurs procédés à mesure que les
situations varient. L'histoire de l'Europe depuis un siècle nous apprend
que l'existence des gouvernemens qui ont cru trouver à un certain mo-
ment leur sécurité dans une politique restrictive n'a été qu'une série de
capitulations, et l'histoire de l'Angleterre a prouvé que le pouvoir gagne
toujours beaucoup plus à ces capitulations qu'il ne semble y perdre, quand
elles sont faites à propos et de bonne grâce. Aussi, quelle que soit Tissue
des élections, nous sommes d'avance persuadés qu'elles laisseront la France
sur la voie des progrès constitutionnels et libéraux.
S'il était besoin d'invoquer d'autres exemples en faveur de Tesprit de
conciliation et de concession, nous en trouverions un sous nos yeux mêmes
dans le triste état où un maladroit et hargneux esprit de résistance et de
chicane place la Prusse. Quel fâcheux spectacle donne à cette heure on
pays que le libéralisme européen s'était habitué à considérer comme de-
vant présider au développement progressif de l'Allemagne! M. de Bismark
n'avait- il point un meilleur emploi à faire de son intelligence et de son
caractère remuant et hardi? Au temps où nous vivons, il est difficile de
comprendre qu'il puisse exister un conflit entre un gouvernement national
et une chambre nationale qui vient à peine de recevoir son mandat du
pays; mais, quand un tel conflit se produit, il n'est guère possible de ne pas
un gouvernement qui a
['action et tous les moyens de
prestige et d'influence, peut-il laisser naître et s'envenimer à ce point l'an-
tagonisme parlementaire? Il y a là un défaut palpable de bon sens et d'a-
dresse. L'absurdité de la crise prussienne paraît plus choquante encore
quand on voit le ministère en placer dans une question d'étiquette le point
donner tort au gouvernement Gomment en effet
pour lui l'unité des délibérations, l'unité de l'actioi
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REVUE. — CHRONIQUE. 746
décisif. Ce sont en effet les membres da cabinet prussien qui ont pris la
responsabilité d'une rupture définitive avec la seconde chambre, et cela
sur le plus futf le prétexte, en émettant la prétention , en Isur qualité de
représentans de la couronne, de se soustraire au sein môme de la chambre
à rautorité du président chargé de la direction des débats. La pratique de
tous les états où le régime représentatif est en vigueur condamne la théo-
rie du cabinet prussien. Le bon ssns, justifié par Texpérience, indiquait
assez quMl ne peut point y avoir deux autorités indépendantes au sein d'une
assemblée représentative, et que tout ministre y doit, ne fût-ce que par
courtoisie, respecter Tautorlté du président dans la conduite de la dis-
cussion ; mais il fallait un prétexte au cabinet pour se débarrasser de la
chambre, et SI. de Bismark n'a pas hésité à chercher celui qu'il eût dû , ce
nous semble, éviter avec le plus de soin, puisqu'il compromet également
la dignité de la couronne et l'honneur de la chambre populaire. Et quel
moment choisit le cabinet de Berlin pour suspendre en fait la constitution
prussienne et mettre devant l'Europe la Prusse dans un état de désorga-
nisation politique qui est pour lui une cause d'affaiblissement moral? C'est
justement le moment le plus critique que la politique extérieure de la
Prusse ait traversé depuis longtemps, le moment où le cabinet de B3rlin a
pris et conserve dans la question polonaise une attitude qui a mérité le
bl&me de l'Europe libérale, et qui met les intérêts prussiens en péril. La
politique de la cour de Berlin dans la question polonaise fait revivre en effet
cet assujettissement de la Prusse à la Russie qui autrefois a si souvent
blessé l'amour-propre des Allemands, et a entraîné les Prussiens dans les
difficultés les plus graves. C'est avec un sincère chagrin que nous voyons le
gouvernement du roi Guillaume se jeter ainsi en môme temps dans les
complications intérieures et dans les obscures complications extérieures
que peuvent lui susciter les accidens des affaires de Pologne.
La question polonaise à notre avis s'aggrave par sa durée môme. L'état
de ce malheureux pays est une obsession douloureuse pour la conscience
de l'Europe. Il se passe là des faits monstrueux qui laissent des remords
aux peuples et aux gouvernemens qui en demeurent les paisibles specta-
teurs. La publicité russe elle-môme ne craint pas de nous apprendre que
des troupes moscovites, dans leur sauvage emportement, ne veulent pas
faire de prisonniers et passent par les armes des vaincus dont le seul crime
est de combattre pour la liberté de leur religion et l'affranchissement de
leur pays. Une autre fois l'Europe apprend par la publication du rapport
récent d'un conseiller d'état russe que l'on prépare à Saint-Pétersbourg
un vaste projet de dépossession des Polonais de la Lithuanie et des autres
provinces unies à la Russie. Il s'agit d'imposer aux propriétaires polonais,
nobles et bourgeois, la vente forcée et immédiate de leurs biens, c'est-à-
dire en réalité que l'on veut opérer la confiscation en masse des biens des
propriétoîres lithuaniens. De tels actes, de tels projets, véritables inspira-
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7Â6 REVUE DES DEUX MONDES.
tioDs d'une barbarie qu'on ne supposait pas si rapprochée de nous, peurent-
ils être tolérés plus longtemps? Le moins que l'on puisse demander à la
Russie, c'est l'armistice dont le cabinet anglais a en l'idée, et l'ourerture
de conférences où l'Europe pourrait exercer le droit, que le cabinet russe
ne lui a point dénié, d'intervenir dans le règlement des affaires polonaises.
D'ailleurs combien de temps perdu, et combien ces pertes de temps sont
cruelles pour l'humanité! U y a un mois qu'ont été reçues les réponses du
prince Gortchakof aux premières communications des puissances, et c'est
à peine si l'on annonce que la France , l'Angleterre et l'Autriche se sont
mises d'accord pour faire à la Russie de nouvelles ouvertures. Sans doute
les propositions concertées des trois puissances feront faire un pas décisif
à la question diplomatique; mais la cour de Pétersbourg cherchera encore
à gagner du temps, et le temps qu'elle gagnera ne fera malheureusement
que prolonger le carnage et la dévastation qui épuisent la Pologne. Quoi
qu'il en soit, il importe que le débat entre la Russie et l'Europe civilisée
soit serré, précisé et conduit à une prompte conclusion. La France surtout
doit avoir hâte de savoir à quoi s'en tenir : il faut qu'elle sache si la Russie
veut accorder d'abord un armistice, puis les satisfactions nécessaires à la
nation polonaise; à défaut de toute réponse satisfaisante de la part delà
Russie, il faut qu'elle sache si elle doit prendre efficacement en main la
cause de la Pologne, ou si «lie doit abandonner ce pays à une impuissante
et malfaisante domination. Un sentiment d'humanité nous commanderait de
ne plus laisser aux Polonais l'espoir du secours de la France, si nous n'a-
vons pas pas pris bientôt notre parti des extrémités auxquelles peut nous
conduire notre diplomatie, incapable de ramener seule la cour de Russie
au sentiment de la justice et de la véritable politique.
La lutte qui se poursuit aux États-Unis est plus sanglante encore, et n'est
pas moins douloureuse pour les sentimens et les intérêts de l'Europe; mais
là du moins, entre les deux partis qui combattent, il n'en est point dont
on puisse dire qu'il est l'opprimé, et il n'existe pas ces odieuses dispro-
portions de forces qui révoltent les témoins impartiaux. Là, le parti qui est
au fond et qui se montrera en définitive le plus faible soutient la mauvaise
cause a été l'agresseur, s'est révolté contre la constitution nationale, et
d'ailleurs soutient la lutte avec une énergie trop souvent victorieuse. La
malheureuse armée du Potomac vient d'éprouver un nouvel échec et d'être
repoussée encore une fois au-delà du Rappahanock. Le plan du chef fédé-
ral, le général Hooker, était d'une conception hardie, et tendait à couper
les confédérés de Lee de leur base de Richmond et à les envelopper; mais
dans la pratique les diverses attaques exécutées par les fédéraux n'ont point
coïncidé et ont abouti à des échecs et à des retraites successives. Cepen-
dant ce succès , purement défensif , demeure sans résultat pour les con-
fédérés : leur armée victorieuse n'a pas pu poursuivre l'armée fédérale,
et celle-ci a reçu des renforts qui ont immédiatement réparé ses pertes.
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RE7UE. — CHRONIQUE. 747
Tandis qu'entre Washington et Rîchmond les deux partis accumulent leurs
plus nombreuses armées et se livrent sans résultat des batailles gigan-
tesques, c'est ailleurs, sur le cours du Mississipi, que se fait la véritable
guerre politique, celle qui peut assurer Tincontestable suprématie du nord
et rabaissement définitif du sud. Or, de ce côté, la fortune semble depuis
quelque temps sourire aux troupes et aux escadres de l'Union. Les confé-
dérés ont abandonné ou sont menacés de perdre bientôt leurs plus fortes
positions sur le Mississipi. Le jour où l'Union sera maîtresse du grand»
fleuve, la séparation des états de l'ouest ne sera plus à redouter; les états
confédérés perdront tout espoir de s'étendre et tout moyen de s'appuyer
sur la rive droite du Mississipi. Emprisonnés entre le fleuve et la mer,
privés de toute expansion, réduits à vivre sur eux-mêmes, on pourra leur
laisser l'indépendance, s'ils y tiennent; mais cette indépendance ne sera
plus un danger pour la grande république du travail libre, ni, au point de
vue politique comme au point de vue des intérêts matériels, une conquête
bien précieuse et bien glorieuse pour la république du travail esclave.
Les chambres belges viennent de terminer leur session législative, et la
Belgique a, elle aussi, sa fièvre électorale. C'est une occasion naturelle
pour nous de mentionner rapidement quelques-unes des mesures qui ont
signalé cette dernière session. Parmi ces mesures, nous citerons le rachat
du péage de l'Escaut. Le gouvernement belge s'est toujours fait remarquer
par son intelligence économique et sa sollicitude éclairée pour les intérêts
commerciaux. Il devait avoir à cœur de faire disparaître ce péage, relique
des temps de barbarie économique, d'affranchir d'une façon complète et
définitive la navigation d'un fleuve aussi Important que l'Escaut, et de faire
disparaître les derniers vestiges des traités de Munster et de la Barrière.
M. le comte Vilain XÏIII avait entamé des négociations à ce sujet, M. le
baron de Vrière les avait continuées; c'est le ministre actuel des affaires
étrangères, M. Gh. Bogier, qui a eu l'honneur de les mener à bonne fin.
Dès le 5 juin 1839, le gouvernement et les chambres , ne voulant pas que
le commerce maritime eût à souffrir de la disposition du traité de paix
du 19 avril qui établissait au profit de la Hollande un péage à percevoir
sur tout pavillon naviguant dans l'Escaut, avaient décrété le rembour-
sement de ce péage par l'état aux navires de toutes les nations. C'était
pour celles-ci une faveur spontanément accordée par la Belgique, qui
aurait rempli toutes ses obligations en se bornant à payer le péage pour
ses propres navires sans s'inquiéter des autres nations. La charge toujours
croissante qu'elle s'était imposée pour attirer dans l'Escaut le commerce
du monde entier ne pouvait peser éternellement sur elle. Les autres gou-
vernemens ont compris qu'il y avait là une injustice; ils savaient d'ail-
leurs que le remboursement du péage de l'Escaut était le résultat non
pas d'un traité International, mais d'une loi librement votée, et qui aurait
pu être un jour librement abrogée par le parlement belge. Ils ont donc ad-
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7A8 RETUB DES DEUX MONDES.
héré successivement aux propositions du gouvernement belge; ils ont ad-
mis le principe de la capitalisation du péage et promis un concours pécu-
niaire proportionnel à leur navigation dans TEscaut. Le gouvernement des
Pays-Bas de son côté, faisant preuve d'un esprit vraiment libéral « n^avalt
pas hésité à consentir au rachat du péage dès les premières ouvertures
de la Belgique. Les bases du traité sont celles-ci ? le péage perçu sur la
navigation de TEscaut et de ses embouchures est à jamais aboli moyennant
une somme de 36,278,566 francs, dont un tiers sera payé après réchange
des ratifications, et les deux autres tiers en trois termes égaux, échéant le
i" mai 186/i, le 1'" mai 1865 et le 1" mai 1866. A dater du paiement du
premier tiers, le péage cessera d'être perçu par le gouvernement hollan-
dais. Les droits de pilotage sont notablement réduits; le droit de tonnage
est aboli. Les quotes-parts réunies des puissances tierces se montent à
22,950,560 francs. L'Angleterre contribue au paiement de cette somme pour
8,782, 320 francs, la France pour 1,542,720 francs; la part contributive de
la Belgique est de 13,328,006 francs. « L'état du trésor, dit l'exposé des
motifs du projet de loi qui soumettait le traité à l'approbation des cham-
bres, permettra de faire face à cette dépense sans recourir à aucun moyen
extraordinaire. »
La Belgique a également conclu avec les Pays-Bas un traité de commerce
et de navigation, et une ccnvention qui met fin à un conflit f&cheux, en
réglant, à la satisfaction commune, le régime des prises d'eau à la Meuse.
Les chambres ont voté à l'unanimité les projets de loi approbatifs de ces di-
vers traités, en félicitant le gouvernement d'avoir resserré plus intimement
les liens qui unissent la Belgique à la Hollande; elles ont aussi donné leur
approbation à une grande loi de concessions de chemins de fer, remar-
quable par l'esprit d'ensemble que l'intelligent ministre des travaux pu-
blics, M. Van der Stichelen, a l'habitude de porter dans les projets de ce
genre.
Le vote de la loi des chemins de fer avait été précédé à la chambre des
représentans par la discussion longue et animée d'une loi qui intéresse
renseignement et les rapports de l'église et de l'état. Il s'agissait de mettre
en harmonie avec la constitution et les principes généraux du droit la lé-
gislation sur les bourses d'étude et les fondations faites en faveur de ren-
seignement. Cette question mettait naturellement aux prises les deux partis
qui divisent la Belgique, le parti catholique et le parti libéral, qui est au
pouvoir. C'est en Belgique qu'il faut maintenant chercher le modèle des
belles discussions de cet ordre, si utiles à l'éducation publique et à l'élu-
cidation des droits de la société laïque et de l'état moderne en face des
prétentions anciennes de l'église, trop souvent appuyées par un faux es-
prit de conservation. M. Frère-Orban a déployé dans ce débat la netteté
d*esprit et la fermeté de principes qui le distinguent. Le ministre de la
Justice, M. Tesch, a soutenu avec une vigueur supérieure le choc des plus
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REYUE. — ÇHEOPaQUE. 749
fougueux orateurs catbollques; mais riacident le plus intéressant peut-
être de cette discussion, c'est le début tout à fait remarquable d'un nou-
?eau député, d'un jeune homme qui a vingt<sept ans à peine, M. Bara. Rap-
porteur de la loi, M. Bara en a suivi toute la discussion en montrant, dès
son coup d'essai, les qualités les plus distinguées d'un orateur politique. Le
succès de M. Bara, relevé par sa jeunesse, a fait sensation en Belgique, et»
quoique chez nous la politique soit peu éprise des jeunes gens, nous en-
voyons volontiers de France au jeune député belge notre tribut d'applau-
dissemens et d'encouragemens.
Les élections qui vont commencer en Belgique sont un autre spectacle,
qui est par comparaison peu flatteur pour la France. Certes la démarca-
tion des partis est fortement accentuée en Belgique : catholiques et libé-
raux vont aux élections avec la volonté sérieuse d'assurer le triomphe de
leurs principes; mais le long usage du vote, la jouissance demi-séculaire
de toutes les libertés ont habitué les Belges à exercer avec le plus grand
calme le droit électoral. Un mandement très vif de l'évéque de Bruges n'a
pas réussi à envenimer la lutte. Les élections du 9 juin se passeront donc
sans le moindre trouble. A Bruxelles, où la supériorité du parti libéral
est Incontestée, les élections n'inspirent plus même d'intérêt depuis que
les deux fractions de Topinlon libérale se sont mises d'accord pour réélire
les onze députés sortans. Il n'y a qu'une tache à ce tableau : la ville d'An-
vers, grâce à son agitation exagérée contre les fortifications, perd son an-
cien représentant, le vétéran du libéralisme belge, M. Gh. Rogier, qui, dans
une lettre très digne, vient d'annoncer qu'il ne solliciterait plus les suf-
frages de ses anciens commettans. ■• iobcaob.
ESSAIS ET NOTICES.
Dans un précédent numéro de la Revue des Deux Mondes (!*' janvier
i863), nous avons appelé l'attention du monde savant et du monde instruit
sur un ouvrage, intéressant à tous les points de vue (1), science, industrie,
mœurs, agriculture, histoire naturelle, etc. Il manquait à cette publication
une annexe importante dont nous n'avons pas nommé l'auteur, et dont
nous n'avions pas encore pu prendre connaissance. Ce travail nous est
communiqué aujourd'hui , et nous voulons réparer une omission qui lais-
serait incomplète l'utilité des notes si précieuses de M. Maillard, d'autant
. (1) Nous sur Vile d$ U Réunion, par M. L. Blaillard.
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750 REVUE DES DEUX MONDES.
plus qu'ici il ne s'agit plus seulement de compléter la description de notre
belle colonie , mais bien d'apporter des matériaux au grand édifice de la
science naturelle en général. (Test le savant M. Deshayes, illustré par dMm-
menses travaux sur cette matière, qui s'est chargé de la conchyliologie,
ou pour mieux dire de la malacologie relative aux trouvailles et décou-
vertes de M. Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand
intérêt, et l'on peut dire qu'elle est un monument acquis à la science dans
une de ses branches les plus ardues.
Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que
jouent les mollusques dans l'économie de notre planète. On s'en pénètre
en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'étude spéciale dont
nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions essen-
tielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire que la
connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les régions du
monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont encore trop
peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un travail d'ensemble
satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu'on nous fait entrevoir nous
étonnent, reportons-nous au noble et poétique livre de M. Michelet, la
Mer, et notre imagination au moins se représentera la puissante fécondité
qui se produit au sein des eaux, et qui n'a aucun point de comparaison
avec ce qui se passe sur la terre. C'est là que la nature, échappant à la des-
truction dont rhomme est l'agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards
à son investigation, enfante sans se lasser des êtres innombrables dont
l'existence éphéiftère se révèle' plus tard par l'apparition de continens nou-
veaux, ou par l'extension des continens anciens. Cette incessante et univer-
selle formation de la terre par les mollusques commence aux premiers â^es
du monde. C'est sous cette forme élémentaire d'abord et de plus en plus
compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante l
Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires qui
portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes ne eont
en grande partie qu'un amoncellement, une pâte de coquillages, les uns
d'espèce si menue qu'il faut les reconnaître au microscope, les autres
doués de proportions colossales relativement aux espèces actuellement vi-
vantes. Ainsi les grands et les petits habitans des mers primitives ont bftti
la terre et ont constitué ses premiers élémens de fécondité. Ils ont dispara
pour la plupart, ces travailleurs du passé à qui Dieu avait confié le soin
d'établir le sol où nous marchons; mais, leur œuvre accomplie sur une par-
tie du globe , n'oublions pas que la plus grande portion de ce globe est
encore à la mer et que la mer travaille toujours, que ses vastes bassibs tean^
dront toujours à se combler par l'entassement des dépouilles animales q^
s'y accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers,
enfin qu'on peut admettre l'idée de leur déplacement partiel sans secousse,
sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la terre s*en
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REVUE. — CHRONIQUE. 751
aperçoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux autres les consta-
tations succesisives de cette insensible révolution.
Le rôle des habîtans de la mer et celui des mollusques en particulier, à
cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans Tordonnance de la
création. Tout en constatant les importans et vastes travaux de ses devan-
ciers et de ses contemporains adonnés, à ce genre de recherches , M. Des-
hayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande sta-
tistique de la mer. Des documens que nous possédons, on pourrait, selon
lui, tirer des notions d'une assez grande valeur; a mais dans l'état actuel de
la science ce travail, dit-il, ne satisferait pas les plus impérieux besoins
de la géologie et de la paléontologie, car il ne s'agit pas de savoir quelle
est la population riveraine de certains points de la terre : il est bien plus
important de connaître la distribution des mollusques dans les profondeurs
de. la mer, de déterminer l'étendue des surfaces qu'ils habitent, la nature*
du fond qu'ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documens
qui manquent à la science. »
Il résulte de ceci que dans la mer la vie a son ordonnance logique comme
partout ailleurs, et que ce vaste abtme ne renferme pas l'horreur du chaos,
ainsi qu'au premier aperçu l'imagination épouvantée se la représente.
Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui agitent sa surface
passent sans rien déranger au calme mystérieux de ses profondeurs et aux
lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des conditions voulues, a Pour entre-
prendre des investigations complètes, dit encore M. Deshayes, il faut me-
surer les profondeurs, reconnaître la nature des fonds, suivre les zones
d'égale profondeur, établir séparément la liste des espèces habitées par
chacune d'elles : bientôt on reconnaît des populations dilTérentes attachées
à des profondeurs déterminées. »
Donc, si c'est avec raison qu« les géologues considèrent les coquilles,
selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme « les médailles com-
mémoratives des grandes révolutions du globe,» il est de la plus haute
imj^rtance d'étudier leur existence actuelle, destinée probablement à
marquer un jour les phases du monde terrestre futur, enfoui encore dans
un milieu inaccessible h la vie humaine. C'est une grande étude à faire et
qui n'eflfraie pas la persévérance de ces hommes paisibles et respectables
dont la mission volontaire est d'interroger la nature dans ses plus minu-
tieux secrets. Notre siècle, positif et avide de jouissances immédiates, sourit
à la pensée d'une vie consacrée à un travail qui lui semble puéril ; mais les
esprits sérieux savent qu'à la suite de ces vaillantes investigations la
lumière se fait, l'hypothèse devient certitude, et que d'un ensemble d'ob-
servations de détail jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de
fond en comble les plus importantes notions de notre existence. C'est la
grande entreprise que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle
que les préjugés font nécessairement place à de saines croyances.
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752 REVUE DES DEUX IIOHDES.
Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses
travaux de recherche à File de La Réunion; nous ne pouvons mieux les
compléter qu'en citant encore M. Deshayes. « Pour ce qui a rapport aux
mollusques (de cette région), nous pouvons Taffirmer, et le catalogue le
constate, personne avant M. Maillard n'en avait réuni une collection aussi
complète... Parmi tant d'espèces contenues dans cette collection, il eût
été bien étrange de n'en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin de ce
résultat négatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnaître un grand nombre
qui jusqu'alors avaient échappé aux recherches d'autres naturalistes. On
remarquera surtout une addition notable à ces mollusques aborigènes et
fluviatiles sur lesquels notre savant ami M. Morelet avait entrepris des re-
cherches. Nous ne pouvions confier à de meilleures mains le soin de déter-
miner les espèces contenues dans ce catalogue. » Suit la description de
trois genres nouveaux et de plus de cent espèces avec treize planches d'an
travail exquis dues à l'habile dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se re-
commande donc à tous les explorateurs de la faune malacologique comme
un document d'une valeur incontestable. cborgb s4rd.
Nous avons publié dans notre livraison du 15 décembre 1862 une non-
velle de M. Edgar Saveney, Pop<mlza, dont les scènes principales se pas-
sent à Routchouk, sur les bords du Danube, et dont un personnage porte
le nom de Glician. Nous avons reçu à ce sujet, il y a quelques mois, une
réclamation de M. Luca Clician, négociant à Routchouk, qui Insistait pour
décliner toute solidarité avec le personnage du roman, et qui nous prie de
nouveau d'en avertir nos lecteurs. Nous ne faisons aucune difficulté dHic-
cueillir sa demande. Le nom de Glician, assez commun parmi les Grecs qai
habitent les bords du Danube, a été choisi arbitrairement par l'auteur de
Popovilza, H. Luca Glician ne saurait en aucune manière être rendu res-
ponsable des actions ou des opinions d'un personnage de roman qui porte
par hasard le même nom que lui (sans porter d'ailleurs le même prénom).
Cette déclaration était sans doute inutile pour des lecteurs français; mais
If. Luca Glician paraît attacher un grand prix à ce qu'elle lui parvienne,
dans les pages mêmes de la Revue^ sur les bords du Danube. Nous n'hési-
tons plus à lui donner cette satisfaction.
V. DB Mars.
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LE BRESIL
ET LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE
MŒURS ET FAYSAaES
IL
LA FAZENDA.
Passer du rancho à la fazenda (1), c'est entrer en pleine vie créole
après avoir traversé les misères de la vie sauvage. Que le voyageur
qui veut connaître à fond les mœurs brésiliennes ne redoute donc
pas quelques fatigues; qu'il renonce à observer à Bahia ou à Rio-
Janeiro une civilisation peu différente de celle de Lisbonne. S'il veut
se sentir vraiment au Brésil, qu'il enfourche bravement une mule,
affronte les picadas (sentiers) des forêts vierges, et cherche les
créoles là où se sont conservées intactes les vieilles coutumes, dans
une fazenda.
I.
Qu'est-ce que la fazenda? C'est une vaste étendue de terrains
plantés de cannes à sucre ou de cafiers, et dont le centre est occupé
par un grand rectangle de bâtisses blanches. Le côté réservé au
maître, au seiikor^ s'annonce par une architecture régulière et un
perron. Les poutres qui soutiennent la toiture, s' avançant .de quel-
ques pieds au-delà du mur extérieur, forment du côté du nord une
varanda qui permet au fazendeiro de voir, à l'abri du soleil et de la
(i) Voyez la Rwus du 1" Juin.
Tcwa XLV. — 15 jow. 48
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75A REVUE DES DEUX MONDES.
pluie, tout ce qui se passe dans la vaste enceinte. C'est là qu'on vient
respirer les fraîches senteurs matinales ou les tièdes brises du soir.
Deux ou trois négrillons jouant avec un macaco apprivoisé et quel-
ques perruches bavardes aux pennes bleues égaient ce péristyle de
leurs cabrioles et de leurs cris. En face s'étend une suite de grandes
salles destinées à emmagasiner la récolte. A l'un des angles se trou-
vent les cylindres qui broient la canne ou les pilons qui écossent les
grains. Toutes ces machines sont mues par une grande roue de bois
que fait tourner une chute d'eau. Les deux autres côtés du quadri-
latère, bâtis en terre glaise, contiennent les cases des nègres et des
feitors. L'immense cour qui occupe le centre sert de séchoir pour le
café, le mil, le coton, etc. On y entre par deux portes de bois qui
séparent Fhabitation du maître de celle des esclaves. Les magasins
et le pavillon du senhor possèdent seuls un plancher, qu'on élève
de quelques pieds au-dessus du sol , en prévision des inondations
du solstice. Tous ces bâtimens n'ont qu'un rez-de-chaussée : la
chaude température propre au pays explique facilement l'aversion
des créoles pour les étages supérieurs.
Derrière la fazenda et à quelque distance, on rencontre, suivant
la disposition des lieux, le ranchoy le jardin, Tinfirmerie, et les di-
vers parcs affectés aux bœufs, aux brebis et aux cochons. À chacune
de ces sections est attaché un homme de couleur ou un nègre de
confiance; puis çà et là, au milieu des taillis, des pastos (pacages)
ou au bord des chemins, on voit, adossées à un arbre, les huttes
des agregados (1).
(i) On appelle ainsi les esclaves que les riches fazendeiros affranchissent dans leur
testament, soit par tradition, soit pour récompenser de longs services, soit enfin par
réminiscence des bulles pontificales. Le plus souvent ces gens, énervés par la servitude,
surtout lorsque la liberté leur vient tard, ont h&te de se livrer au plus complet far
niente, sous prétexte de se reposer de leurs longs labeurs. Us se retirent alors dans un
coin de forôt, toujours sur les possessions de leur ancien mattre, s'y construisent une
cabane avec quelques pieux et de la terre glaise, sèment quelques grains de feijio et
de mil autour de leur demeure, et passent le reste de Tannée dans ce repos absolu
qu'ils ont rêvé toute leur vie comme Tidéal de la félicité humaine. Leurs enûms,
élevés dans la liberté la plus complète, se considèrent naturellement comme les pro-
priétaires du sol , et lorsque le fazendeiro veut défricher ses bois , il est d'ordinaire
obligé de recourir à la force pour faire déloger ses locataires. Cette vie purement végé-
tative est la seule que semble pouvoir mener un ancien esclave. Le nègre et l'Indien
ne voient rien au-delà; le mulâtre lui-même, abruti depuis son enfance, suit leur
exemple. Les plus intrépides se contentent d'élever de la volaille ou des cochons; mais
il est rare que leurs élèves arrivent à bien à cause des gatos do m<Uto (chats sauvages)
du voisinage. Quelquefois cependant on voit se réveiller en eux quelques germes de
l'activité européenne perdue dans leur sang; mais les industries auxquelles ils se livrent
ont naturellement un caractère tout primitif et enfantin. î\ en est deux surtout qui
m'ont frappé, et sur lesquelles je reviendrai plus loin, celles du feticeiro (sorcier) et
du formigueiro (destructeur de fourmis).
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JA SOCIÉTÉ BRÉ8IUBNNE. 7&6-
Autoor de la fazenda s'étendent, sur un espace de plusieurs lieues
carrées, les plants de cafiers, les pacages, les champs de cannes ou
de cotonniera, et enfin, à la périphérie, de larges zones non encore
exploitées de forêts vierges. Tout cela est traversé de picadas qui
le plus souvent, surtout dans la saison des orages, ne présentent
qu'un pêle-mêle sans nom d'ornières profondes, de ruisseaux fan-
geux, de troncs déracinés et d'épaisse poussière; mais quelle splen-
deur dans le paysage! que d'harmonie dans le ciell Tantôt ce sont
des troupeaux de mules ou de bœufs à demi sauvages que vous ren-
contrez dans les plantations abandonnées et transformées en pastos
(pacages), tantôt des oasis de verdure dont les arbres, faisant voûte,
arrêtent les rayons du soleil et vous pénètrent des plus suaves sen-
teurs. Au-dessus de vos têtes, de petits ouistitis, suspendus aux
lianes, cabriolent avec de charmantes grimaces, tandis que, sous le
vert sombre des feuilles, des milliers d'oiseaux au plumage écla-
tant chantent leurs joies, leur butin ou leurs amours. Par inter-
Talles, un araponga^ perché sur un vieux tronc dénudé par les siè-
cles ou par la foudre, domine tout ce caquetage de ses notes sonore^^
Cette vierge et sauvage nature, qu'on pouvait contempler encore, il
y a quelques années, aux portes de Bahîa et de Rio-Janeiro, s'éloigne
de jour en jour; le café épuise le sol, et, comme l'Indien et le ja-
guar, la forêt recule devant le colon et la civilisation.
Le mode de préparation des terres est le même pour toute sorte
de culture. On met le feu au bois ou au taillis qui recouvre le champ
qu'on veut ensemencer. Si l'on s'attaque à une forêt vierge, l'opéra-
tion dure quelquefois des semaines entières. Souvent survient un
orage qui arrête tout. On recommence alors le lendemain et les
jours suivans, jusqu'à ce que les arbres soient tombés, et que la
plupart aient été réduits en cendres. Lorsqu'on opère sur un terrain
en pente, on réserve de distance en distance des troncs qu'on place
en travers pour empêcher les pluies de raviner le sol. Cette méthode
de défrichement, qui s'éloigne si fort de nos habitudes, et que les
Européens ont tant blâmée, est la seule praticable au Brésil. La
bâche n'a aucune prise sur cette vigoureuse végétation. Le bois,
d'une dureté excessive par suite de l'énorme quantité de ligneux
que dans ce climat la sève condense sans cesse dans les cellules de
la plante, résiste aux outils les mieux trempés, et épuiserait inutile-
ment les forces du nègre. D'un autre côté, point de routes, point de
débouchés à un utile emploi de ces richesses. Le feu est donc le seul
agent qui puisse en débarrasser le sol. Ajoutons que les cendres ainsi
obtenues forment le plu* énergique engrais qu'on puisse imaginer.
C'est pour ainsi dire la quintessence du terrain préparée par la lente
élaboration des siècles et rendue au réservoir commun. Cette cou-
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756 REYUE DES DEUX MONDES.
tume entraîne néanmoins quelques inconvéniens. Maintefois, sur-
tout quand le vent s'élève, le feu gagne la plantation voisine. Le
moyen usité en pareil cas pour arrêter l'incendie mérite d'être noté.
Une escouade de nègres va déposer des fagots secs à quelques mè-
tres du brasier sur une ligne parallèle aux champs qu'on veut pré-
server, et y promène la torche. L'air placé entre les deux foyers de
combustion, s'échauffant rapidement, devient plus léger, s'élève et
forme un vide qui, attirant aussitôt la flamme, l'empêche de se por-
ter du côté opposé et de gagner plus loin.
.Des effets d'un autre ordre atteignent l'homme lui-même, et le
voisinage des forêts incendiées n'est pas sans exercer une action
fâcheuse sur les constitutions délicates. Les torrens de gaz que le
feu dégage pendant des semaines entières sur une immense étendue
de terrains, finissent par oppresser gravement la poitrine et embar-
rasser les poumons. La première fois que je chevauchai dans la serra
(chaîne de montagnes) qui entoure Rio-Janeiro, l'air, vers le milieu
de la journée, me sembla plus lourd que sur le bord de la baie, bien
que le contraire dût arriver, puisque je me trouvais déjà au milieu
des montagnes. En même temps le ciel me paraissait moins limpide,
et des horizons fauves avaient remplacé les teintes d'azur. J'attribuai
d'abord cet effet à la fatigue de mes organes. Cependant une certaine
oppression qui rendait la respiration laborieuse m'annonçait qu'il
se passait dans l'atmosphère quelque chose d'anormal. Enfin, à un
coude de la route, me trouvant en face du soleil, je le regardai fixe-
ment; ce n'était plus l'astre éblouissant des tropiques nageant dans
des vapeurs de pourpre et d'or, mais un'disque d'un rouge sombre
perdu dans un brouillard d'hiver. Mon étonnement redoubla. Profi-
tant d'une halte que le guide faisait pour équilibrer les bagages, je
lui indiquai du doigt l'objet de mes préoccupations. — He queimada
(c'est un incendie), me répondit-il aussitôt avec ce laconisme qui ca-
ractérise la race portugaise. Je ne m'expliquais pas trop comment un
incendie que je ne voyais pas pouvait à ce point obscurcir le soleil et
rendre l'air irrespirable. Quelques instans après, comme nous attei-
gnions le sommet d'une colline dont les plantations encore peu éle-
vées permettaient à la vue de s'étendre au loin, j'eus le mot de
l'énigme. Ce n'était pas un incendie, mais bien des centaines d'in-
cendies qui s'élevaient de tous les points de l'horizon. Nous touchions
alors au printemps austral, et les fazendeiros se hâtaient de brûler
les forêts et les champs en friche qui devaient servir aux semailles.
La plus petite ondée suffit pour dissoudre ou entraîner les gaz que
la combustion a répandus dans les airs; mais j'ai vu quelquefois
s'écouler des semaines entières sans pluie au plus fort des queima-
dos y et bien que la chaleur ne fût pas encore excessive, je dois
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LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE. 757
avouer que c'est dans ces momens que j'ai le plus souffert au BrésU.
Ces incendies durent ordinairement six semaines ou deux mois.
Commencés en juillet ou en août suivant la latitude, ils doivent
êfre terminés dans le courant de septembre ou d'octobre, afin qu'on
ait le temps de planter et d'ensemencer avant la saison des pluies.
Avant d'arriver à une fazenda^ le voyageur, en observant les
terres cultivées qu'il traverse, peut déjà se rendre compte des di-
verses formes que revêt l'exploitation du sol au Brésil. Les cafiers,
les cannes à sucre, les cotonniers appellent successivement son at-
tention.
La culture la plus importante du Brésil est sans contredit celle du
cafier. Cet arbre ne s'élève pîtô très haut. Les feuilles rappellent
assez celle du laurier, tout en étant plus petites et plus écartées.
Les plants sont rangés en ligne le long des mornes, comme les vignes
des coteaux bordelais, seulement plus espacés. Le cafier ne com-
mence guère à entrer en rapport qu'au bout de quatre ou cinq ans.
Après une vingtaine d'années, la sève s'épuise; mais si Ton coupe
les branches, opération qui donne une nouvelle énergie au tronc,
on obtient encore dix années de récolte. Les fleurs du cafier sont
blanches, à cinq pétales, et disposées en grappes; le fruit, quand
il commence à mûrir, ressemble à uiie petite cerise rouge. Le goût
de l'enveloppe n'est pas désagréable; dès qu'elle noircit, les graines
sont mûres, et l'on fait la récolte. A mesure qu'ils sont détachés
de l'arbre, les fruits sont portés sur une aire placée d'ordinaire
devant l'habitation; là le soleil sèche les graines et achève de noir-
cir l'enveloppe. Après quelques jours d'exposition en plein air, on
les porte sous des pilons de bois mus par une roue hydraulique.
Chaque fruit contient deux graines juxtaposées par leurs surfaces
planes et retenues par l'enveloppe. Le mouvement de va-et-vient
des pilons sépare facilement la graine du péricarpe. Il ne reste plus
qu'à passer au crible. Les grains les plus gros et les plus mûrs sont
mis de côté et réservés pour l'usage du fazendeiro. Trois ou quatre
années d'emmagasinage leur donnent une force et un arôme dont
les Européens n'ont aucune idée. La grande occupation des nègres
entre l'époque des semailles et celle de la récolte est le sarclage des
plantations. Il faut avoir vécu sous les tropiques pour se rendre
compte de la rapidité et de la puissance qu'acquiert la végétation
dans la saison des orages, lorsque l'eau, le soleil et l'électricité
ruissellent de toutes parts. Sucre, café, coton, seraient rapidement
étouffés par le capim (mauvaises herbes), si on ne se hâtait de l'ar-
racher.
Le café épuise le sol. Un terrain qui a alimenté une plantation
de cafiers pendant vingt ou trente ans est une terre complètement
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758 REYUE DES DEUX MONDES.
perdue pour Tagriculture. Il faut attendre qu'une autre forêt vierge
tire des entrailles du sol les élémens d'une végétation nouvelle. J'ai
vu d'anciennes plantations de café abandonnées , au dire des gens
du pays, depuis bien des années. L'œil n'apercevait que des mornes
dénudés à leur sommet, et presque sans trace de végétation, chose
étrange dans une terre où la sève semble même jaillir de la pierre.
Les pluies, n'étant arrêtées par aucun obstacle, avaient emporté le
sol arable, et laissaient la roche à découvert. La vallée, il est vrai,
profitait de ces détritus. Là, les plantes, trouvant un point d'appui
pour retenir l'humidité, s'élèvent en toute hâte, gagnent peu à peu
le pied de la celline, et indiquent qu'elles la reconquerront un jour.
C'est ainsi que, dans une longue succession de siècles, se sont for-
mées et se forment journellement les forêts qui recouvrent les mon-
tagnes de granit.
Les plantations de cannes à sucre sont plus aisément reconnaîs-
sables que celles de cafiers;i elles ressemblent, à s'y méprendre, à
des champs de roseaux. La grosseur des cannes varie suivant l'alti-
tude ou plutôt suivant la quantité d'eau et de soleil qu'elles reçoi-
vent. J'ai vu plusieurs fois sur les plateaux de l'intérieur la canne
indigène, que les noirs appellent canne de tnacaco (canne de singe);
elle m'a généralement paru de la grosseur d'un roseau ordinaire,
tandis que certaines espèces atteignent, dans les régions basses et
humides, des proportions gigantesques. Le mode de culture varie
aussi suivant la localité. En certains endroits, on pratique des coupes
annuelles dans la même plantation pendant plusieurs années de
suite, tandis que dans d'autres on se contente d'une ou de deux.
La fabrication du sucre est trop connue pour que j'entre dans de
longs détails à ce sujet. La tige coupée est immédiatement portée
sous un cylindre qui la broie. Le jus, de couleur verdâtre, est con-
duit par une rigole dans une série de chaudières qui le concentrent
graduellement. Les gens du pays attribuent à cette liqueur une foule
de propriétés curalives, et ne manquent pas de s'en régaler. Les
noirs surtout en font grand usage, mais ils trouvent plus commode
de mordre à pleines dents dans la canne. La liqueur ainsi obtenue a
une saveur frdche et sucrée, tandis que le jus venu des cylindres,
contenant tous les sucs qui se trouvent dans la tige, laisse à la
bouche un arrière-goût d'herbage. Quelques pintes de lessive tirée
des cendres de certaines plantes riches en potasse entraînent la
plus grande partie de ces matières; le reste est éliminé plus tard
par la clarification.
Quand l'action du feu commence à se faire sentir, un esclave
posté devant la dernière chaudière observe attentivement la colora-
tion de la liqueur et les divers degrés de consistance : une longue
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JA SOGIETÉ BRÉSILIENNE. 759
habitude lui tient lieu d'aréomètre. Dès que le jus tourne au sirop,
il le retire et le verse dans des baquets, où il refroidit. Le sucre est
fait : il se présente d'abord sous la forme de petits grains roussâtres.
Il ne reste plus qu'à clarifier et à sécher. Le résidu de la liqueur,
appelé mélasse, donne par la distillation la cachaça^ ce nectar du
nègre, de l'Indien et de beaucoup de blancs. Cette cachacdy après
un séjour de quelques mois dans des tonneaux fabriqués avec de
certaines espèces d'arbres, perd son goût sauvage, et devient une
eauHle-vie que les connaisseurs mettent au rang du fameux rhum
de la Jamaïque.
La culture du sucre exige plus de bras et plus de fatigues que
celle du café, mais elle est plus productive, surtout depuis que les
eaux-de-vie ont atteint un prix si élevé. Elle a cependant aussi ses
inconvéniens. Quand l'année est trop pluvieuse, la sève, étant sur-
chargée d'eau, ne se concentre pas facilement, et exige une cuisson
très prolongée. Dans les années de sécheresse, la canne rend peu;
elle donne néanmoins toujours un produit, même dans les années
les plus calamiteuses, tandis que le café peut manquer complète-
ment. Malgré cette chance redoutable, c'est le café que les petits
propriétaires cultivent de préférence. La récolte n'offre aucune dif-
flculté. S'ils n'ont pas de machine pour la décortication du grain,
ils vont chez le voisin. La construction et l'entretien d'une sucrerie
exigent au contraire des avances considérables que peuvent faire
seuls les riches planteurs.
La culture du coton ne date pas de loin au Brésil, et, sauf quel-
ques localités, on peut dire qu'elle n'y est encore qu'exceptionnel-
lement répandue. Peut-être la guerre civile qui désole les États-
Unis lui donnera-t-elle une impulsion décisive. Cette culture, aussi
simple que celle du café, exige encore moins de soins. Rien de plus
pittoresque qu'un champ de cotonniers en fleur. L'arbre n'est pas
d'ordinaire très haut, certaines espèces même ne sont que des ar-
bustes traînant jusqu'à terre leurs nombreux rameaux; mais, dès
que le bouton s'ouvre aux chaudes haleines du printemps, on voit
la campagne parsemée de grands pétales jaunes qui semblent autant
de papillons butinant dans la rosée du calice. Au bout de quelques
semaines, ces fleurs se referment, pendant que d'autres éclosent. Le
fruit mûrit aux rayons du soleil, le précieux duvet se forme. Bientôt
le calice s'ouvre une seconde fois, étalant ces houppes soyeuses qui
font l'admiration des étrangers et la joie de la plantation. Le sob:,
quand, après une journée brûlante, la coque, largement ouverte,
laisse tomber ses touffes blanches en longues grappes et que la brise
de l'océan vient agiter le feuUlage des arbres, le spectacle devient
indescriptible. A voir ces grappes folâtres frissonnant au moindre
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760 RSYUE DES DEUX MONDES.
souffle, tantôt se dérobant à demi, tantôt étalant avec orgueil leur
incomparable blancheur, on dirait un immense bouquet agité par
des mains invisibles.
C'est à ces trois termes, — sucre, café, coton, — que se réduit
Fagriculture brésilienne. Le blé ne paraît sous forme de pain que
sur la table des riches et des Européens; la classe pauvre et les ba-
bitans de 1* intérieur ne le connaissent que de nom. On y supplée par
le manioc, le riz, le maïs et le feijào (haricots). Quant aux autres
denrées des tropiques, vanille, cannelle, cacao, caoutchouc, salse-
pareille, etc., ce sont les Indiens qui cueillent ces produits dans les
forêts où le hasard les a jetés, et qui, à des époques fixes, viennent
les troquer contre des vêtemens, des armes ou de la cachaça dans
les comptoirs portugais.
Les ressources agricoles du Brésil nous étant ainsi connues, pé-
nétrons dans la fazenda^ et d'abord observons la vie du planteur.
Cette vie est assez active pour le propriétaire sérieusement décidé
à s'occuper de ses affaires. Dès la pointe du jour, il se lève, monte
achevai, et, accompagné d'un écuyer, profite de la fraîcheur du
matin pour inspecter le travail des nègres et visiter ses domaines :
parfois il a à réparer un pont emporté par un orage, à percer un
nouveau chemin au milieu d'une forêt, à changer ixn pasto ou à faire
monter une mach'me. De retour vers neuf heures, il fait rapidement
sa toilette, et, traversant la varanda en allant déjeuner, emmène
avec lui tous les convives que les hasards des chemins ont réunis
dans la matinée : chasseurs, mascaies (colporteurs), muletiers, etc.
Les voyageurs qui arrivent de la cidade apportent les nouvelles du
jour, et chasse, ministère, constitution, mules, nègres, tout est
objet de discussion. Le repas achevé, chacun prend un palhito
(cure-dent de bois), et revient sous la varanda^ où les noirs ap-
portent le café. Peu à peu le silence se fait dans l'habitation ; les
étrangers ont repris leurs mules et continuent leur chemin. Le fa-
zendeiro profite alors de ce répit pour continuer son inspection, si
quelque affaire urgente l'appelle au dehors. Dans le cas contrsdre, il
rentre dans son appartement, fait sa sieste, lit les journaux, écoute
les rapports des feitors^ et met en ordre sa correspondance.
A trois heures, on se remet à table. Le personnel des convives a
subi quelques changemens. Au lieu d'un mascate^ on voit figurer
quelque gentleman de la cidade qui, par ordre des médecins, vient
attendre à la campagne que les fortes chaleurs soient passées. Une
famille d'émigrans est venue demander l'hospitalité de la pasada
pour la nuit. Avec des hôtes d'origine si diverse, la conversation ne
saurait languir. On atteint ainsi le moment où les feux du soleil
commencent à diminuer. Vers quatre ou cinq heures, chacun va
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LA SOCIÉTÉ BRÉSIUENNE. 76{
respirer la brise du soir; la journée est finie, elle ne se prolonge
que pour les nègres. La nuit venue, on sert le thé. Tous les voya-
geurs que le crépuscule a surpris dans les environs de la fazenda
sont invités à y prendre part. C'est l'heure des causeries intimes.
Souvent on taille une partie de lansquenet, et le sommeil est alors
complètement oublié; mais dans la vie normale le créole se couche
de bonne heure et se lève de même. Cette règle est d'une bonne
hygiène sous les tropiques.
Certains jours sont donnés à la chasse. Un intendant est alors
chargé de veiller sur les nègres. Les bois regorgent de fauves et
de gibier de toute sorte, et le planteur n'a point à redouter les
gardes champêtres ni la morte-saison. Aussi le voit-on courir sans
relâche le sanglier, le tapir, le bœuf sauvage, dans ses immenses
forêts. Les courses durant quelquefois plusieurs jours, il s'arrête
pour déjeuner dans la première fazenda qu'il rencontre sur son
chemin, remonte à cheval le repas achevé, court les bois tout le
reste de la journée, et va coucher, plusieurs lieues plus loin, dans
une nouvelle plantation. S'il s'est trop enfoncé dans la forêt loin des
habitations, ses nègres lui font rôtir un agouti, espèce de lièvre très
commun en Amérique, ou lui préparent un chou-palmiste dans une
casserole de bambou ; puis ils construisent un rancho avec des bran-
ches d'arbres, font un lit de feuilles sèches, l'entourent des selles
des mules, qui servent de rempart, et se placent en dehors, autour
d'un grand feu, afin de protéger le sommeil du senhor^ qui dort en-
veloppé de son manteau. S'ils entendent un animal venir à eux, ils
tirent un coup de fusil dans la direction du bruit, croyant avoir af-
faire à une onça (jaguar, tigre d'Amérique), et tuent quelquefois les
mules qui poussent à côté d'eux. D'autres fois aussi, pendant les
nuits froides, il arrive aux dormeurs de s'éveiller tout à coup et de
secouer vivement leurs manteaux , afin de chasser une cobra (ser-
pent) qui cherchait à se glisser sous les couvertures pour se ré-
chaufler.
Ces chasses ne sont pas toujours sans danger. Je me rappelle
avoir vu un énorme jaracotinga^ trigonocéphale des plus venimeux,
s'abattre sur les chiens pour se venger sans doute d'avoir été trou-
blé dans son repos. Quatre de ces animaux furent successivement
mordus : le premier expira aussitôt comme foudroyé ; le second vé-
cut une heure dans d'atroces souffrances, et le troisième arriva au
lendemain ; seul le quatrième échappa aux suites de la morsure ; le
hideux reptile avait épuisé son venin sur les trois premiers. D'autres
fois, c'est une onça blessée qui se rue sur l'imprudent chasseur. Les
armes de précision sont encore peu connues au Brésil, surtout dans
l'intérieur. Cet animal devient heureusement de plus en plus rare
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762 RETUE DES DEUX MONDES,
dans les grandes plantations; il fuit le voisinage de rhomme, cet
implacable destructeur des forêts qui lui servaient de retraite. Viwttt-
il cependant à se révéler dans une fazenda par la disparition suc-
cessive de quelques têtes de bétail, vite on organise une battue, qui
d'ordinaire produit plus de bruit que d'effet, car pour trouver un
véritable tueur de tigres, il faut aller dans les campas du sud, chex
le gaucho.
Le gaucho n*a pas besoin de carabine. Son cheval et ses bolas lui
suffisent. Dès qu'il entend ou qu'il aperçoit un jaguar, il s'élance
vers lui au galop. Le tigre s'arrête étonné de tant d'audace. Arrivé
à la distance de quelques pas, le cavalier lance son redoutable laçOy
et, faisant aussitôt volte-face, il reprend sa course de toute la vi-
tesse de son cheval. Des rugissemens épouvantables et les soubre-
sauts du laço l'avertissent que le coup a porté juste et que l'animal
étranglé se débat dans les étreintes de l'agonie. Quand les cris ont
cessé, le chasseur met pied à terre, et, tirant son coutelas de sa
ceinture, achève sa victime.
Quand le planteur n'est pas en chasse, c'est qu'il voyage pour se
distraire ou rendre des visites chez ses voisins. Le luxe qu'il d^>]oie
dans ces occasions n'est pas sans offrir un certain cachet d'élégance
et d'originalité. Ne pouvant faire passer d'équipage à travers les
picadas de la forêt, il va toujours à cheval ou sur une mule riche-
ment caparaçonnée; les senhoras elles-mêmes n'ont pas d'autres
montures. Une troupe de cavaliers de toute nuance suivent pour
faire honneur au senhor. Les deux premiers, remplissant plus spé-
cialement les fonctions d'écuyer, portent la livrée de la m^ûson.
Plus l'escorte est nombreuse et soulève de poussière, plus on se fiût
une haute idée de l'importance du visiteur. Parfois cependant la
caravane se réduit à des proportions beaucoup plus simples. Je ren-
contrai un jour, dans une de mes excursions, une famille qui se
rendait de la province de Minas à celle de Saint-Paul. Une forte et
robuste négresse ouvrait la marche, portant dans un berceau posé
sur sa tête un nourrisson de quelques mois qu'elle allaitait, et
qu'une légère toile abritait seule contre les ardeurs dévorantes d'une
chaleur sénégalienne. Venait ensuite un vieux nègre pliant sous le
poids d'une immense corbeille où l'on voyait pêle-mêle tous les
ustensiles du ménage. D'une main il retenait son fardeau, de l'autre
il menait par le licou une mule dont les flancs étaient battus par
des espèces de volières à deux compartimens. A travers les bar-
reaux de la première j'aperçus une figure d'enfant faisant face à un
petit singe. Dans la seconde se trouvait un autre enfant, et devant
lui Un magnifique ara au bec énorme, au plumage rouge, aux
pennes bleues. Le fond de ces deux cages servait de malle et con-
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£A SOGtÉTÉ BRÉSIUENME* 768
tenait le lîDge des voyageurs. Le chef de la maison , avec sa femme
en croupe, suivait de l'œil tous les mouvemens de la turbulente
ménagerie. Un énorme parasol garantissait le couple des fureurs
ardentes du soleil. Un chien qui suivait à pied faisait escorte.
Je m'arrêtai pour laisser défiler la caravane, car il n'est guère
possible de chojiiner deux de front dans les sentiers des forêts amé*
ricaines. Comme le macaco passait à côté de moi, il avisa quelques
bâtons de ro%ca (biscuit) dans mes larges bottes, où, comme tous
les voyageurs du désert, je tenais mes provisions, et, allongeant ses
bras à travers les barreaux de sa cage, il enleva prestement deux
biscuits. Son compagnon, pensant qu'un seul devait lui suffire, es-
saya de lui tirer le second des mains et d'en faire son profit; le qua-
drumane, peu initié aux doctrines évangéliques, défendait son bien
en montrant les incisives. Le papagaio (perroquet), voyant de son
gros œil inquiet qu'on festinait chez ses voisins, voulut aussi sa
part, et se mit à crier et à battre des ailes pour qu'on s'occupât de
lui; soit frayeitr, soit tentation, l'autre petit garçon se mit aussi à
pleurer, et le désordre fut au comble. Je fus obligé, pour mettre
fin à ce vacarme, de descendre et de distribuer tout mon biscuit.
— He gente pequena (ce sont de petites gens), me dit le guide
dès que nous fûmes éloignés.
— Et à quoi reconnaissez-vous cela?
— Ohl senhorl il n'y a pas à s'y tromper. Si c'étaient des gens
riches, ils emmèneraient avec eux beaucoup d'esclaves et de mules
pour leur faire escorte; ils ne laisseraient pas leurs enfans mourir
de faim, ainsi que ces pauvres bétes, qu'ils auraient mieux fait de
laisser dans la forêt à la grâce de Dieu, et vous n'auriez pas été dé-
valisé par ce damné macaco.
Quand une stenhora ne peut pas supporter une monture, on cher-
-che alors d'autres expédiens. Tantôt on a recours à une charrette
traînée par six paires de bœufs, tantôt on se sert d'une litière sou-
tenue par deux mules. La première, attelée comme à l'ordinaire,
«onduit la marche, tandis que la seconde, placée à l'arrière, touche
presque de sa tête le siège de la senhora. Toutefois, comme les fon-
drières des chemins rendent les soubresauts inévitables, on préfère,
quand on veut transporter une malade, se servir d'un hamac sus-
pendu à une forte traverse, que deux nègres robustes portent sur
leurs épaules. Si la route est longue, la litièi*e est suivie d'une es-
couade d'esclaves qui se relaient.
Souvent, sous prétexte de rendre visite, le créole va monter une
partie de cartes chez un voisin. Le jeu est la passion dominante
de l'Américain. C'est le jeu qui absorbe souvent ses revenus, au
grand détriment des routes, des canaux, des chemins de fer, en un
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76& R&YUE DES DEUX MONDES.
mot de la prospérité du pays. Une des variantes du jeu est la loter
rie, cette lèpre léguée au Nouveau-Monde par les anciens conquisr
tadoresy et qui a pour représentant le bilheteiro.
Le bilheteiro (marchand de billets) est un jeune homme; il n'y a
qu'un homme jeune en effet qui puisse suiQre aux exigences d'une vie
aussi pénible. Dès qu'une loterie est organisée» le bilheteiro monte
à cheval, voyage de nuit comme de jour été et hiver, supporte dans
la même journée le feu d'un soleil de plomb et le froid glacial d'une
pluie torrentielle, et ne s'arrête guère pendant plusieurs semaines
consécutives que quelques minutes pour offrir ses billets et réparer
ses forces avec un peu de riz ou de feijâo. On peut dire que c'est
dans son portefeuille que vient s'engouffrer une bonne partie des
valeurs du pays. Dès qu'il apparaît à la porte de l'habitation, tout
le monde s'empresse autour de lui comme autour du dispensateur
de la fortune. On s'enquiert du nom de l'heureux vainqueur de la
dernière loterie, et l'on se hâte de prendre de nouveaux billets;
ceux-ci épuisés, il reprend le chemin de la ville, tire la loterie, et
repart aussitôt pour une nouvelle expédition. Une telle existence
l'use rapidement. Il meurt avant Tâge, criblé de douleurs rhuma-
tismales et les jambes dévorées par Féléphantiasis, suite trop fré-
quente de ses fatigues et du manque de tous soins hygiéniques. Les
partisans des causes finales pourraient trouver dans cette mort pré-
maturée une juste punition des méfaits du bilheleiroy qui entretient
dans le pays une véritable plaie morale; mais sa carrière, à vrai
dire, ne se termine pas toujoui-s aussi tristement. Parcourant toutes
les fermes à cinquante lieues à la ronde, il note en passant les mur
làtresses* riches et les veuves d'un certain âge qui ne peuvent pré-
tendre aux nobles héritiers des fazénd^iros. Il choisit celle qui lui
semble le mieux à sa convenance, tâche de la séduire par ses belles
manières, renonce à son métier dès qu'il est marié, et se fait plan-
teur. Malheureusement pour lui, son mariage est aussi une loterie
dont les billets sont très disputés.
Malgré la vigilance du maître, une plantation, quelle que soit
d'ailleurs son importance, ne saurait subsister si elle ne possédait
un personnage dont nous avons déjà souvent prononcé le nom : le
feitor. Le feilor est l'homme de confiance du fazendeiro et la ter-
reur de l'esclave. Être hybride, il rappelle à la fois l'jidjudant d'une
caserne et le garde -chiourme des forçats. Tenant en même temps
du conquistador et du nègre, il a hérité de la férocité de l'un et de
la bestialité du second. Aussi s'acquitte-t-il de ses fonctions la con-
science calme et sans nul remords. Dès le petit jour, il sonne la
diane, fait l'appel de ses hommes et les conduit au chantier. Il a
pour lieutenant un autre mulâtre plus foncé que lui, qui surveille
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U SOCIÉTÉ BRESIUENNE. 765
les esclaves en son absence et joue le rôle d'exécuteur, lorsqu'un
noir s'est rendu passible d'une peine disciplinaire. Un long fouet à
la main et une énorme palette en bois passés à sa ceinture sont les
insignes de ses attributions. Pendant qu'il préside au travail, le fei-
tor monte à cheval, va visiter les autres plantations, vient faire son
rapport du matin au fazendeirOy repart après son déjeuner pour
les champs, vérifie si tout est en ordre, et se repose sous un ran^
ckOy lorsque le soleil est trop chaud et que son service ne l'appelle
pas ailleurs. Si la journée lui semble trop longue, il retourne au
chantier, jette un coup d'œil de béte fauve sur le noir troupeau dont
le travail et la sueur font ressortir les formes, appelle d'un signe la
femme qui a fixé son attention, et rentre sous bois. L'entrevue est
courte : l'esclave est avant tout un instrument de travail, et il ne
faut pas que les fantaisies de satrape du feitor tournent au détri-
ment de son maître. A la nuit close, il donne le signal du retour,
fait un second appel, reconduit les nègres à la demeure, et va pré-
senter son rapport du soir. Cette besogne ingrate est peu payée;
mais beaucoup d'entre les feitors préfèrent leur position à celle de
juge de la comarca (canton, district), tant ils savent arrondir leur
budget à l'aide de petites industries aussi simples que lucratives.
La première et la plus sûre de toutes consiste en une venda^ où
Ton tient le tabac, les pipes, la cachaça^ la carne sera^ le bacalhào
(morue), en un mot tout le menu qui peut flatter un gosier afri-
cain. On y trouve en outre du maïs pour les voyageurs et des étoffes
bariolées pour les négresses. C'est là qu! esclaves et affranchis vont
à leurs momens perdus refaire leur courage et se racontent les nou-
velles du jour. Les affaires se font au comptant, ce qui éloigne toute
chance de perte. Lorsque le noir n'a pas de dinheiro (argent), le
feitor prend en échange du café ou du maïs, qui sont censés pro-
venir de la récolte que chaque dimanche l'esclave fait pour son
compte dans son petit champ; mais, ce maigre travail hebdomadaire
ne pouvant suffire pour alimenter de cachaça une soif journalière,
il arrive souvent que le café apporté au comptoir provient des ma-
gasins du fazendeiro. Le feitor y en homme qui connaît le métier et
qui sait se rendre digne de la confiance de son maître, rembruàit
son visage en voyant arriver le grain suspect, et menace l'esclave
du chicot e (fouet) et de la colère du serUior^ s'il n'avoue pas la vé-
rité. A ce regard inquisiteur, à ces questions inattendues, à la vue
de ces lanières qui menacent ses reins, le pauvre diable perd con-
tenance, se jette à genoux, confesse son larcin, et les mains jointes
supplie son bourreau, avec des géraissemens inimitables, de ne pas
le perdre auprès du scnhor^ et de garder le café pour prix de sa dis-
crétion. Pendant qu'il improvise dans cette posture les supplications
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766 REVUE DES DEUX MONDES.
les plus pathétiques, le feitor va droit à la sacoche, tout en conti-
nuant son réquisitoire, la soulève à deux ou trois reprises comme
pour la porter au fazendeiro^ et, s' étant assuré qu'elle est conscien-
cieusement remplie, il se rappelle tout à coup qu'il a besoin de
tous ses hommes valides pour percer sous peu une picada à travers
la forêt, et que ce n'est pas le moment de faire appliquer une bas-
tonnade, dont le résultat le plus certain est d'envoyer pendant quel-
ques jours le patient à l'infirmerie refaire ses épaules. II promet
donc le silence au noir en lui faisant peser ces considérations, lui
rend la sacoche vide, et lui donne avant de partir un verre de tafia,
ne voulant pas être en reste de générosité avec lui.
Non content du profit qu'il tire de la venda, le feitor élève encore
des cochons, de la volaille, et surtout de jeunes mules qu'il fait
dresser par ses aides, et qu'il vend ensuite aux fazendeiros des en-
virons ou aux voyageurs de passage qui ont laissé les leurs dans
les précipices des chemins. Avec des journées si bien remplies et la
sobriété inhérente aux oréoles, il se fait rapidement un pécule assez
rond, et un beau jour il vient apporter à son senhor sa démission
de feitor. Le lendemain, il part à la recherche d'esclaves et de teiTCs
à vendre, achète dès qu'il trouve à sa convenance, et devient fazen-
deiro à son tour. Parfois il arrive à la dignité de commendador^
point de mire de l'ambition de tout bon Portugais.
J'ai dit que dans les grandes fazendas on trouvait à quelque dis-
tance de l'habitation divers /?fl«/05 affectés à des troupeaux de bœufs,
de porcs et de brebis. A chacune de ces sections est attaché un
homme de couleur ou un nègre de confiance ; mais si la vigilance
du maître se ralentit, la plupart de ces gardiens, plus préoccupés
de vendre aux voyageurs et aux petits propriétaires des environs les
mules qu'ils élèvent pour leur compte que de bien remplir leur tâche,
confient le troupeau à des enfans, afin de mieux vaquer à leurs spé-
culations. Ceux-ci, plus soucieux de se baigner ou de faire la sieste
que de veiller à leurs bêtes, les abandonnent à la garde des chiens,
qui de leur côté jugent plus à propos de dormir à l'ombre des arbres.
Pendant ce temps, bœufs, porcs, brebis, vont .au hasard de leur ca-
price dans ces pâturages sans fin, tombent dans les précipices, s'é-
garent dans les bois, sont volés par les voisins sans que personne
s'en aperçoive, et un jour le fazendeiroy passant en revue son bétail,
est tout étonné de le trouver diminué de moitié. Il interpelle alors
le garde sur cette disparition, et en reçoit invariablement cette ré-
ponse : hepestey he onçoy he cobra; c'est une épidémie, c'est le ja-
guar, ce sont les serpens, suivant la saison, l'altitude, la nature des
pâturisiges, etc.
On peut dire cependant que le vol est rare chez les hommes libres,
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LA SOCIÉTÉ BRÉSIUENNE. 767
soit par un reste de fierté portugaise, soit par suite de la richesse du
sol, qui semble fournir de lui-même à tous les besoins; mais il n'en
saurait être de môme de l'esclave : dénué de tout, n'ayant parfois
qu'une nourriture insuffisante, il fait main basse sur tout ce qui se
trouve à sa.portée. C'est ordinairement la nuit qu'il choisit pour ses
excursions. Aussi tout propriétaire voit-il dans son nègre un pillard
dont il doit se méfier. Sachant que sa surveillance, jointe à celle de
ses feitorsy est souvent insuffisante, il charge, moyennant quelques
cierges, son patron de lui tenir lieu de garde champêtre. C'est ordi-
nairement à saint Antoine, le saint le plus vénéré du Brésil, que re-
vient cet honneur. C'est encore saint Antoine qui dans la saison des
orages est tenu de servir de paratonnerre à toutes les plantations
d^ la péninsule australe. Les porchers, si nombreux dans certaines
provinces, et dont il est, comme chacun sait, le patron spécial, le
surchargent de besogne. Quoi de plus naturel qu'un nègre fripon
réussisse quelquefois à tromper la surveillance d'un saint si occupé?
Le planteur n'en continue pas moins à lui brûler des cierges malgré
ces petits oublis, persuadé que le mal qui lui échappe n'est pas la
centième partie de celui qu'il prévient.
Pourtant, si les vols deviennent trop hardis ou se renouvellent,
on imagine d'autres expédiens. On tente d'abord de découvrir le cou^
pable, afin de le surveiller de plus près et de lui infliger la baston-
nade; mais si l'esclave suspecté est un vieux nègre malin, il faut
revenir aux moyens surnaturels. On s'adresse alors au sorcier des
environs {feiticeiro). C'est ordinairement un ancien esclave devenu
libre, ou un Indien mi-sauvage, mi-civilîsé, qui exerce cette lu-
crative profession. Pendant mon séjour au Brésil, un fazendeiro de
la province de Minas s'aperçut un matin que son parc de cochons
diminuait sensiblement. Soupçonnant ses nègres, il organisa des
rondes pendant la nuit, mais sans succès. Ne sachant plus que faire,
il appela à son secours un vieux noir, jadis son esclave, et qui avait
un grand renom de sorcellerie dans le voisinage. Son aspect étrange
était en parfaite harmonie avec sa profession. A la suite d'une ma-
ladie qui avait dévoré son épiderme en plusieurs endroits, la sur-'
face de son corps ne présentait qu'une suite de plaques alternées de
blanc et de noir; on eût dit un singe déguisé en jaguar, ce qui ex-
pliquait probablement le surnom d'Onça (panthère) qu'il portait
dans le pays.
— Écoute, Once, lui dit son ancien maître, si tu es réellement
feiticeirOy comme on le dit, trouve-moi le voleur de mes cochons. Je
sais que tu aimes la cachaça^ je t'en approvisionnerai pour l'année.
Si tu ne peux pas le découvrir, dispose-toi à quitter sur-le-champ
mes terres et à aller exercer ton industrie ailleurs.
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768 REVUE DES BBUX MiOin>ES.
— Sa seigneurie peut se rassurer, reprit tranquillement ie sot*-
cier, l'Once n'a jamais cherché en yain; seulement, afin de miev^
reconnaître le voleur, il est bon que je voie d*aIxM*d les esclaves de-
la plantation, et je prie sa seigneurie de me &ire appeler quand iis:
seront revenus du travail.
Cette réponse fit bon effet et rassura le fazendeiro^ quelque peu
sceptique à l'endroit des sortilèges. Une heure après, le feitor averti
amenait les esclaves dans la cour. Dès qu'ils forent réunis, le tenhar
fit appeler le sorcier. Me trouvant de passage dans la fazenia^ je
me glissai à côté de mon hôte pour ne rien perdre du spectacle.
A la vue de F Once, les nègres, qui connaissaient sa terrible répit*
tatiofi, comprirent qu'il s'agissait de quelque acte de haute justice,
et se mirent à trembler de tous leurs membres. Le devin parcourut
silencieusement les rangs, s' arrêtant devant chaque esclave et le
contemplant pendant quelques secondes de son gros œil £siuve et vi-
treux ; on eût dit un python fascinant sa victime. Son inspeGtkm
achevée, il se retourne vers le fazendeiro^ qui le suivait pas à pas.
' — Senhovy il n'est pas facile de deviner au premier coup d'œil
le ladrâo que vous cherchez, car tous vos nègres me paraîBsmt
aussi voleurs les uns que les autres, et je crois bien qu'ils étaient
plusieurs è dérober vos cochons; mais je vais indiquer à sa seigneu-
rie un moyen infaillible pour les découvrir...
Ici le feiticeiro s'interrompit; l'entretien se continua à voix basse,
et personne ne sut d'abord quel moyen il lui proposa. Je ne devais
pas tarder à découvrir cependant par quel étrange procédé de tor-
ture le sorcier saurait amener les nègres à des aveux plus ou moins
sincères. Des purgatifs violens devaient produire l'effet qu'on obte-
nait autrefois grâce à la question ordinaire ou extraordinaire. Mal-
heureusement le feitor avait mal compris les instructions du sorcier,
il outre-passa les doses. Se débattant au milieu des convulsions, les
nègres, pour obtenir les potions qui devaient calmer leurs souf-
frances, avaient beau promettre les révélations les plus complètes :
ils n'en étaient pas moins exposés à périr, et le feitor effrayé fit 3^
pel aux connaissances médicales qu'il me supposait en ma qualité
de voyageur pour arrêter les progrès trop rapides d'un véritable
empoisonnement. Je ne voyais pas bien de quelle manière je pour-
rais improviser un remède pour tout ce monde, loin de tout secours.
Je ne connaissais que le blanc d'œuf comme contre-poison, et com-
ment trouver des œufs au milieu d'une plantation de café? Je fis
part de mes embarras au feitor,
— Ah! s'il ne faut que des œufs, nous sommes sauvés, s'écri^
t-il aussitôt, les jacarés^ les lagartosy les tartarugas et les passarin-
hos ne manquent pas ici.
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Bit se précipitant avec son escorte vers le sable et les buissons du
rivage^ il ramassa en peu d'instans une quantité prodigieuse d'œufe
dercaimaas» de lézards, de tortues et d'oiseaux de toute espèce, et
quelques momens après nous commencions à administrer aux mori-
bonds des blancs battus que je fis alterner avec de l'eau tiède. Dès
les premiers vomissemens, les douleurs devinrent moins aiguës, les
symptômes moins alarmans. Rassuré sur le sort de son troupeau, le
feiier se rappela sa consigne, et voulut profiter du trouble de ses
malades pour leur arracher leur secret. Se tournant vers les né-
gresses qui remplissaient les fonctions d'infirmières, il leur enjoi-
gnit de n'administrer le breuvage qu'à ceux qui aursûent fait leur
confession. Le spectacle tourna alors du tragique au burlesque.
I — Senhor^ encore un peu de remède, ou je meurs I hurlait un
nègre hideusement barbouillé de bave et d'écume.
— C'est toi, ladrâOy reprit le feitor d'une voix tonnante; raconte-
mai tout ce que tu as volé, ou je te laisse crever comme un chien.
— Je n'ai volé que les pitangas (petit fruit rouge légèrement
acide) du jardin, et encore je n'étais pas seul : mon frère en a volé
^s- que moi... Un peu de remède, s'il vous plaît I
— Tu ne dis pas tout...
— J'ai aussi volé, avec mon compadre Antonio, une demi-arrobe
de came sera la dernière fois que j'allai avec les tropeiros (conduc-
teurs de caravanes); mais il y a longtemps de cela... Un peu de
remède, senhory ou je me meurs I
— Et les leilôes (1), tu n'en parles pas, infemo?
— Les leitôesy senJior^ ce n'est pas moi, c'est mon voisin Goelho
qui m'en a donné un morceau.
— Ah! c'est toi, qui as volé les leitôes du senhor? hurla aussitôt
le feitor en se tournant vers un autre moribond. Et combien en as-
tu pris? Dis-le-moi sans mentir d'un seul, si tu ne veux pas rece-
voir cent coups de chicote au lieu de remède.
— Senhor y je n'en ai pris qu'une fois : c'est mon compadre Ja-
nuario et son frère qui ont volé tous les autres.
L'Once avait dit vrai. Les larrons étaient plusieurs, et il avait eu
le talent de les forcer à avouer leur crime. Aussi vint-il le lende-
main, la tête haute, réclamer sa provision de cachaça.
II.
Malgré les soucis de la plantation, les divertissemens de la chasse
et le flot d'étrangers qui traverse toujours la fazetiday la vie y est
(1) Cochons de lait.
TOMB XLV. *•
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770 RfiTUB DES DEUX MONDES*
assez monotone. Aussi saisit-on avec empressement l'occasion d'un
mariage, d'une naissance, ou de toute autre fête de famille, pour a^
livrer aux réjouissances. Me trouvant un jour de passage dans une
riche fazeruda de la province des Minas, je fus invité par le chef de
la maison à assister à son anniversaire, qu'on célébrait le lende-
main. C'était un grand vieillard encore alerte, dur à la fatigue.
Après m'avoir fait visiter les divers corps de logis qui composaient
sa ferme, il me conduisit vers le jardin, situé derrière rbabitation»
et nous nous assîmes sur un banc, à l'ombre d'une épaisse char-
mUle. Sa conversation ne tarda pas à m'intéresser.
— Vous voyez, senhor, me dit-il, toutes ces bâtisses et toutes ces
plantations : il y a quarante ans qu'il n'y avait encore ici que des
forêts aussi anciennes que le monde. C'est moi qui ai coupé le pre-
mier arbre et planté le premier pied de café. J'étais arrivé seul. Les
premières années furent rudes. Je transportais moi-même mes ré-
coltes à la ville comme un simple iropeirOy et je prenais des esclaves
en échange. C'était alors le bon temps ! On me donnait un nègre
fort et robuste pour deux cents milreis (500 francs), tandis qu'au-
jourd'hui il faut y mettre de deux à trois corUos de rei$ (1). Le
nombre de bras s' augmentant chaque année, mes récoltes s'accru-
rent aussi, et aujourd'hui je me fais bon an mal an deux cents conioi
de reis (500,000 francs). Du reste mes esclaves sont bien nourris
et bien traités; mais ils savent qu'ils doivent travailler, et que je ne
plaisante pas là-dessus. Aussi m'obéissent-ils au premier signal.
Tenez, voulez-vous voir? Antonio! Antonio, acd (ici)! cria-t-il en
même temps d'une voix de stentor h, un nègre qui sarclait un champ
de maïs à l'extrémité du jardin.
Aux premiers éclats de cette voix si redoutée, le pauvre diable
jeta sa bêche afin d'être plus leste, et accourut vers nous; mais
à chaque instant les plantes embarrassaient ses jambes, auxquelles
d'ailleurs le travail et les années avaient déjà ôté toute élasti-
cité.
— Acd ladrào (voleur) I... ajouta presque aussitôt son maître
d'upe voix encore plus brève et avec des gestes plus impératifs, et»
continuant sur ce ton, il épuisa contre son pauvre esclave toutes les
imprécations du dictionnaire portugais, si riche d'injures à l'adresse
des noirs. 11 y avait de quoi pétrifier le nègre le mieux doué de
résignation chrétienne.
Croyant sa dernière heure venue, Antonio vint se réfugier der^
rière moi en poussant des exclamations à fendre le cœur.
— Senhor (maître)... bençâo (bénédiction)... Jew»-ChriUo,,.
(1) Le conto de réis vaut 2,500 francs.
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LA SOCIÉTÉ BRÉSiUENNE. 771
nhanhor (mon petit monsieur)... perdido (je suis perdu)..; nossa
Senhora (sainte Vierge)! etc.
Ses cris, à peine articulés, étaient accompagnés de contorsions
non moins navrantes. Bien que ses paroles fussent inintelligibles, je
compris à ses gestes qu'il me suppliait de Yapadrinhar (demander
son pardon).
— Apadrinhar un larron comme toi ! interrompit le fazendeiro^
qa as-tu donc fait de tes jambes, vieil ivrogne? Faut-il que je te
fasse rouer de coups pour t' apprendre à marcher? Sors d'ici, ou je
te fais écorcher vif!... Et rappelle- toi que si ce senhor n'avait pas
demandé ta grâce, avant une heure d'ici les urubus (vautours) dé-
chireraient tes entrailles !
— Si senhor^ articula le patient à demi mort, et, reprenant aus-
sitôt ses jambes, son haleine et sa course, il s'éloigna de toute la
vitesse que lui donnait la crainte de devenir la pâture vivante des
vautours.
— Vous voyez, senhor ^ ajouta mon nabab d'un air triomphant,
comme mes esclaves me craignent! Je ne suis pas plus méchant
pour cela, mais je veux qu'ils obéissent.
Le lendemain eut lieu la fête du senhor. Il serait peut-être plus
exact de dire la fête des nègres. Dès le matin, les punitions furent
levées et les cachots ouverts. Un padre des environs vint célébrer
la messe dans un vaste magasin transformé en chapelle. Une table
recouverte d'une nappe servait d'autel. Au dehors se tenaient ac-
croupis plusieurs centaines d'esclaves de tout sexe, de tout âge et
de toute nuance. Je contemplais les négrillons demi-nus miaulant
comme de jeunes chats sauvages sur les genoux de leurs mères, les
steges de la maison fourrageant gravement sur les têtes des jeunes
négresses, les perroquets criant à tue-tête : Quer café (voulez-vous
du café)? les chiens courant çà et là au milieu des groupes, lorsqu'à
un signal donné par le muletier-sacristain le chœur des négresses
entonna un hymne religieux. C'était un mélange d'exclamations
sauvages, de gloussemens intraduisibles, d'articulations étranges
qui n'avaient rien de l'homme, et qui auraient échappé à l'analyse
de l'oreille la mieux exercée. Les noirs reprenaient le refrain à la
fin de chaque strophe et complétaient le vacarme. Les choses furent
poussées si loin que le chien de mon guide , qui jusque-là s'était
contenté de jouer avec les singes, se fâcha tout de bon en entendant
ce vacarme, et se mit à japper contre les nègres. Son exemple fut
bientôt suivi par tous ses confrères de la ferme, et bientôt ce fut un
tapage infernal. Heureusement le padre allait vite en besogne, et
la messe fut bientôt dite. Quand tout ce monde se fut retiré, je
m'approchai du prêtre et lui demandai à quelle langue apparte-
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77S EBYUB DES DEUX MONDES.
raient ces miaulemens étranges. Il m'avoua qu'il n'eu savait rtdn
lui-même, et qu'il n'avait jamais songé à s'en infoimer. — E im*
twne (c'efet Thabitude), ajoutar-t^il comme conclusion ..
Après la messe, tous les esclaves vinrent s'aligner dans la coisr
pour être passés en revue. Ils se placèrent sur deux lignes pai^
lëles à l'habitation. La première, composée exclusivement d'honvi^,
offrait une assez belle apparence. La seconde, qui comprenait les
femmes, les petits négrillons et les enfans à la mamelle, laissaîià
désirer quelque peu sous le rapport de la régularité qu'exige pareilte
cérémonie. Un feiior fit d'abord l'appel, puis l'inspection comnaença*
Le fazendeiro parcourait silencieusement les lignes et s'arrêtait de-
vant chaque esclave avec l'œil sérieux et scrutateur d'un vieux ser-
gent inspectant sa compagnie. Le nègre, la tête nue, le regard
baissé, les bras croisés sur la poitrine, allongeait la main droite
pour demander la bençâo (bénédiction) dès que son maître arrivait
devant lui, la replaçait aussitôt dans sa première position, et atten-
dait dans la plus grande anxiété que le regard inquisiteur qiii k
fixait se reportât sur le voisin. Les seules réprimandes que j'obser-
vai furent adressées à des négresses qui négligeaient d'extraire les
bichùs [pulex peneiram) des pieds de leurs négrillons.
Après la revue, mon cicérone me reconduisit dans la salle où l'on
avait dit la messe. Une nouvelle métamorphose s'y était opérée. La
chapelle était devenue un comptoir, l'autel servait de bureau. —
Toutes ces marchandises que vous voyez, me dit-il en me rncm-
trant des étoffes, des bonnets de laine, des chemises, des pipe»,
des foulards, des indiennes de toute sorte, etc., sont destinées à
mes esclaves. Je leur laisse, comme la plupart des planteurs du
Brésil, les dimanches libres, afin qu'ils travaillent à leur petit champ
• et qu'ils affectent le produit de leur récolte à leur vestiaire; mais fe
nègre abandonné à lui-même n'achète que de la cachaça^ et va tou-
jours déguenillé. J'ai pris alors le parti de leur acheter moi-même
toute leur récolte et delà solder par les objets dont ils ont bescnn.
C'est pour cela que chaque dimanche me fait marchand. J'ai auisi
le double avantage de m'assurer de leur moralité et de veiller à leur
propreté. Du reste je leur livre tout au prix de revient, comme vous
pouvez vous en convaincre en consultant les factures. Un feiior tient
le registre, pendant que je distribue moi-même les objets qu'on me
demande. Les marchandises les plus en vogue sont les pipes et les
foulards rouges. Malgré toute mon attention et celle de mon secré-
taire, il est rare qu'il se passe un dimanche sans que je m'aperçoive
de la disparition de quelques objets, tant le vol semble être T^é-
ment de ces coquins-là.
Vint enfin l'heure du déjeuner. Autour d'une longue table dressée
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I.A. SOCIÉTÉ BBBSIUBNNE. 773
éwô une salle immense, on avait eu peine à placer les nombreux
convives venus pour fêter le senkor. Le service, qui offrait à la fois
le comfort le plus spleudide et la simplicité la plus grande, me per-
BBktt d'étudier à Taise les ressources culinaires du pays et le goût des
hobitaos.
. Comme tons ses congénères de la zone torride, T Américain du sud
est sobre. Du riz cuit à Teau, des haricots au lard et de la farine de
mâittioc, voilà sa nourriture de toute Tannée. Les jours dé fête, il
Uie un cochon, qu'il farcit et qu'il sert tout entier. Son mets dé pré-
dilection et le plus habituel consiste en un gâteau qu'il confectionne
àms son assiette en recouvrant ses haricots d'une épaisse couche
de farine de manioc et en mélangeant le tout. Le pain et le vin lui
^opt paiement inconnus. Son couteau lui tient lieu de fourchette,
H un grand verre circulant à la ronde désaltère tous les convives,
comme du temps des héros d'Homère.
C'est ainsi que les choses se pratiquent encore dans Tintérieur du
Brésil ; mais chez les riches planteurs qui ont été reçus à la cour de
Tempereur dom Pedro II ou qui ont voyagé en Europe, Targenterie
couvre les tables, et Ton voit circuler les meilleurs vins de France,
d'Espagne et de Portugal. Le riz, le feijdo et le manioc sont relégués
au bout de la table, comme pour satisfaire à la coutume nationale,
et vous voyez apparaître des côtelettes de porc frais, des gigots de
mouton, de magnifiques poissons, de belles volailles, d'excellent pain
de froment et tous les légumes d'Europe. Deux cuisiniers nègres
qui ont fait leur apprentissage dans les hôtels français des grandes
villes de la côte se succèdent de semaine en semaine afin de mieux
résister à la température des fourneaux, qui devient insupportable
^^ys ce soleil de feu. Une nuée de négrillons, remarquables surtout
fpL€ leur malpropreté, s'agitent comme des diablotins autour des
ff^irneaux, écurant les marmites, attisant le feu, étranglant les vo-
lves, épluchant les légumes, s' interrompant de temps à autre pour
extraire de leurs pieds nus un birho ou un varrapato {acarm ame-
rifanu$\ puis reprenant leurs viandes sans laver ni mains ni cou-
teaux, car le temps presse, et le chef ne veut pas être en retard.
Je n'en dois pas moins avouer que les cuisiniers noirs m'ont paru
au moins aussi habiles que les cuisiniers blancs, et pourtant sous
ce ciel de feu, dans ces régions chaudes et humides, les viandes et
les végétaux sont de beaucoup inférieurs aux viandes et aux légumes
d'Europe. Le développement trop rapide des plantes les rend bien*
tôt ligneuses et par conséquent trop dures. Si on les mange bâti-
vwient, on les trouve aqueuses et sans saveur. 11 en est de même
des animaux, qui, nourris d'herbages pour ainsi dire sans sucs, ne
donnent qu'une viande fade et insipide. Il ne faut excepter que celle
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77i REVUE DES DEUX MONDES.
du jeune porc et du jeune mouton. On peut en dire autant des fruits.
Ce qui fait la délicatesse des pêches, prunes, figues, raisins, etc.,
de la Provence et des deux péninsules voisines, c'est la légère pré-
dominance d'une saveur aigrelette dans une pulpe sucrée. Or il faut
un climat sec pour que cet arôme se développe et que la proportion
de sucre ne le masque pas. Malheureusement il ne saurait en être
ainsi sous les tropiques. L'énorme quantité d'eau que charrie la sève,
et que le végétal absorbe par tous ses pores dans une atmosphère
continuellement chargée de vapeurs, gonfle le fruit, en neutralise
l'acidité et change la pulpe en mélasse. Cependant, pour être juste,
il faut remarquer que les créoles apprécient plus que nous les li-
queurs sucrées de la pulpe, et, sous ce rapport, l'avantage reste à
leurs fruits. Les doces (confitures) qu'ils en retirent constituent le
principal mérite de la table brésilienne.
La description d'une fazenda serait incomplète, si on n'esquissait
point ici quelques-unes des physionomies originales que l'on ren-
contre dans toutes les grandes plantations. En première ligne vien-
nent le padre et le doutor^ puis le mascaie^ le muletier, le formi-
gueiro (chasseur de fourmis), dont nous n'avons fedt encore que
prononcer le nom.
Le padre est l'aumônier du pays. Qu'on ne se représente pas une
sombre figure d'inquisiteur enveloppé d'une soutane noire et coiffé
d'un tricorne. Non, le padre américain est bon apôtre. Vêtu de tofle
comme un simple mortel, il porte ses cheveux aussi courts qu'un
laïque, danse, fume, joue et cause comme tout le monde. Dne messe
basse le dimanche, voilà pour toute la semaine. Un muletier lui
tient lieu ordinairement de sacristain, et il a pour orgues un chœur
de nègres. Après la messe, il baptise les négrillons qu'on lui apporte
des divers points de la forêt. Il en prend possession au nom du ciel
et de la religion catholique, et à cet effet les inscrit sur un registre
ad hoc y sous une rubrique tirée du martyrologe romain. Cette be-
sogne achevée, le nouveau chrétien rentre dans sa hutte, va aux
champs dès qu'il marche, travaille tant que ses forces ïe lui per-
mettent, tombe un jour d'épuisement, et quelques heures après
s'achemine vers le cimetière sur les épaules de quatre de ses cama-
rades qui forment tout son cortège. Le padre ne se dérange pour
venir assister le moribond que lorsque le noir est libre et qu'il peut
payer les frais : quant aux autres, il compte que les douleurs de la
servitude*suffiront à racheter leurs fautes et à leur ouvrir les portes
du ciel. Qu'est- il alors besoin de catéchisme, d'instruction, de
messes, de çacremens? L'ablution baptismale, c'est assez; l'escla-
vage fera le reste.
Le chômage n'est pas inconnu au padrcy mais il sait y.remédier
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hk SOCIBTE BBESILIENNK. 776
à l'aide de quelques petites industries inconnues de ses confrères
traxisatlantiques. Si un fazendeiro ne se croit pas assez riche ou as-
sez dévot pour se payer une messe par semaine, il s'entend avec
aes voisins. Le padre alterne alors de semaine en semaine, de ferme
.en ferme, jusqu'à ce qu'il revienne au point de départ. Si sa cure
.est trop ingrate, il se fait un supplément en élevant des bestiaux
ou en tenant une vendu (auberge). Je rencontrai un jour dans la
province de Minas un de ces révérends qui courait les fermes et
les messes à la tête d'un troupeau de bœufs. Surpris tous deux par
la pluie, nous étions venus demander asile au même rancho. Assis
sur un banc, nous liâmes bientôt conversation.
— Vous voyez, sénhory me dit -il en poussant un profond soupir,
le métier auquel un homme de ma condition est maintenant réduit.
Du temps du roi dom Joào VI, nous avions plus de messes que nous
n'en voulions; depuis l'indépendance, tout est changé. Ilyabien
encore quelques senharas qui en font dire de temps à autre, mais
leurs maris préfèrent employer leur argent en bœufs ou en mules.
Voilà pourquoi vous me voyez comme un tropeiro. Vous n'auriez
pas par hasard rencontré sur votre route quelque fazendeiro qui eût
besoin de renouveler ses bêtes à cornes, ou qui désirât un chapelain?
J'avais entendu parler d'une dame des environs, récemment dé-
cédée» et qui, voulant se mettre en règle avec sa conscience ou
obéir à un usage, avait porté AOO milreis (1,000 francs) de messes
sur son testament. Je ne me rappelais pas le nom de la dame, mais
j'indiquai au padre le village qu'elle habitait, et qui n'était qu'à
quelques lieues de là. J'ajoutai, afin de prévenir toute déception,
que le décès remontait déjà à plusieurs jours, et que probablement
cette somme était destinée au padre de la freguezia (paroisse) voi-
sine.
— Soyez tranquille, senhor; s'il en est temps encore, je me charge
d'enlever l'afiaire... Moleque, cria-t-il aussitôt à son chef de cara-
vane, va me chercher ma mule, et vivement!
Quelques mmutes après, notre révérend partait au grand trot de
sa monture malgré la pluie, qui continuait de plus belle. Laissant
au nègre la gai'de du troupeau, il alla droit à l'exécuteur testamen-
taire, et lui proposa sans détour un reçu de 400 milreis contre paie-
ment de moitié de la somme. La proposition était trop séduisante
pour être refusée : celui-ci ne montra donc que juste les rigueurs
nécessaires en pareUle circonstance, et finit par compter les 200 mil-
reis.
Ordinairement père de famille, le padre puise dans. ses sentimens
de paternité une bonté de cœur qui trop souvent n'existe que sur
ies lèvres chez ses austères collègues de l'ancien monde. Ses pa-
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776 REVUE DES DEUX MONDES.
roissiens semblent lui savoir gré de son laisser-aller, et excusent
volontiers ses petits travers. Il y a quelques années, le desservant,
de Santa-Anna, bourg situé à une douzaine de lieues de Rio-Janeiro^
sur la route de Novo-Friburgo, avoua en pleine chaire', dans un mo-
ment de belle humeur, qu'on pouvait hardiment refuser de croire à
l'enfer. Chez nous, les bonnes àmeis se seraient voilé la face en en-
tendant de si épouvantables blasphèmes. Le Brésilien est plus calme;
il réserve ses rigueurs pour l'ilote d'Afrique, et montre à l'égard de
ses semblables l'indulgence la plus évangélique. Les assistans se
mirent à sourire à cette confession si étrange, et se contentèrent
d'échanger un regard qui voulait dire : Esld bebado (il est gris!).
Le doutor est aux yeux du fazendeiro un personnage plus im-
portant encore que le padre. Depuis que la traite a été interdite
sur les côtes d'Afrique, le prix des noirs s'est élevé dans des pro-
portions ruineuses. Un esclave adulte représente aujourJbui un
capital de deux contos de rets (5,000 fr.) et quelquefois davantage.
La mort d'un noir est donc une véritable perte pour le planteur.
Aussi ne néglige-t-il rien pour lui prodiguer des soins dès qu'il
tombe malade. One infirmerie propre, vaste et bien aérée, une
pharmacie venue de Paris ou de Londres, un infirmier qui ne quitte
jamais les malades et qui prépare les médicamens, témoignent
assez de sa sollicitude. Cependant, malgré tout ce luxe de précau-
tions, malgré la science réelle des docteurs brésiliens, j'ai cru m'a-
percevoir qu'un nègre n'entrait guère à l'infirmerie que pour y
mourir. Du reste rien de plus facile à expliquer : le nègre ne s'avoue
malade et n'est cru malade que lorsqu'il est à bout dé sa carrière et
que ses forces l'ont abandonné.
Outre sa plantation, le docteur, comme lepadre^ a encore à des-
servir les petits propriétaires des environs qui ne sont pas assez
riches pour avoir un médecin à poste fixe. Jadis les médecins étaient
assez rares, car il n'y avait pas de faculté dans le pays, et les jeunes
gens étaient obligés de venir étudier dans les amphithéâtres de
France ou de Portugal. Depuis l'émancipation, les choses ont com-
plètement changé. Des écoles de médecine ont été créées dans les
grandes métropoles, et l'on y trouve des professeurs qui ne seraient
pas' déplacés dans nos premières chaires d'Europe. La plupart de
leurs ouvrages de médecine sont écrits en français. Tous connais-
sent notre langue, et beaucoup la parlent. Quelques-uns savent
aussi l'allemand et ont une bibliothèque mi-française, mi-germa-
nique. Avec de tels élémens, on doit peu s'étonner de trouver une
valeur réelle chez la plupart des médecins de la côte. Nous n'ose-
rions en dire autant de ceux de l'intérieur. 11 n'est pas rare de ren-
contrer parmi eux un mulâtre qui, ayant appris dans une infirmerie
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LK SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE. 777
de nègres à çr^parer des pommades mercurielles , à administrer
dés purgatifs et à panser des morsures de serpens, s'intitule doc-
teur. D'autres fois c'est un Parisien venu comme cuisinier à bord
d'un navire, qui a débarqué et s'est établi médecin-dentiste. En
revanche il faut ajouter qu'on trouve quelquefois à Bahia et à Rio
d'excellens médecins nègres.
ï)ans les grandes fazendasy l'infirmerie est ouverte à tous les
malades des environs. À côté des nègres de la plantation traités
pour un commencement d'éléphantiasis ou une blessure, vous ren-
contrez un tropeiro arrêté en chemin par suite d'insolations impru-
dentes, des agregados de la forêt voisine pris par les fièvres, ou de
pauvres colons des alentours qui ont quitté leurs huttes de terre
pour venir chercher un asile plus salubre et des médicamens plus
efficaces. Des appartemens séparés sont affectés aux deux sexes.
Parfois une négresse qui fuit l'esclavage, étant devenue mère et ne
pouvant, au milieu des transes et des privations, allaiter son nou-
veau-né, vient le déposer avant le jour derrière la porte des ma-
lades. On sait ce que cela veut dire. Le padre baptise le négrillon
et le rend aussitôt au directeur de l'hospice, qui est chargé de l'éle-
ver. Dans les années d'épidémie, lorsque des souffles empestés
courent les campagnes et que la mort promène ses terreurs à tra-
vers les ranchos et les plantations, l'infirmerie de la fazenda de-
vient la providence du peuple. On voit les créoles secouer tout à
coup leur nonchalance et rivaliser entre eux de zèle et de sacri-
fices. Tout ce personnel de médecins, d'infirmiers, de gardes-ma-
lades, est doublé. Un docteur de la cidade est appelé à grands frais,
tandis qu'une caravane va chercher au loin une cargaison de tous
les ingrédiens pharmaceutiques qui doivent conjurer le fléau. Les
pauvres gens qui ne veulent pas quitter leur famille viennent à
toute heure du jour et de la nuit demander des consultations ou
des avis. Quelquefois un homme libre, retenu par crainte ou par
fierté mal entendue, se laisse dévorer par la fièvre sur son grabat
plutôt que de s'adresser à la fazenda voisine. Dès que le planteur,
est averti, il informe un médecin qui, montant aussitôt à cheval, va
décider le moribond à se laisser traiter. Ces élans de philanthropie
spontanée, qui engendrent de si nobles dévouemens, ne sont pas
rares dans la vie créole.
L'hospitalité, qui s'exerce si généreusement envers les malades,
s'étend d'ailleurs à tout et à tous. On peut dire que la fazenda est
le caravansérail des étrangers qui parcourent le Brésil. Sans elle,
pas de voyage possible. On rencontre bien, il est vrai, près de la
côte quelques vendus sentant le rance, la caehaça et le poisson
pourri ; mais elles deviennent de plus en plus rares à mesure qu'on
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778 REVUE DES DEUX MONDES.
s'enfonce dans rintérieur des terres. La plantation au contndre
fait rarement défaut. Dès qu'un inconnu arrive devant l'habitation,
un nègre lui indique le ranrho pour sa monture, et le conduit en-
suite dans le corps de logis où sont disposées les chambres des
voyageurs. A l'heure du dîner, il vient s'asseoir à la table du
senhory prend part à la conversation, si elle l'intéresse, et se retire
quand bon lui semble. Le lendemain, il part immédiatement après
le déjeuner, afin d'arriver à la fazenda voisine avant la nuit. S'il se
sent fatigué, il peut rester plusieurs jours de suite. Personne ne
songera même à lui demander son nom. C'est l'hospitalité antique
dans toute sa simplicité et sa grandeur. Plusieurs fazeiidas sont
renommées pour la magnificence de leur accueil. Entre toutes, on
cite celle du baron d'Uba, connue dans toute l'Europe depuis le
séjour qu'y fit le voyageur français Auguste de Saint-Hilaîre il y a
un demi-siècle, et qui n'a pas cessé d'être le lieu de halte privilégié
des savans et des artistes qui visitent les provinces de Minas ou de
Rio-Janeiro.
Gomme il n'est pas de bien en ce monde qui, par son excès même,
n'engendre un abus, l'hospitalité de la fazenda a fait naître le mas-
cate. Le mascate n'est autre chose que le colporteur, et c'est de France
qu'il vient d'ordinaire au Brésil; mais il n'a rien de commun avec ces
pauvres diables qu'on rencontre encore sur les sommets inaccessi-
bles des Alpes et des Pyrénées portant leur ballot sur les épaules et
vendant aux paysannes un mouchoir rouge en échange de quelques
livres de chiffon. Le mascate comprend mieux les choses, se donne
moins de peine, et prend des billets de banque en échange de ses
marchandises. Il part du Havre avec une centaine de pièces d*or
dans sa ceinture, débarque chez un compatriote qui lui fait la le-
çon, achète une mule pour lui et une autre pour sa pacotille, prend
un guide à qui il donne un milreis par jour (2 fr. 50 cent.), et va
courir les fazendas^ offrant des bijoux, des indiennes, des parfume-
ries, etc., suivant sa spécialité. Ce métier, qui assurait il y a quel-
ques années une fortune rapide, est tombé à la suite des abus mons-
trueux qui se sont produits. J'ai vu des mascàtes réaliser 100 cordos
de réis (250,000 fr.) dans une campagne, et rentrer en France la
même année avec 12,000 francs de rente. C'était l'âge d'or de la
mascalerie; mais on en a trop abusé, et le Brésilien a enfin ouvert
les yeux. Un de ces colporteurs émérites me faisait un jour ce cal-
cul : une bague montée en brillans coûte à Paris 100 francs prise
en fabrique; l'expéditeur qui l'envoie la porte à 200; les frais de
commission, d'emballage et de transport la font arriver à 100 mi7-
ret's (250 fr.); la douane, prélevant 80 pour 100, la fait monter à
près de 200 milreis; le magasin qui nous livre la bague y gagne à
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UL, SOCIÉTÉ BBl^IUENNE* 770
spn tour 100 pour 100 et nous la compte 400 milreis. Nous ne pou-
voas pas h, plus forte raison, nous gui avona toute la peine , gagner
moi^s de 100 pour 100, et nous sommes obligés de vendre ce bijou
auf s^nlwrfis de Tintérleur 800 milreis. Or, comme elles prennent
ondinairement à crédit, leurs maris nous font une lettre de change
d'Mn conlo de réis (2,600 fr.) pour que nous ne perdions pas les
imbérêts.
Les Brésiliens se sont cependant aperçus à la longue qu'ils payaient
les bijoux de leurs femmes vingt-cinq fois leur valeur, et ils ont fini
par renopcer aux bons offices des mascates. Ce sont surtout les Juife
d'Alsace et des provinces rhénanes qui excellent dans ce commerce.
Le Parisien vend plus volontiers de la parfumerie et autres menus
objets. Les Italiens apportent de petits saints en plâtre pour orner
les chapelles ou des orgues de Barbarie. Parfois il arrive aux mas^
cotes de faire faillite en laissant en chemin leur mule de charge,
entraînée par le torrent au passage d'une rivière ou perdue dans les
précipices de la route. Il y en a qui font des cTievauchées de huit
cents lieues jusqu'aux extrêmes limites des peuplades civilisées. Bien
peu d'entre ceux-là échappent aux fatigues de la route, aux flèches
des Botocudos, à la dent du tigre ou aux tortures de la faim. î'ai ren-
contré plusieurs fois dans mes voyages de ces malheureux n'ayant
plus ni mules, ni chaussures, ni vêteroens, et se consolant de leur
misère en contemplant une boîte de petits grains de quartz que les
indigènes de prétendus terrains diamantifères leur avaient donnés
comme diamans en échange de leurs marchandises. Ceux qui re-
viennent à la vie n'ayant plus de capital cherchent un métier moins
rude; ils se font comédiens, jardiniers, professeurs, dentistes, pho-
tographes, etc. Passant un jour à Rio, je fus arrêté par im individu
que je ne recoimaissais pas : c'était un de ces pauvres diables que
j'avais trouvé demi-mort de faim , de fatigue et de misère sur le
Hau^-Parahyba. Je lui avais laissé une chemise croyant lui jeter son
suaire. H ressuscita par miracle, se traîna d'étape en étape, et vint
s'établir dentiste à Rio- Janeiro.
On conçoit d'après ces détails que le Français ne jouisse pas d'une
réputation excellente dans le pays; aussi lui attribue-t-on volon-
tiers tout méfait commis par un étranger. Il faut remarquer, à l'ex-
cuse des Brésiliens, que la plupart des étrangers parlant U l^^ngue
française se disent Français. Que de fois, demandant à un de ce»
Ifrançais improvisés le nom de son département, je l'ai entendu me
répondre Fribourg, Namur, etc., indications suffisantes pour le Bré-
siÛ^p^p^u versé d'ordinaire dans la science géographique. Du reste
le planteur a encore à redouter quelque chose de pire que les malé-
fices du Juif rhénan; celui-ci ne vise qu'à sa bourse, mais le Pa-
risien, dès la seconde rasade de porto, entame le chapitre de la
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780 REruE ras deux mondes.
politique et discute constitution avec son hôte; de la constitulion
à rabolition de l'esclavage et à Témancipation des noirs, îlrf^ a
que la distance d'un troisième verre, et notre homme est eai trop
bon chemin pour s'arrêter. Un de ces enfans de la place Maubér^,
venu au Brésil pour faire vl importe quoi^ prenait congé d'un rtchfe
nabab qui l'avait hébergé pendant six mois. ^
— Eh bien! avez-vous été content de mes gens, vous ont-ils bie*
traité? lui demanda le fazendeiro en lui serrant la main.
— Senhor^ votre maison est un palais, et vous êtes un vrai gen-^
tleman; seulement...
— Seulement? demanda le planteur étonné.
— Seulement, reprit le Parisien, ma reconnaissance et mes re-
mercîmens seraient mieux appliqués à vos nègres, car, à vrai dire,
ce sont eux qui m'ont nourri.
Une physionomie indigène assez originale qu'on rencontre quel-^
quefois dans les grandes fazendas du centre et du nord est celle -du
muletier. C'est un homme de haute taille, au teint brûlé par le so-
leil : de longs cheveux lisses et certains reflets épidermiques annon^
cent chez lui une forte prédominance de sang indien. Son origine
est inconnue. Les gens de la plantation l'ont vu arriver un jour à la
tête de deux ou trois cents mules; il venait des extrémités les plus
reculées de l'empire, avait fait cinq ou six cents lieues à travers des
forêts inexplorées, couchant à la belle étoile et n'ayant guère pour sa
nourriture de chaque jour qu'une poignée de manioc. Il s'est arrêté
pour demander la posada au maître de la fazenda et se refaire de
ses trois mois de voyage; puis, séduit par cette hospitalité large
qu'on ne retrouve que chez les nababs du Nouveau-Monde et par
les immenses pâturages inoccupés qui entourent la ferme, il a prié
le planteur de livrer à ses bêtes ces richesses perdues. Depuis cette
époque, il a établi son quartier-général dans la plantation, où il élève
ses mules. De temps en temps il fait une tournée dans les environs
et vend celles qui sont dressées. A ses momens perdus, il se rend
utile dans la fazenda : il enseigne à lancer le laço et à dompter les
bêtes rebelles ; il sert d'écuyer dans les voyages et de sacristain an
padre. Quand toutes ses mules sont vendues, il repart en suivant
les mêmes chemins, fait de nouveaux achats et reparaît l'annèfî
d'après avec un nouveau troupeau. Ce commerce est très lucratif*
N'ayant aucune dépense à payer chez les planteurs qui le défraient^
lui, ses nègres et ses bêtes, achetant de jeunes mules dans un pays
où l'argent est rare et les revendant toutes dressées dans les pro-
vinces riches, il réalise d'énormes bénéfices. Aussi se laisse-t-îl sé-
duire quelquefois par l'orgueil et fait-il de son fils un docteur (1).^
(i) Un de ces muletiers enrichis, que j'ayaîs rencontré nudntes fois cher un naMb de
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Ui SOaETÉ BRÉSILIENNE. 781
Aprëe ïe mascate et le muletier, le formigueiro a aussi, nous Ta-
vops dit, sa place marquée parmi les hôtes utiles d'une fazenda. La,
formig(i ^t pour beaucoup de ces habitations un fléau. La fourmi
des. tropiques ne rappelle pas les timides insectes de nos centrées
froides^, qui fuient l'homme, se contentant d'un tronc d'arbre ou
d'une pierre pour y bâtir leurs demeures, et frustrant tout au plus
de quelques grains les poules de la ferme. C'est un peuple hardi,
confiant dans sa force, son intelligence, et qui sait se creuser des
retraites inaccessibles. Avant l'arrivée du blanc, la formiga était la
véritable reine de la forêt. Les êtres sauvages qui représentaient
alors l'humanité dans cette région avaient plutôt un vague instinct
d'attroupement que le véritable esprit d'association. L'idée de soli-
darité et de travail leur faisait par exemple entièrement défaut.
Dn prisonnier n'était pour eux qu'une victime condamnée à servir
de festin. La fourmi avait su s'élever de bonne heure à des notions
plus hautes. Aujourd'hui encore elle est restée au Brésil une des
expressions les plus parfaites de ces lois étranges qui introduisent
dans le monde de la nature, sous la forme d'instinct, certaines
forces du monde moral. L'habitation de la formiga du Brésil est
une citadelle fermée de toutes parts, et ne communiquant avec le
dehors que par des issues secrètes. S'il se trouve des pucerons dans
le voisinage, elle leur donne la chasse, les amène près de sa de-
meure, et se forme ainsi une sorte de basse-cour. Une distribution
régulière de feuilles fraîches suffit pour rendre aux prisonniers la
captivité supportable, et aucune tentative de fuite n'est dès lors à
craindre. Certaines espèces de fourmis portées au far nîerde se per-
mettent des razzias sur des races plus faibles et s'emparent de leurs
œufis. Les larves qui en éclosent deviennent autant d'esclaves. Ces
ilotes à mandibules acceptent leur sort et font le service de la four-
milière aristocratique. C'est une véritable fazenda souterraine, fon-
dée également sur la servitude, mais sans chicote et sans feitor.
Quand les ouvrières vont fourrager aux champs et que la tâche
la prmDce de Rio-Janeiro, vint un Jour me commaniqner une lettre de son fils, étu-
diant à Tuniversité brésilienne de Saint-Paul, et qui lui demandait renvoi de quelques
livres. J'ai gardé, comme un indice du goût littéraire des Jeunes Brésiliens, la liste des
ouvrages que le fils du muletier signalait à son père : u Brantôme, Alexandre Dumas,
La Fontaine, Paul de Kock, Pamy, Eugène Sue, Piron, Boccace, Parent-Duchâtelet, etc.»
A eMëde ces noms si singulièrement rapprochés, on cherchait vainement quelques
iHHqs de Jurisconsultes. L'étudiant remettait sans doute les lectures sérieuses à la
seconde aimée. Quoi qa*il en soit, pour lui procurer les ouvrages de son choix, le père
avait à débourser comme frais de commission, d'exportation, de douane, etc., deux
conlos de réis (5,000 fr.). Cétait vingt-cinq mules quMl fallait vendre pour couvrir cette
somme, et le brave muletier pensait que son fils aurait bien pu $*instrvire à moins de
frais, n eût voulu, me disait-il, arranger Taffaire avec deux ou trois mules, et Je fus
paHaitement de son wi&.
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782 REVUE DES DEUX MONDES.
est considérable ou pressante, la colonne se divise en deux sedicais.
Les plus lestes escaladent le tronc de l'arbre qu'il s'agit de dé--
pouiller, grimpent aux branches, courent à la base des feuilles et
scient les pétioles de leurs dents acérées. Au bout d'une heure, le
feuillage a disparu. On dirait un arbre visité par la foudre. Pendant
ce temps, celles qui sont restées sur le sol s'emparent des fbuîltes
à mesure qu'elles tombent et en opèrent le transport. Si le fardeaa
est trop lourd, cette colonne se subdivise en deux groupes, dont
l'un sépare le limbe en plusieurs segmens, tandis que l'autre char-
rie et emmagasine. Ce sont surtout les jardiniers qui ont à redouter
leurs dégâts. Négligent-ils d'entourer leurs plantations d'un fossé
rempli d'eau ou la source vient-elle à tarir, adieu fleurs, fruits et
légumes : tout cela disparaît en une nuit. Une rigole bien ali-
mentée ne suffit pas toujours pour tenir à distance des maraudeurs
aussi avisés et aussi entreprenans. Il faut constamment veiller à ce
que le courant n'entraîne pas quelque branche morte qui puisse
faire communiquer les deux rives. Un jardinier me racontait qu'un
matin il avait trouvé une de ses plates-bandes entièrement dévastée
par une visite nocturne de fourmis, bien que son fossé, d'aiUeuES
très large et très profond, regorgeât d'eau. Curieux de savoir com-
ment l'ennemi avait pu s'introduire dans une place qu'il croyait si
bien défendue, il se mit en devoir de surveiller ses démarches et
d'examiner la route qu'il suivrait au retour. Les travailleuses ayant
fait leur besogne de nuit, bientôt la colonne se forma, se dirigeant
vers un arbre qui se trouvait au bord du fossé. Elle escalada le
tronc, arriva aux branches extérieures, et passa sur un oranger
voisin. dont le pied était situé de l'autre côté du fossé. Le pauvre
jardinier ne s'était pas aperçu que les branches des deux arbres se
touchaient et formaient un pont aérien. Quelques semaines aupara-
vant, il avait été obligé de creuser à nouveau sa rigole et de lui
donner deux fois plus de profondeur, afin de couper les galeries sou-
terraines que ses infatigables ennemies avaient percées sous l'eau.
Dans les maisons, les choses se passent d'une manière bien dif-
férente. Ordinairement on ne fait aucune attention à ces voisins in-
commodes, qui courent dans les chambres, sur les tables et jusque
dans les assiettes. Si une tribu trop nombreuse vient à percer une
boiserie et à faille irruption dans un appartement, on se contente de
lui administrer une aspersion d'eau bouillante. La colonne rentre
alors à la hâte, afin de prendre conseil sur un événement si inat-
tendu, de nommer des chefs de file plus avisés, et de choisir une
route moins dangereuse; mais si les pluies du dehors empêchent les
fourmis de sortir par leurs galeries souterraines, ou si leurs con-
structions ont rempli entièrement le sous-sol, force leur est de cher-
cher des issues par toutes les fissures des portes et des plancheis.
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LA SOCIÉTÉ BBÉSILIBim». 783
^elle que soit l'abondance des aspersions à haute température.
A la vue de ces essaims se renouvelant sans cesse, les babitans com-
prennent qu'il ne s'agit plus d'une tribu isolée, mais bien d'une
longue série de générations accumulées dans un espace trop étroit
et cherchant à déborder au dehors. Il faut alors appliquer le grand
reknëde, et l'on députe un nègre vers le formigueiro (l'homme aux
ftkutuis);
Le formigueiro est un personnage de haute importance dans un
pays où la fourmi a la dent, ou, si l'on aime mieux, la mandibule
si malfaisante. Gomme en toute chose l'Américain du sud ne se
presse guère, et que d'ailleurs une invasion de fourmis est chose
trop ordinaire pour qu'on y fasse grande attention , notre homme
n'arrive d'ordinaire qu'un jour ou deux après avoir reçu l'invi-
talion. Un énorme soufflet de forge qu'il porte avec lui constitue
tout son attirail. Après une rapide inspection des lieux, il fait bou-
cher toutes les ouvertures qui communiquent avec le sous -sol,
excepté celle du centre, qu'il agrandit pour y façonner un fourneau
et laisser libre passage au combustible et au tuyau du soufflet. Pen-
dant cette opération, des nègres vont dans la forêt voisine couper
certaines espèces de bois qu'il leur a indiquées. Le bois coupé et le
fourneau construit, il allume le feu et, à l'aide de son énorme souf-
flet, refoule la fumée dans le souterrain à travers les cellules des
fourmis. Cette fumée, après avoir traversé ces constructions po-
reuses, s'échappe de tous côtés par les fissures des pierres, de la
maçonnerie et des planchers. Laissant alors le soin du feu et du
soufflet aux nègres avec recommandation expresse de ne pas en ra-
lentir l'action, il parcourt la maison pour boucher avec de la terre
glaise toutes les fissures qui pourraient livrer un passage.
Il faut maintenant descendre 'dans le souterrain et examiner ce
qui se passe chez les fourmis. Au bruit inaccoutumé qui a suivi l'ar-
rivée des maçons chargés de fermer les ouvertures, les tribus tra-
vailleuses sont vite rentrées dans leurs demeures, afin de protéger
les oeufs, de veiller aux provisions. Voyant arriver les premières
bouffées suffocantes de la fumée, elles comprennent qu'un danger
extrême les menace, et qu'il n'y a pour elles de salut que dans la
fuite. Au môme instant, comme à un signal donné, chacune s'empare
d'un œuf et se précipite dans les galeries souterraines qui donnent
issue dans les jardins ou sur la campagne, n'abandonnant que les
provisions que le laborieux iosecte sait bien pouvoir remplacer
fitôlement dans un pays sans hiver. Là toutefois ime cruelle dé-
œptbn attend les pauvres fourmis : les vapeurs bleuâtres de la
fumée les ont devancées; il n'y a plus d'espoir. En tacticien con-
sommé, le formigueiro^ après avoir bouché toutes les fissures de
ristérîettr; rôde autour de la maison afin de saisir ces indices, et se
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76A 1JSJ\y& DES DEUX MONDES.
hâte d'accourir pour fermer chaque nouvelle i^ue. N'y a-t-il pas
cependant un dernier effort à tenter? Si l'on déblayait les vieilles
galeries abandonnées, ou si l'on en creusait de nouvelles? Les four-
mis déposent aussitôt leurs fardeaux et se mettent bravement k
l'oeuvre. De nouvelles ouvertures sont pratiquées, et elles reprennent
leurs œufs. Déjà elles se croient sauvées; mais la fumée les a encore
trahies,, et, au moment où elles paraissent sur les bords, un coup de
bêche vient les avertir qu'elles sont poursuivies par un ennemi im-
pitoyable. Cependant les nègres postés près du fourneau envoient
toujours de grands renforts de vapeurs brûlantes qui dessèchent et
carbonisent les corps frêles de ces courageux insectes. En même
temps l'air devient de plus en plus rare, les efforts se ralentissent.
Bientôt on ne voit plus de nouvelles colonnes sortir du sol. L'opéra-
tion touche à son terme. Les forces leur ont manqué en pratiquant
une dernière Issue, et elles sont tombées sans vie. Le lendemain,
quand tout est suffisamment refroidi, on les retrouve dans leurs
galeries, gisant à côté de leurs œufs calcinés, mais encore recon-
naissables. Le terreau qu'on retire de leurs demeures et de leurs
cadavres forme un engrais des plus puissans.
Les orages diluviens qui pendant six mois inondent le sol appor-
tent heureusement une certaine limite à l'accroissement immodéré
de ce peuple maraudeur. Cependant on a souvent besoin du formi-
gueiro dans les champs, surtout quand on défriche. On voit alors
les nègres souffler à force dans la terre, tandis que des colonnes de
fumée bleuâtre, qui quelquefois s'élèvent à plus de cent pas du
foyer, indiquent assez l'étendue de la fazenda souterraine qu'il s'agit
de détruire, et font pressentir les ravages qu'elle devait caiiser au
dehors. Ajoutons, pour être juste, que la fourmi n'est pas sans quel-
que utilité. Les grosses espèces ailées servent d'alimens aux noirs,
surtout à ceux qui se rappellent leurs coutumes d'Afrique. C'est
surtout le soir, dans la saison des amours, lorsque les mâles épuisés
tombent par milliers sur le sol, que les gourmets se régalent à leur
aise. Il va sans dire qu'ils ne sont pas seuls à courir ce menu gibier,
et que les macacos ou singes leur font une redoutable concurrence.
Les lecteurs doivent avoir remarqué que, dans cette esquissede
la fazenday c'est à peine s'il a été question de la senhora. J'ai pour
habitude de ne parler que de visuj et je ferais une peinture de fan-
taisie, si je cherchais à tracer le portrait d'une créole de l'intérieur.
De toutes les habitudes léguées par les anciens conquistadores k\eat&
descendans, la séquestration des femmes est la plus tenace. Les ap-
partemens des Brésiliennes sont aussi impénétrables à l'étranger
que le harem musulman. Cette coutume, inspirée par la jalousie la
plus ridicule, se retrouve dans toutes les provinces d'alluvion por-
tugaise. Les conséquences en sont faciles à déduire. Condamnée à
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til SOCIETE BRÉSIUENNE* 786.
croupir, dès son enfance, dans. Fisolement, Fignorance et la iai-
néaiitise, la jeune fille subit comme un arrêt de développement qui
afltecte tout son être. Son intelligence s'étiole, ses facultés s'atro-
phient. N'ayant jamais eu d autres institutrices que les esclaves
chargées de son service personnel, elle ignore souvent jusqu'à l'art
de compter. Les négresses ne connaissent d'ordinaire que les trois
premiers nombres; arrivées à quatre, elles disent deux paires; à cinq,
deux paires plus un, etc. Les blanches vont jusqu'à la douzaine, mais
rarement au-delà. Une Brésilienne chez qui j'étais logé à Pétropolis
m'a avoué que lorsque ses dépenses journalières montaient à plus
de 12 vintens (sous), elle était obligée de mettre dans un verre au-
tant de grains de haricots que de pièces de monnaie , afin que le
mari pût se faire, à son retour, une idée exacte de la somme dé-
pensée, et vérifier les erreurs. Les femmes de couleur font varier
leur arithmétique de 3 à 12, suivant la nuance de leur teint. Que
de fois, dans mes excursions, forcé de m' arrêter dans une hutte, j'ai
engagé avec la maîtresse du logis le dialogue suivant : — Quel âge
avez-vous?
— Nâo seiy senhor (je ne sais pas, monsieur).
— Depuis quand êtes-vous ici?
— Nào sei, senhor.
— Quel âge v cet enfant?
— IS^âo sei^ senhor.
— Combien d'enfans avez-vous?
Ici embarras visible, si le nombre atteignait le chiffre de quatre
ou cinq.
— Meia pataca (demi-pataque) (1), me répondit après une Ion-'
gue pause une mère de famille chez qui j'avais compté huit enfans.'
ff était dans les premiers temps de mon arrivée, et j'avoue que je
dus recourir à mon guide pour saisir le sens de cette étrange et
hardie métaphore.
Telles sont les occupations, les mœurs et les distractions de la
fazenda. Ce que je viens de dire se rapporte surtout aux grandes
propriétés du nord et du centre qui longent l'Atlantique. Vers le sud,
la configuration du sol et la latitude modifient les productions de la
terre et les habitudes des planteurs. D'immenses pâturages rem-
placent le sucre et le café, et le colon se voue exclusivement à l'é-
lève du bétail. C'est lui qui expédie ces cuirs et cette carne seca qui*
alimentent nos deux hémisphères. Dans les provinces de l'intérieur,
quelques descendans des anciens mineiros exploitent encore les
(t) la palaqua est une pièce de monnaie qui vaut 16 i)inUns (sous).
TOUS XLV. 50
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786 RBYUE DBS DEUX UOKDES.
veines de quartz pailletées d'or ou les alluvions diamantifères. Cette
industrie, qui a été jadis la fortune du pays, n'est plus aujourd'hui
qu'un souvenir. Les compagnies ellesr-mêmes n'y font plus leurs
frais; mais, quelle que soit la contrée qu'il traverse, le voyageur ren^
contre toujours dans la fazenda brésilienne oet accueil empressé et
cette courtoisie qui <Mit rendu si célèbre la hacienda espagnole. Il
arrive pourtant de loûi en loin qu'un inconnu qui s'arrête devant
une habitation vers trois ou quatre heures du soir et demande Thos-
pîtalité s'entende répondre par le maître du logis : « Vous avez en-
core deux heures de soleil; c'est assez pour gagner la plantation du
senhor ^ï. .. ou le rancho qui se trouve de l'autre côté de la rivière. »
Ces paroles, assez dures à entendre pour celui qui est perdu dans
les ornières des chemins, s'expliquent facilement. Il n'est pas donné
à tout le monde d'être à la tête d'esclaves et de fermes. Beaucoup
de colons n'ont pour tout patrimoine qu'une cabane d'argile et quel-
ques champs de maïs ou de manioc qu'ils cultivent à grand'peine.
Que pourraient-ils offrir? L'hospitalité leur serait onéreuse, sincm
impossible. D'autres fois c'est la fierté portugaise qui rend le seuil
de la casa inaccessible. Tout homme de condition inférieure se sent
mal à l'aise quand il est obligé d'introduire un étranger dans la
lourde atmosphère d'un intérieur sale et dénudé. Heureusement ces
cas sont rares. De caractère foncièrement chevaleresque, le créole,
quelle que soit sa fortune, rappelle sous tous ses aspects l'inépui-
sable largesse de la nature vierge qui l'entoure, et qui depuis son
enfance ne cesse de lui prodiguer ses caresses et ses trésors.
Veut-on maintenant jeter un coup d'oeil sur l'avenir, veut-on re-
chercher quel sort sera réservé à la fazenda : il faut bien le dire,
cette vie agricole et patriarcale tend à se modifier profondément. Bien
que l'immobilité semble le propre des races indo-latines, elles ne sau-
raient pourtant échapper à l'action lente, mais inévitable, des trans-
formations morales. Le souffle qui depuis trois siècles court l'Europe,
et que les alizés et la vapeur portent chaque jour sur les rives atlan-
tiques, atteindra bientôt la forêt vierge, et fécondera enfin ce que la
hache portugaise ne savait qu'abattre. La plantation telle qu'on la
trouve constituée aujourd'hui, c'est-à-dire avec l' esclavage pour
base, s'éteint peu à peu. Depuis que la traite est sérieusement in-
terdite, et que les escadres de France et d'Angleterre surveillent les
côtes d'Afrique, le prix de l'esclave dépasse les ressources de la plu-
part des colons. D'un autre côté, le nègre des champs, à qui incom-
bent tous les durs services, disparait rapideinent. Bien que proli-
fique de sa nature comme toutes les fortes races, l'excès de travail
l'use avant le temps et arrête ou restreint sa reproduction. Telles
fazenda» qui. comptaient un millier d'esclaves il y a une vingtaine
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LA SOCIÉTÉ BRÉSIUENNE. 787
d'années n'en possèdent plus aujourd'hui que quelques centaines.
Dans les années d'abondance, les planteurs voient quelquefois une
partie de leur café pourrir sur place faute de bras suffisans pour le
cueillir. En outre les petits propriétaires, trouvant plus d'avantage
à louer les esclaves dans les grandes villes populeuses et commer-
çantes, désertent leuts fermes et emni^neot Iq)ir trqppeau humain
à la cidade. Cette émigration» (fui Regarnit jes«, tomes, est remplacée
par un autre courant en sens inverse du colon européen vers l'inté-
rieur. Comme au temps de Jomandès, la vaste et sombre Germanie
est toujours le grand laboratoire des nations, magna offiana gen-
tium. Ce trop-plein, qui jadis se ruait sur les Gaules, la Grèce ou
ritalie, prend aujourd'hui le chemin de l'Atlantique, qui vient le
déposer sur les deux péninsules de l'ouest. Jusqu'à ces derniers
temps, l'immense caravane cinglait vers New-York, et allait de là
gagner les prairies du far-west. Aujourd'hui une partie des émi-
grans allemands préfère se diriger du côté du tropique austral.
Malheureusement de graves diflBcultés s'élèvent dès le début. Le
manque de routes, le défaut d'avances, les rigueurs du climat, les
tâtonnemens incertains de toute colonisation nouvelle ont arrêt^
bien des élans, refroidi de vaillantes ardeurs; mais les prémisses
sont posées, la conclusion est fatale et ne saurait plus être qu'une
question de temps. La fazenda doit disparaître ou tout au moins
prendre une autre physionomie.
Que verra-t-on à sa place? Nul n'oserait le dire encore avec cer-
titude ; cependant, si l'on pèse le passé et l'avenir à l'aide d'une
étude attentive des diverses colonies européennes pendant les trois
derniers siècles, on peut indiquer deux solutions : ou bien, chan-
geant de personnel et remplaçant le noir par le coolie, la plantation
conservera ses anciennt;s traditions, moins l'esclavage; ou bien,
abandonnant ses terres au colon moyennant une redevance an-
ûuçUe, le fazendeiro renoncera à ses immenses domaines, et le
morcellement succédera à la grande propriété. Je crois que Brési-
liens et étrangers gagneront au change. L'air et la lumière péné-
treront dans la case du travailleur; les chemins de £er feront oublier
les picadas de la forêt, les vendas et le rancho du iropeiro dispa^
rattront devant le comfort des hôtels européens. Du reste personne
ne se fait illusion au Brésil sur cet avenir plus ou moins éloigné.
Les grands propriétaires connaissent enfin leur époque : ils cher-
chent à deviner la véritable direction du courant qui nous entraîne,
et plusieurs sont dès ce moment à Tc&uvre, ne voulant pas se trou-
ver surpris par le jour d'une liquidation imprévue*
Adolphe d'Assibr.
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CALLIRHOÉ
DBUXIj^MB FARTIB.
RÉCIT DE CADAIIBT.
Marc Valéry vint me retrouver à Constantine datps les pruniers
jours de juillet (1). Il avait déjà pris son engagement de service à
Paris, afin, me disait-il, de n'avoir pas à revenir sur sa déterQÛ-
nation. Je n'eus donc qu'à l'incorporer dans mon escadron; mais je
ne lui fis pas faire grand' chose les premiers jours. Le pauvre garçon
était dans une situation d'esprit déplorable, et j'eus beaucoup de
peine à lui remonter un peu le moral. — Rien, disait-U sans cesse,
ne pourra me consoler; je n'oublierai jamais Marguerite. Je n'au-
rais pas cru mon oncle si cruel! Je pensais qu'elle m'écrirait ipi!
Me regrette-t-elle seulement? Mais cette jeune fille qui sort de pen-
sion sait-elle ce que c'est que d'aimer? Elle s'est prise d'affection
pour moi parce que je me suis trouvé sur son chemin. Un chat ou
un oiseau qui m'aurait devancé aurait probablement joué le même
rôle dans sa vie d'enfant. Enfin il vaut peut-être mieux qu'elle m'ou-
blie ; je souffrirai seul, je ne serai plus rien pour elle... Non, c'est
impossible, elle est mon unique pensée. Ahl cette niaudite fortune
sera donc toujours un obstacle infranchissable? Mais... si elle allait
en aimer un autre! Après tout, ai-je bien le droit de me plaindre?
J'étais fou de croire à tant de bonheur... — Enfin la kyrielle voulue
des plaintes d'un amomeux sans espoir et jaloux de son ombre.
Gomme il parlait un jour de se tuer, je me fâchai sérieusement;
(1) Voyez la liyraison da 1*' juin.
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CALLIRHOÉ. 789
je lui reprochai de n'avoir qu'une idée fixe et non un amour véri-
table. — Puisque tu veux mourir, lui disais-je, sans t'inquiéter de
la peine que cela peut me faire, que ta mort serve au moins à ton
pays! Souviens-toi que tu m'avais promis de ne pas finir lâchement.
Apprends ton métier, afin de ne pas faire payer tes maladresses aux
autres, et je te jure de te foui-nîr bientôt l'occasion que tu cherches.
Je le traitai mal, je l'avoue; je l'envoyai à la caserne, en recom-
mandant à un vieux sous-oflicier d'avoir l'œil sur lui. Deux mois
après, il savait monter à cheval, manier le sabre et manœuvrer
comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Il était né soldat, lui
•qui s'était cru appelé à épousseter des livres et à dresser des cata-
logues! J'en fis un bon spahi, puis un brigadier et un maréchal
des logis. Je le voyais avec plaisir reprendre peu à peu le dessus,
et quand, trois mois après son entrée au corps, il reçut enfin des
nouvelles de M"® Désormes, il eut dès lors l'humeur plus égale; son
caractère redevint gai et ouvert, et sa figure contracta cette expression
de fermeté qui semble dire : Je serai quelque chose, ou je succom-
berai en route. Il m'assura un jour qu'il ne voulait plus nous fausser
compagnie comme un sot, mais gagner ses épaulettes. Il me montra
la lettre de sa fiancée, qui, datée du mois de septembre, avait
couru après lui. Elle était pleine de cœur et de sincérité, et mettait
à néant toutes ses craintes. Je vouai une estime instinctive à cette
jeune personne pour le bien qu'elle faisait à mon ami. Elle parais-
sait, elle aussi, avoir beaucoup souffert après leur séparation; le
chagrin l'avait rendue très malade, mais elle avait eu la délicatesse
de n'en rien écrire à Marc avant d'être guérie. Elle avait môme eu
assez de volonté pour cacher à son père la force et la cause de son
mal.
« J'ai été, écrivait-elle, dans une inquiétude affreuse après ton
départ; je ne recevais pas de tes nouvelles. Je ne pouvais croire à
ton oubli , et je me figurais tous les malheurs imaginables. Je ne
dormais plus, et quand, vers le matin, je tombais épuisée de fa-
tigue, c'était pour te voir blessé, mort! Ce sommeil était pire
que l'insomnie. Le jour, je me cachais pour pleurer, car je ne
voulais pas que mon père s'aperçût de mon chagrin. Je me suis
sentie plus d'une fois entrer en révolte contre son indécision, mais
Dieu me pardonnera ces momens-là, je les ai bien expiés par la
douleur. Fanny m'avait avertie, dès les premiers jours où je lui
avouais mon amour pour toi, que mon père ne consentirait jamais
à notre union. Je ne voulais pas la croire. Ah! le bel avantage que
d'être riche, pour être plus malheureuse que les pauvres bergères
de nos brandes I Je changerais bien volontiers de condition avec
l'une d'elles, je pourrais aimer qui je voudrais, et je suis bien sûre
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790 BEYUE DES DEUX MONDES.
que je ne te plairais pas moins sous ma cape de bure qu'avec tous
mes fâlbalash)
Une autre lettre, après la réponse de Mare, lui disait :
(( Quelle joie, quel bonheur après avoir lu votre lettre I 0 Marc!
Marc I je ne vous ai pas oublié ; votre absence n'a fait que m'affenmr
dans mon amour, et si ce que j'éprouvais d'abord pour vous n'était
qu'un doux entraînement, c'est aujourd'hui un attachement profond
et indestructible. Enfin je vous aime, je ne sais pas de quelle façon,
mais je vous aime. Gela dit tout, n'est-ce pas?... Vous avez biw
fait d'embrasser la carrière des armes; je vous engage à persévérer;
je vous attendrai avec courage et résignation. Distinguez-vous, mé-
nagez votre vie, elle m'appartient, et revenez-moi avec un beau
grade et une belle décoration. »
. Le 7 mai 1851, la colonne d'expédition dont je faisais partie
était en marche pour Milah. Nous allions tenter la conquête de la
Petite-Kabylie, contrée montagneuse qui ressemble à la Suisse* Le
peuple qui nous attendait bien armé sur les crêtes de ses montai
gnes n'avait jamais été soumis ni par les Romains, ni par les Van-
.dales, ni par les Turcs. Il n'est pas très aisé de promener dix mille
hommes sur des pentes escarpées, sous le feu d'un ennenû adroit
et agressif, sans laisser un peu de son sang aux ronces du chemin.
Le 11, à quatre heures du matin, nous sommes en face des Ka-
byles. Il s'agit de les déloger des hauteurs et de s'emparer du col
Menagel. Je vais laisser parler Marc, qui écrivait ses impressions à
.sa cousine quelques jours après.
« Un coup de canon part, c'est le signal de l'attaque. Le cœur me
bat, non de peur, mais de je ne sais quelle sensation de plaisir ; la
détonation, qui se répercute d'écho en écho dans la montagne, me
rappelle les trois coups que l'on frappe au théâtre avant le lever du
rideau. C'est pour avertir que le drame va commencer. Chacun est
à son poste. Un vieux maréchal des logis de spahis , à la moustache
jaune, au teint bistré, le nez fendu en deux par un coup de sabre,
me regarde de travers et m'interpelle avec un accent alsacien trop
prononcé : « Camarade I il s'agit de marcher droit ; si tu t'écartes,
tu vois ça : je pique. » Et il me montrait la pointe de son sabre. Je
lui réponds : u Ça suffit; si vous voulez faire couper le reste de
votre nez, venez avec moi.
« — Nous allons voir ça, petit : en a font l »
« Les clairons retentissent, la fusillade commence; nous partons
au galop, j'entends siffler les balles autour de mes oreilles, et je
baisse involontairement la tête.
« — N'aie pas peur! me dit le maréchal des logis; les mauvaises
balles ne font point de bruit; t'as pas besoin d'être si poli ! »
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CALU&HOÉ. 791
a Les coups de feu partaient de tous côtés ; mes compagnons
tombaient autour de moi. Perdu dans la fumée et la poussière, je
ne voyais plus, j'étais emporté par mon cheval et ne cherchais même
pas à le retenir. J'entendis des cris sauvages, et je vis- alors, à
quinze pas devant moi, cinq ou six cents Kabyles qui» armés de fu-
êàs et de longues épées, se reformaient en bataillon. Les fusils s*a--
baissent, je ferme les yeux, et j'entends crépiter les baUes tout au-
tour de moi. Le désordre est dans nos rangs : ici des chevaux qui
se sauvent sans cavaliers, là des morts, des blessés; les uns pleu-
rent en mourant, les autres meurent en jurant. A nos cris de dé-
tresse, de rage et de douleur, les Arabes répondent par des coups
de fitsil , et chaque décharge est suivie de leurs tfou y&u de fête.
CTétait sauvage et grandiose.
« — En afantl et donnons de la pointe ! crie le vieux soldat.
a Nous partons à fond de train, et nous entrons dans la masse
ennemie comme deux coins de fer dans un arbre.
« Au milieu des coups d'estoc et de taille, je n'aperçois plus mon
Alsacien : j'étais seul. J'entends sonner la charge et crier : — En
avant ! à la baïonnette! — Un coup de feu abat mon cheval, je me
relève pour combattre encore; mais l'ennemi en déroute s'enfuyait
dans la montagne.
« Mon vieux sous-officier, comme s'il eût voulu vérifier ma pré-
diction, n'avait plus de nez du tout. »
Telle fut la première affaire où Marc se trouva. C'était un véri-
table sanglier, donnant tête baissée et renversant tout ce qui se
trouvait sur son passage. Ce n'est pas une exagération de dire que
les coups de sabre pleuvaient de son bras.
Je ne prétends pas raconter la campagne. Je supprimerai donc
les journées suivantes, qui se passèrent en escarmouches et en
pluies diluviennes. J'arrive à la seconde affaire, où Marc se distin-
gua et fut blessé.
Le 19 mai, la tribu des Beni-Amram occupe les crêtes des mon-
tagnes. Pendant que l'infanterie grimpe à l'assaut, la cavalerie
tourùe la position à gauche, et, commandés par le colonel Bousca-
ren, nous exécutons une charge brillante et culbutons l'ennemi.
Cette journée semblait décisive et paraissait devoir terminer la cam-
pagne; mais le lendemain, à six heures du matin, le col de Mtà-el^
Missia^ par où nous devions passer, était littéralement couvert de
burnous blancs. Les Kabyles avaient juré de ne pas nous laisser pé-
nétrer plus avant, et nous voulions passer outre. Toute la cavale-
rie, spahis et chasseurs d'Afrique, est envoyée par des chemins im-
possibles, des sentiers de chèvre au revers de profonds ravins;
nous rencontrons les Arabes sur le haut de la montagne, et pendant
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792 RËYUE DBS'MSUX MONDES.
que rînfanterie les charge en face, neu» les preoons en flatfc pour
les jeter dans un précipice de trois cents mètres. Le cooibat Ait ter-
rible^ acharné. Poussé par une ardeur, une soif de sang qoèjene
peux «l'expliquer, Marc s'écarta de son escadron avec quatre leava^
liers à la poursuite des fuyards; mais ceux-ci, voyant qu'ils avaiàiit
affaire à un si petit nombre, les entoarèrent. Je coums à leur se-
cours avec mon escadron, pas assez tôt cependant pour empêcher
trois de mes spahis d'avoir la tête tranchée, et Marc de recevoir ub
coup de flissa (sabre kabyle) sur la tète; mus il était rayoïmant de
joie, et me montrait un étendard qu'il avait pris à reanemi:
— Les coups à la tête, disait-Il, on en meurt, ou ce n'est rien;
puisque je ne suis pas tué, j'en reviendrai vite.
En attendant, je le fis porter sous ma tente. Le chirargien dé^
Clara sa blessure grave, et quand le pansement fut fait, il me re-
commanda de laisser reposer le malade, mais de l'éveîUer au cas où
il serait pris d'hallucination ou de cauchemar. Ce pbénomèiié se
produisit bientôt, et si je rapporte ici les paroles qui, dans ie#-
îire, échappèrent à mon ami, c'e$t afin de montrer que le sentiment
-de la préexistence et de la vie future était passé chez lui à l'état' <k
croyance bien arrêtée.
— Oui, oui, disait-il, //II' exi$té de toute ancienneté... du jour
où le premier cri s'est fait entendre... Je suis né de Dieu lui-
même... J'ai transmigré dans cent existences... Ses yeux fixes et
brillans, le timbre de sa voix m'inquiétèrent, et je lui demandai s'il
me reconnaissait.
— Sans doute ! tu es le fils du combat.
— Pourquoi m'appelles-tu ainsi?
— Kad-Aneith ou le fils du combat^ n'est-ce pas la même chose?
As-tu donc perdu la mémoire? Regarde, ajouta-t-il en me montraût
les découpures bleuâtres de l'Atlas qui se montraient par l'ouver-
ture de la tente : voici les Alpes aux blanches cimes I II faut dcHaaer
le signal... Les guerriers aux longues chevelures ont soif de com-
bat... L'air retentit de leurs cris sauvages, et la terre tremble sous
les pieds de nos chevaux... Voici l'ennemi!... Des pleurs et du
.sang!... Frappé,... frappé à la tête... Pauvre Kad^-Aneithi
- Je cherchai à le ramener à la réalité. — Tu rêves, lui dis-je, ce
n'est pas moi qui suis blessé.
— Je ne rêve pas, reprit-il; je me souviens imparfaitement peat-
être, mais je me souviens! Je crois que j'ai la fièvre, et ma tète
me fait horriblement mal. Â quoi bon tant soufirir pour quitter ce
monde?... Je n'ai pas éprouvé de douleur semblable la dernière fois
que je suis mort!... Dis-moi donc, est-ce qu'il y a réellement un
chien noir là-bas dans le coin?
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CALLUBOB* 793'
'^ Nod , c'est BQoa burnous.
-^ Je vois bien tou burnous, parbleu!... et la cbien aussi. C'est
«Dgutier coBune il ressemble à... celui du père Garnatl Et cette
fesimeà'càlé de toi, n'est-ce pas Marguerite?... Mais ce n'est pas
die^^w C'est... attends d(Micl...
—H M"? Désormes ne peut être ici, et ce n'est personne.
— C'est juste, ce n'est plus rien aujourd'hui; mais c'était... Ah!
je meurs de soif! . . . C'est comme l'autre fois I . . .
Un de mes spahis nommé Kadour, un enfant du désert, en ce
moment de planton à la porte de ma tente, vint se mêler à notre
oonversation et me dit, dans son baragouin demi-arabe, denri-fran-
çais, que si je donnais à boire au blessé, lui homme mor// Il ae
permît même de critiquer le pansement du chirurgien, et me pro-
posa de guérir Marc; mais je n'avais aucune confiance dans la science
de Kadour, et je le renvoyai à son poste*
Marc souifrait de plus en plus; il n'avait plus le délire, mais il
gémissait douloureusement en tenant sa tête à deux mains.
•**- Cadanet, me dit-il, je sens que je vais mourir. Tu diras à Mar-
guerite que je l'aimais plus que ma vie, puisque c'est pour elle que
je me suis fait tuer... Oh! je souffre trop! s'écria-t-il en arrachant
tout d'un coup l'appareil qui lui ceignait la tête.
. Le diirurgien que j'avais envoyé chercher entra dans ce moment,
lui posa la main sui* le front, examina l'œil, et, se tournant vers
xook : — C'est un homme perdu, dit-il en s'en allant, il n'y a rien
à faire.
Mon pauwe ami me rappela d'une voix faible et me dit : — Tu
vois bien que c'est fini pour moi dans ce monde; c'est à recom-
meocer ailleurs! Coupe-moi une mèche de cheveux que tu porteras
à Marguerite. Embrassons-nous^ et adieu, ou plutôt à revoir!
Q se rejeta en arrière. Je le crus mort, et je m'abandonnai à ma
dookur. Quand je relevai la tête, je vis Kadour qui rasait les che-
veux de Maix, étendu sans connaissance. — Que fais-tu là? m'é-
crkû-je.
— AUah est grandi dit-il; moi, lebib (médecin). Ton chirurgien
pas savoir! Marc pas mort! Laisse-moi faire!
Tout espoii* de le sauver n'était donc pas perdu. Je me rattachai
à cette idée avec énergie et poussai Kadour à agir promptement. Il
avait apporté une gameUe où fumaient je ne sais quelles plantes
aromatiques. Après avoir lavé la blessure avec la décoction de ces
herbes, il les pétrit et en fit un large cataplasme qu'il appliqua;
puis, avec mon aide, il fit avaler à Marc ce qui restait dans la ga-
meUe, et attendit. Quelques instans après, il me dit d'un air péné-
tré : — Allah nous l'a rendu! — Et il alla se prosterner devant la
tente, la tête tournée vers l'orient, pour prier et remercier Dieu.
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79A REVUE DES DEUX MONDES.
Marc fut hors d'affaire en quelques jours , et quand il sutqae
c'était à Kadour qu'il devait la vie, il se l'attacha. personneUement
et en fit son ami.
C'était comique et touchant tout à la fois d'entendre ce gracd
diable à peau bistrée parler de Marc aux autres spahis. — Lui, di-
sait-il, chien de chrétien, c'est vrai, mais grand esprit; lui, fik
d'Allah, savoir plus que les fils de Sidna-^Mohamed (Mahomet] et de
Sidna-Issa (Jésus-Christ) I Lui croit jamais mourir. Moi dire comme
lui, et moi savant, fils de savant! Allah est avec lui, et Allah est
grandi
Il avait si bien endoctriné ses coreligionnaires sur le compte de
son grand ami^ comme il l'appelait, que Marc passait presque pour
saint parmi les musulmans de notre escadron. La prise de FéteD-
dard ennemi et sa blessure lui valurent la croix de la Légion d'hoo*
neur. La mort de mon capitaine m'ayant appelé à prendre le com-
mandement de l'escadron, je me fis remplacer dans le mien par
Marc lorsqu'il fut rétabli, et il put continuer la campagne comme
sous-lieut^iant. Quand elle fut terminée, mon avancement sur le
champ de bataille ainsi que celui de mon ami furent ratifiés. Àpn>-
pos de la blessure de Marc, j'avais cru devoir écrire à M, Désormes,
le seul parent qui dût s'intéresser à lui. Je le mettais au courant
de la situation de son neveu, et je l'engageais à lui adresser un
mot d'amitié, qui serait un véritable baume à ses blessures. Je pris
la liberté d'écrire aussi à M"* Marguerite quand Marc fut hors de
danger, afin de la tranquilliser, et peu de jours après je reçus d'elle
quelques lignes de remercîmens. De monsieur son père, pas un
traître mot. Je jugeai le vieux assez rancuneux, mais peu poK.
Je citerai ici un passage d'une lettre de Marguerite à Marc qw
nous mit un peu au courant de ce qui se passait à Saint-Jean.
Juin 1851.
u Nous étions dans le salon, Fanny et moi; nous faisions de la
tapisserie. M"** d'Astafort se tirait les cartes, papa lisait le journal.
Tout à coup il jette un cri qiïi nous fait toutes sauter de peur, et
dit : — Marc est décoré ! — Tu me l'avais écrit; mais, comme mon
père ne me parle jamais de toi, j'avais gardé ce secret pour moi
seule, et je fis celle qui ne sait rien en lui demandant niaisement:
— Qu'est-ce qu'il a donc fait pour ça?
(( — Mon Dieu! que tu es sotte, ma pauvre enfant! il est militaire,
tu le sais bien !
« — Mais vous ne me l'aviez jamais dit, mon père; pouvais-je le
deviner? — Et j'ai lu tout haut le paragraphe qui concernait ta no-
mination; je l'ai relu ensuite trois fois toute seule. J'y voyais la vo-
lonté de me plaire et l'espérance d'obtenir ma main. Je me rappelai
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GALURHOÉ* 795
le commencement de ta dernière lettre : « Vous m'avez dit d'être
décoré, et j'ai voulu l'être... » Mon père m'a arraché le journal des
mains en me reprochant de l'apprendre par cœur.
((M*"' d'Âstafort, qui, en parlant tout haut, s'imagine toujours
qu'on ne l'entend pas, a crié dans l'oreille de Fanny : — Ah ! si Dé-
sonnes avait su se décider à quelque chose ou se montrer un peu
moins chiche envers son neveu, et toi, si tu avais su t'y prendre, il
serait ton mari maintenant.
« Fanny, impatientée, leva les épaules et répondit en me regar-
dant : — Je n'ai jamais eu de goût pour le mariage, et pour ce
mari-là encore moins que pour un autre, un homme qui m'aurait
plantée là au bout de quinze jours pour courir les bibliothèques et
les musées I un homme qui ne pense qu'à la science, qui se serait
moisi dans les livres! Et puis, si je l'avais épousé, il n'aurait pas
été se faire décorer en Afrique I
tt — C'est juste, dit mon père.
« Je me suis penchée vers Fanny, et lui ai dit tout bas à l'oreille,
en faisant allusion à la fable de La Fontaine : — Ils sont trop verts!
« Fanny, pâle de colère, a cassé son aiguille et m'a répondu : —
Mais bons pour Marguerite!
« — Qu'est-ce que vous chuchotez? a dit mon père. Allons! en
voilà assez sur le compte de mon neveu; il fait son devoir, il n'y a
rien à dire de lui.
« Fanny n'a pas répliqué im mot, et quand nous avons été seules,
j'ai bien vu qu'elle était furieuse. Elle ne t'aime certainement pas;
mais elle est jalouse de tout bonheur qui m' arrive, je le vois bien à
présent.
« Le père Garnat vit toujours. Il ne me rencontre jamais sans me
demander des nouvelles du jeune monsieur avec un air malin qui
me fait honte. On dirait que ce vieux est véritablement sorcier. Il
m'a dit t' avoir vu en rêve bien loin, de l'autre côté d'un grand
étang bleu, au milieu de brandes sans verdure, dans le pays du so-
leil et de la soif. »
Le vieux bonhomme avait deviné juste. Nous étions partis pour
une nouvelle expédition dans le sud, nous allions renforcer la gar-
nison de Biskra, afm de maintenir dans la soumission les tribus du
Zab; mais nous n'eûmes guère qu'à nous préserver de la chaleur,
qui, en cette saison ^ monte à quarante -six degrés centigrades à
l'ombre, et ne descend pas au-dessous de trente-six pendant la
nuit. Au lieu de jEadre le coup de feu , nous nous sommes livrés à
l'horticulture, et nous avons créé un jardin d'acclimatation.
<t Notre oasis, écrivait Marc à sa cousine, a trois lieues de
circonférence. La forêt de palmiers qui entoure la ville nous permet
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790 REVUE DES DEUX MONDES.
de respirer un peu moins de chaleur, surtout aux bords de TOued-
Kantara, jolie rivière dont les eaux sinueuses descendent des pentes
des monts Aurès. En face, le grand désert à perte de vue, tri^,
sec et aride; océan de cailloux et de sable. J'aime à parcourir ces
lieux incultes; je me figure que ma volonté, ne rencontrant aucun
obstacle, doit arriver plus vite vers vous. Je voudrais bien la suivre,
en chair et en os, cette volonté qui, plus rapide que la foudre, fran-
chit des espaces incommensurables, voit dans le passé, le présent
et l'avenir tout à la fois. Rien ne l'arrête, ne la surprend, ne l'ef-
fraie; la volonté, c'est la fille de Dieu! Elle est plus forte que sa
sœur la réflexion, vierge calme et réservée qui pèse toutes nos ac-
tions, et se renferme dans sa froide justice. Je sais, pour ma part,
qu'il est inutile de chercher un frein à la première, et je sens qu'elle
mettra tout en œuvre pour conduire mon pauvre moi vers son but
unique : vous! »
Je reçus enfin une réponse de M. Désormes. Il lui avait fallu plus
de trois mois pour réfléchir. C'était peu pour un homme aussi indé-
cis que me l'avait dépeint son neveu. Je rapporte textuellement cette
réponse, parce qu'elle m'a toujours paru fort curieuse.
Saint-Jean, 30 août 1851.
« Monsieur, tout ce que vous me dites de mon neveu me touche
vivement, et, bien que je sois peiné de le savoir blessé, je suis très
satisfait de le voir réussir dans la carrière des armes et obtenir des
récompenses glorieuses. Je regrette que nous nous soyons quittés
sur une querelle qui ne méritait pas de faire tant d'impression sur
lui. Pour moi, je vous avoue qu'au bout de deux jours je tfy pen-
sais plus. C'était à la suite d'un malentendu qui lui a profité, grâce
à Dieu, mais qui n aurait pas dû lui venir en tête.
(( Puisque vous êtes son ami, je dois vous faire part, monsieur, des
motifs qui ont dicté ma conduite vis-à-vis de lui. Je vous paraîtrai
léger, incertain, égoïste peut-être; mais je pensais au bonheur et à
l'avenh" de mon unique enfant.
« Je dois vous dire que M"« Désormes avait, de son vivant, pensé
à marier Marguerite avec son cousin pour des raisons de sentiment
de famille qui sont de peu d'importance. Ce projet ne m'était pas
antipathique alors, et je gardai mon neveu près de ma fille pendant
les vacances, afin qu'ils s'habituassent l'un à l'autre. Ma fille avait
cinq ou six ans, mon neveu douze, un amour entre eux u'était donc
guère à redouter, et je permis cette intimité jusqu'au jour où le
père de Marc vint à dissiper follement toute sa fortune. Je vous
avoue que la conduite du père me fit mal augurer de celle que le fils
pourrait tenir un jour, et je coupai court aux projets d'union que
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GALLIRHOE. 797
ma femme encourageait. Je remis mon neveu au collège, et après
la mort de son père je le laissai se tirer d'affaire tout seul. Je n'étais
pas fâché de le voir manger un peu de vache enragée} j'espérais qu'il
^ apprendrait, pendant ce temps d'épreuve, à comprendre ce que c'est
que la vie et la société ; mais on ne corrige pas les instincts, et je
vous dirai que lorsque je lui eus remis ses comptes de tutelle et le
vis verser entre les mains de mon notaire presque tout ce qu'il pos-
ï)édait pour acquitter les dettes de son père sans rien vérifier ni con-
trôler, je fus irrité de son mépris pour l'argent.
« J'ai pourtant admiré son désintéressement, mais je l'ai trouvé
déplacé. J'avais déjà étudié son caractère les jours précédens, et
j'avais vu qu'il n'avait rien de sérieux dans la tête. Il s'amuse d'une
fleur ou d'une antiquaille et reste indifférent à tout intérêt matériel.
Il sait beaucoup de choses inutiles et ne connaît pas les premiers
mots de la vie pratique. Enfm c'est un garçon aimable, je l'avoue,
mais plus enfant que ma fille, et ce n'était pas là le gendre qu'il
me fallait.
« Je me suis donc mis en colère lorsqu'à me^ reproches il à ré-
pondu comme s'il avait compté épouser ma fille. Il était chez moi
depuis une quinzaine et j'avais en effet un mariage pour lui en
tête, mais avec une autre personne qu'il n'a pas eu le bon esprit de
considérer comme elle le mérite.
« Je ne dis pas que l'alliance de Marc Valéry eût été au-dessous
de Marguerite, puisque nous sommes tous des enrichis sans nais-
irance. Je ne reproche point à un jeune homme d'être pauvre quand
il n*y a pas de sa faute, et même, si Marc se fût montré plus sérieux
dans ses idées et meilleur appréciateur de la fortune gagnée à- la
sueur du front de mes pères, je ne dis pas que je n'aurais point re-
pris l'idée de ma défunte femme; mais il en a pensé autrement, puis-
qu'il m'a froissé dans mes principes sur la politique et la propriété,
et dès lors je lui ai démontré qu'il s'était ti'ompé en se croyant au-
torisé à me demander ma fille.
« Bien heureusement ma fille ne s'était point aperçue de ses illu-
si'>ns, et elle n'était encore ni d'âge ni d'humeur à les partager. J'ai
agi de manière qu'elle ne s'en doute jamais, jusqu'au jour où, bien
rassis et mariés l'un et l'autre, ils en riront comme d'une niaiserie
de jeunesse.
te II se .présente une très belle position pour Marguerite, position
qu'elle aura le bon sens d'accepter, j'espère. Je sais qu'elle a tou-
jours eu de la répugnance pour le mariage; mais j'avarroe en âge,
et je voudrais bien voir, avant de mourir, mes petits-enfans en état
de s'embarquer sur l'océan de la vie. Je compte bien d'ici à trois
mois en avoir fini avec cette grave affaire, et si Marc veut me donner
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79S REYUE DES DEUX MONDES.
plein pouvoir, je me charge encore de lui trouver un joli parti dans
nos environs, auquel cas nous pourrions faire un double mariage
avant Noël.
<i Veuillez lui faire part de ma proposition, vous pouvez même lui
montrer ma lettre, si vous le jugez convenable.
« J'espère aussi, monsieur, que dans l'occasion vous voudriez bien
me faire l'honneur d'accompagner votre ami, je serais heureux de
faire la connaissance d'un officier aussi distingué que vous.
« Recevez, monsieur, etc. »
Je ne jugeai pas prudent de montrer cette lettre à Marc. Je le
voyais calme, de bonne humeur, plein de force et de santé. Il s'in-
quiétait bien parfois de rester longtemps sans nouvelles de sa bien-
aimée; mais il n'avait plus de ces momens d'exaltation qui me fu-
saient peur. J'espérais même qu'à la longue il pourrait combattre
sa passion et qu'elle s'éteindrait peu à peu. Je ne voulus donc pas
raviver la flamme mourante; j'agissais ainsi dans son intérêt, pré-
voyant bien que M. Désormes ne lui accorderait jamais la main de
sa fille. Le jour où Marc apprendrait qu'il la. donnait à un autre, il
recevrait certainement un coup terrible, mais je serais là pour le
soutenir et le réconforter.
Deux mois se passèrent sans aucune nouvelle du Berry : j'accusais
déjà M"* Désormes d'avoir tout oublié. Je l'en blâmais, et cependant
j'aurais désiré que cela fût : la position eût été nettement tranchée;
mais le caractère expectatif de M. Désormes devait la prolonger en-
core pendant une année. La correspondance entre les deux amans
reprit et se soutint sans qu'il s'en doutât, et Marguerite ne montrait
aucune inquiétude sérieuse d'être mariée contre son gré. « Si mon
père a quelque projet dé ce genre, disait-elle, il me le cache si
bien que je me sens le droit de lui cacher de mon côté la résolution
que j'ai prise de n'être jamais à un autre que toi. »
J'aurais mieux aimé qu'elle fit quelque tentative pour ramener
son père à ses premières idées, car, grâce aux dénégations mala-
droites de la lettre de M. Désormes, il était évident pour moi que les
avances de l'oncle avaient été très claires, et que Marc n'avait pas
rêvé. Il plaisait à M. Désormes de regarder ces avances comme non
avenues et de pardonner ses propres torts. La modeste position de
Marc ne permettait pas à celui-ci d'insister, mais c'était à Margue-
rite de le faire. J'en concluai que cette enfant manquait de courage
et d'initiative : la suite fera voir que je me trompais...
Nous étions revenus à Gonstantine depuis plusieurs mois, Marc
venait d'être promu au grade de lieutenant le 15 août 1852, quand
il reçut une lettre de sa cousine, qui le rappelait vers elle comme un
sauveur.
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GALLIRHOE. 799
. « Mon père m'a déclaré, disait-elle, qu'il avait engagé sa
parole à M. Âdalbert de Mauvezin. Il parait qu'il y songeait depuis
longtemps. Le vieux marquis étant mort il y a un an , on voulait
s'assurer de la position de fortune.. Il paraît qu'il laisse quelques
dettes, assez pour que monsieur son fils ait grand besoin d'une
femme riche, pas assez pour que mon père refuse d'acheter à ce
prix un titre pour sa fille.
« J'ai résisté, disant que ce beau monsieur avait fait et faisait
peut-être encore la cour à Fanny. Mon père n'en a fait que rire, et
Fanny, de son côté, prétend que cela n'a jamais été sérieux. Je ne
comprends plus mon père avec sa fantaisie de m'anoblir, lui qui
était si rogue avec les gentilshommes, et je ne comprends jamais
Fanny avec ses airs ironiques et dédaigneux au beau milieu de ses
caresses et de ses épanchemens.
« J'ai eu beau faire et beau dire : c'est décidé! Je n'ai pu obtenir
que trois mois de répit; mais si d'ici là tu n'es pas près de moi, et
ai Ton me traîne à la municipalité, je dkai un non qui fera de l'es-
clandre dans le pays. J'en ai menacé mon père, mais je ne le recon-
nais plus : il a une volonté à présent. Moi, j'en ai une aussi, et je
lui ai déclaré la guerre , une guerre sourde ; j'ai besoin d'un aide
de camp» et je t'ai choisi. Tu vas commencer par m' obéir aveuglé-
ment» sans réflexions, sans observations. Notre bonheur en dépend.
D'abord tu vas écrire à mon père pour lui demander pardon du
passé, et tu ne diras pas un mot qui ait rapport à moi. Nous devons
jouer l'indifférence, ou tout est perdu. J'ai des projets que je te
dirai. Je connais mon père mieux que toi... Mais il faut que tu sois
ici; viens vite. »
Cette lettre bouleversa mon pauvre Marc. A coup sûr, ce n'était ni
une tête faible, ni un de ces caractères malheureux qui n'acceptent
pas la vie avec ses épreuves. Seulement je m'aperçus de l'obstination
de son amour à l'intensité de sa jalousie, et je dois ajouter que dans
cet amour il y avait comme une fatalité de parti-pris devant la-
quelle échouaient tous les raisonnemens. J'eus beau lui représenter
qu'il n'avait pas sujet d'être jaloux, que Marguerite l'aimait et le lui
prouvait : — Oui, oui, disait-il, mais la seule pensée qu'un autre
homme la regarde et cherche dans ses yeux un encouragement m«
rend fou de colère ; je ferai payer cher à ce hobereau ses œUlades
amoureuses ! Vois-tu, c'est l'ennemi de ma vie, celui qui me dispute
Marguerite I Quel qu'il soit, sa destinée est de périr, s'il ne renonce
à elle!
Je cherchais à le calmer et à lui faire comprendre qu'il valait
mieux pour son honneur renoncer à ce malheureux amour. On ne
manquerait pas de dire qu'un garçon sans le sou comme lui ne
cherchait à épouser M""^ Désormes que pour ses écus. Je le suppliai
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800 RETUE DBS DEUX HORDES. .
•de bien réfléchir avant de faire ce voyage. Il lui fallait obtenir un
«congé du général, et il avait d* ailleurs trois mois devant lui; donc
le feu n'était pas encore aux poudres. Je lui représentai aussi com-
bien il- serait humiliant pour lui d'avoir à feindre avec son oncle,
quand même cette ruse eût dû sauver Marguerite. Celle-ci eûtniillfe
fois mieux fait de refuser nettement la demande de MauvezÎB que
d'imposer à Marc un rôle indigne de lui. Ceci avait ébrajadé sa. rém»,
lution ; mais la vie tendue et violente des camps, le climat, certains
accès nerveux, suites de sa blessure à la tête, avaient redonné à Marc
une surexcitation qui ne lui permettait plus d'être bien maître de
lui-môme. Dans certains momens, il se reprochait de s'être fait imex
de sa cousine; il disait qu'elle eût été plus heureuse s'il ne TavaU
pas connue, et puis la jalousie le torturait. —: Non, elle ne peut en
épouser un autre que moi, car elle n'apporterait plus un cœur qui
n'aurait battu pour personne, et ce serait déjà un adultère moral*
Elle m'appartient, et ne peut appartenir qu'à moi! On pewsi?ra ce
qu'on voudra; je passerai, s'il le faut, aux yeux du monde, pour up
ambitieux qui a voulu spéculer, mais elle sera ma femme, ou. je jne
tuei^ai. Je l'aime plus que mon sot amour-propre de pauvre! Je ferai
taire mon orgueil et ma raison : je lui sacrifierai tout, même nion
honneur, s'il le faut, et si elle le demande.
Il n'y avait plus moyen de raisonner; il était monté à un diapa-
son trop élevé pour moi, et je le laissai agir selon son inspiration,
ou plutôt selon le désir de sa cousine. Je me décidai alors à lui £ûre
part de la lettre de M. Désormes. — C'est bien, dit-41 : il m'invite
à la noce, j'irai; mais le futur dansera sur un air de ma façon! Mon
oncle veut me marier avec la fille d'une de ses amies? Parbleu! il
n'est pas besoin d'être sorcier pour deviner que c'est toujours Fanny,
Voilà mon prétexte tout trouvé. J'irai; mais l'époux de Marguerite,
ce sera moi ou personnel En attendant, je vais écrire au cher oncle
pour lui dire de ne pas m'eagager avec la jeune fille aux grands yeux
avant que je l'aie revue. Je ferai semblant de réfléchir et de me
gratter l'oreille comme lui... Oui, oui, je vais me montrer irrésolu,
moi aussi. C'est mon idée, c'est mon droit. Chacun son touri
Il demanda et obtint un congé. Il était aimé et estimé de ses
chefs comme de ses camarades, on le vit partir à regret. Dès qu il
fut certain d'arriver à temps, il se calma. Je lui fis promettre de
m'écrire souvent, de me mettre au courant de ce qui l'intéressait,
et surtout de reprendre le journal de tous ses sentimens et de toutes
ses idées. Je pensais que ce serait pour lui le moyen de tenir un
peu rimagination en bride et de faire intervenir dame Raison dans
ses aflaires. Je me mis à sa disposition dans le cas où il aurait be-
soin de moi. Je l'accompagnai jusqu'à Philippeville, où, plein d'es-
pérance et d'audace, il s'embarqua avec son spahi et ses chevaux.
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CALUBHOi. ' 801
MABC VALERY A CADAFIBT.
6 septembre 1SS2.
ié suis à Sâint-Jean depuis trois jours, mon cher camarade. La
tntversée à la voile a été un peu rude. Nous avons perdu un jour à
Marâeilte, mais le lendemain j*ai pris le chemin de fer de Lyon. Tu
aurais bien ri de voir Kadour en wagon. Le bruit de la vapeur, les
coups de sifflet de la machine, la rapidité de la course, ont fait croire
tout d'abord à mon pauvre spahi qu'il était perdu ; mais, avec la ré-
signation des Arabes, il a dît gravement : « Que la volonté d'Allah
soit faite! » Et il en a pris son parti. Il a fini même par admirer
sans comprendre les wagons qui marchaient tout seuls. A Lyon, où
lious prîmes un autre train, il eut le loisir d'examiner la locomotive
d^ près.
-*- Sîdi, disait-il, quoi donc marcher si vite? poudre comme dans
caYion?
le lui aurais expliqué en vain la vapeur. Je lui répondis donc :
Tonnerre enfermé là !
Voyant mon sérieux, il fut convaincu et admira la puissance hu-
maine, qu'il attribue aux Français seulement.
-^ Prmieis bonoî bono! bezef bonoî
Je lui représentai que ces exclamations compromettaient sa di-
gnité, car on le regardait beaucoup. 11 m'en sut gré et reprit son
grand air d'indifférence en murmurant tout bas : — Sidi bono!
Le fait est que nous fîmes émeute tout le long du voyage. Nos
vestes rouges, nos burnous blancs, nos deux chevaux arabes à tous
crins étaient un spectacle nouveau dans les départemens du centre,
et nous ne pouvions faire un pas sans être suivis comme des bêtes
curieuses par les populations. Kadour trouvait tout naturel qu'on
l'admirât; il souriait aux jeunes filles d'un air gracieux en montrant
des dents blanches comme celles d'un enfant, et leur envoyait des
œillades de tigre amoureux. Ce gaillard-là, avec ses yeux fendus
en amande, son nez busqué, sa peau olivâtre, sa barbe soyeuse, est
vraiment un très bçau type de la race arabe.
Après avoir fait reposer mes chevaux à Issoudun, je partis pour
Saint-Jean par un soleil digne de l'Afrique, et lorsque les brandes
se déroulèrent à perte de vue devant nous, Kadour, se voyant bien
seul avec moi, poussa un cri de surprise : — Ah iuy sidi! ici comme
la Mitidjal
En effet, l'aspect du paysage, sauf F encadrement des montagnes
bleues de l'Atlas, a beaucoup de rapport, au premier coup d'œil,
avec les plaines herbues de la province d'Alger. Le botaniste y
TOUB \LV. 51
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802 REVUE DES DEUX MONDES.
trouvera certes beaucoup de différence ; mais Kàdour ne se préoc-
cupait guère de voir les palmiers nains et les lentisques remplacés
par les genêts et les fougères.
Je n'avais averti personne du jour de mon arrivée. Le cœur me
battait bien fort en traversant le bois de pins où je me suis évanoui
il y a deux ans. J'arrivais alors avec un trou à la tête, j'en apporte
un de plus, et que j'ai failli payer plus cher. Le vieux chemin, au-
trefois défoncé par les pluies et plein d'ornières, a été empierré
nouvellement. J'ai retrouvé la vieille grille peinte en vert et les pi-
liers refaits à neuf. Quel changement 1
Du plus loin qu'ils nous voient, Pyrame et Thisbé, les deux gros
chiens, accourent en aboyant de fureur; mais tout à coup, le nez en
l'air, ils s'arrêtent, et la menace se tourne en joie insensée; les voilà
de sauter, de se jeter l'un contre l'autre, de se mordiller pour me
montrer qu'ils n'ont pas oublié les jeux auxquels je les excitais.
J'aperçois bientôt maître Dolin, qui d'un pas mesuré approche avec
méfiance ; mais, en nous voyant gagner l'écurie, il se hâte et nous
apostrophe d'un ton magistral :
— Holà! hé! les amis! c'est pas ici une auberge, passez votre
chemin. — Puis à ma voix : — Dieu me punisse! s'écrie-t-il, c' est-il
pas vous, monsieur Marc? Ah! c'est que vous êtes bien changé touÈ
de même; quelles moustaches! quelle figure noire! et puis c'est
et' Orabe!... que le diable m'extermine si je ne vous prenais pas
pour des comédiens! Je vas avoir soin de vos bêtes. Ah! les jolis
bidets! c' est-il des orabes aussi?
Kadour avait mis pied à terre et attendait gravement que Dolin
lui montrât le chemin. Impatienté de le voir tourner autour de
nous sans se décider à rien : — Dis donc toi, monsieur, lui dit-il,
fais voir l'écurie !
Mes chevaux installés, j'appris de Dolin que M. Désormes sur-
veillait, comme toujours, ses ouvriers , mais que Marguerite était à
la maison. J'y cours, je rencontre dans le corridor Nanniche, qui se
sauve, puis revient en souriant me dire bonjour. J'embrassai cette
bonne fille de grand cœur; elle en devint pourpre et me dit : — Ah!
que mam'selle va être contente! elle est dans le parc, je vas la
quérir.
— Non, non, reste, j'y vais moi-même.
En traversant le jardin, je remarquai qu'il était plein de fleurs»
et que les allées étaient sablées. Je gagnai la pièce d'eau, et je vis
Marguerite, celle qui est toute ma vie, assise et immobile à la même
place où, il y a deux ans, elle me donna le premier baiser d'amour.
J'approchai doucement. Elle dormait sur un banc de gazon, le dos
appuyé contre un arbre moussu. Son chapeau de paille, son om-
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CALLIRHOÉ. 803
brelle, un bouquet de fleurs, un livre ouvert, gisaient épars dans
rherbe. Un rouge-gorge voltigeait dans les branches et me regar-
dait de son grand œil curieux et méfiant, comme s'il eût voulu es-
sayer de garder Marguerite. Elle ne m'avait pas entendu venir; je
me mis à genoux devant elle et la regardai longtemps. Qu'elle était
belle et gracieuse la tête penchée sur son épaule et les bras non-
chalamment étendus sur sa robe blanche! C'était bien ma Margue-
rite, avec ses cheveux d'or devenus plus beaux, sa jolie taille plus
élancée, ses traits d'un dessin plus net et plus pur. En la contem-
plant, mes souvenirs s'éveillèrent en foule, même ceux des jours
qu'elle a vécu loin de moi, et comme si j'eusse assisté à toutes ses
pensées, je vis ou crus voir mon image dans ses rêves...
Je pris ses deux mains dans les miennes, ses grands yeux s'ou-
vrirent lentement et se fixèrent sur moi sans me reconnaître ; puis
un sourire indécis flotta sur ses lèvres, un éclair passa dans son re-
gard, et elle jeta un cri de surprise et de joie que je n'oublierai ni
dans cette vie ni dans l'autre. Enlaçant ses bras à mon cou, elle
attira ma tête sur sa poitrine et couvrit mon front de baisers.
— Marc! Marc! disait-elle, je rêvais que tu arrivais, et te voilà!
je ne rêve plus, n'est-ce pas?
Je ne trouvais rien à lui répondre. Oui^ c'est moi! disait tout. Je
la tenais contre mon cœur, je couvrais ses mains, ses bras, son cou
et ses cheveux de baisers ardens, j'étais fou de joie. Ah I mon ami,
quels momens résument dans nos fugitives existences des siècles
de bonheur! Enfin elle se dégagea doucement, me fit relever et se
mit à m'examiner avec la surprise d'un enfant. Ma veste rouge à
brandebourgs noirs, mes grandes bottes, ma peau bistrée, mes
moustaches, mes cheveux courts, ma cicatrice au front, ont été tour
à tour passées en revue. Après avoir un peu regretté mon abondante
chevelure de jadis, elle a fini par dire qu'elle me préférait tel que je
suis maintenant, et mettant la main sur ma croix : « Quand je pense
que tu aurais pu mourir pour me faire ce plaisir-là! » Ah! mon cher
Gadanet, je suis bien récompensé du sang que j'ai perdu pour elle,
va!...
Mais j'étais impatient de connaître notre situation, et nous avons
profité du seul moment de liberté que nous aurons peut-être d'ici à
longtemps pour nous entendre. Le mariage avec Mauvezin parait
avoir été un des rêves les plus longtemps couvés et ajournés de
H. Désormes. Il y songeait déjà quand il m'a chassé d'ici. Enfin,
comme un enfant poltron qui veut franchir un fossé reste longtemps
à mesurer la distance, recule pour prendre son élan, s'arrête au
bord, retourne en arrière et saute enfin en fermant les yeux, de
même mon oncle a franchi son indécision pour sauter en plein Mau-
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80A REVUE DES DEUX MONDES.
vezin. La mort du père, fort endetté, n'a fait que diminuer les res-
sources du nouveau marquis; mais T accroissement du titre a pro-
duit chez M. Désormes un éblouissement auquel îl est impossible
d'opposer aucune critique, aucun raisonnement. Marguerite a tout
essayé, et elle y renonce.
11 faut donc tourner la situation, et Marguerite, qui n*a pas vu
jouer beaucoup la comédie, a trouvé d'elle-même le moyen le plus
classique, le plus ingénu et le meilleur peut-être : c'est d'agir comme
la railleuse Isabelle, de laisser venir le beau Léandre, et de se rendre
vsi désagréable qu'il renonce à elle de son propre mouvement.
— Laisse-moi faire, dit-elle. Ne pas me laisser marier malgré
moi est bien facile; mais faire consentir mon père à me marier
comme je veux, c'est autre chose! Seulement je sais que s'il met des
années à mûrir les projets qu'il a, il n'a besoin que d'un jour pour
accomplir ceux qu'il n'a pas. Que d'une manière ou de l'autre j'a-
mène M. Adalbert à froisser son amour-propre, mon père, en proie
à un violent dépit, me mariera avec la personne qui se trouvera
sous sa main. Il faut que tu sois cette personne, et voilà pourquoi
je t'ai dit d'accourir et d'être là.
Je trouvais plus court et plus dans mes goûts de chercher noise
moi-même au nouveau marquis. — Voilà ce que je ne veux pas, dit
Marguerite, j'ai prévu que cela pouvait arriver, et j'ai fait le ser-
ment que je te renouvelle ici de n'être jamais à toi, si tu te mêles de
prendre l'initiative. D'ailleurs, si l'attaque venait de toi, mon père
ne te le pardonnerait jamais, ce qui ne serait pas le moyen de
réussir.
Marguerite avait raison. Je donnai ma parole d'honneur de sur-
monter toute explosion de jalousie.
— Il le faut d'autant plus, ajouta-t-elle, qu'en consentant à voir
Mauvezin et à me laisser un peu faire la cour, je risque bien de don-
ner matière à quelque propos, surtout quand on verra que je ne
l'épouse pas. Il faut que tu sois cuirassé contre tout ce que Ton
pourra dire de mes caprices, et ce n'est pas en Afrique que tu aunus
fait provision de patience. Ici, voyant mes moindres démarches, en-
tendant mes moindres paroles, tu ne pourras pas en être jaloux. Je
serai donc plus brave que je ne l'ai été jusqu'à présent, je me sen-
tirai près de toi, sous ton contrôle et sous ta protection.
J'ai juré d'obéir, et nous avons parlé de M"^ d'Astafort, dont le
caractère m'avait laissé de la méfiance et de l'inquiétude. Margue-
rite explique ainsi son amie : — Fanny est une personne mysté-
rieuse, j'en conviens; mais moi, je crois la connaître : elle souffre
d'être pauvre, et le grand mépris qu'elle affecte pour les richesses
n'est que l'aveu involontaire d'un secret dépit. Et puis sa mère lui
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CALURHOé. 805
porte sur les nerfs : avec sa bonhomie réelle, M"* d' Astafort est bien
faite pour rhumilier et Tirriter par son manque de tact; mais Fanny
a d'autant plus de mérite et de vertu qu'elle souffre davantage. Elle
a la volonté d'être franche, et, tout en s' échappant quelquefois en
paroles aigres ou railleuses, elle agit toujours avec générosité. Cer-
tainement il eût mieux valu, et pour elle et pour nous, qu'elle ne
fut pas dans notre confidence; mais j'étais une enfant quand j'ai
commencé à t' aimer. J'ai été assez romanesque pour vouloir qu'elle
Je sût. Depuis, j'ai eu peur d'elle par momens. Pourtant elle ne nous
a pas trahis, elle ne nous trahira pas. Sois aimable et sérieux avec
elle, traite-la comme une amie bien sûre et bien dévouée; elle met-
tra son amour-propre à l'être. Quant à la tromper, il n'y faut pas
son'ger, elle est trop fine et trop clairvoyante...
Nous nous sommes séparés pour ne pas être surpris en tête-à-tête
par M. Désormes, et j'ai été m'installer dans mon ancienne chambre
tapissée. En traversant la bibliothèque, la soirée où mon oncle me
donna des espérances si enivrantes et si vite déçues s'est représen-
tée à ma mémoire avec une telle lucidité que j'ai cru y être encore
et n'avoir jamais été en Afrique; mais la présence de Kadour m'a
ramené au présent.
Ma toilette fut bientôt faite, mes bagages ne devaient arriver que
k lendemain. J'allai rejoindre Marguerite au salon. Mon oncle entra
un instant après.
— Ah! te voilà? s'écria-t-il en me voyant, et d'un ton qui me
parut signifier : Le diable t'emporte! Et puis il reprit : — Je ne t'at-
tendais pas si tôt.
Je ne fis pas semblant de m'apercevoir de cette réception flat-
teuse, et je l'embrassai. Il fut surpris de ma franchise, se remit, et
après avoir regardé ma croix et mon uniforme :
— Je te félicite, dit-il en me tendant la main. Te voilà un homme
à présent I Quelle belle mine! Tu fais un beau soldat, ma foi! Allons,
oublions le passé et ne pensons plus qu'à l'avenir. Je n'ai pas encore
parlé de toi... tu sais...
Je lui coupai la parole en lui disant : — Oui, oui, mon oncle,
nous avons le temps. Il n'est pas besoin d'ennuyer ma cousine de
mes affaires. — Et comine Dolin venait nous avertir que le dîner était
servi, j'offris, en affectant un air dégagé, mon bras à Marguerite, et
nous passâmes dans la salle à manger. J'avoue que je ne mangeai
pas comme un amoureux, mais comme un vrai spahi en campagne.
J'avalai jusqu'à deux assiettées de fromentêe^ plat du pays que je
ne pouvais pas même voir autrefois, et qui consiste en grains de blé
crevés dans l'eau et cuits dans du lait. Ce mets gaulois a beaucoup
d'analogie avec la colle de pâte, mais un proverbe dit : « Qui n'aime
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806 REVUE DES DEUX MONDES.
pas la fromentée n'est pas Berrichon. M. Désormes était évidemment
flatté de toute la justice que je rendais à son plat national et s'ex-
tasiait sur mon appétit. J'avais tant de choses à dire sur l'Afrique,
que Dolin, qui sert à table et place toujours son mot dans la con*
versation, est resté là, bouche bée, en écoutant le récit des combats
où je m'étais trouvé. S'il ne disait mot, en revanche il se livrait à
une pantomime exubérante : il montait à l'assaut avec moi, il bais-
sait la tête sous les balles, et quand j'en vins à mon coup de sabre
sur la tète, il poussa une exclamation si comique, que. Marguerite,
prête à pleurer, ne put retenir un éclat de rire. Ce polichinelle fôt
en résumé le bouffon de la maison, c'est sur lui que M. Désormes
fait rejaillir sa bonne ou sa mauvaise humeur. Aussi le drôle, se
sachant nécessaire au trop-plein de la vitalité de son maître; se
donne-t-il une importance qui le rend encore plus ridicule.
Ma cousine et moi avons été d'une réserve qui me surprend.
Allons! il ne sera peut-être pas si difficile de jouer la comédie de
l'indifférence. Hier, j'ai montré mes chevaux à M. Désormes et j'ai
paradé sur la pelouse pour Marguerite. A son tour, elle m'a montré
de nombreux objets d'antiquité trouvés depuis mon départ. Ce qu'il
y a de mieux, ce sont deux vases étrusques, découverte fort curieuse
en Berry.
La bibliothèque est devenue un véritable musée. J'aurai bien le
temps d'examiner toutes ces richesses, car M. Désormes ne laisse
plus sa fille seule avec moi; il la surveille de près et s'arrange de
façon que ses affaires soient terminées dès le matin, ou, s'il est forcé
de s'absenter, il enjoint à Nanniche de ne pas quitter sa mattrease.
Ma présence ici le charme médiocrement, mon cher camarade, je k
sens bien , quoiqu'il me fasse assez bonne mine. S'il a pardonné, il
est devenu défiant en diable.
Aujourd'hui M""* d'Astafort et sa iSlle sont venues à Sûnt-Jean. La
mère est bien toujours la même : même embonpoint, même caquet
intarissable et même brusquerie dans les manières. M"* Fanny a
thangé à son avantage, sa figure est plus pleine, son regard moins
impertinent, ses formes sont plus développées ; c'est une très belle
fille. Elle m'a tendu la main sans affectati(Hi et sans pruderie, avec
une franchise qui m'a touché. Mon oncle lui a-t-il fait part de ses
nouveaux projets d'union avec moi? Il m'a semblé que M"* d'Asta-
fort faisait des allusions au futur bonheur conjugal de sa fille.
M. Désormes, affectant devant elle d'être aussi résolu qu'elle le sou-
haite, lui a dit à demi-voix :
— Eh bien! j'ai fait ce que vous désiriez, le reste vous regarde à
présent.
Est-ce de moi qu'il s'agissait? C'est fort possible* M. Désormes
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GALLIRHOé. 807
doit vouloir me compromettre auprès de M"* d'Astafort, Quant à
elle, sachant de Marguerite tout ce qui me concerne, elle semble
nous aider généreusement à entretenir les illusions de mon oncle.
Je serais un fat de croire qu'elle a beaucoup de mérite à agir ainsi.
Elle n'a jamais eu plus de goût pour moi que je n'en avais pour
elle. Quoi qu'il en soit, je la crois disposée à se bien conduire dans
la circonstance et à garder notre secret.
M. Désormes a engagé M"*® d'Astafort à venir passer une quin-
zaine de jours ici. Il entoure sa fdle de gardiens pour la défendre de
moi, tout en espérant mettre Fanny en travers de mon chemin. Cet
arrangement a contrarié autant Marguerite que moi; mais patience,
nous verrons bieni Nous passons le temps à inventer mille ruses
d'amoureux pour nous serrer la main et pour échanger en cachette
quelques mots. Malgré tous les obstacles qui se dressent devant
nous, j'espèriB, j'ai du courage!
Tu trouveras peut-être cette lettre un peu longue, mais tu n'en
dois accuser que toi seul. Tu m'as fait promettre de te tenir au cou-
rsmt de ce qui m'intéressait, je t' obéis. De ton côté, mon cher cama-
rade, donne-moi de tes nouvelles et de celles de nos amis.
Tout à toi, Marc
JODIINAL DE MARC VALERY.
8 septembre. — Pendant le déjeuner, Dolin a dit que Fraudy
(l'homme qui avait eu une altercation avec mon oncle) avait vu hier
soir, en passant dans le Champ de la morte^ une excavation au bas
du grand talus, dont toute une partie s'est éboulée par suite des
dernières pluies.
Bien que la distance fût assez rapprochée, nous avons pris la voi-
ture à cause de la chaleur. J'étais attiré par la curiosité et aussi par
une quasi-certitude de découvrir quelque mystère. Ma passion ar-
chéologique s'était emparée de moi comme aux anciens jours. Gela
ne doit pas t'étonner; l'amour de l'étude, les curiosités ardentes de
la science s'éteignent dans un cœur brisé et se ravivent dans le bon-
heur.
En arrivant, nous vîmes une ouverture de trois pieds de large sur
deux de haut au bas de la pente sablonneuse fraîchement détachée
de ce qui avait été la base d'un tumulus. Les principales curiosités
qui figurent dans la bibliothèque de Saint-Jean avaient été trouvées
dans les alentours. Quelques ouvriers ayant été appelés dans le cas
où il y aurait à piocher ou à déblayer, M. Désormes leur proposa
d'entrer dans cette excavation; mais aucun ne voulut s'y risquer.
Le père Gamat, qui faisait pacager ses moutons sur la brande»
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808 BETUE I>E8 BEtJX MONDES.
s'était approché, et le mentOD en avant, les deux mains appuyées
sur son long bâton, il regardait sans rien dire ce trcni entre^bâBié
comme une grande bouche.
— Mes gars, dit l'un des ouvriers, j'ai entendu cette nuit le lupm
crier du côté des vieilles carrières.
— Si les mauvais esprits sont en campagne, dit un autre, c'est
bien sûr de là qu'ils sont sortis. On ferait mieux de boucher ça...
— Voyons, vieux, dit le garde champêtre en d'adressant à Camat»
vous qui connaissez toutes les histoires et autres fariboles du pays,
vous pourriez peut-être nous faire assavoir ce que signifie cette per*
foration qui suscite des pourparlers et autres réflexions parmi les
Citoyens ici présens.
— J'ai entendu dire daVis les temps, lui répondit le berger, qu'ife
avaient enterré dans le pays d'ici une femme tout en vie, et ça
pourrait bien être l'endroit...
— Il se pourrait faire, vénérable berger, reprit le garde. Et du
moment que ce n'est pas contrariant à la loi et que M. Désormes le
désire, il est de toute possibilité d'entrer dans cette perforatiim.
— Oh! par mon chrême et mon baptême, dit le premier tnterio-
cuteur, je n'y entrerais pas pour cent bons francs.
Je ne sais s'ils étaient de bonne foi ou s'ils voulaient se faire
graisser la patte. Je perdis patience. — Vous n'êtes tous que des
câlins, leur dis-je en berrichon : j'irai, moi; mais il faut déblayer
cette entrée-là pour que je puisse y passer. Allons, Fraudy, venez
ici avec votre pioche ; il y a vingt francs à gagner. .
L'appât du gain fit taire la superstition. Il s'avança résolument :
— Diantre! un louis d'or, dit-il, ça me va. Je vous dois bien quel-
que chose aussi pour m'avoir empêché de In prison dans 1^ temps.
J'envoyai Kadour me chercher un paquet de bougies et des cordes
pendant que Fraudy écartait les terres qui obstruaient l'entrée, et
je proposai à mon oncle de se risquer avec moi.
— Merci bien! dit-il, pour attraper des rhumatismes!
— En ce cas, repris-je en plaisantant, j'irai seul, et selon la
loi je partagerai avec vous, propriétaire, les trésors que je vais
trouver.
— J'y consens, i-épondit-il sur le môme ton; je te fais même ca-
deau de tout ce que tu trouveras.
— Et si c'était la fade, monsieur Julien? dit le père Carnat en
souriant malicieusement.
— Je la lui donnerais pour femme! répondit mon oncle, qui aime
à faire l'esprit fort devant ses ouvriers.
Le père Carnat m'attirant à lui : — Voilà un vilain cadeau f N'y
alleï pas, mon fils, ça vaudra peut-être mieux. Je ne dis pas que la
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CAXURUOE. 809
frend'fade scôt là dedans^ oiaid elle peut y être. Il y a parfois des
histoires qu'on raconte eu riante et ça se trouve vrai. II y avait dans
les temps une autre manière de religion dans le pays d'ici, et il se
peut qile la/iid(^> i^vec ses diables à cheveux rouges, se voyant mé-
prisée des chrétiens, se cache là. Si mon chien voulait parler, il
liOQS diraÀI bien ce qui en est, parce que> voyez-vous, quand les
croyances deviennent trop vieilles et que les hommes n'en veulent
plus, les botes les prennent pour elles, et c'est pour ça qu'on dit
d'une chose qui ne vaut plus rien : C'est bon pour les chiens! J'ai
comme souvenance d'avoir vu une butte là, et il y avait pourtant
longtemps-quîOlle était défaite quand je suis venu sur terre.
Les paroles mystérieuses du vieux sorcier ne firent qu'exciter ma
curiosité, et dès que Kadour fut arrivé avec les engins nécessaires,
je le rais de faction à la porte de la caverne, je lui confiai la corde
dont je m'entourai le corps, lui recommandant de la lâcher à me-
sure que j'avancerais, et de la retenir au cas où il me sentirait tom-
be*'. Au nKJmemt d'entrer dans la gueule de l'en fer ^ comme disaient
les ouvriers y un grand serpent verdâtre, qui me glissa dans les
jambes et se perdit dans les herbes, fut l'objet de nouveaux com-
mentaires de la part de l'assistance; mais je n'y fis pas attention, -
^e lieu où je m'engageais avait un bien autre intérêt pour moi.
Ln couloir très incliné, large de deux mètres et formé par deux
murs latéraux, me conduit à un escalier qui descend rapidement à
plusieurs mètres au-<iessous du sol, et à l'entrée d'un petit vesti-
bule rond, dont le plafond est décoré de caissons ménagés dans le
tuf. Une porte qui n'existe plus, mais dont les poutres sont encore
eugagées debout dans la maçonnerie, donne accès dans une salle de
six mètres caiTés. La chaleur y est étouffante, mais je continue mon
exploration. Les murailles sont enduites d'un stuc sur lequel des
fresques représentent les ornemens d'une corniche. Les lambris et
les panneaux sont décorés de personnages d'un brun rougeâtre sm-
fond clair; leur dessin grossier et leurs formes ramassées me rap-
pellent ceux des vases réputés d'origine phénicienne. Cet hypogée
est recouvert de larges dalles qui forment un plafond plat, divisé
en quatre caissons sculptés. Du centre pend un fragment de chaîne
qui soutenait jadis une lampe; elle gît au-dessous dans une épaisse
couche de poussière grise. Près de la porte, un siège en pierre et
une niche contenant un vase en terre rouge dite poterie d'Arezzo, à
reliefs fins et délicats, ainsi que des parcelles de métal, vestiges
d'étoffes précieuses. Le terrain forme un exhaussement remarquable
au milieu de l'hypogée; c'est là qu'avaient dû être les urnes funé-
raires ou le sarcophage. Je buttai contre un trépied qui tonoba avec
un bruit sourd. Ce bruit me fit tressaillir. J'allais peut-être réveil-
ler l'hôte de cette demeure âlencieuse.
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810 REVUE DES DEUX MONDES.
La bougie que je portais ne suffisant pas, j'en allumai pluâeurs,
et je dénouai la corde qui me ceignait les reins. J'expierai à mon
aise ce singulier et intéressant réduit : j'y trouvai deux statuettes
en terre cuite, une chimère et un sphinx ailé; deux amphores à pieds
en pâte noire, ornées de sujets en relief; une épée en acier, à lame
droite et à poignée de corail; un coffre elliptique en bronze, appelé
ciste, aux parois ornementées de dessins gravés à la pointe. Ayant
soulevé le couvercle de cette antique corbeille de noces, j'y vis un
collier d'or et d'émeraudes, une figurine en ambre jaune, un mi*
roir et une strigille d'argent, une coupe en malachite richement
montée, des bracelets, un pectoral et une couronne nuptiale en or,
avec bagues, pendans d'oreilles, fibules et longues épingles pour la
coiffure. À côté de ces richesses, des fragm^s de planches vermou-
lues, incrustées d'ivoire et d'argent, me firent penser que c'étaient
là les débris du sarcophage, dont je ne voyais aucune autre trace.
Je voulais reparaître chargé de mes conquêtes, et je bourrai mes
poches de bijoux pour les offrir bien vite à Marguerite. Je ne me
sentais pas de joie en puisant dans ce véritable trésor, et pourtant
j'étais honteux de mon action : il me semblait v(der quelqu'un. Et
puis c'était comme un songe de pénétrer le premier et de me trou-
ver seul dans ce sanctuaire, dont la poussière n'avait été foulée par
aucun pied humain depuis plus de vingt siècles. Peu à peu une
tristesse affreuse et de véritables remords s'emparèrent de mol
Violer cet asile de mort et fouler peut-être les ossemens de ceux qui
dormaient là dans l'éternité, . . . cela me parut si mal que je fus tenté
de m'enfuir.
Un rêve que j'avais fait il y a deux ans, et qui m'avait frappé par
sa coïncidence avec un rêve analogue raconté par le vieux berger,
se représenta à mon souvenir dans tous ses détails. C'était là l'en-
droit où je dormais côte à côte avec un cadavre; seulement le cou-
loir d'entrée était dans mon rêve beaucoup plus large , et donnait
sur un bois. C'est par là que Marguerite et Carnat étaient venus me
délivrer. — Et, il y a un instant encore, que voulait donc dire le
vieux sorcier en me défendant de pénétrer ici? Avait-il connaissance
de cette chambre mortuaire? La fade ou la morte y c'est tout un; ce
tombeau explique bien le nom du Champ de la morte ^ et encore le
mot champ n'est peut-être ici que la corruption du mot critique
camy chambre voûtée. J'en étais arrivé à penser tout haut : — Mais
où est-elle, cette belle morte, la grand' fade? — J'achevais à peine
ma question que le terrain s'affaissa sous mes pieds; une longue
planche se brisa en faisant entendre un craquement lugubre, on de
ses bouts se dressa devant moi par je ne sais quel mouvement de
bascule, et je roulai dans la poussière qui remplissait un trou peu
profond; mais en me relevant je vis une forme blanche, inmiobile.
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GALLIRHOé. 811
devant moi. Je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouvai. Ce
fut une terreur muette, irréfléchie, insensée. Je courais vers la porte
sans pouvoir la trouver, et je revenais sans cesse vers cette appari-
tion, qui semblait se mouvoir à la lueur vacillante des bougies. —
La morte! me disais-je conmie hébété, c'est la morte! la voici! —
Je fermai les yeux pour ne plus la voir, je rappelai ma raison, qui
semblait vouloir me quitter, et je résolus de braver l'apparition en
marchant courageusement à elle. 0 puérilité de mon imagination!
l'objet probablement couché dans la poussière, et que le mouve-
ment de bascule de la planche avait redressé au moment de ma
chute, était une statue de grandeur naturelle, enveloppée de la tête
aux pieds dans une longue draperie de marbre. Sans l'examiner au-
trement, je résolus de l'emporter comme gage de ma conquête et
comme le plus curieux objet de ma découverte; mais tous mes ef-
forts furent inutiles, je pus à peine la soulever.
J'appelai Kadour, qui, en sa qualité d'Arabe, devait avoir au"
moin3 autant de préjugés et d'idées superstitieuses que les paysans
du Berry, mais qui ne fit pourtant aucune objection, et m'aida à
tirer de la fosse le précieux antique. Quand nous reparûmes au
jour, les ouvriers reculèrent, des femmes et des enfans, attirés par
la curiosité, s'enfuirent, et le père Camat, voulant conserver aux
yeux des paysans son prestige de sorcier qu'aucun être surnaturel
ne doit effrayer, s'approcha, quoique en hésitant, de la statue; mais,
en la voyant , sa figure prit une singulière expression d'admiration
craintive.
— Eh bien! père Garnat, lui dis-je en riant, vous ne la recon-
naissez donc pas? C'est la grand! fade^ comme vous disiez.
— Ça se peut, ça se peut! me répondit-il d'un ton bourru; mais
déterrer ce qui est enterré, ça n'a jamais rien valu, monsieur Marc,
c'est moi qui vous le dis!
Et, appelant son chien, qui tournait autour de la statue et la
flairait avec méfiance, il s'éloigna suivi de quelques bonnes femmes,
qui lui demandaient sans doute s'il fallait adorer ou craindre cet
être surnaturel.
Nous avons déposé à l'entrée du tombeau cette œuvre d'art de la
plus belle époque grecque et d'une conservation parfaite. Craignant
quelque méchanceté de la part des poltrons superstitieux, je l'ai
mise sous la garde de Kadour. J'ai décidé M. Désormes et Margue-
rite à pénétrer dans l'hypogée. Quand M. Désormes se trouva au
beau milieu de ces richesses : — C'est qu'il y en a peut-être bien
pour une certaine somme! dit-il d'un ton naïvement désappointé.
— Vous m'avez tout donné d'avance, n'est-ce pas?
— Oui, j'en conviens. J'ai fait là un mauvais marché.
— J'ai le droit d'en disposer à ma guise?
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81â BE7UE DES DEUX MONDES.
— Dame! sans doute.
— En ce cas , ma cousine , permettez-moi de vous offrir pour
votre musée tous ces objets d'art, qui sont à vous.
Marguerite avait d'abord l'intention de laisser toutes ces curiosi-
tés comme nous les avions trouvées; mais il y avait là de quoi ten-
ter l'avidité de trop de gens. Elle appela quelques ouvriers, qui,
rassurés par sa présence, se mirent à l'œuvre tout de suite. La pous-
sière de l'hypogée fut passée au crible, afin qu'on pût récolter tous
les menus débris, et la translation des objets de plus forte dimen-
sion, comme trépied, coffre, lampe, vases et statue, commença de
s'opérer.
— Savez-vous, vous autres? dit Fraudy à ses camarades. Tout ce
que chante le vieux Carnat, c'est des bêtises ! et il n*y a pas plus
de grand' fade dans tout ça que dans mon chapeau. Nous sommes
bien bêtes de n'avoir pas osé entrer là dedans : on aurait partagé
les trésors avec M. Désormes !
— Oh I moi, j'y ai pas regret, disait un autre; toutes ces affaires-
là, ça ne vaut rien, c'est tout cassé.
Je surveillai de près le transport de la précieuse statue, couchée
sur un matelas et portée en litière , comme il convient à une dame
de l'antiquité.
Le temps menaçait depuis une heure, et à moitié chemin nous
avons été assaillis par une bourrasque épouvantable, tonnerre, vent^
grêle, éclairs. Dolin ne pouvait maîtriser ses chevaux, qui s'em-
portaient et menaçaient de verser. Hommes, bêtes, statue, antiqui-
tés se sont réfugiés sous bois pour attendre la fin de l'orage, et
nous ne sommes rentrés qu'à la nuit, tous bien mouillés.
Marguerite a tout fait placer dans la bibliothèque. Cette chère
Marguerite! comme elle m'a reproché avec douceur mon expédition
dans les profondeurs de la terre!,,. Mais elle me sait gré aussi
d'avoir montré de la résolution et du courage,,. Du courage! Je ne
me suis pas vanté de la belle peur que j'ai eue devant cette statue...
A propos, pourquoi n'a-t-elle pas de socle?
9 septembre. — Elle est d'un type remarquable, le front est bas
et droit comme dans les têtes grecques; mais l'angle facial rappelle
tant soit peu les profils égyptiens. Le nez est petit, fin, légèrement
relevé, et les narines un peu dilatées. La distance entre le nez et la
bouche est très courte. Lès lèvres sont un peu fortes, mais la bouche
est bien dessinée. Les yeux sont grands, bien fendus, et d'un émail
imitant la nature à s'y tromper. L'arcade sourcilière est allongée et
semble, ainsi que l'épaisseur de la paupière, avoir conservé un lé-
ger ton bistré, ce qui indiquerait que cette œuvre d'art a été peinte
à l'imitation des femmes de l'antiquité, dont la coutume était de se
teindre les sourcils et le tour des yeux. La chevelure à grandes
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CALUBUOi» 813
ondulations, à la mode grecque, porte des traces de dorure. Le
cou, la pqUriDe, les épaules et le bras qui n*est pas caché sous la
draperie sont d'une adorable exquisité de forme. Cette jeune fille
est sans doute le portrait de la morte, — à moins que ce ne soit
rimage de quelque déesse.
La tête est un peu inclinée du côté droit; la main droite main-
tient les plis du pallium, qui recouvre l'épaule gauche et vient se
rassembler en plis, à la mode grecque, sous le bras droit, dont le
travail est si ftni et d'une si belle conservation qu'on y remarque,
comme dans certaines statues de Canova, les plis et les pores de la
peau. La tunique descend jusqu'aux pieds et les cache en partie ;
on jurerait d'une véritable étoffe appliquée sur les formes, dont on
devine toute la beauté. L'artiste de génie auteur de ce chef--d'<»uvre
a su allier la poésie du sentiment à la réalité des détails. L'effet de
ces tissus légers que les poètes anciens appelaient vent et nuage est
admirablement rendu. On est tenté de soulever les plis du pallium
pour s'assurer que cette jeune fille svelte et gracieuse n'est pas la
nature même.
FemiDeam lucet sic per bombyclna corpus.
La tunique porte encore des traces de peinture, et toutes les par-
ties nues sont d'un ton mat qui rappelle beaucoup celui des femmes
arabes.
J"ai d'abord pensé que c'était une muse; mais le manque de tout
attribut détruit cette supposition. La ressemblance de ce morceau
de sculpture avec la statue d'une des quatre Balba trouvée dans les
fouilles du théâtre d'Herculanum pourrait la faire remonter à l'é-
poque gréco-romaine; mais les objets et les vases de styles bien
antérieurs, les bijoux, l'ornement d'or travaillé en filigrane qui for-
mait probablement une coiffure au cadavre, — dont, à ma grande
surprise, je n'ai retrouvé aucun ossement, — me font présumer que
cette statue doit être d'origine étrusque; mais l'art de la sculpture
était-il déjà aussi parfait chez les Osques? Voilà ce dont je doute.
Elle fait un très joli effet au milieu de la bibliothèque, debout
sur un socle recouvert de velours rouge et garni de clous argentés,
qui l'exhausse de deux pieds au-dessus du sol. Elle est éclairée de
côté, la figure tournée vers la porte du salon, et semble regarder
d'un air curieux et moqueur les visiteurs qui viennent l'admirer.
Je ne sais comment expliquer ce tombeau étrusque ou phénicien
sur le sol de la Gaule centrale.
La légende ou plutôt la tradition donne, il est vrai, pour fonda-
teur à la ville d'Avarik (Bourges) l'Hercule tyrien, personnification
du génie aventureux et commercial des Phéniciens. Ceux-ci, tour à
tour appelés Sidoniens, Ghananéens, Philistins, avaient établi des
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dl& REVUE DES DEUX MONDES.
colonies en Grèce, en Thessalie, en Espagne et en Étrurie. Naviga-
teurs infatigables, ils allaient vendre en Europe les produits de leur
riche industrie : étoffes de soie, mosaïques, statues, objets en verre,
en or, métaux précieux. Us enseignaient aussi aux peuples de l'an-
tiquité leurs doctrines religieuses et leur système cosmogonique. Au
temps d'Homère, l'industrie phénicienne avait atteint déjà un haut
degré de perfection; mais l'art chez ce peuple n'était cependant pas
assez avancé pour produire une œuvre aussi belle que la statue trou-
vée dans notre hypogée. Ce serait, en fait de supposition, aller un
peu loin peut-être que de reporter la construction de ce tombeau à
l'époque où les Pélasges vinrent d'Asie occuper et défricher les ma-
rais de l'Europe, trois ou quatre mille ans avant notre ère. Cette race
industrieuse et entreprenante, qui, comme la moderne race juive,
semblait vouée à la fatalité, toujours poursuivie, traquée ou réduite
en esclavage parles nouveaux conquérans, Hellènes ou Latins, n'a
pas laissé d'autres travaux que les épaisses murailles dites cyclo-
péennes. Ces hommes antédiluviens sont restés dans les souvenirs
des peuples comme des démons et des génies malfaisans, et cepen-
dant ce sont eux qui élevèrent les premiers autels à des dieux mys-
térieux ou terribles (Gabires et Dioscures), et bâtirent les premières
villes.
Les peuples nouveaux de race blanche, de souche aryenne, sem-
blèrent prendre à tâche d'anéantir les vieilles races rouges filles de
Gus. Cette haine s'est perpétuée jusqu'à nos jours en Amérique, où
nous voyons le blond et pâle Anglo- Saxon détruire par tous les
moyens l'Indien peau-rouge, très proche parent du Pélasge primitif.
Quelques tribus de la nation pélasgique, désignées en Italie sous
le nom de Sicules, d'Opiques {d'ops^ la terre), se fondirent dans
l'élément tyrrhénien, venu de Phénicie, et devinrent le peuple
étrusque, dont la langue et l'écriture procèdent des Phéniciens, la
mythologie des Assyriens, l'art et l'architecture des Égyptiens. C'est
de lui que les Romains empruntèrent une grande partie de leur re-
ligion, de leurs mœurs et de leur langue; mais, fille de l'Étrurie,
Rome prit à tâche de renverser en Europe cette civilisation que Ton
peut comparer à celle de l'Egypte en Orient. L'Étrusque avait dé-
truit le Pélasge, le Romain détruisit l'Étrusque.
Tout cela ne m'explique pourtant pas la présence de ce monu-
ment osque au milieu des brandes du Berry. Je ne suis pas moins
surpris d'avoir trouvé une épée gauloise parmi les objets les plus
précieux ou les plus chers que la dame étrusque fit enterrer avec
elle. Notre histoire est d'une obscurité si profonde que je renonce
à chercher davantage...
Pourquoi nos bardes n'ont-ils pas écrit au lieu de chanter?
10 septembre. — Marguerite a obtenu de son père la permission
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CALLIBHOÉ. 815
de monter mon cheval, qui est très doux, et j'ai commencé à lui
donner les premiers principes d'équitation. Ces leçons auront pour
théâtre la pelouse devant la maison ; mais j'espère que nous irons
bientôt dans la campagne , où nous pourrons causer librement. Il
n*y a vtaiment que les femmes pour avoir des idées! Je n'aurais
jamais trouvé ce prétexte.
H septembre. — M"* d'Astafort et sa fille sont venues s'installer
avec des malles et des paquets, comme si elles débarquaient des
Indes. J'ai vu dans les bagages une cage de serins et un affreux ro-
quet si pelé et si déformé qu'il a l'air d'être en carton.
M"* Fanny a fait son entrée à cheval; je ne lui connaissais pas le
talent de Téquitation, et j'aurais souhaité qu'elle ne l'eût point. Elle
va maintenant se trouver en tiers dans les promenades projetées
avec Marguerite.
12 septembre. — M. de Mauvezin est venu aujourd'hui, et s'il
m'a déplu il y a deux ans, alors qu'il n'avait aucune prétention sur
Marguerite, à plus forte raison me déplaît-il aujourd'hui qu'il se re-
garde comme son futur époux. J'avais mal jugé ou mal vu le mar-
quis autrefois chez M"* d'Astafort. Il m'avait semblé efféminé. C'est
un garçon de vingt-cinq à trente ans, blond ardent, avec des yeux
bleus ou plutôt verts. Je ne sais s'il a pris de l'embonpoint, mais il
m'a semblé plus fort et plus homme qu'autrefois, bien qu'il ait tou-
jours le teint frais et rose, que fait ressortir une mise puérilement
recherchée, et je crois qu'il fait semblant d'avoû* la vue basse, afin
de s'autoriser d'un lorgnon pour regarder les gens d'une manière
impertinente. Grand chasseur, il passe sa vie dans les bois. Une
certaine affaire d'honneur, dans laquelle il tua son adversaire sur le
coup, lui a fait une réputation de duelliste redoutable et de mau-
vais coucheur à vingt lieues à la ronde. Tant mieux ! J'ai bien pro-
mis de ne pas le provoquer, mais non de me laisser marcher sur les
pieds. Puisse-t-il partager bientôt l'antipathie qu'il m'inspire !
îJous avons tous été au jardin, et, pendant qu'il faisait l'empressé
auprès de ma cousine, M"* d'Astafort me prit le bras et me ques-
tionna beaucoup sur ma vie en Afrique, sur mes sentimens, mes
pensées. Elle en vint à parler de Marguerite, et prétendit que celle-
ci ne lui accordait plus toute sa confiance. — Nous nous sommes
taquinées de temps en temps, disait-elle, mais sur des sujets de si
peu d'importance qu'ils ne valaient pas les paroles que nous di-
sions. Je suis vivement peinée de voir son père s' entêter à la marier
à M. de Mauvezin. Elle ne sera pas heureuse avec lui.
— Mais il ne faut pas que cela soit ! m'écriai-je; cela ne peut pas
étrel
— Ohl je souhaite de tout mon cœur que vous disiez vrai, car
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816 REVUE DES DEUX MONDES*
j'aime Margot comme si elle était ma sœur, et je voudrais qu'elle
fût votre femme. Vous la rendrez heureuse, n'est-ce pas?
— Je vous assure que je l'aime au-delà de tout, et (jue je lui sa^
crifierais ma vie avec joie.
— Si on pouvait m'aimer, je voudrais être aimée ainsi, dit-elle .
Mais avez-vous bien réfléchi au scandale qu'occasionnera son refus
d'épouser le marquis? Sous son extérieur bonhomme, Désormes est
une barre de fer, ne vous y trompez pas !
— Mais je suis peut-être une barre de fer aussi, moi !
— A la bonne heure, dit-elle à voix basse; mais moi, que dois-je
faire de mon côté ? Ma mère et votre oncle ont projeté de nous ma-
rier ensemble; M. Désormes vous en a écrit eu Afrique, et vous êtes
revenu sous le. prétexte de me mieux connaître. Vous n'avez dit ni
oui ni non quant à l'avenir, et vous recommandiez de n'en point
parler. On m'a tout dit sous le sceau du secret. Dois-je laisser croire
que vous êtes amoureux de moi? Dois-je être assez dévouée à Mar-
guerite pour l'aider à tromper tout le monde? C'est fort délicat, et
le rôle que je jouerais pour l'amour de vous deux n'est pasagréable*
Que m'en reviendra-t-U, à moi? Le semblant d'amitié de Margue-
rite, qui ne me fait plus que des demi-confidences?...
— Mon amitié à moi, lui dis -je, une amitié franche et dévoaée,
à toute épreuve.
— Oui, l'amitié d'un homme tel que vous est beaucoup, et j"en
serai fiëre. Je l'accepte... Eh bien! mon ami, continua-t-elle eo m#
serrant la main d'une manière un peu convulsive, vous allez tâcher
de rendre mon rôle moins pénible : vous allez montrer un peu plu3
d^empressement auprès de moi. Devant le monde, vous serez moq
amoureux; dans l'intimité, vous serez mon frère, et je vous parlerai
de notre chère Marguerite. Le voulez-vous?
— Cette comédie que nous allons jouer devant votre mère estr^lle
convenue avec Marguerite? Je ne voudrais pas lui donner l'ombre
d'un soupçon.
— Elle est donc encore jalouse de moi? C'est bien puéril et bien
injuste I Elle n'est donc pas sure de vous?
Elle mettait tant de feu dans ses paroles que j'en fus alarmé. Le
moyen qu'elle voulait employer pour seconder Marguerite me pa-
raissait outre-passer les besoins de la cause, et j'allais le lui démon-
trer lorsque nous nous trouvâmes face à face avec M*"* d'Astafort,
qui revenait sur ses pas, et qui me cria très haut, afin que personne
n'en ignorât : — Eh bien ! mon lieutenant, je vous confierai ma fille
une autre fois pour que vous me la rameniez rouge comme une guignel
Tout spahi que je suis, j'ai rougi de cette platitude autant que
Fanny. En songeant au monde trivial qui entoure Marguerite, à ce
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CALLIRHOÉ. 817
milieu grossier où elle a été élevée, je m'émerveille toujours qu'elle
ait tant de distinction dans les manières et d'élévation dans les sen*
thnens. Je ne puis m' empêcher de me dire quelquefois : Margari-
tas ante...
M. de Mauvezin me lança un coup d'œil agréablement ironique,
comme pour me féliciter de ma nouvelle conquête. Je ine rappelai
qu'il passait autrefois pour un des adorateurs de Fanny, et je trou-
vai son attitude impertinente et lâche; mais peut-être aussi n'a-t-il
jamais songé à elle, et d'ailleurs il faut que je sois patient. 11 se re-
mit à parler politique avec M"* d'Astafort, qui est légitimiste, à ce
qu'elle s'imagine. Sans m'adresser à Mauvezin, qui abondait dans
son éens, je fis quelques réserves très nettes pour mon compte, et
la grosse dame , qui ne voulait ni déroger aux principes des Tour-
tiaux ses ancêtres, ni déplaire à son futur gendre dans ma personne,
se trouva dans l'embarras le plus comique. Je l'aurais menée plus
loin, la crainte de faire trop souffrir sa fille m'arrêta. D'ailleurs Boc
le poète, que j'ai vu jadis chez M""* d'Astafort, arriva en ce moment.
Il tombait en pleine discussion, mais il ne se montra pas aussi tran-
chant que je l'aurais cru. 11 paraissait soucieux. J'ai refait plus
ample connaissance avec lui. C'est un garçon d'une vanité si sin-
cère qu'elle en est inoffensive. On est presque dispensé de l'admi-
rer par les louanges qu'il se donne à lui-même. Il se croit appelé
à de hautes destinées littéraires et politiques ; mais au fond il n'est
pas méchant. Sa mère, morte l'année dernière, touchait, en récom-
pense de ses services chez mon arrière-grand-père, une rente via-
gère de trois mille francs. Tant qu'elle a vécu, Boc s'est trouvé dans
l'aisance; resté seul, tout en disant que le prêtre saurait vivre de
l'autel , le poète n'a pu vivre de sa poésie. Il ne possède au monde
que la maisonnette où il demeure à Saint-Août et le maigre champ
qui l'entoure. On n'a pas longtemps crédit en province, quand on
est propriétaire d'un fief si mince : Boc, imprévoyant comme un
nourrisson des muses, a déjà fait des dettes, et M. Chassepain le
menace aujourd'hui de le faire exproprier. Le pauvre garçon ne
sait où donner de la tête. Comme il me faisait part de ses peines :
— Mais mon oncle vous tirerait d'embarras, lui dis-je. On vous
poursuit pour deux mille francs? Cette somme n'est rien pour lui,
et il ne voudra pas abandonner le frère de lait de sa femme.
— Je ne veux rien demander à M. Désormes ; il me refuserait
probablement, ou me ferait l'aumône comme à un mendiant.
— En ce cas, mon cher monsieur, il faut vous résigner à payer.
— J'y suis tout résolu; Chassepain fera vendre mon pauvre nid,
et le poète, battu des tempêtes de l'adveraité , ira terminer sa mal^
heureuse existence dans quelque étang de la brande.
TOMB XLT. 52
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818 BEYUE BES DEUX MONDES.
-^ Allons, allons ! monsieur Boc , trêve de poésie , nous sommes
en pleine prose. Voulez-vous accepter mes services ?
— Non, monsieur, merci, me répondit-il d'un air triste qui me
fit comprendre que je l'avais blessé.
J'ai parlé de lui à M. Désormes ; mais celui-ci m'a répondu :
— Rosalie a fait ses orges assez amplement chez le vieux Valéry
pour que son fils n'ait pas à demander des secours.
Cela n'est pas vrai. Cette femme avait été honnête, et je ne trou-
vais pas juste que le fils fût victime de l'ingratitude des héritiers.
J'ai été chez le notaire, et j'ai acheté toutes ses créances.
Mon court entretien avec Fanny m'a laissé des doutes sur son
compte, et j'ai cherché à lui parler de nouveau pour l'amener à me
seconder sans tant de diplomatie; mais je crois qu'elle eût voulu me
voir acquiescer spontanément à l'idée de lui faire la cour en public,
et qu'elle me boude d'avoir hésité, car elle m'évite. Singulière idée
que la sienne ! singulière fille qui risquerait volontiers de se com-
promettre pour moi,... pour moi qu'elle n'aime pas! Il faut qu'elle
nous cache quelque arrière-pensée.
43 septembre. — Mon oncle a reçu ce matin la visite d'un hété-
roclite bonhomme à l'œil vif, au nez retroussé , à la bouche si pe-
tite qu'elle en est ridicule; pas un poil de barbe sur le visage : il
ressemble à une vieille femme. Il parle vite, d'un ton bref, gesti-
cule beaucoup, ne tient pas en place; je le soupçonne d'avoir dans
l'estomac un ressort qui se détend toujours. En habit noir, en cra-
vate blanche dès le matin, il est venu à pied d'Issoudun en se pro-
menant. Professeur de chimie au collège de Bourges, son nom n'est
pas moins bizarre que toute sa petite personne : il s'appelle M. Pille-
puce, mais il signe Pilpus, c'est plus scientifique.
— Ma visite a deux buts, disait-il : le premier, celui de vous serrer
la main, car nous sommes de vieilles connaissances, mon cher Dé-
sormes; le second, celur de voir cette précieuse statue et l'hypogée
découverts, par vos soins et sur vos indications, près de Saint-Jean,
au dire de mon journal... Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout cela?
Avez-vous réellement trouvé quelque chose? Je ne me fie guère aux
journaux, je veux toucher et m'assurer de visu.
Nous le conduisîmes à la bibliothèque, et il considéra la statue
sous toutes ses faces. La circonstance du manque de socle le frappa
comme elle m'avait frappé moi-même. Il admira la vérité des yeux
au point de demander la permission de s'assurer qu'ils étaient bien
de verre. Singulier! disait-il de temps en temps comme stupéfait.
Très beau! très beau! Bien curieux! Vous n'avez pas essayé d'en
briser un fragment afin de vous assurer de la matière? Qui sait?
Si j'en avais un petit morceau...
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CAIXIRHOE. 819
— Vous n'y songez pas, lui dis-je, on n'entame pas une œuvre
d'art comme un fragment de roche.
— Une œuvre d'art! répéta-t-il en sautillant autour de la statue,
une œuvre d'art ! Est-ce bien une œuvre d'art?
— Et que voulez-vous que ce soit?
— Un résultat scientifique, ouvrage de l'homme ou de la nature.
Je ne le comprenais pas.
— Pouvez- vous me dire, reprit-il en examinant à la loupe les
mains et le vêtement de la statue, quelle en est la substance ?
— N'est-ce point du marbre?
— Qui sait? Étes-vous géologue, monsieur? êtes-vous minéralo-
giste?
— Fort peu.
— Eh bieni moi, je suis l'un et l'autre, et je vous dis que si c'est
là du marbre, c'est un marbre que je ne connais pas,... jusqu'à pré-
sent du moins... Et tenez! vous allez me comprendre, car vous avez
l'air intelligent. Peut-être aussi vais-je vous paraître insensé... N'im-
porte I Si je vous avais parlé télégraphe électrique il y a trente ans,
vous m'auriez ri au nez; de même pour la photographie et mille
autres choses ! Pour en revenir à mon idée, voici : je m'occupe spé-
cialement de métamorphisme. On appelle loi de métamorphisme
la transformation d'une matière quelconque causée par le contact
ou le voisinage d'une autre matière agissante. On pourrait pousser
les conséquences du métamorphisme de manière à faire ressortir
qu'une substance est constamment modifiée par une autre, car les
modifications sont infinies. Pour vous donner des exemples en géo-
logie, je ne vous citerai que le marbre, la dolomie et le gypse^ qui
sont des calcaires métamorphosés par la chaleur et sous l'influence
de gaz» d'acides et de vapeurs sulfureuses. Vous comprenez bien,
n'e$t*ce pas?
— Pas beaucoup, dit M. Désormes.
— N'importe, n'importe! reprit le petit homme, qui suait, par-
lait et marchait tout à la fois avec une vivacité incroyable. Pour en
revenir à mon idée fixe, vous savez que chaque débris organique se
métamorphose suivant la composition du terrain où il se trouve.
Ainsi tel bois, dans un terrain soumis jadis ou récemment à des in-
filtrations siliciques, sera devenu du jaspe; telle ammonite se sera,
dans im terrain ferrugineux, transformée en pyrite de fer; tel os-,
sèment sera devenu un phosphate de chaux par la combinaison de
l'acide phosphorique avec des bases salicifi^les. Parmi toutes les
découvertes modernes, un chimiste italien, im Florentin, un grand
génie, il signor Segato, mort il y a quelques années, a trouvé le
moyen de convertir en jaspe les végétaux et les animaux, avec leurs
formes et leurs couleurs. J'ai vu des plaques polies, destinées à faire
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820 REVUE DES DEUX MONDES.
des tables ou des cheminées, qui n'étaient composées que de ma-
tières organiques. Certaines pièces anatomiques étaient admirables.
Je suis à la recherche de cette découverte, dont l'inventeur a em-
porté le secret dans la tombe, et je me demande, si, en fouillant le
sol de notre planète, je ne retrouverais pas ce secret, peut-être
connu des anciens, ou si je ne mettrais pas la main sur un être de
notre espèce primitive, conservé par cette loi naturelle du métamor-
phisme, ce qui serait une découverte bien plus intéressante encore!
Un sourire de pitié erra sur les lèvres de M. Désormes : — Il est
complètement fou! me dit-il à voix basse.
. En effet M. Pillepuce poussait, selon moi, sa manie un peu loin;
pourtant son raisonnement ne m'offusquait nuUement, et j'admettais
jusqu'à un certain point l'éventualité de retrouver un jour quelque
échantillon des races primitives converti dans son entier en silice
ou en calcaire.
— Mais quel rapport espérez-vous trouver entre le métamor-
phisme et cette statue grecque?
— Grecque, grecque ou non... Que sais-je? N'est-ce point là une
vraie. créature humaine? Tenez, monsieur, il faut absolument savok!
C'est une découverte qui intéresse l'humanité tout entière...
£t il s'élança vers la statue en s'emparant de sa petite main,
comme s'il eût voulu lui casser un doigt. Je le tirai en arrière un
peu brusquement. — Gare à vous, lui dis-je, si vous lui cassez
quoi que ce soit! — J'étais en colère.
Le professeur porta sa main à son bras, et, plus blanc que la sta-
tue elle-même, alla s'asseoir à l'autre bout de la bibliothèque,
tout près de se trouver mal.
— Oh! monsieur, me dit-il, vous m'avez tellen^ent serré le bras
que je ne sens plus ma main droite. Quel engourdissement I Cette
douleur est insupportable !
Je m'excusai de ma vivacité, et comme je ne lui avais pas s^rré
le bras du tout, il faut qu'une crampe l'ait pris subitement.
15 septembre. — Il vient d'arriver un triste événement, que les
superstitieux n'ont pas manqué d'attribuer à la statue. Cette mal-
heureuse statue! tous lui en veulent, les uns par ignorance, les au-
tres par trop de savoir!
Mon oncle avait hier quelques personnes à dîner en sus des dames
d'Astafort : M. de Mauvezin, le docteur Thibaut, M. Chassepaia et
M. Michel l'ingénieur. M. Michel n'est pas un maniaque de meta*-
morphisme comme M. Pillepuce; mais la minéralogie lui tourne
aussi la tête, et il a la prétention de déterminer et spécifier toute
matière à l'œil nu ou au moyen d'un simple petit flacon d'acide
qu'il porte toujours sur lui. Pourtant son coup d'œil, si exercé qu'à
soit, a échoué à l'inspection de la statue.
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GALLIRHOé. 821
Il tournait aatour, voulait gratter et frapper du manche de son
couteau sur les plis du pallium, qui résonnaient comme la pierre à
fusil. — Serait-ce du marbre?... disait-il; un calcaire jurassique
rosé?... Non, le vêtement est bien du jaspe, un jaspe jaune pâle.
C'est singulier, ce n'est rien de tout cela peut-être I
Il me faisait frémir : je craignais qu'il ne l'écorchât; mais ce fut
bien pis quand il tira son maudit flacon pour éprouver si les parties
nues étaient bien du calcaire. Je m'y opposai formellement, bien
qu'il m'assurât que cela ne gâterait rien. La présence de M. de
Mauvezin m'avait rendu jaloux, quinteux. Je n'osais pas laisser le
géologue seul auprès de la statue, et j'étais tourmenté de savoir mon
rival près de Marguerite. M. Michel a profité d'un moment où j'étais
absent pour faire son essai.
— Les vétemens, disait-il quand je suis rentré, sont bien de la
silice, une sorte de jaspe non encore déterminée; mais le bras et
toutes les parties nues bouillonnent sous l'acide comme les cal-
caires. La statue est, selon moi, de deux substances différentes,
calcaire et silex; mais le raccord est si admirablement fait qu'il est
impossible de voir les lignes de démarcation.
Je vis deux taches rousses sur les plis du pallium, une autre sur
la tunique et une quatrième au bras rond et délicat du précieux an-
tique. Je fis sentir au géologue un peu durement, je l'avoue, le
sans-façon de son procédé. Il n'en fit que rire, et comme il montait
en voiture, il m'assura, d'un air de taquinerie, qu'il y reviendrait
quand je n'y serais plus. — Vous ne pourrez pas l'emporter, votre
statue, disait-il; si c'était une jolie fille, je ne dis pas!
Je crus qu'il avait surpris quelque chose entre Marguerite et moi,
et que pour se venger de ma mauvaise humeur il y faisait allusion.
— Que le diable vous emporte, lui di&-je, s'il ne vous trouve pas
trop bête pourtant !
Marguerite, d'un regard, me reprocha ma grossièreté. Combien
je me la reproche davantage à présent ! Il semble que ma malédic-
tion ait porté malheur à ce pauvre hère. Il était venu à pied avec le
notaire. La nuit étant sombre et pluvieuse, M. Désormes avait voulu
les retenir à coucher; mais M. Ghassepain avait affaire chez lui, &
Ardentes , dès le lendemain matin ; mon oncle fit donc atteler le
bidet au char à bancs, et le malencontreux Dolin prit les rênes.
Parti à onze heures du soir, Dolin n'est revenu que ce matin sans
cheval et sans voiture. Il avait tout laissé dans un marais à trois ou
quatre lieues d'ici. Voici sa déposition, à la fois triste et comique,
écrite par M. Désormes sous sa dictée pour servir à l'enquête.
<c II faisait si noir qu'on n'y voyait rien, et il brouillasmiL J'avais
bien allumé la lanterne, mais le vent l'a eu bientôt soufflée, et je
n'ai jamais pu la rallumer. Plus nous allions, plus il brouillassaity
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822 REVUE DES DEUX MONDES.
plus il ventait, plus il faisait brun» J'avais pris au plus court pour
gagner Ardentes tout droit. Mais voilà- t-il pas que M. Chassepain
dit que je me suis perdu, qu'il faut tourner sur la gauche? Je ne sa-
vais pas où j'étais, et je lui réponds : — Ça se peut, monsieur Chas-
sepain, ça se peut! — Et moi de tourner comme il disait; mais, à
force d'aller sur cette gauche, on perd le chemin et nous voilà en
pleine brande à trimer pendant plus de deux grandes heures. Tout
d'un coup voilà le cheval qui butte contre un mur; c'était une ferme.
JI. Chassepain voulait me faire descendre pour demander notre che-
min; mais il y avait tant de chiens qui jappaient qu'ils m'auraient
bien dévoré, si j'étais entré dans cette cour. A force d'appeler, de
crier, j'ai vu un homme qui a ouvert une petite lucarne, et j'ai en-
tendu qu'il amorçait son fusil. Je lui dis que j'étais Dolin, qu'il n'y
avait pas de quoi avoir peur, et que j'étais égaré ; il ne voulait pas
me croire, il nous appelait du mauvais monde. Enfin, après s'être
rassuré, il nous dit que nous étions aux Petites-Landes... C'est à
plus de deux bonnes lieues d'ici, et tout à l'envers d'Ardentes. C'é-
tait environ deux heures du matin. M. l'ingénieur voulait coudier
là; il aurait aussi bien fait; mais le métayer n'a pas voulu lui ouvrfar.
Nous voilà repartis; je tranche dans la brande pour gagner la route
de Châteauroux au plus près; mais voilà-t-il pas que mon cheval
s'abat des quatre pieds, la voiture s'enfonce et se verse de côté !
Nous tombons tous dans l'eau et la vase jusqu'au ventre. Elle était
froide comme un glaçon. J'ai bien vite gagné la rive, j'ai appelé
M. Chassepain, qui se fâchait, qui jurait ; je n'ai jamais entendu un
notaire donner tant de jurons. L'ingénieur ne disait rien; il faisait
si noir que je ne le voyais pas, et il n'y avait pas moyen de faire
prendre les allumettes, qui étaient toutes mouillées.
« J'ai entendu M. Chassepain qui me disait : — Tire-toi de là
comme tu pourras, imbécile, maladroit! J'aime mieux m'en aller à
pied. Une fois tout seul, la peur me prend, et me voilà de courir
et de m' embourber toujours dans les marécages. Faut que je soi$
dans la Brenne, que je me disais, ou il y a là du sortilège bien sûr.
Au petit jour, j'avais eu beau marcher à nuitée^ j'étais à peu près à
cinq cents pas du marais. Je voyais le char à bancs couché de côté
et le ventre du pauvre bidet noyé; mais il n'y avait plus personne.
J'avise trois ouvriers qui s'en allaient sur la brande, je les appelle
et je leiu- conte ma peine. On coupe les harnais du cheval, et quand
on va pour relever la carriole, voilà que j'amène les jambes de
M. Michel enméme temps. L'ingénieur était noyé; il avait été pris
sous la voiture, il était resté là; il tenait encore sa pipe à la maîa»
et je ne m'étonne plus s'il ne disait rien. Cofmn^ ça, voilà ce qui
s'est passé, et j'en signe déclaration. »
Nous nous sommes rendus tout de suite sur le théâtre de l'évé**
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câllirhoe. 823
neinent. C'était à une lieue de Saint-Jean, en plein désert; un vent
froid courait sur ces plaines immenses, le ciel était gris, et il brui-
nait. Nous vîmes, en arrivant, deux gendarmes, le garde champêtre
et un groupe de paysans au bord du marais. Le corps de M. Michel,
demi-nu, la face souillée de vase, était étendu sur le dos. Ses yeux
ternes et ouverts semblaient chercher dans les profondeurs de la
mort le chemin qu'avait pris son âme.
Le docteur Thibaut, qu'on avait appelé pour constater le décès,
Tavait dépouillé de ses vêtemens pour l'examiner.
— C'est bien, me dit-il, le résultat d'une asphyxie, car je ne
vois aucune lésion... Voici une tache au bras qui ressemble à une
brûlure récente; mais ces brûlures, qui ont entamé son habit et son
pantalon à deux endroits, sont produites par le flacon d'acide azo-
tique qu'il portait toujours sur lui, et qui s'est brisé dans la chute,
n n'y avait là rien de grave.
-^ Pauvre Michel! dit mon oncle. Le voilà marqué juste comme il
a marqué la statue !
Pendant que M. Désormes, comme maire de la commune, dres-
sait procès -verbal et recevait les diverses déclarations, les paysans
attrû)uaient la mort de M. Michel au mauvais œil, à la jettatura
d'un être imaginaire, et, bien qu'ils eussent tous plus ou moins
connu cet homme, aucun d'eux ne prononça un mot de regret ou de
compassion en face de son cadavre.
— Heureusement qu'il était célibataire ! dit gravement un des
gendarmes. Ce fut là toute l'oraison funèbre du pauvre ingénieur.
Dolin était tellement ahuri , il avait une telle peur de la justice
et des suites de cet homicide involontaire, qu'il faillit nous verser
deux fois pour nous conduire à Ardentes, chez M. Chassepain. Sur
l'injonction de mon oncle, Kadour prit les guides, et il s'acquitta
très bien de son rôle de cocher.
Nous avons trouvé le notaire couché et grelottant la fièvre. Quand
il a su la mort de son compagnon de route, abandonné par lui sous
prétexte qu'un homme de cette force et de cette taille aurait dû se
tirer d'affaire tout seul : — Ce que c'est que de nousl dit-il en sou-
pirant. Je sens bien que je vais en faire une grosse maladie !
Et ce fut un déluge de plaintes, de récriminations contre Dolin,
qu'il se promettait bien de faire assigner en dommages et intérêts
pour le temps qu'il allait perdre. Je me suis réjoui malgré moi de
son indisposition en l'entendant dire bas à M. Désormes : — Sans
compter notre affaire Mauvezin, qui va être retardée par ce contre-
temps. — Égofeme de l'amour I je fis des vœux pour que la maladie
du notaire durât très longtemps !
En revenant à Saint-Jean, M. Désormes était de fort méchante
humeur. Il a apostrophé un peu brutalement Kadour, qui n'avait
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$2A REVUE DES DEUX MONDES.
pas bien coupé une ornière, comme s*il eût dû savoir déjà conduire.
Le spahi l'a regardé fixement, sans répondre un mot, a donné les
guides et le fouet à Dolin en lui disant simplement : — Toi, con-s
duisl — Puis il a allumé une cigarette, s*est croisé les jamhes sur
le siège, et n'a plus desserré les dents. M. Désormes a pu alor^ faire
tomber sa colère sur Dolin, qui répétait conune un somnambule :
— C'est la faute au chien noir et à la femme de pieiTe ! — Il a été
se coucher en arrivant, et Nanniche a servi le déjeuner. Marguerite
est toute troublée de la mort tragique de ce pauvre Michel» et tout
ce qu'on dit l'a frappée vivement. N'est-elle pas sortie du cabinet
d'antiquités dans le salon en disant que la statue venait de la re-
garder avec de méchans yeux ? Marguerite était pâle et tremblante.
Le fait est que ces yeux d'émail sont surprenans de réalité.
J'ai pu parler à Marguerite pendant dix minutes et lui apprendre
le retard apporté dans les projets de son père par l'indisposition de
M. Chassepain.
16 septembre. — Grand dîner à Saint-Jean. Quelques chasseurs
du pays, entre autres mon rival, y ont parlé de leurs exploits de
vénerie. Ils ont si bien ftionté la tête à ces demoiselles qu'une chasse
à courre est organisée pour la semaine prochaine, c'est-à-dire que
Fanny, qui est fière de savoir manier un cheval, est bien aise de se
montrer, et que Marguerite espère trouver un moment pour me
parler en liberté dans le désordre inévitable de la cavalcade. Après
dîner, comme j'avais ^té fumer dans ma chambre avec Raoul de
Vinceux, Boc est entré avec une pose théâtrale.
— Monsieur Valéry, dit-il, j'ai à vous remercier de ce que vous
avez fait pour moi, et je le ferai sans vergogne devant M. de Vin-
ceux. Ne me voyant plus inquiété par mes créanciers, je me suis
informé auprès de M. Chassepain; il m'a dit que vous étiez mon
créancier et que je n'aurais désormais affaire qu'à vous seul. Mon-
sieur Valéry, j'entrerais en grande méfiance de me sentir dans d'au-
tres mains que les vôtres; mais je comprends votre intention : vous
avez voulu me rendre service, me donner du temps sans que j'eusse
à vous en savoir gré; eh bien! je ne suis pas de ceux à qui la recon-
naissance semble un fardeau, et je voudrais rencontrer l'occasion
de vous prouver mon dévouement.
Je coupai court à ses remercîmens; mais il a voulu absolument
m'avoir à déjeuner avec M. de Vinceux dans son ermitage : c'est
ainsi qu'il appelle sa maison. Raoul, qui craint les vers comme la
pestei a prétexté une affaire urgente. Quant à moi, je ne pouvais
refuser Boc sans l'aflliger. J'ai accepté pour après-demaiu.
Aujourd'hui Marguerite a demandé à son père la permission de
sortir de la pelouse pour essayer mon cheval sur la brande. EUe ne
veut pas, dit-elle, passer pour une novice en fait d'équitation de-
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CALLIRMOÉ. 825
vant tout le monde. M. Désormes ayant permis la promenade, j'ai
escorté mon élève; mais nous avions à peine fait cent pas, que
HP'*' d'Astafort nous rejoignait au galop. Je n'ai pu m'empêcher do
la maudire intérieurement.
— Est-ce que vous croyez que c'est aimable de partir sans moi?
dit-elle dès qu'elle eut mis son cheval à l'allure des nôtres.
— Est-cp que tu me crois trop petite Tille pour me garder toute
seule, que tu es toujours sur mes talons? lui répondit Marguerite
avec humeur.
— Ah! nous avons mal aux nerfs? reprit Fanny.
— J'ai assez de la prqmenade, cousin, dit Marguerite ; rentrons.
— Quand nous aurons reconduit cette belle capricieuse, me dit
M"* d'Astafort, venez donc m'accompagner jusqu'à Dressais. J'ai
quelques ordres à y donner, et nous reviendrons tout de suite.
— Si tu as besoin d'un domestique, prends Dolin, fit sèchement^
Marguerite.
M"* d'Astafort sourit d'une façon ironique et ne répondit rien;
mais, en passant la porte du mur d'enceinte, le cheval de Margue-
rite frôla la jupe de Fanny, qui lui cingla sur la croupe un coup de
cravache bien appliqué. Le cheval lâcha une ruade et partit au ga-
lop, emportant Marguerite encore peu aguerrie. Je le rattrapai vite
et l'arrêtai. M"* d'Astafort nous avait suivis et disait en riant : — C'est
pour te donner de l'aplomb, Margot !
La guerre était déclarée. Ces demoiselles ne se sont plus dit un
seul mot de la journée. Le soir, Marguerite, qui s'était mise à bro-
der, pi'a appelé près d'elle et m'a dit de lui lire un traité d'hippia-
trique. C'était iftie singulière lecture à faire en famille, mais elle
avait envie de taquiner Fanny.
— Cherchez donc, me dit-elle, s'il y a un passage qui enseigne
ce que l'on doit faire quand votre meilleure amie frappe à l'impro-
viste votre monture sans se soucier de vous faire casser le cou.
Fanny devint pâle. Je serrai vivement le bras de Marguerite.
C'était une grande imprudence de pousser à bout M"* d'Astafort;
celle-ci répliqua aigrement. Marguerite essaya de tourner la chose
en plaisanterie.
— Avez-vous bientôt fini de vous disputer? cria M"*'» d'Astafort,
qui faisait un besigue avec mon oncle; on ne s'entend pas jouer!
Cette grande Fanny, qui devrait être raisonnable, est plus enfant
que la petite !
Marguerite m'a repris le livre en me serrant la main furtivement,
et s'est mise au piano. Elle a chanté avec beaucoup d'entrain pen-
dant une heure, puis elle a embrassé franchement Fanny, qui lui a
rendu son baiser du bout des lèvres. Elle m'inquiète, cette Fanny!
En passant devant la statue, j'ai vu sur son sein de marbre une
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826 REVUE DES DEUX MONDES.
goutte d'eau, brillante comme une larme. Ce diable de Dolin as-
perge partout et arrose les livres sous prétexte de les épousseter.
19 septembre. — Notons la journée d'hier à la craie blanclie. Je
ne suis pas encore revenu de ma surprise, et par momens je croîs
rêver... Hier donc, il m'a fallu, comme je l'avais promis, aller à
Saint-Août pour déjeuner avec Boc. Je l'ai trouvé qui m'attendait
sur sa porte, décidé, disait-il, à m'aller chercher jusque dans mon
lit, si j'eusse manqué à ma promesse.
Au fond d'une petite allée bordée de haies vives et fermée par
une barrière, la maisonnette à un seul étage montrait son pignon
blanc et ses contrevents verts au milieu des pampres et des vignes
i^ougis par l'automne. Le déjeuner était prêt, et le pain noir, trempé
des larmes du poète, était ce jour-là flanqué de côtelettes, d'une
poularde grasse et d'une truite de l'Indre, le tout arrosé de vin
vieux d'Issoudun, qu'une servante accorte et rondelette nous versait
à pleins bords, ce qui me donna à penser que, si Boc se desséchait
d'amour pour Fanny d'Astafort, ce n'était que dans ses odes.
J'eus le malheur de le mettre sur le chapitre de la poésie en fai-
sant une comparaison entre sa chambrière et la muse de Dressais.
11 convint sans trop de fatuité « qu'il se vengeait des dédains de la
farouche Diane avec la riante Hébé. » Et à ce propos il alla chercher
quelques feuilles de papier sur lesquelles dansaient dans tous les
sens des vers raturés ou péniblement éclos. Il débita d'abord plu-
sieurs rondeaux et vaux-de-vire en guise d'escarmouche, car il me
menaçait d'une élucubration poétique sur laquelle il ne pouvait
mettre la main. C'était au dessert, et je pris bravement mon parti
d'avaler sa prose rimée en même temps que son café. Sa servante
lui demanda ce qu'il cherchait. — C'est, lui répondit-il, cette bal-
lade que je t'ai lue,... tu sais bien,... en date de 1838 ou S9, un
de mes premiers essais dans le genre romantique.
— Ah ! ça sera peut-être avec toutes ces vieilles paperasses de
votre défunte mère... J'avais fait un paquet de tout ça pour allumer
le feu. C'est dans le coffre au bois, si ça n'a pas été brûlé. — Et eDe
se mit à fouiller et à répandre au milieu de la chambre une char-
retée de papiers griffonnés; de vieux journaux, de notes, de reçus,
de parchemins antédiluviens, que sais-je? C'était chercher un grain
de sable dans l'océan.
— Quel malheur si c'est perdu ! disait Boc en poussant de gros
soupirs et en faisant voler les paperasses au vent.
Un papier jauni, écorné, plié en quatre et entouré d'un bout de fil
crasseux, vint à s'abattre sur la table. Je le dépliai machinalement,
et, reconnaissant l'écriture de mon aïeul, Urbain Valéry, je par-
courus des yeux les phrases suivantes :
« Ceci est mon testament... Aujourd'hui 7 septembre 1859, moi,
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CALLIRHOÉ. 827
Urbain Valéry,... je donne et lègue à Jean Valéry, mon petit-fils,
ma maison,... mes domaines, etc« »
Je n'en lus pas davantage : je ne suis pas fort en aiTaires; cepen-
dant je compris que ce papier devait être très important pour moi.
Je me rappelai que le vieux Urbain était mort le 9 septembre 1839 :
donc, si c'était là sa dernière volonté, mon père avait été frustré
par M. Désormes. Je voyais dans ce testament, échappé par le plus
grand des hasards au feu d!Hébéy le moyen d'obtenir la main de
Marguerite, rien de plus. Je ne voulais nullement dépouiller mon
oncle, mais j'allais le mettre au pied du mur.
— Monsieur Boc, m'écriai-je, d'où vous vient ce papier?
— Mais je ne sais pas, disait-il tout effaré; ma servante a tout
bouleversé, et je ne peux pas retrouver ma ballade... Je suis dés-
espéré! Ah! les femmes! Êtres charmans, mais sans cervelle!... Ce
ne seraient pas mes vers que vous tenez là?
— Non, c'est un testament de mon aïeul.
— Tiens! encore un? Ma mère m'a dit qu'il s'amusait à faire son
testament tous les ans, puis tous les mois, et enfin tous les quinze
jours.
— Mais je suis surpris, lui dis-je, que M"*^ Boc n'ait pas remis
tous ces papiers aux héritiers.
— Oh! mon Dieu! ma mère n'avait guère sa tête à la mort de
M. Urbain, car à peme avait-il rendu le dernier soupir qu'elle tom-
bait comme foudroyée par une attaque de paralysie. Depuis elle a
toujours langui, et sa mémoire était fort troublée. Beaucoup de pa-
perasses qu'elle jugeait sans valeur sont restées entassées dans un
vieux bahut dont j'avoue n'avoir jamais eu l'idée de faire l'inven-
taire. Elles y seraient encore, si ma gouvernante n'eût débarrassé
le meuble pour y mettre du linge... Est-ce que ce papier vous in-
téresse?
— Certes, et je prends la liberté de le garder.
— Vous le pouvez, et même je trierai tout ça, et je vous mettrai
de côté ce qui a rapport à votre famille. Peut-être retrouverai-je
mes vers!...
— Boc, lui dis-je en posant sur la table les lettres de change qui
me faisaient son unique créancier, un cadeau en vaut un autre :
vous voilà forcé d'accepter ce que j'étais venu vous offrir; reprenez
vos billets.
Le poète ne voulut pas les accepter, je les déchirai. Je pris congé
de lui et le quittai sans lui expliquer l'immense service qu'il m'a-
vait rendu. Brave poète! il comptait m'assassiner avec ses vers, et
il me donne la vie et le bonheur!
Je voulais savoir au juste la valeur de cet acte; je ne puis avoir
grande confiance en M. Chassepain, chargé des intérêts de M. de
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82S REVUE DES DEUX MONDES.
Mauvezin, et d'ailleurs malade en ce moment. J'ai pris mon cReval,
et, suivi de Kadour, je suis parti à fond de train pour Lignières. J'ai
couru chez M. Lormond, l'ancien notaire de mon aïeul. II a eu d'a-
bord grand* peine à me reconnaître.
— Gomment! disait-il en croisant les mains sur son vaste abdo-
men, c'est là le petit Marc! Ma foi, mon jeune brave, je ne vous
aurais pas remis! Comme on change ! Savez-vous qu'il y a quatorze
ans que je vous ai perdu de vue? Mais petit à petit je retrouve en
vous les traits et la taille de votre père , un excellent cœur, mais
une mauvaise tête ! Je vois que vous êtes décoré , et je vous en fais
mon compliment. Ah çà! qu'êtes-vous devenu depuis si longtemps?
Mais vous me conterez cela plus tard, en dînant avec moi en famille,
sans façons. En attendant, dites-moi ce qui me procure le plaisir
de vous voir.
Je lui montrai le testament et le priai de me dire franchement ce
qu'il en pensait. Avant tout, il regarda la date. — Attendez donc!
s'écria-t-il. Savez-vous la date du testament fait en faveur de Dé-
sorraes ?. . . tout est là !
— J'ai cette date fort présente, répondis-je. Mon arrière-grand-
père a testé en faveur de mon oncle le 15 août 1839, jour de VAi-
somption.
^ — Oh! oh! fort bien alors! Lisons. — Et il lut : « Ceci est mon
testament et ma dernière volonté. Aujourd'hui 7 septembre 1839,
moi, Urbain Valéry, libre d'action, sain d'esprit et de coi*ps, je
donne et lègue à mon petit-fils Jean Valéry ma maison de Lignières,
jardins et dépendances, plus mes domaines du Montet, de la Fe-
louze, des Brandes, da la Chatoule et de Lassout, avec tout ce qui
fait partie de ces cinq domaines en cheptel, bâtimens, terres labou-
rables, bois, prés, vignes et étangs, meubles et immeubles, sans
exception ni réserve. Le tout estimé douze cent mille francs... »
— Ça vaut davantage aujourd'hui, dit le notaire, se parlant à
lui-même. Il continua : « Je donne et lègue à ma fille Thérèse Va-
léry, femme Désormes, le domaine de Boiscontent et celui des
Jouannets, estimés deux cent trente mille francs, icelle ayant déjà
reçu en dot comme avancement d'hoirie les fermes de La Font-Roy
et de Civrenne, estimées cinq cent septante mille francs, ce qui,
pour sa part, se monte à huit cent mille francs. Entendant qu'elle
se contente pour sa légitime de ces huit cent mille francs... »
— M"* Désormes étant morte, dit M. Lormond, sa fille hérite, ce
qui fait qu'elle est propriétaire de huit cent mille francs. Avec une
somme comme celle-là, on peut se marier à sa guise. Tout ça va
bien. Je poursuis : « Je lègue à Rosalie Boc, ma femme de charge,
une rente viagère de trois mille francs... »
— Rosalie Boc est-elle encore vivante?
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GALLIRHOB. 829
— Non.
— Eu ce cas, c'est soixante raille francs qui vous rentrent. Voyons
un |>eu. « Plus à Jacques Leuillet, mon domestique, une rente via-
gère de douze cents francs... »
Il a été rejoindre son vieux maître : bénéfice net, vingt-quatre
mîUe francs. « Ce testament olographe est fait pour être déposé aux
mains de maître Lormond, notaire à Lignières, que je prie de vou-
loir bien être mon exécuteur testamentaire. J'annule et je révoque
tous testamens ou autres dispositions de dernière volonté que je
puis avoir faits avant ce jour, entendant m'en tenir aux dispositions
qui précèdent.
« Le présent testament a été écrit de ma main et fait à Lignières
le sept septembre mil huit cent trente-neuf.
« Jean-Urbain Valert. »
— Peste ! voilà un acte parfaitement en règle ! s'écria M. Lormond.
Il n'y mancpie rien, et pour un homme de quatre-vingt-neuf ans,
l'écriture est franche et dénote une grande lucidité d'esprit. Je m'é-
tonnais aussi que votre aïeul ne vous eût rien laissé. Enfin voilà qui
va très bien; comment avez-vous trouvé ça?
Je lui racontai le déjeuner chez Boc, sa recherche d'un poème
perdu et ma surprenante trouvaille.
— Ceci me prouve, dit-il, que Rosalie Boc avait la tête à l'envers
quand elle a perdu son vieux maître. Au reste, elle avait toujours
été un peu folle, et il paraît que son fils en tient, puisqu'il rimaille.
N'importe, vous voilà propriétaire de près de treize cent mille francs!
Joli denier pour un lieutenant de spahis! Ah ! le père Désormes va faire
une vilaine grimace; mais il n'a qu'à s'exécuter de bonne grâce, et,
bien que ça ébrèche un peu ses trois millions, il n'en mourra pas.
Saint-Jean vaut bien douze cent mille francs, et c'est sa propriété
personnelle. Si vous vouliez faire une affaire , vous devriez épouser
sa fille, ça irait tout seul.
— Croyez-vous?
— J'en suis persuadé. Désormes aime beaucoup l'argent.
— Mais il a promis la main de Marguerite au marquis de Mau-
vezin.
— A ce blondin sans fortune? Vous m* étonnez. Ah! bah! si vous
me donniez plein pouvoir, j'arrangerais cette affaire-là en quinze
jours.
Je lui confiai mes intérêts de cœur et d'argent.
— J'irai demain à Ardentes, dit-il, m'entendre avec maître Chas-
sepain, le notaire de M. Désormes. Je dois vous prévenir qu'il n'a pas
à nous rendre compte des revenus touchés par lui depuis quatorze
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830 REVUE DES DEUX MONDES.
ans; n'ayant pas détourné le testament, il est de bonne foi, et les
intérêts lui appartiennent. Ne parlez encore de rien. Du reste je me
charge de tout; je vous tiendrai au courant, et je vous verrai pro-
chainement.
Nous passâmes à table. Il me présenta à sa femme et me montra
ses deux filles, deux sœurs jumelles se ressemblant au point que je
ne les aurais pas distinguées Tune de l'autre, si elles eussent été
séparées. Cela m'a fait penser à ceux qui nient les réapparitions des
mêmes âmes sous des formes identiques à celles qu'elles portaient
dans de précédentes existences. Voici pourtant que la nature crée
spontanément deux types qui sont la répétition l'un de l'autre.
M. Lormond et sa femme sont des gens excellens et sans façons.
Je suis revenu fort tard à Saint-Jean. Mon pauvre cheval en avait
assez. Tout le monde dormait. Cette journée de mouvement et d'é-
motions m'avait tellement agité que j'ai passé une fort mauvaise
nuit. Je m'endormais à peine quand j'ai entendu soupirer tout près
de moi. Je me suis éveillé tout à fait, et je commençais à croire que
j*avais rêvé, lorsqu'un second soupir, plus distinct, plus plaintif que
le premier, m'ôta toute incertitude. Il semblait venir de la biblio-
thèque.
La pendule du salon sonna lentement trois heures. J'allsû m'assu-
rer qu'aucun chien n'était entré par hasard dans la chambre voisine.
C'était un effet acoustique quelconque, peut-être une fissure dans
la muraille, qui m'apportait un bruit du dehors ou le ronflement de
quelque voisin.
20 septembre. — Je n'ai pu dire un mot de la journée à Margue-
rite, et d'ailleurs je ne veux rien lui apprendre avant l'autorisation
du brave Lormond. Il n'y a pas de certitude qui tienne, j'ai pro-
mis! Et puis Marguerite pourrait- elle cacher sa joie et ses espé-
rances? J'ai tant de peine à lui cacher les miennes! J'ai été aimable
avec Fanny. J'y allais de bon cœur, je ne la crains plus.
Mon oncle voudra-t-il reprendre sa parole à M. de Mauvezin?
Oh! il le faudra bien!... Mon Dieu! pourvu que je ne rêve pas tout
éveillé!
SDITB DU JOURNAL DE MARC.
21 septembre. — Dolin est entré chez moi d'un air singulier : —
Vous m'excuserez, monsieur Marc, mais il faut que je vous parle de
quelque chose qui me tourmente. Vous qui êtes savant, qui avez
voyagé, vous m'aiderez peut-être à sortir de peine. Monsieur a-t-il
jamais regardé dans les yeux de la statue ?
— Non, qu'est-ce qu'ils ont?
— D'abord, monsieur, ils ont,... ils ont,... qu'ils vous regardent
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CALLIRHOÉ. S31
et VOUS suivent dans tous les coins de la chambre. C'est comme le
portrait de M. Désormes dans le salon, il ne me quitte pas de l'œil
tout le temps que je balaie, et il a Tair de dire : Gare à toi, si tu
laisses de la poussière sous les meubles. Aussi, quand il entre en
colère, je me dis : Voilà qu'il aies yeux du portrait I Mais ceux de la
statue ont un charme^ et vous allez le voir. Le matin du jour où j'ai
fait périr ce pauvre M. Michel, je trouvais cette fille de pierre si
gentille que je me suis mis à la regarder avec plaisir. Ses yeux
étaient comme vivans, et ils m'attiraient, quoi I Je me voyais dedans
tout petit, avec la chambre, les fenêtres, les livres, les pots, enfin
toutes les affaires! Et puis, à force de regarder, je me vois dans la
brande, conduisant la carriole, deux messieurs dedans, un grapd
marais, et le chien noir du père Garnat qui grattait la terre et me
regardait. Avez-vous jamais fait attention à ce chien?
— Non, allez toujours.
— Eh bien ! ce chien-là n'est pas un chien.
— C'est une chienne?
— Non pas, iponsieur! c'est un chien sans être un chien. Vous
savez bien que les bêtes reviennent? La preuve, c'est qu'une nuit
la mère àFraudy a entendu sa chèvre, morte et enterrée dans la
matinée, revenir dans la nuit bêler à la porte de son étable. Cette
bête voulait rentrer avec ses anciennes camarades qui l'entendaient
et bêlaient aussi pour lui répondre. La mère Fraudy s'est levée pour
voir, elle n'a rien vu; mais elle a bien reconnu que c'était sa chèvre
morte qui revenait. Il ne faut pas rire de ça, monsieur Marc, il y a
un chien noir qui apparaît sur la butte du Champ de la morte^ et
ça de tout temps. Le père Bontemps l'a ramené une nuit jusque
chez lui et l'a mis dans son écurie; mais au petit jour, comme il se
levait, il a vu que c'était le chien du*père Garnat, qui était sorti
tout seul et s'en allait, toujours courant, sur la brande. Gomment
avait-il ouvert la porte, s'il n'a pas le diable dans sa peau?
— Mon pauvre Dolin, vous avez rêvé tout celai II n'y a ni sor-
ciers, ni revenans, ni diable !
— Ça se peut , monsieur Marc , ça se peut; pourtant depuis que
la statue est au château, il s'y passe des choses qu'on n'avait jamais
vues. Allons, je vas tout vous dure ! J'avais été, comme ça, à Issou-
dun pour faire les commissions et acheter les provisions de la se-
maine. On mène ici un train qu'on n'avait jamais mené I Dame, c'est
que M™^ et M'*® d'Astafort, sa servante, vous et VOrabCy ça fait cinq
personnes de plus, sans compter tous ces messieurs qui. vont et
viennent et qui ne vivent pas d'eau claire. Voilà que j'ai rencontré
M. Pillepuce, vous savez, celui à qui la statue a jeté un charme qui
lui a paralysé la main I
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832 RBTUB DES BSUX MONDES.
— Paralysé?
— Oui, monsieur, car depuis ce jour-là il ne peut plus s'en ser-
vir du tout. Eli bien! du plus loin qu'il m'avise, il m'appelle, et
bien honnêtement me demande des nouvelles de tout un chacun et .
se met à parler. Ah! qu'il parle bien! Il parle, il parle qu'on ne
comprend pas ce qu'il dit ! De fil en aiguille, il me demande si je ne.
pourrais pas lui procurer quelque morceau de la statue, un doigt
par exemple. Oh ! il m'a offert dix bons francs pour un doigt. J'ai
refusé, disant que je n'en avais jamais trouvé de morceaux; mais il
me répond que je ne suis qu'une bête, et que d'un bon coup de
plumeau, en époussetant un peu du manche, on peut casser le bout
du nez ou un doigt, comme sans le vouloir, et gagner vingt francs.
— C'est un coup de maladroit qui peut te rapporter quarante francs»
qu'il me dit encore. Moi, j'avais bien envie de répondre : Ça se peut;
mais j'osais pas, et voilà qu'il m'offre cinquante francs. Ma fol, voilà
que je consens et que je lui promets, pour la semaine qui vient, de
faire comme il souhaite, et que je m'en reviens, ça je le confesse,
bien décidé à gagner son argent; mais la honte me prend, et je n'ose
plus. J*ai tourné plus de huit jours autour de la statue sans oser la
regarder. Enfin le matin où vous avez été déjeuner chez M. Boc, il
n'y avait personne dans le salon ni dans la bibliothèque, je prends
mon courage à deux mains et je vas sur la statue; mais je rencontre
ses yeux, et je reste en place comme un oiseau charmé par un
serpent. Et puis voilà que tout d'un coup son estoraaa se soulève
comme pour prendre sa respiration, et j'entends un gros soupir;
oui, un soupir comme quelqu'un à qui on apprendrait une mauvaise
nouvelle et qui respire de chagrin. Ce que je vous dis là, mon-
sieur, c'est la vraie vérité, je ne l'ai pas rêvé, puisque c'était en
plein jour.
Je me rappelai le soupir que j'avais entendu moi-même. Que ce
fût réalité ou songe, je voulus inspirer à Dolin une terreur salutaire,
et je lui déclarai que la statue avait la faculté de voir et d'entendre.
— Je voulais vous le cacher, lui dis-je en prenant un ton solennel
et tragique; mais puisque vous l'avez découvert, sachez tout... Elle
est fée ! Vous êtes bien heureux qu'elle ne vous ait pas pétrifié sur
place. Je vous conseille non-seulement de n'y jamais toucher, mais
encore d'empêcher qui que ce soit d'en approcher. S'il lui arrivait
un accident, voyez-vous, ce serait la mort et la ruine de tout le
monde ici, à commencer par vous.
— A la bonne heure I dit Dolin, voilà que vous parlez raisonna-
blement, et je le savais bien, moi, qu'elle était féel
Je lui donnai les cinquante francs promis par M. Pillepuce^ ce
qui m'attira de grands remerclmens de sa part. Ce faquin est très
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GAIIIfiHOÉ. 83S
cupide. Je lui promis de bonnes gratifications, s'il veillait bien sur
la statue.
. -^ Oh! soyez sans crainte, on n'a pas envie d'y toucher! J'aime
bien l'argent, mais vous me donneriez cent bons francs que je ne
porterais pas la main même sur son piêdestable. Faut que vous
ayez un empire sur elle pour l'avoir tirée de son trou sans en être
nxort. Fraudy, qui l'a portée sur sa civière, a eu les sangs glacis
(fluxion de poitrine) le lendemain, et si votre Orabe était pas de
la race du diable, il y aurait attrapé quelque estropiaison!
Ce M. Pillepuce est décidément un monomane fort dangereux;
mais cet imbécile de Dolin, avec ses bétes mortes qui reviennent ^
vient de toucher sans le savoir à une question philosophique long-
temps niée par l'orgueil humain, à savoir si les animaux ont une âme.
L'homme se croit-il donc le seul être jouissant du privilège de Tin*
tdligence, du raisonnement et de la mémobre? Ces facultés, quand
il est forcé de les reconnaître chez les bêtes, il les appelle instinct.
On accorde une âme au crétin du Valais, vivant comme une brute,
ne se souvenant pas, pouvant à peine parler, et on en refuse une au
chien qui a des amitiés, des haines, qui se souvient, qui rêve ! Le
paysan n'hésite pas à reconnaître aux animaux le pouvoir d'errer
sitf la terre à l'état d'esprits. 11 dira, en parlant d'un spectre : C'est
une âme en peine , et en parlant d'un animal fantastique : C'est
Vâme dune bêle morlCy bien qu'il lui refuse cette âme durant la
vie. n y a là, sans qu'il s'en doute, une subtilité de métaphysique
très étrange.
22 septembre. — Cette nuit j'ai été réveillé en sursaut, comme
si quelqu'un était dans ma chambre. J'ai prêté l'oreille attentive-
ment : il me semblait entendre retirer. Le cœur me battait vio-
lemment, j'étais couvert d'une sueur froide, et j'avais peur je ne
sais de quoi. Il n'y avait pourtant personne. C'était une sorte de
cauchemar. J'ai ouvert la fenêtre. 11 faisait froid; la grosse masse
noire des arbres du parc se découpait sur un ciel brillant d'étoiles.
Sirius étincelait comme un diamant; les hibous jetaient leurs notes
plaintives, et les girouettes grinçaient au moindre souffle d'air sur
le haut du donjon. Cette nuit calme, ce silence de la nature qui
sommeille, me portèrent à la rêverie, et ma rêverie entraîne toujours
mes idées vers Marguerite. J'étais accoudé sur la fenêtre, les yeux
plongés dans l'obscurité et ne regardant rien. Tout à coup j'ai cru
sentir quelqu'un derrière moi... J'avais les nerfs très irrités en ce
moment, et cela me rend stupide... Je n'ai pas osé bouger; mais à
un frôlement très sensible je me suis retourné brusquement : ce
n'était rien^... quelques feuilles sèches probablement, que le vent
agitait sous ma fenêtre.
TOMB XI.V. 53
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83 & REVUE DES DEUX MONDES.
J'ai essayé de dormir; mais tout ce qui m'avait frappé dans le
courant de la journée se traduisit en rêves fatigans. C'était Fanny
qui, drapée à Tantîque, se posait comme la statue. M. Pillepuce lui
cassait, avec un bruit sec, tous les doigts les uns après les autres,
et Fanny montrait ses mains mutilées à Mauvezin, qui riait comme
un sot. Puis ce n'était plus Fanny, mais la statue elle-même, dont
la figure s'animait, et qui, douée de mouvement, venait me deman-
der vengeance; puis le chien du père Garnat, qui cherchait à retirer
quelque chose de très lourd du fond d'un marais : c'était M. Michel.
Revenu à la vie, l'ingénieur frappait sur la statue à grands coups de
son marteau de géologue. J'entendais les bras et la tête de marbre
de ma belle nymphe rouler sur le plancher, et son torse mutilé des-
cendait de son piédestal de velours et venait vers mon lit. Je me suis
éveillé, mais le songe a continué. J'avais laissé ma porte ouverte,
et on marchait dans la bibliothèque.
Je fus assez sot pour m'imaginer un instant qu'une femme, Fanny
peut-être, était là; mais cette idée me passa par la tête comme un
éclair et s'éteignit de même. Je retenais ma respiration, et je prêtais
l'oreille au moindre bruit, quand j'ai entendu craquer le parquet de
la bibliothèque. Plus de doute, il y avait là quelqu'un. Alors une
voix douce et pleine a prononcé mon nom assez bas, mais bien dis-
tinctement et par deux fois : Marc! Marc!
J'ai frotté une douzaine d'allumettes avant de réussir à allumer
ma bougie. J'ai eu beau regarder dans ma chambre, puis dans le
musée : il n'y avait personne; la statue était immobile à sa place, et
la porte qui donue dans le salon fermée en dedans. C'est un tour
que l'on m'a joué ou une nouvelle hallucination de l'ouïe. Je ne
veux pas me laisser aller à ces sortes de phénomènes nerveux ; je
me suis habillé, j'ai ouvert les fenêtres de la bibliothèque. Il faisait
jour. La statue était vraiment ravissante aux premiers rayons du so-
leil. Elle brillait d'un éclat que je ne lui avais pas encore vu; on eût
dit que, semblable à Vénus, elle sortait du sein des ondes, toute
couverte de gouttes nacrées qui brillaient comme des perles sur sa
poitrine blanche. Elle était en effet couverte d'une buée qui doit
provenir de la chaleur de l'appartement; on croirait qu'elle est en
moiteur... Je me suis approché pour l'essuyer, et j'ai senti le marbre
tiède sous ma main. J'avertirai maître Dolin de faire moins de feu
dans cette pièce, dont la chaleur porte à la tête. Voilà probablement
l'unique cause de mes rêveries.
22 septembre. — J'ai reçu dans la journée une lettre de M. Lor-
mond, qui me prie de garder encore le silence sur la découverte du
testament; mais il me confirme que cette pièce est valable et inat-
taquable. J'ai donc pris sur moi de confier mon secret à Marguerite.
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CAlLIRHOé. 835
Je ne pouvais plus voir ses inquiétudes sans m' efforcer de les cal-
mer. Elle a d'abord éprouvé une grande joie; mais elle m'a dit de
ne pas parler trop vite à son père, dans la crainte de l'irriter contre
moi et de lui faire précipiter ses engagemens avec Mauvezin. — Il
tient de plus en plus au titre, disait-elle, et Dieu sait si à présent
il ne préfère pas la noblesse à la fortune. M. Lormond a raison : il
faut amener peu à peu la révélation de ton héritage et celle de notre
amour.
Je me soumets à tout, puisque j'ai l'espérance. Ce n'est pas une sé-
rénité complète; mais, si je compare ma situation à ce qu'elle était
quand je suis arrivé ici , j'ai envie de devenir fataliste et de croire
que je suis prédestiné à de grandes joies ou à de grands malheurs! . . .
Chère Marguerite I comme elle est différente de ceux qui l'entou-
rent! Titres, richesses, plaisirs, ne sont rien à ses yeux. Elle ne
pense qu'à moi et ne vit que pour moi. Fanny est tendue, sèche et
brusque; elle semble irritée au dernier point contre moi. Je ne veux
pas d'explication avec elle. Je ne la crains plus guère; mais à qui
en a-t-elle? Nous verrons bien.
23 septembre. — Le docteur Thibaut, de Vinceux et Boc étaient
restés à dîner, et comme M"* d'Astafort s'emparait déjà d'eux pour
faire une partie de bouillotte, Marguerite nous a proposé de laisser
là les cartes et de varier un peu nos plaisirs. Elle avait la fantaisie
déjouer des charades, et l'on s'est empressé de la satisfaire. Nous
nous sommes organisés en deux bandes, la bibliothèque a été dési-
gnée comme vestiaire et foyer des acteurs, et tous les vêtemens de
la maison ont été mis en réquisition. La garde-robe de M"® d'Asta-
fort n'a pas môme été respectée par le docteur, qui,.ayant à rem-
plir un rôle de sultane bien nourrie, s'était affublé d'un peignoir à
ramages et des fausses nattes de la chère dame. En le voyant ap-
paraître, elle lui aurait bien arraché ses dépouilles, si elle n'eût
craint de les déchirer; mais elle ne lui a pas laissé dire un mot. Le
docteur s'est vengé en lui restituant ses atours et en lui cédant son
rôle, qu'elle a rempli de la façon la plus ridicule. Tout cependant n'a
pas été mauvais ni burlesque dans notre soirée. Fanny, voulant re-
présenter une déesse de l'Olympe, s'est composé un costume an-
tique qui n'était d'aucune époque ni d'aucun pays, mais qui, plein
de goût et d'originalité, lui donnait une beauté sévère et frappante.
Enveloppée ainsi de draperies blanches, elle m'a rappelé le rêve que
j*ai fait dernièrement, et où, dans mon imagination troublée, elle
se confondait avec la statue. Marguerite, dans un autre genre, n'a
pas eu un moindre succès que son amie. C'était un rôle de bergère
des brandes. Elle y a imité le langage, l'allure, et jusqu'au chant
de nos paysannes, avec une vérité surprenante et un rare talent.
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830 REYDE DES DEUX IfONDES.
Ceci lui a valu une épigramme de la part de Fanny-Junon : -— Tu
joues les gardeuses de moutons au naturel, lui a-t-elle dit. On voit
que tu as de la race.
— Eh ! mais, a répondu M. Désormes en se redressant avec or-
gueil, ta mère n'est pas plus sortie de la cuisse de Jupiter que la
mienne! «
M""*" d'Astafort, qui a Thabitude de dire la cuisse du jubilé, a
fait répéter le nom de Jupiter, et s*est écriée que M. Désormes avait
toujours des grossièretés dans la bouche.
Dolin, qui met son nez partout, et qui, le plateau à la main, était
resté sur la porte, est venu familièrement complimenter à sa feçon
sa jeune maîtresse : — On jurerait voir la petite à Marlot! Vous avei
toute sa ressemblance et vous parlez aussi mal qu'elle !
— Merci, Dolin, lui a répondu Marguerite; c'est la plus jolie fille
du pays, et je voudrais bien lui ressembler.
— Oh! la Nanniche est mieux, et bien plus grosse que la Mar-
iette.
Nos charades ont duré jusqu'à minuit, après quoi Mai^erite et
Fanny ont été piller l'office, et nous avons improvisé un petit sou-
per dans le salon ; mais mon oncle et le docteur nous ont faussé
compagnie.
Marguerite, que j'avais mise au courant de la situation précaire
de ce pauvre Boc, a trouvé un moyen ingénieux de lui venir en aide
pour le moment, sans que l'orgueil du poète en souffrit. Tout en
soupant, comme nous parlions de nos fréquentes trouvailles de
vieilles monnaies : — A propos, dit-elle en tirant une bourse de sa
poche, voilà ce qu'on a trouvé aujourd'hui dans un vieux mur. C'est
une cinquantaine de louis du siècle dernier, dont mon père m'a fait
cadeau pour ma collection ; mais cela n'est d'aucun intérêt.
-^ Eh ! mais c'est une valeur, s'écria M'"* d' Astafort. Tu change-
ras cela contre de l'or nouveau, et c'est de quoi t'acheter de belles
robes ou un beau bracelet, Margot.
— Je n'en ai que faire, reprit Marguerite, et je veux mettre cela
en loterie,... ou bien...
— Ou bien jouons-le! reprit M"** d' Astafort.
— Oh ! nous avons assez joué, dit Fanny, qui était dans la confi-
dence de Marguerite. Je propose d'en faire un prix Montyon!
— C'est cela, s'écria Marguerite, mais pas un prix de vertu, tout
le monde ne pourrait peut-être pas concourir. Un prix de poésie à
l'instar des jeux floraux; mais nous voulons que l'assaut ait lieu
tout de suite, et que la pièce de vers soit improvisée. C'est moi qui
présiderai, et voilà mes fleurs, ajouta-t-elle en versant dans un plat
d'argent les vieux louis qu'elle avait déterrés dans je ne sais quel
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CALLIRHO£« 837
coin du coffre-fort de son père^ en mettant ses petites économies à
la place.
La lutte fut acceptée. M™'* d'Astafort, certaine que Fanny l'em-
porterait, approuva fort \idie de Margot; mais Fanny secondait les
vues de sa compagne : elle commença une tirade assez bien faite
pour une improvisation et s'arrêta au beau milieu, prétextant le
manque d'idées et la fatigue. De Vinceux jura n'avoir jamais fait en
sa vie que deux vers, où oignon rimait avec opinion. Alors Boc s'é-
lança hardiment dans l'arène comme un homme qui ne doute pas
de lui, et il fournit une course au bout de. laquelle son Pégase
s'abattit des quatre pieds. Sa chute poétique n'en fut pas moins
couverte d'applaudissemens, et notre nouvelle Clémence Isaure le
déclara vainqueur. Elle détacha de sa chevelure la couronne de
feuillage qu'elle avait tressée pour une charade, la lui posa sur la
tête, en même temps qu'elle lui présentait les effigies de Louis XV.
Boc ne pouvait refuser. Il accepta, et, bien que très ému, il eut
le bon esprit de ne témoigner sa gratitude que par son silence.
Nous avons continué à rire et à bavarder jusqu'à deux heures du
matin.
Je suis resté seul au salon; comme je n'avais pas envie de dor-
mir, j'ai allumé un cigare, puis, étendu sur le canapé, je me suis
laissé aller à la rêverie.
Tout était en désarroi dans cette grande pièce. Les fauteuils,
avaient l'air de tenir un grave conciliabule autour des restes du
souper. Ici un costume étalé sur un meuble, là un éventail oublié,
des fleurs éparses sur le plancher, un ruban perdu ; c'est comme un
champ de bataille. Une bougie jette dans l'air attiédi de l'apparte-
ment une. grande lueur rouge en mettant le feu à sa collerette de
papier. Un grillon, rassuré par le silence, chante dans les cendres
chaudes. Le vent siffle à travers les serrures sur une modulation
étrange. Ce sont les petits esprits de la nuit qui gémissent et pleu-
rent à la porte. Ils voudraient venir folâtrer dans les plis épais des
rideaux, errer le long des murailles, se regarder et se rire dans les
glaces, ou se jouer parmi les bribes et les miettes de pain du souper.
Les chiens se prirent à hurler avec une persistance qui me fit ouvrir
la fenêtre. Ils n'en avaient qu'à la lune, qui se levait rouge et large
à travers un rideau de peupliers, dont les tiges droites et nettes
semblaient la couper en plusieurs parts.
— Qu'est-ce que les chiens pensent donc de la lune pour lui
chanter ces hymnes plaintifs? Pourquoi ces cris de désespoir ou de
terreur? est-ce un hommage rendu à cet astre mystérieux? Si les
chiens voulaient parler, comme dit le père Carnat, ils nous révéle-
raient... Singulière fantaisie de se figurer que les croyances et les
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858 BEVUE DES DEUX MONDES.
idées abandonnées par les hommes deviennent le partage des ani-
maux!... quelle idée! Qu'est-ce qu'une idée? Une réminiscence di-
vine...
Un bruit aigre et sec, parti de la bibliothèque, me fit tressaillir.
J'y courus; c'était une bobèche de verre que la flamme d'une bougie
expirante venait de casser.
A cette clarté vacillante, je vis les bras, les doigts et le cou de la
statue ornés de bracelets, de bagues et de colliers antiques. Bon ! il
ne manquait plus que de s'amuser d'elle comme d'une poupée! Qui
diable a eu la fantaisie d'aller fouiller les vitrines pour la parer
ainsi? Et ce diadème d'or! Rien ne manque à sa toilette. On finira
par la casser avec tous ces enfantillages. Cela ne peut venir que de
Fanny ou de Marguerite... Cependant celle-ci m'a dit avoir peur de
ses yeux d'émail. Comme ils brillent ce soir ! ces bijoux sont fort
bien choisis et lui vont à ravir! On la dirait vraiment enchantée de
sa splendeur; elle a l'air de sourire et d'avoir voulu disputer le
prix de la beauté...
24 septembre. — Je ne me sens pas malade, et pourtant je suis
la proie de phénomènes inquiétans... Pourquoi inquiétans? Cadanet!
Cadanet! si tu étais là, tu me dirais encore que je suis fou ! Je ne le
suis pas. J'ai l'esprit, non pas calmé, mais moins sombre que je ne
l'ai eu depuis longtemps, et le passé s'ouvre devant moi comme un
livre! La vie de l'esprit n'est pas ce qu'on croit... C'est un mystère
profond, sublime peut-être I ... C'est plus vaste et plus fort dans tous
les cas que ne l'établissent les notions vulgaires.
Cette nuit a été pour moi autre chose qu'une hallucination. C'était
une révélation, un songe, je n'en doute pas, mais un souvenu* de
l'âme et une réapparition des images du passé. — Quelqu'un ap-
prochait de mon lit : une haleine effleura mon front, une voLx douce
et caressante me parla dans un idiome étranger que je reconnus
pour être de l'osque, langue antique que j'ai cherchée vainement à
déchiffrer maintes fois, mais que dans le rêve je comprenais très bien.
— Markek Waldrigh^ disait-elle, pourquoi ne veux -tu pas me
reconnaître? Ne suis-je pas toujours ta femme et ton esclave dé-
vouée? As-tu donc oublié ta Callirhoé? 11 est impossible que tu ne
m'aimes plus; je t'ai été fidèle, et je t'aime toujours. Je t'ai reconnu
dès que tu es entré dans le tombeau ; mais où étais-tu donc pour
avoir tant tardé à me rappeler à la vie ? Tu aurais mieux fait de me
laisser dormir toujours que de me réveiller pour voir ton indiffé-
rence. Souviens-toi de tes sermens et des miens gravés sur la table
de bronze :
Par les dieax cabires,
Markek et Callirhoé,
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CALURUOlè. S39
Vivans ou in(»tB,
•• Se sont juré
Un amour étemel.
Souviens-toi des heures délicieuses que nous passions ensemble au
fond du berceau de feuillage, à mi-côte du jardin et sous les grands
arbres de la forêt où le gibier abonde ! Mais pourquoi tout ce chan-
gement ici? Au lieu de villas et de palais, je ne trouve que landes
désertes. Pourquoi tous ces ustensiles vulgaires, tous ces vases de
terre cuite entassés dans ma chambre? Pourquoi les haches de guerre
de tes ancêtres sont-elles mêlées à mes bijoux ? Pourquoi ne portes-tu
plus tes armes brillantes et tes riches vêtemens? Moi-même tu me
laisses vêtue d'une mauvaise tunique, et j'ai froid, bien froid dans
ma robe de pierre! J'ai dormi de longs siècles, je le comprends
maintenant; mais je reviens vers toi pour te rappeler le passé, car
sans ton amour je ne peux revivre. Tu ne me crois pas, tu n'as
pas l'air de me comprendre, et pourtant je ne te dis que la vérité.
Regarde-moi! Ahl je suis bien malheureuse! Tu ne m'aimes plus,
Markek! Souviens-toi, souviens-toi donc !
Et je sentais des baisers et des larmes brûlantes sur mes mains.
Je fis des efforts inouis pour me réveiller ou tout au moins pour
ouvrir les yeux; mais j'étais cloué sur mon lit par une force invin-
cible. J'entendis marcher dans ma chambre et fermer une porte avec
un bruit sec; puis on frappa à celle du corridor.
— Ah çà! que se passe-t-il? criait M. Désormes.
Je sortis enfin de mon lourd sommeil, et je lui ouvris. Avais-je
pleuré en rêvant pour avoir les mains si mouillées?
— Que diable fais-tu chez toi? Est-ce que tu récites des vers
grecs? Je t'aî entendu en passant, et ça m'a inquiété.*
— Quelle heure est-il donc? lui demandai-je.
— Cinq heures! mais quelle drôle de figure tu as! Es-tu malade?
— Non, je ne crois pas. Je dormais, j'avais le cauchemar.
Je me suis levé et j'ai accompagné mon oncle, qui allait surveil-
ler ses ouvriers en train de creuser des canaux d'irrigation auprès
de la ferme du Corbilly. Tout en marchant, je lui ai raconté mon
rêve dont j'avais gardé un souvenir aussi net que le rêve lui-même
l'avait été.
Mon oncle ne s'émut nullement. — Bah! dit-il, je rêve souvent
aussi, et même des choses étonnantes! J'ai souvent rêvé que je
voyais la luzerne en fleur au mois de janvier, et c'a toujours été
signe pour moi de bonne récolte. Toi, tu auras lu dans quelque
bouquin une histoire ayant rapport à cette partie du pays... Et puis
tes anciennes études sur les langues mortes... Tout ça s'est mêlé
comme il arrive toujours dans les rêves.
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8A0 ^ BBYUE DES DEUX MONDES.
— Mais ces larmes sur mes mains?
— Bah! tu avais chaud, voilà tout. Voudrais-tu pas croire que
tout cela soit arrivé? '
Pendant que nous regardions les travaux, un ouvrier jeta de côté
un morceau de métal brisé par la moitié. Je le raniassai, et j'y dé-
couvris des caractères.
— C'est deTosque! c'est de l'osque! m'écriai-je ; mais, hélas!
je ne savais pas assez le déchiffrer pour comprendre quel sens of-
fraient ces caractères. Tout d'un coup, illuminé de je ne sais quel
souvenir, je lus et traduisis :
Par les dieux cabires,
Markek et Callirhoé,
Vivans ou morts,
Le reste manque, mais c'est bien là le commencement du ser-
ment que j'ai entendu cette iiuit. Je fis part de ma stupéfaction à
mon oncle.
— Bah ! c'est ça ou autre chose, fit l'incrédule vieillard; mais tu
parlais de serment^ à' amour étemel^ ça n'a pas de rapport. C'est
la plaque commémorative d'un tombeau élevé par un époux à sa
femme.
— Il faut chercher l'autre morceau, qui ne peut être loin, puisque
vos ouvriers retournent à chaque instant des briques et des pierres,
preuves de constructions antiques en cet endroit. — Msûs on ne
trouva plus rien.
J'avais l'intuition que l'autre fragment devait être très près de
celui que nous possédions; je fis fouiller à la même place, et la
pioche résonna sur du métal: — Le voici! dis-je à mon oncle. C'était
en effet le reste de l'inscription :
Se sont juré
Un amour éternel.
— Tu savais ça d'avance ! disait M. Désormes; tu as trouvé quel-
que indication dans ma bibliothèque , et tu t'amuses à faire le sor-
cier!
— Tout n'est pas dans votre bibliothèque, mon oncle.
— Eh bien! je vais, en attendant, y faire porter cette tablette.
— Ces écritures-là, dit un des ouvriers, c'est quelque contrat
avec le diable.
— Imbécile! lui répondit son voisin, tu vois bien que la bronze^
c'était le papier de l'ancien temps.
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CALLIRHOÉ. 8A1
On plaça rinscription sur le mur de la bibliothèque. M. Désormes
était en belle humeur, il s'approcha de la statue, et la saluant poli-
ment : — Voilà, belle dame, ce qui reste de vos sermens d'amour.
Ça vous rappelle votre bon temps, n'est-ce pas? Ehl vous avez une
petite mine éveillée et une paire d'yeux qui ont dû faire plus d'une
victime.
Mon oncle raconta en riant à ces demoiselles que j'étais sorcier,
et que j'en remontrerais au père Carnat. Marguerite ne vit dans ma
double vue que le résultat de recherches scientifiques. J'aime autant
qu'elle ne me croie pas halluciné; mais plus tard Marguerite, si
intelligente et si sincère d'esprit, me comprendra peut-être.
25 septembre. — 11 pleuvait à verse, et le mauvais temps, qui
menaçait de durer toute la journée, nous avait retenus auprès du
feu dans la bibliothèque. La conversation roulait sur les antiquités
nouvellement découvertes à Saint-Jean. Chacun faisait ses conjec-
tures sur l'inscription de bronze et la réunion du nom grec de Gal-
lirhoé avec celui de Markek, mot celte qui signifie chevalier. Pour-
quoi les sermens d'un noble Gaulois et d'une jeune Étrusque étaient-
ils formulés en langue osque, et comment se trouvaient-ils dans les
brandes du Berry ?
Il a dû nécessairement exister une ville phénicienne ou osque à
Saint-Jean. Cette localité a été habitée, cultivée, exploitée de tout
temps historique; les tumuli qui sont communs dans cette partie du
Berry, l'hypogée du Champ de la morte^ les mardellesy les prétendus
camps romains, forteresses gauloises, de Brives et de Corny, en sont
des preuves évidentes.
— Cela ne m'explique pas, dît Marguerite, ce qu'étaient Markek
et Callirhoé, un couple heureux de l'antiquité, mais de quelle
époque?
Je lui répondis que les peintures de l'hypogée, la statue, qui doit
être le portrait de cette dame, les objets trouvés aux environs, me
faisaient reporter l'existence de nos deux héros à quatre siècles
avant Jésus-Christ.
— Les Gaulois étaient des sauvages dans ce temps -là, dit
«"• Fanny.
— Il est vrai, lui répondis-je, que les mœurs grecques n'avaient
pas encore pénétré dans les grandes forêts de la Gaule; mais les
Celtes avaient une société, des lois, des villes, des routes bien avant
la conquête de Jules César. Croyez-vous donc que leurs fréquentes
invasions en Italie ne les eussent enrichis que de butin , et qu'ils
n'en eussent pas rapporté des notions de progrès véritable? J'étais
moi-même bien simple de me creuser la tête pour savoir par quel
prodige nous nous trouvions environnés ici des vestiges d'une civi-
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842 REVUE DES DEUX MONDES^. - -
lisation avancée. Je suivais la route battue, je voulais voir dans ces
vestiges les monumens de la domination romaine dans la Gaule,
tandis que nous avons affaire aux trophées des conquêtes des Gau-
lois en Italie, conquêtes bien antérieures à Jules César, et vraiment
glorieuses. Oui, oui, quand j'y songe, tout s'éclaircit pour moi : je
comprends la destinée de Markek, et je vois dans Callirhoé non
plus une druidesse, mais une prêtresse étrangère, une captive peut-
être, devenue reine en ces lieux, qui sait? la première châtelaine du
domaine que nous habitons!
— Oh ! oh ! s'écria mon oncle, Saint- Jean aurait été le palais tout
en or des légendes du vieux Gamat?
— Pourquoi non? dit Marguerite. Voyons, Marc, cherchez dans
vos livres...
— Mes livres ne disent rien, hélas! et je ne pourrais reconstruire
cette histoire que par l'induction. Je n'osai pas ajouter : par le sou-
venir.
Marguerite sembla me deviner. — Cherchez, cherchez! reprit-
elle avec vivacité.
— Cherchez, et tu trouveras! ajouta M™* d'Astafort.
— Si vous ne trouvez pas, vous inventerez! dit Fanny, et cela
vaudra tout autant.
Pressé par ces demandes, je me sentis pris d'une grande pesan-
teur de tête, et je craignis un instant de me trouver mal; mais, sous
le regard pénétrant et limpide de Marguerite, ce malaise subît se
dissipa comme par enchantement, et il me sembla que j'entrais dans
une donnée très vraisemblable ou très sûre.
— Vous le voulez? dis-je à mon auditoire. Je vais essayer; msus,
si je vous ennuie, interrompez-moi.
— Non, non, dit mon oncle; il s'agit de ma propriété, ça m'in-
téresse. J'ai souvent rêvé que je découvrais des puits remplis d'or
et d'argent dans la brande.
— Et moi, dit Marguerite, je rêverai de Callirhoé jusqu'à ce que
je sache son histoire.
Maurice Sand.
(ia troisièrM partie au prochain n\)
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UN
MUSÉE CHRÉTIEN
A ROME
Le talent possède une puissance de transformation, et, depuis
que le Génie du Christianisme a paru, les voyageurs contemplent
Rome sous un nouvel aspect. Rome chrétienne dispute leur atten-
tion à Tantique Rome. La réputation du peintre habile des beautés
terrestres de la religion peut avoir baissé depuis sa mort; mais,
quoi que des esprits sévères en aient pu dire, son ouvrage, il le faut
bien, répondait à quelque besoin jusqu'alors négligé de Timagina-
tioD humaine, car il a ouvert des sources de curiosité, d'admira-
tion et de critique qui jusqu'alors n'avaient pas été captées, et qui
coulaient à peine. La pensée neuve du livre, pensée que l'on peut
trouver grande ou seulement ingénieuse, comme on le voudra, c'est
de prendre le christianisme au point de vue de l'art, et de le mon-
trer puissant et maître dans le royaume de l'imagination. Il en a
fait, même à ce titre, le premier des souvenirs de l'humanité. Par
un reflet subit, Rome en a été éclairée d'un nouveau jour.
Les voyages en Italie, écrits avant ce siècle, ne laisseraient guère
deviner à qui l'ignorerait que l'auteur vient de visiter le berceau de
son église et la métropole de sa religion. Il y est bien question du
saint-siége, mais comme d'une cour ou d'un gouvernement. 11 y est
parlé des temples et des autels , mais pour leur mérite comme ob-
jets d'art, tout au plus pour leur importance comme points de réu-
nion des fidèles, comme centres ou dépendances de tel ou tel éta-
blissement clérical ou monastique. Le côté vraiment chrétien de
toutes choses est presque toujours omis. Longtemps le rapport qui
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Sih REVUE BBS DEUX uormES.
unit soit les institutions, soit les monuraens aux souvenirs et aux
croyances, au passé et au présent de la foi, l'influence exercée par
les traditions, que représentent des débris sacrés ou de majes-
tueuses constructions, sur les sentimens encore vivans dans les âmes,
Semblent n'avoir pas un moment occupé l'esprit des explorateurs
mondains de la capitale catholique, et le christianisme est pour eux
comme s'il n'avait ni histoire ni poésie.
Mais Rome, sans avoir changé, n'apparaît plus la même depuis
le commencement du siècle, et, comme il arrive toujours, on est
tombé en la jugeant dans un excès contraire et nouveau. Des senti-
mens qui n'ont nul rapport avec la vérité ou la beauté des choses ont
mis à la mode une admiration indistincte, un enthousiasme de com-
mande, une idolâtrie minutieuse, qui feraient de Rome au besoin
la cité de Dieu réalisée sur la terre. Gardons-nous de ces préven-
tions volontaires, de ces émotions de parti-pris que dicte la mode
ou la politique; mais que le désir de nous préserver des effusions do
faux zèle, des superstitions de l'esprit de parti, ne nous rende pas
insensibles à ce qu'il y a de noble ou de touchant dans les idées
et même dans les passions de l'âme religieuse , et par suite dans
les créations et les images visibles qui attestent la puissance de ces
idées et de ces passions sur toute la nature humaine.
Il est à noter que ce n'est pas la papauté qui des premières a
donné T exemple de la fidélité ou du retour aux antiquités du chris-
tianisme, c'est-à-dire à ce qu'il a sur la terre de plus auguste.
Longtemps cette diplomatie spirituelle, absorbée par des intérêts
qu'elle tâchait de croire sacrés, n'a vécu que dans le siècle en par-
lant d'éternité. Elle a pris son autorité pour la religion même; celle-
ci, on eût dit qu'elle l'ignorait ou la négligeait dans son essence,
dans ses origines, dans tout ce qui explique et honore la puissance
de l'école la plus vaste et la plus populaire qui ait été ouverte pour
enseigner au monde le mépris de la fortune, du plaisir et de la vie.
Tel est le caractère que le christianisme reprend pour nous avec
éminence, dès qu'au lieu d'en voir les plus nobles produits dans le
génie dominateur d'un Grégoire VII, les royales qualités d'un Nico-
las Y, les conquêtes d'un Jules II, les élégantes curiosités d'un Léon X,
l'énergique administration d'un Sixte-Quint, nous remontons h des
temps bien antérieurs à Constantin même, à ces temps dont Rome
est encore le lieu de la terre qui conserve le plus de vestiges. Il est
en effet remarquable, encore qu'assez naturel, que les trois pre-
miers siècles du christianisme, cette période de sa plus pure et de
sa plus merveilleuse propagation, aient laissé si peu de traces ma-
térielles dans les trois parties du monde, dont il envabii alors
presque toutes les régions civiUsées. On compterait les monumens
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UN MUSÉE CHUETIBN a ROME. 8&5
QU plutôt les ruines qui, des confins de la Perse à ceux de TEs-
ps^oe, qui de la Mauritanie à TAngleterre, portent l'empreinte vi-
sible de la conquête apostolique. A Rome du moins, bien qu'un cri-
tique éclairé ne doive pas admettre Tauthenticité de tout ce qu'on
lui montre ou lui raconte, il trouve encore çà et là sur le sol quel-
ques marques non effacées des premiers pas de ces initiateurs vail-
lans et naïfs qui ont, sans s'en douter, répandu dans l'univers les
fécondes semences de toutes les variétés de la foi universelle. Les
maîtres ou les précurseurs de ceux qui devaient fonder ou propager
la religion de l'Ecosse comme de l'Espagne, de la Russie comme des
États-Unis, de ceux à qui l'humanité doit les leçons d'Origène,
d'Athanase et d'Augustin, celles de saint Bernard et de saint Tho-
mas, celles de Luther et de Calvin, tout, jusqu'aux poèmes de
Dante et de Wtilton, jusqu'à Saint-Pierre de Rome et à Notre-Dame
de Paris, Polyeucte et Aihalie, les Provinciales et Tartufe ^ l'ortho-
doxie guerrière de Bossuet, les témérités de Fénelon, les libres
croyances du Vicaire savoyard^ le rationalisme austère de Kant, le
théisme évangélique de Channing; les deux apôtres enfin qui sem-
blent représenter les deux esprits du christianisme, Pierre et Paul,
ces missionnaires presque inconnus de l'antiquité qu'ils allaient
transformer, ont sans doute foulé cette terre de Saturne, salurnia
iellus^ où des nonnes habitent un palais des césars, où des capu-
cins traînent leurs sandales. sur la cendre des Fabius et des Scipion.
De là tant de pensées pleines d'enseignement et de rêverie qui prê-
tent aux choses de Rome un accent et un charme solennel que ne
peuvent effacer les misères et les puérilités mêlées à tant de gran-
deoi^ et de bienfaits.
I.
Et cependant il n'y pas longtemps que ces réflexions se produi-
sent naturellement à la vue de l'intérieur des palais pontificaux. Au
Vatican, la Galleria lapidaria ou le musée des inscriptions est dû à
Gaetano Marini, qui l'a disposé par l'ordre de Pie VII. Encore se peut-
il que le côté est de la galerie, contenant la série des inscriptions
chrétiennes, ait été depuis lors complété et remanié. Dans tout le
reste du palais, on ne trouvera guère que les reliques de l'art su-
blime de l'antiquité païenne ou de l'art savant de la semi-païenne
reuaissance, et tout y porte l'empreinte de la mondaine munificence
de la papauté. Rien de moins religieux d'aspect que les résidences
pooctificales. Cependant, en faisant un musée du palais de Latran,
Grégoire XVI Ta ramené à une destination moins royale et moins
temporelle, et cette succursale du Vatican s'est peu à peu ouverte
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8Â6 REVUE DES DEUX MONDES.
de préférence aux monumens de l'art chrétien. Elle contient bien
encore des antiquités d'un autre genre, des marbres, des mosaï-
ques qui viennent de la Rome impériale, et qui sont dignes de cu-
riosité; mais tout ce paganisme semble un hors-d' œuvre auprès de
ce qui nous attire à Latran, je veux dire le musée chrétien, création
toute nouvelle, et dont avant Pie IX aucun pape ne s'était avisé..
Il était difficile d'en concevoir l'idée, et surtout de l'exécuter,
tant qu'on n'avait point exploré les catacombes, le flambeau de la
science à la main. Il y a longtemps cependant que des pèlerins
avaient commencé à venir de toutes parts se prosterner à l'entrée du
caveau qui s'ouvrait dans la basilique de Saint-Sébastien, et qui le
premier a reçu le nom de catacombes de la région où il était placé,
celle du cirque de Maxence et du mausolée de Cecilia Metella (1).
La dévotion n'a sans doute jamais cessé d'attirer les fidèles dans ce
caveau, qui passait pour avoir recelé les corps de saint Pierre et de
saint Paul; mais pendant bien des années les sépultures des preoiiers
siècles de l'église n'ont pas reçu d'autre hommage, si bien que la to-
pographie de la nécropole souterraine devint à la longue un secret
oublié. Elle est même encore loin d'avoir été retrouvée tout entière.
Depuis le vu* siècle, ou tout au moins le commencement du xii% les
Romains ont cessé de s'en occuper. On a dit que lorsque Boniface IV
eut dédié le Panthéon à tous les martyrs, il s'était cru quitte en-
vers eux, pour avoir fait porter dans le temple ainsi purifié quel-
ques quintaux d'ossemens enlevés des catacombes. Pascal II, qui
voulait que toute église eût ses reliques, fit de nouvelles fouilles, en
distribua les produits, puis déclara tout consommé. L'entrée d'une
partie des catacombes fut murée. Toutes eurent le sort des cime-
tières abandonnés. Au xvii« siècle seulement, la curiosité conduisit
un voyageur maltais à faire quelques recherches, et ce sont les pre-
mières qui aient été écrites (1632). Son ouvrage a porté le premier
le titre de Rome souterraine (2). Les catacombes n'en restèrent pas
moins mal connues et assez négligées. En archéologie comme en
tout, on répète longtemps les mêmes choses sans les avoir vérifiées,
et de nos jours seulement un examen plus attentif a fait succéder
une connaissance intelligente de l'emploi et de l'origine des cata-
(1) Circum in catacumbas. — CœmeUria CcUlixti juxta catacumbas. Ce damier
mot, qu'on trouve pour la première fois dans une lettre de Grégoire !•', ne désigne
jusqu'au xin* siècle que cette petite portion du cimetière Saint-Sébastien, qui n'a du
saint martyrisé à Rome en 288 conservé que le nom.
(2) La Roma sottaranea, par Bosio. Ce sont les Pitture sagr9 de Bottari, les li\Tes
imprimés de notre temps par le père Marchi, MM. Raoul-Rochette, Louis Perret,
Northcote, et les mémoires publiés par M. De Rossi, qui nous ont guidé dans le présent
travail.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 8&7
combes à des hypothèses qui n'avaient pas manqué de devenir des
préjugés établis.
Ainsi Ton croyait généralement, et sans doute on croit encore,
que, semblables aux cavités vulgaires qu'on a décorées du même
nom et qui s'étendent sous le sol du Paris de la rive gauche, les
catacombes de Rome étaient des carrières ou des puits creusés par
les anciens Romains pendant sept à huit cents ans pour extraire du
tuf volcanique soit les blocs de péperin , soit plutôt la pouzzolane
nécessaire aux constructions de leur ville. Lorsque, sous les pre-
miers césars, ajoutait-on, les néophytes baptisés par saint Pierre et
saint Paul se sont trouvés trop nombreux ou sentis trop menacés
pour se réunir avec sûreté dans les maisons particulières, ils ont
cherché un asile dans ces vastes et obscures retraites, et s'y sont
peu à peu fait une église clandestine presque aussi grande que
Rome même. Là, dans ces cryptes ainsi sanctifiées, ils entendaient
la parole évangélique, chantaient les louanges de Dieu, recevaient
les sacremens, et rendaient les derniers devoirs à ceux de leurs
frères que la nature ou la persécution arrachait de leurs bras. Les
catacombes étaient donc à la fois les refuges, les temples et les
tombeaux des premiers fidèles. C'était toute ime cité chrétienne
cachée dans les entrailles de la ville éternelle.
Cette interprétation , pour être très accréditée , ne peut plus se
soutenir, et à la simple inspection des lieux on a de la peine à com-
prendre qu'une telle supposition ait pu si longtemps prévaloir. C'est
l'opinion des derniers et meilleurs antiquaires que les catacombes
ont été creusées par les chrétiens. S'il s'y trouve quelques sablon-
nières ou quelques puits d'extraction de tuf en bloc ou en poudre,
c'est que les allées, percées à une autre fin, ont rencontré dans leur
trajet ces lieux d'exploitation (1). Elles n'ont pas été davantage des-
tinées à la célébration habituelle du service divin en présence de
l'assemblée des fidèles, dès qu'ils formaient plus qu'une seule fa-
mille. Encore moins étaient-elles im refuge permanent préparé aux
populations chrétiennes pour un danger de quelque durée. Je n'ai
visité que les catacombes de Sainte-Agnès; mais elles sont citées
comme un spécimen excellent qui peut servir à juger du reste, et
l'on y reconnaît à la première vue que les catacombes se composent
essentiellement d'un ou plusieurs étages de galeries assez sembla-
(1) Quoiqu*on ne regarde plus les catacombes comme â*anciennes arenariœ em-
ployées à une autre fin par les chrétiens, il n*est pas impossible que les premières aient
eu cette origine, et surtout qu'en perçant ces longues galeries mortuaires on en ait
extrait les déblais pour les débiter aux constructeurs de Rome. Cette supposition répon-
drait à ceux qiii demandent ce qu^est devenue la masse considérable de sable et de
matériaux tirés de ces excavations souterraines.
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8i8 REVUE DES DEUX MONDES.
bles à celles des mines. Ces galeries sont creusées dans la cooche
de tuf granulaire qui couvre une si grande partie de la campagne
de Rome, particulièrement sur la rive gauche du Tibre. Tantftt lor-
tueuses, tantôt se coupant à angles droits, elles sont percées dans
un terrain facile à tailler, mais assez compacte pour qu'elles puis-
sent généralement se passer de voûtes, d'arceaux bâtis et de mure
de soutènement. Le temps les a dégradées , leurs parois ne sont
point lisses; la courbure du plafond n'est pas régulière, et en tout
temps le travail en a dû être assez grossier. De droite et de gauche,
sur les faces latérales, il a été pratiqué des excavations ou des al*
véoles d'une grandeur inégale, mais pouvant recevoir dans leur
profondeur un ou plusieurs coi*ps sans cercueil. Ces tombes, étagées
les unes au-dessus des autres en nombre variable, étaient fermées
par une plaque de marbre, de pierre ou de brique, souvent revêtue
d'inscriptions ou d'emblèmes chrétiens. De temps à autre, une niche
cintrée est creusée au-dessus d'un sarcophage ou d'une sépulture
placée en long contre la paroi, et ces enfoncemens se rencontrent
ordinairement dans certaines salles rectangulaires, chambres sépul-
crales réservées sans doute à une famille, et qui semblent disposées
pour les cérémonies funèbres. C'est là ordinairement que des niches
ou des voûtes eii stuc et des tombeaux plus ornés offrent de pré-
cieux échantillons de l'art des premiers fidèles ; mais ces sortes de
chapelles ne sont ni nombreuses ni spacieuses, et le grand déve-
loppement des catacombes est en longueur. Comme elles n'ont pas
été toutes visitées, il est impossible d'en évaluer l'étendue; mais des
calculs plausibles donnent à supposer qu'elles ont pu contenir plus
de six millions de morts. Ce nombre serait loin d'être exagéré, lors-
qu'on songe que du i*' siècle au vi« elles ont été consacrées à la
sépulture des chrétiens.
Mais cette description ne permet plus d'admettre que des couloirs
assez étroits, interrompus ou flanqués rarement par des salles dont
les plus grandes ne contiendraient pas vingt personnes à Taise,
aient été des asiles préparés pour des multitudes persécutées. Com-
ment, pendant trois ou quatre cents ans, des populations se seraient-
elles de temps en temps entassées, sans air et sans jour, dans ces
boyaux inhabitables, tant que durait la persécution, lorsqu'il leur
était facile d'y creuser une ville souterraine, puisque par la suppo-
sition leurs ennemis ne les poursuivaient pas rigoureusement dans
ces secrets asiles? Il se peut qu'en des momens de pressant péril
des chrétiens voisins d'une catacombe y aient cherché un refuge
passager et accidentel , de même qu'il semble probable que la per-
sécution a dû quelquefois les y poursuivre. Ils ont pu aussi, dans
les plus mauvais jours, être réduits à ne célébrer leur culte que
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UK MUSBE CHRETIEN A ROME. 8A9
dans œs crjrptes lugubres; mais, même avant Constantin, les chré-
tiens étaient trop nombreux pour n'avoir pas d'autres lieux de réu-
nion. Les catacombes étaient donc avant tout des cimetières, et
dans ces cimetières il pouvait y avoir des chapelles employées aux
offices des morts. Telle est l'apparence des catacombes, et, suivant
les autorités les meilleures, l'apparence est la réalité.
« Quand j'étais enfant, dit saint Jérôme, et que je m'instruisais
aux études libérales, j'avais coutume, avec d'autres du même âge
et de même occupation, de visiter aux jours du Seigneur les sépul-
cres des apôtres et des martyrs, et de pénétrer souvent jusque dans
les cryptes (1). » C'est le nom que portaient ces lieux célèbres, non
celui de catacombes, employé pour la première fois en ce sens vers
l'an 600 par Grégoire le Grand.
La destination n'en avait pas alors changé. L'église continua d'y
déposer les morts longtemps après Constantin et la fin des persé-
cutions; mais cet usage était de beaucoup antérieur. Les fidèles
avaient dû de bonne heure être ensevelis dans un lieu réservé, loin
des tombeaux de leurs ennemis. La terre des gentils ne pouvait re-
cevoir leur poussière. Des chrétiens devaient reposer en terre sainte.
Quoique l'usage de brûler les morts ne fût pas universel, il était
assez commun pour être regardé comme la coutume païenne. Les
Juife-ne l'avaient jamais connu. C'était dans la pierre qu'ils creu-
saient les tombeaux. « Joseph, ayant pris le corps, l'enveloppa dans
un linceul blanc, le mit dans son sépulcre, qui n'avait pas encore
servi et qu'il avait fait tailler dans le roc, et, après avoir roulé une
grande pierre à l'entrée du sépulcre, il se retira. » (Matth., xxviii,
59, 60.) Cette description précise du plus saint des tombeaux donne
nne exacte idée du mode d'ensevelissement usité à Jérusalem et
pour les morts qu'on voulait le plus honorer. Il est assez simple que
les premiers néophytes l'aient adopté, et que la sépulture du Christ
soit devenu la sépulture chrétienne. Quand les apôtres venus de
rOrient ne le leur auraient pas prescrit, les premiers Romains con-
vertis devaient se régler naturellement sur les exemples du Calvaire.
Or l'ensevelissement dans les cavités latérales des parois des cata-
combes était l'imitation la plus exacte de l'inhumation hébraïque,
de l'inhumation du Sauveur. Aussi a-t-il été continué, môme lors-
que les chrétiens n'avaient plus nulle raison de se cacher pour au-
cun devoir. Ainsi s'explique l'usage plus tard adopté de creuser des
niches dans le mur des églises ou de leurs cryptes pour y placer les
(t) Ce nom de cryptes et celui de cimœteria, ou mieux cœmeteriaf qui signifiait
d*abord un tombeau, puis une st^pulture commune ou areœ sepxUturarum , sont les
noms anciennement employés. Â Home même, celui de cimetière est plus usité ({ue
celui de catacombes.
TOMl XLV. 54
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850 REYUE DES DEUX MONDES.
tombeaux, surtout ceux des personnages distingués. Ce ne fut que
la continuation de ce qui se pratiquait dans les catacombes, dont
certaines dispositions locales sont encore imitées dans nos temples.
Puis les tombeaux furent seulement appuyés à la muraille; d'autres,
particulièrement honorés, furent placés sous la pierre de Tautel,
lorsque ce ne fut pas Tautel qu'on éleva sur la sépulture. Ëufin on
creusa dans Tépaisseur des fondations de Tautel, sous le pavé du
chœur, puis de la nef elle-même, des places vides où des cercueils
furent scellés sous les dalles. t)es chapelles votives, autre souvenir
des celles attenantes aux galeries des catacombes, furent prati-
quées dans le pourtour de l'église, pour devenir la dernière de-
meure du saint qu'on y invoquait, du bienfaiteur qui l'avait fondée,
du pasteur qui l'avait sanctifiée, ou de quelque famille puissante
dont on voulait célébrer la mémoire ou reconnaître le patronage. De
tous ces usages, qui expliquent comment s'est altérée la simplicité
primitive de l'ancienne basilique, le plus fâcheux fut l'abus de ces
chapelles latérales et secondaires. Il enrichit et il corrompit l'archi-
tecture catholique. Le culte, rendu par là plus commode pour la
foule croissante des assistans, perdit de son caractère apostolique.
La parole joua un rôle moins important; la croyance même en fut
modifiée. Moins spirituelle dans son essence, elle fut moins évan-
gélique dans ses formes. La présence émouvante du tombeau des
martyrs dans les souterrains qui portaient leurs noms avait pu tou-
cher les cœurs à l'égal des traditions de l'Écriture, et peu à peu
élever la dévotion des reliques et des saints au même rang que la
commémoration des récits sacrés. La liturgie des catacombes s'était
chargée ainsi de souvenirs et de rites inconnus aux apôtres. Elle se
reproduisit à ciel ouvert, lorsqu'on put célébrer le sacrifice symbo-
lique dans ces oratoires élevés en mémoire des confesseurs de la foi
sur le lieu môme de leur mort ou à l'entrée de leur tombeau. Ces
oratoires devinrent des églises, et s'agrandirent avec les nécessités
du culte enfin public; mais les cérémonies gardèrent l'empreinte
funèbre : les lampes et les cierges attestent encore qu'elles avaient
pris naissance dans une nuit souterraine. Les cryptes des églises
furent des catacombes bâties, et lorsque la mort les eut peuplées,
elle s'empara du chœur, de la nef, des porches, des vestibules, des
cloîtres, de l'atrium et de la terre même qui entourait l'église
[church-yard). Les sépultures furent partout, et nos temples sont
ainsi devenus la demeure des morts en même temps que la maison
de Dieu. Et voilà aussi comme un jour les catacombes ont été aban-
données et fermées.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 851
H.
Tel est non pas le système , car un fait historique n'est pas un
système, mais le sens évident de cette première des antiquités
chrétiennes. On renoncera difficilement à l'image de ces proscrits
fuyant dans les entrailles de la terre pour y adorer le Seigneur en
laissant à l'idolâtrie ses temples et ses palais; mais il faut se faire
une idée plus juste du sort des chrétiens, et surtout à Rome, pen-
dant les quatre premiers siècles. On fait les persécutions plus sys-
tématiques et plus continues qu'elles ne le furent effectivement.
Niées ou palliées par des écrivains prompts à supprimer les faits
qui les gênent, les persécutions n'ont été que trop réelles : elles ont
été toujours iniques, et souvent la cruauté a encore dépassé l'ini-
quité; mais si une tyrannie aussi énergique et aussi savante que
celle des césars eût constamment poursuivi à outrance le peuple
chrétien, il aurait péri tout entier, ou il se serait soulevé en masse.
La propagation de la foi ne se fût pas soutenue sans interruption de
Tibère à Constantin. L'histoire prouve au contraire que la société de
Téglise souvent menacée, souvent opprimée, et par momens persé-
cutée à mort, a par inter\'alles joui d'une liberté et d'une sécurité
comparatives. Elle a presque constamment, toujours peut-être,
compté des protecteurs parmi les grands, et, dit-on, parmi les
femmes de la maison impériale. Sa situation n'était pas uniforme
en tout temps, en tout lieu. Il suffisait, pour la troubler, non pas
seulement du caprice d'un empereur ou d'un proconsul, mais du
fanatisme ou de la méchanceté d'un magistrat, surtout de la colère
ou de la stupidité d'une population. Suivant les époques, les con-
trées, et au même temps dans la même contrée suivant les villes,
dans les mêmes villes suivant les quartiers, les fidèles pouvaient
passer d'une condition supportable à la pire des conditions, et les
mouvemens de l'opinion ou de la passion populaire ont dû être la
principale cause des calamités subites qui venaient fondre sur eux.
A Rome surtout, certaines classes de la société ont eu peu à redou-
ter la violence des lois ou des pouvoirs, et avec du crédit et quel-
ques ménagemens des familles entières et toute leur clientèle ont
dû fréquemment y échapper. La tyrannie ne peut heureusement
réussir à mettre de l'égalité dans ses rigueurs, car l'égalité ressenj-
blerait à une sorte de justice , et même dans le mal la tyrannie
né comporte pas de règles.
La société chrétienne, à travers toutes ses inquiétudes et tous
ses maux, a donc pu toujours se concerter poiu* déterminer ses
rites, fixer ses usages, et accomplir une grande partie de ses de-
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852 REYUE DES DEUX H(WD£S.
Yoirs moraux et religieux, moyennant une certaine prudence et une
circonspection obligée. De tous ces devoirs, celui des funérailles
n'était pas le plus difficile à remplir. Tel était le respect des an-
ciens pour les morts, telle était leur sainte horreur pour la privation
de sépulture, qu'ils auraient rarement osé poursuivre jusque dans
leurs restes inanimés les victimes égorgées par leurs mains. Us ne
poussaient point la vengeance jusqu'à laisser abandonnés aux oi-
seaux de proie les cadavres de ceux qu'ils avaient livrés vivans à la
dent des bêtes féroces. Us souflraient que des parens et des amis
allassent pieusement recueillir les membres déchirés des confes-
seurs et des martyrs. Les actes et même les légendes nous mon-
trent, dès que ceux-ci ont expiré, leurs restes transportés avec
respect et saintement honorés. Dans la peinture du martyre de
saint Hippolyte qu'on voyait au iv' siècle sur un des murs de la
basilique de Saint-Laurent, un témoin oculaire nous certifie que
l'artiste avait retracé les amis du saint ou ses frères en Jésus-Christ
ramassant les débris de son corps en lambeaux et même épongeant
son sang sur la poussière, afm que rien ne manquât à son tom-
beau (1). La légende dit même qu'ils communièrent après l'avoir
enseveli et furent mis à mort pour cela; mais le tombeau subsista
longtemps après l'événement, et il a été retrouvé. C'est sur cette
tolérance inconséquente, fantasque, si Ton veut, du peuple romain
qu'est fondée toute la vérité ou toute la vraisemblance, la possibi-
lité même du culte des reliques. Comment une seule de celles des
martyrs eût-elle échappé, si les païens n'avaient respecté les mortsT
Il paraît donc probable qu'ordinairement les morts chrétiens ont
pu recevoir la sépulture chrétienne. La cérémonie n'avait pas sans
doute toute la publicité, toute la solennité dont elle fut accompa-
gnée plus tard : en fait de liberté, tout avait ses limites et ses pé-
rils; mais précisément parce que les principaux rites funéraires ne
se célébraient pas au grand jour, les entraves et les dangers étaient
moindres. Dès qu'ils avaient commencé à descendre les degrés des
catacombes, les chrétiens, grâce aux scrupules mêmes de leurs en-
nemis, étaient libres de rendre à leurs frères des honneurs ailleurs
interdits, de prier en leur nom le Dieu qu'on leur défendait d'invo-
quer pour eux-mêmes, et d'annoncer du moins la vie nouvelle sur
le tombeau des morts.
Qu'ils aient été parfois troublés dans l'accomplissement de ces
devoirs; que, poursuivis sur les places publiques, chassés de leurs
maisons, traqués dans la campagne, quelques-uns aient cherché un
refuge dans ces caveaux où leurs ennemis n'avaient pas coutume
(i) Prudence, Hymnes, u. Cest, Je crois, la première peinture avérée d*an inart}*re.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 853
de descendre, rien n'est plus vraisemblable, et peut-être le respect
pour la demeure des morts n'a-t-il pas toujours protégé les vivans;
mais ces extrémités ne devaient pas être habituelles ni durables.
Les catacombes ne pouvaient guère recevoir, encore moins contenir
longtemps une multitude fugitive. Saint Cyprien , qui raconte que
le -pape saint Sixte se retira dans celle de Saint-Calixte , ne lui
donne que quatre diacres pour compagnons; la mort vint l'y cher-
cher, mais rien dans l'aspect de ces antiques asiles n'indique que
la fureur oiTicielle ou populaire y ait porté une dévastation conti-
nuelle et systématique.
Avec quelque respect qu'un chrétien y pénètre aujourd'hui, il se
tromperait donc s'il croyait n'y marcher que sur la cendre des mar-
tyrs. La gloire des confesseurs a laissé çà et là quelques vestiges ;
mais, comme dans tous les cimetières, une multitude anonyme rem-
plit presque toutes les places. Dans quelques-unes, on peut lire des
noms qui ont été depuis insérés au martyrologe. Ces témoignages
sont d'un saisissant intérêt, lors même qu'à certaines marques ils
sont reconnus d'une date très postérieure à la mort de ceux dont ils
honorent la mémoire. D'autres signes, par exemple des objets qui
auraient pu servir d'instrumens de torture, des ampoules ou des
fioles que l'on a crues jadis remplies d'un sang précieux, ont perdu la
signification touchante qu'on leur avait attribuée. Les uns sont les
outils de certains métiers, des ustensiles comme on en trouve dans
les tombeaux profanes; les autres portent quelquefois des inscrip-
tions indiquant qu'elles ont pu contenir le vin eucharistique ; on
cite surtout ces mots en grec : bois^ tu vivras. Il se peut, il est vrai,
par compensation, que plus d'un martyr ait été inhumé sans dési-
gnation, ou que les indices conservateurs de leurs noms aient dis-
paru. Rien toutefois n'autorise à ne peupler les catacombes que des
héros de la religion, et même on a pu supposer que dans quelques
places d'autres que des chrétiens avaient trouvé leur dernier asile.
Des emblèmes païens ont du moins été admis. On croit à l'exis-
tence de cimetières d'hérétiques : il y en avait un pour les Juifs;
mais en dehors de ces exceptions on sent que le christianisme, dès
qu'il eut pris de la consistance, dut avoir des cimetières à lui. Telles
sont les soixante catacombes que l'on croit exister autour de Rome,
la plupart situées sur la rive gauche du Tibre, bordant les quinze
routes consulaires, et toutes hors des murs de la cité, comme l'or-
donnait la loi des douze tables : « qu'un homme mort ne soit ni en-
seveli ni brûlé dans la ville (1). » Elles sont toutes creusées dans le
tuf granulaire, aucune dans le tuf lithoïde. Elles suivent les couches
(1) Cic, De Leg., n, 23.
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854 REVUE DES DEUX MONDES.
d'une dureté moyenne, en évitant les assises inférieures qui dégé-
nèrent en une cendre friable, en une pouzzolane où plongeaient ces
arenariœ ou carrières de sable avec lesquelles on a voulu les con-
fondre. Généralement elles ne sont point maçonnées ni voûtées, ex-
cepté celle de Saint-Sébastien, qui est construite en pierre et sort à
moitié hors de terre, mais elles sont taillées un peu irrégulièrement
dans la masse solide en longues galeries dont la plus grande hauteur
est de 2 à 3 mètres et la plus grande largeur de 90 centimètres à
1 mètre. Le développement de ces catacombes est immense, si Ton
en juge par le cimetière de Sainte-Agnès, Via Nomenlana. La carte
qui en a été dressée comprend un huitième de son étendue sur une
ligne de plus de trois kilomètres, et Ton en induit que la longueur
totale des galeries des catacombes dépasserait 1,400 kilomètres ou
380 lieues. Sur tout ce parcours, les rangées latérales de sépultures
rapprochent des tombes de toutes les grandeurs, superposées en
nombre inégal, depuis trois ou quatre jusqu'à treize ou quatorze, les
unes au-dessus des autres. On calcule que par chaque 21 déci-
mètres de chemin il y en a cinq de chaque côté. C'est ce qui don-
nerait près de sept millions de tombes. Ces soixante cimetières au-
raient, suivant quelques auteurs, servi pendant cinq ou six siècles à
la partie chrétienne de la population de Rome. Celle-ci est estimée,
dans les premiers siècles de l'empire, à deux millions d'âmes (1). A
supposer que les générations se renouvellent trois fois par siècle, la
population chrétienne aurait en moyenne approché du cinquième de
la population totale de Rome ; mais ce chiffre, très exagéré avant
Constantin et surtout de Tibère à Trajan, est infiniment trop faible
pour les V* et vi« siècles. On comprend de reste combien de telles
évaluations sont hypothétiques (2).
Les catacombes sont donc des cimetières, et à Rome on leur en
donne le nom. Rien en effet n'y semble avoir été creusé et disposé
que pour recevoir et honorer les morts. Chaque tombe paraît faîte
exprès pour le mortel qu'elle devait contenir. Des milliers n'ont que
la taille d'un enfant; quelques-unes sont assez grandes pour deux
corps et même davantage. On les appelle alors du nom de bisomwn
ou de trisomwn et quadrisomum. Elles étaient fermées avec une
plaque, une tuile; mais la plupart ont été ouvertes, au moins dans la
partie des catacombes déblayée jusqu'ici, et l'on n'y voit plus guère
qu'un enfoncement presque vide, du sable et des débris d'ossemens.
(1) Deux millions quarante-cinq mille, suivant le dictionnaire de Smith. Quelques-
uns croient que Tinhumation dans les catacombes n*a pas'duré au-delà de Tannée 340.
(2) Elles s*appuicraient sur ces bases conjecturales : retendue totale des catac^mbos,
le nombre des sépultures, la durée de l'emploi des cimetières souterrains, le chilTre de
la population de Rome, le nombre des générations par siècle.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 855
Les chambres appelées cubicula^ qui donnent sur les galeries ou qui
les interrompent, sont des cryptes ou chapelles de forme diverse;
la plupart sont des quadrilatères d'environ trois mètres de côté. Au
milieu, une sorte de rond-point en coupole; au fond, une tombe en
travers sous une niche en aiceau nommée arcosoliwn ou opus ar--
cuatum. Dans les chambres un peu grandes , il y a plusieurs sé-
pulcres et des sièges ou cathedrccy quelquefois des bancs sont taillés
dans le tuf. Les tombeaux, en forme de caisse quadrangulaire, arca^
sont recouverts d'une plaque de pierre ou de marbre, mema^ et
affectent plus ou moins la forme des sépulcres antiques. Dans ces
celles y près de ces restes révérés, Toffice divin réunissait souvent
les fidèles; Tagape ou plutôt la cène, au lieu d'être célébrée sur
une simple table, l'était sur celle du tombeau même. Les protes-
tans expliquent que par ce seul changement la commémoration de
la dernière pâque est devenue le sacrement de l'autel ou la messe.
La forme sépulcrale de nos autels attesterait cette origine. S'il fal-
lait en croire Anastase, écrivain de peu d'autorité, ce qui nous
semble s'être établi ainsi par l'usage aurait été réglé formellement,
vers la fin du m* siècle, par le pape saint Félix.
11 est probable que la disposition générale des lieux est d'origine
hébraïque. Les Juifs, assez nombreux à Rome, auront commencé par
suivre, dans l'inhumation de leurs morts, l'usage de Jérusalem, dont
la montagne est toute perforée, le sol tout miné par des excavations
funéraires. On a comparé l'église romaine primitive à une confédé-
ration de républiques grecques avec de fortes traces de judaïsme.
\ux premiers temps surtout, l'esprit de l'Ancien Testament devait
se mêler à l'esprit du Nouveau dans les rites comme dans la foi. On
montre près de l'inscription grecque de la tombe d'une certaine
Faustine, nom romain, l'image du chandelier à sept branches. Une
autre épitaphe est celle d'un Juif du nom de Moïse. Le mot hébreu
$fuilom remplace quelquefois celui de paxy si commun sur les moin-
dres tombeaux. Quand les chrétiens ont-ils commencé à se créer
des asiles à part? On l'ignore. La plus ancienne inscription avérée
est de l'an 102 ou 107, trouvée dans le cimetière de Lucine , celle
de 71, par laquelle commence le recueil de M. De Rossi, n'offrant
pas un caractère certain ni une origine assurée (1). Les dates ne sont
pas toujours faciles à fixer. En général, suivant le père Marchi lui-
(1) Les inscriptioDS chrétiennes antérieures à Constantin, et dont la date est attestée
par des signes certains, sont an nombre de trente et une, comprises entre les années 71
et 310. La première, qui est bien de 71, n*a rien de décidément chrétien. W est dit
vaguement qu'elle a été trouvée dans ces cimetières souterrains. Voyez le bel ouvrage
intitulé Inscriptiones christianœ urbis Romœ sept'who sœculo antiquiores, edidit J.-B. De
Rossi. Rome 18G1.
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S56 REYUË DES DEUX MOND£S«
même , il y a assez peu d'inscriptions et de peintures décidément
antérieures au iv® siècle. Le tombeau de saint Alexandre, pape et
martyr en 117 ou 119, a été découvert il y a dix ou douze ans à
six milles de Rome sur la Via Nomeniana; mais on en a contesté,
j'ignore pour quelles raisons, l'attribution ou la date. Des cata-
combes plus anciennement connues on a cité longtemps deux épi-
taphes, l'une du règne d'Adrien , l'autre de celui d'Antonin, ou de
130 et de 160. La seconde exprime, avec un trouble pathétique et
des paroles sans suite, l'angoisse des familles chrétiennes dans les
temps de persécution; mais la critique moderne trouve ces inscrip-
tions trop éloquentes et les rejette comme apocryphes. A ces épi-
taphes d'un obscur Marins, d'un inconnu Alexandre, elle en préfère
de plus historiques, celles qui consacrent la mémoire des papes
Urbain, Fabien, Corneille et d'autres du même temps, c'est-à-dire
du iii^ siècle, quoiqu'elles puissent à la rigueur dater du pontificat
de saint Damase, monté sur le trône de saint Pierre trente ans
après Constantin (366?). A cette époque, les catacombes changèrent
d'aspect. Les emblèmes chrétiens, les souvenirs d'édification, les
croyances populaires, les images du Christ et des apôti'es, tout se
produisit avec plus de liberté. Des restaurations pieuses ajoutèrent
les nouveaux signes symboliques à la timide expression du zèle et de
la foi des générations précédentes. Les catacombes purent continuer
à servir de sépultures jusqu'à la fin du vi^ siècle; mais eu même
temps les formes du culte, qui s'étaient établies dans ces obscurs
refuges, sont transportées en plein air. Les niches en arceaux, les
autels en tombeaux, la commémoration des morts, peut-être même
les rites qui rappellent la cène et la croix, remontent sur la terre, et
l'architecture même des basiliques se modifie et se règle au grand
jour sur les usages des chapelles souterraines. Les fêtes du culte
conservent un souvenir funèbre; l'église s'élève sur le tombeau.
Rappelons-nous en effet que les premiers monumens du christia-
nisme ne parlent point d'églises (j'entends ces maisons sacrées que
nous appelons ainsi). Il n'y avait de lieu saint à Jérusalem que le
temple, qui n'était pas un édifice chrétien. Les apôtres se réunis-
saient dans une maison. C'est dans une maison que se célébraient
les repas, commémoration sacramentelle de la cène. Si nous sui-
vons l'apôtre dans ses voyages missionnaires, nous le verrons prê-
cher la religion dans les synagogues et dans les basiliques qui
étaient des bâtimens civils, souvent dans une chambre et dans sa
propre maison (1). Nous n'avons pas de sanctuaires ni n' autels, dit
au lAi* siècle Minutius Félix : delubra et aras non habemus. On ne
(i) Act. u, 2; XX, 7, 8; xxvm, 40, 4i, expoisim.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 857
cite pas, du moins à Rome, d'église de ce temps élevée uniquement
pour réunir les fidèles et prier Dieu, excepté peut-être Santa-Maria
in Trastevere, monument singulier de la tolérance d'Alexandre Sé-
vère. Encore en dissimulait-on la principale destination, quoiqu'une
église ne fût guère alors qu'un lieu d'assemblée. La consécration
proprement dite fut donnée primitivement à ces humbles oratoires,
véritables pierres du témoignage, posées en souvenir d'un martyr
dans le lieu où il avait souffert, où il était mort, où il passait pour
enseveli. Sainte-Praxède,Sainte-Pudentiane, Saint- Sébastien, Sainte-
Agnès, Saint-Paul lui-même, ne furent d'abord que des édifices in-
dicateurs de l'entrée des caveaux où les élus dont ils portaient le
nom avaient versé leur sang ou laissé leurs os. Que ces édifices
soient devenus bientôt en même temps des oratoires, des lieux de
dévotion où les fidèles se sont de préférence réunis pour prier, c'est
ce que le respect des morts et le souvenir des martyrs rendent fort
naturel, et ainsi les celles ou chapelles sépulcrales ont été des lieux
saints par excellence. Les rites qu'on y célébrait sont devenus les
plus essentiels de la liturgie. Sans soumettre celle de nos temples à
une critique hétérodoxe, on conçoit très bien que la communion,
plus semblable alors au dernier repas du Sauveur, fût donnée pri-
mitivement sur une table. Ne croit-on pas garder à Saint-Jcan-de-
Latran la table sur laquelle saint Pierre a dû rompre aux fidèles le
pain consacré? Dans les oratoires des catacombes, ce rite a pu natu-
rellement s'accomplir sur la pierre du tombeau le plus vénéré, qui
devint ainsi la table et l'autel. Puis, lorsque la religion put étaler son
culte à la face du ciel, elle garda, elle imita les formes imposantes
ou touchantes auxquelles elle s'était accoutumée dans les cata-
combes. On bâtit sur le modèle des chapelles placées à l'intérieur
ou à l'entrée de ces funèbres galeries les temples pour le culte ex-
térieur. Les autels en forme de sépulcre furent dédiés, ainsi que
tout l'édifice, au nom d'un saint, en souvenir de la consécration des
premiers oratoires construits en commémoration des martyrs. Une
église fut donc une sorte de cénotaphe : on la sanctifia, on l'anima
pour ainsi dire en y transportant des reliques dont le culte fut une
suite ou une exagération du respect pour la dépouille des martyrs.
Pour renouveler et perpétuer les émotions attachées à la religion
des catacombes, on enrichit, on rehaussa le culte, désormais public
et solennel, par tout ce qu'on put exhumer de ces sombres dépôts
de la piété d'un temps solennisé par de tragiques souvenirs. On es-
saya, par des déplacemens, des emprunts, des imitations, de repro-
duire artificiellement l'effet de la réalité des anciens jours; mais,
hélas! il est rare qu'en cherchant l'illusion les hommes ne rencon-
trent pas la fraude. La légende vint donc s'unir à l'histoire, et la
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85S REVUE DES DEUX MONDES.
fable gagna du terrain sur TÉvangile. Les écrivains de Rome eux-
mêmes, ces orthodoxes de parti-pris, ne savent comment, dans les
traditions de toutes leurs églises, faire les parts entre la vérité, l'uti-
lité, la crédulité et Timposture.
Le fait certain, c'est que les catacombes ont été par suite livrées
à un pieux pillage- Une dévotion remuante profana le plus vénérable
des monumens du christianisme, et quoique jusqu'au viii* siècle les
pèlerins vinssent à Rome surtout pour visiter ces cryptes saintes,
pour en baiser la terre humide, pour y demander, le front sur la
pierre, des grâces souvent imprudentes, pour tracer sur les parois
leurs noms ignorés qu'on y peut lire encore, ce palais sépulcral de
la foi, vidé par les pontifes eux-mêmes, puis par eux fermé et ou-
blié, est resté presque jusqu'à nos jours comme s'il n'étaut plus.
III.
Si, maintenant qu'il est rouvert, nous voulons y descendre, l'im-
possibilité de le parcourir tout entier doit nous faire donner la pré-
férence aux catacombes de Saint- Sébastien et à celles de Sainte-
Agnès. Les premières sont les plus célèbres et les plus anciennement
connues; mais les secondes sont le meilleur exemplaire de la dispo-
sition générale et du véritable emploi de ces asiles, sanctifiés par
le respect universel.
Ce cimetière en effet, qui s'ouvre dans un champ non loin de
Sainte-Agnès hors des murs, et où Ton descend par des degrés sou-
terrains comme dans un caveau, montre dès le premier coup d'œîl
que ces lieux ont été pour les chrétiens ce qu'étaient pour les païens
les colutnbaria. Dans ces étroits passages, des populations fu^-
tives n'auraient pu s'abriter que pour un peu de temps. Les celles
latérales qu'on rencontre à peu de distance de l'entrée ressemblent
plutôt à des oratoires domestiques ou à des caveaux de famille qu'à
des églises. La plus grande de ces chapelles se compose de cinq
chambres, de deux mètres de côté. Si, comme on veut le supposer,
deux de ces chambres ont servi à l'instruction des catéchumènes,
ceux-ci, les sexes restant séparés, ne pouvaient être dans chacun
qu'en bien petit nombre, et des locaux aussi resserrés n'auraient pu
être creusés pour l'usage des vivans qu'à une époque reculée, où
les chrétiens, encore rares, se réunissaient par petits groupes et ne
formaient que des cénacles. C'est dans une de ces chapelles, dite
celle de Jésus-Christ au milieu de ses disciples, qu'une peinture as-
sez remarquable recouvre le plafond en coupole surbaissée. C'est
une composition à huit compartimens séparés par des feuillages.
Adam et Eve, Moïse, Jonas, etc., y sont représentés, et au centre le
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un MUSÉE CniŒTIEN K ROME. 859
bon pasteur. Au fond de Varcosolium^ un Christ jeune est assis
entre six de ses disciples, dont un seul a de la barbe, peut-être sair.t
Pierre; mais d'autres croient reconnaître Etienne et les six diacres.
Un zèle qui n'avait rien de sacrilège a malheureusement dépouillé
les souterrains de Sainte-Agnès de ce qu'ils renfermaient de plus
précieux, et aucune sépulture n'est demeurée intacte; mais il reste
dans les cellules vides et ouvertes des ossemens humides et pulvc-
rulens, et peut-être ramasserait- on encore dans le sable quelque
débris funèbre dii mobilier de cet Ilerculanum sacré.
Moins expressives et plus célèbres, les catacombes de Saint-Sé-
bastien, à deux milles de la porte du même nom, près de la Voie
Appienne, étaient les seules renommées au commencement du
moyen âge. L'église actuelle de Saint-Sébastien n'a pas trois siè-
cles d'existence; mais elle renferme encore une inscription du pape
saint Daraase, très reconnaissable à la versification et à la calligra-
phie, et cette inscription, qui ne peut être postérieure à la fin du
IV* siècle, annonçait la place où reposait le pape Eutychianus, qui
mourut martyr en 283. Une des portes de l'église conduit à fentrée
voûtée des premières galeries souterraines auxquelles on ait donné
le nom assez obscur de catacombes. Celle-ci, désignée non moins
obscurément par le nom de Platonùty fut longtemps la plus véné-
rée, peut-être la seule visitée, parce qu'elle passait pour avoir recelé
les restes des apôtres Pierre et Paul, jusqu'au jour où ils furent dé-^
posés séparément dans les deux basiliques placées sous leur invo-
cation. Dans le même confessionnal, on montrait aussi le siège épis-
copal sur lequel le pape saint Etienne avait été martyrisé. On disait
que dans ces galeries, qui s'étendaient au loin, cent soixante-dix
mille corps avaient été ensevelis. La Platonia ou la partie des ca-
tacombes attenante à Saint -Sébastien est proprement un caveau
voûté en pierre qui n'est pas enfoui tout entier, qui reçoit le jour
par une ouverture. Treize arcosolia entourent une sorte de puits où
l'on dit que les restes de Pierre et de Paul furent déposés quelque
temps. Cette disposition a été imitée dans le confessionnal de plu-
sieurs églises; mais cette crypte, en tout temps ouverte au public,
fréquentée dans tous les siècles, ne donne pas une idée exacte des
catacombes proprement dites. Les peintures qu elle contient sont,
au moins pour la plupart, d'une époque bien postérieure à l'abandon
de ce mode de sépulture primitive. C'est à peine si l'on peut accep-
ter comme du iv* siècle un Jésus-Christ avec le nimbe, placé entre
deux personnages (Pierre et Paul), et donnant les clés à l'un d'eux.
Ce qui recommande d'ailleurs le plus vivement à une pieuse curio-
sité le cimetière de Saint-Sébastien, c'est le voisinage de celui de
Saint-Calixte. D'abord méconnu sous le nom de cimetière de Saint-
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860 REYUE DES DEUX MONDES.
Prétextât, longtemps confondu avec les dépendances de la Plaiomay
il n*a été bien étudié que dans ces derniers temps et distingué sous
le titre de crypte des papes, parce qu'il contient dans un espace
resserré les tombes d'un assez grand nombre de pontifes du ii*et du
III® siècle, dont la liste est donnée par une inscription du pape saint
Damase. Des peintures dpnt la manière est plus antique que by-
zantine nous montrent comment les premiers peintres chrétiens de
Rome concevaient la représentation des scènes de T Écriture. C'est
là qu'on a trouvé le portrait d'un fossoyeur avec ses outils, et cette
inscription : Diogenes fossor in pace dcpositus octobri kalendas oc-
tobris {sir). Une double chambre ou chapelle est datée par un frag-
ment en vers incorrects, qui nous apprend que le diacre Sévère y
est enseveli, et qu'il l'avait fait exécuter avec des arcosolia et un
soupirail, pour obéir à l'ordre du pape Marcellin (entre 295 et 304),
jussu pnpœ sui Marcidlini. C'est peut-être la seule fois que le nom
de pape se lit dans les catacombes; mais il n'a évidemment que ce
sens de paternité qui le rendait commun à tous les évêques, ou du
moins à d'autres que l'évêque de Rome,
Mais la pins intéressante peut-être des découvertes faites dans les
catacombes est celle dont la place est voisine, et qui a prouvé par
un récent exemple tout ce que ces lieux funèbres peuvent encore
cacher de trésors à l'archéologie chrétienne.
Peu de saintes sont aussi populaires que sainte Cécile. Elle est
devenue toute poétique grâce au pinceau de Raphaël. C'est la sainte
des artistes. Sur la foi d'un récit qui ne paraissait nullement histo-
rique, elle a passé de tout temps pour une jeune fille qui habitait
une riche demeure dans le Trastevere. Mariée à un noble romain,
Valérlen, qui mourut pour la foi comme elle, on disait qu'elle avait
donné tout son bien aux pauvres et voulu que sa maison fût une
église. La basilique qui lui est dédiée devait en occuper l'emplace-
ment, et l'on montre près de l'entrée une chapelle qui serait la
chambre des bains où la jeune martyre aurait péri au commence-
ment du iii** siècle. Cette basilique très ancienne, puisqu'on la fait
remonter à Tan 230, a été rebâtie au xvi* et même au xvin* siècle.
Elle dépend d'un couvent de bénédictines qui l'entoure, et dont il
faut traverser la cour pour arriver à l'église. En y entrant le jour
de Noël, je la trouvai vide; les religieuses, cachées par des grilles
dans un iriforiuniy chantaient sans se laisser apercevoir. Dans une
crypte, deux urnes couvertes, qui ressemblent à des fonts baptis-
maux, passent pour avoir servi à recevoir le sang des martyrs. On
en montre une tachée du sang de Cécile. Sa statue est couchée sous
l'autel. C'est celle d'une très jeune fille dans ses habits de mort, la
face à demi retournée vers la terre, la tête étant comme remise à sa
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UN MUSEE CHRETIEN A ROME. 861
plaee après avoir été séparée du tronc. On dit, c'est une tradition,
qu'elle garde le costume et l'attitude où la sainte a été trouvée dans
son tombeau. Cette statue est un ouvrage du dernier siècle, plein
de gr&oe et d'expression. On l'aime beaucoup à Rome, et l'on en
trouve partout des copies, des réductions, des dessins, des photo-
graphies.
J'ai dit que cette statue, d'une naïveté un peu coquette, repré-
sentait au naturel la sainte ensevelie. Telle en effet Baronius pré-
tend l'avoir voe, lorsque son cercueil de cyprès fut ouvert en 1599.
Ses restes reposaient dans l'église actuelle depuis que Pascal II, le
grand déprédateur des catacombes, les y avait transportés; mais
quelle était l'authenticité de la relique et du tombeau? Malgré la
célébrité du nom , rien ne paraissait plus hasardé que la légende,
au point que l'honnête Tillemont refusait d'y croire, et prenait la
Romaine Cécile pour une martyre de Sicile morte en 178. Cepen-
dant il existe un itinéraire de deux pèlerins de Salzbourg dont on
place le voyage en Italie au yiV siècle, sous Honorius. 11 est du
moins fort antérieur au pontificat de Pascal II. Or ce document sin-
gulier a ce mérite d'être confirmé sur beaucoup de points par le
premier moderne qui ait visité les catacombes. Ses auteurs y dé-
crivent des choses qu'a retrouvées Bosio au xvii* siècle. De plus ils
disent que de leur temps le tombeau de sainte Cécile, placé près de
celui du pape saint Urbain, était l'objet d'une grande vénération;
mais ce tombeau, où l'avaiënt-ils vu? Dans certaines catacombes de
Saint*Calixte, voisines, mais distinctes de celles de Saint-Sébastien.
C'est guidé par leur itinéraire que l'habile antiquaire M. De Rossi a
retrouvé en 185 A, dans une vigne à droite de la Voie Appienne, et
plus près de la ville que l'église de Saint-Sébastien, l'entrée d'une
galerie en couloir où des pèlerins ont laissé leurs noms écrits. Par
là on arrive à une chambre mortuaire où des inscriptions grecques
en lettres grossières indiquent la sépulture d'Éleuthère, d'Anthère,
de Fabien, de Lucius, les deux derniers suivis de cette désignation :
épis, tmir.y évoque martyr. Ce sont, comme on sait, quatre papes
canonisés à placer entre les années 177 et 256. D'après une inscrip-
tion indubitablement composée par Damase au iv** siècle, les sépul-
tures d'autres papes, Urbain, Corneille, Sixte II, Eutychianus, ne
devaient pas être éloignées. Il serait trop long de raconter par
quelle suite de bonnes fortunes et d'adroites recherches les preuves
matérielles de tout ce qu'annonçaient les documens écrits ont été
retrouvées. Qu'il nous suffise de dire que la crypte pontificale com-
muniquait obliquement avec une chambre plus intérieure et ornée
de peintures où, sous une niche en arceau, M. De Rossi a eu la joie
de tr.>uver un sépulcre ta'dlé dans le tuf ouvert et vide, et sur la
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802 REVUE DES DEUX MONDES.
muraille voisine la figure peinte en pied de saint Urbain avec son
nom, et, chose fort rare, celle d'une dame romaine richement vêtue,
que le plus sceptique doit consentir à nommer sainte Cécile. Ainsi
la tradition a été confirmée dans ses points essentiels; la légende est
remontée au rang de Thistoire, et Tarchéologie moderne ne peut
guère se glorifier de découvertes plus intéressantes pour les apnales
de r église et de Tart.
Les origines de la peinture chrétienne sont obscures. On ne sau-
rait affirmer qu'au i" siècle de Téglise l'usage ou même l'idée de
retracer les personnages, les événemens ou les symboles de la reli-
gion fut en grande faveur. Il semble que la haine judaïque pour les
images taillées et le spiritualisme naturel aux adorateurs de Dieu
en esprit et en vérité dussent éloigner les premiers chrétiens de
toute curiosité pour l'expression visible des objets miraculeux de la
foi. Ces moyens imitatifs durent même inspirer à quelques-uns une
répugnance scrupuleuse dont l'excès a plus tard donné naissance
au fanatisme des iconoclastes. Des écrivains sacrés ont, il est vrai,
prétendu que Jésus-Christ, ayant imprimé sa face sur un morceau
d'étoffe, l'envoya à Abgare, roi ou satrape d'Édesse, ne pouvant
de sa personne se rendre auprès de lui, et que ce portrait authen-
tique se conservait encore dans cette ville au vu*, d'autres disent
au X' siècle (1). On a aussi raconté qu'une femme pieuse aurait es-
suyé le front du Fils de l'homme montant au Calvaire, et le mou-
choir dont elle s'était servie, marqué d'une empreinte miraculeuse,
serait l'origine de toutes ces véroniques (2) ou vraies images du
Sauveur conservées dans plus d'un sanctuaire. La crédulité a m-
chéri sur cette légende et montré l'empreinte de toute la personne
du Christ sur ces linceuls qu'on nomme suaires, et qui sont plus
multipliés qu'il ne faudrait pour leur authenticité. C'est encore ainsi
que Nicodème aurait, au dire des gens de Lucques, sculpté d'après
nature la tète du Christ au tombeau, et son ouvrage, conservé
au moins depuis le vui® siècle, serait ce saint Voull de Lucques,
(1) La correspondance entre le Christ et Abgare est elle-même tenue maintenant
pour apocryphe, et d'ailleurs elle ne parle pas du portrait.
(2) Ce mot, mal forgé pour exprimer une vraie imago, est devenu un nom propre, un
homonyme de Bérénice^ nom de rhémorroîsse de l'Évangile, qui serait pour les uns la
femme au mouchoir, et qui selon les autres aurait fait couler en bronze une statue de
Jésus-Christ. Cette statue invraisemblable aurait été brisée sous Julien TApostat. 0p
tout cela, le martyrologe a gardé une sainte Véronique. Quant aux véroafcqaes-images,
en France aeulement, quatre villes au moins prétendaient posséder une de ces iaintu
faces. Quatorze bulles avaient, dit-on, certifié véritable celle de Toulouse, tandis que
celle de Turin n'avait que quatre bulles en sa faveur. On dit que le Vatican et Sahit-
Jean-de-Latran gardent aussi de ces sortes de reliques, sans compt<ir bien d'autre»
^iees. Une statue de sainte Véronique est à rentrée du confessionnal <la sftint Piem.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 86S
Vullus de Lurûy si révéré par le moyen âge, si souvent pris à
ténfK)in de sermens trop semblables à des blasphèmes par le roi
^Guillaume le Roux. Mais le moyen âge, trompé par l'homonymie,
n'aurait-il pas pris l'image de Lucques pour un ouvrage de Luc et
sanctifié la première au nom du compagnon de saint Paul, dont
saint Jean Damascène avait fait le patron des peintres, et qui devrait
être tout au plus celui des médecins (1)? On prête à saint Luc jus^
qu'à onze portraits connus de la Vierge, que les critiques rendent à
un certain Luca du xii"" siècle; mais on peut les reléguer tous avec
cette image de Marie qui, lors de la prise de Nicée par les Turcs,
s'enfuit de cette ville et passa la mer à la nage pour s'aller réfugier
au couvent d'Ivirou dans l'Athos, ou avec celle qui, traversant les
airs en 129A, vint s'abattre, ainsi que la srinla CasUy sur la colline
de Lorette. Toates ces traditions, plus que hasardées, prouvent seu-
lement que le judaïsme n'avait pas laissé dans l'église de préjugé
absolu contre la représentation des saints personnages de l'Évan*
gile; on avait même, à certaines époques, cherché â s'assurer de
leur exacte ressemblance. La parole les avait dépeints à sa manière.
On ne peut guère s'arrêter à la lettre très manifestement apocryphe
de Publius Lentulus, proconsul de Judée avant Hérode, lequel au^
rait adressé au sénat romain un signalement informe de la personne
du Messie. Cette épître prouve du moins que ceux qui l'ont fabri-
quée croyaient répondre à la curiosité pliblique. Saint Jean Damas-
cène, qui défend de représenter Dieu le père, l'incorporel, l'invi-
sible, i'infiâi, l'incompréhensible, n'interdit pas de peindre son
divin fils, le Christ fait homme étant dans son langage scolastique un
animal rationalej dont il ne se refuse pas à indiquer en quelques
traits l'apparence corporelle et la figure, qui rappelait, dit-il, celle
de sa mère et celle d'Adam; aussi donne-t-il les règles prescrites
par l'empereur Constantin à quiconque la voudrait retracer. Saint
Anschaire, qui vivait cent ans après Damascène, vit le Seigneur
lui apparaître sous une forme peu différente de l'image officielle-
ment approuvée par l'empereur, et un annaliste ecclésiastique, pos-
térieur de près de six siècles, mais qui ne sortait pas de la biblio-
thèque de Sainte-Sophie, et qui y puisa tous les documens d'une
histoire de l'église jusqu'à l'an 1000, Nicéphore, fils de Calliste, a
résumé jusqu'aux moindres traits de Jésus et de Marie tels que l'an-
tiquité les avait conservés jusqu'à lui.
Ainsi c'est surtout l'église d'Orient qui semble s'être occupée de
recueiUir la tradition iconographique. Jamais les Latins n'ont ac-
(i) Ceci 8oi^ dit sauf le respect dA à Pautear (Serantoni) de TouTrage intitulé ApO'
logia del Volto santo di Lucca difesa ehêsiaun vero riUrato di Gesu Criito pMOAte m
Crw», etc., Lucca 1765.
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86& BETUE DES DEUX MONDES.
cepté avec une entière confiance le témoignage de cette Grèce cré*
dule ou menteuse. 11 nous faut donc d'autres données pour éclair-
cir les commencemens de Tart chrétien dans TOccident. Ce qui
vient d'être dit ne touche d'ailleurs qu'à deux ou trois portraits
traditionnels. Rien encore sur la peinture d'histoire, dont nous ne
séparons pas la peinture allégorique. De l'aveu à peu près unanime
des historiens, l'introduction ou plutôt la renaissance de la peinture
en Italie, au moins dans son application publique aux choses sa-
crées, devrait être attribuée à l'art byzantin, c'est-à-dire à l'art pra-
tiqué par les mosaïstes de Constantinople. La mosaïque peut avoir
en effet dessiné la première des figures sur les murs des églises
telles que nous les connaissons, et elle a ainsi pu donner plus tard
naissance à la peinture religieuse du moyen âge; mais d'abord, et
sans encore contester l'hypothèse, est-il nécessaire de faire voyager
la mosaïque d'Orient en Italie, où le goût et le talent n'en devaient
pas avoir disparu? On montre à Ravenne des mosaïques du com-
mencement du VI' siècle au plus tard, et la plus ancienne de Sainte-
Marie-Majeure paraît antérieure à la mort du pape Sixte III, c'est-
à-dire à l'année 440. Or il n'y avait pas à cette époque cinquante ans
que l'empire d'Orient s'était séparé de celui d'Occident, il n'y avait
guère qu'un siècle que Constantin avait fondé sa ville, et l'on doit
faire remonter jusqu'à lui,, ou du moins jusqu'à une époque très
voisine de son règne l'ornementation de deux édifices aussi visible-
ment remplis de son souvenir que le baptistère de Latran et celui
de Sainte-Constance. L'art de la mosaïque n'a donc pas dû cesser
d'être pratiqué à Rome. Seulement il se peut qu'il ne fût exercé que
par des Grecs, et le déclin de toutes choses en Italie fut si rapide
que bientôt Constantinople dut attirer les meilleurs artistes. Le
mouvement et le luxe d'un empire naissant donnaient à leur talent
une impulsion nouvelle et un caractère local. Un style visiblement
oriental prévalut dans la représentation des êtres et des faits de
l'histoire sacrée. Il prit des formes fixes, s'assujettit à des règles et
s'enferma dans un cadre hiératique tout à fait contraire aux libertés
que se donnait l'art gréco-romain. Ainsi Byzance a pu dans la suite,
par son influence et son exemple, modifier et déterminer jusqu'en
Italie, et plus loin encore, le système de décoration graphique des
voûtes et des absides de nos temples. Une étiquette religieuse très
précise et très détaillée gouvernait en effet dans le monde gréco-
asiatique l'imagination des peintres d'église. La foi avait son dessin
oificiel, à peu près comme chez les modernes le blason. Non-seu-
lement on retrouve les marques de ce formalisme en Italie jus-
qu'au temps de Cimabué, mais il se montre encore intact et invio-
lable dans rOrient chrétien. Depuis que M. Didron a rapporté du
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UN MU8EE CHRÉTIEN A ROME. 866
couveot d'Esphigraenou le Guide ou la Clé de la peinture (1), il
n'est plus permis de douter qu'un invariable formulaire soit depuis
un temps immémorial imposé en Grèce à la peinture religieuse. Ce
manuel des peintres de rAthosremonte jusqu'au xii'' siècle, et nous
fait connaître quelle tradition dominait Tart byzantin sous Andro-
nic r*". Il nous apprend jusqu'à la couleur qu'il faut donner au man-
teau de tel ou tel patriarche, de tel ou tel apôtre. C'est la preuve
écrite de l'existence d'une orthodoxie iconographique, et quoiqu'elle
n'ait peut-être jamais été aussi strictement observée de ce côté-ci
de l'Adriatique, nos cathédrales gothiques nous offrent des preuves
sans nombre de l'existence d'une imagerie réglementaire, et nous
avons de la fin du vin* siècle une ordonnance du pape Adrien P'
qui détermine les trois manières de représenter Jésus-Christ dans
les églises.
Mais toutes ces règles, qui peuvent avoir influé à travers le moyen
âge jusque sur l'art de nos jouis, datent-elles donc de la naissance
du christianisme et du temps même où l'on ne bâtissait pas d'églises
en plein air? N'ont-elles pas un caractère sacerdotal qui va peu aux
époques voisines de l'âge apostolique? A ces questions, les peintures
des catacombes ont répondu. Les voilà les premiers rudimens d'un
art chrétien, du moins en Occident. Les inconnus qui décoraient
ces parois et ces voûtes obscures obéissaient à d'autres inspirations
et satisfaisaient à d'autres besoins que les formalistes de Constanti-
nople. On peut reconnaître plus tard l'influence byzantine dans la
marche de la peinture religieuse en Italie, et la suivre jusque sur le
seuil des temps modernes; mais il n'en résulte pas qu'avant Con-
stantin le christianisme n'eût inventé ou adopté aucun moyen de re-
présenter ses souvenirs et ses mystères. Pourquoi n'aurait-il pas su
s'approprier telles ou telles des formes, tels ou tels des procédés que
conservait l'art antique dans la décadence impériale? Les lecteurs de
rÉpître aux Romains n'avaient pas été élevés par leur maître à ne rien
prendre aux gentils. Je sais que Pline nous atteste qu'à Rome, dès
le second siècle et même auparavant, l'art de peindre était négligé.
Les tableaux anciens étaient encore recherchés, comme le sont au-
jourd'hui ceux des maîtres de l'Italie : on les faisait à grands frais
venir de Grèce et d'Asie; mais on n'en peignait plus de nouveaux.
Quoique le métier de peintre eût été assez estimé de la vieille Rome
pour donner un surnom à une branche des Fabius, il était aban-
donné, et Pline nous parle d'un ton d'oraison funèbre de dignilale
(1) Le titre même, Vlnterprétation^ ou, si Ton veut, V Herméneutique de la peinture,
■emble déjà indiquer que Tait est un symbolisme à expliquer. — Manuel d'iconogra-
phie chrétienne, traduit par M. Paul Durand, 1845. — Iconographie chrétienne, par
M. Didroo, 1843.
TOME XLV. 55
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866 BEVUE DES DEUX MONDES.
artis morientis, 11 se peut encore qu'une religion nouvelle, fort oc-
cupée d'ailleurs à se soutenir et à se propager, hésitât à faire ou-
vertement usage d'un art en déclin. Elle cherchait peu les regards du
public. Son esprit même ne la portait pas à revêtir ses croyances
du prestige du dessin et de la couleur. Pour attirer l'attention en
parlant aux yeux, il aurait fallu ne pas la craindre. Attendon&-noiis
donc à voir les chrétiens ne manifester que par de rares essais le
désir de prêter un corps et une figure à leurs dogmes et à leurs
traditions, et si, malgré tant d'obstacles, ce goût de réalisation sen-
sible des idées spirituelles s'est fait jour parmi eux, ne nous éton-
nons pas qu'il ait d'abord paru timide et voilé, qu'en cherchant à
satisfaire de secrètes sympathies il ait taché de se dissinmler à la
malveillance, qu'il ait enfin réfléchi les scrupules et les craintes
d'une société naissante et menacée qui doutait encore de ses droits
et de son sort, qui même ne savait pas bien ce que lui permettaient
la foi ni la prudence. Les idées sur ce point tardèrent à se fixer.
Peu après la fin du m® siècle, un concile d'Eliberis interdisait de
retracer sur les murailles des églises ce qui est objet de culte et
d'adoration, quod colilur et adoratur. Quoique les images peintes
suent toujours excité moins d'ombrages que les images taillées qui
rappelaient les idoles primitives, l'église n'a pas admis sans hésita-
tion la représentation de la Divinité; il est douteux qu'elle l'ait ja-
mais formellement encouragée; jusque dans le xvii* siècle, on a
cru convenable d'interdire au pinceau ou au ciseau toute figure de
la Trinité. 11 a bien fallu, sur l'autorité de Michel-Ange et de Ra-
phaël, tolérer la personnification du Dieu créateur dans les scènes
de la Genèse et de l'Exode : la colombe et les langues de feu ont,
conformément au Nouveau Testament, annoncé la présence du Saint*
Esprit; mais l'essence divine dans sa triple personne n'a guère été
rendue sensible aux yeux que par des simulacres qu'excusait leur
vétusté. On trouverait difficilement, en France du moins, des théo-
logiens éclairés qui autorisassent formellement la représentation de
la Trinité. L'un d'eux, après avoir rappelé que le concile de Trente
ne parle que des figures de Jésus-Christ et des saints, raconte que
Bossuet, dans son diocèse, faisait attacher à la muraille une grande
image où était représenté le sujet de la leçon; « mais, lorsqu'on ex-
pliquait la sainte Trinité, on ne montrait aux enfans aucune figure
pour leur faire entendre que ce grand mystère ne peut être aperçu
par les sens, mais par l'esprit seul que la foi éclaire. »
On conçoit que les anciens n'eussent pas tous la même délica-
tesse de spiritualisme. Les imaginations asiatiques étaient naturel-
lement portées à aimer les images, si l'on en Juge par le soin qu*0Dt
pris le judaïsme et le mahométisme de les leur interdire. Dans le
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UN MUSEE CHRETIEN A ROME. 867
monde gréco-latin, la liberté de Tart était consacrée par les mœurs.
En aucun temps d'ailleurs, aucune interdiction n'a dû s'appliquer
à l'humanité du Christ, et lorsqu'on eut, dans le second et môme
dès le premier siècle, essayé de rappeler par des portraits ou des
emblèmes le souvenir de chrétiens éminens, de martyrs qui de-
vaient un jour être honorés comme des saints, lorsqu'on eut com-
mencé de figurer les dogmes de la foi qu'ils avaient confessée par
quelques images bibliques, il était difficile qu'on ne fût pas presque
aussitôt conduit à représenter, au moins symboliquement, le Sau-
veur en personne dans les œuvres de sa vie terrestre. Bientôt on
s'enhardit à le peindre directement, quoiqu'on écartât, pendant
longtemps du moins, certains traits qui auraient rendu trop vive-
ment les plus reconnaissables et les plus émouvantes réalités du ré-
cit évangélique. Ainsi s'expliquent les caractères les plus frappans
des premières peintures des catacombes. La pensée en est chré-
tienne, quoiqu'elle ne le soit pas librement, hardiment , et qu'elle
évite avec une crainte peut-être systématique de rappeler patem-
ment les grandes scènes du christianisme. L'art est païen, c'est-
à-dire qu'il continue l'art de l'antiquité; il suit, pour les formes et
même pour la composition, les procédés et les conventions du mé-
tier qui avait, au dire de Pline, remplacé à Rome l'art importé de
Corinthe et d'Athènes. Par quelques détails seulement, ce premier
Style chrétien décèle ce qu'il a de nouveau. 11 dissimule quelquefois
jusqu'aux sujets sacrés qu'il retrace. Il est en général obscur, mo-
notone et peu original. Tel qu'il est cependant, et malgré des signes
d'indécision, de routine et de décadence, il se ressent de son origine;
il vient de l'ancienne Grèce, si supérieure à la nouvelle ; il est de
plus noble extraction que l'art de Byzance. S'il n'eût jamais été mo-
difié ou plutôt remplacé par celui-ci, s'il avait pu se maintenir
dans sa tradition, persister dans sa voie, en s'identifiant de plus en
plus avec les souvenirs et les pensées de la religion, on se demande
s'il ne serait pas arrivé directement à cet art composite, à ce savant
mélange d'imitation et d'inspiration, de science et de nouveauté,
dont la Transfiguration de Raphaël est le type accompli; mais puis-
qu'une décadence rapide devait conduire à une interruption inévi-
table dans la tradition du goût, puisque la peinture, comme toute
chose, devait traverser l'épreuve du moyen âge, il est heureux
qu'elle ait ou le temps d'être un moment antique et chrétienne, il
est heureux qu'à l'époque où l'on ne pouvait avoir d'art public, on
ait essayé de se créer un art clandestin dans les ténèbres des cata-
combes. Là donc il faut chercher le véritable style chrétien primitif,
là uniquement on peut découvrir les premières traces des efforts de
l'insAgination des fidèles pour sanctifier un mode d'expression créé
par le génie de l'antiquité profane.
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8d8 RBYUE DES DEUX MONDES.
IV.
On voit que Tart des catacombes doit être en rapport avec un
christianisme hellénistique. Il convient à des gentils convertis. Il est
loin de ce formalisme mystique que ne tarda pas à subir Festbé-
tique de Torthodoxie. Tout n'est pas cependant de fantaisie daas
ces peintures. Un petit nombre de pensées et de faits presque tou-
jours rendus symboliquement et par les mômes symboles remplit
les cadres de ce musée funéraire; mais le style même des figures et
de la décoration est libre , en ce sens qu'il garde presque toujours
les allures de l'art antérieur. Tout ou presque tout est romain dans
la représentation de ces scènes du monde oriental. Rarement se
montre l'effort d'inventer, dans le fond comme dans les accessoires,
un geure qui ait une physionomie propre, d'assigner aux person-
nages et aux emblèmes un caractère neuf, distinct, incommuni-
cable, qui soit chrétien et ne soit que chrétien. Ce n'est pas la pein-
ture des catacombes qui a déterminé la direction ultérieure de l'art
religieux. Cette circonstance serait plus particulièrement intéres-
sante à étudier, si l'on pouvait avec plus de précision fixer la date
des ouvrages et distinguer toujours avec certitude ce qui a précédé
et ce qui a suivi l'émancipation politique de la religion chrétienne
par la conversion opportune de Constantin.
Cependant on reconnaît tout d'abord que le système décoratif
est, dans sa généralité, imité des anciens caveaux de sépulture ro-
maine. 11 était donné par la disposition locale. Il n'y a pas beaucoup
de manières de peindre les parois et les voûtes d'un souterrain. L^
compartimens, les encadremens, les guirlandes, enfin la partie pu-
rement ornementale est donc tout antique, et, aux sujets près, le
premier aspect rappelle, avec une exécution un peu plus grossière
et moins de variété, les peintures de Pompéi et d'Herculanum; mais
la pensée est, comme on le sent, fort différente. Cette pensée si nou-
velle alors, et qui tendait à le devenir davantage, n'innove pour-
tant que le moins possible dans les formes qu'elle affecte pour s'ex-
primer. Ainsi les fleurs, les palmes, le phénix, les vendanges, les
repas, tous ces emblèmes funèbres de l'art païen se reproduisent,
interprétés et comme consacrés à nouveau par une foi plus ferme et
plus distincte. La religion , voisine de son berceau , ne s'était pas
encore assez emparée des esprits et des mœurs pour oser aisément
se créer des signes et des types dont elle ne trouvait pas les ana-
logues dans les traditions de l'art figuratif. Il semble même qu'elle
choisît de préférence dans TÉcriture les sujets qui, tels que le dé-
luge, l'aventure de Jonas, le bon pasteux*, etc., trouvaient dans cer-
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 8dd
taines fables de Deucalion, d'Hercule, de Jason, de Mercure Crio-
phore, des motifs déjà connus d'agencement et de dessin.
Pour les attitudes et les accessoires, elle ne s'écarte pas des mo-
dèles convenus que les décorateurs avaient pour ainsi dire dans la
main. Lorsqu'il faut décidément inventer, et que l'image doit être
exclusivement chrétienne, l'embarras est visible. On s'aperçoit que
le temps n'est point passé où une religion enseignée par des pauvres
et des ignorans, au nom d'un Dieu frappé de toutes les misères
humaines, repoussait avec scrupule ou dédain l'idée de parler aux
sens et d'éblouir par le dehors. Ainsi, prenant à la lettre un verset
d'isaîe, on allait jusqu'à vouloir que le Messie fût sans bcaulé et
sans écUUy puisqu'// n'avait rim qui attirai Vœil (1). Qu'importait
d'ailleurs son image ? Il se peignait dans sa parole.
Cette indifférence aux choses extérieures ne pouvait être ni po-
pulaire ni durable. Des générations formées par la Grèce ne pou-
vaient longtemps mépriser l'expression par la forme. Le goût, l'ha-
bitude, l'esprit de l'antiquité reprit le dessus; on voulut représenter
ce qu'on croyait, mais une représentation directe, une imitation
littérale des choses sacrées n'était ni sûre ni facile. Les chrétiens de
Borne ne se retraçaient pas aisément la vérité des scènes de l'Évan-
gile. Quelle image pouvait se faire du Christ et de sa mère, de saint
Jean-Baptiste, d'Abraham ou d'Élie, un Bomain, un gentil, qui ne
connaissait ni Jérusalem ni le désert? Au témoignage de saint Au-
gustin, la figure de Jésus et de Marie était demeurée entièrement
ignorée. Les formes de l'art, étroitement liées aux idées du paga-
nisme, ne pouvaient être employées sans profanation qu'à la faveur
du symbolisme. Depuis longtemps, les sujets mythologiques n'étaient
plus heureusement que les emblèmes de certaines idées morales.
Les fables de Psyché, d'Adonis, etc., les scènes du culte de Bacchus
ne figuraient par exemple sur les tombeaux que comme expression
des mystères de la mort et de la vie. A défaut des choses mômes, le
procédé pouvait être imité; rien n'était davantage dans le génie an-
tique, dont sous ce rapport l'esprit judéo-chrétien était loin de s'é-
carter. 11 était, lui aussi, essentiellement figuratif et parabolique.
II fut donc naturel de débuter dans l'iconographie religieuse par le
symbole. L'agneau, la colombe, le poisson, etc., furent les premiers
signes auxquels s'arrêta d'abord un art timide; mais on ne tarda
pas à vouloir des représentations plus animées et plus humaines.
C'est alors qu'on chercha dans la tradition des personnages et des
(1) un, 2. Cf. LU, 13-16. Cette tradition semble d'ailleurs la plus ancienne. Elle a
pour elle Justin, Irénée, Origène, Cyrille, Clément d'Alexandrie, et elle est adoptée et
motivée par saint Au;;ustin. Ce n'e^t guère qu'avec saint Jérôme et saint Jean Chrysoa-
tome que les idées commencent à chanjger sur ce point.
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870 BEVUE DES DEUX MONDES.
scènes qui pussent assez exactement se rapporter aux dogmes dont
on voulait une image parlante. On en prit dans TAncien Testament,
on en prit dans le Nouveau, on en prit même dans la mythologie :
Isaac sacrifié par son père ou Moïse faisant jaillir la source du ro-
cher, puis le bon pasteur de la parabole rapportant sa brebis, puis
Orphée attirant et apprivoisant à sa voix les animaux sauvages, pu-
rent être également la figure de Jésus-Christ. Il serait précieux de
pouvoir dire par laquelle on commença de ces trois classes d'allé-
gories. Ce qui se peut assurer, c'est qu'elles précédèrent toute re-
présentation dirette, tout portrait des personnes et des choses de
rÉvangile; mais lors même qu'on en vint là et qu'on essaya la pein-
ture historique de la religion, on ne s'attacha pas à la ressemblance,
on ne chercha pas la fidélité, et les figures du Christ par exemple
furent pour la plupart aussi arbitraires que le sont les personnages
bibliques des peintres hollandais. Jésus-Christ devint souvent un
jeune Romain, désigné par certains accessoires ou par la composi-
tion du tableau à ceux-là seulement qui étaient avertis. Ce n'est
que postérieurement et peut-être assez tard qu'on s'est rapproché
d'un certain type nazaréen dont les catacombes nous offrent deux
ou trois exemplaires encore assez différens entre eux; mais pendant
longtemps aucune pensée de réalisme, comme on dit aujourd'hui,
ne parut se mêler à la peinture religieuse. La majorité des plus an-
ciennes décorations des catacombes permettrait presque de suppo-
ser que pour ceux qui les ont exécutées le symbolisme chrétien est
resté une énigme. On dirait que des hommes de métier ont été ap-
pelés à reproduire des types connus, des figures usuelles, dont la
disposition seule avait un sens pour les initiés, lia peignaient peut-
être ce qu'on leur commandait sans en deviner la pensée secrète, la
valeur emblématique. C'est ainsi que dans la catacombe de Saini-
Calixte un Christ enseignant est assis au milieu d'auditeurs de tout
âge, comme lui en costume romain, semblable de tout point à un
rhéteur dans son école, et le tableau «st entouré en demi-cercle
d'une vigne dont les fruits sont recueillis par des génies. Le premier
artiste venu aurait pu, quelle que fût sa religion, dessiner cette
grande composition.
C'était encore une idée païenne que la jeunesse fût l'attribut de
la Divinité, et la personne du Christ a été rajeunie quelquefois,
comme dans le tombeau de G. Bassus, préfet de Rome, mort vers
369 (1). D'autres fois aussi on a emprunté les détails de la cheve-
lure et certains accessoires aux images classiques de Jupiter, comme
(i) n a été décoavert en 1595 dans la partie la moins ancienne des arcfte vaUoan^^.
aiége du confessionnal de saint Piorro. , .
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 871
pour justifier d'avance l'invocation de Dante au Jupiter suprême
que nous avons crucifié sur la terre.
Nous comprendrons mieux ces premiers tâtonnemens de l'art
chrétien en regardant de plus près aux peintures des catacombes.
On dit que celles de Naples portent des marques encore plus visi-
bles de l'antiquité païenne. Celles de Rome nous apprendront déjà
beaucoup en ce sens, et elles commencent à être mieux connues.
On doit se souvenir qu'une partie seulement, le tiers peut-être, en
a été explorée, et les peintures que nous cherchons sont rares. Pres-
que toutes les parois de ces interminables galeries ont conservé la
couleur brun grisâtre du péperin. Seulement dans quelques celles
ou chapelles fort espacées entre elles, la voûte est enduite de stuc
ainsi que l'enfoncement ou demi-lune des niches sépulcrales. Ce
sont ces surfaces concaves ou planes que couvrent souvent des des-
sins légers d'un bon goût d'ornementation, ou même des sujets
emblématiques et des images mystérieusement religieuses. On s'ac-
corde à regarder comme postérieures au m" siècle celles de ces
peintures où se voient des lettres grecques, X et P, qui représentent
les deux premières du nom du Christ {Ch et R) , et TX figurait en
même temps la croix ; ce monogramme est réputé celui de Con-
stantin. Naturellement l'expression pittoresque des idées chrétiennes
doit être plus explicite et plus claire à partir du moment où elles
sont les dogmes de la religion de l'état. Cependant, à toute époque,
le symbolisme remplace presque partout la représentation directe.
Les sujets sont en général tirés de l'Ancien Testament; or il est dif-
ficile de supposer que les néo-chrétiens prissent pour objet habituel
de leur pensée et de leur culte Moïse frappant le rocher, Daniel dans
la fosse aux lions, Jonas englouti par la baleine ou se reposant, après
être sorti de Ninive, sous le lierre miraculeux dont certains inter-
prètes font un palma-christi. De ces trois images, la première devait
désigner la fondation de l'église, la seconde la passion de Jésus-
Christ ou celle des premiers martyrs, la troisième, empruntée à une
comparaison évangélique (Matt., xii, 39), la sainte padx qui attend
le fidèle jouissant des fruits de la vigne du Seigneur. La figure du
bon pasteur se rencontre, comme on l'a dit, plus d'une fois; mais,
quoique ce soit un souvenir du Nouveau Testament, elle représente
paraboliquement le Sauveur des hommes en empruntant une dis-
position de l'art antique, celle du faune à la chèvre ou de certaines
statues de Bacchus. Le goût allégorique est poussé si loin que l'on
rencontre jusqu'à des personnages mythologiques comme Orphée et
peut-être Mercure et Pluton. A peine voit-on çà et là quelque chose
comme l'adoration des mages, ou telle figure de femme qui pour-
rfidt être la Vierge. On a même pu croire qu'une sorte d'incertitude
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872 BEVUE DBS DEUX MONDES.
régnait encore dans les croyances chrétienDes, ou tout au moins
que des artistes mal instruits de la religion mélangeaient sans in-
telligence et sans choix les seuls sujets qu'ils eussent appris à des-
siner et qui leur fussent familiers. Leur travail, sans être déimé
de mérite, offre en effet tantôt une gaucherie novice, tantôt une
routine naïve, qui trahit le métier d'un artisan plutôt que le savoir
d'un peintre, et la pureté ou l'élévation de certains types ne prouve
pas qu'ils fussent autre chose que des figures apprises une fois et
indéfiniment copiées les unes des autres. Je crois pourtant que
Tobscurité et l'indécision avec lesquelles les dogmes ou les événe-
mens de la religion sont indiqués tiennent à deux causes, la pru-
dence imposée aux fidèles par leur situation et le goût décidé de
tous les anciens pour les représentations symboliques. Il n'était pas
sûr d'exposer aux yeux des choses trop évidemment évangéliques,
et l'habitude avait dû être prise de bonne heure de dissimuler sous
des formes convenues les traits du christianisme historique. Riai
d'ailleurs n'était plus orthodoxe que de prendre les faits de l'Ancien
Testament pour figurer ceux du Nouveau, puisque l'Évangile lui-
même admet cette sorte d'application, et qu'aujourd'hui encore il
existe une liberté presque sans limites d'attribuer un sens figuré à
tous les passages de la Bible , pourvu que ce sens soit orthodoxe.
Ainsi l'on évitait de retracer dans leur réalité les scènes mêmes de
la vie et de la mort du Christ; on tenait à ne point divulguer une
foi qu'on tenait encore davantage à ne point désavouer; on s'in-
géniait à l'indiquer par des signes qui ne fussent pas accusateurs,
et un magistrat d'une clairvoyance ordinaire ou modérément sévère
aurait pu visiter une bonne partie des catacombes sans y trouver
des marques irrécusables de l'adoration du Christ. Indépendamment
de ces précautions très permises, une habitude ou une disposition
d'esprit beaucoup moins calculée pouvait porter des païens récem-
ment baptisés à préférer dans l'art religieux l'expression indirecte
à la traduction littérale du fait positif. C'était dans le génie de l'an-
tiquité, c'était aussi d'une exécution plus facile. Les scènes les plus
caractéristiques de l'Évangile offraient des sujets tout nouveaux, et
qui rentraient peu dans les combinaisons connues de l'art. Il aurait
fallu de grands artistes pour en trouver la forme et l'expression. Or
les grands artistes, toujours rares, devaient, s'il en existait, tenir
pour le paganisme, et les médiocres, les praticiens dépourvus de
modèles, auraient été fort empêchés de rendre d'inspiration l'ago-
nie du Jardin des Olives, la comparution devant Pilate, la flagella-
tion, Yecce homo. Que seraient-ils devenus si ou leur avait demandé
la transfiguration, la crucifixion ou la résurrection de l'homme-
Dieu? Le respect même, une certaine crainte religieuse, détour-
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 878
naient aussi d'aborder directement les plus touchans, les plus nobles
épisodes du poème évangélique. Les esprits n'étaient certainement
pas dégagés de l'aversion des Grecs et des Romains pour Texpres-
sioB des choses de mauvais augure. Ce que la religion raconte de
plus saisissant est tragique. La souiïrance, la maladie, la torture, la
mort jouent un grand rôle dans le drame ; pour les âmes communes,
pour le préjugé vulgaire, il n'y avait pas sûreté à retracer trop fidè-
lement jusqu'à ces misères, à ces bassesses de l'humanité auxquelles
le Sauveur a voulu condescendre. Ce qui l'élève pour nous, ce qui
^e divinise, aurait pu l'abaisser aux yeux de la foule. Des fidèles
même peut-être répugnaient alors à fixer leur pensée sur des souf-
frances que le chrétien moderne contemple avec attendrissement,
et l'on craignait de prêter des armes à l'ennemi en étalant sans
ménagement les détails réels et douloureux de l'humble et san-
glant berceau de la rédemption. Les nobles paradoxes qui ont placé
la dignité morale au-dessus des humiliations de la destinée étaient
nouveaux pour la foi elle-même, et ne sont pas du premier coup
devenus des lieux-communs de morale et de religion. Les chrétiens
étaient embarrassés d'affronter le préjugé public et d'adorer résolu-
ment un Dieu fouetté et crucifié comme un esclave. C'est sans doute
par un mélange de tous ces sentimens qu'ils ont attendu si long-
temps avant de prendre leur parti d'affirmer sous ses traits véri-
tables la passion de Jésus-Christ. Ce n'est, dit-on, qu'au vu® siècle
qu'un concile ordonna de renoncer au symbole pour la réalité et de
représenter les instrumens de la crucifixion. Encore le décret ne
fut-il pas immédiatement adopté par les papes, et le crucifix tarda
encore quelques années à paraître dans les églises. Aussi dans les
catacombes la croix se rencontre- t-elle rarement; elle est plutôt
présentée comme un ornement que comme l'instrument d'un divin
supplice, c'est-à-dire qu'elle est ou comme brodée sur des drape-
ries, ou enjolivée de palmes et de feuillages qui la transforment en
arabesques. Les couronnes du Sauveur ne sont jamais des couronnes
d'épines. On s'explique cette réserve et ces ménagemens en voyant
une antiquité très curieuse qui se trouve dans le petit musée du
collège des jésuites. C'est une pierre détachée d'un mur, et sur
laquelle une main fort maladroite a tracé avec un outil pointu
l'image d'un homme à tête d'âne mis en croix. Elle est à peu près
telle que la dessineraient nos enfans des rues, et le dessinateur a
écrit auprès en lettres grossières, mais encore lisibles : « C'est là le
Dieu d'Alexandre. » 11 se peut que les pareils d'Alexandre ne sussent
pas tous encore braver ou repousser ce genre de dérision, et que
leurs pasteurs eux-mêmes prissent soin de leur éviter de telles
épreuves et la faiblesse de rougir de Jésus-Christ. Le reniement de
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87 h REVUE DES DEUX MONDES.
saint Pierre risquait fort d'être imité encore plus souvent que son
martyre.
La personne même du Messie se voit cependant quelquefois dans
les catacombes. C'est tantôt la figure en pied d'un jeune homme
en tunique, et peut-être alors n'est-ce qu'un symbole, la parfaite
et éternelle jeunesse étant pour les anciens le signe et l'emblème
de la Divinité; tantôt, mais rarement, c'est une tête au visage un
peu plein, plus âgée, d'une expression calme et douce, avec une
barbe quelquefois très légère, les cheveux un peu longs, séparés
sur le front à la nazaréenne, et qui ne s'éloigne pas absolument de
la ressemblance traditionnelle du Christ. Il n'y en a guère que deux,
l'un à Saint-Calixte, l'autre à Saint-Pontien , qui, par l'expression
et le style, semblent satisfaire le goût moderne. La dernière a quel-
que chose de byzantin. On croit apercevoir dans l'une et l'autre
quelque imitation du portrait tracé dans la fausse lettre de Lentu-
lus. A Saint-Calixte encore, un profil en mosaïque, avec la barbe et
les cheveux rubescens, figure juive et moutonnée, est plus curieux
qu'agréable. 11 n'y aurait de vraiment beau qu'un autre profil mo-
delé en terre cuite , dont le dessin et le caractère attesteraient soit
une inspiration élevée, soit l'imitation d'un type dignement conçu
et fidèlement transmis; mais on ignore l'âge de cette précieuse
image, qui n'appartient pas nécessairement aux catacombes, quoi-
qu'elle ait été trouvée dans le voisinage de celle de Sainte-Agnès.
Dans les compositions où figure le Christ, il n'est pas caractérisé
par des signes constans ni par la même physionomie (1). Le nimbe
est presque toujours absent, quelquefois il a été ajouté après coup.
Très souvent Jésus est désigné par un manuscrit roulé qu'il porte à
la main ou par deux cistes ou corbeilles dans lesquels les livres sa-
crés étaient placés. Enfant dans la belle peinture de Saint-Prétextat,
il est presque partout ailleurs un jeune homme; il est un vieillard
dans la chapelle de l'agape de Sainte-Agnès. Il n'est guère repré-
senté que discutant avec les docteurs, ressuscitant Lazare ou pré-
sidant à la cène. Le personnage de saint Pierre est constamment
signalé par une tête chauve, un air de vieillesse, un bâton à la
main. Paul, à Saint-Sixte, a des sandales et tient un volumen ou
manuscrit roulé. Ailleurs il porte une épée. Les figures de la Vierge
sont moins caractérisées et plus douteuses. La Milertheu^ comme
elle est nommée au cimetière de la Madone (2), n'était pas alors
la favorite de la peinture ainsi qu'elle l'est devenue. U ne faut pas
la chercher dans ces femmes dont les bras sont ouverts et les robes
(i) « Ipsîus Domini faciès carnis innumerabilium cogitationum diversitate variatur et
fingitur. » (Aug., De Trin.^ iv.)
(2) Délia Madonna délia Stella, dans la Voie Appiennc.
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UN MUSÉE CHRÉTIEN A ROME. 875
flottantes. Quelques-unes sont fort belles, comme la Teudora et la
Dionysas de^Saint-Prétextat; ces orante (ainsi parlent les Italiens)
personnifient la prière ou Tâme chrétienne qui s'élève vers Dieu
après la mort. Dans la quatrième chambre de Saint-Calixte , une
niche à droite offre aux yeux l'Orphée qui, la lyre en main, charme
les bêtes sauvages, et au-dessus de l'arceau une vierge assise tenant
sur ses genoux un enfant qui paraît bien avoir une douzaine d'an-
nées. Les rois qui lui rendaient hommage ont disparu. A gauche,
le prophète Michée prédit la nativité; à droite, Moïse, frappant le
rocher, montre que c'est là la source du fleuve qui couvrira la terre.
Tous ces sujets sont traités dans le style antique; tout, jusqu'aux
vêtèmens et aux accessoires, semble grec, et la Vierge est un profil
de femme assise et drapée. Celle de Sainte- Agnès, peinte avec
soin, parée d'un collier de perles, les bras en orante^ a» devant elle
un enfant debout, à la tête carrée, et dont les cheveux sont cou-
pés à la manière des jeunes Romains. Elle a les yeux d'une femme
du Trastevere. Malgré certaines invraisemblances, on peut la pren-
dre pour la mère du Christ. Le père Marchi voudrait qu'elle fût du
second siècle, et dans tous les cas antérieure au concile d'Éphèse,
qui passe pour avoir autorisé la peinture de la Vierge (481). Ce
groupe est cependant entre deux monogrammes regardés comme
les signes d'une date plus récente. En général, les sépultures anté-
rieures au IV' siècle n'ofl*riraient pas aisément d'évidentes preuves
du culte de la Vierge, ainsi qu'on l'avait espéré d'abord, et généra-
lement, avant de chercher dans les catacombes des lumières sur
rhistoîre de la dogmatique, il faudrait avoir déterminé avec certi-
tude l'âge des diverses peintures qu'on prendrait pour objet d'étude.
Un livre intéressant et judicieux, publié sur cette matière par un
prêtre catholique anglais (1), ne nous paraît constater expressément
que deux choses, l'ancienneté de l'usage de prier pour les morts et
celle de la hiérarchie des évoques, prêtres, diacres et néophytes.
Les catacombes n'offrent pas de témoignage direct de la suprématie
des papes. Quelques-uns sont nommés sans distinction particulière.
Les titres d'EPisc. et de martyr sont seuls donnés dans le cime-
tière de Saint-Calixte aux papes Éleuthère, Fabien, Anthère, Lu-
cius, etc. ('2), et même on montre quelque part saint Alexandre placé
le second après un évêque.
(I) Le révérend John Spencer Northcote.
(3) Le tilre de papa n'aurait d*ai Heurs rien de décisif, puisqu'au iv« siècle Prudence
le donnait encore à l*évéque espagnol Valérien.
Rorantos saxonun apices vidi, optimo papa.
(//ymn. xi.)
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876 BE7UE DES DEUX MONDES.
Je ne crois pas m'être sensiblement écarté des idées qui préva-
lent aujourd'hui dans la science, car il y a, depuis le père Marchi»
une vraie science des catacombes. Ce n'est qu'au xix* siècle, chose
assez étrange, qu'on s'en est sérieusement occupé, et il fallait pour
y réussir, pour s'y livrer seulement, la révolution qui, au commen-
cement du siècle, s'est faite, jusque parmi les catholiques, dans la
manière de considérer la religion. Ge^ qu'on peut appeler le senti-
ment esthétique de la religion, développé et presque découvert par
M. de Chateaubriand , a fait pénétrer dans l'église un peu de cri-
tique historique. Elle est revenue à ses plus beaux souvenirs, et,
quoique l'archéologie soit loin d'être florissante à Rome, il y reste
un antiquaire éminent que la foi ne peut désavouer, dont la science
doit s'enorgueillir. M. De Rossi, quand on l'entend, intéresse l'es-
prit, persuade la raison, captive la confiance par la sûreté et Tori-
giiialité du savoir, par la clarté et la sagesse des interprétations,
enfin par cette union d'une sagacité supérieure et d'une probité
parfaite qui ne sont pas moins nécessaires l'une que l'autre à l'éru-
dit digne de ce nom. C'est une bonne fortune que de pouvoir visiter
avec lui ce musée religieux de Latran, dont il est le créateur; nous
allons y retourner sous sa conduite.
Des tombeaux et des inscriptions composent ce musée presque
tout entier. Parmi les premiers, un sarcophage découvert près da
confessionnal de saint Paul, et qui ne peut remonter plus haut que
le règne de Théodose, donne, dès l'entrée, un excellent échantillon
du symbolisme chrétien dans le dernier tiers du iv* siècle. Sur la
face antérieure, une série de figures et de sujets forment un bas-
relief compliqué et significatif d'une exécution assez rude. Ce sont
d'abord trois vieillards à peu près semblables. Un d'eux est assis
entre les deux autres, dans l'attitude de la bénédiction. L'emblème
est manifeste : c'est la Trinité. Elle est comme en action pour la
création de l'homme. Puis un vieillard, évidemment une des trois
personnes divines (on veut que ce soit le Verbe personnifié, mais
bibliquement il me semble que ce pourrait être Dieu le père), se
tient auprès d'Eve, nouvellement créée (je l'ai prise pour Adam), et
plus loin le môme personnage signifie à nos premiers parens l'arrêt
de proscription qui suit leur péché. Cette première ligne de sculp-
tures contient donc tout le fondement de la religion : la création et
la chute. Au-dessous vient l'incarnation, comme l'efiet suit la cause.
La Vierge et l'enfant reçoivent les hommages des rois d'Orient;
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UN MUSBB CHRÉTIEN A ROME. 877
puis Jésus-Christ rend la vue aux aveugles : c'est le monde tiré des
ténèbres du péché. Celte première moitié du bas-relief est séparée
de l'autre par une figure nue entre deux lions. C'est Daniel ou plu-
tôt une image générale soit de la Passion , soit des persécutions et
des martyres. Ce motif, qui se retrouve souvent, ne paraît être là
que pour diviser les deux compartimens; du moins il ne se place
pas naturellement dans la série des scènes qu'il interrompt. La pre-
mière à droite est le changement de l'eau en vin et la résurrection
de Lazare, ce qui signifie clairement la conversion des infidèles et
la renaissance à une nouvelle vie; puis, au-dessous, saint Pierre est
emmené par des Juifs en présence de Jésus- Christ, et immédiate-
ment après Moïse fait jaillir du rocher la source où s'abreuvent les
Hébreux. Cette dernière partie a trait de toute évidence à la fonda-
tion de l'église et à la propagation de la foi par une voie miracu-
leuse. Sous le rapport de l'art, ce tombeau n'a guère d'autre mérite
que la clarté dans l'expression littérale. L'œuvre est d'ailleurs gros-
sière, et ne dénote qu'une certaine facilité de main; mais c'est un
des exemples les plus notables et les plus démonstratifs du système
iconographique adopté par les artistes et probablement aussi par
les docteurs de cet âge du christianisme.
D'autres sculptures sépulcrales confirment et complètent le sens
de celle-là. 11 est toujours à remarquer que les scènes préliminaires
de la Passion sont indiquées avec ménagement; les outrages que
subit le Christ sont adoucis, et la Passion elle-même est figurée
soit par le sacrifice d'Abraham, soit tout simplement par la croix au
monogramme de Constantin. Souvent le Christ est représenté par
un jeune homme, presque un impubère romain. Quelques emblèmes
païens, par exemple celui d'une vendange par de petits génies en-
tourés d'une treille, continuent d'être appliqués au christianisme.
On a vu que la métaphore de la vigne du Seigneur permettait cette
transposition d'un emblème emprunté à la partie mystérieuse du
culte de Bacchus.
La nombreuse collection d'inscriptions réunies au palais de La-
tran, dans la galerie extérieure du premier étage, donnerait lieu à
une foule d'observations intéressantes; mais elles ne sont pas de ma
compétence. La science inductive qu'on appelle l'épigraphie a pris
de nos'jours un développement et une importance que les travaux
de M. De Rossi ne peuvent qu'accroître. Parmi les intéressantes re-
marques que j'ai entendues de sa bouche, une doit être notée : c'est
l'absence de toute désignation de maître et d'esclave dans les in-
scriptions tumulaires des chrétiens. Serait-ce la juste application
du verset qui promet, au nom du Seigneur, la même récompense
pour le bien accompli dans la servitude comme dans la liberté, ou
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878 REVUE DES DEUX MONDES.
de celui qui efface dans Thomme nouveau la différence entré le
Juif et le gentil, le barbare et le Scythe, le libre et Fesclave (1)? On
voudrait le croire, et dater de là Teffacement de Tesclavage, au
moins dans la mort. Il vaudrait la peine de prouver que les lieux
séparés pour la sépulture des esclaves, que les puticoli où Ton je-
tait leurs cadavres (2), n'existaient pas pour les chrétiens. Ce titre
de noblesse du christianisme mériterait d'être retrouvé.
11 va sans dire qu'un sentiment religieux anime toutes ces pierres
sépulcrales. La mort ne s'y montre qu'accompagnée de la foi dans
la véritable vie. Rarement la pensée en est très développée. Jamais,
pour la confirmer, de citation de l'Écriture, ce qui mérite d'être re-
marqué; le plus souvent Yin pace sacramentel , ou bien une co-
lombe tenant le rameau dans son bec, la feuille de lierre, symbole
d'immortalité parce qu'elle ne se flétrit pas, quelquefois l'A et l'O.
Les conclusions un peu rigoureuses des meilleurs critiques ne nous
laissent d'ailleurs que bien peu d'inscriptions des premiers siècles
où les espérances de la foi , le mépris de cette vie , la passion de
l'autre soient explicitement rendus. Ces sentimens ne s'y traduisent
que par un mot. On voudrait rencontrer à Rome plus d'occasions de
comparer, dans leurs monumens respectifs, la sagesse antique et
l'enthousiasme chrétien. Peut-être le contraste n'est-il nulle part
plus saillant que dans le cimetière de Saint-Calixte, où l'on est
surpris de rencontrer tout à coup des sépultures païennes au milieu
des monumens de la foi. On a, pour en expliquer la présence, sup-
posé que la galerie creusée par les fidèles s'était accidentellement
rencontrée, comme un boyau de mine, avec un ancien caveau ro-
main. Enfin les tombeaux sont là, ils occupent une chambre à deux
arcosolia. Un distique annonce que l'un est la sépulture de Vincen-
tius, prêtre de Sabasis (3); l'inscription de l'autre, où reposait sa
femme Vibia, est ainsi conçue : « Vincentius, visite souvent un jour
ce que tu vois. Beaucoup m'ont précédée, tous viendront, je les at-
tends. Mange, bois, joue et viens à moi. Tant que tu vivras, fais le
bien; tu n'emporteras que cela avec toi. » On voit que l'idée morale
et même religieuse n'est pas absente de cette inscription, toute
mondaine qu'elle semble. Les peintures voisines ne sont pas non
plus sans valeur pour l'art et la pensée. D'abord Vibia est enlevée
par Pluton sur un quadrige dont Mercure conduit à pied les che-
vaux; puis elle est amenée devant le tribunal sur lequel siègent Bi9-
paier (4) et sa déesse. Près de Vibia se tient Alceste, symbole de
(i) Ephes., VI, 8. Goloss., m, iO.
(2) Ou inUiculœ, (Vairon, L. L. v, 25.)
(3) Sabasius, nom du Bacchus des mystères.
(4) Sans doute DiêspiteTf père du jour, un des noms de Jupiter.
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UN MUSEE CHRETIEN A HOME. 879
l'épouse fidèle, A droite sont les trois Parques, tria FatUy belles
d'attitude et de style. Enfin Vibia, jugée, est introduite, par un per-
sonnage inscrit sous le nom de Bonus Angélus^ au banquet mys-
tique de sept convives, sept élus, sept sauvés apparemment, car
une inscription les qualifie de bonorum judicio judicati. Il y a
aussi la représentation d'un repas funèbre donné par Vmcentius à
Septe [m) pii sacerdotes.
Ces images sont si visiblement emblématiques qu'on a voulu
même y voir, avec Raoul Rochette, le symbole d'un autre symbole»
et comme une traduction figurée des images chrétiennes. Ce serait
en vérité abuser de Tallégorie, et le voisinage tant de la sépulture
d'un prêtre de Mithra que de la figure d'une femme couronnée qui
passe pour Vénus rend ces hypothèses bien invraisemblables. Pour-
quoi ne pas accepter le rapprochement fortuit ou calculé des deux
phUosopbies de la mort qui se disputaient alors les esprits? On y
peut noter une diflërence : c'est que, tandis que les chrétiens de-
vaient attacher un sens littéral de réalité à quelques-uns de leurs
symboles, les gentils, à cette époque, ne voyaient certainement dans
les leurs que des fictions destinées à figurer des vérités mystérieuses.
Au fond que savaient-ils les uns comme les autres de mieux que
cette parole : « rien ne te suivra dans la mort que le bien que tu
auras fait?»
Une des antiquités les plus précieuses du musée de Latran est la
statue de saint Hippolyte. Regardée comme un monument du m* ou
du iv^ siècle, elle a une assez grande importance dans l'histoire de
l'église et de la sculpture chrétienne, et cette importance n'a pu
qu'augmenter depuis les controverses qui se sont élevées autour du
nom d'Hippolyte.
Ce ne semblerait pas le lieu d'en traiter, si l'occasion ne nous
tentait de montrer comment sur cette terre d'Ausonie la découverte
et la présence des inappréciables débris que recèle un sol historique
provoquent ou suggèrent des questions qui intéressent le passé et le
présent, qui nous reportent aux discussions des premiers siècles
chrétiens et s'étendent à celles du nôtre. Cette statue donc res-
semble à celle d'un philosophe giec. C'est un personnage au front
chauve, à la barbe assez touffue. Il porte la toge romaine par-
dessus le pallium grec. Son coude est appuyé sur un livre. Il est
assis sur une chaise antique dans le style particulier à la cathedra^
ou chaire cathédrale qui a donné leur titre aux églises épiscopales.
Il se peut que le corps soit plus ancien que la tête, que celle-ci soit
un morceau rapporté plus tard pour faire d'un philosophe un évo-
que, que même toute la statue, la tête comprise, ait été appliquée
telle quelle d'im personnage à un autre pour perpétuer non la res-
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880 REVUE DES DEUX MOXDES.
semblance, mais la mémoire du saint dont on lui a donné le nom;
mais elle était bien sûrement réputée la statue de saint Hippolyte,
car le siège où le personnage est assis porte gravé sur le marbre
d'un côté le catalogue de ses ouvrages, de l'autre le calendrier pas-
cal tel qu'il l'a réformé. Le caractère de ses inscriptions ne peut
être plus récent que le vi® siècle; mais la statue, en tant que cora-
mémorative de saint Hippolyte, ne peut être postérieure au Iv^ Elle
a été trouvée à Touest de Rome, en face de Saint-Laurent hors des
murs, sur la Voie Tiburtine, à l'entrée d'un cimetière chrétien qui
porte encore le nom de Saint-Hippolyte. Constantin le premier éleva
des monumens religieux à cette place dans le champ appelé Ager
Verrmus. A cinq ou six lieues de Rome, non loin de l'embouchure
du Tibre, il existe encore une tour Saint-Hippolyte. Elle est près de
Porto, qui n'est presque plus une ville, et se réduit au palais et à
l'église épiscopale, mais qui donne son titre à un des six cardinaux-
évêques suburbicaires, considérés depuis plus de quinze siècles
comme les suffragans, les conseillers et les électeurs du pontife ro-
main. Et en effet les annales de l'église nomment un martyr Hippo-
lyte, évoque de Portm urbis Bomœ: c'était le port des bouches du
Tibre depuis que l'ensablement de celui d'Ostia avait forcé Claude,
puis Trajan à dériver les eaux du fleuve par un canal direct vers la
mer. La comparaison et la discussion des textes qui mentionnent
ce nom et de certains fragmens qui figurent dans les recueils éta-
blissent que ce père de l'église , renommé pour son savoir et ses
écrits, était de Rome ou des environs, qu'il avait été disciple d'Iré-
née, disciple lui-même de Polycarpe, qui avait entendu saint Jean.
Nommé évêque au commencement du m* siècle, sous Septime-Sé-
vère, Hippolyte connut les papes Zéphyrin, Calixte, Urbain, Pon-
tien, et, atteint comme ce dernier par les persécutions qu'ordonna
l'empereur Maximin, il fut avec le pontife exilé en 235 dans Tlledc
Sardaigne, dont l'insalubrité proverbiale faisait assimiler cet exil à
la peine capitale. Pontien y mourut en effet dans l'année, et ses
restes furent rapportés dans les catacombes de Saint-Calixte par
Fabien, qui bientôt lui succéda. Il se peut qu'Hippolyte eut le noêflie
sort, ou bien il obtint la permission de revenir, mais ce ne fut que
pour mourir de la mort des martyrs, au plus tard en 238. En tout
cas, il fut inhumé dans les catacombes de la route de Tibur, aux-
quelles il a laissé son nom.
C'est bien de cet évêque philosophe, écrivain, théologien, martyr
et saint, que l'on voit à Latran la statue. Elle n'est pas un modèle
de l'art, mais elle appartient encore au style de l'antiquité, et elle
est à la fois la meilleure et la plus ancienne statue d'un personnage
chrétien qui soit venue jusqu'à nous. De plus, dans la salle même
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UN MUSÉE CHBETIEN A HOME. 881
OÙ elle est placée, on montre un tombeau de marbre blanc, un tom*
beau païen dont l'inscription grecque porte que saint Hippolyte y a
été enseveli. Jusque-là, rien que de simple. Hippolyte a joui dans
son temps d'une assez grande renommée. On a les titres, des frag-
mens, et quelques-uns de ses ouvrages. Nous sommes dans le pays
où il a vécu, où peut--étre il est mort, où dans tous les cas ses restes
ont pu être rapportés avec respect. Sa statue et même son tombeau
ont été trouvés dans les environs. Voilà bien d'un pei*sonnage histo-
rique les monumens authentiques et imposans.
L'idée d'une difficulté ne me vint que lorsqu'ayant fait quelques
questions sur ce tombeau, dont l'existence ne m'était signalée nulle
part, j'obtins pour réponse que c'était le tombeau de saint Hippo-
lyte d'Ostie, comme si cette désignation, qui ne pouvait être que
celle de l'évêque de Portus, s'appliquait à un autre personnage que
celui de la statue. Il fallait donc que celui-ci ne fût pas réputé le
seul Hippolyte, et en effet c'est la croyance commune à Rome qu'il
y en a eu plusieurs. La légende parle d'un Hippolyte martyrisé à la
suite de saint Laurent, vingt ans iau moins après l'évêque de Portus,
et c'est celui-là que le bréviaire romain a mis au calendrier. Puis
un passage d'Eusèbe mal interprété a fait supposer qu'il y en avait
un troisième, un évêque d'Arabie, contemporain des deux autres.
Enfin, comme dans quelques martyrologes Hippolyte est simple-
ment qualifié depresbyter^ et que les trois autres étaient ou plus
ou moins que prêtres, quelques auteurs ont été tentés d'en inventer
un quatrième. Quant à celui-ci, on prouve très bien que ce qui est
dit d'Hippolyte presbyler est identique à ce qui est dit d'Hippolyte
évêque, et comme le nom de presbyterium était officiellement donné
au concile épiscopal, au collège de suffragans qui élisaient et con-
.saillaient le pape , les évêques suburbicaires, membres de droit de
ce presbyterium^ étaient éminemment nommés presbyteri. C'est ce
qu'on appellerait aujourd'hui les membres du sacré collège. Pour
l'évêque arabe, l'examen des textes prouve que son existence est
une supposition hasardée, et dans tous les cas il n'aurait rien de
commun avec l'Hippolyte de la statue, avec celui dont parle l'his-
toire.
Reste le compagnon de martyre de saint Laurent : or voici la dif-
ficulté. C'est près de la basilique de ce dernier que la statue a été
trouvée, non loin des catacombes dites de Saint-Hippolyte. Une tra-
dition veut que Laurent soit le premier martyr romain, ou plutôt le
premier à qui une basilique ait été dédiée, et les actes de son mar-
tyre, auxquels ne se fient pas même Baronius et ses pareils (1), ra-
(1) HUemoat les déclare d'une fausseté insigne.
TOMl ILY. 56
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S82 BE7UE DË6 BBUX MONDES.
content que le diacre Laurent, arrêté à la suite du pape Sixte II,
fut confié à la gai-de d'un certain Hippolyte qu'il convertit et bap-
tisa. Puis, lorsqu'il eut expiré sur un gril brûlant, Hippolyte re-
cueillit ses restes, les ensevelit près de la Voie Tiburtine dans un
champ de la veuve Gyriaque, et prit part avec d'autres cUrétiens à
la sainte communion. Arrêtés presque aussitôt et sommés de sa-
crifier aux idoles, ils refusèrent, furent fouettés de verges, et tous
décapités, à l'exception d'Hippolytç, qui, ainsi que le voulaient
l'exemple de son homonyme et la signification de son nom, fut écar-
telé par des chevaux indomptés. Tout cela se passait trois jours
après la mort de saint Laurent, le 13 août 258. Ouvrez Talmanach,
et vous y verrez la fête de saint Laurent au 10 et celle de saint
Hippolyte au 13 août. Voilà donc la tradition oiDcielle de l'églLse;
elle a pour elle, bien entendu, les hagiographes romains et les pu-
seyites.
Tout ce récit a l'air purement légendaire; cependant l'aspect des
localités et des monumens semble le justifier. Les monumens pu-
blics ne peuvent dater que du règne de Constantin. La basilique de
Saint-Laurent passe pour fondée en 330. Elle est à l'entrée des ca-
tacombes de Sainte-Cyriaque, en face de celles de Saint-Hippolyte,
près de la Voie Tiburtine, et là a été trouvée Ja statue, qui ne doit
pas être d'une date postérieure. Prudence, qui était né moins de
vingt ans après, décrit la basilique de Saint-Laurent, et raconte qu'il
y a vu une peinture murale du supplice d'Hippolyte déchiré par des
chevaux. Cette description détaillée se trouve dans un poème qu'il
consacre à sa mémoire.
Ainsi, moins de cent ans après le martyre de la légende, des iaits
et des objets matériels semblent prouver que la croyance de l'église
et. du peuple y était conforme. Cependant des objections de pre-
mière force s'élèvent contre la vérité des actes de saint Laurent (1).
C'est déjà chose fort extraordinaire que ce titre populab-e de pro-
tomartyr qui mettrait à Rome sur le même pied que saint ÉUenne
à Jérusalem un chrétien immolé dans la septième ou la huitième
persécution. Le premier Romain qui aurait donné son nom à une
égUse ne serait mort que sous Décius ou Valérien? Ce serait un lait
d'où naîtraient des inductions graves contre l'histoire des persécu-
tions et le dénombrement des martyrs, et, quoique les noms grecs
soient en majorité parmi ceux des premiers papes et des confes-
seurs morts en Italie pendant les trois premiers siècles, on s'éton*
nerait qu'en autant de temps l'Évangile eût fait si peu de progrès
dans la population latine. Quoi qu'il en soit, lé poète Prudence loi-
(i) Act. Martyr, ad oiUa Tiberitut. Rom. 17^.
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UJfl MUSilE CHRÉTIEN A BOME. 883
même ne croit pâs célébrer dans Hippolyte uo simple garde paien
converti par xm diacre, mais Y évêque philosophe qui résidadt :
Tyrrheni ad litoris oram
Quseque loca œquoreus proxima Portus habet.
Il dit positivement que le saint fut mis à mort à Ostie, et que les
fidèles allèrent déposer ses restes sanglans sur le territoire de
Rome (1). Il décrit la grotte étroite où dans les catacombes d'un
ancien cimetière la foule allait encore honorer sa mémoire à la fin
du IV* siècle. C'était dès lors le jour des ides d'août (2).
Puis enfin la statue, le plus visible et le plus certain des témoi-
gnages, est celle de l'évêque. Les inscriptions de la chaire cathé-
drale ne laissent aucun doute sur ce point. Cette statue a été trou-
vée en 1551. Elle a été trouvée où elle devait être. Elle a tout de
suite été l'objet de la curiosité des savans. Elle est plus ancienne
que le fameux bronze de Saint-Pierre, qui paraît byzantin, et qu'on
place au vi« siècle. Elle est donc unique dans son genre, et Winc-
kelmann lui attribue une telle antiquité qu'on ne regarde pas comme
impossible qu'elle eût été érigée à Portus du vivant même d'Hippo-
lyte, avant d'être transférée au lieu de sa sépulture.
Mais ce qui complique la question, les annales ecclésiastiques
parlent d'un désaccord entre Hippolyte et Rome. Prudence lui-
même accuse le premier d'avoir touché au schisme de Novatus, et il
faudrait admettre alors qu'un père de l'église, un martyr, un saint,
se serait séparé des pontifes que nous appelons souverains. Enfin,
pour comble de difficulté, voilà qu'il y a dix ans un de nos plus
habiles hellénistes, M. Miller, a publié à Oxford une édition prin-
ceps très bien faite d'un manuscrit de la Bibliothèque de Paris, avec
ce titre (en grec) : Origènis philosopkitmena. Cet ouvrage curieux
contient une analyse succincte des principaux systèmes de la philo-
sophie grecque, puis un dénombrement et un examen des hérésies,
et enfin une exposition sommaire de la doctrine chrétienne en ce
qui touche Dieu, cause universelle, et le Verbe, dépositaire et agent
de sa volonté créatrice. Les amateurs de littérature savent gré à cet
ouvrage de leur avoir révélé un fragment inconnu de Pindare; mais
ceux qui s'intéressent à la philosophie et surtout à la théologie
l'étudient sous d'autres aspects, et d'abord ils doutent fort que l'ou-
vrage appartienne à Origène, comme l'a supposé l'éditeur. C'est
même une attribution à peu près abandonnée. Puis Bunsen a le
(]} OsHa lioquuDt,
Roma placet. (Hymn, xi.)
(S) Aug. Hippolyti in Via Tiburtina. (Calendar. Libexian., 382.)
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88i BETUE DBS DEUX HONMS.
premier ouvert Tavis que le véritable auteur était saint Hippclyte,
révoque de Portus, et il a développé cette opinion dans un ouvrage
fort important : Hippolyte et son siècle. Il faut savoir en effet que
Photius, Eusëbe, saint Jérôme, attribuent à Hippolyte un ttsÂXé
contre les hérésies; or c'est le titre du manuscrit des Philosopht-
mena. L'auteur prend lui*méme la qualité d'évéque, et il y passe
en revue trente-deux hérésies, chiffre égal à celui que PbatiUB attd-
bue aux articles de la réfutation d'Hippolyte. Il y a <kme de fortes
raisons en faveur de l'opinion de Bunsen, et elle a été adc^tée par
de graves critiques, dont quelques-uns sont d'ailleurs ses adver-
saires, par exemple le docteur Doellinger, ce professeur à ruiûven*
site de Munich qu'une circonstance récente a signalé à l'attention du
public (1).
Ce traité contre les hérésies aurait, ent^e autres choses curieuseSt
établi un point qui n'est pas nouveau pour les savans, mais qui oe-
pendant étonne : c'est qu'à la fin du ii** siècle et au commencemant
du m*', sous la menace et quelquefois sous le coup des persécutions,
il y avait dans le monde chrétien, en Italie et même dans le diocèse
de Rome, des divisions doctrinales, des sectes, des églises séparées
très hostiles les unes aux autres. Chose encore plus grave, saint Hip-
polyte ou l'auteur, quel qu'il soit, des Philosophumena^ ne plaioe
pas les papes hors du cercle de l'erreur. Il accuse tantôt leur foi,
tantôt leur conduite. Son neuvième livre est une chronique des pon-
tifes de Rome ses contemporains, et notamment il y donne de saint
Calixte une biographie qui en ferait un aventurier, un fripon et un
hérétique. Bunsen montre que ce jugement n'avait rien d'extraor-
dinaire de la part d'un auteur qui professait en morale un rigorisme
quasi janséniste dès lors réprouvé par le saint- siège, et en matière
de foi une doctrine de la subordination du Verbe au père, au Dieu
cause universelle, qui tendait à diviser la Divinité, tandis que Ca-
lixte, partisan absolu de l'unité de substance, avait pu être accusé
de tomber dans l'erreur qui rend la Passion commune au père et au
fils. Doellinger, qui prononce le même jugement sur l'auteur du
livre publié par M. Miller, n'a d'autre ressource que de lui ôter
l'évéché de Portus pour lui donner celui de Rome, c'estr-à-dire
qu'il fait d'Hippolyte un antipape.
On conçoit la sorte de rumeur que l'apparition d'un tel ouvrage a
pu causer dans le monde savant et devrait produire dans le monde
dévot, si ces deux mondes n'étaient pas soigneusement séparés.
Quel scandale en effet s'il fallait admettre qu'un saint et un martyr
comme Hippolyte eût caractérisé si sévèrement un autre saint et un
(1) Bippdiytus und Kallistus, Regensburg 1853.
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UN HVSéÉ GHRÉTISN A BOUE. 886
autre martyr comme saint Calixtei II aurait osé écrire d*un pape
^u'il avait passé de Terreur de Sabellius à celle de Novatus, el ces
deux habitans des catacombes sortiraient après seize siècles de leurs
tdmbeaux pour proclamer la division au cœur môme de la catholi-
cité, au centre môme de l'unité, et la constater dans ces temps bé-
nis de la primitive église, cités souvent comme Tâge d*or de la reli-
gion 1 Bunsen est, comme on le pense bien, fort à son aise au milieu
de ces démêlés des premiers docteurs chrétiens : il y voit pour ainsi
dire le droit commun du christianisme, que la critique allemande ne
soustrait pas à la loi générale du développement historique, à cette
douMe condition de toute chose sur la terre, unité et diversité; mais
on conçoit que tout le monde ne peut avoir ses coudées aussi fran-
ches, et de plus timides ont grand besoin d'incidenter soit sur l'ori-
gine du traité des hérésies, soit sur le rôle et les qualités de saint
Hippolyte, soit sur l'identité de tous les Hippoly tes cités par les au-
teurs, et le débat n'est pas près d'être vidé. Les bonnes âmes s'en
tireront en disant, comme font d'ordinaire nos docteurs français sur
ces sortes de questions, que ces saints personnages ont bien pu avoir
quelque désaccord spéculatif, mais qu'ils se sont enfin réunis dans
la charité, dans la foi, dans le martyre et dans la gloire, puisqu'ils
sont également canonisés.
Nous voilà bien loin de notre statue, pas si loin cependant, car
elle prouve authentiquement la vénération de l'église romaine pour
un saint Hippolyte qui évidemment lui appartenait, vénération at-
testée par les hommages solennels qu'elle lui rendait cent ans après
sa mort. Ce saint est bien l'auteur d'un calendrier pascal différent
de celui d'Alexandrie, et qui commençait, dit Eusèbe, avec le règne
d'Alexandre Sévère. Tel est le cycle gravé sur un des côtés du siège
de la statue; on y trouve toutes les fautes qui caractérisaient le tra-
vail d'Hippolyte. Enfin ce dernier est bien, selon saint Jérôme,
George Syncelle et d'autres, l'auteur des quatorze ouvrages dont
les titres sont également inscrits sur le marbre. Il y manque à la
vérité la Réftaation de toutes les hérésies} mais un livre avec ce titre
lui est universellement attribué, et cette omission, sur un catalogue
d'ailleurs incomplet, n'infirmerait en rien l'opinion de Bunsen, qui
reconnaît l'ouvrage dans les Philosophumena. Quant à nous, nous
ne faisons qu'indiquer les questions et montrer en passant ce que
Tarchéologie prend d'intérêt et de vie au milieu des ruines de Rome,
et ce qu'en particulier l'archéologie chrétienne peut devoir à la fonr-
dation judicieuse d'un musée chrétien.
Charles de Bemusat.
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LE
SALON DE 1865
L'exposition des beaux-arts a été ouverte au public le 1^*^ mai
dernier, selon l'usage récemment consacré. Elle est un sujet de
chagrin et de tristes appréhensions pour les hommes qui aiment
l'art et ne s'occupent point des questions secondaires relatives aux
artistes, à leur bien-être et à leur réputation d'un jour. Au-dessus
de ces considérations, qui, par cela même qu'elles sont personnelles,
restent soumises à des lois inférieures, il y a le souci abstrait de
l'art, qui seul peut et doit relever de la critique, préoccupée de
l'œuvre et volontairement oublieuse des auteurs. La décadence n'est
que trop manifeste, et chaque exposition en constatje les progrès. A
première vue, rien ne choque, rien n'attire; une médiocrité impla-
cable semble avoir passé son niveau sur les œuvres exposées et les
avoir réduites à un â peu près général. Les exceptions sont rares,
et elles appartiennent à un petit nombre de vieux lutteurs que les
fortes influences libérales d'une autre époque ont conservés jeunes
au milieu d'une génération sans vigueur. On chercherait en vain une
œuvre qui fût un point de départ pour une voie nouvelle; les meil-
leurs tai)leaux ne sont encore que des souvenirs. En était-il ainsi
autrefois? Je ne le crois pas. Au salon qui s'ouvrit le 15 mars 18iâ,
il y a vingt ans, je me rappelle le Charles-^ini ramassant le pin-
ceau de Titien j par Robert Fleury, la Cassandre de Pradier, le por-
trait de Théodose Burette, par Guignet, le Bovin de Charlet, le Soir
de Gleyre, le Peintre de Meissonier, Y Hélène Adelsfreit de Le-
mud, le Juda et Thamar d'Horace Vemet, qui du mqins, malgré les
faiblesses souvent trop apparentes de l'exécution, essayait dans ce
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lE SAtow DE 1868. 887
tableau d'échapper à la fausse tradition antique de Técole de D^vid,
et ramenait la peinture biblique à Tétude vraie des types et des cos-
tumes orientaux. Je me rappelle le Port de Boulogney une des
meilleures marines d'Isabey, et le Rêve de bonheur de Papety, belle
et sérieuse espérance que la mort devait si rapidement démentir;
je me rappelle même le Campo-Vaccino de Buttura, que la volonté
de devenir le Meissonier du paysage n'avait point encore perdu.
Où sont aujourd'hui les œuvres comparables à celles que je viens
d'indiquer?
Les artistes sont-ils responsables de cette décadence qui les at-
teint si cruellement depuis quelques années? Oui et non : oui , si
Ton réfléchit qu'ils n'ont point su trouver en eux la force qui réagit,
qui s'isole, et qui maintient l'esprit hors des courans mauvais qui le
sollicitent et l'entraînent; non, si l'on tient compte de notre milieu,
de cette société française qui ne semble plus obéir, hélas! qu'à l'in-
térêt spécial et rapide du moment. Les artistes sont comme la so-
ciété, ils vivent au jour le jour, oublieux de la veille, dédaigneux
du lendemain , satisfaits du succès éphémère qui naît le matin pour
mourir le soir, contens s'ils ont gagné le pain quotidien , s'inquié-
tant moins du talent que des bénéfices, et cherchant ce que chacun
cherche aujourd'hui, à réussir vite et quand même. Pour eux, la
raison du plus fort, c'est-à-dire de la vogue, est toujours la meil-
leure; ils acceptent le fait accompli, sans le discuter, par cela seul
qu'il est un fait. L'art efféminé et bassement sensuel semble être
devenu l'art national; de la grâce, on est vite descendu à la mignar-
dise; on tombe aujourd'hui dans Térotisme. Boucher est surpassé,
on en arrive à Glingstet. Est-ce donc là vraiment la pente fatale de
Tesprit français? Sous prétexte de galanterie, faut-il toujours quit-
ter les hautes régions et descendre à un terre-à-terre grossier qui
s'adresse uniquement aux sensations les plus matérielles de l'homme?
Faut-il donc partir de Poussin pour descendre à Watteau et recom-
mencer à David pour arriver où nous en sommes? Qui fera la réac-
tion? Qui ramènera l'art dévoyé dans le droit chemin de l'invention
personnelle, fécondée par la connaissance de la tradition et fortifiée
par l'étude de la nature? Qui prouvera une fois de plus, et peut-être
inutilement, que l'art doit être chaste et sérieux sous peine de n'être
phis de l'art? On avait eu un moment le droit d'espérer en deux
hommes dont nous reparlerons bientôt, et qui tous deux ont trompé
l'espérance conçue.
Lorsqu'en 1855 on exhiba toutes les toiles de l'école française du
xti^ siècle, à voir l'œuvre presque complet de MM. Ingres, Dela-
ctoix, Decamps, Horace Vernet même, on comprit très nettement
qu'une ère venait de se fermer. On put dès lors prédire ce que nous
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888 IIEVUE D£S BEDX MONDES.
voyons aujourd'hui, c'est-à-dire l'abandon du dessin pour la cou-
leur, de la tradition pour la fantaisie, de l'étude pour le laisser-
aller, et que la nature servirait de modèle au lieu de n'être qu'un
document. Or le dessin, la tradition, l'étude, sont à une œuvre d'art
ce que la charpente est aux muscles, ce que l'expérience et le rai-
sonnement sont à l'esprit. Quant à la nature, si elle n'est que le
but d'une imitation servile, si elle s'impose au lieu d'inspirer et de
confirmer, la photographie est supérieure à la peinture. Pour arrê-
ter l'école française sur la pente dangereuse où elle s'engageait dès
cette époque, il fallait une main ferme qui prît hardiment la direc-
tion qu'eurent jadis David et M. Ingres, et qui, tout en donnant une
forte impulsion générale, laissât à chaque esprit la latitude de se
modifier selon ses instincts particuliers. Direction ne signifie pas
tyrannie; Gros et Gérard, pour être tous les deux élèves de David,
n'en étaient pas moins deux tempéramens distincts et même oppo-
sés. L'enseignement donné par l'état est insufiisant, nul ne l'ignore;
les traditions de la Villa-Médicis ne conduisent guère qu'à de mala-*
droites imitations (1). On comprit donc la nécessité d'un enseigne-
ment sérieux et d'une direction qui s'imposerait par de salutaires
exemples, et ces exemples, deux artistes semblaient les promettre
eux-mêmes, M. Hébert et M. Gérôme, car tous deux savaient assez
leur métier pour n'avoir plus d'autres préoccupations que celles de
l'art.
Sans être célèbre, M. Hébert était connu : il avait pris un ranç
distingué parmi ses contemporains, grâce à son tableau de la
MaVaria^ tableau fort habile, qui, tout en paraissant n'être qu'une
œuvre sentimentale, ne dédaignait pas cependant les côtés sensuels
de l'art. Cette toile avait commencé le renom du jeune peintre; son
Baiser de Judas (1853) acheva sa réputation, car dans cette com-
position très sobre, très sérieuse , on crut voir l'avenir d'un maître
qui servirait pour ainsi dire d'intermédiaire entre les deux écoles
opposées, et ramènerait à lui, par une heureuse entente de la ligne
et de la couleur, les esprits extrêmes, qui ne voulaient admirer que
M. Ingres ou M. Delacroix. Hélas! nous en fûmes pour nos espé-
rances, et rien depuis n'est venu les raviver. En ceci, l'état fut cou-
pable et manqua, par rapport aux arts, à son premier devoir, qui
est de découvrir les aptitudes et de les encourager afin de créer des
maîtres. On se contenta d'acheter le tableau de M. Hébert, de le
reléguer dans un musée, et tout fut dit. Si l'on eût donné à M. Hé-
bert des églises à décorer (il n'en manque pas), si on lui eût livré
(1) Si Ton veut savoir où mènent l'école des Beaux-Arte et Técoie de Rome, il faat
regarder au Salon de 1863 Vénm ceignant sa ceinture pour se rendre aujuifemmt de
Paris, par M. Emile Lévy, premier grand prix de Rome en 1854.
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LE SALON DE 1863. 889
de grandes surfaces où son pinceau eût pu acquérir une fermeté qui
lui a toujours feit défaut, on l'eût conduit et arrêté pour toujours
peut-être à la grande peinture, dont il venait de se montrer capable
autant et plus que tout autre. Loin de là, M. Hébert fut abandonné à
lui-même. Obéissant aux sollicitations de son tempérament maladif,
il retourna aux choses gracieuses, qui lui avaient valu ses premiers
succès; de la grâce il est tombé dans rafféterie, et de l'afféterie dans
une sorte de peinture malsaine, molle, et d'une sentimentalité in-
digne d'un talent qui avait tant promis. Après avoir peint des pay-
sannes d'Alvito et de Gervara dans un ton à la fois sourd et effacé,
après avoir dédaigné les conseils qu'une critique indépendante ne
cessa de lui donner, M. Hébert expose aujourd'hui une Jeune Fille
au puits y composition nulle, sans imagination, qui montre une jeune
femme vivement éclairée, en pleine lumière, causant auprès d'un
puits avec un jeune homme relégué dans l'ombre. Quelques tours
d'adrœse parfaitement réussis prouvent que M. Hébert manié très
habilement le pinceau et connaît tous les mystères du métier : les
mains de la jeune fille sont traitées à ravir, et le seau est exécuté en
manière de trompe-l'œil; l'ensemble est gracieux, mais de cette grâce
efféminée qui prend la maladie pour la beauté, et tourne volontiers
aux illustrations de keepseake. Le jeune homme, effacé dans les tons
obscurs, sans autres traits distincts que des yeux démesurés, flottans,
sans contours définis, ressemble plus à un fantôme qu'à un vivant,
à une apparition plus qu'à un être en chair et en os. Il y a loin de
cette toile, à la fois prétentieuse et confuse, à la Mal' aria ^ que
M. Hébert ne pourrait peut-être plus peindre aujourd'hui.
M. Gérôme aussi eût pu facilement devenir un chef d'école. Il
avadt de la jeunesse, de l'ardeur, une extrême rapidité d'exécu-
tion, quelque chose de net et de précis dans ses compositions qui ne
laissait place à aucune ambiguïté; il avait étudié et connaissait bien
la nature; il possédait un dessin correct, quoique parfois trop al-
longé, et son coloris, qui cependant avait une propension à devenir
souvent trop sec, était très suffisant pour charmer les yeux. Depuis
le Combat de Coqs (1847), qui l'a fait connaître, M. Gérôme avait
passé d'un sujet à un autre avec une mobilité singulière; on pouvait
croire qu'il cherchait sa voie, et s'y tiendrait lorsqu'il l'aurait enfin
trouvée. Devant son Siècle d'Auguste (1855), malgré certaines vio-
lences inutiles dans la ligne, tous ceux qui espéraient une direction
crurent qu'on l'avait enfin rencontrée , et les regards se portèrent
avec intérêt sur M. Gérôme, comme ils s'étaient portés sur M. Hébert.
<( Ce sera le maître, » disait-on. 11 ne le fut pas, non plus que M. Hé-
bert; mais l'état ne fut pas plus clairvoyant avec lui qu'il ne l'avait
été avec le peintre du Baiser de Judas. M. Gérôme venait de faire
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S90 REVUE DES DEUX MONDES.
preuve d'une force très respectable : il venait d'affirmer sa science,
il avait manié avec une incontestable habileté des masses picturales
considérables, il s'était tiré avec succès d'une composition fort diffi*
cile qu'il avait su rendre très claire malgré la confusion forcée du
sujet allégorique; il avait solidement peint une surface énorme; en
un mot, il venait de faire acte de grande peinture. Que fit-^n pour
lui? Rien. On lui acheta peut-être quelqiies jolis tableaux de che-
valet, mais on ne le poussa pas dans sa voie, et on ne le força pas
à devenir ce qu'il devait être, un maître. Les palais ne manquent
pas à Paris, on en bâtit de nouveaux à côté des anciens; il fallait
dire à M. Gérôme : « Ce que vous avez fait nous montre ce que vous
pouvez faire; voici de grandes murailles, peignez-les; comme sujet,
vous avez l'histoire : tâchez que celle de la France voua inspire et
vous soutienne. » Ainsi appuyé, M. Gérôme n'aurait-il pas eu un
rôle utile à jouer parmi nos artistes? N'eût-il pu retrouver le grand
art des fresques, aujourd'hui oublié, et devenir le maître ^ le chef
delà ligne en France, car, qu'on le sache bien, la ligne, c'est^-
dire le dessin, est la probité même de la peinture. J'ignore si M. Gé-
rôme eut cette vision, mais je sais que d'autres l'ont eue pour M.
Qu' est-il advenu? De la haute peinture historique où il s'était élevé,
il est retombé aux tableaux de genre , qui sollicitent et obtiennent
les faciles succès, et des tableaux de genre il en est arrivé aux ta-
bleaux anecdotiques, parcourant ainsi le chemin que M. Paul De-
laroche avait suivi autrefois avec plus de bon vouloir que de ta-
lent. M. Gérôme peignit au gré de sa fantaisie, selon T inspiration
du moment, avec un scepticisme profond, ayant l'air de ne point
se soucier du succès et l'obtenant néanmoins presque toujours, soit
par des reconstitutions archéologiques, comme les Gladiateurs s
soit par une sorte d'ironie sentimentale, comme le Duel de Pier--
rot, soit enfin en montrant l'antiquité par le mauvais bout de la
lorgnette, comme dans la Phryné, Aux observations qu'on est en
droit de lui adresser, M. Gérôme peut répondre : « J'ai peint le Siècle
d'Auguste; qu'a-t-on fait de mon tableau? On en a décloué la toile,
et aujourd'hui elle est roulée dans un des greniers du Louvre. »
L'excuse n'est point à dédaigner, et nous ne pouvons sérieusement
reprocher à M. Gérôme de la faire valoir. M. Gérôme n'est point un
esprit médiocre, tant s'en faut; il a une culture évidente, il possède
bien son métier, et le raffine peut-être même un peu trop, jusqa*à
sembler vouloir aujourd'hui entrer en lutte avec M. Meissonier, ce
qui serait un grand tort, car M. Meissonier copie de» modèles, tan-
dis que M. Gérôme conçoit des tableaux : différence essentielle, et
qui seule suffirait à constituer un artiste. M. Gérôme a beaucoup
voyagé, mais il a évidemment porté dans ses longues pérégrînatioiu>
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LE SALON DE 1863» 801
les préoccupations de Fart rétréci, amoindri, auquel on Ta con-
damné. Au lieu de demander aux régions qu'il parcourait de lui
découvrir les ineffables mystères de ligne et de couleur par où la
nature est toujours si belle, il semble qu'il ne les ait visitées que
pour y trouver des sujets de tableaux : ici les Musiciens russes^ là
les Amantes en prière, aujourd'hui le Prisonnier, une des meil-
leures toiles qu'on doive au jeune artiste.
La scène se passe dans la Haute-Egypte, sur le Nil, non loin du
village de Louqsor, qui étale sur l'horizon l'imposante silhouette du
palais d'Amenopht. Des Amantes, bandits armés au service de l'in-
tolérable despotisme des Turcs, ont arrêté un cheik-el-beled, nous
dirions un maire de village, sans doute pour quelque refus d'impôt;
ils lui ont lié les jambes, lui ont passé aux mains de lourds ceps de
bois, l'ont jeté dans une barque et le conduisent, où? Près du nazir
(percepteur), qui le fera battre jusqu'à ce qu'il ait payé vingt fois
plus qu'il ne doit. L'un des Arnautes, assis sur le bastingage, im-
passible et accoutumé dès longtemps à de pareilles expéditions, dé-
taché, par un artifice hardi de peinture, son profil sévère sur les
limpidités du ciel. Deux fellahs rament de toutes leurs forces, pen-
dant qu'un jeune Amante impitoyable et gouailleur se penche vers
le cheik, et, s'accompagnant d'un tehegour, lui chante à l'oreille je
ne sais quelle raillerie insolente. En quelques coups de pinceau,
M. Gérôme a parfaitement fait comprendre, pour qui sait regarder,
l'état de l'Egypte, où une race rêveuse, douce, soumise, est tortu-
rée chaque jour par d'anciens vainqueurs plus grossiers, plus vicieux
et moins intelligens qu'elle. La sévérité du dessin, les rapports des
tons entre eux , qui arrivent à une bonne coloration générale , font
de ce tableau une toile remarquable, que je préfère au Déjeuner de
Loids XIV, où l'importance donnée à la nappe ouvrée qui couvre la
table tend à en faire le personnage principal de la composition.
Les œuvres de M. Gérôme sont agréables; mais on y cherche en
vain ce cachet d'art viril dont la formule manque aujourd'hui. 11 eût
pu la trouver, cette formule, j'en suis certain, s'il eut suivi imper-
turbablement la voie difficile, mais glorieuse, où il avait mis le pied
en 1855. L'exemple qu'il eût donné n'aurait pas été perdu, on aime
à le croire, pour l'école française, et nous n'assisterions pas à
l'étrange déroute qu'il est impossible de ne point constater. Nulle
direction générale, nulle entente des lois d'ensemble; chacun va au
hasard, non pas où le mènent ses croyances, mais où le pousse son
intérêt. La foi est mourante, le flambeau s'éteint. Tout le monde
>sait son métier, ceci n'est point douteux, mais nul ne sait s'en ser-
vir. Le talent perd en profondeur ce qu'il gagne en étendue; l'ori-
ginalité réelle est rare; quant au génie, il est inutile de le chercher*
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892 BEVUE DES DEUX MONDES.
Les anciennes distinctions d'écoles même ont disparu, il n*y a pins
ni classiques, ni romantiques, ni réalistes, ni rocoeos; îl tfy a plus
que des hommes qui, ayant à leur disposition une science queloom-
que, en tirent le meilleur parti qu'ils peuvent pour gagner le pkis^
d'argent possible. N'est-ce point Pétrone qui a dit : « Sans le d^iH-
téressement, il n'y a pour le talent ni moralité, ni gloire; l'amovr
des richesses fait exécuter les choses difficiles; seul, l'amour de Tart
peut créer des chefs-d'œuvre? » On dirait que les artistes, placés
au centre de la société moderne, épient ses mouvemens, étudient
ses vices et les reproduisent sous une forme agréable, afin de flat-
ter la manie du plus grand nombre et d'arriver ainsi à la fortune et
à la réputation. En somme, quels sont les trois élémens extérieurs
qui ont concouru à inspirer les artistes représentés par leurs œuvres
à cette exposition? La caserne, la sacristie et le boudoir* De là cette
quantité de tableaux militaires sans héroïsme, de portraits ecclésias*
tiques, de Vénus conçues dans un tel et si étrange esprit qu'elles
n'auraient jamais dû quitter l'atelier.
La mission de l'art est de déterminer la beauté physique et de
glorifier la beauté morale en fixant pour toujours par la peinture ou
la statuaire les grands actes de l'humanité. Ceux qui ne la conçoi-
vent pas ainsi me paraissent être hors de la vérité. Prétendre que
l'art n'a d'autre but que de reproduire la nature , c'est faire preuve
d'impuissance, et à ce compte M. Biaise Desgoffe, qui, par ses sa-
vans et très curieux procédés, en arrive à produire une illusion com-
plète, serait l'artiste le plus remarquable qu'on ait vu depuis long-
temps. On doit toujours pouvoir dure d'un artiste ce que Pline dit
de Timanthe : « Dans tous les ouvrages de ce peintre, il y a quelque
chose de sous-entendu, et quelque loin qu'il ait poussé l'art, son
esprit va encore au-delà. » La peinture et la sculpture sont avant
tout des arts de conception subjective ; c'est l'exécution seule qui
les rend objectifs. Dn artiste doit concevoir son œuvre et la voir en
lui-même ; la nature alors vient à son aide pour l'éclairer, lui don-
ner l'appui de ses documens innombrables et rectifier ses idées. Se
placer ingénument devant un arbre, devant une femme, devant un
cheval, les copier de son mieux, c'est faire simplement acte d'ou-
vrier, et malheureusement c'est ce que chacun semble faire aujour-
d'hui. Ce qui frappe le plus douloureusement lorsqu'on regarde les
toiles exposées, c'est l'absence radicale de composition. Les paysa-
gistes envoient leurs études : un site, un aspect, une exception de la
nature les a frappés au passage; ils l'ébauchent sur place, le ter-
minent à l'atelier, l'envoient au Salon , et s'imaginent avoir fait un
tableau; ils se trompent, ils ont fait une copie, et j'avoue, pour ma
part, que je préfère Toriginal. Un peintre d'histoire prend une
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LE $ALON DE 1863. 893
femme nue, en fait le portrait avec quelques modifications le plus
souvent iBspirées par la réminiscence des maîtres, puis il dit : C'est
Vénus! Non point, c'est un modèle, et rien de plus. Cette simplifi-
cation excessive de l'ordonnance d'un tableau indique une singu-
lière paresse ou une étrange absence d'imagination. J'aime mieux
la composition théâtrale, forcée, des Sabines et du Léonidas de Da-
vid que ces prétendus tableaux, qui, par le fait, ne sont plus que
des académies. Gh. Varnhagen von Ense a dit : « Un artiste est celui
dont les idées se font images, u Les artistes de nos jours semblent
avoir renversé la proposition, car ce sont les images aperçues qui
leur donnent des idées; on ne le voit que trop, et c'est un grave
sujet d'inquiétude. £n effet, quand il n'y a plus ni conception, ni
composition, que reste-t-il? L'exécution, c'est-à-dire le métier,
la partie exclusivement matérielle de l'art; c'est bien peu, et c'est
*âe cela pourtant qu'on se contente aujourd'hui.
Si l'exécution suffit, les Belges sont nos maîtres; mieux que tous
les autres, ils possèdent le secret du métier, nulle ficelle ne leur est
inconnue ; Us dessinent d'une façon convenable et manient la cou-
leur avec une rare fermeté, sans trop d'empâtement, sans trop de
légèreté, honnêtement et consciencieusement. Presque tous imi-
tateurs de Terburg et de Pierre de Hqog, ils ont cherché dans les
scènes de la vie intime un prétexte à peindre des étoffes, dans les-
quelles Us mettent quelques personnages, placés uniquement pour
&ire valoir la draperie ; ils excellent dans le satin, dans le velours,
dans les guipures; les cuirs de Cordoue n'ont plus de mystères pour
eux, et les tapisseries de haute lisse leur ont dévoilé leurs arcanes;
ils sont connus pour la plupart, presque célèbres, et cependant
qui voudrait de leur gloire? qui pourrait croire un seul instant que
le but de l'art est celui qu'ils atteignent? Us procèdent méthodi-
quement, j'allais dire mécaniquement, pour faire un tableau comme
un bon ouvrier procède pour établir un travail de tabletterie ; ils
s'avancent sûrement, sans hésitation, vers ce résultat final; ils ne
sont point inquiets. Or quel est l'artiste, j'entends les plus grands,
les meilleurs, Léonard, Michel-Ange, qui n'ait point été dévoré
d'inquiétude et qui ne l'ait point laissé voir dans ses œuvres? Rê-
ver au-delà, toujours au-delà!... Tel est le tourment des maîtres.
On peut dire hardiment ceci : l'homme qui trouve une satisfaction
complète dans l'œuvre qu'il vient de produire est quatre-vingt-dix-
neuf fois sur cent un homme médiocre. L'artiste doit être vis-à-vis
de lui -môme comme l'enfant auquel on raconte une histoire : le
chevalier a tué le géant, la bonne fée a brisé l'enchantement qui
retenait la princesse prisonnière, les deux amans s'épousent et se
jilrent une foi étemelle. Le conte est fini; l'enfant ouvre de grands
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89i REVUE DES DEUX MONDES.
yeux et dit : Et après? A la suite de chaque œuvre produite^ c'est
là le mot que l'artiste doit se dire : Et après? Quant à ceux qui s'ap-
puient paresseusement sur un succès obtenu pour s'arrêter, se re*
poser, s'oublier dans l'admiration de leur propre valeur, qu'en pas-
ser, sinon qu'un capitaine qui s'endort est plus coupable qu'un soldat
qui déserte. En somme, pour toutes les choses d'art, que signifie un
succès? Un encouragement à faire mieux encore.
Si la petite école belge nous est supérieure quant à l'exécution,
ce qui ne me paraît point douteux, il faut avouer aussi qu'en ma*
tiëre de composition nous ne pouvons approcher des Allemands; je
n'entends point désigner les Allemands peintres de genre qui expo-
sent à Paris leurs tableaux de chevalet, ni surtout M. Knaus, qui
tend à ne plus être bientôt qu'un peintre comique, ce qui est fort
triste. Je veux parler des Allemands peintres d'histoire qui ont eu
cette bonne fortune de rencontrer dans leur pays les encouragemens
qu'une nation éclairée doit aux arts, et qui, grâce à cette protection,
ont pu, à force de temps, d'efforts et d'étude, arriver à ouvrir une
voie nouvelle à l'interprétation de l'histoire par la peinture. La com-
position ne consiste pas à disposer les personnages d'un tableau
dans des attitudes variées, de manière qu'ils ne soient pas tous de
profil ou tous de trois quarts; la composition consiste à faire con-
courir tous les personnages à une action commune, qui est le sujet
choisi par le peintre. Pour rendre plus facilement ma pensée, je
prendrai un exemple : F Appel des coruiamnés de M. MûUer, grande
toile exposée il y a quelques années, n'est point un tableau com-
posé; en effet, si l'on supprime l'homme qui lit la Uste lugubre,
toute l'action disparaît, le sujet n'existe plus, et l'on se demande
avec raison ce que font tous ces personnages qui posent et n'agis-
sent point. Si au contraire on veut regarder la Mise au Tombeau
de Titien, qui est au Louvre, on verra un tableau où chaque acteur,
s'empressant par son action particulière d'aider à une action géné-
rale, prouve une composition aussi simple que savante. La manière
dont les maîtres italiens composaient ne peut être comparée à la
manière dont les Allemands modernes composent, je le sais; cela
est naturel : les premiers étaient des hommes d'impression, sen-
suels et prime-sautiers ; les seconds sont des hommes de réflexion,
spiritualistes et avant tout métaphysiciens. Leur composition est
trop souvent recherchée, parfois obscure : elle a besoin d'une sorte
de commentaire pour être expliquée, c'est là un tort assurément;
mais en somme il vaut encore mieux trop composer que de ne point
composer du tout, et je suis persuadé que l'école française trouve-
rait un grand profit à étudier la façon dont M. Kaulbach comprend
et traite la peinture d'histoire. Je connais tous les reproches qu'on
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L£ SALON DE 1863» 805
pent lui adresser; je sais que sa couleur froide, sèche, détrempée,
manque de modelé, qu'elle est à la fois creuse et dure, ceci rentre
dans l'exécution, et ce n'est point de- cela qu'il s'agit; mais je sais
aussi que nul n*a peut-être poussé plus loin que lui cette science à
la fois d'historien et d'artiste par laquelle un peintre s'empare d'un
fait, l'entoure des détails contemporains, les groupe ensemble et en
tire une sorte de synchronisme rationnel par lequel il le fait com-
pr^idre aux foules d'une façon neuve et supérieure. Sa Destruction
de la tour de Babel ^ dont le carton doit être présent à tous ceux qui
ont visité l'exposition universelle de 1855, est un chef-d'œuvre en
ce genre. C'est de la littérature ! me dira-t-on. Non pas, car la litté-
rature ne peut me raconter que successivement la construction, la
destruction de la tour orgueilleuse et la dispersion des races qui
en fut la conséquence, tandis que la peinture me présente d'un seul
coup, et de manière, à frapper mon. esprit pour toujours, les faits
différens, corollaires les uns des autres, et dont l'ensemble constitue
un seul des grands événemens de l'humanité. Notre esprit français,
très clair, très précis, demandant avant tout qu'on lui montre des
choses saisissables au premier aspect, pourrait n'être point satisfait
des interprétations allemandes, et se vite fatiguer de ces vastes
scènes qui lui paraîtraient des rébus dont il ne voudrait pas s'en-
nuyer à chercher le mot : rien ne serait plus facile, tout en étu-
diant les lois générales qui ont présidé à ces compositions , que de
les modifier selon nos aptitudes. Du reste, à quoi bon traverser le
Rhin ? Nous ressemblons à l'homme des Écritures, nous avons des
yeux pour ne point voir; sans sortir de France, sans remonter au-
delà de ce siècle, nous avons à Paris même des exemples qu'on ne
devrait pas se lasser d'étudier, afin de les suivre, s'il est possible.
Les Pestiférés de Jaffay le Champ de bataille d'EylaUy sont des toiles
d'une composition admirable, et d'une clarté telle qu'elle doit con-
tenter les Français les plus exigeans. Gros reste encore le plus grand
peintre français du xix^ siècle, et l'ingrate génération qui l'a con-
traint à la mort en l'abreuvant de dégoûts sans nom semble avoir
été frappée de stérilité en punition de ce forfait. •
Ce défaut de composition qu'on remarque avec tristesse dans les
œuvres d'art exposées aujourd'hui tient surtout, il faut bien le dire,
au manque d'imagination des artistes; l'absence d'étude et de com-
position a frappé leur esprit d'une stérilité singulière ; la plupart
des tableaux soumis cette année au jugement du public ne sont
guère que des répétitions. Lorsqu'un peintre a obtenu un succès
d'estime ou de curiosité avec une de ses toiles, il la recommence
à satiété, modifiant ça et là certains détails, mais reprenant la
même pensée, l'enfermant dans le même milieu, cherchant le même
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896 BEYUE DES DEUX MONDES.
effet de ligues et employant les mêmes procédés de coloiMiM. Il
y a des artistes qui semblent condamnés à perpétuité aux Bretons,
aux vues d'Egypte, à l'Auvergne, aux scènes d'Alsace. A forcd
de tourner dans le même cercle, ils s'épuisent et ne réussissent
plus à attirer le public, qui s'éloigne d'eux, fatigué de voir sans
cesse la répétition affaiblie de tableaux qu'il connaît déjà. Les ar-
tistes se satisfont trop facilement par les qualités qu'ils possèdent,
et paraissent ignorer qu'en matière d'art, comme en toutes choses,
rester stationnaire, c'est reculer. Quelques-uns d'entre eux, natu-
rellement doués d'un coloris agréable, s'en tiennent pour toujours
à cette mince faculté; ils ressemblent à ces jeunes Mondeux, à ces
enfans-prodiges qui, à l'âge de douze ans, résolvent instantané-
ment les calculs les plus compliqués et qui sont hors d'état de se
rendre compte scientifiquement du mécanisme à l'aide duquel ils
agissent. Les peintres auxquels je fais allusion, et qu'il est superflu
de nommer, ont débuté un jour par un tableau dans lequel on re-
marquait une qualité nouvelle, un coloris singulier, une façon inat-
tendue d'interpréter les aspects de la nature; on les a applaudis,
on leur a donné des encouragemens, des éloges, souvent même des
distinctions recherchées. En peignant ainsi, ils obéissaient à une
loi fatale de leur nature, ils ne se sont point fécondés, agrandis
par l'étude; ils ont continué à faire ce qu'ils savaient faim, sans
même penser à chercher au-delà. Qu*est-il arrivé? L'engouement
est tombé, et quand on regarde leurs tableaux, on croit les avoir
déjà vus.
Il faut se renouveler sans cesse, si l'on ne veut périr; la nature est
d'ailleurs infinie dans ses enseignemens; le même pays, les mêmes
hommes offrent, à qui sait les voir, des aspects multiples qui peuvent
inspirer les esprits réfléchis. M. E. Fromentin seul sufiirait à nous le
prouver. Il ne sort pas de l'Algérie; tous ses tableaux semblent des-
tinés à servir d'illustration à ses deux beaux li\Tes : Un Hé dan» U
Sahara j Un an dans le Sahel^ et cependant il se présente à chaque
exposition avec des effets nouveaux rendus avec ce charme supérieur
qui est le fond même de son talent. Par des œuvres dont les lecteurs
de la Revue ont pu apprécier la valeur, M. Fromentin a prouvé qu'il
savait, comme écrivain, concevoir, coordonner et produire, triple
don qui suffit à constituer un esprit d'élite; dans la peinture, il a
les mômes facultés et sait en tirer un excellent parti, quoiqu'on
puisse lui reprocher de concevoir ses tableaux au point de vue trop
exclusif de la coloration. Il cherche évidemment un effet blanc, un
effet rose, un effet bleu, et les personnages, le paysage, toute la com-
position en un mot, ne lui servent qu'à l'obtenir, et deviennent ainsi
l'accessoire au lieu de rester le principal. On peut aussi lui repro-
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JUB ftàLON DE 1863. . 897
cher de ibanquer parfois d'unité dan» rexécution. Son tableau de
la Curé€y qui est un effort considérable dont il faut tenir un grand
compte (car il prouve que M. Fromentin tend toujours vers un idéal
pl«s élevé), — ce tableau indique trop, par la manière dont il est
peint, ce qui a été &it de souvenir et ce qui a été fait d'après na-
ture; certains morceaux, généralement des détails de vêtemens
exactement copiés, arrivent à une sécheresse d'exécution qui con-
traste avec les grasses transparences des autres parties; on dirait
que Fartiste, à force de vouloir rendre la nature telle qu'elle est, a
tout à coup oublié de la rendre telle qu'il la voit à travei^ ses rêves
de colorations élégantes et d'attitudes distinguées. Il y a là pour
M. Fromentin un péril que nous croyons devoir lui signaler : il ne
sera jamais un réaliste; ce que l'on aime dans ses tableaux, ce n'est
point la nature elle-même, c'est la façon dont il sait l'interpréter.
Il est bon d'acquérir des qualités nouvelles, mais à la condition
qu'elles ne nuisent pas aux qualités précieuses que l'on possède
déjju Aussi à cette toile, qui n'en est pas moins un essai très remar-
quable et digne d'éloges, je préfère le Fauconnier arabe^ où je re-
trouve M. Fromentin tout entier, et je préfère surtout le Bivouac
auJ^er du jour ^ qui est certainepaent jusqu'ici l'œuvre capitale du
jeune artiste. L'aube incertaine encore lutte contre la nuit et co-
lore l'horizon de ses lueurs pâles et indécises; les étoiles semblent
s'éloigner dans le ciel ; roulés dans leurs burnous, des Arabes sont
couchés auprès des tentes d'étoffe sombre, pendant qu'au premier
plan une femme, vêtue de cotonnade bleue, commence le panse-
ment des chevaux; l'un d'eux, d'une nuance charmante, en har-
monie parfaite avec les tons du ciel, hennit vers le soleil, trop lent
à paraître, comme hennissait jadis le cheval qui donna la royauté à
Darius, fils d'Hystaspe. Cette scène est bien simple, mais elle a été
rendue de main de maître par un effet à la fois mystérieux et puis-
sant qui est certainement le résultat d'une vive impression à jamais
fixée dans le souvenir : l'air frais du matin, imprégné de rosée,
glisse sur la plaine et fait frissonner, sous ses blancs vêtemens, le
cheik qui se réveille en prononçant la formule sacrée de sa foi. Quel
voyageur en Orient ne s'est arrêté devant cette toile, en se rappe-
lant avec émotion des aubes pareilles qui l'ont réveillé sur la terre
nue où il avait dormi près de son bagage et sous les étoiles? La
facture est une, solide et fine, de cette délicatesse exquise et comme
vaporeuse qui crée à M. Eugène Fromentin une incontestable et
sérieuse originalité. C'est dans cette voie qu'il fera bien de mar-
cher : il y rencontrera des succès qui récompenseront ses efforts
en affirmant sa valeur et en augmentant son renom. 11 a trouvé
moyen, dans ce tableau, de réunir deux qualités qui trop souvent se
TOME XLV. 57
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898 BEYUE DBS DEUX MONDES.
combattent et se neutralisent : l'exactitude et la poésie, union rare et
qu il est bon de signaler.
M. Fromentin n'a point d'élèves, mais en revancbe il a beaucoup
d*imitateurs; sans qu'il soit utile de les nommer, nous pouvons dire
qu'ils sont nombreux. On a étudié ses procédés, la transparence de
son coloris, la façon dont il sait avoisiner ses tons qui, souvent dis-
parates, restent toujours harmonieux dans l'ensemble, car il leur
donne une valeur, une vibration égale, ce qui seul constitue la
science de la couleur. A-t-on réussi à surprendre son secret? J'en
doute, et jusqu'à nouvel ordre, dans le genre de peinture où il s'est
renfermé, il me paraît en être resté seul possesseur. Ses premiers
plans, généralement parsemés de hautes herbes couronnées de
fleurs bleues ou jaunes, ont eu un grand succès parnïi ses con-
frères, qui s'en sont souvent emparés, et que j'aperçois même dans
le tableau d'un peintre doué cependant par lid-méme d'une très
honorable originalité. Je parle du Matin de M. Protais. En effet, je
retrouve là les chardons élégans qui égayaient les premiers pians
des Courriers arabes de M. Fromentin, exposés en 1861. Ce n'est
certes pas un reproche que j'adresse à M. Protais, c'est simplement
une similitude que je lui signale : il est assez riche par lui-môme
pour s'être rencontré avec M. Fromentin. Ce tableau du Ui^in
avant V attaque a le mérite rare d'être le tableau militaire du Salon
qui a le plus de valeur réelle au point de vue de l'art. Il attire la
foule et la retient : c'est justice, car il exprime précisément ce qu'il
veut exprimer; ce n'est point un mince mérite dans notre temps de
confusion. A l'aube, par une claire matinée de printemps, sur un
des récens champs de bataille de l'Italie, des chasseurs d'Orléans
sont massés autour de leur commandant, qui, du haut de son cheval,
scrute l'horizon du regard et arrête du geste» sans même se tourner
vers eux, les clairons prêts à sonner : Commencez le feu! Les son>-
bres uniformes se détachent vigoureusement sur la limpidité du
ciel ; les groupes, bien composés, forment un ensemble habilement
rendu, parce qu'il a été habilement compris; chaque attitude, variée
sans être dissemblable, convient au sujet; les têtes sont expressives,
elles le sont même peut-être un peu trop et rentrent par là plutôt
dans le domaine des choses littéraires que dans celui de la peinture.
L'individualité semble ici accusée à l'excès; en eflet, le soldat est un
être collectif, il obéit et ne délibère pas; seul, l'insurgé, le partisan
est un être individuel, sachant spécialement pourquoi il se bat, quel
droit il défend, quelle cause il attaque. Il y a là une différence es-
sentielle, fort grave à observer, puisqu'elle touche à la vérité même,
et je m'étonne que M. Protais ne l'ait pas saisie. Je vais plus loin :
un soldat isolé est un homme, c'est-à-dire un être doué d'initia-
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LE SALON DE 1863. 899
tive personnelle; une troupe, fût-elle une troupe d'élite, ne sera
jamais qu'une réunion de soldats, c'est-à-dire d'êtres qui reçoivent
d'autrui leur initiative. Les chasseurs d'Orléans de M. Protais ont
donc, pour être absolument vrais, trop d'originalité particulière; ils
savent trop quel est le but militaire et politique assigné à leurs
eiibrts. U est fort rare qu'il en soit ainsi; l'intention de M. Protais
était certainement excellente, mais il n'a pas tenu assez compte du
cadre où il avait à la produire. Son tableau n'en reste pas moins
digne du succès qui l'accueille; il prouve des études conscien-
cieuses, une recherche intelligente, et me paraît supérieur à son
pendant, le Soir après le combat y où l'on retrouve une préoccu-
pation de Teffet dramatique poussée peut-être à l'excès.
£n parlant de MM. Hébert et Gérôme, il y avait lieu d'exprimer
un regret : c'est qu'ils n'eussent pas été plus efficacement encouragés
à continuer les œuvres sérieuses qu'ils avaient essayées. Faudra-t-il,
à propos des toiles de M. Protais, exprimer le même regret? Si l'on
a jamais eu besoin d'un peintre de batailles, sans aucun doute c'est
maintenant; l'art est absolument étranger aux grandes productions
de cet ordre qu'on a vues depuis quelques années. Or, quand les
hommes spéciaux et nécessaires n'existent pas, il faut les créer.
M. Protais a en lui tous les élémens d'un peintre de bataiUes remar-
quable; saura-t-on les reconnaître et les utiliser? Tout ce que nous
voyons depuis quelque temps en fait de tableaux militaires nous
donne amèrement à regretter la mort d'Horace Vemet. Certes nous
tous, artistes et critiques, nous avons été bien souvent injustes pour
cet artiste éminemment français, qui connaissait nos soldats d'une
si merveilleuse façon, qui, dans sa peinture trop lâche et trop plate,
j'en conviens, avait l'entrain d'un colonel de chevau-légers, et qui
nous a laissé dans plusieurs de ses tableaux des modèles qu'on est
bien loin d'égaler aujourd'hui. Ses successeurs le font apprécier à
sa juste valeur, car s'ils n'ont aucune de ses qualités, ils ont en re-
vanche tous ses défauts.
11 en est de la peinture religieuse comme de la peinture militaire,
elle n'est plus guère dignement représentée. Cependant elle est sans
contredit un des buts les plus importans proposés à l'art, mais aussi
l'un des plus difficiles à atteindre. En effet, la science des lignes, de
la couleur, de la composition , ne suffit pas : il faut y joindre ce je
ne sais quoi de pathétique qui émeut et frappe vivement l'esprit
comme l'explication d'un symbole. Entre la peinture religieuse et la
peinture décorative des églises, il y a une différence radicale dont
les artistes se sont rarement rendu compte. Représenter Jésus et les
douze apôtres n'est point malaisé; mais est-ce bien Jésus? sont-ce
bien les douze apOtres? Le plus souvent ce sont treize hommes
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900 REVUE DES DEUX MONDES.
porteurs d'attributs connus, vêtus de draperies de conv^tion, mais
dans lesquels on ne sent ni la Divinité, ni la foi qui traverse le mar-
tyre et gravit le ciel. La peinture religieuse doit avoir une âme, si
j'ose parler ainsi; elle seule peut nous saisir et nous conduire dans
le monde idéal, qu'elle a voulu nous rendre visible : c'est pourquoi
nous sommes pris d'émotion en regardant ces tableaux naïfs du
xiv»' et du xT« siècle, tableaux de couleur sèche, de dessin raide, où
des personnages dans des attitudes d'une gaucherie forcée se meu-
vent au milieu de paysages invraisemblables. Les hommes pieux et
convaincus qui peignaient ces étranges panneaux se préoccupaient
moins des rapports des tons entre eux et de l'haiinonie des lignes
que de rendre fidèlement ce qu'ils avaient entrevu dans les rêves de
leur dévotion. Leur art était profondément spiritualiste et dégagé.
11 y a des Christs au tombeau, des Maier dolorosa, des Madones
allaitant, dessinés en dépit du sens commun, peints à faire cire un
barbouilleur d'enseignes, et qui n'en sont pas moins des œuvres ca-
pitales, car elles portent en elles un sentiment puissant, vrai, élevé,
éthéré, qui les impose et les grave profondément dans le souvenir.
A mon avis, les dernières peintures réellement religieuses datent du
commencement du xvi« siècle, dans les temps qui précèdent exac-
tement l'apparition des grands maîtres de la renaissance, et je ne
sais rien de plus beau en ce genre que la Vierge de Jean Bellin qui
est à la pinacothèque de Venise. C'est le dernier mot de l'art spiri-
tualiste en matière de sentiment. Aussitôt après, la renaissance fait
sa grande révolution; la matière est substituée à l'esprit, la sensar-
tion au sentiment, l'exécution à la conception, et la peinture reli-
gieuse devient la peinture décorative des églises par des sujets
empruntés aux livres religieux. Au lieu de chercher en soi la physio-
nomie possible de la Vierge, sans cesse invoquée, on copia sa maî-
tresse, pour peu qu'elle fut jolie, et cela suffisait parfaitement à ces
grands seigneurs de la catholicité, ivres de paganisme, qui, comme
le cardinal Bembo, faisaient lire leurs offices par leurs valets de
chambre, afin de ne point gâter leur latinité, et qui disaient qu'ils
aimeraient mieux avoir fait l'ode d'Horace ad Xanlhiam que d'être
roi d'Aragon. La peinture religieuse ne s'est jamais relevée du coup
qu'elle reçut des mains de ces artistes catholiques épris de l'anti-
quité : Jupiter Olympien devint Jésus-Christ, Apollon devint saint
Jean , Vénus devint la Madeleine, et ainsi de suite. L'entraînement
fut général, chacun y céda; je n'excepte que Michel-Ange, qui, dans
ses formidables décorations de la cb£q)elle Sixtine, resta toujours
religieux, religieux à sa manière il est vrai, s'inspirant du Jésus
d'Orcagna au Campo-Santo de Pise pour faire le Christ de son Ju-
gement dernier^ copiant son geste, mais le rendant terrible au lieu
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lE SALON DE 4863. 901
de lui laisser rinefiable douceur que le maître primitif lui avait
donnée. A partir de ce moment, le symbole se perd, Tinterprétation
disparaît; on prend une femme, on fait un tableau d'après elle : si
elle est représentée vêtue, les yeux baissés, le front ceint d*un nimbe
d'or, c'est la Vierge; si elle est nue, c'est Vénus; si elle est étendue
sur la terre et voilée de ses cheveux, c'est la Madeleine; si elle est
couverte d'un manteau d'hermine, si son front est pressé par une
couronne murale, c'est Venise, ou Parme, ou Florence. En un mot,
c'est l'attribut seul qui constitue le sujet. Tout est subordonné à la
couleur et à la ligne, l'exécution seule est comptée pour quelque
chose, le côté moral s' efface, et l'on entre de plus en plus dans le
matérialisme qui amène l'art à n'être plus qu'un métier. Un fait
curieux, et qui prouve combien les peintres de la renaissance avaient
peu de souci des personnages qu'ils représentaient, me revient à la
mémoire : on connaît le tableau de Titien célèbre sous le nom de
la Cassette; c'est une belle jeune fille qui, détournant la tête, porte,
élevé devant elle et du bout des doigts, un coffret précieux. Dans le
principe, la jeune fille n'était autre que Salomé, et le coffret était le
plat où gisait, sanglant, le chef de saint Jean-Baptiste. Ce sujet vio-
lent déplut au premier acquéreur, et d'un tableau religieux Titien,
en deux coups de pinceau, fit un tableau de fantaisie. Si Salomé eût
été comprise et exécutée au point de vue sérieux die la légende, une
telle et si facile transformation eût-elle été possible? Toute fille
d'Hérodias pouvant devenir une jeune fille quelconque, toute vierge
n'étant qu'un portrait, n'est ni Salomé ni Marie; ce ne peut être
tout au plus qu'un tableau irréprochable dans l'exécution : c'est ce
dont les peintres se contentent, et j'estime qu'ils ont tort de n'être
pas plus exigeans pour eux-mêmes et pour leurs œuvres.
A notre époque, où l'on ne croit plus guère à rien, pas même aux
idées, où l'on n'a plus de foi que pour le succès, d'où qu'il vienne,
deux sérieuses tentatives de peinture religieuse ont cependant été
faites, l'une à l'église Saint-Germain-des-Prés par M. H. Flandrin,
dont YEntrée du Christ à Jérusalem est une œuvre considérable;
l'autre par M. Matout, à la chapelle de l'hôpital Lariboisiëre, où
Y Adoration des Bergers et la Piela restent comme un des beaux
spécimens de la peinture murale de notre temps. M. Matout est un
artiste d'un tempérament violent et même brutal ; il étouffe, se dé-
bat avec peine dans les petites toiles, ainsi qu'on peut le constater
cette année dans son Moise abandonné sur le Nily dont pourtant le
paysage est charmant et d'une fantaisie orientale qui touche de
près à la poésie réelle. M. Matout semble ne chercher que la force
et mépriser la grâce; il dédaigne les artifices, laisse aux faiseurs les
yeux en coulisse, les attitudes provoquantes, les nus savamment dis-
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902 REYUE DES DEUX MONDES.
posés; il s'adresse à l'esprit, non aux sens; sa peinture est franche^
sans sous-entendu. S' appliquant et modifiant un vers c^ëbre, il
pourrait dire aussi : « Mon pinceau est honnête homme ! » Ce n'est
point un mince mérite que d*étre digne d'un tel éloge dans un mo-
ment où les artistes semblent s'être donné le mot pour arriver aux
dernières limites des provocations malsaines. Le grand tableau de
M. Matout, la Rencontre de saint Joachim et de sainte Anne^ est conçu
et exécuté en pleine lumière ambiante, à l'abri des ressources faciles
du clair-obscur et des jours frisans. La lumière vient à flots, aind
que dans la nature, et, comme elle est égale partout, elle n'est point
criarde : elle enveloppe d'une atmosphère harmonieuse les person-
nages, les baigne de ses ondes limpides, adoucit leurs contours, et
détache leur modelé puissant et ferme, qui n'a eu besoin d'aucuns
luisans pour être vigoureux. Le sujet est fort simple : devant un
monument de belle disposition architecturale et entouré d'une,sorte
de cloître qui rappelle les portiques des pays orientaux, Joachim,
ceint par anticipation du nimbe bienheureux, rencontre celle qu'on
avait surnommée Channahy la gracieuse, dont nous avons fait Anne.
Le père de la Vierge est un homme solide et froid, d'une sévérité
forte, et résigné d'avance aux chances douloureuses de la vie. Sainte
Atine, par l'extrême douceur de son regard, par la sensualité trop
accusée de ses lèvres, par toute son attitude, humble à force de
soumission, indique la faiblesse et la confiance de la femme qui re-
met son sort tout entier aux soins de son époux. Dans cette toile,
froide d'aspect, d'une grande dignité de composition, d'une réserve
toute religieuse, il y a une intention extrêmement honnête et le dé-
dain évident des succès faciles. On sent que l'artiste qui a peint ces
deux personnages a un idéal très élevé qu'il poursuit malgré tout,
et qu'il atteindra, car il sait qu'il existe, puisqu'il l'a entrevu. Tout
simple, tout élémentaire que soit le sujet, il y a là un essai de grande
peinture, et nous avons dû en parler, car c'est le seul que nous
ayons rencontré en parcourant les diverses salles de l'exposition.
Les artistes qui étaient appelés par leurs études et par leurs an-
técédens à en faire ont déserté leur voie première, et, sans bien se
rendre compte du chemin qu'ils ont parcouru, ils en arrivent à ne
plus faire que de la décoration, j'entends de celle qui convient aux
salles de concert, aux cafés et aux boudoirs. C'est ce qui nous vaut
le nombre, heureusement inusité, de Vénus qui, à défaut de beauté,
offrent des séductions de mauvais aloi où l'art ne se montre guère.
Dne des premières qualités de l'art, la prmcipale peut-être, est
la chasteté. Les œuvres des maîtres sont chastes, parce qu'elles ont
été conçues par des esprits vraiment doués du sens de l'idéal. Les
Vénus de Titien, çui sont à la tribune de Florence, la Danai du
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LB SALON DE 1863. 00&
Gorrége, qui est au palais Borghëse^ la Galatée de Raphaël, qui est
à la Famesina, sont chastes; en elles, tout peut être avoué. Ce sont
des déesses, et elles n'ont rien des provocations de la femme. Sans
rentionter si loin, nous avons eu sous les yeux les œuvres d'un
peintre contemporain qui bien souvent, et par prédilection, a peint
des femmes nues. M. Ingres, dans YAndromèdey la Vénus Anadyo-
mène y V Odalisque ^ la Source, dans l'Age dor, inachevé, du châ-
teau de Dampierre, a traité la nudité dans toute sa splendeur, et
jamais, par un seul trait, il ne s'est éloigné de la plus pure chasteté.
C'est donc avec peine que nous voyons les peintres s'engager dans
les erreurs qui les ont tentés aujourd'hui, car, une fois entraînée sur
cette pente, la peinture en arrivera promptement, par la loi fatale
de la vitesse acquise, à des œuvres qui n'ont plus de nom dans la
langue honnête. Il suffit d'avoir vu et regardé une seule des colonnes
du Parthénon pour comprendre combien l'art était chaste aux belles
époques de la Grèce. C'est seulement par la décadence que les ar-
tistes de l'Hellade sont tombés dans ces représentations sensuelles
dont parlent les historiens, et qui pour la plupart n'étaient que des
fantaisies coupables commandées par de riches particuliers. L'art
ne doit pas avoir plus de sexe que les mathématiques; le comprendre
autrement, c'est le rabaisser à un tel niveau que les esprits sérieux
s'en éloigneront. Qu'est-ce que la Vénus de Milo? Une admirable
statue; U faut une certaine réflexion pour comprendre qu'elle est
femme.
C'est aux gynécées de l'Orient qu'il faut renvoyer les créatures
qu'on nous montre aujourd'hui; elles n'ont rien à fabre dans notre
vie tourmentée, où la femme a sa grande et belle fonction à rem-
plir. Si elle n'est que la tentation et la volupté, elle s'appelle Da-
lila et Omphale; qu'elle reste à l'antiquité, à qui je ne l'envie guère.
Si elle est la récompense et le dévoir partagé, elle est la femme de
notre temps. C'est ainsi du moins qu'il faut nous la montrer. A ces
Vénus qu'on peint avec tant de soin, Ton peut crier l'anathème
d'Henri Heine : « Tu n'es plus qu'une déesse de mort, Vénus Libi-
tina ! » car ce sont encore moins que des courtisanes. Je ne veux
pas qu'on puisse se méprendre sur ma pensée et croire que je dé-
sirerais bannir le nu de la peinture : non point. L'être nu est l'être
abstrait, il doit donc avant tout préoccuper et tenter l'artiste; mais
vêtir le nu d'impudeur, rassembler dans les traits du visage toutes
les expressions qu'on ne dit pas, c'est déshonorer le nu et faire acte
blâmable.
Que de la Vénus barbue de Chypre, type primordial de la fécon-
dité mâle et femelle, déesse androgyne née de la mer, symbolisant
l'action génératrice du soleil sur l'élément humide, soit sortie la
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90& BEYOC DES DEUX MONBES.
Vénus d'Homère, être faible et de beauté parfaite, cela se conçoit
iacilement, car chaque attribut des dieux primitifs, sortes de mons-
tres antédiluviens des olympes primitifs, devint une divittité. Vénus,
gardant pour elle-même la beauté, donna la fécondité à Cérês,
Tagilité à Diane, la multiplicité à Amphitrite : elle resta donc et
nous est arrivée comme prototype de la femme divinisée par la
beauté des formes. Elle n'en variait pas moins selon les lieux où on
l'adorait : à Athènes, sous forme hermétique, on l'appelait l'aînée
des Parques; dans certains bourgs de l'Attique, elle présidait aux
naissances, comme le prouve son surnom de Génétylis; à Cnide, elle
était invoquée comme déesse maritime, procurant d'heureuses na-
vigations; en Béotie, en Arcadie, à Corinthe même, on révérait la
Vénus noire {Melœnis)^ et il n'est point superflu de remarquer que
le paganisme grec en légua la tradition à la religion orthodoxe, qui,
s*appuyant sur un verset du Cantique des cantiques, adopta et pro-
pagea le culte de la Vierge noire : sum nigrUy sed formosa. Toutes
ces légendes de Vénus différentes, qui en somme ne sont qu'une
seule et même divinité vue sous différons aspects, étaient déjà
presque oubliées en Grèce lorsqu'Apelle peignit pour File de Cos la
Vénus Anadyomènei Si l'on en croit la petite statue de bronze pu-
bliée par Millin, et qui, selon lui, est une reproduction du tableau
d'Apelle, la déesse était représentée debout, tordant de chaque
main une grosse mèche de ses cheveux encore humides; c*est de ce
document antique que M. Ingres s'est probablement inspiré pour
peindre sa Vénus. Autant que nous en pouvons juger à pareille dis-
tance et d'après des manuscrits aussi douteux, Vénus naissante était
chaste absolument. Et comment ne l'aurait-elle pas été? elle venait
d'éclore à la vie.
Les Vénus aujourd'hui sont autrement comprises, et je le regrette;
je regrette surtout de voir un artiste de talent, M. Gabanel, dont le
début déjà ancien (1852), la Mort de MoîsCy annonçait un sérieux
peintre d'histoire, tomber dans cette peinture trop gracieuse, bonne
à faire des dessus de porte. 11 y avait mieux et plus haut à tenter.
M. Gabanel a beaucoup étudié, beaucoup appris, cela se voitfacQe-
ment : sa touche est excellente, son modelé très ferme; il se préoc-
cupe de la ligne, la cherche, la trouve souvent et la développe avec
une habileté toute magistrale. Sa couleur est généralement plus
blanche que claire; telle qu'elle est néanmoins, elle est harmonieuse
et parfois plaisante. M. Gabanel a de grandes qualités de peintre,
qualités acquises par l'étude, il est vrai, mais qui lui permettraient
d'essayer la grande peinture. Il avait autre chose à faire que cette
Naissance de Vénus, harmonie blanche et bleue à laquelle une
femme nue sert de prétexte. Un reproche en passant : sa Vénus ne
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LE SALON DE 1863. 90&
Bait pas, elle se réveille. Couchée sur une vague doot le soulëve*-
ment blanchi d'écume lui sert d'oreiller, elle est étendue de façon
à faire ressortir le contour des hanches et de la poitrine; de ses
yeux à peine entr' ouverts, elle semble solliciter l'admiration du
spectateur et lui dire : « Yois comme je suis belle! regarde, je suis
là pour que tu me contemples à ton aise; la mer est un prétexte,
mon nom un laisser-passer. Je suis une femme, rien de plus, mais
rien de moins, et si le vieujip roi David m'avait seulement aperçue,
il m'eût préférée à la jeune Abigaïl! » C'est trop, tout ce discours
est inutile, et cette Vénus n'en tient pas d'autre. Elle est fort bien
peinte, d'un pinceau savant , trop laiteuse de ton, mais ferme dans
le modelé, et d'un ensemble qui serait heureux, s'il n'avait certaines
exagérations intentionnelles qu'il ne convient point d'indiquer. Pour
éviter le reproche qu'on aurait pu lui adresser de n'avoir fait qu'une
aatdétnie, M. Cabanel a placé au-dessus de sa Vénus un groupe
d'amours qui voltigent dans le ciel bleu, où ils se détachent comme
un nuage blond et rose. J'en reviens toujours à mon dire, c'est plus
de la décoration que de la peinture : c'est un trumeau conçu en ré-
miniscence des gaillardises du siècle dernier, et qui, pour reprendre
son véritable caractère, perdu dans un cadre au milieu des tableaux
voisins, a besoin du reflet des glaces, de l'éclat des bougies, du
papillotement lumineux des girandoles de cristal. Pour bien appré-
cier cette toile à sa juste valeur et la regarder sans trop de surprise,
il faudrait la voir dans son vrai milieu, à travers un bal, à l'heure
de l'enivrement qu'amènent la musique, les parfums et la danse :
elle apparaîtrait alors comme la note suprême de la symphonie,
comme une promesse ou comme un souvenir; mais l'œuvre d'art
qui a besoin d'un entourage spécial pour être portée à tout son effet
est-elle bien une œuvre d'art? Prenez YHérodiade du Pordenone de
la galerie Doria, YEcce Homo de Gigoli du palais Pitti, la Maison
rustique de Van Ostade du musée de La Haye (on voit que je ne
cite point les chefs-d'œuvre), mettez-les où vous voudrez, dans
n'importe quel milieu : ce seront toujours d'admirables tableaux.
Si nous ne sommes point satisfait de Y académie de M. Cabanel,
qui est la Vénus pandémos et non point la Vénus Anadyomène, que
dirons-nous donc de la figure que M. Baudry expose sous le titre
de la Perle et la Vague? Là du moins l'intention du peintre n'est
point douteuse; il a fait ce qu'il voulait faire, et ce qu'il a cherché,
nous n'avons pas à l'expliquer ici. AUégoriser une vague n'est pas
chose facile. Qu'est-ce qu'une vague? L'inquiétude, la profondeur, la
perfidie, l'instabilité. Qui ne se souvient du beau quatrain du poète
aUemand Karl Tanner : « Une vague dit à l'autre : Hélas I que notre
course est rapide! Et la seconde dit à la troisième : Vivre peu.
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906 REVUE DES DEUX MONDES.
souffrir moins! » M. Baudry la'a poiût réfléchi à tout cela, il a pro-
cédé comme toujours avec une confiance as&urée et naïve qui prouve
un esprit fort peu tourmenté. 11 serait cependant peut-être temps
que M. Baudry fît un tableau; depuis son dernier envoi de Rome,
qu'avons -nous vu de lui? Une femme nue dans un bois, c'était
Vénus; la même femme couchée dans une grotte, c'était la Made-
leine; la même femme vêtue à la mode de 179S, c^était Charlotte
Corday; aujourd'hui il nous montre la même femme la tête renver-
sée sur un matelas de sable, et il l'appelle la vague. En vérité c'est par
trop simple, et c'est traiter avec trop de sans-façon le public, qui
pourrait bien ne pas tarder à se fatiguer de oe laisser-aller si com^
mode. L'absence de composition est radicale dans tous ces tableaux,
et elle en arrive aujourd'hui à ce point très curieux que, si Ton fait
abstraction des accessoires voisins du personnage, le sujet disparaît
complètement. En effet, si l'on supprime par la pensée cette lourde
vague en papier peint qui forme le fond du tableau, si l'on su{^rime
également deux ou trois coquillages admirablement traités, que res-
tera-t-il? Une femme, et dans quelle posture! avec quel regard!
Passons : ceci n'étant de l'art par aucun côté, nous n'avons rien à en
dire. La toile de M. Baudry n'indique pas moins des qualités remar-
quables qu'on voudrait voir mieux appliquées. M. Baudry a été doué,
ceci n'est point douteux; il doit à la nature un coloris d'une distinct
tion rare, seulement il se trouve satisfait de cette unique faculté et
n'en cherche pas d'autres. 11 ne compose absolument pas ; on dirait
que le modèle prend la pose qui lui convient et que M. Baudry se
contente de le copier. Son modelé est tellement creux que bien sou-
vent ses figures ont l'air d'être peintes sur baudruche; quant à son
dessin, il est parfois bien incomplet, ainsi que i*<Mi peut s'en con-
vaincre en regardant sa vague et surtout le portrait de M""^ E...
M. Baudry excelle à manier les bleus et les blonds, il sait en tirer
des efiets nouveaux, imprévus et parfois excellens; il en abuse, il
est vrai, quelque peu, mais comment le lui reprocher? N'est-il pas
naturel d'aimer à faire ce que l'on fait bien? Je crains que M. Bau-
dry ne se soit abusé et qu'il n'ait pris la vogue pour du succès. En
reconnaissant dans sa peinture la très agréable coloration qui en
fait jusqu'à présent le seul mérite et en l'applaudissant avec justice,
on n'a pas entendu dire au jeune peintre que cela suffisait; on a
cru que, maître d'une des qualités qui donnent le plus de relief à
l'exécution matérielle, il allait tâcher d'acquérir les autres afin de
faire de l'art. On attendait un tableau de lui, on l'attend encore; l'at-
tendra-t-on longtemps? J'ai bien peur maintenait qu'on ne Tat-*
tende toujours.
Certes M. Baudry sait se servir de sa brosse, U a d'enviables ba-
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LE SALON DE 1863. 907
bîletés; il cherche la couleur, trop exclusivement peut-être, et la
rencontre parfois, comme le prouve son portrait de M. E. Giraudy
txès adroitement traité dans la pâte, malgré les luisam absolument
iautilfis dont il a parsemé le visage pour lui donner un relief qu'un
artiste sérieux eût obtenu sans ces ficelles y et. en serrant simplement
son modelé. Malheureusement il a une façon de regarder le modèle
et de comprendre Tart qui l'empêchera d'aller jamais bien haut, et
qui semble le condamner à perpétuité aux singuliers sous--entendus
qui lui sont chers. M. Cabanel, qui malgré la déviation qu'il slubit
depuis deux ans a le tempérament d'un peintre d'histoire» sortira
sans effort, quand il le voudra, de la peinture décorative dont il
nous montre un échantillon. Je voudrais pouvoir en dire autant de
M. Baudry ; mais je crains qu'il ne «soit là dans sa vraie voie et qu'il
ne l'ait choisie que parce qu'il n'en voyait pas d'autres ouvertes de-
vant lui. La peinture décorative n'est point après tout un genre
à dédaigner, et M* Baudry peut y acquérir de la gloire : qu'il tire
donc le meilleur parti possible de sa façon de comprendre l'art et
de voir l'humanité, qu'il fasse des amours boui&s et des femmes
nues; mais alors qu'il leur ferme les yeux ou qu'il veille sévèrement
à l'expression de leur regard. La Vague restera une tentative malheu-
reuse. Il est peut-être bon toutefois.qu'on ait vu où l'on peut arri-
ver lorsque, ne cherchant que la grâce, on ne sait pas la contenir
dans les limites au-delà desquelles elle change de nom. En somme,
cet art étrange, qu'on dirait inspiré par les plus déplorables tradi-
tions du paganisme hindou, correspond très nettement à certaines
tendances à la fois religieuses et sensuelles de notre époque : c'est
l'adoration de la rose mystique, des saintes reliques de Charroux,
en un mot le culte exclusif de la matière dans toutes ses manifesta-
tions.
Ce souffle énervant et malsain qui inspire aux peintres des con-
ceptions mauvaises n'a point non plus épargné la sculpture. Cet art
naturellement froid, auquel la blancheur du marbre semble imposer
une chasteté native, fait des efforts désespérés cette année pour par-
venir à être aussi inconvenant que la peinture, et il n'y arrive que
trop souvent. On a reproché autrefois à M. Clésinger, et non sans rai-
son, sa statue dite la Femme au Serpent : les sculpteurs de notre
temps ont laissé M. Clésinger bien loin derrière eux; on le trouverait
prude aujourd'hui. Pradier, en cherchant exclusivement la grâce, est
sauvent descendu jusqu'à l'afféterie, je le sais; mais il est un point
qu'il n'a pas dépassé, et je ne me souviens pas qu'il ait jamais été
provoquant. Les nymphes, les bacchantes, les Vénus, les philoso-
phes même prennent maintenant les attitudes les plus violentes, se
livrent aux contorsions les moins natureUes, pour mettre précisément
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908 REYUB DES DBC7X KONDES.
SOUS les yeux d|L spectateur ce que sans doute il ne demanle pas
à voir de si près. Diderot, dans la verte langue qu'il osait si Ûea
parler, a dit à ce sujet, dans ses immortels salons , une phrase que
je ne puis répéter, mais dont le sens est celui*ci : à force de mé
montrer et de me contraindre à regarder des choses que je n'ai point
envie de voir si nombreuses et si fréquentes, vous m'en fatigucfc jus-
qu'au dégoût! — Que dirait-il donc maintenant^ s'il parcourût les
salles et le jardin de l'exposition? Pas plus ici que pour la peinture^
ai-je besoin de le répéter? je ne regimbe contre te nu, car il est,
je le sais, l'élément même de la statuaire; mais je trouve que le nu
cesse d'être honnête lorsqu'il est traité de façon à exagérer inteo^
tionnellement certaines formes aux dépens de certabfies autres, et
quand il s'efforce de produire une tout autre impression que celle
du beau.
Il est heureux que toutes ces nudités tapageuses soient assez mé-
diocres pour que nous soyons autorisé à n'en point parler. En re-
vanche, et c'est pour nous une* bonne fortune qui nous a été tr(ç
rarement offerte, nous avons à signaler et à louer presque sans ré-
serve deux statues qui sont, je crois, le début de M. Paul Dubois.
L'artiste a cherché le beau, et non pas autre chose, cela est inain*
feste; le choix seul des sujets, Saint Jean^ Narcisse^ l'indique sai-
samment. Gomme un artiste épris de la vraie beauté, de celle qui
se raisonne, s'épure, s'appuie sur l'étude du vrai et sur la dîscussioii
intérieure, il a, pour modèle, préféré l'homme à la femme, et il a eu
raison, car au point de vue du beau abstrait, l'homme, lorsqu'il îA
envisagé en dehors des questions d'histoire naturelle qui tendent
sans cesse à obscurcir les principes d'esthétique, l'bomme, type de
p<mdération parfaite et chef-d'œuvre de dynamique, est supérieur à
la femme, vouée par sa fonction spéciale à porter un fardeau qui
exige un contre-poids et des arcs-boutans. Les sculpteurs d'autrefois»
qui savaient leur métier et qui adoraient avec ferveur ce to xûAw
dont nous avons maintenant oublié toutes les règles, n'ignoraient
point la supériorité des formes mâles, et ils l'ont bien prouvé, car
presque toujours ils ont, jusqu'à un certain point, masculinisé \exts
statues de femmes. M. Dubois s'est inspiré de la nature vue à travers
les traditions de l'antique et de Michel-Ange; l'attitude de son ^ar-
cisse rappeUe de loin un des esclaves du maître par excellence. Ceci
n'est point un reproche que nous adressons à l'artiste : qu'U ne s'y
méprenne pas, c'est un éloge. La ligne générale du personnage est
développée avec un soin et un souci de la pureté qu'on ne saurait
trop admirer; elle est à la fois très ferme et très souple, ce qui tient
à son extrême harmonie; point de contorsion, point de geste exa-
géré; tous les membres concourent au même mouvement et prou-
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LB âAU>N DE 1863. 909
vent, par la belle ordo&naace de l'ensemble, qu'une figure seule
exi^ autant qu'un groupe une science profonde de composition. Si
dans les contours il y a quelques mollesses encore, ce n'est point
à l'artiste qu'il faut les reprocher, mais bien à la matière dont la
statue est faite. Le plâtre en effet est toujours opaque, lourd; il en-
glue le modelé et l'indique plutôt qu'il ne le précise. La pose est
fort simple et naturelle. Narcisse est debout, Jl a replié son bras
jusqu'à la hauteur de son visage et s'admire en inclinant la tête vers
sxm corps, qu'il tâche de voir d^ms son ensemble. Certaines parties
m'ont semblé traitées avec une habileté rare; je signalerai entre
autres le dos, l'épaule et l'attache des reins, qui paraissent indi-
quer un artiste familiarisé avec tous les détails de l'anatomie, qu'il
rend dans leur vérité réelle, sans les outrer à plaisir, comme le font
beaucoup de sculpteurs, qui croient ainsi donner une preuve de force
et n'accusent le plus souvent que leur faiblesse. Enfin c'est une œu-
vre d'un style et d'une ampleur auxquels nous n'étions plus accou-
tumés depuis longtemps.
Le Saint Jean a des qualités analogues, relevées par je ne sais
quoi de plus vivant : la gracilité du sujet n'a point exclu le modelé,
qui desône une maigreur vigoureuse telle que doit être celle de
l'ascète ardent qui ne parle aux hommes que pour leur annoncer
la bonne nouvelle. L'enfant est nu, debout, marchant à grands
pas, levant le bras et criant : <( Voici l'agneau de Dieu! » La tête
chevelue est fortement accentuée, tous les traits, vivement accusés,
sont &DL harmonie directe avec le sujet; le regard surtout a été, il
me semble, très étudié par l'artiste, qui lui a donné cette indécision
singulière qu'on rencontre presque toujours chez les illuminés. C'est
une excellente statue, très vivante, d'une exécution encore alourdie
par le plâtre, mais à laquelle le marbre rendra toute son énergie et
toute sa finesse. Saint Jean est ce que j!appellerai en statuaire im
sujet moderne, c'est-à-dire dont l'antique n'oi&e aucun modèle;
par conséquent c'est un sujet propre à séduire un esprit hardi qui
comprend que la sculpture de notre temps ne correspond plus aux
besoins qui lui donnaient autrefois sa raison d'être. Le temple,
Yheroum^ le Panthéon n'existent plus; les statues qui pouvaient les
peupler jadis n'ont point grand rôle à remplir aujourd'hui, et c'est,
à mon avis, resserrer l'art dans des limites trop étroites que de le
forcer à imiter toujours les exemples anciens recueillis dans nos
musées. C'est réduire la statuaire à n'être plus qu'un art décoratif
pour les jardins et les vestibules. Ne doit-elle pas s'assigner un but
supérieur, et les allégories des passions, des souffrances, des vertus,
des vioes'de notre temps, n' ont-elles pas de quoi la tenter?
Représenter la £aim comme M. Carpeaux Ta fait cette année sous
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910 BEYCE BE8 DEUX HORDES.
la figure dHIgoliriy c'est dimptement prendre un sujet presque ex-
clusivement propre à la peinture et le traiter au- point de vue de la
statuaire. Je n'en reconnais pas moins le talent de M; Garpeaux:
mais la sculpture est un art qui doit dire d'un geste toute sa signi-
fication. Les divinités qu'on adorait jadis , et qui pan^sent tant
tenir au cœur des sculpteurs^ ne sont point toutes mortes encore; il
y en a qui vivent parmi nous et dont à chaque heure nous subissons
la loi implacable. Jupiter crétois s'unit avec Tfaémîs, la loi primitive:
il en eut trois filles, qui sont Dikè^ Eunomie et Eirenë, c'est-à-dire
la Justice, la Légalité, la Paix. Grâce au ciel, les trois déesses n'ont
point disparu le jour où l'on entendit une voix qui criait : « Le grand
Pan est mort! » Les Parques non plus ne sont point mortes, mais
elles ont à présent quelque chose d'inquiet et de précipité qoe la
placide antiquité n'a point connu. Dans la malesuada Pâmes dont
parle Virgile en son sixième livre de \ Enéide^ il y a un admirable
groupe moderne à faire; comment ne Ta-t-oo jamais tenté? Les
sculpteurs devraient aviser à sortir de leur stérilité, car depuis plus
de quatre-vingts ans ils tournent dans le même cercle sans pouvoir
s'en échapper; ils font et refont sans cesse ce qui a déjà été fait
avant eux; ils ne cherchent point l'inspiration en eux^némes, ils ne
la cherchent que dans leurs souvenirs. Ge qui leur manque, c'est
l'imagination et la réflexion. Ils ne voient pas, ne comprennent pas
qu'en notre âge si singulièrement fécond en découvertes, une allé-
gorie nouvelle, c'est-à-dire une statue, naît par jour. Bien plus que
la peinture, la statuaire, art relativement abstrait, est destiné à
donner une forme matérielle aux pensées humaines. Nous en sommeB
toujours à l'Olympe antique, dont les dieux sont devenus œ que
Henri Heine nous a si bien raconté. Ge n'est pas d'sajourd'inii
qu'auprès du mont Ida on grava cette inscription sur une stèle :
« Jupiter ne tonnera plus, il est mort depuis longtemps! » H est à
remarquer que l'art chrétien en sculpture n'a jamais existé que
comme décoration symbolique architecturale. A plus forte raison,
on chercherait en vain l'art vivant, c'est-i-dire inspiré par les idées
modernes, qui avant tout, pour être vrai, devra être philosophique.
On n'en traite pas moins encore aujourd'hui les sujets empruntés
à la mythologie piuenne avec un grand talent ; M, Perraud est là
pour le prouver avec son Enfance de BacchuSy groupe en marbre
qu'une exécution magistrale rend très important. U n'y a point lieu
de louer M. Perraud ; une voix plus autorisée que la mienne a dit
dans la Revue ce qu'on devait penser de lui. L Enfance de Bucckus
n'a été que le prétexte d'un groupe habile, car M. Perraud sait
mieux que personne que les Hyades, les Dryades et les Heures eu-
rent seules à veiller sur le fils de Jupiter pendant ses premib^es an-
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LE SALON DE 1863. 911
nées; s(m groupe est la contre-partie du Faune à VEnfaniy faus-
sement appelé Silène et BacckuSj qui de la villa Borghèse a été
apporté à notre musée du Louvre. 11 est difficile de manier le marbre
avec une dextérité plus remarquable ; en voyant plusieurs parties
du faune assis, notamment la jambe repliée, le pied, les épaules,
j'ai involontairement pensé à Pradier, qui fut un praticien d'une
habileté hors ligne. Ce groupe abonde en détails charmans, traités
avec uoe i^ireté de ciseau peu commune ; mais je ne sais s'il con-
stitue un ensemble bien grandiose, et si les lignes brisées, sans
point de départ, qui le composent ne nuisent point au style, dont
elles diminuent l'ampleur. Le faune est assis, une de ses jambes
repliée sur le genou; de ses bras élevés il fait danser sur son épaule
on jeune Bacchus trop ventru, qu'il regarde en souriant d'aise. C'est
gracieux, vivant d'expression, et surtout d'une exécution irrépro-
chable. La nature ) une nature épurée par le goût, a été étudiée et
imitée avec un soin merveilleux; la vie palpite dans cette large poi-
trine et circule sous ces mfuscles d'une réalité que le ciseau a pour
ainsi dire poétisée. M. Perraud a fait là preuve d'un talent très élevé,
car il est difficile de pousser plus loin la science de l'exécution. Que
ce soit une enfance de Bacehtis ou un faune jouant avec un enfant^
cela importe peu : c'est un groupe remarquable, et c'est tout ce qu'il
convient de constater. Cependant on pourrait lui reprocher de trop
âeoftir l'étude du modèle et la préoccupation de l'antique; il y man-
que ce je ne sais quoi de personnel et de caractéristique qui donne^
un cachet ineffaçable aux œuvres d'art; en un mot il y manque la
flamme divine, l'inspiration. Ce faune n'est point sorti de M. Per-
raud lui-même, il est sorti de ses souvenirs, j'allais dire de ses ré-
miniscences. Il y a des faunes dans tous les musées du monde ; je
crains bien qu'ils ne soient venus visiter M. Perraud pendant son
sommeil et ne lui aient demandé encore un acte de dévotion à leur
culte mort pour toujours. Ce faune, tout beau qu'il est, tout remar-
quablement traité qu'il soit, est-il égal (et, venant le dernier, il de-
vrait être supérieur) à différentes statues analogues que nous avons
vues dans les galeries d'Europe? Non, et M. Perraud lui-même ne
me d^entira pas.
A quoi cela tient -il? A ce que M. Perraud a moins de talent
que les sculpteurs païens? Peut-être, mais à coup sûr ce n'est point
là la vraie raison. Cela tient à ce que les sculpteurs de l'antiquité
croysdent aux faunes et que nous n'y croyons plus. Pour nous, un
faune est un modèle, choisi avec plus ou moins de discernement, et
vu À travers les réminiscences de telle statue, de tel bas-relief, de
tdie médaille; pour les anciens, c'était un demi-dieu, un être inter->
médiaîre entre Thonoune et la divinité, à la double essence desquels
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91^ REVUE DES DEUX MONDES.
il participait : c'était un démon y comme Ton disait déjà. Les femmes
le redoutaient, car on savait qu'il les guettait caché derrière les
pampres grimpans; les hommes l'invoquaient, lui faisaient des liba-
tions de vin nouveau et brûlaient des pommes de pin en son bon-
ne.ur. C'était un être irritable et fantasque; on l'avait vu, nul n'en
pouvait douter. On y croyait si bien, à ces pauvres demi-dieux rus-
tiques, qu'en Arcadie les pasteurs rouaient de coups de bâton la sta-
tue du dieu Pan, lorsque les troupeaux étaient en souffrance, comme
aujourd'hui les fortes commères de Naples soufflettent le buste de
saint Janvier quand il tarde trop à faire son miracle. Or, pour bien
représenter un dieu, il faut y croire. Faire un faune aujourd'hui,
ce n'est point créer, ce n'est qu'imiter les faunes qu'on a déjà faits
avant nous. L'antiquité avait sur nous un avantage incalculabie :
elle manquait de textes pour contrôler la vérité des personnages
qu'elle représentait. L'idéal se faisait de lui-même, dans la légende,
et l'artiste, pour l'interpréter, n'était point gêné par les documens
qui lui imposent de nos jours telle ou telle forme. L'artiste pouvait
faire Bacchus, Achille, Ulysse, Alexandre même, comme il se les
figurait, et alors plus il leur donnait de beauté héroïque, plus il les
faisait réels, car, disons-le en passant, plus une chose est belle, plus
elle est réelle, la réalité étant la somme de perfection qu'un être
créé peut supporter dans la limite de sa vie et de ses attributions,
et c'est ce (jue les réalistes n'ont jamais compris. Maintenant il n'en
est plus ainsi; les types existent, nous sommes obligés de les suivre,
par conséquent de les imiter; si nous avons à représenter un héros,
un poète, Frédéric, Voltaire, nous ne le pouvons concevoir qu'à
travers l'histoire; nous voyons l'homme tel qu'il était positivement,
avec son dos courbé, avec sa petite taille maigre; on est condamné
à l'exact, et alors, au lieu de faire un héros, c'est-à-dire une statue,
on copie un modèle, et l'on fait un portrait. Lorsqu'on veut abso-
lument, et malgré la juste ironie moderne, diviniser ces mortels et
les mettre au rang des dieux, on produit des œuvres ridicules,
comme l'Achille- Wellington d'Hyde-Park ou le César-Louis XIV de
la place des Victoires. Il faut donc, je crois, créer le type des allé-
gories de la vie moderne ; c'est une gloire faite pour tenter un ar-
tiste d'élite : tentera-t-elle M. Perraud? Je l'espère; il me semble
que sojî Découragement^ exposé en 1861, était un premier pas fait
dans cette voie , mais un pas de géant.
La douleur est une divinité de tous les temps; elle n'a pas besoin
d'être rajeunie pour être vraie, elle est étemelle comme l'bomme,
dont elle a fait sa proie; elle est son inséparable compagne, et tant
qu'un être humain vivra sous le ciel, la douleur vivra. Les mères
inconsolables se retrouvent dans Eve pleurant la mort d'Abel, les
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LE SALON DE 1868. ^ 915
femmes dédaignées se reconnaissent dans Sapho, et ceux qui ont
perdu l'être qu'ils chérissaient tressaillent en voyant Orphée. C'est
là une allégorie qui convient à la peinture aussi bien qu'à la sta-
tuaire, et an paysagiste éminent, M. Français, Ta prouvé en s'in-
spirant de la légende d'Orphée pour peindre un paysage qui, ju&-
qu'à présent du moins, me paraît être son œuvre capitale. Voilà
longtemps déjà que M. Français a pris rang parmi ces hommes de
bon vouloir et de dévouement qui donnent à l'art tous leurs soins;
connu, célèbre même, il ne s'est point arrêté sur sa route; jamais il
ne s'est cru amvé, il a travaillé sans relâche et sans repos, deman-
dant aux natures variées de la France et de l'Italie de venir en aide
à ses efforts, essayant de voir toujours mieux et plus haut, se débar-
rassant, par sa volonté, d'une sorte de lourdeur naturelle qui sou-
vent a défloré ses tableaux, mettant de côté les préjugés d'école et
marchant imperturbablement à son but, qu'il montre très nettement
aujourd'hui, et qui paraît être l'idéalisation de la nature par les do-
cumens mêmes qu'elle fournit. En d'autres termes, M. Français
semble vouloir réunir dans une même œuvre la double tradition de
l'école classique et de l'école romantique. Cependant il ne fait point
de paysage de pure fantaisie, comme les classiques qui, croyant s'in-
^irer de Claude le Lorrain, renversent absolument sa tradition; il ne
se contente pas non plus, comme les romantiques, de copier servi-
lement la nature et de réduire l'artiste, c'est-à-dbe l'inventeur, à
n'être qu'un instrument plus ou moins habile, plus ou moins fidèle.
La vue d'un clair de lune l'a fait penser à Orphée, et, s' aidant de
ses études^ il a composé un paysage qui rend précisément et com-
munique l'impression qu'il a ressentie. C'est là une méthode excel-
leirte et vraiment digne d'un artiste.
M. Français ne s'est point demandé ce que c'était qu'Orphée; il
n'a point cherché si , dans les mythes antiques , Orphée, le joueur
de lyre déchiré par les joueuses de flûte et de tambourin , ne sym-
bolisait pas la grande lutte qui divisa le monde ancien , la lutte de
l'esprit contre la matière, de la lyre contre la flûte, d'Apollon contre
Bacchus, du dieu hyperboréen contre le dieu méridional, lutte tra-
versée d'aventures diverses, donnant parfois la victoire à Apollon
lorsqu'il écorche Marsyas vaincu, et parfois à Bacchus lorsque ses
prêtresses tuent l'amant d'Eurydice, lutte qui dura jusqu'au jour
où, dans les fêtes d'Eleusis, on réunit les flûtes aux lyres, où l'on
récoBGÎlia la matière et l'esprit dans le culte de 1^ « bonne déesse. »
Il ne s'est point préoccupé de tout ceci, et il a eu raison, car ce
n'est point sujet à peinture, et cependant, porté par un sujet for-
tement conçu, il a créé un paysage absolument spiritualiste. La
légende lui a sufiS, et deux vers murmurés à son oreille par Virgile
TOME XLV. 58
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9ià^ RETUE DES DEUX MONDES.
lui ont révélé tout ce mystère. C'est la nuit, la lune arrondit son
pâle croissant dans un ciel d'améthyste tout parsemé d'étoiles, dont
la lumière nacrée donne à la composition une incomparable dou-
ceur; de hauts cyprès immobiles poussent dans l'éther leurs tiges
vigoureuses, débordantes de sève; des lauriers se contournent
dans leur robuste vigueur; les indécisions de la nuit humide noient
les masses profondes de la forêt au^elà de laquelle on aperçoit la
mer immense; auprès d'un grand tombeau de forme grecque et
portant le cher nom d'Eurydice, une théorie de ses compagnes
vient jeter des fleurs et verser des larmes. Isolé au premier plan,
appuyé contre un jeune laurier, sa lyre tombée près de lui, Or-
phée, les pieds sur l'herbe ruisselante de rosée, toute fleurie de
marguerites, crie le nom adoré auquel l'écho seul répond mainte-
nant : Ah! miseram Eurydicen! Le dessin et le coloris sont égaux,
d'une pureté et d'une puissance rares; les harmonies nocturnes,
rendues avec une extraordinaire fidélité, imprègnent le tableau de
la même poésie qu'elles donnent à la nature. Malgré les tons obs-
curs où l'artiste était obligé de se tenir, tout est lumineux, car tout
est en rapport; rien ne détonne, nulle note n'est criarde : c'est une
symphonie d'une mélancolie extraordinaire, c'est la lyre qui pleure,
c'est le deuil d'Apollon. Ce qui, en dehors de sa facture, rend cette
composition extrêmement remarquable, c'est qu'elle a été conçue à
un point de vue très élevé et dans un esprit de vérité dont tous, à
nos heures d'épreuve, nous avons fait la terrible expérience. Par
une sorte de contre-point parfaitement combiné, elle montre que
la nature, dans sa loi fatale, est implacable pour l'homme. Nous
souffrons, notre cœur se brise, tout est fini, l'être cher a disparu,
la nuit se fait en nous; l'arbre pousse, l'oiseau chante, le soleil
rayonne, la fleur s'épanouit; la nature ironique regorge de vie pen-
dant que nous nous enfonçons dans la mort. « 0 marâtre! pourquoi
ne veux-tu pas me consoler? Je souffre tanti » Les poètes ont com-
pris cela, et ce n'est point sans raison que Byron a mis pour re-
poussoir aux affreuses péripéties du naufrage de don Juan un ciel
bleu et une mer paisible. Cet horrible et nécessaire malentendu de
l'homme et de la nature, M. Français l'a rendu de main de maître
et avec une grandiose simplicité. Orphée, vêtu d'ombre, a glissé
dans la douleur jusqu'à en toucher le fond; il s'affaisse et dit : « Se
peut-il qu'elle soit morte et que moi je sois seul à jamais? » Les
cyprès lui répondent : « Nous respirons la vie à pleins bords dans la
rosée du soir. » Le gazon lui dit : « Demain des amoureux me fou-
leront aux pieds en chantant leur tendresse. » Le laurier même
contre lequel il s'est appuyé lui murmure à l'oreille : « Je verdis, je
grandis, mes racines puissantes plongent dans la terre et y puisent
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LE SALON DE 1863. Ô15
chaque jour une force nouvelle. » Et toute cette nature au milieu
de laquelle il se désespère dans sa stérilité semble lui dire : « Notre
loi» c'est la vie! Et la mort même lui apporte des élémens nou-
veaux! » A ce point de vue, que j'appellerai moral, le paysage est
exécuté avec ime intelligence dont les peintres nous ont rarement
donné l'exemple. Cependant je ne quitterai point M. Français sans
lui faire un reproche qui ne manque pas de gravité. C'est Virgile
qui Fa inspiré : pourquoi a-t-il corrigé Virgile? C'est un tort, et le
tableau s'en ressent. Je m'étonne que M. Français, qui est un homme
de réflexion, n'ait point compris que l'isolement rend la douleur
plus profonde et plus âpre. Le poète ne s'y est point trompé : son
Orphée est seul, absolument seul, sur un rivage solitaire, et cela
devait être, car la peine qui est partagée est déjà amoindrie :
Ipse, cava solans œgram testudine amorem,
Te , dalcis conjux , te solo in litore secom ,
Te veniente die, te decedente, canebat.
Le texte est positif, et si M. Français ne s'en était pas volontai-
rement éloigné, il eût, j'en suis certain, produit une impression
plus puissante. Dans cette troupe de jeunes fdles qui viennent vers
ce tombeau, de forme trop pompeuse, pleurer leur compagne per-
due, il y a pour Orphée, sinon une consolation, du moins un adou-
cissement à son chagrin. L'artiste a été plus loin encore, il a voulu
y mettre une espérance, car une des vierges se retourne de loin
vers le lamentable Orphée, et semble lui dire : « Pourquoi un tel
renoncement? Ne suis-je pas là? » Que M. Français me permette de
le lui dire, c'est petit, c'est d'une intention spirituelle qui frise le
mesquin. Pour être vraiment à plaindre, pour nous émouvoir, ce
larmoyeur ne doit plus avoir en lui qu'un souvenir déchirant, au-
tour de lui que la solitude. Si, pour la coloration générale de son
tableau et pour arriver à l'harmonie qu'il cherchait, l'artiste avait
besoin du ton blanc et vaporeux de ces pleureuses qui s'avancent
comme des ombres, il devait le trouver dans quelque effet de la na-
ture, que sais-je? dans un aspect de brouillard, dans une de ces
buées indécises qui souvent le soir rampent sur les herbes humides.
A notre avis, M. Français a donc diminué, par l'intempestive ad-
jonction de ces jeunes filles, l'impression qu'il voulait produire, et
que Virgile a produite d'un mot. Ne serait-ce que par respect pour
eux, il faut traduire littéralement les poètes; on s'en trouve toujours
bien, car ils sont, comme tous les créateurs, des hommes d'inspi-
ration et de réflexion. Les poètes sont bons conseillers, que M. Fran-
çais ne l'oublie pas, et s'il veut relire dans le quatrième livre des
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016 REYDE DES DEUX MONDES.
Géorgiques ioixi l'admirable épisode d'Aristée, auquel il a emprunté
son motif d* Orphée, il y trouvera facilement le sujet de vingt ta-
bleaux de premier ordre. Quand il les aura bien vus en lui-même,
il les exécutera facilement d'après ses études, et il laissera après lui
une œuvre qui sauvegardera son nom pour jamais.
En dehors de ce beau paysage, qui est peut-être la toile la plus
remarquable de cette exposition, l'école des paysagistes reproduit,
à bien peu de différence près, les tableaux que nous connaissons
déjà. Il y a cependant deux ou trois artistes qui méritent d'être si-
gnalés avec éloge, car leur progrès indique un effort. Dans Une
plage en Bretagne^ M. Blin constate qu'il est un peintre naturaliste,
de ceux qui, comme Van Everdingen, s'imprègnent fortement de la
nature, et, n'osant point l'interpréter, cherchent à la rendre telle
qu'ils la voient. Les premiers plans de ce tableau sont excellens,
peints avec une fermeté brillante qui laisse au rivage, aux rochers
couverts de goémons, aux vagues qui déferlent, leur profonde hu-
midité. J'aime moins le ciel épais, singulièrement dessiné, qui les
couvre, et suffit à donner à toute la composition une lourdeur que
jamais M. Blin ne trouvera dans la nature. Multiple en ses aspects
et variant selon les latitudes, ici décharnée, là plantureuse, verte
plus loin et rose là-bas, la vieille et toujours jeune Cybèle fournit à
qui l'interroge ses inépuisables ressources. Elle a inspiré à M. Saal
un beau paysage, qui est une vue du Suliljelma en Laponie pen-
dant une nuit d'été, pendant une de ces nuits sans obscurité qui
flottent vers les pôles comme un voile rose transparent. Les rennes
paisibles, errant dans les blanches solitudes, paissent les lichens lé-
preux poussés aux flancs des monts; les cônes chargés de neige se
détachent sur les pâleurs du ciel, et produisent une impression
étrange qui arrête et retient longtemps. La Mare Appia^ nuit d'hi-
ver, est aussi un paysage bien rendu malgré les empâtemens inu-
tiles et malgré la blancheur trop vive de la lune, lorsque si près de
nous elle est déjà et forcément vêtue des teintes rouges de notre
atmosphère. M. Saal mérite d'être loué, car, au lieu d'imiter ses con-
frères, qui la plupart du temps se contentent d'un semblant d'exé-
cution, il pousse son rendu aussi loin que possible, et arrive ainsi à
des effets remarquables. Il ne suffit pas de bien voir, de choisir un
site pittoresque; il faut savoir le rendre, et je trouve qu'en général
les peintres se contentent trop facilement d'exécuter en manière de
pochade ce qui demanderait à être terminé. Ce sont des indications,
des à peu près; mais ce ne sont point des tableaux. M. Daubigny
est le maître des à peu près; sous prétexte de ne point gâter le
sentiment, de ne point alourdir l'expression, il n'envoie plus que
des ébauches. M. Brest, malgré son talent très réel, tombe dans ce
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LE SALON DE 1863. 917
défaut choquant; ses Vues de Turquie et (ï Asie-Mineure ne sont que
d'agréables indications. Que dirait -on d'un écrivain qui, sous pré-
texte de faire un livre d'histoire, n'en publierait que les sommaires?
Ces peintres rudimentaires ressemblent à un ténor qui réciterait sa
romance au lieu de la chanter. Ces façons de faire sont bonnes pour
des élèves, pour ceux qui s'essaient dans lart difficile de peindre,
et qui, par leurs tentatives malheureuses ou incomplètes, méritent
souvent de voir ajourner l'exposition de leurs œuvres.
Une mesure exceptionnelle a fait ouvrir, cette année, des salles
spéciales pour les refusés. Cette exhibition à la fois triste et grotes-
que est une des plus curieuses qu'on puisse voir. Elle prouve sur-
abondamment, ce que du reste on savait déjà, que le juiy se montre
toujours d'une inconcevable indulgence. Sauf une ou deux excep-
tions très discutables, il n'y a point là un tableau qui méritât l'hon-
neur des salles privilégiées; en revanche, on peut affirmer, sans
crainte de se tromper, que beaucoup de toiles acceptées par le jury
auraient dû ne trouver place que dans le salon des refusés. Ces
œuvres baroques, prétentieuses, d'une sagesse inquiétante, d'une
nullité absolue, sont très troublantes à étudier, car elles prouvent
de queDes singulières aberrations peut se nourrir l'esprit humain.
La plupart d'entre elles donneraient raison aux théories du docteur
Trélat sur la folie lucide. On pouvait s'attendre à des outrecuidances
d'originalité, et l'on reste surpris de ne voir que des copies informes
faites d'après les peintres à la mode, qui eux-mêmes, le plus sou-
vent, s'inspirent des anciens maîtres. Il est curieux de voir où en
arrive un maître célèbre, Corrége par exemple, quand il passe par
les interprétations d'un peintre de talent pour en venir à celles des
barbouilleurs dont les œuvres aujourd'hui sont exposées par ordre.
Il y a même quelque chose de cruel dans cçtte exhibition ; on y
rit comme aux farces du théâtre du Palais-Royal. En effet, c'est
une parodie constante, parodie de dessin, parodie de couleur, paro-
die de composition. Voilà donc lès génies méconnus et ce qu'ils pro-
duisent! voilà les impatiens, voilà ceux qui se plaignent, ceux qui
crient à l'injustice des hommes, à la dureté du sort, qui en appellent
à la postérité I Jamais consécration plus éclatante n'avait été donnée
aux travaux du jury, et l'on peut le remercier d'avoir essayé de
nous épargner la vue de telles et si lamentables choses.
Du reste, même défauts généraux que dans l'exposition voisine;
point d'imagination, point de composition, négligence du dessin,
quelque recherche de coloris, tendances ultra-matérialistes indi-
quées par une ou deux obscénités qu'on ferait bien de retourner,
car l'insuffisance de l'exécution les rend tout à fait choquantes;
tous ces défauts, augmentés, centuplés par l'absence radicale de
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918 REVUE DES DEUX MONDES.
talent, constituent un ensemble qu'on peut se figurer et qui suffirait
à dégoûter pour jamais de la peinture.
Que manque-t-il donc à l'art pour reprendre quelque vigueur et
se relever de cette éthisie qui le ruine? Est-ce la liberté absolue?
Est-ce une direction sévère? Je ne sais; mais je crois qu'il faudrait
arriver à une rénovation complète du milieu où se produisent les arts
aujourd'hui pour leur rendre la sève qui leur manque. Qu'importent
à l'art une liberté spéciale, une direction spéciale? Le mal est plus
haut, la cause est plus profonde. Le mouvement de l'esprit humain
est un, et il suffit qu'une seule de ses facultés créatrices soit annihilée
pour que les autres s'atrophient et cessent de fonctionner. Comment
exiger que les poumons respirent lorsque le cœur a suspendu ses
battemens? Si l'on parcourt les salles de l'exposition, si l'on regarde
Tune après l'autre toutes les œuvres d'art, on verra que celles-là
seules où se retrouve un souffle, une inspiration quelconque, sont
dues à des hommes qui, comme MM. Français, Fromentin, Perraud,
Gérôme, Matout, Gabanel même, ont traversé nos dernières heures
de liberté. En littérature, il en est de même; les derniers venus au-
tour desquels un peu de bruit s'est fait étaient déjà entrés dans la
vie avant l'année 1848. Si l'on veut se rappeler ce que l'histoire
nous enseigne et voir que les combats de l'esprit ont toujours amené
une exubérance de vie intellectuelle qui s'est traduite par des éclo-
sions glorieuses dans le monde de l'art et de la poésie, si l'on veut
voir que la renaissance est contemporaine des guerres de religion,
que la fronde a donné au siècle de Louis XIV ses élémens les plus
glorieux, que la révolution française a enfanté Técole de David, que
les luttes parlementaires de la restauration et du gouvernement de
juillet ont produit l'épanouissement du romantisme, on comprendra
qu'en notre temps de repos absolu l'art et la littérature s'enfoncent
graduellement dans une léthargie menaçante. Il est possible que des
idées passent autour de nous, mais elles ne se manifestent par aucun
bruit extérieur. Quel oracle interroger, puisque tous les dieux sont
muets? Dans le château de la Belle-au-Bois-Dormant, tout le monde
dormait : le peintre dormait, le sculpteur dormait, l'architecte dor-
mait, et le scribe lui-même n'était pas bien certain d'être éveillé!
MAXIME Du Camp.
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LES
PECHEURS DE CANCALE
KECIT DES COTES DE LA MANCHE.
I. — LB SILLOIf.
Le roc escarpé sur lequel s'élève la ville de Saint-Malo, serrée
dans d'épaisses et hautes murailles qui semblent, en Fétreignant de
toutes parts, la forcer à monter en spirale autour de son unique
église, ne tient à la terre ferme que par une longue chaussée qu'on
nomme le Sillon. Il n'existe point d'autre route par laquelle pié- *
tons, chevaux et voitures puissent pénétrer dans cette cité essen-
tiellement maritime, qui aurait aussi bien que le Mont-Saint-Michel
le droit de prendre pour devise ces mots hardis : inpericulo maris,
si elle ne leur préférait les paroles plus orgueilleuses de son vieux
blason : Malo au riche duel Quand le temps est beau et la mer
calme, pendant les chaudes soirées de Tété surtout, le Sillon offre
un lieu de promenade des plus attrayans. D'un côté s'étend, pai-
sible comme un lac, le vaste bassin qui sert de port aux deux villes
rivales de Saint-Malo et de Saint-Servan ; de l'autre, l'Océan sans
bornes, toujours agité, vient battre le pied de l'antique citadelle,
puis rouler ses flots écumeux sur une plage de sable fin qui s'allonge
à perte de vue et se confond avec les dunes lointaines. Une rangée
de pieux profondément enfoncés dans le sol défend la chaussée
contre les incessantes attaques de la mer, dont cet obstacle continu
redouble la fureur. Aussi, lorsque la marée est haute, les bruits de
la terre sont-ils constamment dominés par la grande voix de l'Océan,
qui ne se tait jamais. On est là comme sur le pont d'un navire, par-
tout entouré d'eau, avec cette différence toutefois qu'on a le pied
solide et qu'on peut rêver en paix sans craindre de faire naufrage.
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020 REVUE DES DEUX MONDES.
Néanmoins dans la mauvaise saison, lorsque le vent du large aug-
mente la violence du flot qui monte , les vagues déferlent avec tant
de force sur le Sillon, qu'on ne peut y passer sans courir le risque
d'être renversé ou tout au moins trempé jusqu'aux os par un déluge
d'eau salée.
Tel était précisément l'état de la mer lorsque, par une froide ma-
tinée du mois de février 185., la brise soufflant par bourrasques
du nord-est, une jeune paysanne sortit de la ville au grand trot de
son âne. C'était une laitière attardée qui revenait du marché; elle
s'efforçait de rejoindre ses compagnes, qui avaient traversé le Sillon
avant que la mer ne fût toute haute, et poursuivaient gatment leur
route. La jeune fille avait noué sous son menton un fm mouchoir
de madras pour défendre contre les assauts de la brise et contre
l'écume des flots les blanches ailes de son clairin (1). Le manteau
noir bordé de velours était serré sur sa poitrine, et ses pieds, chaus-
sés de petits souliers à boucles, s'appuyaient contre les paniers à
claire - voie remplis des pots en grès noir dans lesquels elle avait
coutume d'apporter à la ville le lait de ses vaches. Sous ses simples
habits de paysanne, elle était fort jolie ; il y avait de la grâce et
comme un air de noblesse dans son profil doux et sérieux à la fois.
Au premier pas que la jeune fille voulut faire faire à son âne vers
le Sillon balayé par la vague, la bête sagace dressa les oreilles et
refusa d'avancer. — Aïe! va donc! disait la jeune fille en frappant
sa monture avec un fouet orné de houppes en laine rouge , et l'âne
secouait la tête. 11 s'établit donc entre la jeune fille impatiente et la
bête obstinée une lutte dont l'issue devenait douteuse. Cette scène
un peu grotesque n'avait pour spectateurs que deux marins; encore
étaient-ils à quelques centaines de pas en arrière, auprès du pont-
levis de la grosse porte que l'on a baptisée du nom de Saint-Vincent
en l'honneur du diacre martyr auquel est dédiée l'église de Saint-
Malo. Le costume d'ordonnance dont les deux matelots étaient revê-
tus indiquait qu'ils revenaient du service. Ils portaient leurs papiers
enfermés dans un rouleau de fer-blanc suspendu en sautoir et mar-
chaient gaîment, bras dessus, bras de3sous, comme deux amis qui
ont longtemps partagé les mêmes dangers, le chapeau sur la nuque,
le col nu, chantant à tue-tête et fort indifférens aux difficultés que
leur offrait le passage du Sillon : ils en avaient vu bien d'autres!
Cependant la jeune fille, qui entendait derrière elle ces chants
joyeux, craignant d'être accostée par des marins en goguette, secoua
si vivement la bride à son âne et lui distribua sur la croupe tant
de coups de fouet, que la bête rebelle partit au galop. A ce moment,
(1) Le daÀrin est la coiffe à grandes ailes plates que portent les femmes des eoTiront
de Saint-Malo et de Saint-Scn'an.
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LES PÊCHEURS DE GANCALE. 921
une lame énorme, frappant les pieux rangés le long de la chaussée,
retentit comme un coup de canon, se dressa menaçante et écumeuse
au-dessus du parapet, puis s'abattit en trombe sur toute la largeur
du Sillon. Dans sa chute, la lourde masse d'eau avait renversé Tâne,
brisé en éclats les pots à lait et jeté à teire la pauvre jeune fille, qui
gisait sur le pavé, honteuse et meurtrie. Les deux marins s'étaient
empressés de voler à son secours. Us la prirent délicatement dans
leurs bras robustes et la portèrent sur un petit banc placé devant le
bureau de T octroi. A peine la laitière avait-elle repris ses sens, que
Tâne vint la rejoindre, Toreille basse et marchant d'un pas inégal.
— Ma belle enfant, demanda l'un des marins, qui portait de gros
favoris noirs, où demeurez-vous?
— Dans la commune de Paramé, répondit la paysanne, au-delà
du bourg, sur la route de Saint-Coulomb.
— Eh bien! reprit le marin, c'est à Cancale que nous allons,
nous autres... Je suis le fils de Daniel le pécheur d'huîtres, qui
commande la barque YAimable-Aglaé; le père de mon camarade
est le grand Laurent, qui a perdu une jambe au service : vous voyez
que nous sommes presque voisins. Rien ne nous est plus facile que
de vous reconduire chez vous, puisque votre maison se trouve sur
notre chemin. — Laurent, ajouta-t-il en s' adressant à son cama-
rade, va chercher un cabriolet de louage, et dès que la mer en se
retirant laissera le passage libre, nous partirons.
Laurent fit marché avec le cocher d'un de ces coucous comme on
en voyait tant autrefois sur la route de Paris à Versailles, et qui
stationnent à toute heure devant la porte Saint- Vincent. Tandis que
le cheval mangeait l'avoine, la mer, qui monte et baisse si rapide-
ment sur cette côte, cessa de couvrir la chaussée. Le cabriolet s'a-
vança vers le banc où était assise la jeune fille, qui pleurait et san-
glotait, troublée par les soins que lui prodiguaient à l'envi les deux
marins, et tout émue encore de l' effroi et de la douleur que lui avait
causés sa chute.
— Allons, ma belle enfant, lui dit Daniel, n'ayez pas peur... ce
n'est rien que cela!... Tâchez de vous hisser dans le fond de ce
carrosse. Il y a longtemps qu'on n'a remis du crin dans les sièges;
mais c'est égal, vous n'y serez pas mal assise. Là, doucement,
levez le pied et la main en même temps comme si vous montiez aux
enfléchures d'un navire...
La jeune fille se glissa avec effort dans le fond du cabriolet, et
Daniel, prenant place à côté d'elle, cria au cocher comme s'il se fût
adressé au patron d'une barque : — Poussez! poussez hors!...
— Mais moi, dit l'autre marin, il faut donc que je monte sur la
bourrique... Elle cloche, la pauvre bête... Est-ce qu'elle ne suivrait
pas si je l'attachais derrière la voiture?...
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922 REVUE DES DEUX MONDES.
— Oh! non, répondit la jeune fille; il vaudrait mieux la laisser
aller toute seule, elle trouverait son chemin, •.
— Essaie de monter dessus, Laurent, dit Daniel; elle n'a pas l'air
d'être blessée; si nous la laissons s'en retourner seule chez elle,
quelque vaurien pourra la voler.
— Mon Dieu! dit la jeune fille, quel mal je vous donne! Si je
n'avais point été retardée en ville par une emplette dont ma mère
m'a chargée, tout cela ne serait point arrivé.
— Oh I il n'y a pas de mal, répliqua Laurent; aussi bien j'aurais
fait la route à pied!... Tenez, voilà le bourriquet qui trotte comme
si le diable le poussait!...
Laurent se tenait en écuyer cavalcadour auprès du marchepied,
tandis que le cabriolet roulait avec un bruit de ferraille sur le pavé
encore humide. De temps à autre, quelques embruns qui se déta-
chaient du sommet des vagues irritées venaient encore mouiller
l'âne et son cavalier. La jeune fille frissonnait de tous ses membre»
au fond du cabriolet, car la brise soufflait toujours avec violence.
— Vous avez froid, mademoiselle, lui dit Daniel; voilà mon caban,
mettez-le sur vos épaules... C'est chaud, ces vêtemens-là, et on est
bien content de les enverguer quand on est de quart la nuit!.-,
n'est-ce pas, Laurent? — Laurent trottait toujours, une main ap-
puyée sur son chapeau ciré que le vent semblait vouloir lui enlever à
toute force, l'autre passée dans la bride de l'âne. Il avait beaucoup
de mal à se tenir d'aplomb sur la selle, et la largeur du bât l'obli-
geait à ouvrir démesurément les jambes. Dans cette position gê-
nante, il ne pouvait prendre part à la conversation que son cama-
rade conduisait tout à son aise du fond du cabriolet.
— Eh! Laurent, disait celui-ci, tu vas tomber si tu t'obstines à
faire ainsi couru: la bourrique; plus tu tireras la bride, et plus la bêt«
ira vite...
— Je le vois bien, répondit Laurent; je ne saurais plus y tenir;
mieux vaut sauter à terre et marcher à pied. — Parlant ainsi, il S6
précipita à bas de sa monture, et grimpa derrière le cabriolet,
tenant toujours la bride du baudet, qui ne Suivait qu'avec une ex-
trême répugnance. De temps à autre, Laïu-ent se retoumsût pour
jeter un coup d'œil à travers la vitre encadrée dans la capote da
cabriolet, et il contemplait avec envie son compagnon, assis commo-
dément auprès de la jeune fille et causant avec elle. Il est vrai que
celle-ci semblait peu empressée de répondre aux questions de son
voisin : il lui était pénible de se voir ainsi reconduite chez elle par
deux jeunes gens inconnus. Quant au cocher, habitué à mener toute
sorte de gens, il se faisait un devoir de garder en toute occasion un
morne silence.
— 11 me semble, disait Daniel à la paysanne, il me semble que
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LES PÊCHEURS DE GANGA.LE. 923
votre visage ne m'est pas inconnu. Conunent appelle-t-on la ferme
où vous demeurez?
— La Petite-Marouillère, répondit la jeune fille, et moi je me
nomme Jenny Lambert.
— Très bien, votre nom me revient à présent. Est-ce que vous
allez comme ça tous les jours à Saint-Malo porter du lait?... Moi, je
m'ennuierais bien vite à faire si souvent la même route... Quand on
est marin, voyez-vous, on aime à changer de pays. Pourtant, à
Tété, quand il fait un beau soleil et que la mer vient de se retirer,
c'est drôle de voir toutes les femmes qui s'en reviennent par la
grève en tricotant, assises de côté sur leurs bourriques; le sabl«
mouillé fait l'effet d'un miroir dans lequel bêtes et gens paraissent
renversés, la tête en bas... Eh ! Laurent, es-tu bien là?
— Pas trop, dit Laurent, qui s'accrochait d'une main aux res-
sorts du cabriolet.
— Tant pis! moi je suis à merveille!... Ma voisine commence à
se trouver tout à fait bien... Allons, cocher, plus vite que cela... Le
froid pique, il ne fait pas bon sur les routes dans ce temps-ci,
quand on a vent debout... L'hiver a-t-il été dur cette année, ma-
demoiselle Jenny?
— Pas beaucoup, fit la jeune fille.
— C'est que nous avons passé la ligne au milieu de décembre,
nous autres, et dans ces parages-là on ne distingue point l'hiver de
l'été. Oui, c'était le 15 décembre que nous quittions l'hémisphère
sud, n'est-ce pas, Laurent?
Mais Laurent ne fit cette fois aucune réponse; il avait été con-
traint d'abandonner le siège incommode sur lequel il s'était installé
en désespoir de cause. Le cocher, se penchant sur le devant du ca-
briolet, l'aperçut bien loin en arrière, qui traînait l'âne à la remor-
que. — Faut-il l'attendre? demanda l'automédon, qui marchait à
l'heure.
— Fouettez, fouettez toujours! dit Daniel. Je sais bien que je
ferais mieux de le laisser monter à son tour; mais, ma foi, je ne me
soucie pas de traverser les rues de Paramé en uniforme de marin
de Tétat et conduisant un ène comme un marchand de chiffons. Mon
camarade n'a pas tant d'amour-propre, lui; îl est si bon garçon!...
Allons, cocher, passons crânement dans le bourg!
La jeune fille n'était pas fâchée non plus de traverser rapidement
le gros village de Paramé, où tout le monde la connaissait. Cachée
dans le fond du cabriolet et abritée par son voisin , qui avançait la
partie supérieure de son corps hors de la voiture et regardait autour
de lui d'un air allègre et triomphant, Jenny Lambert se déroba fa-
cilement à la curiosité des habitans du bourg. Quand le véhicule
s'arrêta devant la ferme de sa mère, celle-ci, surprise de voir un
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92& RETUE DES DEUX MONDES.
marin mettre pied à terre devant le seuil de sa porte , lui demanda
d'un ton brusque : — Qu'y a-t-il pour votre service, jeune homme?
— Il y a que je vous ramène votre fille, un peu meurtrie, mais
pas du tout blessée... Un coup de mer sur le long Sillon... La marée
était haute, voyez- vous, et la pauvre enfant se trouvait un peu en
retard; elle a voulu passer tout de même... Vous cherchez votre
bourriquet... oh! il n'est pas loin; mon camarade le ramène par la
bride... Adieu, ma bonne dame; adieu, mademoiselle Jenny !
La fermière insista pour que le marin voulût bien entrer sous son
toit et accepter quelques rafraîchissemens. Le cocher, payé et ex-
pédié par Daniel, reprit la route de Paramé, où il espérait trouver
un chargement de retour. Tandis que Jenny, retirée dans une pièce
voisine, racontait à sa mère, en changeant de vétemens, les détails
de sa mésaventure du matin, Laurent était arrivé, et Tâne avec lui.
Les deux marins, assis devant un bon feu sur le grand banc en bois
de chêne placé autour de l'âtre, se réchauffaient en vidant un pot
de cidre. Après une hs^lte d*une demi-heure, ils se levèrent, et,
comblés de remercîmens par la mère de la jeune paysanne, ils con-
tinuèrent à marcher dans la direction de Cancale.
— Ah çà! dit Laurent à son compagnon, tu as donc payé le
cocher?
Daniel répondit par un signe de tête affirmatif.
— En ce cas, je te dois la moitié de la course. Tiens, voilà trente
sous..,
— Non, non, fit Daniel; tu n'es pas monté dans le cabriolet, toi,
tu n'as rien à payer.
— En conscience, répliqua Laurent, les choses ne se passeront
pas comme cela... Est-ce que tu voudrais faire le fier avec moi?,..
J'entends être de moitié dans le petit service que nous avons rendu
à la jeune personne...
— Eh bien! tu paieras quelque chose à Cancale, et nous serons
quittes... Elle est jolie, la petite Jenny, va! et avec cela bien ai-
mable, point fière...
— C'est peut-être pour mieux causer avec elle que tu m'as laissé
courir à pied la moitié du chemin en traînant par la bride ce maudit
âne, qui ne voulait plus trotter?
— Dame! répliqua Daniel avec un sourire, il y a des momens où
l'on n'a pas besoin de camarade...
— Voilà une parole qui ne me plaît guère, murmm*a Laurent; on
est ami ou on ne Test pas !
— Vas-tu te fâcher? reprit Daniel. A qui puis-je donc parler
franchement, si ce n'est à toi?... Tu sais que mon père a quelque
chose : eh bien ! je pense à me faire recevoir maître au cabotage
dans deux ans, et puis à me marier. Il n'y a donc rien d'étonnant
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LES PÊCHEURS DE CANCALE. 925
que je fasse un peu attention aux jeunes filles qui se trouvent sur
mon chemin...
Laurent baissa la tête et ne répondit rien. Il était pauvre, lui ;
une partie de ce qu'il gagnait servait à soutenir son père infirme,
qui touchait une petite pension de l'état, et à soulager la misère
de ses deux sœurs, veuves de marins et mères de famille. Servir
comme simple matelot sur les navires de guerre ou sur les navires
du commerce, ne jamais connaître le repos, ne jamais jouir de son
indépendance, telle était la triste perspective qui s'oflrait à lui.
Une expression de mélancolie résignée se peignait sur ses traits hâ-
lés par le soleil, et cependant il était content de revoir ceux aux-
quels il sacrifiait la moitié d'un salaire si laborieusement acquis.
Son compagnon Daniel, roulant dans sa tête des projets d'avenir,
marchait le front haut, et tous les deux ils continuaient leur route
en silence, occupés des sentimens divers que leur inspirait le re-
tour au pays natal. Ils ne s'arrêtèrent pas même au cabaret de
Saint- Coulomb, qui porte pour enseigne un beau bateau de Can-
cale gréé en lougre , filant au plus près du vent, toutes voiles de-
hors. Leurs regards distraits erraient sur la campagne dépouillée
de verdure, sur les collines couvertes de pommiers aux rameaux
noirs et d'ajoncs épineux, sur les guérets humides où déjà les mois-
sons commençaient à germer. Quel intérêt présentait l'aspect des
champs à ces hommes dont toute la vie se passait à parcourir l'Océan ?
Que leur importait la future récolte, à eux qui ne seraient plus là
pour la voir mûrir? Indifierens à tout ce qui préoccupe les gens voués
aux travaux champêtres, les deux marins foulaient donc sans émo-
tion la terre féconde qui nourrit les hommes. Leur cœur ne s'épa-
nouit que lorsqu'ils arrivèrent sur les collines qui entourent la partie
haute de Cancale. A la vue de cette baie profondément creusév^. dans
les terres, bornée au nord par de sombres masses de rochers, dé-
crivant de l'est au sud une vaste courbe au milieu de grèves blan-
ches aa-delà desquelles se profile, à de grandes hauteurs, toute la
côte de la Basse -Normandie, Avranches, le Mont-Dol, le Mont-
Saint-Michel, Tombelaine; à la vue de toutes les villes, de tous les
villages, de tous les édifices, de tous les rochers , de tous les bois,
qui se déroulent en un immense amphithéâtre, et dont ils savaient
les noms depuis leur enfance, un cri de joie s'échappa de leur poi-
trine.
Ils avaient enfin touché le port et posé le pied sur le seuil de la
maison paternelle. Pendant trois jours entiers, les deux jeunes gens
s'abandonnèrent aux douceurs du far nienie. Ils furent parfaite-
ment, complètement heureux. La faniille les accueillait avec ten-
dresse; les amis écoutaient avec une attention sympathique le récit
de leur récente campagne. 11 y eut pour eux , en compensation de
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926 RETUE DBS DEUX MONDES,
deux années de périls et de fatigues, quelques heures de repos ab-
solu et de causeries animées dans les cafés, devant une table cbar--
gée de bouteilles : heures délicieuses pour le marin rendu à la
liberté, et qui oublie si vite inter pocula les dangers de la veille et
ceux du lendemain. Le quatrième jour, le prestige du retour étant
effacé, Daniel et Laurent commencèrent à ressentir les premières
atteintes de l'ennui. Impatience d'arriver et impatience de repartir^
tels sont les deux sentimens qui absorbent la vie du matelot. D'ail-
leurs, au milieu de gens qui travaillent, il n'y a guère place pour
l'homme oisif, et le mouvement régulier de la mer, qui abandonne
incessamment la plage qu'elle vient de toucher, inspire au marin
le besoin d'une activité constante.
II. — DEUX MARINS B?l RETRAITE.
La fin de l'hiver est l'époque où les navires destinés à la pêche
de la morue dans les parages de Terre-Neuve commencent à recru-
ter leurs équipages. Il règne alors une grande activité dans les ports
d'armement, car cette pèche lointaine occupe, sur le littoral des
seuls arrondissemens de Saint-Malo et de Saint-Brieuc, pluàieurs
milliers de travailleurs. Les uns font à bord le service de marins,
les autres amorcent les lignes, les tendent, prennent le poisson, le
fendent et le salent; d'autres encore, plus faibles ou moins habiles,
sont employés à retourner sur les galets les morues que Ton fait
sécher au grand air. Selon que les navires vont pêcher au large, —
sur le grand banc Ou auprès de l'île Saint-Pierre, — ou bien aux
abords du continent américain, — dans le golfe Saint-Laurent et
sur les côtes de Terre-Neuve et de l'est, — ils mettent à la voile dès
les premiers jours de mars, ou ne quittent le port que dans les mois
d'avril et de mai. Les glaces forment d'infranchissables barrières à
l'entrée de ces mers inhospitalières durant tout l'hiver et les deux
tiers du printemps. Lorsqu'elles se détachent par masses énormes
des caps où le froid les tenait comme soudées, elles s'en vont flot-
tant à travers l'Atlanticpie : de là l'impossibilité où se trouvent les
navigateurs d'aborder les parages de la pêche avant certaines épo-
ques que l'expérience a fait connaître. Enfin, plus tard encore,
quand une certaine quantité de morues a été prise et préparée pour
de longs voyages, d'autres navires, plus forts de tonnage et fins voi-
liers, vont chercher à Saint-Pierre des cargaisons qu'Us transpor-
tent dans la Méditerranée, aux Antilles et jusqu'aux Indes orien-
tales. Combien de bras acharnés contre ce poisson inoflensif ! Sur
un espace de plusieurs centames de lieues, partout où il y a des
bancs, des millions de lignes flottent dans la mer. Sur une longueur
de côtes aussi étendue, de l'embouchure du Saint-Laurent jus-
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LES PÊCHEURS DE CANCALE. 92^
qu'aux parages où se montre Tours blanc, des milliers de fUets blo-
quent l'entrée des rades, des criques et des ruisseaux. Chaque an-
née, les bandes innombrables de morues que la Providence dirige
vers les mêmes localités y reparaissent fidèlement, poussées par
l'instinct de la migration. Les mines d'or du Pérou sont épuisées;
les placers de la Californie et de l'Australie, fouillés en tous sens
par des mains avides, ne produiront pas longtemps ces trésors dont
l'exploitation a peuplé les solitudes des continens nouveaux, et voilà
des siècles que la France et l'Angleterre trouvent dans la pêche de
la morue, nourriture des classes indigentes, une source de richesses
toujours renaissante et une précieuse école pour leurs marins.
Les deux jeunes Cancalais, débarqués dans la première semaine
de février, après une longue campagne à bord d'un navire de Té-
tât, arrivaient donc chez eux juste à temps pour trouver de l'emploi
à bord des bâtimens pêcheurs. Daniel était pressé de faire encore
deux ou trois voyages qui lui permettraient de se perfectionner dans
l'art de la navigation avant de se présenter aux examens pour le
grand cabotage ; son camarade Laurent sentait l'impérieux besoin
de gagner au plus tôt quelques centaines de francs, dont son père
infirme et ses sœurs restées veuves devaient toucher la meilleure
part. Ce fut donc à bord d'un navire armé à Saint-Servan pour la
pêche du grand banc, — sur un banquier ^ comme on dit dans le
pays, — qu'ils prirent du service. La nécessité où ils se trouvaient
de faire provision de vêtemens cirés, de bottes imperméables, de
gilets de laine, de tout Tattirail indispensable à ceux qui doivent
braver pendant six mois et en plein Océan les intempéries d'un cli-
mat froid et brumeux, les obligea à visiter plus d'une fois les maga-
sins de Saint-Servan et de Saint-Malo. Le plus ordinairement ils
allaient ensemble; une étroite amitié unissait ces deux marins de-
puis leur enfance, et elle était d'autant plus solide que leurs carac-
tères offraient des différences plus tranchées. Laurent, un peu plus
jeune que son compagnon, d'une nature plus douce et plus docile,
subissait en toute occasion Tascendant de Daniel, que ses façons
un peu rudes, sa taille athlétique et une certaine assurance avaient
habitué à être le maître parmi ses égaux. Daniel protégeait son
ami, mais à la condition de le dominer toujours un peu.
Un jour qu'ils retournaient à Cancale, la mère de Jenny Lam-
bert, les voyant passer sur la route, les pria de venir partager son
dîner. Daniel paraissait peu disposé à se rendre à l'invitation de là
fermière; mais celle-ci insista de si bon cœur qu'il dut accepter.
— Je vois bien que vous allez partir, dit la fermière ; vous avez
sous le bras des vêtemens qui ne sont point fadts pour aller aux as-
•emblées... Ah! les marins!... Et pourtant les filles de chez nous
ne veulent épouser que des gens de merl... Ce jeune homme-là,
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92S REYUE DES D£0X H0in>E8.
ajouta-t-elle en regardant Laurent de plus près, est celui qui était
avec vous le jour que vous m'avez ramené ma pauvre Jenny. Il
n'était point encore venu nous revoir, lui.,.
— Il n'est pas hardi, ce garçon-là, répondit Daniel en passant la
main dans ses gros favoris, mais il a bon cœur I...
Laurent, un peu humilié de voir son camarade prendre avec lui
des airs de protection, promena ses regards autour de l'apparte-
ment, et il aperçut, à droite du bahut sur lequel étaient rangés les
belles assiettes et les plats à fleurs jaunes et rouges, un coco du
Brésil que son ami Daniel avait sculpté dans leur dernière cam-
pagne. Cette découverte lui donna beaucoup à penser. Daniel avait
donc fait plus d'une visite à la ferme sans le lui dire... Pourquoi ce
coco si finement sculpté, objet des prédilections de son camarade,
se trouvait-il là, suspendu à la place d'honneur?... Si Daniel avait
hésité à entrer ce jour-là, c'était donc parce que lui, Laurent, était
de trop et pouvait le gêner! Secourir une jeune fille blessée était
une action toute naturelle; mais, si simple qu'elle fut, pourquoi
Daniel cherchait-il à en tirer le profit au préjudice de son ami?...
L'arrivée de Jenny vint arracher Laurent aux idées attristantes
qui se pressaient dans son esprit. Après les avoir salués tous les deux
en rougissant un peu, la jeune fille vint s'asseoir auprès de sa mère,
et la conversation s'anima par degrés; mais Laurent osait à peine y
prendre part. Les airs d'assurance et de satisfaction que se donnait
Daniel le déconcertdent et lui causaient un malaise indéfinissable.
Honteux et décontenancé, il levait à peine les yeux sur la jeune fille,
qui lui semblait si gentille, si fraîche, qu'il croyait rêver en la re-
gardant. Celle-ci parlait doucement, avec mesure, sans mêler à ses
paroles les éclats de rire bruyans que Daniel cherchait à provoquer
par ses saillies. Elle se tournait souvent du côté de Laurent, qui
mangeait peu, buvait moins encore, et paraissait souffrir. Si ce
pauvre marin eût été plus perspicace, il eût pu remarquer qu'il in-
spirait à Jenny plus d'intérêt qu'il ne le supposait : il eût compris
aussi que son compagnon, trop sûr de lui-même et trop enhardi par
le bon accueil qu'il trouvait chez la mère de Jenny, pourrait bien
faire fausse route et toucher cet écueil redoutable que l'on nomme le
caprice d'une jeune fille; mais il ignorait les mystères du cœur fé-
minin, et, trop timide pour se croire l'objet de la plus banale bien-
Teillance, il se renfermait dans une muette douleur, ne sachant pas
lui-même quelle en était la cause, et comment il se trouvait être
jaloux d'une jeune fille qu'il n'avait jamais songé à aimer.
— Ah çà! dit la fermière Lambert, j'ai été à la ville aussi, moi,
et à votre intention, Daniel. Tenez, voilà une cravate de laine rouge
que j'ai choisie pour vous. . . Ça n'est pas grand' chose, dame ! et vous
en avez peut-être de plus belles, vous qui êtes d'une famille où
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LES PÊCHEURS DE CANGAIE. 929
Ton a de quoi... Mais j'avais à cœur de vous offrir un petit cadeau.
— Merci, merci, répondit Daniel; je vous promets delà mettre à
mon cou toutes les fois que je serai en toilette. Elle est d'un si bon
goût, que Ton dirait que c'est votre fille qui l'a choisie !
— Ah ! oui, la jeunesse d'à présent a du goût, s'écria la fermière;
les filles de campagne voudraient toutes porter du velours et de la
dentelle comme les grandes dames!... Dieu merci, je n'ai qu'une
fille, et nous avons affaire à un maître qui a un bon cœur. Il n'est
pas bien riche ; mais comme il vit simplement et qu'il ne dépense
guère, il ne cherche point à tirer de la terre plus qu'elle ne peut
donner, comme font tant de gros bourgeois!... Vous le connaissez
peut-être, c'est M. Kelmère de Gancale.
— Le commandant Kelmère? demanda Laurent; c'est un ami de
mon père; ils ont longtemps navigué ensemble, et j'ai fait mon pre-
mier voyage avec lui.
— Il est l'ami de tous les marins, interrompit Daniel; j'ai bien
des fois ramé dans sa yole quand il allait faire des parties de pêche
aux îles Chausey. Voyons, Laurent, ajouta-t-il en attachant à son
cou la grosse cravate, présent de la fermière; il est tard, en route!
Les deux amis reprirent leurs paquets et dirent adieu à la fer-
mière. — Où donc est votre fille, demanda Daniel en s' arrêtant sur
le seuil ; je ne veux pas partir sans la revoir.
— Me voici, répliqua Jenny, qui ouvrait la porte de sa petite
chambre, et s'adressant à Laurent : — Monsieur, lui dit-elle, vous
plairait-il d'accepter ce petit cache-nez en laine blanche que j'ai
tricoté cet hiver à la veillée? Il paraît que c'est bien la mode aujour-
d'hui parmi les marins, car ils en portent presque tous...
— Vous êtes trop bonne, mademoiselle, murmura Laurent, qui
restait immobile et ébahi, tenant sur son bras la blanche écharpe
de laine...
— Je l'avais commencé pour un de mes frères qui est en appren-
tissage à Saint-Malo, ajouta la jeune fille en se retirant; mais j'ai
bien le temps de lui en faire un autre.
La mère de Jenny lança à sa fille un regard de mauvaise humeur
qu'elle accompagna de cette exclamation : — Petite sotte, va! —
Mais les deux amis ne l'entendirent point; ils étaient déjà sur la
grand'route.
— Veux-tu changer avec moi? dit Daniel à son camarade. — Ce-
lui-ci secoua la tête en signe de refus.
— Je te donne trois francs de retour!...
— Non, répliqua Laurent, qui serrait le cache-nez au fond de sa
poche.
— Bien, bien, fit Daniel après un moment de réflexion; je m'ex-
XOMI XLY* 5ft
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930 BE7UE DES DEUX MONDES.
plique la chose. C'était pour moi que Jenny avait tricoté ce cache-
nez; mais comme sa mère m'avait déjà fait un cadeau, tu com-
prends?... La jeune fille s'est crue obligée de te donner son propr»
ouvrage, ne voulant pas faire de jaloux !
— Peut-être bien, répondit Laurent d'un air distrait.
Ils continuèrent à marcher vers Gancale, et le jour commençait à
baisser quand ils arrivèrent chez eux. Ils habitaient dans la partie
basse du bourg que l'on nomme La Houle; c'est là véritablement le
quartier des pêcheurs. Au bas des rochers à pic, hauts de quelques
centaines de pieds, s'étend, le long d'un quai spacieux, une lign«
non interrompue de maisons à un et deux étages, toutes occupées
par les patrons des barques et leurs familles. Sur la plage, couverte
de débris d'huîtres et de coquillages de toute sorte broyés par le
flot et blanchis par la salure de la mer, on ne voit que dragues et
filets appuyés sur les pierres et accrochés aux bords du quai. A ce
moment, la marée montait; mais le vent qui soufHait de terre forçait
les barques à louvoyer. On les voyait courir des bordées pour aller
s'amarrer sur leurs bouées, qui commençaient à flotter. Les cultiva-
teurs, qui tous possèdent comme dépendance de leurs fermes quel-
qu'un de ces carrés entourés de claies où sont parquées les huîtres,
quittaient la plage après avoir visité ce champ de coquillages et
regagnaient par des sentiers à pic les terres qu'ils labourent avec
la pioche et la charrue. Les femmes et les enfans des pêcheurs se
rapprochaient de la rive pour assister à l'arrivée des bateaux. Peu
à peu les barques regagnaient leur mouillage, et de chacune d'elles
se détachait un canot qui venait apporter le produit de la journée.
Les hommes débarquaient, silencieux, fatigués, traînant sur les
pierres du quai leurs hautes et larges bottes, coiflfes du grand cha-
peau ciré, empaquetés dans d'épais vêtemens de laine, et portant
sur l'épaule le petit baril à l'eau-de-vie. Chacun d'eux regagnât
sa demeure, celui-ci donnant la main à de petits enfans qui avaient
couru sur la plage pour embrasser leur père, celui-là soutenant avec
effort ces gros poissons aux formes étranges, aux vives couleurs, au
goût savoureux, que la mer recèle en ses abîmes et que le bras de
l'homme en a su arracher pour les envoyer vendre à la criée sur les
marchés de Paris. Quand il fut nuit, la lune vint éclairer la vaste
rade, remplie de barques dont les mâts dépouillés de leurs voiles
se balançaient doucement à la vague et se reflétaient en longues
spirales dans le miroir des flots.
Le père de Laurent, — on l'appelait vulgairement Jambe-de-Bois
depuis qu'il avait été obligé de remplacer par un morceau de chêne
le membre qu'un boulet lui avait enlevé à Mogador, — se promenait
alors sur le quai devant La Houle en compagnie du commandant
Kelmère. C'était leur habitude de venir chaque soh: faire leurs cent
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tES PÊCHEURS DE GANGALE. 931
pas ati bord de la mer, et cela durait depuis quinze ans. Us se par-
laient de leurs campagnes, des pays lointains, toujours du passé,
car le présent de l'homme de mer en retraite est souvent plein d'en-
nui et son avenir plein de tristesse. Cependant ce soir-là le comman-
dant Kelmère entretenait son vieil ami de projets assez nouveaux.
— Écoute, lui disait-il, c'est un secret que je te confie... Tu sais
que je n'ai jamais été porté pour le mariage, et pourtant, depuis
que j'ai eu la sotte idée de prendre ma retraite, les jours me sem-
blent longs, quoique les années passent plus vite. Voilà que j'ai cin-
quante-sept ans sonnés, mais ma santé est bonne, je n'éprouve au-
cune infirmité, si ce n'est ma blessure à l'épaule qui me fait soufirir
par les changemens de temps... Eh bieni l'envie m'a pris de me
marier. Qu'en penses-tu?
— Vous feriez bien, commandant, dit Jambe-de-Bois,
— Oui, de me marier, reprit le commandant Kelmère, mais avec
qui?... Les demoiseUes d'ici et celles des environs aiment trop la
toilette; il leur faut des jeunes gens élégans, des gants jaunes, des
Parisiens; moi, je ne puis plus me faire à ces manières-là depuis
que j'ai pris de l'embonpoint, n'est-ce pas, mon ami? Donc je ne
Tois personne autour d'ici, ni à Gancale, ni à La Houle, ni dans les
environs, à qui je puisse m'adresser!... J'ai pourtant une jolie pen-
sion et du bien au soleil. Ne t'ai-je pas parlé quelquefois de ma
ferme située auprès de Paramé?
— La Petite-Marouillère? Oh! bien souvent.
— Eh bien! c'est un joli morceau de terre; le tabac y réussit à
merveille, les pommes y sont magnifiques... Moi qui aime les fleurs
de passion, je me plairais là, je ferais valoir mes terres, j'en tirerais
un bon profit.
— Elle n'est donc pas affermée? demanda Jambe-de-Bois.
— Si fait, mon ami, mais à très bas prix... Le fermier est mort
il y a six ans; ses garçons ét£Ùent des fainéans qui ont mieux aimé
prendre des états dans les villes que de labourer les terres, de sorte
que ma propriété est restée entre les mains de la veuve, qui l'ex-
ploite au moyen de journaliers dont les services se paient cher.
Cette veuve a une fiUe travailleuse, sage et fort gentille... Tu
m'entends, hein?... Je me demande pourquoi je ne m'établiras pas
à la campagne, pourquoi je ne donnerais pas mon bien et mon nom
à une jeune fille qui..., par malheur, a trente et quelques années
de moins que moi! C'est là l'écueil, mon ami!...
— Dame I les âges ne sont guère assortis, dit Jambe-de-Bois ;
mais quand il s'agit de devenir l'épouse d'un homme riche, décoré,
d'un commandant!
— C'est là le côté brillant de ma position, reprit le commandant
en se redressant avec quelque fierté, et comme si le bruit de la mer,
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932 REYUE DES DEUX MONDES.
qui lui rappelait ses belles et fortes années, Teût subitement rajeuni.
Puis, baissant la voix, il ajouta : — Elle aurait tout à gagner en
unissant son sort au mien. Je lui laisserais ce que je possède, et
quand je quitterais cette vie, elle se trouverait indépendante et en-
core jeune. . . Mais chut, voici ton fils !.. .
C'était en effet Laurent qui venait rejoindre son père. Il salua
respectueusement le commandant, qui lui prit la main d'une façon
affectueuse : — Eh bien! mon garçon, tu vas repartir? A la bonne
heure; quand le paletot est sec, un bon marin doit reprendre la
mer. Ah !... je sais bien que j'avais encore quelque chose à te dire,
reprit-il en s'adressant au père du jeune matelot, et je le dirai de-
vant ton fils, à la condition qu'il nous garde le secret...
— Il n'y a pas de danger que je vous trahisse, commandant Kel-
mère, répondit le jeune homme.
— Eh bien! écoutez-moi tous les deux. Tu sais, Jambe-de-Bois,
qu'en 94 un petit cutter anglais a sombré devant le gros rocher
qu'on nomme le Groin; mon père m'a bien des fois montré l'en-
droit. Les anciens disaient qu'il y avait à bord du cutter des émi-
grés qui apportaient aux Vendéens des lettres et de l'argent; on n*a
jamais su au juste ce qu'il y avait de vrai dans cette supposition. Il
vint à la plage une demi-douzaine de cadavres; mais quant au cut-
ter, il fut mis en pièces par la mer... Cependant, à l'époque des
grandes marées, quand le pied des roches se découvre, j'ai cru
parfois apercevoir quelque chose... Le mois prochain, il y a une de
ces grandes marées qui atteindra au moins cent huit degrés; si tu
veux, nous irons voir ce qui se passe par là... C'est dommage que
ton fils ne puisse être de la partie , je l'aurais emmené avec nous.
— Commandant, dit Jambe-de-Bois, j'ai plus de foi dans les pièces
de cent sous que mon fils va gagner que dans le trésor dont vous
parlez!...
— Soit, reprit le commandant Kelmère, un tiens vaut mieux que
deux tu l'auras; mais il n'en coûte guère d'essayer... Bien entendu
que la moitié sera pour toi, si nous trouvons quelque chose ? Là-
dessus, bonsoir, mes amis; il est temps d'aller souper. — Puis, se
retournant vers le vieil invalide, il ajouta d'un ton mystérieux:
L'autre affaire doit rester entre toi et moi; si les commères de La
Houle venaient à jaser sur mon compte, je serais un homme perdul
III. — ON EFFET DE BROUILLARD.
Dans les premiers jours de mars, le brick le Dauphin^ sur lequel
étaient embarqués les deux Cancalais, profitait d'une jolie brise de
nord-est pour prendre le large. Le voyage de retour, des parages
de Terre-Neuve aux côtes de France, qui ne demande communément
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LES PÊCHEURS DE GANGALE. 933
pas plus de quinze à vingt jours, ne s'accomplit jamais aussi vite en
sens inverse, même avec une brise favorable. Probablement des
courans contraires opposent une résistance considérable aux navires
qui s'avancent vers Touest, ce qui fait dire aux marins quHl faut
toujours monter pour atteindre la côte d'Amérique. Ce ne fut donc
qu'après six semaines de navigation que le Dauphin jeta l'ancre
devant Saint-Pierre de Terre-Neuve. Dès que le capitaine eut pris
dans cette île sa provision de capelans et autres petits poissons qui
servent à amorcer les lignes, il revint sur le banc pour y faire sa
pêche. Mouillé par quatre-vingts brasses au moyen d'un long câble
revêtu d'une épaisse couche de goudron, le Dauphin serra ses voiles
et mit ses chaloupes à la mer. Alors commencèrent pour l'équipage
les pénibles travaux, les corvées incessantes qui ne laissent aux
équipages ni trêve ni repos. Deux fois par jour, les marins du bord
descendent dans de grosses chaloupes munies de deux voiles et de
lourds avirons; ils s'en vont porter à un ou deux milles du navire
des câbles garnis dans toute leur longueur de lignes auxquelles
pendent les hameçons. Lorsque cette interminable corde a été dé-
roulée et qu'elle plonge dans la mer avec ses innombrables haims,
il s'agit d'en maintenir l'extrémité à une profondeur moindre que
celle des eaux, de manière que les lignes puissent flotter sans tou-
cher le fond. Une bouée en liège, signalée par un pavillon, marque
le point où vient aboutir la corde le long de laquelle des centaines
de morues voraces se prennent nuit et jour. L'Océan est toujours
houleux dans ces parages battus par tous les vents; il y souffle pres-
que continuellement une bise piquante dont le voisinage des glaces
augmente l'âpreté. Souvent aussi la pluie tombe, les tempêtes se
succèdent durant des semaines entières, et il s'étend sur la surface
de la mer des brouillards tellement intenses qu'on ne peut rien dis-
tinguer à quatre pas de soi.
Un soir, — au milieu du mois de mai, — le vent, qui soufflait par
bourrasques, ne permettant plus au capitaine du Dauphin de laisser
ses lignes dehors, l'ordre fut donné aux hommes de service d'aller
les relever. Les deux Cancalais, Daniel et Laurent, se trouvaient de
corvée : ils prirent place côte à côte dans la même chaloupe avec
quatre autres marins de l'équipage. A peine s'étaient-ils éloignés
de cent mètres qu'une brume épaisse s'abattit sur les flots. La brtse
ne se calmait qu'insensiblement, et la mer continuait à être fu-
rieuse. Secouée par les vagues, la chaloupe roulait péniblement; les
hommes qui la montaient ramaient avec courage, cherchant du re-
gard le pavillon fixé sur la bouée. Pendant une heure, ils s'avancè-
rent ainsi lentement, au hasard, espérant découvrir le petit drapeau
planté sur le morceau de liège; mais sur la mer aussi bien que dans
une forêt, quand on a perdu sa route, on s'éloigne presque toujours
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OSA JI£YUE DES DEUX MONDES.
du but vers lequel on tend, quels que soient les efforts que l'on fasse
pour l'atteindre. Bientôt la nuit vint; les coups de fusil que Ton tirait
à bord du Dauphin pour guider dans leur retour les gens de la cha-
loupe aiTivaient aux oreilles de ceux-ci. Tantôt hissant une voile,
tantôt ramant avec leurs pesans avirons, les marins égarés croyaient
se rapprocher du navire; puis, après un quart d'heure d'angoisse,
ils entendaient du côté opposé le bruit de la cloche que l'on agitait
par intervalles sur le pont du brick. On eût dit que le vertige s'é-
tait emparé de ces pauvres gens; tant que dura la nuit, ils cherchè-
rent à se maintenir à courte distance du navire, qui semblait avoir
disparu dans l'ombre. Cependant ils étaient exténués; uae brume
glacée avait pénétré leurs vêtemens, et leurs mains raidies ne pou-
vaient plus saisir la rame. Quand le jour parut, chacun d'eux at-
tendit avec une impatience fébrile le moment où la clarté de l'au-
rore se répandant jusqu'aux extrémités de Thorizon leur permettrait
de reconnattre la position probable du Dauphin; mais à peine la
pâle lumière du matin blanchissait la cime des vagues que le brouil-
lard, se détachant des nuages, vint couvrir de nouveau la surface
de rOcéan, ramenant sur l'espace immense d'autres ténèbres pres-
que aussi épaisses que celles de la nuit. Les marins, errant au ha-
sard, n'entendaient plus ni la cloche ni les détonations qui avaient
soutenu leur énergie la veille au soir; plusieurs d'entre eux s'étaient
endormis par l'effet de la fatigue.
— Laurent, dit tout bas Daniel à son camarade, Laurent, le na-
vire est perdu I
— Je tombe de sommeil, répondit celui-ci; j'ai faim, j'ai soif... Les
vivres que nous avons là ne peuvent pas nous durer plus d'un jour...
— Il faut toujours commencer par reprendre des forces, répliqua
Daniel. — Holàl vous autres! ajouta-t-il en secouant les marins qui
sommeillaient étendus sur les bancs, réveillez-vous!... Cassons un
peu de biscuit, et avalons un petit verre d* eau-de-vie. J'ai là dans
ma poche une bouteille de cognac que j'ai eu la chance d'embar-
quer en cachette-
Les marins se mirent à manger silencieusement; leurs regards
plongeaient sur la vague glauque et écumeuse qui bornait leur ho-
rizon; ils ne distinguaient pas même les goélands, qui, par des cris
aigus, semblaient s'appeler les uns les autres dans 1^ brume. L'eau-
de-vie leur redonna cependant un peu.de courage. Le malheur qui
leur arrivait n'était après tout qu'une de ces mésaventures assez
ordinaires dans les parages de Terre-Neuve. Sur ce banc, long de
plus de cent lieues, où tant de navires passent et repassent inces-
samment en toute saison, n'avaient-ils pas la chance d'être rencon-
trés et sauvés? Ces pensées rassurantes, qu'ils se communiquaient
les uns aux autres, les empêchaient de s'abandonner au désespoir.
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LES PÊCHEURS DE GANCALE. 935
et durant tout le jour ils crurent reconnaître dans le bruit des flots,
dans le cri des oiseaux aquatiques, jusque dans le sifflement du
vent qui secouait leurs voÙes, le son d'une cloche, Tappel d'une
voix humaine, le sillage d'un navire coupant l'eau avec sa proue.
Le soir vint : pour la seconde fois , la nuit redoubla l'intensité des
ténèbres, et les marins de la chaloupe gardèrent un profond silence.
Ils mangèrent, mais sans appétit, malgré la faim qui les dévorait,
les derniers restes de leurs vivres, et tourmentés par la perspective
terrible du sort qui les menaçait, si leur mauvaise étoile n'amenait
aucun navire auprès d'eux. Peut-être en passait-il beaucoup, peut-
être eux-mêmes, tout en courant des bordées à droite et à gauche,
approchaient-ils fréquemment de quelque bâtiment pêcheur! Ils
l'ignoraient, et les heures succédaient aux heures, emportant dans
leur vol quelque chose des fragiles espérances qu'ils conservaient
encore.
Vers mmuit, un matelot bas-breton, qui avait paru plus accablé
que les autres, se prit à chanter, à pleurer, à sauter, puis, le délire
augmentant, il se jeta par-dessus le bord.
— Voilà qui va mal! dit Laurent; si la fièvre allait nous gagner
tous!
— Courage, ami! répondit Daniel. Et vous, ajouta-t-il en s'a-
dressant aux autres, est-ce que vous allez vous désespérer? 11 y a
plus de trois cents bâtimens autour de nous : voyons, levons-noust
jetons im grand cri qui pourra être entendu à un mille à la ronde.
Les marins crièrent le plus haut qu'ils purent; mais leur voix
était comme étranglée, et la vague parlait plus haut qu'eux. — Bah!
dit en grasseyant un grand Normand de Saint-Vaast, triste métier
que celui de péqueux (1) ! Nous ne boirons plus de cidre dans les
cabarets de Granville!... — Et le marin aux formes athlétiques se
mit à pleurer comme un enfant; les morceaux de biscuit qu'il avait
mangés la veille ne suffisaient pas à soutenir ce grand corps qui
tombait en défaillance.
Les deux Gancalais demeuraient assis sur un banc de la chaloupe
côte à côte, comme deux amis qui cherchent à se défendre contre le
danger. — Coquin de sort! murmurait Daniel, moi qui faisais de si
beaux projets sur la route de Paramé à Saint-Coulomb !.••
Son compagnon leva sur lui ses yeux abattus. — Je pensais aussi,
moi, à la petite Jenny, dit-il à demi-voix; la cravate tricotée qu'elle
m'a donnée est là, sur ma poitrine...
— Est-ce que tu l'aimes? reprit Daniel.
— Dame ! je crois que oui, dit Laurent; mais qu'importe? je vais
mourir, et toi, tu vivras, tu es si robuste !
(1) P6<iheur, en patois nonnand.
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936 REYUE DES DEUX MONDES.
— Non, tu ne mourras pas, fit Daniel en se redressant avec effort.
Nous sommes amis à la vie, à la mort! Viens, matelot (1), appuie
ta tête sur ma poitrine et tâche de dormir. Qui sait? peut-être que
Jenny te trouvait à son goût?...
— Oh! murmura Laurent, si je le savais... Mon dernier sommeil
serait plus tranquille... Moi qui suis pauvre, moi qui ai ma famille
à soutenir, on me regrettera, parce que j'étais utile; mais personne
ne m'aura aimé! C'est ce qui m'attriste!... Si une jeune fille qui
n'a rien à attendre de moi devait seulement verser une larme en
apprenant où je suis et ce que je souffre à cette heure, je serais
consolé, Daniel.
— Calme-toi, reprit celui-ci; tu as de la fièvre.
— Non, non, continua Laurent, je sais ce que j'ai dit, je n'ai pas
de délire; mais, vois- tu, je me sens attendri jusqu'au fond de
l'âme... Quand on n'a pas été heureux dans la vie, il faut bien qu'on
dise au moment de mourir tout ce qu'on a sur le cœur...
Laurent s'était affaissé dans le^ bras de son ami; son œil était
terne, sa langue épaisse, et ses lèvres restaient entr' ouvertes. Da-
niel, bien affaibli lui-même par la fatigue et par l'inquiétude, hu-
mecta la bouche de son compagnon avec quelques gouttes d'eau-
de-vie restées au fond de la bouteille, lui frictionna les tempes et
se mit à le bercer comme une nourrice. Les trois autres matelots, —
ils étaient cinq en tout, — les regardaient d'un œil stupide.
Yingt-quatre heures s'écoulèrent encore au milieu des angoisses;
la brume persistait à obscurcir l'horizon, et la chaloupe, voguant
au gré des flots, ne contenait plus un seul homme capable d'agir. Le
froid avait engourdi leurs membres; les uns étaient à genoux, la
tête appuyée sur les bancs, dans l'attitude de la prière; les autres,
étendus au fond de la barque, laissaient leur barbe et leurs cheveux
tremper dans l'eau de la sentine, qu'ils ne songeaient plus à vider.
Il ne leur restait depuis la veille ni une goutte d'eau douce, ni une
miette de biscuit. La vie semblait avoir abandonné complètement
ces corps, affaiblis par la faim, la soif et les souffrances. Parfois des
blocs de glace détachés des grandes banquises heurtaient les parois
de la chaloupe, et il en résultait un choc qui causait aux ma-
rins expirans un ébranlement douloureux. Ils ne voyaient plus et
n'entendaient plus; la seule perception qui leur fût restée était
celle d'une lente agonie, dont le terme reculait toujours. Réduits à
cette cruelle extrémité, ils n'espéraient plus rien ; aussi demeurè-
rent-ils insensibles à l'approche d'un navire qui passait si près
d'eux que la chaloupe frôla ses porte-haubans. Ceux qui montaient
ce navire comprirent aussitôt quel malheur était arrivé aux marins
(1) Matelot a dans la bouche des marina le sens de camarade, d*ami intime.
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LES PÊCHEURS DE CANGÀLE. 937
abandonnés. Ils les prirent à bord, à l'exception du Normand, dont
le corps rigide était privé de vie depuis la veille. Les quatre autres
furent pendant plusieurs jours en proie à une fièvre délirante ; ils
se voyaient encore délaissés et errans dans la petite barque au mi-
lieu des brouillards et de la mer agitée. Quand ils se trouvèrent
hors de danger et en état de comprendre leur nouvelle situation, le
capitaine du navire qui les avait sauvés leur parla ainsi : «Vous ap-
partenez à un bâtiment pêcheur, n'est-ce pas?... Depuis que je vous
ai recueillis, nous avons toujours marché au sud, et nous sommes
à plusieurs centaines de milles du banc de Terre-Neuve. Notre des-
tination est le cap de Bonne-Espérance , nous venons de Boston , et
je désire ne relâcher nulle part en route. Il faut donc que vous res-
tiez à mon bord jusqu'au Cap, à moins que je ne rencontre sur mon
chemin quelque navire français qui se charge de vous rapatrier. »
IV. — RÉYBS iSVANODlS.
La mer a englouti tant de richesses depuis les temps anciens,
qu'il n'y a pas une plage qui n'ait sa légende de trésors enfouis
dans le sable, et l'espérance de découvrir ces trésors vit toujours
dans le cerveau de quelques vieux marins en retraite. Le comman-
dant Kelmère, nous l'avons dit, croyait à l'existence de coffres rem-
plis d'or apportés en 94 par un cutter anglais qui avait péri au
pied du gros rocher nommé le Groin de Cancale. Le jour de la
grande marée de mars, peu après le départ du brick le Dauphin^
qui emportait les deux jeunes marins cancalais, le commandant
avait pris avec lui le père Laurent, dit Jambe-de-Bois, et ils étaient
allés de compagnie dans un canot explorer le lieu où gisaient les
coffres mystérieux. La mer, qui s'était considérablement retirée,
laissa à sec des pointes de roc ébréchées à travers lesquelles le com-
mandant et son compagnon traînèrent leurs dragues. Après plusieurs
heures d'un travail opiniâtre accompli sous une pluie battante, ils
amenèrent à la surface de l'eau quelques ferremens rouilles, un dé-
bris de planche peinte, et enfin une boîte en fer d'un assez fort vo-
lume, hermétiquement close au moyen de vis.
— Mon ami! s'écria le commandant Kelmère, nous l'avons!...
Jambe-de-Bois prit en tremblant le coffre tant convoité, et parvint,
non sans peine, à le déposer dans le fond du canot. Transportés de
joie, pleins d'espérance, les deux marins retraités se dirigèrent vent
arrière vers le quai de La Houle. Il faisait presque nuit quand ils
débarquèrent; mais le fardeau qu'ils soulevaient avec de grandes
précautions n'échappa point à la curiosité des pêcheurs. Le bruit
se répandit aussitôt que Jambe-de-Bois, l'invalide, était de moitié
dans la possession d'un trésor, et chacun envia la chance de ce
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938 R£VU£ DES DEUX MONDES.
pauvre infirme, que Ton croyait déjà riche à millions. La réalité est
que ce coffre, ouvert avec soin par le commandant Kelmère en pré-
sence de son compagnon, n'offrit à leurs regards avides qu'une
demi-douzaine de lettres écrites en chiffres et à peu près réduites
en pâte, plus une liasse énorme d'assignats fortement avariés : ces
assignats étaient faux et fabriqués à l'étranger par les puissances
en guerre avec nous, qui achevaient de ruiner ainsi la république
française.
— Du papier, s'écria le conunandant Kelmère, du papier, et rien
de plus!... Ça représentait pourtant un million il y a soixante ans, et
aujourd'hui je le donnerais pour deux liards! C'est égal, j'avais rai-
son, mon ami, quand je te disais que le cutter était richement chargé.
— VoUà ce que c'est que de venir trop tard, répondit Jambe-de-
Bois. Aussi bien je n'ai jamais eu de chance.
— Maudites paperasses! reprit le commandant. Jette-les au feu
jusqu'à la dernière, et emporte le coffre; je ne veux plus le voir.
— Merci, commandant. Quand je l'aurai dérouillé et fourbi, j'j
serrerai mes états de service et mon titre de pension.
Une pareille déconvenue jeta un profond découragement dans
Fâme du commandant, qui voyait s'envoler en un instant ses rêves
dorés. Il demeui*a pendant plusieurs semaines comme étourdi, et
incapable de reprendre l'autre projet dont Jambe-de-Bois avait été
le seul confident. Peu à peu cependant sa mauvaise humeur s'effaça
spus l'influence des premiers beaux jours, et puis il se disait que
peut-être il y avait un autre coffre rempli de valeurs plus solides;
mais pour s'en assurer il lui fallait attendre l'équinoxe de septem-
bre, et d'ici là le temps lui semblait bien long. Quand le mois de
mai eut couvert la terre de verdure et les arbres de fleurs, le com-
mandant Kelmère songea de nouveau à sa ferme de la Petite-Ma-
rouillère et à la jeune fille qui l'habitait. Résolu à entamer la grande
affaire qui devait changer sa vie, il se mit en route par un soleil
resplendissant. Le ruban rouge, passé à sa boutonnière était tout
neuf; il portait un large chapeau de paille de Manille, une cravate
de soie des Indes négligemment attachée et un pantalon de nankin;
sa main droite s'appuyait sur un jonc de Java, et sa main gauche
tenait une fleur d'églantier, symbole de la jeunesse et de l'inno-
cence. La matinée étant assez chaude, le visage du commandant
Kelmère se trouva aussi rouge qu'une cerise, quand il arriva à la
porte de la ferme.
— Bonjour, la compagnie, dit-il en frappant sur le seuil avec le
bout de sa canne. Mère Lambert, et vous, Jenny, je vous salue.
— Monsieur Kelmère! s'écrièrent les deux femmes en lui présen-
tant une chaise. En vérité, c'est monsieur Kelmère!... On a si rare-
ment l'honneur de vous voir!
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LES PÊCHEURS DE CANCALE. 939
— C'est vrai, dit le commandant; j'ai mes habitudes à Gancale,
et puis les marins aiment à rester au bord de la mer... Il fait pour-
tant beau dans la campagne aujourd'hui!
Jenny avait déposé sur la table, devant M. Kebnëre, un pot de
vieux cidre et un verre. — Prenez donc un peu de ce cidre, mon-
sieur Kelmëre, lui dit-elle, vous êtes rouge comme un homard.
Quand on est gros comme vous, on se fatigue à marcher.
— N'y faites pas attention, répliqua le commandant.
Et, s' adressant à la jeune fille d'un air souriant : — En vérité,
Jenny, dit le commandant, vous avez encore embelli depuis que je
ne vous avais vue!... N'est-ce pas, mère Lambert?.., Ahl vous avez
là une fille charmante.
— Vous êtes bien honnête, monsieur Kelmère, répondit la fer-
mière; ma fille a une bonne santé. Dieu merci!
— Elle a mieux que cela : je lui trouve de la grâce, de la fraî-
cheur... Elle me plaît beaucoup... Voyons, Jenny, avez-vous quel-
quefois pensé à vous marier ?
— Dame! je ne dis pas que j'y ai renoncé, répliqua la jeune fille.
— Eh bien ! voudriez-vous d'un homme d'un certain âge, qui au-
rait de l'aisance, une bonne position?
— Une fille de campagne ne cherche pas si haut, dit Jenny, qui
allait et venait par la chambre.
— Pourquoi ne pas chercher là où l'on peut atteindre, mon en-
fant?... Par exemple, si je vous demandais en mariage, est-ce que
vous me refuseriez?
— Allons, dit Jenny, M. Kelmère est en train de rire ce matin.
— Mais non, je parle tout de bon... Voulez-vous de moi pour
votre mari?
— Mon Dieu! ma mère, qu'est-ce qu'a donc le commandant à
être si farceur aujourd'hui?... Il est gai comme un jeune homme!
dit Jenny en riant aux éclats. Ah! monsieur Kelmère, vous épouser,
moi qui ne suis qu'une paysanne!
— Vous êtes d'une meilleure famille que vous ne le pensez. Votre
grand-père était riche, mon enfant; la révolution l'a ruiné... Vous
êtes mon égale...
— Eh bien! votre grand-père à vous, monsieur Kelmère, était un
pauvre matelot enrichi par la course, et vous n'êtes pas mon égal...
Ah! ah!... Vous voilà pris à votre propre raisonnement!... Les
grands-pères n'ont rien à faire ici. Le bonheur ne se règle point
sur les choses du temps passé, mais sur l'accord présent des cœurs
et des...
— Et des âges! s'écria le commandant en baissant tristement la
tête. Allons, je suis arrivé trop tard, et le choix de cette enfant est
déjà fait!. ••
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9A0 BEVUE DBS DEUX MONDES.
Il tira un cigare de sa botte, Falluma aux tisons du foyer, et ap-
puyant sa main sur son genou : — Jenny, reprit-il, vous avez rai-
son; je reconnais que ma demande a dû vous sembler étrange.
— En conscience, reprit la mère Lambert, je suis désolée de ce
qui se passe, monsieur. Ça n'est pas ma faute si Jenny vous a ré-
pondu comme elle a fait... Elle vous doit bien des excuses, car en
vérité ce mariage-là m'aurait fait plaisir !
— Non, non, répondit le commandant, elle a parlé franchement,
comme c'était son droit. Que voulez-vous? je porte si lestement mes
cinquante..., et quelques années, que je croyais les dissimuler à la
vue de tout le monde! Mais non; la jeunesse attire la jeunesse, et
la vieillesse la repousse... Adieu, mes bonnes gens. Vous ne m'en
voulez pas, Jenny ?
— Loin de là, monsieur Kelmère : je suis flattée que vous ayez
pensé à moi, et je serais très confuse de vous avoir parlé à cœur
ouvert, si je ne me rappelais les bontés que vous avez pour nous.
— Soyez certaines que je vous les continuerai, répliqua le com-
mandant en se retirant.
Et, se parlant à lui-même : — Allons, dit-il, le coffret était rempli
de paperasses inutiles; dans la ferme, il y a bien un objet précieux,
mais qui ne peut être à moi!... Kelmère, tu n'as pas de bonheur!
Tu as pris ta retraite trop tôt, la pensée de te marier t'est venue
trop tard ! Te voilà comme le poisson échoué sur le sable, qui bâille
tristement au soleil!... Et pourtant il me semble n'être qu'à peine
à la moitié de la vie !
Le fait est que si le commandant Kelmère avait pu se parer de
tout ce que le souvenir des pays prestigieux visités par lui durant
ses lointains voyages avait accumulé dans son esprit d'images riantes
et de splendides tableaux, il eût apparu comme transfiguré et rayon-
nant de jeunesse ; mais quand les années ont enlevé à notre corps
la souplesse, la vigueur, l'élasticité du premier âge, c'est en vain
que notre imagination nous trompe par un mirage menteur. Tandis
que nous regardons en arrière, les yeux fixés sur les horizons éloi-
gnés, le temps, qui coule comme un fleuve rapide, nous mine par
d'incessantes attaques. Nous nous croyons solidement enracinés
dans le sol, et déjà nous chancelons sur notre base. Par malheur
aussi, ce travail des années que nous ne voyons pas n'échappe point
aux regards d'autrui. Voilà pourquoi le commandant Kelmère,
piqué au vif, quoiqu'il n'en eût rien laissé paraître, marchait d'un
pas assuré, frappant la terre de sa canne et comme s'il eût voulu se
prouver à lui-même que la petite paysanne se repentirait un jour de
ne pas avoir mieux accueilli sa demande; voilà pourquoi aussi Jenny
Lambert, qui se sentait extrêmement flattée de la démarche que le
commandant venait de faire auprès d'elle, n'avait pas hésité un in-
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LES PÊCHEURS DE CANGALE. 9il
stant à repousser ses propositions. Si elle eût appartenu à uae autre
classe de la société, peut-être eût-elle répondu autrement; mais,
élevée aux champs, elle obéissait aux instincts de son cœur, sans
arrière-pensée comme sans calcul.
Ses voisines prenaient plaisir à la taquiner à propos de la visite
du commandant Kelmëre; elles s'amusaient aussi pour la tourmen-
ter à lui demander des nouvelles des deux Cancsdais, car dans les
campagnes on sait tout, on voit tout. Et puis il faut bien que ces
jeunes filles jasent et babillent quand elles portent à Saint-Malo les
produits de leurs fermes, tantôt par le Sillon, tantôt par la grève,
selon l'état de la marée, trottant sur leurs ânes et tournant vers la
mer des yeux attentifs qui expriment cette naïve pensée du poète
breton :
Goélands! goélands!
Rendez-nous nos amans!
Vers le milieu du mois de juin de cette même année, comme elles
venaient de passer sous la porte Saint-Vincent, Jenny Lambert et
ses compagnes remarquèrent dans les rues de Saint-Malo un mou-
vement inaccoutumé. Des femmes de tout âge, les unes vieilles et
infirmes, les autres portant des nourrissons dans leurs bras, suivaient
obstinément les facteurs de la poste, qu'elles harcelaient de leurs
demandes : « Avez-vous une lettre de mon fils?... Mon mari m'a-t-il
écrit?... Monsieur le facteur, est-ce que vous n'avez rien pour
moi?... » — Le facteur répondait avec un calme désespérant :
« Laissez-moi faire ma tournée; s'il y a une lettre pour vous, c'est
à votre domicile que je la remettrai. » Les commères alors, reve-
nant sur leurs pas, interrogeaient celles qui tenaient déjà en main
les nouvelles attendues : « Votre homme vous parle-t-il du mien?...
Sait-il quelque chose du navire où est mon fils?... » Et le bruit dura
ainsi jusqu'à ce que chaque famille eût reçu la missive qui lui était
destinée, car c'est un grand jour dans les ports d'armement que
celui où arrive le courrier de Saint-Pierre! A ce seul mot, des
larmes coulent; on se réjouit, on espère; jour attendu avec anxiété
où trop souvent de tristes nouvelles viennent porter dans les familles
la désolation et le deuil! Puis, après la lecture des lettres, viennent
les commentaires qui se font, dans les rues étroites de Saint-Malo,
d'une fenêtre à l'autre. Une de ces conversations qui volent, comme
l'hirondelle, par-dessus la tête du passant, vint frapper l'oreille de
Jenny. Il était question du brick le Dauphin^ de chaloupes dispa-
rujss, d'hommes égarés dans les brumes.
— Mon Dieu! dit-elle à l'une de ses voisines qui demeurait tout
près de chez elle, j'ai peur! Va donc demander au bureau du port
si on sait le nom de ceux qui montaient la chaloupe... — Elle at-
tendit avec anxiété son retour : — Eh bien ! parle donci
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9/|2 REVUE DE6 DEUX MONDES.
— Il y avait à bord, répondit la jeune fille, un Normand, un Bas-
Breton du Binic, deux gars de Pleurtuis, et puis...
— Et puis? fit Jenny en pâlissant.
— Deux jeunes gens de Gancale...
— Mon Dieu! mon Dieu! s'éoria Jeony, ils sont morts!
— On n'en est pas sûr, Jenny; il en revient beaucoup de ceux qui
disparaissent dans la brume.
— C'est vrai, murmura Jenny; mais combien aussi ne reviennent
jamais!... Elle courut acheter un cierge qu'elle fit allumer devant
l'autel de la Vierge.
Avant que les deux jeunes filles fussent de retour à leurs fenries,
la fatale nouvelle s'était répandue dans la partie haute de Gancale
et à La Houle. Jambe-de-Bois supporta vaillamment le nouveau
coup qui le frappait; après lui avoir enlevé ses deux gendres, la
mer lui prenait son fils! Une larme s'échappa des yeux de l'inva-
lide, mais il l'essuya vite : il y a des gens que l'habitude du mal-
heur a rendus comme insensibles. Il eut assez de courage pour
aller faire sa visite de condoléance au père de Daniel, qui revenait
au port avec sa barque, YAimable-Afflaé. Celui-ci fut plus rude-
ment remué en apprenant la mort probable de son fils, pour lequel
il avait amassé quelque bien ; mais, moins habitué à être maltraité
par le sort, le patron Daniel s'obstina à conserver l'espoir que son
enfant se retrouverait sain et sauf. Un mois plus tard, un second
courrier de Saint-Pierre arriva à Saint-Malo. Le capitaine du Dau-
phin écrivait à ses armateurs : « Je n'ai plus du tout entendu parler
de la chaloupe ni de ceux qui la montaient. En changeant de mouil-
lage, j'ai eu occasion d'interroger plus de cent navires^ et je n'ai pu
recueillir aucune nouvelle sur mes malheureux matelots* Il est à
peu près certain qu'ils ont péri en pleine mer. »
Ces paroles, venues en droite ligne du grand banc de Terre-Neuve
et signées par le capitaine du navire, ébranlèrent la confiance de
ceux qui voulaient espérer encore. Les deux jeunes gens furent
tenus pour morts par toute la population de Cancale et des environs,
et on fit célébrer des messes de requiem à leur intention. Le deuil
porté par leurs familles au jour de la cérémonie funèbre acheva de
convaincre les plus incrédules. On les eût vus reparaître tous les
deux que l'on eût refusé de les reconnaître. Jenny avait versé plus
d'une larme en apprenant la fatale nouvelle, et comme elle confiait
ses chagrins à la même voisine qui s'était chargée de prendre pour
elle des renseignemens au bureau du port :
— Lequel était-ce donc? demanda celle-ci.
— Qu'importe? répondit Jenny; puisqu'ils ont péri tous les deux^
je veux garder mon secret.
La mère Lambert, fatiguée de voir sa fille triste et abattue, lui
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LES PÉCHEURS DE GANCALE. 9A3
dit un jour avec aigreur : — Il ne tenait qu'à toi d'être la femme
du commandant, et tu ne Tas pas voulu ! 11 s'agissait cependant de
mon bonheur autant que du tien!... Mais non, tu avais l'idée ail-
leurs. Vous ne voulez épouser que des gens qui naviguent, vous
autres paysannes!
Jenny ne répondit que par un soupir. — Pour comble de mal-
heur, continua la fermière, il faut que la mer enlève d'un seul coup
deux jeunes gens sur qui tu pouvais te rabattre!... Dame! ils ne va-
laient pas à eux deux la moitié de M. Kelmère; mais enfin le grand
brun possédait quelque chose par son père, et le petit blond devait
avoir sa part du trésor...
Il restait donc généralement admis que le coffret retiré du fond
de la mer renfermait un trésor. Bien que l'on vît le père Laurent,
dit Jambe-de-Bois, aussi pauvrement vêtu que par le passé et coiffé,
les dimanches et fêtes, d'un vieux chapeau qu'il tenait de la géné-
rosité de son ami le commandant Kelmère, on s'obstinait à le con-
sidérer comme riche. Quand une erreur est accréditée dans le public,
elle persiste en dépit de toute raison.
V. — LIS DEUX AUlS.
La franchise de Jenny avait affligé le commandant Kelmère ; il
n'en voulait pas à la jeune fille, mais il ne se souciait point de re-
tourner à la ferme. Le vieux marin ne quittait plus La Houle; il
éprouvait un redoublement de tendresse pour la mer, à laquelle il
se reprochait de n'être pas demeuré fidèle jusqu'à la fin. Quelques-
uns de ses anciens camarades étant parvenus au grade d'amiral, il
se persuadait qu'il aurait pu, lui aussi, arriver à commander une
escadre, s'il ne se fût si tôt retiré du service, et pourtant il n'avait
jamais eu sous ses ordres qu'un petit cutter garde-côte ! Toutes ses
conversations avec le père Laurent roulaient sur les promotions
passées et présentes. C'est à la fois le chagrin et la consolation des
gens en retraite de croire qu'ils auraient pu être ce que sont les
mieux doués ou les plus favorisés d'entre leurs contemporains. A
défaut de vaisseau de ligne, le commandant Kelmère se décida un
jour à armer un bateau de pêche qu'il baptisa du nom sonore de
Foudroyant en souvenir du bâtiment sur lequel il avait servi avec
le grade d'enseigne. L'espoir de trouver au pied du Groin un vrai
trésor composé de belles guinées sonnantes ne l'abandondait pas :
c'était désormais la seule, la dernière expédition qu'il lui fût per-
mis d'accomplir. A la grande marée d'équinoxe, au mois de sep-
tembre, il s'en alla draguer dans les rocs d'où il avait retiré le cof-
fret plein de faux assignats; mais cette fois il ne put rien trouver,
pas même un vieux clou. Forcé d'ajourner sa troisième tentative au
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9&^ REVUE DES DEUX HOIïDES.
printemps de Tannée suivante , il ne perdit pas entièrement cou-
rage; mais au lieu de revenir à La Houle, où les commères auraient
pu rire de sa mésaventure, il s'avança au large jusqu'à l'archipel de
Chausey. Dans ce labyrinthe de petits Ilots cher aux naturalistes, le
poisson est abondant, et, pour qui aime à pêcher, nul endroit ne
peut être mieux choisi.
La journée avait été belle et très chaude pour la ssûson. Vers le
soir, de grosses nuées d'orage s'accumulèrent du côté du nord, la
brise devint plus faible. Le commandant Kelmère, empêché par le
calme de revenir à Cancale, prit le parti de passer la nuit dans l'fle
de Chausey; il amarra le Foudroyant le long du quai, et descendit
à terre en compagnie de Jambe-de-6ois et de son mousse. La mer,
unie comme un miroir, paraissait plus blanche encore sous le som-
bre voile de nuages qui obscurcissait le ciel. Quelques barques de
pêche se montraient dans l'espace compris entre Chausey .et les côtes
de la Manche; dans la direction de Jersey, cinq ou six cutters dres-
saient au-dessus des flots apaisés leurs mâts chargés de voiles, et
bien loin au large, vers l'ouest, les huniers d'un grand navire à
demi gonflés par le dernier soufile de la brise se détachaient vague-
ment comme une vapeur diaphane. Un peu avant le coucher du so-
leil , un éclair sillonna la nuée qui montait toujours sur l'horizon,
un violent coup de tonnerre retentit dans le lointain, et le vent se
mit à soufller avec un bruit strident. En un instant, les vagues se
soulevèrent, couronnées à leur sommet d'un panache d'écume; la
pluie tomba à grosses gouttes d'abord, puis par torrens, et cette
immense étendue de l'Océan, s' assombrissant aussitôt, ne présenta
plus que le lugubre aspect de flots verts roulant les uns contre les
autres dans un désordre terrible. Tout ce qu'il y avait de voiles au
large disparut dans l'obscurité; seulement, quand l'éclair lançait à
travers l'espace son éblouissante clarté, on distinguait çà et là les
barques et les cutters fuyant la tempête dans toutes les directions,
et bondissant sur les lames comme on voit les brebis frappées d'une
terreur subite bondir à travers les guérets. Tous ces petits bâtimens
eurent bientôt trouvé un abri dans quelque crique, au fond d'une
anse ; mais il n'en était pas de même du grand navire que l'orage
avait surpris entre l'Ile de Jersey et Saint-Malo, tout près des écueils
dangereux nommés les Minquiers. Ceux qui le montaient connais-
saient parfaitement ces parages, car le navire appartenait au port
de Granville, et il se disposait à y rentrer après une traversée de
deux mois. L'Onon, — c'était son nom, — armé pour la pêche de la
baleine, venait en dernier lieu du cap de Bonne-Espérance; sur sa
route, il avait rencontré le navire de Boston à bord duquel les deux
marins de Cancale, Daniel et son ami Laurent, avaient été recueillis
au sud du banc de Terre-Neuve, et il s'était chargé de les rapatrier.
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LES PÊCHEURS DE CANGAIE. 9i5
Les deux marins que Ton croyait morts allaient donc toucher la
terre de France le lendemain matin. Ils allaient reparaître pleins de
vie devant ceux qui les avaient pleures!... Mais la mer a des ca-
prices terribles, et tout est hasard pour qui navigue I Quand l'orage
éclata, YOrion cinglait au sud des Minquiers, dont les roches noires,
laissées à sec par la marée, se montraient distinctement aux regards
de l'équipage. Contraint par la violence du vent de carguer les voiles
et de mettre en cape, le capitaine tenta de s'éloigner des récifs en
rétrogradant du côté du large. La nuée remplie d'éclairs l'environ-
nait de toutes parts; la foudre ne ceôsait de gronder autour du navire,
que le fluide électrique vint frapper à plusieurs reprises. Un mât fut
fendu du haut en bas, une vergue se rompit; mais YOrion se tint
bravement la proue au vent, comme s'il n'eût reçu aucune blessure.
Quand le tonnerre eut cessé de gronder et que les éclairs blafards
rayonnant à travers la pluie s'en allèrent s'éteindre vers le cap Fré-
hel, le capitaine reprit sa route. La nuit était complètement sombre,
aucune étoile ne brillait au ciel; il n'y avait sur l'étendue de la mer
nulle autre clarté que celle de la lampe de l'habitacle éclairant la
boussole.
— Grâce à Dieu, dit Daniel à son ami, l'orage est passé; demain
nous serons à Granville !
— C'est vrai, répliqua Laurent, mais avons-nous paré les Min-
quiers?... N'est-ce pas le feu de Fréhel que je vois là, à notre
gauche?...
— A notre gauche?... reprit vivement Daniel. C'est impossible...
Les deux Gancalais allongèrent la tête par-dessus le bord; d'au-
tres marins regardaient comme eux ce feu tournant et à éclipses,
qui ne pouvait être que celui du cap Fréhel. Le capitaine à son tour
interrogea des yeux ce phare qui semblait lui dire : Prenez garde!
Puis, montant d'un pas rapide sur la dunette, il considéra avec at-
tention l'aiguille de la boussole. Alors retentit à la proue du navire
ce cri sinistre : « Des brisans devant nous! »
Le capitaine sauta sur la roue du gouvernail en repoussant du
poing le timonier, et il la fit tourner rapidement. — Carguez, car-
guez tout!... criait-il d'une voix émue; la foudre a touché la bous-
sole, elle ne marque plus!
L'équipage tout entier s'était précipité sur les cordages; les pou-
lies grinçaient, les voiles se repliaient sur les vergues, et YOrion^
exécutant son mouvement de rotation, traçait à sa poupe un sillon
phosphorescent; mais il était trop tard. La quille et le gouvernail
du navire heurtèrent les récifs, et un horrible craquement apprit
aux vingt-cinq hommes réunis sur le pont que YOrion venait de re-
cevoir un coup mortel.
TOMB XLV. 60
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9A6 REVUE DES DEUX MONDES.
— A la mer les chaloupes 1 cria le capitaine.
L'une des baleinières s'était brisée par l'effet de la secousse
qu'avait éprouvée le navire en touchant le roc; l'autre fut amenée à
grand' peine, et douze marins s'y jetèrent à la hâte. Quant à la cha-
loupe proprement dite, elle avait été défoncée sur le pont même par
la chute du mât foudroyé. Restait encore le canot du capitaine dans
lequel on embarqua les mousses, les novices et les officiers; ces der-
niers avaient ordre de se diriger au plus vite sur l'île de Chausey
pour y demander des secours. Le capitaine demeura sur son navire
avec les deux Gancalais et quelques vieux marins décidés à ne quit-
ter leur chef qu'à la dernière extrémité.
Cependant VOrion s' entr' ouvrait, et les vagues qui le faisaient
talonner sur les pointes aiguës des récifs commençaient à l'envahir.
— 11 est de mon devoir de rester ici, dit le capitaine à ceux qui
l'entouraient; gagnez le rocher, vous autres...
Les marins se retirèrent donc sur le récif aux parois glissantes,
qu'ils gravirent péniblement, et là, réunis en un groupe serré sur
l'étroit espace que la mer menaçait de toutes parts, ils s'assirent
les genoux au menton.
— La mer monte, n'est-ce pas? demanda Laurent à son ami.
— Peut-être, répondit Daniel; quelle heure est-il?
— Quand le capitaine a fait sonner sa montre, dit un des nau-
fragés, j'ai entendu deux coups.
— Deux heures, reprirent les autres, la mer monte!
— Ah! si ceux qui sont dans les embarcations ramaient bienî...
dit Laurent.
— Il leur faut plus de deux heures pour aller à Chausey et autant
pour revenir... Nous sommes en grande marée, et le flot marche si
vite!...
Gomme ils échangeaient ces tristes paroles sur le récif, un bruit
sourd frappa leurs oreilles : c'était la mâture de VOrion qui tombait
à la mer. La lumière de l'habitacle s'éteignit, et la poupe du navire
sombra lentement, pareille à la tête d'une baleine qui se cache sous
la vague. Un sourd gémissement ée fit entendre au mUieu du bruit
de la mer; une forme humaine se débattant à travers les cordages
et les vergues entraînés à la dérive se montra vaguement sous le5
flocons d'écume, et puis tout disparut; le capitaine de YOrion venait
d'être englouti avec les débris de son navire. Et la mer montsdt ra-
pidement; les lames arrivaient comme au galop, tumultueuses et
pressées, escaladant les flancs abrupts du rocher sur lequel une
demi-douzaine de malheureux se tenaient cramponnés.
— Laurent, cria Daniel, gagnons la pointe du rocher avant que
les autres ne s'en emparent.
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LES PÊCHEURS DE CANCALE, 947
Les deux Gancalais se plantèrent debout, le plus haut qu'ils pu-
rent, enfonçant leurs pieds dans les interstices du roc fendu par les
vagues. Ainsi établis, ils se serrèrent l'un contre l'autre, pareils à
deux statues de bronze coulées dans le même moule. Les autres
naufragés se groupèrent autour d'eux en faisceau, de sorte que le
sommet du récif se trouva couvert d'un revêtement de corps hu-
mains; mais ceux qui étaient en bas, menacés de plus près par les
lames, quittèrent bientôt les flancs du roc pour saisir les épaves du
navire, et ils essayèrent de se maintenir à flot. Les uns, à cheval sur
un mât, faisaient de vains efforts pour l'empêcher de rouler : ils se
fatiguaient à ressaisir la pièce de bois, que sa rondeur faisait inces-
samment tourner. Les autres se soutenaient sur des planches assez
solides pour porter le poids de leur corps; mais le courant, si ra-
pide sur ces côtes , les entraînait au large , et les dispersait siu*
l'abîme comme des algues flottantes. 11 ne resta bientôt plus sur le
rocher que les deux Gancalais, dont l'écume salée de la mer efileu-
rait les pieds.
— Daniel, dit Laurent, nous sommes perdus!
— Courage, ami, courage... J'entends des voix!...
— Non , non , ce sont des goélands qui crient, ou bien les der-
nières plaintes de nos compagnons.
— Courage, Laurent! Tiens, pose le pied sur mon genou et ac-
croche-toi à mes cheveux.
— Mais toi, Daniel!
— Moi I qu'importe? Mon père n'a pas besoin de mes bras pour
vivre... Je n'ai pas, colnme toi, deux sœurs veuves à soutenir... Et
puis est-ce bien moi qu'attend Jenny?.,. D'ailleurs, en t'appuyant
sur moi, vois-tu, tu me rends plus solide...
— Non, fit Laurent, je ne veux pas que tu meures pour me
sauver.
— Entêté! s'écria Daniel. Et, l'enlevant de son bras robuste, il le
plaça dans la position qu'il venait d'indiquer.
Le flot montait toujours aussi rapide, mais moins bruyant, parce
que les pointes des récifs avaient presque toutes été envahies par la
marée. — Entends-tu? dit Daniel. Des voix, des voix qui nous ap-
pellent ! . . . Et il cria de toute sa force : — Par ici ! à nous ! à nous ! . . .
C'était en effet le secours promis qui leur arrivait. Une barque
accourait à grands coups d'aviron, et celui qui la commandait n'é-
tait autre que le commandant Kelmère. 11 convenait à un vieil offi-
cier de la marine militaire de se dévouer pour le salut de ses frères;
en pareil cas, un sauvetage offre d'autant plus de périls que les
naufragés, comme affolés par la terreur de la mort, peuvent se jeter
dans la chaloupe qui leur vient en aide et la faire couler. La mer
d'ailleurs était encore houleuse, et la brise soufflait par bourrasques:
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9i8 BEYUE DES DEUX MONDES.
les autres bateaux partis de Ghausey en même temps que celui du
commandant Kelmère étaient encore loin des Minquiers.
— A nous ! par ici ! criaient à la fois les deux Gancalais. Déjà Da-
niel plongeait dans l'eau jusqu'à la ceinture et tenait toujours son
ami au-dessus des vagues.
— Tu vas être sauvé, lui disait-il, tu reverras ta famille.- Est-ce
que tu pleures, Laurent?
— Laisse-moi descendre, répondit celui-ci.
— Pourquoi cela? Tu ne pourrais pas me porter, toi, mon gar-
çon! Eh bien! ne vaut-il pas mieux qu'il n'y en ait qu'un à mou-
rir?...
— Lâche-moi ! lâche-moi ! cria Laurent. Parlant ainsi, il se dé-
battit avec tant de force qu'il s'arracha aux étreintes de son ami et
tomba dans la mer.
— Sauvez-le! s'écria Daniel, que le flot soulevait malgré tous les
efforts qu'il faisait pour se maintenir sur le récif. Sauvez-le, sauvez
Laurent !
Ce fut son dernier cri ; la vague l'emporta au milieu de ce géné-
reux élan de l'amitié. Le canot touchait déjà la cime du récif, et les
gens qui le montaient entendirent cet appel. Au moment où il allait
disparaître à son tour, Laurent, qui se débattait en nageant, tour-
noyait dans le remous formé par la mer autour du rocher; sa main
put saisir le bras que lui tendait le commandant Kelmère : celui-ci
le déposa à demi mort au fond de la barque. Pendant plusieurs
heures, le bateau sauveteur explora les abords de ce lugubre récif
entièrement caché sous la vague ; mais la marée avait tout balayé,
et la boule ondulait sur la verte surface liquide comme pour effacer
jusqu'au dernier vestige du sinistre. Des sept hommes qui étaient
restés sur le navire naufragé avec le capitaine, le commandant Kel-
mère n'avait pu en sauver qu'un seul; il s'acharnait donc à cher-
cher encore, et ne pouvait se résigner à retourner à Ghausey.
— Tout est fini, commandant, lui dit enfin l'un des marins de
YOrion sauvés dans la chaloupe et qui l'avait accompagné sur le
lieu du naufrage.
Sans rien répondre, le commandant vira de bord et fit route vers
la petite tle où l'attendaient ses deux compagnons Jambe-de-Bois et
le mousse. Tandis que le canot voguait à pleines voiles, le com-
mandant Kelmère regardait avec attendrissement le matelot qu'il
venait de sauver : il lui semblait le reconnaître.
— D'où viens-tu? lui demanda-t-il ; qui es-tu?
— Je viens de Terre-Neuve en passant par la ligne, dit Laurent;
je suis de Gancale, et si l'eau de la mer qui m'est entrée dans les
yeux ne m'a donné la berlue, vous êtes monsieur Kelmère... Ah! le
pauvre Daniel! ajouta-t-il en sanglotant, il a voulu me sauver mal-
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LES PECHEURS DE CANGALE. 9&9
gré moi, mais que Dieu me pardonne 1... j*ai tout fait pour l'en em-
pêcher.
— Écoute, Laurent, répondit le commandant Kelmère, tu vas
venir à Chausey; mais tu resteras dans mon canot...
— Comme vous voudrez, commandant; aussi bien j'ai le cœur
^os ! . . . Mon père va bien ?. . .
— Oui, oui ! toujours le même. . . On vous a crus morts tous les
deux!... Vous étiez vivans, Daniel et toi, hier au soir, et ce matin
il n'en reste plus qu'un !... C'est un fameux garçon de moins!...
— Et que j'aimais comme un frère! Il faisait de moi ce qu'il vou-
lait, commandant, et pourtant je ne pouvais me passer de lui...
Le canot arriva bientôt près de l'île de Chausey; le commandant
sauta à terre, et s'adressant à Jambe-de-Bois, qui l'attendait sur le
rivage : — Mon vieux Laurent, lui dit-il, prends ton courage à deux
mains et ne pleure pas!
— Quoi donc, commandant? demanda le vieillard qui pâlissait.
— J'en ai sauvé un, un seul, hélas!
— Ah ! les Minquiers I... les Minquiers !...
— Un seul, Laurent, et c'est ton fils !...
L'invalide chancela, et s' appuyant sur l'épaule du commandant :
— Monsieur Kelmère, vous ne plaisantez pas au moins !... Ce serait
mal à vous de tromper un pauvre père... Où est-il?... Où est mon
cher enfant?...
Le jeune homme, averti par un signe du commandant, se préci-
pita sur le rivage et se jeta au cou de son père. Ils pleuraient l'un et
l'autre comme des femmes. — Allons, embarque pour Cancale ! dit
le commandant Kelmère. Jambe-de-Bois, mon ami, tu as fait dire
une messe de requierriy il y a trois mois, pour ton fils qui se portait à
merveille; maintenant fais en dire une seconde pour remercier Dieu
de l'avoir retrouvé...
— Je m'inquiète de revoir le père de Daniel, interrompit le vieux
Laurent, la mer ne lui a point rendu son fils!... Il m'en voudra
d'être plus heureux que lui!
VI. — LE TRÉSOR.
Aquelquesjoursdelà, comme Jenny Lambert, revenant de Saint-
Malo avec ses compagnes, traversait le bourg de Paramé, elle apprit
le naufrage du baleinier VOrion et toutes les circonstances de ce
fatal événement.
■ — Quel malheur! dit Jenny en essuyant une larme, ils reve-
naient tous les deux sains et saufs, et voilà que la mer prend sa
revanche au moment où ils allaient toucher le portl...
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950 RETUE DES DEUX MONDES.
— Il parait que Daniel était un vaillant jeune homme, répliqua
sa voisine.
— Oh I oui, un garçon plein de cœur, courageux...
— Et un bel homme? continua la voisine en fixant sur Jenny un
regard attentif.
— Sanà doute, répondit celle-ci ; la figure un peu dure, les yeux
hardis... Son père sera bien affligé...
— Tiens, Jenny, tu pleurerais plus que cela, si c'était celui des
deux... Mais c'est ton secret,... et pourtant tu ne l'as pas si bien
gardé que je ne Taie deviné... Ah I c'est Laurent que tu préfères...
Voilà qui est clair comme le jour...
Jenny continua son chemin troublée et inquiète. Elle était si
émue qu'à peine arrivée à la ferme elle fondit en larmes. — Allons,
lui dit sa mère, calme ton chagi'in, Jenny; le pauvre Daniel est
mort, c'est vrai, et j'en ai de la peine, moi aussi; mais son camarade
est sauvé, la chose est certaine, on me l'a dit tout à l'heure, et si
c'est toujours ton idée d'épouser un marin, celui-là en vaut bien un
autre depuis que son père a partagé un trésor avec M. Kelmère.
— Qui sait s'il songe à moi? murmura Jenny, mais si bas que sa
mère ne l'entendit point.
La jeune fille se trouvait en effet dans une situation assez embarras-
sante : elle avait refusé le commandant Kelmère; Daniel, qui s'était
ouvertement posé en prétendant, venait de périr, et rien ne lui
prouvait que le jeune marin sauvé du naufrage songeât sérieuse-
ment à elle. Toutes les fois qu'ils s'étaient rencontrés sur la route,
Laurent l'avait regardée comme on regarde une madone , avec un
respect mêlé d'admiration; mais à peine lui avait-il parlé, à peine
avait-il passé une heure auprès d'elle dans la ferme! Parfois elle
essayait de douter des sentimens affectueux qu'elle éprouvait pour
lui, mais aussitôt elle s'accusait de se mentir à elle-même : la fran-
che et honnête figure de Laurent se présentait sans cesse à son sou-
venir. Celui-ci de son côté mourait d'envie d'aller faire une visite à
la fernae; mais il lui répugnait de paraître marcher sur les brisées de
son pauvre ami Daniel, et puis sa timidité naturelle le retenait, car
il y a des gens capables d'affronter tous les périls de la mer et qui
se trouvent sans force devant un gracieux visage de jeune fille.
Un soir pourtant, trois semaines après son retour à Gancale, Lau-
rent vint bravement frapper à la porte de Jenny Lambert. Celle-ci
pâlit en le voyant, puis une vive rougeur colora ses joues, et son
cœur battit avec force. Laurent, interdit et troublé, restait sur le
' seuil sans oser faire un pas en avant.
— Entrez donc, jeune homme, dit la mère Lambert; vous revenez
de si loin qu'on a besoin de vous voir pour être sûr que c'est bien vous.
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LES PÉCHEURS DE GÂNGALE. 951
— C'est vrai, dit Laurent; je peux dire que je reviens du fond de
la mer. Je n*ai sauvé de mes deux naufrages que cette échai-pe tri-
cotée... par vos mains, mademoiselle Jenny.
— Vous êtes bien aimable de vous être souvenu de moi, répliqua
la jeune fille d'un ton sérieux.
— Oh I reprit le marin , quand on navigue, on pense à la terre et
-à ceux qui y vivent en sécurité... Pauvre Daniel! il parlait de vous
bien des fois aussi, lui...
— Son père est bien à plaindre ! interrompit la mère Lambert.
— Oh! oui, dit Laurent, et il a tant de chagrin qu'il va vendre
tout, barques, dragues, filets...
Ici Laurent fit une pause, alluma un cigare, toussa à plusieurs
reprises, et, se tournant vers Jenny : — Mademoiselle, j'ai une com-
mission à vous faire de la part de M. Kelmère...
— Parlez, dit Jenny un peu alarmée.
— Vous savez qu'il est bien bon pour nous...
— Oh! oui, reprit la fermière; il a partagé avec votre père le
trésor...
— Quel trésor? demanda Laurent; est-ce que vous croyez à ce
trésor-là, vous, mère Lambert?
La fermière fsûUit tomber sur sa chaise, et elle regarda sa fille
d'un air consterné.
— Un trésor, reprit Laurent; ah! bien! oui! 11 a fait cadeau à
mon père d'un vieux coffre vide, voilà tout... Mais attendez! hier il
est venu à la maison, et dans ce coffre il a glissé un papier qu'il m'a
fait lire. Or ce papier, qui est timbré et écrit par-devant notaire,
constate que le commandant vous donne, à vous et à votre fille, en
héritage, la propriété de la ferme que vous occupez.
— Vrai, vous ne me trompez pas, jeune homme? demanda la
fermière en tremblant.
— Foi d'honnête homme, et la preuve, c'est qu'il m'a chargé de
vous l'annoncer. Il n'a pas voulu venir lui-même à cause de cer-
taines raisons qu'il ne m'a pas fait connaître. Maintenant voici la
suite. A moi, Laurent, il me donne dès aujourd'hui une somme de
dix mille francs que je vais employer, vous devinez bien à quoi?
— A vous faire de bonnes rentes, dit la fermière.
— Des rentes! oh I que non! J'achète le bateau et tous les usten-
siles de pêche du pauvre père Daniel, et me voilà l'un des gros
bonnets de La Houle... Ah! je serais plus content si je ne prenais
pas la place de mon défunt ami, qui voulait périr pour me sauver;
mais au moins j'ai la conscience en paix : plutôt que de le laisser
âe sacrifier, j'ai sauté dans l'eau la tête la première... Tenez, mère
Lambert, un ami comme cela vaut son pesant d'or!... Il m'aurait
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^52 REYUE DES DEUX MONDES.
fait passer par le trou d'une aiguille quand il était fâché... Quel
homme que Daniel!
Après cette courte oraison funèbre, Laurent essuya ses yeux hu-
mides de larmes, et, s'adressant à Jenny : — Mademoiselle, j'ai
fait la commission de M. Kelmère ; si vous le permettez, je revien-
drai dans quelques jours pour une autre affaire qui nous concerne
aussi tous les deux. Alors seulement je saurai si je dois me réjouir
de ce qui m'arrive.
Ayant ainsi parlé, il s'esquiva, tout surpris de la hardiesse avec
laquelle il s'était exprimé. C'est que l'on devient moins timide à
mesure que Ton sent la pauvreté plus loin de soi, et le Laurent qui
venait de faire connaître aux deux habitantes de la ferme les dispo-
sitions généreuses du commandant Kelmère n'était plus le pauvre
matelot libéré du service qui allait faire voile pour le banc de Terre-
Neuve. Lui qui avait été le soutien de sa famille, il en devenait le
protecteur, et l'aisance qu'il espérait acquérir en travaillant lui
permettrait de donner plus que du pain à ceux de ses proches qui
étaient tombés dans l'indigence.
Les derniers mots prononcés par Laurent avaient retenti jusqu'au
fond du cœur de Jenny. La jeune fille se sentait enfin délivrée des
agitations qui troublsûent son esprit; elle savait à quoi s'en tenir
sur ses propres sentimens et sur ceux de Laurent...
Six mois après, Laurent épousait Jenny Lambert. Le comman-
dant Kelmère conduisit lui-même la jeune mariée à l'église : n'é-
tait-il pas comme le père de ces époux qu'il avait choisis pour ses
héritiers? Ainsi, en arrachant deux fois le pauvre marin à une mort
imminente, la Providence lui avait préparé ime destinée digne d'en-
vie. Devenu patron et propriétaire de V Aimable- Aglaé^ Laurent a
déjà réalisé de beaux bénéfices; mais le bonheur ne l'a point rendu
ingrat, et il a donné à son premier enfant le nom de Daniel en sou-
venir du généreux ami englouti aux Minquiers en cherchant à le
sauver lui-même. La ferme de la Petite-Marouillère est triste depuis
que Jenny ne l'habite plus. Le commandant Kelmère avait eu la
pensée de s'y faire arranger une chambre pour y passer quelques
jours pendant la belle saison; mais, hélas I dans une troisième ten-
tative qu'il a faite pour retirer du fond de la mer le trésor tant rêvé,
il s'est blessé en tombant sur les rocs. Désormais le pauvre homme
n'est guère plus valide que son ami Jambe-de-Bois, et les jeunes
époux ne tarderont pas beaucoup, selon toute probabilité, à entrer
en possession de la ferme qui leur a été promise en héritage.
Th. Pavie.
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LE
ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN
MISS M. E. BRADDON ET LE ROMAN A SENSATION.
Lady Audley*» aeeret, two toL, London 1802. — Avrora Fhyd, two vol., London 1868.
Se citer soi-même est presque toujours assez gauche, et facile-
ment semble prétentieux. Le succès que les ouvrages de miss Brad-
don ont obtenu chez nos voisins nous oblige pourtant à rappeler les
conclusions d'une étude que nous consacrions ici même à la dégé-
nérescence du roman britannique. Nous signalions comme une des
branches du free-trade international qui semblait prospérer le
mieux l'importation outre-Manche de ces fantaisies dévergondées,
de ces témérités de pinceau jadis si amèrement reprochées à notre
littérature contemporaine par les maîtres jurés de la critique an-
glaise (1). Presque au même moment où nous poussions ce cri d'a-
larme paraissait un des livres les mieux faits pour le justifier, — le
Secret de lady Audley^ — et ce livre en est à sa cinquième ou
sixième édition. Il était suivi de fort près par un second roman du
même auteuf , — Aurora Floydy — qui a rencontré mêmes censures
et même fortune. Ces deux fictions cependant n'étaient pour ainsi
dire que la contre-épreuve l'une de l'autre. A défaut de l'adultère,
sujet à peu près prohibé, qui en est encore à réclamer droit de
bourgeoisie dans les reading-rooms^ l'auteur a choisi pour ses deux
héroïnes, — pour toutes deux, le cas est bizarre, — une situation
qui offre à la pensée les mêmes tableaux, éveille les mêmes curio-
(1) Voyez la Revue du !«' août i86î.
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95A REVUE DES DEUX MONDES.
sites, amène des combinaisons analogues, s'enveloppe des mêmes
mystères, conduit à des crises pareilles : la bigamie. Chacune d'elles
s'est mariée deux fois. L'une, la perverse lady Audley (elle nous
rappelle à beaucoup d'égards un personnage de Balzac, la comtesse
Chîd)ert), sait fort bien que son premier mari vit encore, ou du moins
n'a aucun motif de le croire mort. L'autre, l'impétueuse et généreuse
Aurora Floyd, s'en est rapportée à un journal imparfaitement ren-
seigné, qui lui donne le droit de se supposer veuve alors qu'elle ne
l'est point. La première a voulu satisfaire à l'égoïste sensualité, à la
soif de luxe et d'élégance que les misères de sa jeunesse ont déve-
loppée en elle. La seconde, entraînée par le chaleureux élan de son
affectueuse nature, se voit condamnée par une sorte de fatalité à
marcher de faute en faute, de tromperie en tromperie , à la fausse
clarté de cette « grande morale » qui tue les petits scrupules, anéan-
tit les vertus mesquines et donne au bon sens vulgaire les plus ma-
gnifiques démentis, — cette morale qui; de nos jours, trône en reine
dans les boudoirs équivoques, les salons à cartes biseautées, parmi
les bohémiens de la basse presse et de la haute finance , chez les
spéculateurs de la politique et chez les aventuriers de l'industrie.
Nous avons ainsi, par un étrange caprice, l'ange et le démon de
la bigamie. Soit dit en passant, la bigamie elle-même joue un rôle
considérable dans les romans anglais, ce qui tient sans doute d'une
part à l'imperfection des lois édictées en Angleterre pour garantir la
sécurité des transactions matrimoniales, de l'autre au confiant aban-
don des parties intéressées et à l'aisance avec laquelle, en ce pays,
hommes et femmes présentent leur tête au joug solennel de l'hy-
men. Rien de pareil en France, où les actes de l'état civil sont infi-
niment mieux tenus, les constatations légales beaucoup plus rigou-
reusement exigées, et où régnent en outre, — quoi qu'on puisse dire
de la légèreté française, — des habitudes de prudence et de pré-
voyance inconnues, dirait-on, de l'autre côté de la Manche. Il ré-
sulte de tout ceci que le a cas pendable » donne beaucoup à faire
aux tribunaux de la Grande-Bretagne, et que les romanciers sont
autorisés ainsi à user plus souvent qu'on ne le fait chez nous de
ce ressort plus ou moins dramatique. Aussi ne s'en font-ils faute, et
depuis Jatte Eyre^ où M. Rochester est bigame d'intention, sinon
de fait, jusqu'à No Name^ le dernier succès de M. Wilkie GoUins,
la même combinaison a été reproduite dans vingt ouvrages dont
nous pourrions aligner ici les titres. Ce qui la rajeunit un peu dans
les deux novels de miss Braddon, c'est qu'avant elle le roman se
conformait, en cas de bigamie, aux indications de la statistique
criminelle, et faisait de l'homme le principal coupable. En quête de
nouveautés, il nous présente aujourd'hui à juger deux procès d'une
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LE BOHAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 955
espèce assez peu commune. Dans le premier, nous l'avons dit, le
romancier se pose en accusateur et prend le rôle du ministère pu-
blic. Dans le second au contraire, il revêt la toge de l'avocat et
plaide en faveur de la prévenue toutes les circonstances atténuan-
tes. Nous allons le suivre rapidement sur l'un et l'autre terrain, et
comme nous avons affaire à une authoress qui se proclame elle-
même fort expérimentée (quoique jeune), qui paraît l'être en effet,
et chez qui les enseignemens de la vie pratique ont rencontré une in-
telligence alerte, des facultés d'observation au-dessus de la moyenne,
notre mission de rapporteur ne sera peut-être ni sans quelque pro-
fit, ni sans quelque charme.
I.
Sur ce vaisseau, arrivant d'Australie, qui vient débarquer à Lon-
dres ses nombreux passagers, sortis vainqueurs ou vaincus de la
grande lutte engagée au-delà des mers contre la fortune rebelle,
George Talboys figure parmi les premiers. Tête à l'évent et noble
cœm', vous voyez en lui la victime d'une de ces imprudences géné-
reuses que multiplie en Angleterre l'habitude des mariages précoces.
Appartenant à une noble et riche famille, pourvu d'un grade dans
l'armée, les loisirs de garnison l'ont livré sans défense aux irrésis-
tibles séductions d'une charmante enfant, fille d'un pauvre officier,
privée de sa mère, et que rendait plus intéressante encore l'état de
gêne et de dépendance où elle vivait près d'un père ivrogne et cri-
blé de dettes. La voir, Tadorer, l'épouser, ce fut pour l'impétueux
cornette l'affaire de quelques semaines. Vainement, pour empêcher
cette mésalliance qui l'indignait, le père de George l'avait menacé
de lui retirer toute assistance pécuniaire à partir du jour de ses
noces. L'amoureux jeune homme ne voulait pas croire à une ran-
cune durable, et se savait, grâce à la vente de son grade, les moyens
d'attendre l'époque de la réconciliation sans imposer à sa bien-
aimée jeune femme les calculs étroits, le dénûment auxquels, en
se mariant, elle avait bien compté se soustraire. Cet espoir fut déçu;
le ressentiment paternel subsistait encore dans toute sa force quand
les deux mille livres sterling que l'ex- cornette s'était procurées
en quittant le service se trouvèrent à peu près dévorées après un
voyage en Italie accompli dans les conditions du bien-être le plus
complet, de l'élégance la plus aristocratique. Le rêve fini laissait
les jeunes époux en face d'une réalité cruelle. Ni Tun ni l'autre n'é-
taient faits pour s'y soumettre, et l'amour s'envolait à tire-d'aile,
non du cœur de George, mais de celui d'Helen Maldon. Ramenée
dans cet intérieur paternel qu'elle avait cru quitter pour jamais,
condamnée aux angoisses d'une maternité qu'elle était tentée do
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^56 BEYUE DES DEUX MONDES.
maudire, cette jeune femme ne ménageait à son mari ni les plaintes
ni les reproches. Un jour vint où la coupe d* amertume déborda pour
lui. George se lassa de ces tortures quotidiennes, et sa patience flé-
chit devant les refus obstinés que rencontrait de toutes parts la
bonne volonté avec laquelle il se serait soumis à un travail quel-
conque. Au moment où il ne voyait plus devant lui que la'suprème
ressource du suicide, une circonstance fortuite lui ouvrit de nou-
velles perspectives en lui suggérant Tiâée de partir pour TAustra-
lie. Il lui restait tout juste Targent nécessaire pour débuter sur les
placers. Un soir donc, à Timproviste et sans prévenir personne,
après avoir baisé au front sa femme endormie et jeté un dernier re-
gard sur leur enfant, il s'était glissé dans les ténèbres vers le navire
qui Fallait emmener. Peut-être eût-il été prudent de ne pas disparaître
d'une manière aussi furtive et de laisser au moins derrière lui quel-
ques excuses pour le présent, quelques espérances pour l'avenir.
C'est ce que ne fit pas George Talboys, décidé à jouer le tout pour
le tout, et bien convaincu, peut-être à la légère, que la jeune femme
abandonnée par lui n'userait pas jusqu'à leur extrême limite des
droits qu'il semblait ainsi lui laisser. Une fois en Australie, pourquoi
George du moins n'écrivit-il pas? Pourquoi ce silence étrange qu'il
garda pendant toute la durée de son temps d'épreuve? Questions
embarrassantes que le roman soulève et ne résout point. Enrichi par
une de ces trouvailles fabuleuses qui donnent son prestige à la my-
thologie australienne, George revient, au bout de peu d'années, riche
de vingt mille livres sterling, et comme enivré de sa bonne fortune
lorsqu'il songe à la femme toujours chérie qu'il va retrouver sur le
rivage anglais, à l'enfant à peine entrevu dont les lèvres vont pour
la première fois lui faire entendre le doux nom de père... Mais à
peine débarqué, un des premiers journaux qui lui tombent sous la
main fait écrouler tout cet édifice de chimériques espérances; il y
trouve, sous la rubrique mortuaire, le nom de sa femme.
Helen Maldon s'est éteinte à vingt-deux ans, assistée de son père,
dans un établissement de bains de mer où elle était venue combattre
les dernières atteintes d'une maladie de langueur. Elle est morte,
son père l'affirme, les voisins l'attestent, les registres de la paroisse
le constatent, et sur la pierre qui marque sa sépulture, George Tal-
boys lui-même fait graver l'inscription destinée à perpétuer le sou-
venir de son amour et de ses regrets. Le cœur brisé, n'ayant plus
goût à la vie, n'acceptant pas en échange du lien brisé celui qui
devrait le rattacher à l'existence, — l'enfant qui lui reste en échange
de la femme qu'il a perdue, — il traîne ses jours pendant toute une
année auprès d'un ami dévoué, dont la tendresse virile Ta soutenu
dans cette épreuve terrible. Cet ami se nomme Robert Audley.
Ce personnage essentiel est un des types de la basoche anglaise»
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 957
celui du barrister sans causes et sans soucis, qui, après avoir mangé
le nombre de dîners voulu pour se faire inscrire sur la law-listy jouit
en paix des loisirs que ménage la profession d'avocat à quiconque
lui demande simplement une place nominale dans la hiérarchie des
êtres civilisés. Avec un modeste revenu qui suffit à sa modeste am-
bition, entre sa collection de pipes allemandes et sa bibliothèque de
romans français, Robert Audley consume en doux far niente une
existence à laquelle il s'efforce vainement de conserver des dehors
sérieux. Personne ne le prend au mot, et les graves benchers se
mettent invariablement à sourire lorsque l'honnête Bob, venant à
les rencontrer sous les ombrages de Temple-GardenSy leur laisse
entendre qu'il cherche dans quelques instans de flânerie un dé-
lassement indispensable après ses travaux assidus. Maintenant, en
y regardant de plus près, peut-être devineraient-ils sous cette in-
souciance apparente le germe des grands dévouemens, sous cette
indolence turque une énergie latente qui, pour se développer, n'a
besoin que d'un mobile supérieur, sous cette inertie d'esprit, qu'on
dirait irrémédiable, une perspicacité sans cesse en travail et féconde
en résultats inattendus; mais les benchers n'analysent pas un ca-
ractère comme un dossier, ils prennent au mot la paresse de leur
confrère, et, le voyant dépourvu de toutes les facultés à l'aide des-
quelles un jeune homme fait son chemin dans le monde, ils regret-
tent pour lui que son oncle, sir Michaël Audley, d'Audley-Court,
longtemps resté veuf avec une fille unique pour héritière, vienne de
se remarier tout récemment, à un âge assez avancé, par un coup de
tête digne d'un jeune homme.
On ne sait pas grand'chose de la seconde femme du baronet. En
remontant pas à pas dans son passé, nous la trouvons d'abord pau-
vre governess, élevant les filles du médecin de sir Michaël. C'est
chez ce médecin, nommé Dawson, qu'il l'a vue-pour la première fois,
qu'il s'est épris d'elle, et qu'un jour, emporté par un de ces élans
qui mettent l'âge mûr au pair de la jeunesse la plus fougueuse, il
lui a offert de partager ses brillantes destinées. Miss Lucy Graham,
effrayée en même temps qu'éblouie, n'a pas osé refuser la chance
qui s'offrait à elle. Sans amour il est vrai, mais avec une profonde
reconnaissance pour l'homme qui l'appelle ainsi aux douceurs deja
vie opulente et fait succéder pour elle à toutes les humiliations
d'une existence subalterne les plus complètes satisfactions de l'or-
gueil féminin, elle prend possession du rang et de la richesse qui lui
sont proposés. Sir Michaël ne lui en demande pas davantage ; il ne
s'enquiert minutieusement, ni d'une origine qu'il devine assez obs-
cure, ni d'antécédens que n'éclaire aucune lumière bien vive. S'il
en était autrement ou si, pour procéder à la célébration du ma-
riage, l'église anglicane exigeait la production des mêmes pièces
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958 REVUE DES DEUX MONDES.
que réclame chez nous une municipalité tutélaire, le mariage de-
viendrait impossible, et le roman s'arrêterait court dès la première
page. Lucy Graham effectivement n*est autre qu'Helen Maldon. De
même que son mari Tavait quittée, de même , après quelques mois
de misère mal supportée, elle a quitté son père et son enfant, pour
aller sous un faux nom' à de nouvelles destinées. C'est alors qu'elle
est parvenue à se faire accueillir, sans examen ni refermées ^ dans
une maison d'éducation dont le patronage lui a suffi plus tard pour
être admise chez le docteur Dawson.
Un lecteur expérimenté peut déjà voir au prix de quelles énormes
invraisemblances s'engage le drame au seuil duquel nous nous
trouvons; mais enfin voilà l'intrigue nouée. Robert Audley, dont les
vacances se passent ordinairement à Audley-Gourt, et qu'y attire
de plus le désir d'être présenté à sa nouvelle tante, veut y conduire
son ami George Talboys. Prévenue de ce dessein , qui l'épouvante
à bon droit, lady Audley cherche par tous les moyens imaginables
à éviter la rencontre fatale que le hasard semble lui ménager ainsi;
mais une série de futiles incidens déjoue les précautions qu'elle a
prises à cet égard, et tandis qu'elle est volontairement absente de
son château, Robert et George, grâce à l'innocente complicité d'Ali-
cia Audley (l'espiègle fille de sir Michaël, en secret éprise de son
indolent cousin), pénètrent dans le sanctuaire de ses appartemens
intimes. Ils y trouvent son portrait, peint avec la minutieuse res-
semblance qui caractérise l'école moderne. L'effet de cette espèce
d'apparition sur le malheureux dont elle ravive la douleur et qu'elle
plonge dans le plus profond étonnement est essentiellement drama-
tique, ou plutôt théâtral, dans le sens le plus précis qu'on puisse
donner à ce mot. Un quart d'heure de contemplation muette ne
laisse plus aucun doute à George Talboys, et son gant, tombé de
ses mains frémissantes, reste là devant cette toile comme un défi
porté à la femme coupable. En le voyant, lady Audley devine tout,
et sa pénétration va jusqu'à lui faire comprendre que dès le lende-
main même une rencontre est inévitable entre elle et George. Cette
entrevue décisive, elle l'attend avec un impénétrable sang-froid,
oisive et souriante comme à l'ordinaire, et concentrant, pour faire
face à l'orage qui plane sur elle, l'obstination énergique de sa vo-
lonté, les ressources infinies de ruse et d'audace qu'elle dissimule
si bien sous un extérieur gracieux, sous des formes caressantes.
— En cette brillante journée de septembre, et tandis que sir Mi-
chaël va visiter ses fermiers, lady Audley parcourt les divers ap-
partemens de sa vaste résidence, tantôt assise à son piano, tantôt
arrêtée devant un des arbustes de sa serre, ou bien, regagnant son
cabinet de toilette, occupée à faire remettre en ordre par sa suivante
favorite, Phœbé Marks, les boucles souvent dérangées de sa luxu-
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 959
riante chevelure. George cependant, fidèle au rendez-vous qu'il sait
accepté d'avance, fausse compagnie à son ami Robert, et, tandis que
celui-ci sommeille auprès de ses lignes de pêche, vient seul frapper
aux portes d'Audley-Court, où il demande à être admis près de la
belle châtelaine. On lui indique, comme devant le conduire vers
elle, la grande allée des tilleuls, où ses gens l'ont vue pénétrer. 11
l'y suit, se plonge comme elle sous ces massifs de feuillage, et de
ce moment George Talboys disparaît à tout regard humain. Lady
Audley, elle, rentre paisiblement au château une heure après, ap-
portant des masses de fleurs d'automne dans les plis de sa robe de
mousseline, un livre à la main, un joyeux refrain sur les lèvres. On
lui annonce la visite de Talboys, et c'est à peine si ses fins sourcils
se rapprochent à ce nom maudit. Puis, d'un pas agile, avec une
petite moue dédaigneuse, milady remonte dans ses appartemens.
Là, sur la table du boudoir, elle retrouve le gant de George : un
coup de sonnette impérieux appelle Phœbé Marks. « Débarrassez-
moi de ce fouillis, » dit la maîtresse. En un clin d'œil, le gant est
balayé dans le tablier de la soubrette avec quelques fleurs séchées
et quelques débris de papier, après quoi l'adroite fille, répondant à
une question de milady sur l'emploi de sa journée, lui laisse en-
tendre, par un mot significatif, que ce qui s'est passé dans la pro-
fondeur des bois n'est pas un mystère impénétrable pour certains
regards qui, du haut des combles du château, planaient sur les
campagnes envh-onnantes. En ce moment, les yeux des deux femmes
se rencontrent, et une gracieuse promesse de protection tombée des
lèvres de lady Audley scelle un pacte qui les lie pour jamais l'une
à l'autre.
Toute complicité a ses périls, et celle d'une femme est double-
ment dangereuse. Phœbé Marks est à la discrétion d'un rustre qu'elle
a promis d'épouser et qui la domine par la terreur. Elle lui a déjà
livré, sans le vouloir, un des nombreux secrets de lady Audley, qui
conserve imprudemment, dans le double fond d'un écrin, des che-
veux blonds, un bas d'enfant, mystérieuses reliques du petit être
que la femme de sir Michaël va parfois à la dérobée combler de ca-
deaux et de caresses. Phœbé révélera de même à son brutal fiancé
la découverte qui met à leur entière merci l'opulente châtelaine.
Dieu sait si dans les mains de cet avide subalterne une pareille
arme restera sans emploi. Il veut épouser Phœbé ; lady Audley a
perdu le droit de s'y opposer. 11 exige pour dot le droit au bail
d'une auberge voisine; lady Audley devra l'acquérir pour lui, et
fournir amplement aux frais de son installation. Elle tombe enfin,
premier châtiment de son double crime, dans la sujétion de ce mi-
sérable ivi'ogne, dont la femme voudrait en vain modérer les exi-
gences toujours croissantes.
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060 REYUE DES DEUX MONDES.
De Pbœbé cependant et de son mari Luke, la femme de sir Mi-
chaêl n'a pas à craindre une trahison décisive; ils hésiteront toujours
à compromettre, en la perdant, l'aisance où ses libéralités les font
vivre ; mais Robert Audley, que l'inexplicable disparition de son ami
a plongé dans les plus terribles perplexités, Robert Audley est un
ennemi tout autrement redoutable. Ses soupçons se sont éveillés à
propos d'une marque sinistre que lui a laissé entrevoir, en se déran-
geant, un des bracelets de l'élégante châtelaine, et dont elle a ex-
pliqué l'origine par un mensonge flagrant. À partir de là et tandis
qu'il cherche de tous côtés les traces de George Talboys, mille
incidens fortuits le ramènent, en dépit de lui-même, sur la voie
où il se sent entraîné par une fatalité manifeste. Cette obsession
du hasard, qui finit par le dominer tout entier et communiquer
à ses idées une fixité voisine de la monomanie, est certainement,
dans le récit dont nous rappelons les principales données, ce qu'il y
a de mieux .réussi, de plus honorable pour le talent de miss Brad-
don. C'est en çfFet par une véritable inspiration d'artiste qu'elle a
mis en un contraste saisissant le rôle providentiel assigné à l'hon-
nête Bob et sa nature paresseuse, son insouciance indulgente, le
remords généreux qu'il éprouve à remplir vis-à-vis d'une femme
les implacables fonctions du bourreau, le respect involontaire que
lui inspire l'amour aveuglément confiant de sir Michaêl, la crainte
de frapper du même coup l'innocent et la coupable, la femme cri-
minelle et le vénérable époux qu'elle a fasciné. Peut-être céderait-il
à toutes ces considérations réunies, peut-être le paralyseraient-
elles au moment décisif sans l'amour profond que lui a inspiré Clara
Talboys, la soeur de George, et sans le cri de vengeance qu'elle fait
sans cesse retentir à ses oreilles en lui montrant du doigt le but sa-
cré vers lequel, s'il ne veut faillir à sa mission et encourir le mépris
de cette vaillante créature, il lui faut marcher sans pitié ni trêve.
Acharné en ses enquêtes, il a fini par réunir tous les fils, — moins
un, — de cette trame compliquée. Il a vérifié que, par une com-
binaison machiavélique et grâce à la complicité obligée de son père,
Helen Maldon a simulé un décès en règle en faisant porter son nom
à une malheureuse jeune fille atteinte de consomption et destinée
à une mort inévitable quelques semaines avant l'époque pour la-
quelle était annoncé le retour de George Talboys. 11 sait à quel mo-
ment cette belle vipère a fait peau neuve ; il a les preuves matérielles
de son changement de nom, de son admission dans le pensionnat
où elle a passé quelques mois. Il peut établir déjà, par des témoi-
gnages certains, la nullité du second mariage qu'elle a contracté
sans être encore veuve, et l'intérêt puissant qu'elle avait à se dé-
faire de son premier époux inopinément revenu. Cependant il hésite
encore. Il espère obtenir de cette femme, par une sorte d'accord
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LE ROJIAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 061
tacite, qu'elle disparaisse, et qu'en s' épargnant le châtiment su-
prême, elle le décharge, lui, de sa mission vengeresse. Par des
avis, par des menaces indirectes, il la met en demeure de s'éloigner,
et comme elle résiste, plus intrépide et plus obstinée à mesure qu'elle
le voit plus indécis, il la presse, il fait luire à ses yeux l'épée dont
U pourrait la frapper ; il la provoque ainsi à une de ces extrémités
soudaines qui semblent si étrangères à son organisation féline, toute
de douceur flatteuse et de mol abandon, mais dont nous la savons
capable quand ses plus câers intérêts sont en jeu, quand elle se
sent attaquée dans son féroce égoFsme. Ici se place la scène capi-
tale du roman, scène destinée sans doute à être applaudie sur quel-
que théâtre de boulevard, et qui, sur les affiches à grand fracas,
pourrait porter le titre de V Incendie.
Lady Àudley) tirant parti des paroles menaçantes que Robert lui
avait fait entendre, a prié son mari d'éloigner du château ce ma-
niaque, dit-elle, dont les chimères l'inquiètent, et sir Michaêl, dont
les yeux ne sont pas encore dessillés, s'est rendu au désir de sa
femme. Leur neveu est parti sans un murmure, plus triste qu'irrité,
plus disposé à pardonner qu'à sévir. C'est à l'auberge de Luke, à
Mount-Stanning, qu'il est allé chercher un asile provisoire. Ce jour-
là même, fort avant dans la soirée, Phœbé vient, au nom de son
mari, menacé d'expropriation, solliciter un nouveau secours pécu-
niaire que lady Audley ne peut songer à leur refuser; elle lui ap-
porte de plus un billet du jeune avocat, quelques lignes seulement,
une dernière sommation portant avec elle la preuve irrécusable qu'il
peut désormais se poser en arbitre absolu de ses destinées. Donc
c'en est fait; le moment est venu de la lutte décisive. Tandis que
cette préoccupation absorbe toutes les pensées de lady Audley, son
oreille distraite perçoit, dans les plaintes de Phœbé sur les habitudes
d'ivrognerie auxquelles son mari s'abandonne de plus en plus, quel-
ques mots relatifs au danger qu'ils ont couru plusieurs fois « d'être
brûlés vifs dans leurs lits » par suite des imprudences de Luke. —
Brûlés dans vos lits!... répète machinalement lady Audley, trop
préoccupée de ses propres angoisses pour s'associer aux craintes
de Phœbé. Puis ces mots éveillent en elle une idée plus distincte,
et soudainement se dessine à ses yeux , dans tout son formidable
éclat, l'image de cette misérable auberge exposée à tous les vents,
dévorée par les flammes, et s'abîmant en quelques instans sur ceux
qu'elle abrite. Aussitôt l'idée infernale a jailli, le germe funeste a
fructifié; mais dans cette intelligence étroite la conception se com-
plète avec lenteur, et c'est seulement lorsque lady Audley se retrouve
en face du lit où sir Michaêl repose en paix que le travail intérieur
arrive à terme.
TOMB XLV. 61
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\)62 REVUE DES DEUX MONDES.
«Oui, se disait-elle entre ses dents serrées, Robert fera ce qa'JU an-
nonce... Il le fera, si je ne réussis à le loger dans un hospice d'aliénés, ou
si...
« Elle n'acheva pas de formuler sa pensée , elle n'acheva même pas inté-
rieurement cette phrase suspendue; mais un étrange battement de cœur
' semblait l'accentuer syllabe par syllabe, comme pour les chasser une à une
de sa poitrine palpitante.
« La pensée était celle-ci : a ce qu'il annonce, Robert le fera, si quelque
désastre imprévu n'éclate sur lui et ne vient le réduire au silence. » Une
rougeur de sang passa sur le visage de milady, comme si les flammes du
foyer lui eussent jeté quelque reflet subit, et s'éteignit tout aussi soudai-
nement, la laissant plus pâle que la neige d'hiver. Ses mains, qu'elle te-
nait tout à l'heure serrées l'une dans l'autre par une étreinte convulsive,
se séparèrent et retombèrent pesamment le long de son corps. Elle s'ar-
rêta dans sa marche aux rapides allures , — elle s'arrêta comme la femme
de Loth dut s'arrêter après le fatal regard en arrière qu'elle jeta sur la
cité croulante, son pouls se ralentissant à chaque seconde, chaque goutte
de sang se figeant dans ses veines, envahie par cette métamorphose bizarre
qui d'une femme allait faire une statue.
a Pendant plus de cinq minutes, lady Audley garda cette immobilité
sculpturale, la tête rejetée en arrière, les yeux grands ouverts , fixés droit
devant elle, perçant du regard les murs étroits de la chambre, pour aller
chercher au loin, dans les ténèbres, les périls et l'horreur de quelque en-
treprise désespérée. »
Si maintenant nous voyons se glisser furtivement hors des murs
d'Audley-Gourt, par cette nuit d'hiver claire et scintillante, deux
femmes enveloppées de manteaux et se dirigeant du côté de Moimt-
Stanning, nous devinerons qui elles sont, et quel démon presse
ainsi la marche de cette frêle créature, sortie à minuit de son tiède
boudoir pour aller, sous la bise âpre et mordante, vers l'ennemi que
le sommeil livre à ses coups. Phœbé ignore les projets de sa mal-
tresse, et obéit, sans en comprendre les mobiles secrets, à ce ca-
price de grande dame. Tout au plus devinera-t-elle l'affreuse vé-
rité quand au retour, à moitié chemin de l'auberge et du château,
elle verra s'élever une clarté brillante dans la direction de Mount-
Stanning. Lady Audley n'a passé que vingt minutes sous le toit de
Luke, mais ces vingt minutes n'ont pas été perdues pour elle. Après
s'être fait indiquer la porte de la chambre où dort son ennemi re-
douté, après l'y avoir secrètement enfermé à double tour, elle a ou-
blié un flambeau allumé dans le voisinage immédiat d'un rideau
de cotonnade, puis elle est partie, entraînant avec elle la trop con-
fiante Phœbé, à qui certains souvenirs eussent dû pourtant donner
l'éveil.
Ce crime atroce, qu'un hasard bienveillant se charge de déjouer
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 963
encore, décide la question contre lady Audley, et brise le fil qui re-
tenait au-dessus de sa tête Tépée menaçante. Robert, miraculeuse-
ment soustrait à l'incendie, reparaît à Audley-Court, dégagé désor-
mais de tout scrupule. Les preuves qu'il apporte sont écrasantes,
et lady Audley, définitivement vaincue, n*a plus qu'à se courber
sous cette main puissante et loyale. Ses aveux alors sont complets,
et devant son époux consterné, avec un impassible sang-froid qui
trahit la sécheresse de cette âme perdue, elle raconte un à un tous
les artifices à l'aide desquels elle a réalisé ses plans audacieux et
voulu consolider sa frauduleuse prospérité. EUe confesse même
qu'elle a tué George Talboys, qu'elle l'a tué traîtreusement et sans
qu'il pût se défendre; mais si nous l'en croyons, elle a commis ce
crime sans préméditation , sous le coup des reproches et des me-
naces dont son premier mari l'accablait et sous l'irrésistible empire
d'une maladie héréditaire. Le véritable secret de lady Audley et en
même temps l'excuse de ses forfaits, ce sont précisément les défail-
lances momentanées de sa raison. A la justice clémente qui la pour-
suit, elle offre ainsi pour la dérober au dernier supplice une ressource
dont sir Michaêl et son neveu ne manqueront pas de se prévaloir.
Au lieu de la livrer aux tribunaux, c'est dans une maison d'aliénés,
au centre des provinces belges, que Robert conduira cette misérable
créature , déchue de sa splendeur passagère et condamnée à y finir
ses jours. Après l'accomplissement de ce juste arrêt, il semble que
tout soit fini, et que le sort de George, sur le meurtre duquel Helen
Maldon n'a voulu donner aucun détail, doive demeurer enveloppé
d'un mystère impénétrable ; mais alors se produisent les aveux de
Luke Marks, dérobé à l'incendie par Robert Audley, et qui, sur le
lit de mort où le retiennent les graves blessures qu'il a reçues, livre
enfin tous les secrets qu'il avait gardés jusqu'alors. George, préci-
pité à r improviste dans un puits abandonné par cette femme sur la-
quelle il venait revendiquer tous ses droits, a sui'vécu à cette chute
terrible; Luke l'a retrouvé le jour même, sanglant et brisé, sous les
ombrages du parc. C'est à Mount-Stanning que le malheureux a reçu
les premiers soins, c'est de là qu'il est parti peu d'heures après, le
bras en écharpe,- pour fuir à jamais le théâtre d'une si odieuse tra-
hison. Il était déçu dans son amour, dans ses espérances d'avenir,
et, décidé à s'expatrier sans retour, il avait recommandé le plus pro-
fond silence au mari de Phœbé; celui-ci, pour plus d'une raison,
devait se taire. — Avons-nous besoin d'ajouter maintenant que la
récompense de Robert Audley sera la main de Clara Talboys, et que
George reviendra d'Amérique tout juste à temps pour assister à leurs
noces?
Tel est le sommaire de cette fable, dont il est facile de constater.
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96& REYUE DES DEUX MONDES.
en la disséquant, les inconséquences, les invraisemblances nom-
breuses, les combinaisons violentes et vulgaires, et où se trouvent
accumulés, sans le moindre souci des hautes conditions de Fart,
tous les élémens du drame qui se fabrique à l'usage des masses.
Elle a seulement, pour la mettre à part de ces œuvres tout à fait
inférieures, une certaine vivacité de style. Fart des sous-entendus,
le naturel du dialogue et un vernis de littérature qu'expliquent l'in-
tervention de sir Edward Bulwer Lytton et les précieux conseils
dont miss Braddon le remercie en lui dédiant ce premier roman. Le
contraste est frappant d'ailleurs entre la vérité des personnages et
le mensonge flagrant du récit où ils se meuvent : c'est l'effet d'une
méchante pièce jouée par d'intelligens acteurs; ce serait aussi celui
d'un mauvais tableau d'histoire où un habile peintre de portraits
aurait introduit quelques têtes excellentes; en somme, une discor-
dance choquante pour l'oeil du critique, et un regret sincère de voir
gaspiller en productions de second ordre des dons de nature qui
semblent remarquables, — en copies, en redites plus ou moins heu-
reuses, un talent dont une meilleure culture aurait développé l'ori-
ginalité propre et les ressources spéciales.
II.
La préférence que certains critiques accordent à Aurora Floydj
en la comparant au Secret de Lady Audley^ ne nous semble justi-
fiée ni au point de vue littéraire ni au point de vue moral. La donnée
première de ce roman est révoltante , on va s'en assurer, et aucune
délicatesse d'exécution n'atténue ce qu'elle a de brutal, d'humi-
liant, dirions-nous plus volontiers.
Lady Audley est en somme un type exceptionnel. Sa perversité
native , aggravée par son infirmité mentale , la place en dehors des
conditions ordinaires de l'humanité. Ses crimes nous sont étrangers;
les mobiles qui les expliquent ne sont pas ceux qui nous poussent,
et nous ne retrouverons perverti en elle aucun de nos instincts su-
périeurs. Il n'en est pas de même pour l'autre héroïne de miss Brad-
don. C'est une enfant gâtée, comme chacun de nous a pu en connaître
plusieurs, au cœur naturellement bon, aux penchans naturellement
généreux. Sa bonté même et sa générosité la perdent; mais comme
elles survivent à sa chute, nous avons sous les yeux le triste et ré-
pugnant spectacle, — chimérique, il faut l'espérer, — d'une âme
d'élite acceptant l'ignominie, d'une créature sincère faisant du men-
songe sa pâture quotidienne, d'une fierté de bon aloi se pliant aux
aviiissemens les plus extrêmes : spectacle qui nous blesse « même
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 96&
dans un roman, et sur lequel il serait bon de jeter un voile en sup-
posant qu'on vînt à le rencontrer parmi les réalités de la vie.
Un riche banquier d'Ecosse épouse une comédienne de province
que le hasard lui fait rencontrer et pour laquelle il conçoit une
passion subite. Elle meurt après quelques mois, lui laissant une
fille sur la tête de laquelle il reporte cette affection excessive que
la mère lui avait inspirée. Aurora grandit sous les yeux de son père,
adulée, obéie de tous et se livrant sans contrainte à la fougue de
ses entraînemens juvéniles. Elle aime les chiens, les chevaux, le
sporl'y ridiome du turfhxï est familier, la BelVs-life est sa lecture
de prédilection; une gouvernante romanesque et sotte parachève, à
force de négligence, les vices de cette éducation manquée. Parmi
les grooms du riche banquier s'en trouve un que sa bonne mine et
son adresse équestre ont fait choisir pour escorter l'héritière dans
ses longues promenades. Une certaine familiarité s'établit entre eux,
et John Conyers, — c'est le nom de ce drôle, — en profite pour soir
liciter d'abord la pitié, puis l'affection de la pauvre enfant, qu'il
abuse par de prétendues confidences. Il ne tient qu'à elle de prendre
pour un déshérité du sort cet Antinous d'écurie, sorti des boues de
Londres et façonné à une certaine élégance extérieure par le monde
équivoque au sein duquel il a vécu jusqu'alors. Archibald Floyd,
dont les yeux s'ouvrent trop tard , surprend une correspondance
d'où il résulte qu'avec la complicité de sa governessy Aurora s'est
fiancée au jockey en question. Regardant à bon droit comme nul
cet engagement irréfléchi, le banquier renvoie sur l'heure le séduc-
teur de bas étage et fait partir pour Paris, dès le lendemain, l'im-
pétueuse enfant qu'il trouve rebelle à ses volontés; mais John Co-
nyers part aussi, à la poursuite de son rêve sordide, et réussit, au
bout de quinze jours, à faire sortir Aurora du pensionnat où on l'a
placée. Il l'entraîne à Douvres, où les unit un mariage en bonne
forme, et, devenu par miracle le gendre d'up millionnaire, il pré-
tend exploiter en grand cette situation inespérée. Il a trop présumé
toutefois de la complaisance paternelle, et d'ailleurs n'a pas mesuré
l'abîme moral qui le sépare de sa jeune femme. Huit jours ont suffi
pour dissiper l'illusion fatale qui entraînait Aurora. Sa loyauté seule
la retient auprès de l'être immonde à qui elle s'est donnée; elle ne
se croit libre qu'au bout de quelques mois, lorsque les infidélités de
ce misérable l'ont dégagée de ses sermens et lui permettraient, à la
rigueur, de faire rompre légalement les liens qui les unissent. Elle
recule néanmoins devant l'éclat d'une pareille démarche et revient
simplement chez son père, qu'elle rassure et trompe en lui annon-
çant la mort de John Conyers.
Ce prologue du drame n'étant connu que d'un bien petit nombre
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966 BEVUE DES DEUX MONDES.
de personnes, Aurora reprend paisiblement dans le monde aristo-
cratique la place que lui assigne la richesse de son père. Peu à peu,
— privilège de jeunesse, — le triste souvenir de cette cruelle dé-
ception, de ce funeste hymen, s'efface de sa mémoire. Dans les bals
de comté où resplendit sa beauté souveraine, dans les courses où
elle figure, intrépide amazone, elle porte une attitude fière et se-
reine, un front superbe, un regard qui défie tous les regards. De
nombreux prétendans aspirent à sa main, et tous sont refusés avec
la même hauteur. Il en est qu'un tel accueil doit étonner, et panni
eux, en première ligne, Torgueilleux représentant d'une des pre-
mières familles du pays de Galles, Talbot Bulstrode, un des héros
de la guerre de Crimée, revenu sain et sauf de la fameuse charge
de Balaclava. Rebelle jusqu'alors à toute séduction féminine, il
subit l'ascendant impérieux de cette beauté royale, de cette hau-
teur d'âme, de cette originalité hardie, qui font d' Aurora Floyd un
être à part. Cette dangereuse sirène Ta ébloui, fasciné comme tant
d'autres, et pour se dévouer à elle, il a méconnu ou dédaigné l'at-
tachement profond et respectueux qu'il inspire à Lucy Floyd, la
blonde et timide cousine d' Aurora. En même temps que Talbot
Bulstrode, un autre soupirant se trouve également écarté; c'est John
Mellish, opulent propriétaire du Yorkshire, cœur loyal, fidèle et dé-
voué s'il en fut. Les deux rivaux désappointés, qu'unissait d'ailleurs
et depuis longtemps une étroite amitié, font partie de s'éloigner en-
semble; mais Bulstrode, ramené par une espèce de pressentiment,
revient sur ses pas pour avoir avec le banquier une dernière expli-
cation. Il revient, et, passant devant une porte entr'ouverte, il aper-
çoit, étendue sans connaissance sur un fauteuil, un journal à ses
pieds, la jeune fille dont les rigueurs le désespèrent. Lorsque, rani-
mée par ses soins, elle a repris possession d'elle-même, Aurora
Floyd revient sur son premier refus ; elle avoue à Bulstrode qu'un
secret penchant l'entraînait vers lui, et s'engage inopinément à de-
venir sa femme.
Le journal qui avait si vivement ému miss Aurora, envoyé à la
fille du banquier par un des obscurs confidens dont elle était obli-
gée de payer le silence, lui apprenait, — un lecteur perspicace l'aura
déjà deviné, — la mort de John Conyers, tué par accident au fond
de l'Allemagne dans une course quelconque. C'est sur la foi de cette
nouvelle, — malheureusement inexacte, — qu'elle accorde sa mam
à Bulstrode, et cela sans se mettre assez en peine du passé, qu'elle
lui laisse ignorer, ce qui constitue, à nos yeux du moins, une véri-
table trahison que l'amour filial n'excuse en aucune façon, et que
nous trouvons absolument incompatible avec les vertus héroïques
dont l'auteur d* Aurora Floyd a voulu décorer ce type de femme
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 667
supérieure. Au surplus, la nouvelle fiancée ne tardera pas, et c'est
justice, à porter la peine de cette dissimulation coupable. Plus d'un
indice fugitif vient à chaque instant inquiéter, alarmer les fiëres
susceptibilités de son prétendu. L'ascendant vainqueur d'Aurora les
calme ou plutôt les comprime pour un temps; mais l'arrivée inat-
tendue à Bulstrode-Castle d'une des jeunes filles qui l'ont connue à
Paris, dans ce pensionnat d'où elle a été enlevée, détruit soudaine-
ment la confiance aveugle dont elle abusait. Après avoir pris lecture
de la lettre où sa mère, effarouchée par les révélations de leur jeune
parente, le met en garde contre les antécédens suspects de sa fian-
cée, — et trouvant dans ses propres soupçons, vingt fois réprimés,
la confirmation des craintes qu'on lui suggère, — Bulstrode se dés-
espère d'abord; il réagit ensuite contre cette conviction naissante, il
s'eflbrce de la combattre et de n'envisager ce qui a pu se passer
dans le couvent parisien que comme une escapade sans importance.
Toute cette affaire, si louche au premier abord, va s'éclaircir en
quelques mots. C'est dans ces dispositions qu'il se rend auprès de
sa fiancée. Aurora l'attend, vêtue de noir, au fond d'un appartement
reculé. Du moment où le nom de son ancienne compagne a été pro-
noncé devant elle, il lui a été impossible de ne pas prévoir ce qui
allait arriver : elle sait donc que Talbot va venir et devine ce qu'il
va lui dire. A son entrée, elle ne bouge pas, elle ne se détourne
pas de la fenêtre où elle est assise. Il ne la voit que de profil, à
peine éclairée par les dernières lueurs d'un jour d'hiver. Après lui
avoir parlé sur un ton léger, que dément son angoisse intérieure,
de la lettre qui vient d'arriver et qui nécessite, dit-il, quelques ex-
plications :
« Vous lirai- je la lettre, Aurora?
« — Si vous voulez.
« Il prit dans son sein l'épître froissée, et, se penchant du côté de la
lampe, il lut à voix haute, s' arrêtant à chaque phrase et comptant sur une
interruption soudaine, un commentaire passionné ; mais elle le laissa finir
sans parler, et, même après qu'il eut fini, demeura muette.
« — Aurora!.. . Aurora!... Est-ce donc vrai?
et — Parfaitement vrai.
«r — Pour quelle cause avez-vous quitté ce couvent?
«t — Je ne puis vous le dire.
« — Du mois de juin 1856 au mois de septembre dernier, quelle a été
votre résidence?
« — Je ne puis vous le dire, Talbot Bulstrode... C'est un secret qu'il m'est
interdit de révéler.
« — Comment ! il y a dans votre vie une lacune de près d'une année, et
vous ne sauriez me faire connaître, à moi votre mari désigné, ce que vous
êtes devenue pendant cet intervalle?
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968 REYDB DES DEUX MONDES.
c — Je ne le puis.
« — Alors, Aurora Floyd, vous ne pouvez non plus devenir ma femme!
ff II croyait qu'elle allait se retourner vers lui, sublime d'indignation et
de fureur, et que Texplication si ardemment souhaitée allait jaillir de ses
lèvres avec un torrent de paroles amères; mais elle se leva de son si^, et,
portant vers lui ses pas indécis, vint s'agenouiller devant le jeune homme
stupéfait. Rien n'aurait pu l'effrayer à l'égal de ce simple mouvement : il y
avait là toute une confession, l'aveu formel d'une faute; mais laquelle, la-
quelle?... En quoi pouvait consister le sombre mystère de cette existence
qui comptait encore si peu d'années?...
« — Talbot Bulstrode, lui dit-elle d'une voix tremblante qui l'atteignit
en plein cœur, le ciel m'est témoin que maintes fois j'ai prévu, j'ai redouté
» ce moment. Un peu moins lâche que je ne suis, je serais allée auTdevant de
l'explication que vous réclamez... Mais je pensais,... j'espérais que jamais je
n'aurais à vous la donner,... et que si un jour je m'y voyais réduite,... eh
bien! je vous trouverais généreux,... vous auriez en moi confiance... Si vous
le pouviez, Talbot! si vous pouviez croire que ce secret n'est pas une honte
absolue!
« — Une honte absolue!... s'écria-t-il. Est-il possible, Aurora,... mon
Dieu, est-il possible que je vous entende me parler ainsi? En êtes-vous à
croire que la honte a ses degrés et que l'honneur se mesure?... Un secret
entre nous,... que dis-je? l'ombre d'un secret... doit nous séparer pour
jamais. Relevez-vous, Aurora, votre humiliation me tue... Relevez-vous, et
s'il est arrêté que nous devons nous quitter à l'instant, dites-moi, dites-moi
de gr&ce que je n'ai pas à me mépriser pour vous avoir tant aimée,... aa
point d'oublier, en vous aimant ainsi, ce qu'un homme se doit à lui-même.
ff Elle ne lui obéit point, mais, s'affaissant encore davantage, écrasée plu-
têt qu'à genoux, la tête enfouie dans ses mains, elle n'exposait aux regards
de Bulstrode que les épaisses torsades de ses cheveux noirs.
« — Talbot, disait-elle d'une voix étouffée, songez que je n'ai jamais eu
de mère... Ayez pitié de moi, Talbot!...
« — Pitié? répéta le capitaine; vous me demandez pitié?.,, pourquoi pas
justice?... Une question, Aurora Floyd, une seule encore,... la dernière
peut-être que je vous adresserai jamais. Votre père sait-il que vous avez
secrètement quitté ce pensionnat?... Sait-il où vous avez passé l'année?...
« — Il le sait.
« — Merci du moins pour cette parole. Eh bien donc ! Aurora, dites-moi
seulement qu'il en est ainsi, et j'en croirai votre simple parole comme le
serment solennel d'une autre femme... Dites-moi s'il a donné son assenti-
ment à votre évasion,... s'il l'a donné à l'emploi de cette année d'absence...
Puissiez- vous répondre qu'il en est ainsi, Aurora! car alors plus de ques-
tions entre nous... Je vous garderai sans crainte la tendresse et le respect
qu'un mari doit à sa femme.
« — Je ne saurais,... dit-elle. Je n'ai encore que dix-neuf ans ; mais dans
le cours de ces deux dernières années j'ai assez fait pour briser le cœur
de mon père,... du père le plus tendre qui ait jamais vécu en ce monde
misérable.
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LE BOMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 969
« — Tout est dit alors... Dieu vous pardonne, Aurora Floyd! De votre
aveu même, vous n'êtes pas la femme que peut avouer un homme d'hon-
neur... J'interdis à ma pensée tout soupçon flétrissant; mais le passé de ma
femme doit être une page blanche et sans souillure, où tout le monde pourra
venir jeter les yeux...
« Il se dirigea d'abord vers la porte; puis, revenu sur ses pas, il aida la
pauvre enfant à se relever, pour la reconduire jusqu'à son siège, près de la
fenêtre, avec la même courtoisie qu'il lui eût témoignée en la ramenant à
sa place dans quelque bal. Leurs mains se rencontrèrent, glacées comme
celles de deux cadavres. Que de mort en effet sous ce froid contact l Que
de choses ayaient péri entre ces deux êtres depuis quelques heures :
espoir, confiance, sécurité, amour, bonheur, tout ce qui fait le prix de la
vie !
« Talbot s'arrêta une fois encore sur le seuil de la porte, et, reprenant
la parole : — « D'ici à une demi-heure, j'aurai quitté Felden, disait-il; ne
vaudra-t-il pas mieux, miss Floyd, laisser croire à votre père que quelque
léger dissentiment nous a séparés et que je m'éloigne par votre ordre?...
Je lui écrirai certainement dès mon arrivée à Londres, et, si cela vous
agrée, je puis rédiger ma lettre de manière à le confirmer dans cette idée.
« — Vous avez là une bonne inspiration, répondit-elle. Oui, je voudrais
lui laisser cette erreur... Sa douleur en sera peut-être moins amère... Le
ciel sait ce que je dois de reconnaissance à tout ce qui peut atténuer ce
qu'il souffre.
a Talbot s'inclina et referma la porte après lui ; le bruit qu'elle fit en re-
tombant lui sembla sinistre : il lui rappela ces jeunes et fragiles créatures
que les religieuses d'autrefois abandonnaient, pour les y laisser périr, au
fond de quelque in-pace. Mieux aurait valu, se disait-il, laisser Aurora
étendue dans son cercueil, belle de cette sérénité dont la mort pare ses
victimes, que de s'arracher d'auprès d'elle comme il venait de le faire.
ff L'appel vibrant et criard de la cloche qui sonnait le secùnd coup du
dîner retentit au moment où , quittant la pénombre du corridor, il entrait
dans la salle de billard, étincelante des feux du gaz. 11 y rencontra Lucy
Floyd, qui vint à lui en toilette d'apparat : la soie frémissait autour d'elle;
franges et rubans, dentelles et joyaux se jouaieAt et miroitaient à chacun
de ses mouvemens , et il lui en voulait presque de tout cet éclat radieux,
le comparant au pâle visage de la créature à demi brisée qu'il venait de
quitter à l'instant même... Lucy recula devant le jeune homme, dont la
physionomie bouleversée avait de quoi l'eflfrayer. — Qu'y a-t-îl donc? de-
manda-t-elle; qu'est-il arrivé, monsieur Bulstrode?
« — Rien,... une lettre du Cornouailles qui m'oblige... — La voix lui
manqua pour compléter cette banale excuse.
a — Lady Bulstrode,... sir John peut-être,... une maladie?... hasarda
Lucy.
a Talbot posa son doigt sur ses lèvres blêmies, et secoua la tête par un
geste qui prêtait à toute sorte d'interprétations; il lui était impossible de
parler. Le vestibule d'ailleurs s'emplissait de visiteurs et d'enfans qui cou-
raient se mettre à table. La porte de la salle à manger était ouverte : au
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970 REVUE DES DEUX MONDES.
bout d'une longue avenue de flambeaux et de pièces d'argenterie, Talbot
entrevit vaguement la tête vénérable d'Ârchibald Floyd. Autour du vieil-
lard se groupaient ses neveux et nièces ; mais à sa droite la place qu'An-
rora devait venir occuper était encore vide. Le capitaine, se détournant
de ce tableau joyeux , gravit en quelques bonds Tescaller, et trouva son
valet de chambre tout ébahi devant la toilette qu'il lui avait préparée. Ce
fidèle serviteur ne comprenait pas que son maître ne fût pas encore venu
s'habiller.
a Le banquier était debout à la porte de la salle à manger lorsque Talbot
traversa le vestibule. Il enjoignait à un domestique d'aller prévenir sa
fille : — Nous attendons miss Floyd, répétait impatiemment le vieillard...
Le dîner ne peut commencer sans elle.
« Inaperçu au milieu de tout ce désordre, Talbot ouvrit sans bruit la
grande porte et se glissa dans les froides ténèbres dont l'hiver enveloppait
le château. Les hautes fenêtres étroites inondaient de clartés la terrasse qui
s'étendait devant elles ; mais en face de Talbot se trouvait le parc, où les
arbres étalaient tristement leurs ramures dépouillées; une mince couche
de neige blanchissait le sol. Sur le ciel gris, pas une étoile. Le froid, ia
désolation à perte de vue, formaient un contraste pénible avec la tiède et
brillante atmosphère qu'il venait de quitter. Ce moment critique de sa vie
trouvait là comme un symbole saisissant. Le malheureux venait d'échanger
les ardeurs de l'amour, les clartés radieuses de l'espérance, pour la rési-
gnation frissonnante, pour le découragement sombre et glacé... »
On eût bien étonné Talbot Bulstrode, en cette ménoiorable soirée
du 25 décembre 1858, si on lui eût prédit qu'au mois de novembre
1859 Aurora Floyd serait la femme de Jobn Mellish, et Aurora
Floyd n'eût pas éprouvé moins de surprise en apprenant qu'elle-
même, peu de mois après ce mariage, donnerait ses soins à FunioB
de son ancien prétendu, qui se résigne enfin à récompenser le silen-
cieux amour de l'aimable Lucy. Ce résultat bizarre, et qui n'a rien
d'autrement romanesq&e, s'explique par l'absolue confiance que
John Mellish témoigne à celle qu'il aime, par le dévouement sans
bornes, par les assiduités dévouées dont il l'entoure pendant une
longue maladie, conséquence naturelle du rude choc qu'elle vient
de subir. Ce brave gentleman n'est pas, on le voit, de ceux qui, par
sotte fierté, par scrupules excessifs, se refusent à être heureux. 11
s'applaudit que son rival se soit montré si susceptible, et, dans ses
idées volontiers un peu confuses à ce sujet, il parvient à se figurer
qu'au fond de la mésintelligence survenue tout à coup entre Talbot
et Aurora, on trouverait, en cherchant bien , quelque secrète pré-
férence de cette dernière pour lui, John Mellish. Il sait d'ailleurs
que sa femme a un secret, un secret qu'elle refuse de révéler à per-
sonne, et il a promis de le respecter toujours. Dans cette absence
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LE ROMAN ANGLAIS GONTEBIPORAIN. 971
complète ou dans ce sacrifice héroïque de la curiosité la plus légi--
time chez un mari, nous pourrions signaler en passant une légère
nuance de ridicule; mais ce ridicule, s'il existe, n'a rien dont Aurora
puisse s'offusquer; il ne l'empêchera pas, — bien au contraire, —
de s'attacher de plus en plus au candide, au loyal époux qu'elle
gouveme comme il lui plaît, et dont la bonté docile gagne son cœur.
Talbot Bulstrode, qui lors de leur rupture s'est montré le moins
faible des deux, reste un peu plus fidèle au triste souvenir de l'a-
mour à jamais éteint; mais à la longue son orgueil trouve aussi son
compte dans l'espèce d'idolâtrie que lui a vouée sa femme, dans le
culte respectueux dont elle l'entoure; il se console donc petit à pe-
tit, et le bonheur de ces divers personnages parait assuré quand se
montre à l'horizon le nuage qui va troubler cette sérénité, compro-
mettre cet avenir couleur de rose.
John Conyers, on le sait, n'est pas mort. Ce jockey malencontreux
s'est remis des suites de la terrible chute qui avait fait croire à son
trépas, et, de retour en Angleterre, un hasard fatal le ramène comme
par la main jusque chez le mari de sa femme. Ici les invraisem-
blances s'accumulent. Du fond des hôpitaux d'Allemagne, où il était
aux prises avec la maladie et la misère, John Conyers n'a pu man-
quer de recourir à la générosité d' Aurora. Pour cette démarche, une
letti-e sufiit, et à défaut de lettre l'entremise d'un de ces émissaires
obscurs qu'il a déjà employés plus d'une fois en de pareilles rencon-
tres. Puis comment comprendre qu' Aurora, informée d'avance du
nom de Ventraineur recommandé à Mellish , ne profite pas de son
ascendant pour l'éloigner d'elle? Loin de là, elle provoque, elle or-
ganise elle-même cette combinaison périlleuse en vertu de laquelle
John Conyers se trouve établi à quelque cent mètres du château et
sollicité à toutes les entreprises de la plus abusive tyrannie. Elle
veut, il est vrai, traiter une fois pour toutes avec ce misérable et
obtenir à prix d'or qu'il s'exile pour jamais : que valent néanmoins,
pour être payées si cher, les promesses d'un être aussi dégradé?
Et pourquoi ce subalterne avide souscrirait- il, pouvant mieux at-
tendre de la frayeur qu'il inspire, à ce marché qui limite ses espé-
rances (1)? Comment se figurer enfin qu'une pareille négociation
pourra se débattre impunément de maîtresse à valet sous les yeux de
(1) Le dilemme par lequel Aurora décide John Conyers n*a rien de très concluant :
u Ou vous accepterez mes offres, lui dit-elle, ou je déciderai mon pore à me déshériter,
et vous serez frustré de la fortune que vous espérez peut-être à sa mort. » Elle recon-
naît ainsi tacitement qu*elle n*est pas en mesure de réclamer le divorce, et John Co-
nyers, cela étant, armé des droits que la loi lui donne, la tient littéralement à sa merci,
elle et son vieux père, elle et John Mellish. Échanger une telle situation contre une
poignée de billets de banque, c*est faire trop évidemment un marché de dupe.
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972 lUSYUE DES DEUX MONDES.
tous ces argus qui entourent une femme de haut rang? John Hellish
est aveugle, aveugle comme l'amour fidèle, à la bonne heure; mais
cette ancienne gouvernante qu'Aurora Floyd a gardée auprès d'elle
comme dame de compagnie et un peu comme femme de charge, cette
mistress Walter Powell dont elle se sait haïe en secret et qui lui fait
payer ses respects, ses adulations par un espionnage de toutes les
minutes, — et cet autre ennemi plus obscur encore, un groom idiot,
Steeve Hargraves, qu'elle a cravaché dans un moment de colère, et
qui depuis lors, errant autour du château d'où elle l'a fait expulser,
guette une occasion de vengeance, — la laisseront-ils en paix aller
et venir furtivement, recevoir des lettres et y répondre?... Aurora le
croit sans doute, car elle ne met dans ses démarches ni la moindre
mesure ni le moindre calcul, et nous assistons alors à un étrange
spectacle, celui d'une grande dame réduite à multiplier de jour ou
de nuit les démarches les plus compromettantes pour se rendre aux
conférences que lui assigne impérieusement un de ses plus infimes
valets. Chacun de ses pas est épié, chacune de ses paroles est re-
cueillie, chacun de ses billets est lu par d'autres yeux que ceiLx pour
lesquels il était écrit. A tous ces mystérieux rendez-vous, un témoin
assiste en secret, un témoin, et quelquefois deux. C'est un luxe de
trahisons et de surprises que, dans leurs jours de plus grand lais-
ser-aller, nos dramaturges du boulevard n'oseraient se permettre-
Derrière chaque porte fermée une oreille est ouverte; au fond de
chaque massif d'arbres, dans ce parc de carton peint, un espion se
tient aux aguets. Ajoutez à ces moyens, usés même au théâtre, des
hasards miraculeux , prodigués pour motiver les situations les plus
indifférentes, et faites-vous une idée de l'espèce de lassitude que
produit l'abus maladroit de tant de ressources extrêmes.
Mais laissons là les moyens et parlons des résultats. Aurora
Floyd, par dévouement pur, nous dit-on, et pour son second mari
plutôt que pour elle, veut obtenir l'éloignement définitif de John
Conyers; elle lui offre donc, en échange de son silence et de son dé-
part pour l'Australie, une somme ronde de deux mille livres sterling
qu'elle obtient de son père, sans lui expliquer, bien entendu, la
destination de cet argent. Le traité final se conclut ensuite à dii
heures du soir, au bord d'un étang du parc et par-devant deux té-
moins dont les parties contractantes se gardent bien de soupçonner
la présence. L'un des deux est Steeve Hargraves, cet idiot dont nous
avons parlé, lequel a toujours sur le cœur le rude traitement qu'il
a subi et la perte de la position qu'il occupait au château. Près de
lui, — tout idiot qu'on veut bien le croire, — Figaro n'est qu'un en-
fant ou un niais. En effet, grâce aux billets qu'il décachette, grâce
aux conversations secrètes dont il ne perd pas un mot, Steeve Har-
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 973
graves, devenu le domestique de John Conyers, est parfaitement au
courant de ce qui se passe et se projette. Le premier mariage de
mistress Mellish n'est plus un mystère pour lui, et il en retrouverait
au besoin la preuve matérielle dans ce certificat que son maître con-
serve précieusement entre l'étoffe et la doublure d'un gQet de livrée;
mais ce n'est pas là pour le moment ce qui l'inquiète : les deux
mille livres qui des mains d'Aurpra vont passer dans celles de John
Conyers lui tiennent bien autrement au cœur.
Ce soir-là même, en rentrant au château, mistress Mellish tombe
au milieu de groupes épouvantés. Un coup de feu a retenti dans
la direction de l'étang : John Conyers y a été trouvé mort. Après
la levée du cadavre viennent les constatations légales. Comment
expliquer le meurtre? où chercher l'assassin? Si la situation res-
pective d'Aurora et du défunt était plus généralement connue,
l'enquête serait certainement dirigée contre elle. Par hasard et par
bonheur, cette situation ne se révèle aux magistrats qu'après le
verdict du jury. Mellish apprend d'eux, et seulement alors, le se-
cret qu'Aurora voulait lui dérober à tout prix. A la suite d'un pre-
mier élan de douleur, — bien concevable, il faut l'avouer, — il ac-
court vers elle le cœur plein de tendresse et de pardon ; mais il
tî-ouve son foyer désert. Aurora s'est enfuie à la hâte aussitôt que
Steeve Hargraves, notre idiot diplomate, est venu la prévenir de
ce qui se passait. Cette fuite, si suspecte qu'elle soit, n'ébranle pas
l'imperturbable confiance de ce mari comme il n'en est guère. Il
court sur les traces de sa femme et la rejoint chez Talbot Bulstrode,
à qui elle était allée demander assistance et conseil. Celui-ci les
renvoie au plus vite dans leur château, et il a raison, car déjà l'opi-
nion s'émeut; de sourdes rumeurs circulent, et on devine quel ca-
ractère elles prennent lorsque le hasard fait retrouver, à l'endroit
même où John Conyers est tombé, l'arme qui lui a donné la mort.
C'est un des pistolets de John Mellish , une de ces armes de luxe
qu'il renfermait avec le plus de soin dans une chambre réservée où
sa femme et lui pénétraient seuls.
Aurora serait-elle coupable? Le public incline à le penser. Offi-
cieusement prévenue par mistress Powell, — que John Mellish a fini
par renvoyer de chez lui, et qui d'ailleurs croit sincèrement à la
culpabilité d'Aurora, — la police a mis ses agens en campagne. Il
n'est pas jusqu'à John Mellish lui-même qui un moment ne révoque
en doute la parfaite innocence de son idole. Ceci le trouble évi-
demment et jette quelque froideur dans leurs relations conjugales;
mais il est si bien sous le charme, si complet est son dévouement,
si grandiose sa tendresse, tellement inépuisable son indulgence,
qu'il prendrait encore son parti de cette dernière aventure, et qu'en
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97A RETUE DES DEUX MONDES.
nous plaçant au point de vue de Fauteur nous serions tenus d'ad-
mirer ceci comme un des efforts les plus sublimes auxquels puisse
s'élever Tâme humaine, illuminée, réchauffée par les flammes du
véritable amour. Cette conclusion fort heureusement nous est épar-
gnée. Talbot Bulstrode arrive, comme Jupiter en son nuage, pour
dénouer le drame, mettre la justice sur la trace du vrai coupsîble,
et, après une lutte vigoureusement soutenue de part et d'autre,
établir, à n'en pouvoir douter, que Steeve Hargraves est l'assassin
de John Gonyers.
III.
(( Il n'avait pas lu impunément Wilkie GoUins et Diunas, » dit
quelque part miss Braddon, vantant l'habileté avec laquelle un de
ses héros se joue au sein d'une intrigue assez compliquée. C'est
ainsi justement que se pourraient caractériser le talent dont elle a
fait preuve et le succès qu'elle a obtenu. Ce succès est du même
ordre que celui de la Woman in white et de No Nome y bien que
l'auteur de ces deux derniers romans nous semble l'emporter de
beaucoup par la savante économie des moyens qu'il emploie, par
une forme d'une élégance plus soutenue, et aussi, à très peu d'ex-
ceptions près, par le soin qu'il prend de ménager la susceptibilité
morale de ses lecteurs. Les scrupules qu'il montre à cet égard sem-
blent étrangers à miss Braddon; elle aborde avec un sang-froid sur-
prenant des situations et des détails qui répugnent ordinairement
à la délicatesse de son sexe, et, préoccupée du besoin d'arriver à
l'effet, elle ne ménage guère ni la hardiesse outrée des aperçus,
ni même la crudité des mots. Elle met une évidente affectation à
prendre l'accent viril, et, comme il arrive souvent en pareil cas, eUe
dépasse la mesure, elle force le ton, « elle se déguise trop. » Si
exceptionnelle qu'ait été sa vie, — miss Braddon exerce, dit-on, la
profession dramatique, — on ne s'explique pas très bien qu'elle
ait pu dépouiller aussi complètement la réserve et les timidités qui
caractérisent le roman féminin. Ce qu'on s'explique mieux, c'est
(pi'elle se soit imbue, et plus que de raison, des traditions du drame
moderne, et qu'elle ait introduit dans des récits auxquels elles de-
vaient rester étrangères les combinaisons violentes et heurtées, les
improbabilités flagrantes, et, pour employer un triste mot, les ru-
briques de cet art dégénéré que des excès de tout genre ramènent
peu à peu vers la barbarie primitive. Cela s'explique, disons-nous;
mais il n'en faut pas moins le déplorer, quand cette corruption du
roman par le théâtre altère un talent natif d'une certaine valeur. Or
c'est là un regret qu'on ne saurait manquer d'éprouver en lisant ces
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 975
deux premiers ouvrages d'une femme intelligente à coup sûr, dont
les défauts, si saillans qu'ils puissent être, ne doivent pas faire mé-
connaître le mérite relatif, et que nous croyons louer, quant à nous,
en la plaignant d'avoir si bien réussi auprès d'un certain public.
Si, comme cela est à craindre, elle prend pour de sûrs indices la
rapide popularité qu'elle a conquise, le bruit que la critique a fait
autour de son nom, elle risque, demeurant sur cette voie qu'elle a
trouvée si large et si aplanie, d'y laisser une à une les qualités qui
la distinguent, et de voir au contraire se développer outre mesure
ce que nous appellerions volontiers les mauvaises habitudes de sa
plume. Plus d'un exemple est là pour l'avertir, et nous serions tenté
de lui signaler, entre autres, celui d'un écrivain avec lequel nous
lui trouvons quelque ressemblance, l'auteur de Guy Livingstone.
Accueillie, choyée comme il le fut naguère, nous lui souhaitons de
n'être jamais oubliée comme il l'est aujourd'hui. Ses allures fanfa-
ronnes, sa morale excentrique, les brutalités cavalières, les affecta-
tions de tout genre par lesquelles ce nouveau -venu cherchait, on
s'en souvient peut-être, à se distinguer du vulgaire, ne l'ont pas
défendu contre ce grand châtiment réservé à toutes les exagérations,
une fois qu'elles ont produit leur premier effet de surprise : — l'in-
différence et le dédain. Nous ne le redouterions pas pour miss Brad-
don, si nous étions plus certain qu'elle saura faire un triage difficile
entre tous, celui des dons qu'elle tient de la nature et des vices lit-
téraires qu'elle doit à une éducation mal faite, à des modèles mal
choisis.
Chez les compatriotes d'Anne Radcliffe, un retour de mode a mis
en faveur le roman à sensntioriy — sensational novely comme ils
disent, — le roman à secret, le roman-énigme, dont la principale
condition d'intérêt, l'invariable moyen de séduction est un imbro-
glio déjà ténébreux en lui-même et obscurci encore, compliqué de
manière à laisser jusqu'au bout le lecteur en suspens et le dénoû-
ment imprévu. Fort misérables à tous autres égards, ce sont, la
plupart du temps, des récits à commencer par la fin, puisqu'en
lisant la dernière page on est heureusement dispensé de parcourir
celles qui précédent. Pour les apprécier en bloc sans trop de fatigue
et de temps perdu, nous conseillerions de les aller chercher dans
les recueils illustrés qui en ont fréquemment la primeur, le Lon-
don journal ou tout autre weekly du même genre. La vignette qui
accompagne chaque chapitre en dit assez à qui sait comprendre.
Ici un enfant qu'on étrangle, là une forme humaine cousue dans
un sac et que deux mécréans jettent à l'eau, ou bien encore un ca-
valier galopant, les cheveux hérissés, la cravache en l'air, à côté
d'un spectre féminin qui berce dans ses bras un marmot-fantôme.
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976 REVUE DES DEUX MONDES.
— Derrière ces deux raffinés qui se battent sans témoins, un brigand
embusqué tient Tun d'eux au bout de son arquebuse; — plus loin,
sept ou huit burglars voilés de crêpes, armés de casse-téte et de
pistolets, pénètrent à la clarté des lanternes sourdes dans une de-
meure opulente; — au fond de quelque bois solitaire, une jeune
fille échevelée se traîne aux pieds d'un athlétique scélérat qui sem-
ble se demander, irrésolu, ce qu'il fera d'elle; — une soubrette
s'approche du lit de sa maîtresse pour l'étouffer sous un oreiller,
mais une main robuste s'abat sur son épaule, et nous la voyons, la
bouche béante, les yeux hagards, en face du sauveur inattendu cpii
vient empêcher la perpétration du crime. Voici des funérailles mys-
térieuses, celles de la femme en noir (1) qu'on enterre vive, et nous
allons la retrouver, à quelques pages de là, sortant de son tom-
beau saine et sauve, drapée dans les plis du suaire funèbre... Ainsi
la vignette révélatrice, interprétant du mieux qu'elle peut les drames
dont elle est en quelque sorte l'affiche, ne représente plus que gens
qui s'assomment, qui se poignardent, qui s'empoisonnent ou s'é-
touffent, bandits de tout âge et de tout sexe, et, parmi ces innom-
brables scélérats de haute ou basse volée, le policeman qui circule,
son truncheon à la main, l'œil grand ouvert, — étonné, dirait-on,
d'avoir tant de besogne sur les bras.
Les choses en sont venues à ce point qu'il a fallu s*enquérir de
cette espèce de fléau littéraire, et que la grosse artillerie des revues
a tonné contre le sensaiional novel. La Quarterly^ tout dernière-
ment encore, passait les modèles du genre au crible du plus sévère
examen, et nous recommandons son article à ceux de nos lecteurs
qui voudraient approfondir la question touchée ici. Toutefois, re-
marquons-le, la réaction contre les malsaines tendances que nous
signalons ne saurait guère venir que du public même chez qui
elles ont trouvé jusqu'ici un accueil empressé, leur unique raison
d'être, le seul stimulant de cette fécondité déplorable; il faut l'at-
tendre, — et peut-être l'attendrons-nous longtemps, — du dégoût
que ce public ne saurait manquer d'éprouver quand il se sentira,
comme Macbeth, a rassasié d'horreurs, » de chimères sanglantes,
de mensonges puérils, d'absurdes fantasmagories. Quant à l'édifier
directement sur la valeur de toute cette littérature marchande dont
il favorise le débit, c'est là une tâche interdite aux écrivains d'une
certaine valeur, aux recueils littéraires d'une certaine gravité. Rien
de plus facile à comprendre : le public dont nous parlons n'est pas
celui où se recrute la clientèle de ces écrivains et de ces recueils.
Il se trouve principalement, — pour ne pas dire uniquement, —
(1) The Womaa in Black or Buried Aline, by mistress Gordon SmythieB.
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LE ROMAN ANGLAIS CONTEMPORAIN. 977
dans ces couches sociales qui, sorties Tune après l'autre des ténè-
bres, arrivant Tune après l'autre sous le soleil, fournissent aux fic-
tions d'un ordre inférieur une succession continue de lecteurs naïfs,
aisément entraînés, d'une crédulité sans bornes, d!une indulgence
à toute épreuve. Ceux-là ne lisent guère les revues.
En songeant à ce phénomène de nos temps démocratiques, on doit
vraiment s'étonner que le niveau inférieur de la littérature d'ima-
gination ne se soit pas abaissé plus encore, et c'est un favorable
symptôme après tout que de voir dans ce chaos en fermentation
s'introduire peu à peu les élémens précurseurs d'un avenir moins
chargé de ténèbres. Parmi les romans à effet que ces dernières an-
nées ont vus éclore, il en est, — comme ceux de M. Wilkie CoUins,
— où se manifestent les sincères préoccupations d'un artiste, la re-
cherche d'un certain idéal, le souci d'une observation bien faite, le
soin du style, l'étude des littératures étrangères; il en est aussi, —
et nous placerons ceux de miss Braddon dans cette catégorie, — où
se produisent de précieuses qualités natives, une verve malheureu-
sement trop peu châtiée, mais qui passe la mesure moyenne, une
rare vivacité d'imagination qu'on souhaiterait mieux équilibrée, mais
à laquelle on ne voudrait pourtant pas retirer ce qu'elle a d'en-
traînant et de communicatif , — enfin et surtout ce je ne sais quoi
d'encore innomé qui perniet de créer un type et de lui donner la
consistance, le mouvement, l'animation, la physionomie, l'accent
d'un être humain. Lady Audley et son neveu Robert, Aurora Floyd
et son second mari, voire Talbot Bulstrode et John Conyers, sont,
à quelques exagérations près, des personnages qui vivent, des por-
traits parlans, que leur vérité individuelle, mise en relief par d'in-
génieux contrastes, sépare de la fable absurde à laquelle ils appar-
tiennent. Ils rachètent en partie ce qu'elle a de vulgaire et de factice,
et par un lien plus ou moins fragile la rattachent à un ordre de pro-
ductions que l'art peut avouer. Serait-ce par là que les récits qui
viennent de nous occuper se sont recommandés principalement à
l'attention publique en Angleterre? et faut-il en attribuer la vogue
aux qualités que les connaisseurs y signalent? Espérons-le, sans oser
croire absolument à une justice si éclairée, si bien répartie. Ou plu-
tôt encore faisons honneur de ce résultat à un instinct spécial qui
existe au sein des foules, et qui, s'il ne les prémunit guère contre
des entraînemens irréfléchis, ne leur permet pas en revanche de
méconnaître ce qui est digne d'un applaudissement unanime.
E.-D. FORGUES.
TOME XLV.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 juin 1863.
Nous n'avons aucune retouche à faire, devant le résultat des élections, à
l'esquisse que nous tracions du mouvement électoral, il y a quinze jours,
au moment où s'ouvraient les scrutins. Ces élections générales sont un évé-
nement important dans l'histoire contemporaine, un événement qui sera
fertile en conséquences. Elles ont marqué, comme nous le disions depuis
deux mois , un véritable réveil de l'esprit public; elles ont rompu le charme
qui avait si longtemps paru distraire la France du souci de sa politique
intérieure ; elles introduisent un nouvel élément dans le jeu des institu-
tions actuelles ; elles ont donné plus que l'opposition démocratique et libé-
rale n'avait le droit de se promettre : elles sont le commencement mani-
feste de quelque chose.
Les incîdens particuliers de cette lutte, qui est pour notre pays une crise
de rajeunissement, ne sont point de notre domaine. Nous n'en pouvons re-
lever que les caractères les plus généraux. Sans doute, si nous nous arrê-
tions aux détails de la lutte électorale, nous aurions des regrets à exprimer
sur l'insuccès de plusieurs candidatures libérales. Nous sommes affligés que
le parfum de probité qui s'attache aux opinions et au nom de M. de Rému-
sat n'ait pas attiré à lui la majorité dans un département où il est cepen-
dant entouré d'une considération si générale. Nous déplorons que M. Casi-
mir Perler, qui a fait si bonne contenance à Grenoble, n'ait pu vaincre les
hostilités administratives qu'il a combattues avec tant de vigueur. Nous
sommes fâchés que le Gers et la Haute- Vienne, où leurs candidatures avaient
été si honorablement accueillies, n'aient pas envoyé à la chambre M. Léonce
de Lavergne et M. Saint-Marc Girardin. Puisque M. Dufaure avait consenti
enfin à se présenter aux suffrages de ses concitoyens, il est malheureux
que les circonscriptions où il se présentait n'aient pas réparé elles-mêmes,
par un empressement intelligent, les retards d'une candidature qui impor-
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REVUE. — CHRONIQUE, 979
tait tant à Topinion libérale. Nous pourrions multiplier l'expression de nos
regrets à propos de ceux de nos amis politiques dont l'initiative coura-
geuse n'a point été récompensée par le succès; mais ces regrets privés s'ef-
facent devant le grand résultat public et politique des élections générales.
L'opposition libérale était placée dans des conditions telles qu'elle n'a-
vait rien à perdre, qu'elle avait tout à gagner aux élections. Elle ne pou-
vait compter dans l'ancienne chambre que sur cinq voix déterminées et
constantes. Chaque voix ajoutée à cette ancienne et petite réserve était
donc pour elle un progrès, une conquête, une victoire. Pour avoir un juste
sujet de se féliciter, elle n'était pas tenue de gagner toutes les batailles
qu'elle livrerait; il lui suffisait de remporter quelques victoires. Outre les
fameux cinq, l'élection précédente n'avait envoyé à la chambre que quatre
ou cinq membres indépendans du patronage administratif. L'élection ac-
tuelle ouvre le corps législatif à une trentaine de députés de l'opposition
ou non officiels. L'opposition vient donc de gagner vingt voix : le nombre
est petit, mais le succès est grand. Le succès est grand par les circon-
stances au milieu desquelles il a été obtenu, par la nature des circonscrip-
tions qui l'ont donné, par la signification du mouvement électoral, par le
développement que l'accroissement de l'opposition et que le talent et l'au-
torité de plusieurs de ses nouveaux représentans vont donner à la discus-
sion politique au sein du corps législatif.
Le rapport niunérique des opinions hostiles n'est point tout dans le ré-
sultat d'une élection générale , il faut voir aussi dans ce résultat les symp-
tômes de la direction des esprits et du courant des opinions. Il ne s'agit
pas seulement de savoir de quel nombre de voix un parti l'emporte sur
l'autre, il faut considérer encore quelle est l'opinion qui est en progrès,
quelle est celle qui est en train de recruter des adhérons et que le souffle
de Tesprit public encourage. Il importe de t^nir compte de ces symptômes
qui annoncent où va le courant de l'opinion , môme dans les pays qui pos-
sèdent le régime populaire et parlementaire, et où il semblerait que la ques-
tion de la majorité numérique dût tout dominer, puisque ces pays se gouver-
nent par les partis et la majorité que les partis se disputent. En Angleterre
par exemple, quoique le ministère ait une majorité décidée, on s'inquiète
beaucoup des voix gagnées partiellement par l'opposition; on y voit des ten-
dances de l'esprit public auxquelles un ministère, pour se conserver, doit,
s'il est habile, donner satisfaction à temps. En France, les chiffres électo-
raux n'ont pas d'importance au point de vue de l'avènement ou de la chute
d'un cabinet, puisqu'à proprement parler nous n'avons pas de cabinet, puis-
que nos ministres ne sont pas responsables, et que, loin que les ministères
s'y fassent et s'y défassent au sein de la chambre, les ministres , ceux du
moins qui ont les portefeuilles, ne peuvent prendre part aux délibérations
de cette assemblée. Chez nous donc, la principale valeur d'une élection gé-
n érale consiste dans les renseignemens et les avertissemens qu'elle fournit
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980 REYUE DES DEUX MONDES.
touchant les courans d'opinion qui se prononcent dans le pays. Quelle est
Fopinion qui gagne du terrain? quelle est celle qui en perd? C'est Tinfor-
mation principale que le gouvernement et les hommes politiques ont à re-
chercher dans les résultats numériques de Télection. Si Ton demande une
information de cette nature à notre dernière élection générale, on la trouve
décidément favorable à l'opposition libérale et démocratique, puisque cette
opposition gagne vingt voix et que les candidatures administratives en per-
dent autant.
Mais les nombres seuls sont bien loin d'indiquer toute la portée d'un
mouvement électoral. Il faut voir encore où se produisent les résultats
électoraux qui expriment et déterminent la direction du courant grossis-
sant de l'opinion. Gomme nous le disions récemment, les manifestations
des grandes villes ont toujours été regardées par les observateurs po-
litiques comme le plus sûr indice de la direction des esprits. Or c'est
dans les grandes villes que l'opposition libérale a obtenu la plupart de ses
succès. A Paris, le succès a été éclatant et a dépassé toutes les espérances.
Huit candidats ont été nommés au premier tour de scrutin, et, dans la cir-
conscription où il y a eu ballottage, les voix réunies de l'opposition l'em-
portaient de beaucoup sur celles du candidat administratif. En 1857, à
Paris et dans le département de la Seine, sur 212,000 votans, les candi-
dats oflîciels avaient obtenu 110,000 voix, et les candidats de l'opposition
96,000, et aujourd'hui, six années après, sur 235,000 votans, les candidats
officiels n'ont rallié que 84,000 voix, tandis qu'un nombre presque double,
150,000, se réunissaient sur les candidats de l'opposition. Aucun homme
sérieux ne s'avisera de contester l'eflTet moral de cette grande démonstra-
tion parisienne. On aura beau faire et beau dire, Paris n'en sera pas moins
toujours la plus haute et la plus complète représentation de la France. Le
mot de M. Disraeli, comparant Paris aux grandes cités démocratiques qui
ont régi des empires, et disant que la France est une monarchie gouver-
née par une république, demeure vrai à travers toutes les constitutions et
tous les régimes. Paris est la ville de France qui jouit au plus haut degré
possible, sous les institutions actuelles, de la liberté électorale. Ses élec-
teurs ne connaissent point l'influence dirigeante des maires et l'action de
ces caporaux de la discipline électorale, si obéis de nos paysans, que l'on
appelle les gardes champêtres. L'administration n'a pu agir sur les Parisiens
que par les moyens moraux, par les circulaires, les lettres et les procla-
mations du ministre de l'intérieur et du préfet de la Seine, appréciées et
critiquées avec modération et fermeté par la presse libérale. Ici les chances
du combat étaient à peu près égales pour tous, et l'on a vu au profit de qui
elles ont tourné. Un phénomène analogue s'est produit dans la plupart de
nos grandes villes. Marseille a nommé MM. Berryer et Marie; M. Thiers, qui»
dans la circonscription des Bouches-du-Rhône où il se présentait, comptait
beaucoup de communes rurales, a eu la majorité dans les sections de la
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REFUE. — CHRONIQUE, 981
ville et ne Ta perdue que dans les sections de la campagne. A Nantes, à
Bordeaux, au Havre, les votes libéraux ont eu la majorité. Dans les autres
circonscriptions où des candidats libéraux avaient engagé la lutte, on a
remarqué partout la même tendance : majorité libérale acquise dans les
villes, où la population est agglomérée, peut se concerter, s^éclairer, et
échappe plus facilement à l'action administrative , majorité renversée seu-
lement par rappoint des districts ruraux. En de telles conditions, il faut
tenir grand compte, comme indication des tendances de Topinion, des mino-
rités imposantes qu'ont obtenues certaines candidatures telles que celles de
MM. Casimir Perler, Jules de Lasteyrie, Guibourt, Lefèvre-Pontalis et d'au-
tres que nous ne pouvons énumérer ici. Cet ensemble de faits agrandit la
signification des succès obtenus par l'opposition, car il rend évidente Tin-
iluence croissante de l'opinion libérale partout où elle a voulu engager la
lutte, c'est-à-dire partout où il y a présomption que le suffrage est à la
fois plus éclairé et plus libre.
Nous avons promis d'examiner, avec l'impartialité et le dégagement d'es-
prit que l'on apporte à l'étude d'une question historique, les conséquences
de la politique que le gouvernement vient de suivre dans les élections,
lorsque les élections seraient terminées. Nous sommes fort à l'aise pour
essayer cet examen, car la politique suivie par le gouvernement est tout à
fait distincte des principes et des développemens logiques de la constitu-
tion de 1852. Il n'y a rien dans la constitution de 1852 qui oblige le gouver-
nement ou même qui l'invite à intervenir dans les élections, comme il
vient de le faire, avec toute sa puissance administrative. La constitution
de 1852 est formellement contraire au régime ^parlementaire, en ce sens
qu'elle n'accorde point à la chambre représentative le droit d'initiative, et
qu'elle n'admet point la responsabilité ministérielle. La constitution a-t-elle
en cela tort ou raison 7 C'est une question que nous Q'avons point à exa-
miner ici. Des esprits expérimentés ont pensé ou peuvent croire que l'ini-
tiative parlementaire et la responsabilité ministérielle présentent de plus
grandes garanties de liberté, sont plus conformes au génie et aux tradi-
tions de notre Europe, et s'accordent mieux avec la permanence du régime
monarchique. Nous n'avons ni à contredire, ni à soutenir cette façon de
penser. Nous regardons, quant k nous, la constitution de 1852 comme com-
patible avec la liberté. L'expérience prouve que des constitutions qui
n'admettent pas plus que celle-ci la responsabilité ministérielle ont pu se
concilier en fait avec la liberté la plus complète que le monde ait connue :
telle est la constitution américaine. L'épreuve d'une constitution qui retire
à l'assemblée représentative le droit d'initiative, et se passe de l'hypothèse
de la responsabilité ministérielle, peut donc être acceptée loyalement et
courageusement par les amis de la liberté. Il est évident toutefois que ce
qu'ôte de garanties à la liberté dans une telle constitution l'absence de
l'initiative parlementaire et de la responsabilité ministérielle doit être cher-
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082 REVUE DES DEUX MONDES.
ché, par compensation, dans une organisation plus forte des autres libertés
politiques. On peut donc déclarer hautement que, bien loin de conseiller
l'emploi le plus énergique de l'action administrative dans les élections, l'es-
prit de la constitution de 1852 exige impérieusement au contraire que la
plus grande spontanéité et la plus grande liberté possibles régissent les
actes du suffrage universel.
La pratique suivie avec éclat par le gouvernement dans les dernières élec-
tions annonce qu'il n'accepte point cette conclusion, qui se déduit néces-
sairement de l'esprit de la constitution, interprétée au sens libéral. L'er-
reur que le gouvernement a commise, suivant nous, à cet égard nou^est
d'autant plus difficile à comprendre qu'elle ne peut s'expliquer par l'illu-
sion spécieuse d'une habileté de tactique. L'intervention administrative
dans les élections vient de nous donner plusieurs spectacles singuliers,
qui, en aucun cas, ne sauraient être utiles au pouvoir. Le ministre et les
préfets, en intervenant dans les élections, se sont chargés de parler et
d'agir au nom de leurs candidats officiels, et ont traité les candidats non
officiels en ennemis. Il est résulté de cette situation que le débat moral
s'est établi, non point entre les candidats de deux partis, mais entre les
agens du pouvoir et les représentans de l'opposition. L'administration,
en faisant les affaires de ses patronnés, les a effacés dans la discussion,
et n'a laissé de rôle militant et en évidence qu'à ceux qu'elle traitait en
adversaires. Elle s'est privée ainsi d'un des plus grands avantages que
les gouvernemens puissent tirer d'une compétition électorale, qui est
d'être défendus devant le pays avec une spontanéité énergique par leurs
amis les plus dévoués. Tout le monde conviendra en effet que les accens
d'un candidat qui s'adresse à ses concitoyens pour son propre compte,
de sa propre initiative, et réclame leurs suffrages au nom de la solida-
rité d'intérêts et d'idées qui les unit, ont une vertu politique plus vi-
vace que les proclamations des préfets, et, au lieu d'épuiser le pouvoir,
lui apportent une nouvelle force. En mettant dans la lutte les préfets en
avant, tandis que les candidats officiels étaient relégués au second plan, le
gouvernement a renoncé au bénéfice de cette sève rajeunissante qui, dans
les élections libres, doit remonter du pays au pouvoir. Une autre consé-
quence de cette situation, qui ne nous paraît pas plus heureuse au point
de vue de l'habileté, c'est que, pour combattre les candidats de l'opposi-
tion, l'administration s'est crue obligée de les traiter en ennemis. Il ne
nous semble pas que ce soit, à proprement parler, le métier d'un gouverne-
ment de se créer gratuitement ainsi de ses propres mains des ennemis : les
accidens de l'existence lui en suscitent toujours bien assez. Son rôle au
contraire est d'élargir sans cesse sa base, de se servir de toutes les occa-
sions et de tous les prétextes pour accroître le nombre de ses recrues et
grossir les rangs de ses adhérens. M. de Persigny avait paru le comprendre
ainsi en arrivant au ministère de l'intérieur, lorsqu'il recommandait» avec
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REVUE. — CHRONIQUE. 98S
une louable modération, aux préfets de montrer des égards aux hommes
des anciens gouvernemens qui seraient disposés à entrer dans le cercle des
institutions actuelles. Quel meilleur prétexte pour cette politique de ral-
liement que le serment préalable introduit dans nos lois l II semble, après
que des candidats notables ont accepté la condition du serment préalable,
qu'un gouvernement habile n'ait plus autre chose à faire que de les prendre
au mot, de leur donner en quelque sorte l'exemple du respect du serment,
en se montrant le premier convaincu de la sincérité de l'engagement qu'ils
viennent de contracter. Entraîné par la lutte, cédant à la pente du sys-
tème de l'intervention administrative, le pouvoir s'est trouvé conduit à
oublier les premières et heureuses inspirations de M. de Persigny et à dé-
noncer dans M. Thiers un ennemi! Il était sage et habile, croyons-nous,
de diminuer autant que possible le nombre de ses adversaires en se refu-
sant à voir des ennemis dans des candidats couverts par le serment; mais
il était plus sage et plus habile encore de ne pas restreindre de propos dé-
libéré le nombre de ses amis en désavouant quelques-uns de ceux qui pré-
tendaient l'être et voulaient le rester. Le système de l'intervention admi-
nistrative n'a pas même permis de garder cette mesure. Des candidats
officiels de 1857, s'étant vu refuser en 1863 le patronage du gouvernement
et ayant persisté à se présenter aux électeurs, ont été combattus avec la
même violence que des adversaires déclarés : plusieurs d'entre eux ont suc-
combé, Il est vrai; mais d'autres ont battu avec éclat l'opposition adminis-
trative. M. de Chambrun, par exemple, a eu 17,871 voix dans la Lozère, tan-
dis que le candidat patronné, M. Joseph Barrot, n'en obtenait que 9,/i/i5.
M. I. Plichon n'a pas eu une majorité moins forte. De tels échecs sont
d'autant plus fâcheux qu'on les a cherchés soi-même. Le système du pa-
tronage du gouvernement a d'autres inconvéniens ; il expose le pouvoir à
des contradictions inexpliquées qui peuvent déconcerter et blesser des
hommes honorables et considérables. On en a eu un exemple à Perpignan.
Le candidat officiel était l'ancien député, maire de la ville, M. Justin Durand.
L'autre candidat était M. Isaac Pereire, qui, à ce que prétendent ses adver-
saires, faisait par ses agens et par lui-même, à l'ancienne mode britannique,
cette opération que les Anglais appellent le canvass. Jusqu'au dernier mo-
ment, M. Durand était le candidat officiel, celui que le préfet recomman-
dait aux populations. Huit jours seulement avant l'élection, le gouverne-
ment fit savoir par le télégraphe qu'il renonçait à avoir un candidat officiel,
qu'il demeurait neutre entre M. Justin Durand et M. I. Pereire. Justement
blessé d'être abandonné après avoir été compromis, M. Durand retira sa
candidature, et donna sa démission de maire et de conseiller général. Des
protestations seront sans doute adressées à la chambre contre l'élection de
M. I. Pereire. Cet incident n'est pas un des moins bizarres exemples des
compromi^ions auxquelles le pouvoir est entraîné par le système des can-
didatures officielles. On peut en venir à demander au gouvernement la rai-
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98A REVUE DES DEUX MONDES.
son des caprices ou des préférences de son patronage, un amî peut lui
faire un reproche d'avoir été abandonné par lui tVi extremis; mais c'est à
la vérification des pouvoirs qu'éclateront les abus et les dangers de l'in-
tervention administrative dans les élections. Des protestations nombreuses,
qui ne manqueront pas d'arriver en temps opportun à la publicité, mon-
treront par le détail les effets de cette intervention systématique. La réu-
nion de ces protestations et des pièces justificatives dont elles seront ac-
compagnées formera comme une vaste enquête sur la façon dont le suffrage
universel fonctionne dans nos campagnes. Ce sera le premier débat du
corps législatif, et ce débat ne peut manquer d'être un procès intenté par
l'opposition devant l'opinion publique au système de l'intervention admi-
nistrative. Personne ne peut méconnaître que l'opposition entamera cette
lutte avec de puissans avantages; elle s'y assoira en plein |sur le terrain
constitutionnel. Le suffï'age universel est l'âme de la constitution de 1852.
Or la cause magnifique que l'opposition devra défendre, et les orateurs
cette fois n'y seront d'aucune façon insuffisans, est la cause de la liberté,
de la pureté et de la sincérité du suffrage universel.
Nous aurons le temps, d'ici à la prochaine session, d'étudier et d'exposer
plusieurs autres conséquences du travail d'opinion d'où les élections sont
sorties et qu'elles ont révélé. Notre espoir est qu'avant cette époque l'em-
pereur, qui n'a jamais caché qu'il se fait un point d'honneur d'étudier les
inouvemens de l'opinion, d'en reconnaître et même d'en devancer les vœux,
saura disposer la politique de son gouvernement suivant les tendances
d'une situation qui est visiblement en train de se renouveler. Une circon-
stance qui devrait, suivant nous, hâter les modifications libérales que ré-
clame la politique intérieure de la France, c'est l'espèce de coup d'état que
le ministère prussien veut accomplir. Comme s'il était nécessaire que l'opi-
nion eût besoin d'apprendre par une démonstration nouvelle que la liberté
de la presse résume et garantit toutes les libertés, c'est en attaquant la
presse que M. de Bismark a commencé son œuvre imprudente de réaction.
Le plagiat que M. de Bismark vient de commettre en nous empruntant notre
législation de 1852 sur la presse ressemble à une impertinence à l'adresse
de la France. Le ministre prussien a doté son pays du régime français
des avertissemens et de la suspension des journaux. Nous sommes enchan-
tés que nos journaux officieux, qui n'ont pas l'air de savoir ce qu'ils ont
dans leurs propres yeux, aperçoivent et dénoncent cette poutre énorme
dans les yeux des Prussiens. Peut-être le spectacle d'une dictature ri-
dicule piquera-t-il notre amour-propre et nous guérira-t-il de nos vieux
préjugés dictatoriaux. Espérant que M. de Bismark nous rendra ce ser-
vice, nous ne voudrions pas être trop sévères envers lui. Cet homme d'état,
ses adversaires l'admettent, a beaucoup d'audace et de mouvement dans
l'esprit. Son tort est d'avoir l'esprit rétrograde. Il est réactionnaire à
contre -temps. Il copie nos modes de 1852, oubliant que nous sommes
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REVUE. — CHRONIQUE, 985
séparés de cette époque par onze années, et que ce sont même pour la
France de bien vieilles modes. Les circonstances qui ont rendu possibles
en 1852 sur le continent le succès de la réaction et la politique dictato-
riale se sont profondément modifiées , même 6u France ; mais le gouverne^
ment de Berlin et le peuple prussien sont-ils dans une situation semblable
à celle où se trouvait la France en 18527 La Prusse a-t-eJle eu une révolu-
tion de 18Zi8, la ruine d'une dynastie et le renversement d'une république?
C'est pitié, dans un pays où une dynastie populaire se trouve en face d'un
peuple loyal, de voir un gouvernement recourir, par entêtement puéril et
par incapacité, à l'instrument néfaste de l'arbitraire, et imposer à la presse,
aux manifestations de l'opinion, l'odieux régime des lettres de cachet. On
ne saurait trop louer d'ailleurs la fermeté avec laquelle la presse prussienne
proteste contre les boutades despotiques du cabinet Bismark, la résistance
légale que les corps municipaux essaient d'opposer à l'arbitraire ministériel,
et les paroles de blâme prononcées par le prince de Prusse contre cette
politique à la fois aventureuse et rétrograde. On ne saurait trop déplorer
qu'un pays comme la Prusse voie sa situation politique faussée en même
temps au dedans et au dehors, et que le moment' où la couronne est gra-
tuitement compromise par les ministres envers les chambres et la nation
soit précisément celui où la Prusse, comme puissance, est compromise
vis-à-vis de l'Europe par une politique étroite et obscure. La France et
l'Angleterre ne peuvent s'empêcher d'éprouver un sentiment de défiance
devant la politique intérieure du gouvernement prussien, car à leurs yeux
cette politique ne saurait être que l'effet même des engagemens dangereux
que la Prusse a pris envers la Russie. L'instructive conversation qui vient
d'avoir lieu à la chambre des lords entre lord Carnarvon et le comte Rus-
sell montre bien le dangereux embarras de la politique epttérieure de la
Prusse. N'est-il pas étrange que les gouvernemens occidentaux n'aient pu
être encore édifiés sur la nature de la convention conclue entre la Prusse
et la Russie , et qu'à Berlin et à Pétersbourg les représentans de l'Angle-
terre n'aient rencontré à ce sujet que faux-fuyans et contradictions de
langage? L'attitude prise par la cour de Berlin à l'égard de la question
polonaise a déjà produit ce triste résultat pour la Prusse, que son gou-
vernement est accusé et convaincu d'une dissimulation qui n'est plus ad-
mise à notre époque dans les rapports de la diplomatie.
La question polonaise marche lentement dans sa phase diplomatique;
mais elle marche, puisque les propositions sur lesquelles la France, l'An-
gleterre et l'Autriche avaient à s'entendre viennent de recevoir le dernier
examen de la cour de Vienne, et seront probablement en état d'être pré-
sentées prochainement à Pétersbourg. En attendant que ces propositions
soient portées à Itt connaissance de l'opinion européenne , il serait impor-
tant que le public fût bien pénétré des traits caractéristiques de la situa-
tion sans précédens qui fait la difficulté de la question polonaise. La Po-
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986 REVUE DES DEUX MONDES.
logne, aussi bien la Lithuanie et les provinces incorporées à Tempire russe
que le royaume de 1815, présente le spectacle à la fois le plus lamentable
et le plus extraordinaire qu'on ait jamais vu dans le monde moderne.
L'armée russe et le gouvernement officiel sont superposés à un pays qui
leur échappe moralement par tous les bouts. Au-dessous de ce gouverne-
ment officiel et de cette armée, la résistance insurrectionnelle est con-
stituée en une organisation occulte qu'on pourrait dire effrayante par
son étendue et sa puissance. Qu'on se figure un peuple transformé tout
à coup en une société secrète ; telle est la Pologne conduite par ce comité
invisible qui a pris le titre de gouvernement national polonais. Nous n'exa-
gérons rien. Le gouvernement national fonctionne comme un gouverne-
ment et est obéi à ce titre avec une docilité incroyable. Il n'y a pas de
légende de Sainte-Wehme, il n'y a pas de [révélations de société secrète
italienne, qui puissent donner une idée de l'action exercée par ce pou-
voir mystérieux et du cercle immense où il s'étend. On dirait que la poste
et le télégraphe sont dans ses mains, car ses lettres sont ponctuellement
remises, et ses ordres sont connus parfois à Cracovie peu d'heures après
avoir été publiés à Varsovie. 11 ne possède pas moins de six journaux im-
primés clandestinement, mais distribués presque publiquement. Ses pro-
clamations sont affichées pendant la nuit; la police ordinaire n'ose y tou-
cher : ce sont les soldats qui les arrachent. Il délivre des passeports; des
Russes ont été obligés de s'en munir pour pouvoir circuler sur les che-
mins de fer. Les Polonais qui désirent quitter leurs terres, surtout ceux
qui se rendent à l'étranger, ont besoin de passeports du gouvernement na-
tional. Ce gouvernement a non-seulement dans les districts des comités
qui sont en correspondance avec lui et qui exécutent ses ordres; il a en
outre ses fonctionnaires civils et militaires, sa police, ses gendarmes et
ses agens secrets. La preuve la plus curieuse et la plus effective de sa
puissance, c'est la perception de l'impôt. Il alimente les finances natio-
nales avec une taxe de 10 pour 100 des revenus. Or, tandis que le gouver-
nement russe est hors d'état de percevoir l'impôt, et que ses menaces ne
peuvent l'extorquer du contribuable, le gouvernement polonais le reçoit
presque avant de l'avoir demandé : un simple avis suffit pour stimuler le
retardataire. Si le contribuable n'a pas donné de son revenu une estima-
tion suffisante, il reçoit aussitôt la visite d'un agent secret chargé de re-
dresser l'erreur et de faire restituer la somme due au trésor national. Le
gouvernement national a pour la Pologne entière des directeurs des dépar-
temens des finances, de la guerre et de l'intendance militaire, et pour Var-
sovie et quelques autres villes des gouverneurs-généraux et des préfets de
police. En réalité, le gouvernement civil de la Pologne « passé des mains
des Russes à celles d'un pouvoir national invisible. C'est ce môme pouvoir
qui dirige les expéditions de guérillas qui depuis plusieurs mois occupent,
déconcertent et usent l'armée russe. Les Russes, placés ainsi au-dessus
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REVUE. — CHRONIQUE. 987
d'une nation dont tous les mouvemens intérieurs leur échappent, et qu'ils
se sentent dans Timpuissance de gouverner, se crispent dans les ténèbres
qui les entourent, et, pris de rage, s'emportent à des actes de folle et
odieuse violence. Fusillades, pendaisons, confiscations, exécutions des prê-
tres, transportation en masse des fonctionnaires catholiques, telles sont les
représailles qu'ils exercent sur un peuple qui montre une si prodigieuse ,
volonté de résistance. Ainsi la situation de la Pologne pose pour l'Europe
deux questions urgentes. Une résistance secrète telle qu^elle est organisée
en Pologne, animée d'une si indomptable énergie, un peuple entier devenu
subitement une société secrète démontrant l'impuissance non -seulement
d'assimilation, mais de gouvernement de la Russie, et constituant pour
l'ordre européen un danger qu'on ne dédaignerait peut-être pas impuné-
ment, voilà la question politique. Dans cette anarchie, les opprimés et les
oppresseurs étant incapables de se vaincre mutuellement, ne pouvant
qu'exercer les uns sur les autres des représailles sanglantes, l'Europe de
1863 peut -elle, sans manquer à son honneur, assister froidement et pa-
tiemment à une boucherie dont on ne voit pas la fin? Voilà la question
d'humanité, et tout le monde conviendra que c^est la plus pressante.
La sollicitude que les cabinets de France , d'Angleterre et d'Autriche té-
moignent en ce moment pour la Pologne est quelque chose sans doute ;
mais il faut, pour l'honneur des trois puissances, qu'elle soit efficace. Gom-
ment pourra- t-elle le devenir? Nous n'avons point à examiner ce qui s'est
ébruité sur la teneur des six propositions si lentement concertées entre la
France, l'Angleterre et l'Autriche : il fallait, pour arriver à une solution
politique de la question polonaise, trouver une base quelconque de négo-
ciation, et si la Russie accepte cette base, c'est pendant la durée des con-
férences que l'on aura tout le temps de discuter sur les réformes politiques
indiquées par la situation de la Pologne. Le gouvernement anglais nous pa-
raît obéir à un sentiment naturel et à une pensée juste, lorsqu'il veut régler
immédiatement la question d'humanité. Le cabinet anglais persiste toujours
en effet, assure-t-on, à demander l'armistice en Pologne au moment où les
conférences s'ouvriront. La France ne saurait appuyer trop vivement cette
légitime exigence. Les conférences seraient une cérémonie bien cruelle,
si, pendant qu'elles dureront et que la Russie s'efforcera de les traîner en
longueur, les massacres devaient continuer en Pologne. D'ailleurs cette
question de l'armistice est elle-même hérissée de difficultés. Le consen-
tement de la Russie ne suffit point. 11 faut que le gouvernement polonais
adhère à la suspension d'armes. Nous ne doutons pas qu'il n'y consente,
mais à la condition que l'armistice sera complet et sincère : pour être com-
plet, il faut qu'il s'étende aux anciennes provinces incorporées à l'empire
russe ; ce sont en effet les provinces où la lutte est des deux côtés poussée
avec le plus de rage. Nous avons sous les yeux des instructions russes qui
prescrivent en Lithuanie tous les excès de la répression et un rapport du
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988 REVUE DES DEUX MONDES.
département de Lithuanie au gouvernement national, où, en même temps
que sont décrites les cruautés commises par Tarmée russe , est exprimée
en termes poignans la volonté de prolonger la guerre jusqu*à ce que le
dernier soldat russe ait été expulsé du sol polonais, ou jusqu'à ce que le
dernier patriote ait cessé de vivre. II est donc nécessaire, pour que Tarmis-
tice soit accepté par les Polonais, que la Russie consente à l'étendre aux
anciennes provinces. Il faut aussi que Tarmistice soit sincère, que partout
le gouvernement russe s'interdise ou cesse de poursuivre les Polonais com-
promis dans l'insurrection. Sur ce point encore, une simple promesse de la
Russie ne peut pas suffire. Les Polonais ont appris, par une trop longue ex-
périence, le peu de fonds qu'on doit faire sur les promesses de clémence
du gouvernement russe. On ne cite qu'un seul insurgé qui ait accepté la
dernière amnistie; comment lui a-t-elle été appliquée? On a commué en sa
faveur la peine de mort en vingt-cinq ans de travaux forcés. Le gouverne-
ment polonais demande donc qu'une commission européenne vienne sur-
veiller en Pologne l'exécution de l'armistice. Les puissances se mettront-
elles d'accord pour imposer ces conditions, sans lesquelles le travail des
conférences serait exposé à être bafoué par les tristes scènes dont les pro-
vinces insurgées continueraient à être le théâtre? La Russie les acceptera-
t-elle? Il serait bien hasardeux de le prédire. Quelques esprits regardent
les difficultés diplomatiques qui entourent la question polonaise comme
devant empêcher qu'une guerre européenne en sorte. Nous ne partageons
point cet avis : ces difficultés, par leur nombre et leur gravité même, peu-
vent rendre impossible une solution pacifique de la question polonaise;
mais, si cette question ne peut avoir de solution pacifique, les grandes puis-
sances, qui ont l'orgueil de marcher à la tête de la civilisation et de l'hu-
manité, se résigneront -elles à laisser prévaloir dans le feu, dans le sang,
dans les supplices, dans les tortures de la Sibérie, la solution russe? Nous
ne voulons point le croire.
La France a reçu ces jours-ci une heureuse nouvelle; après avoir arrêté
nos troupes pendant six semaines, la ville de Puebla est enfin tombée en
leur pouvoir. Au moment où notre diplomatie va sans doute faire un pas
en avant en faveur de la Pologne, il y a dans ce succès de notre armée du
Mexique une coïncidence heureuse. Espérons que la prise de Puebla hâtera
le moment où nous pourrons nous dégager honorablement de la malencon-
treuse expédition du Mexique, et rendra à la France une liberté d'action
dont elle peut faire un si digne usage en Europe , s'il faut en appeler à la
force pour soutenir les intérêts d'ordre, de justice et d'humanité qui sont
attachés à une bonne solution de la question polonaise.
Les élections belges ont eu un résultat fâcheux pour le parti libéral;
elles ont enlevé leur siège à la chambre à quelques-uns des membres les
plus considérés et les plus honorables de ce parti. Le chef du cabinet,
M. Rogier, n'a point été élu à Dinant. M. Devaux, une des lumières de l'ancien
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REVUE. — CHRONIQUE. 989
parti libéral, a échoué à Bruges, où M. de Vrière n'a été élu qu'au second
tour. Une perte regrettable pour la chambre est celle de M. d'Hoffschmidt^
ministre des affaires étrangères du cabinet de 18/i7, récemment nommé
ministre d'état, qui a été supplanté à Bastogne, à une faible majorité , par
un inconnu. L'opposition catholique a gagné les voix perdues par le parti
libéral. Soixante et un libéraux partisans du ministère auront à faire face, à
la chambre des représentans, à une opposition compacte de 56 voix. Une
telle balance des partis politiques va devenir pour la Belgique une difficulté
de gouvernement. Le ministère libéral aura plus de peine à garder le pou-
voir, sans que le parti catholique soit en état de le prendre. Cette situation
rendra-t-elle les cléricaux plus modérés, et fera-t-elle disparaître les divi-
sions dont on a vu quelquefois le germe au sein du parti libéral? Les pré-
visions sont sur ce point intempestives; la prochaine session du parlement
belge nous montrera dans quel sens va se dessiner l'attitude des partis.
B. FOBCADE.
REVUE MUSICALE.
LE3S CONCERTS DE LA SAISON.
Je ne suis pas de ceu^ qui vont se plaignant du nombre considérable de
concerts qui se donnent chaque année à Paris. Ck)mme on est libre de choi-
sir son délassement, et qu'on n'a pas encore songé à nous donner une loi qui
nous force à nous amuser d'une manière plutôt que d'une autre, il faut que
les esprits moroses, qui ne comprennent rien aux beautés d'un art admira-
ble, se résignent à voir le public courir à ces belles fêtes où l'on exécute les
chefs-d'œuvre du quatuor, de la symphonie et de la grande musique clas-
sique et vocale qu'on n'entend pas dans les théâtres. Qui peut nier ce fait
qui frappe tous les yeux? le goût de la musique, de la musique pure, sans
action et sans paroles, a fait de grands progrès en France et se répand
chaque jour davantage dans toutes les classes de la nation.
Ce phénomène curieux, qu'on voit se produire à des degrés différens
chez tous les peuples de l'Europe, étonne quelques penseurs honnêtes; il
excite surtout la mauvaise humeur de beaucoup d'écrivains et d'hommes
politiques à courte vue qui voient dans ce développement d'un art nouveau
un signe de décadence morale. J'ai entendu soutenir par un prt^tendu
homme d'état de 18/i8 que ces sociétés chorales qui couvrent aujourd'hui
le sol de la France, que ces phalanges d'ouvriers qui, sous le nom d'or-
phéonistes, se réunissent dans chaque localité pour chanter des mélodies
harmonisées, aussi simples que les sentimens qu'expriment les paroles,
enfin que ces institutions nouvelles et pacifiques, que protègent avec justft
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990 REVUE DES DEUX MONDES.
raison les maires et les préfets, étaient un moyen perfide et sûr d'endormir
Tesprit et Tâme du peuple et de le détourner, par des chansons, des idées
de patriotisme et de liberté l Ce grand politique ne se doutait pas qu'il rai-
sonnait un peu comme Platon, comme Rousseau, comme tant d'autres su-
blimes rêveurs qui ont fait l'homme à leur image, en méconnaissant la force
expansive de ses instincts généreux, en niant la perfectibilité infinie de sa
nature. A ces scrupules de la philosophie, à ces vaines déclamations des
utopistes et des démocrates modernes, l'histoire répond par des faits écla-
tans et universels. La musique a été partout un moyen puissant de civili-
sation. Tous les peuples du monde ont admis le chant, la danse et les in-
strumens dans les cérémonies religieuses, dans les fêtes nationales, dans
les théâtres et dans l'intérieur des familles. La puissance bienfaisante de la
musique est proclamée par tous les poètes, par la Bible, par Homère, par
les livres sacrés de l'Inde, de l'Egypte et de la Perse. Les pèresde l'église
comme saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire, les grands théolo-
giens tels que saint Bernard et saint Thomas d'Aquin, les réformateurs Sa-
Tonarole, Luther, les poètes, les philosophes, les artistes les plus illustres
du moyen âge et de la renaissance ont aimé et reconnu le charme de la
musique, dont Montesquieu a dit : a C'est le seul de tous les arts qui ne
corrompe pas l'esprit. » Mais ce qui est plus vrai et moins contestable que
le mot de Montesquieu, c'est le rôle important que joue la musique dans
les grandes luttes civiles et nationales. Ai-je besoin de rappeler l'influence
énergique et salutaire qu'ont eue la Marseillaise, le Chant du Départ, les
chœurs et les scènes patriotiques sur les hommes de la révolution, sur ces
armées improvisées qui allaient défendre le pays contre l'Europe ameutée?
Le christianisme a fait de la musique un art nouveau, il a presque créé
l'orgue, ce magnifique résumé des harmonies du monde, et les réforma-
teurs du XVI* siècle, Luther, Calvin, Zwingle, ont tous considéré le chant
et la musique comme l'expression la plus parfaite du sentiment religieux.
Il est donc sufiîsamment prouvé que la musique n'est point un art corrup-
teur, et que, loin de s'effrayer de voir les populations s'éprendre d'un goût
de plus en plus vif pour un si noble plaisir, il faut considérer ce fait nou-
veau comme le signe d'une véritable émancipation morale.
Paris a été visité cette année par quelques virtuoses d'un mérite bien
connu, M"" Schumann et Pleyel, MM. Vieuxtemps, Becker, Sivori et Thal-
berg. Rendons d'abord hommage à la Société des concerts, cette noble et
déjà vieille institution qui a éveillé et développé le goût de la haute so-
ciété parisienne pour les grandes conceptions de la musique instrumen-
tale. Le 5 avril, on a exécuté au Conservatoire la Symphonie pastorale de
Beethoven, dont nous nous garderons de faire l'éloge. Un Credo en chœur de
Cherubini, morceau remarquable par la pureté et l'élégance du style, a rem-
pli le troisième numéro du programme, après quoi M. Vieuxtemps est venu
exécuter une ballade polonaise de sa composition. Violoniste d'un talent sé-
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REVUE. — CHRONIQUE. 991
vère, qui a toujours manqué un peu de grâce et de naturel, M. Vieuxtemps
a paru, cette année, avoir perdu quelque chose de la largeur de style et de
la plénitude de son qui caractérisaient sa manière. On a été frappé de la
fatigue qu'il éprouve maintenant à rendre les difficultés de mécanisme qui
l'arrêtaient si peu autrefois, et on a pu constater que ce grand virtuose
manquait souvent de justesse dans l'attaque des sons supérieurs. Sa musique
d'ailleurs n'est qu'estimable , et ne peut guère être entendue avec avantage
à côté des chefs-d'œuvre des vrais maîtres. Cette séance (la seconde de l'an-
née) s'est terminée par le beau chœur de Judas Machabéej oratorio de Haen-
del, que la Société des concerts a le tort de redire tous les ans. A la quatrième
séance, on a exécuté avec une rare perfection la Symphonie héroïque de
Beethoven, puis un 0 salularis en chœur de Cherubini d'un beau sentiment,
et les divers fragmens du Soîige d'une Nuit d*élé de Mendelssohn, délicieuse
fantaisie, où l'on remarque surtout Vallegro appassionalo et le scherzo, par-
tie délicate où le compositeur est toujours original. L'ouverture de Guil-
laume Tell a été le dernier épisode de la fête. Le sixième concert a eu un
intérêt particulier. On y a entendu d'abord la symphonie avec chœurs de
Beethoven, c'est-à-dire la conception la plus vaste qui existe en musique.
€omme toutes les symphonies, celle-ci, qui est la neuvième et la dernière,
est divisée en quatre parties. La quatrième partie, où les voix se réunissent
aux instrumens, forme un tableau vaste et confus qui ébranle profondé-
ment l'imagination. L'exécution, de la part de l'orchestre, a été parfaite;
les chœurs et le quatuor chanté par M"" Vandenheuvel-Duprez et Viardot,
par MM. Warot et Bussine, ont été suffisamment rendus, surtout si l'on
ajoute, comme il le faut bien, que ce quatuor de la neuvième symphonie
est écrit par un barbare qui n'a jamais rien compris à la voix humaine.
Après l'hymne d'Haydn, exécuté par tous les instrumens. M"*" Viardot et
Vandenheuvel ont chanté le charmant nocturne de Béalrix et Bénédicte de
M. Berlioz, que nous avons déjà eu l'occasion d'apprécier ici. L'ouverture
du Jeune Henri, de Méhul , qui en vaut bien une autre, a mis fin à la fête.
Au septième concert, qui a été également remarquable, on a exécuté pour
la première fois une jolie symphonie de M. Reber. Cette composition dis-
tinguée, comme tout ce qu'écrit ce savant et ingénieux musicien, rappelle
un peu la manière d'Haydn , sans pourtant qu'on puisse accuser M. Reber
d'une imitation servile. M. Reber est un maître qui sait écrire et qui tire un
excellent parti des idées fines et charmantes qui forment son domaine, qui
n'est pas grand, mais qui suffit à lui faire une réputation solide dans l'opi-
nion des connaisseurs. Un admirable chœur du Paulus, oratorio de Men-
delssohn, a précédé le concerto pour clarinette et orchestre de Weber, qui
a été exécuté avec une justesse parfaite par M. Rose, artiste de l'Opéra, et
la séance s'est terminée par la symphonie en ut majeur de Beethoven.
l\ est inutile de suivre la Société des concerts dans toutes les brillantes
séances qu'elle a données cette année comme les années précédentes. Elle
reste toujours la réunion d'artistes exécutans la plus parfaite qu'il y ait
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992 REVUE DES DEUX MONDES.
en France et même en Europe, surtout en ce qui regarde la musique in-
strumentale et la symphonie. II est bien à regretter cependant que cette '
vieille institution manque un peu d'initiative, et qu'elle ne comprenne pas
la nécessité de varier ses programmes au milieu de ce mouvement de cu-
riosité historique qui éclate de toutes parts. Elle est en retard sur beau-
coup de points, et son comité semble ignorer qu'il y a autre chose dans le
monde que le chœur a capella de Leisrîng, le petit chœur de Rameau, l'é-
ternel psaume de Marcello et V Alléluia de Haendel. Il est pénible pour la
société du Conservatoire que ce soient d'autres institutions qui fassent
connaître au public parisien des chefs-d'œuvre inconnus, et qu'il faille
aller aux concerts de M. Pasdeloup pour entendre autre chose que les sym-
phonies de Beethoven, d'Haydn et de Mozart. J'insiste d'autant plus sur ce
défaut de courage de la société du Coiiservatoire et la monotonie de ses
programmes, que c'est le sentiment de tout le monde que j'exprime, et
particulièrement l'opinion du public éclairé qui suit depuis si longtemps
ses belles séances.
Les concerts populaires de musique classique, fondés l'année dernière
par M. Pasdeloup, n'ont pas été moins brillans ni moins suivis cet hiver
par un public nombreux qui sent le prix des plaisirs qu'on lui procure. Od
dira ce qu'on voudra de M. Pasdeloup, de sa manière de conduire un or-
chestre, de son intelligence des mouvemens et des nuances; mais on ne
peut refuser à cet artiste plein de courage ni le désir de bien faire ni la
volonté d'affermir et d'agrandir son œuvre, dont on sentira de plus en plus
l'utilité et les bienfaits. Cette année, M. Pasdeloup a été plus téméraire en-
core : il a ajouté à son orchestre une grande masse de voix avec lesquelles
il a osé aborder la neuvième symphonie de Beethoven , dont nous avons
déjà parlé, et de grands et beaux morceaux de Haendel tout à fait inconnus
à Paris. Ce sont là des faits qui parlent plus haut que toutes les critiques
et qui prouvent que ce n'est pas le public qui fait défaut aux entreprises
dignes d'être encouragées.
Trois séries de huit concerts ont été données cette année par M. Pasde-
loup. Nous choisirons parmi ces nombreuses séances celles qui nous ont
paru les plus intéressantes. Au concert du i*' mars, après l'ouverture de
Preciosa de Weber, on a exécuté une symphonie de Schumann , celle en
mi bémol, opéra 95. Cette composition, d'une structure si pénible, n'a pro-
duit sur le public qu'un effet désastreux. La première partie est obscuré
et ne contient pas un motif assez saillant pour qu'il mérite d'être si lon-
guement développé. Le scherzo pu seconde partie vaut mieux sans doute ;
mais je préfère Vandanle qui vient après, et qui renferme une phrase
charmante qui rappelle l'inspiration de Mendelssohn. En somme, la sym-
phonie de Schumann comme les trois quarts des compositions de ce mu-
sicien atrabilaire ne valent pas la peine qu'on se donne pour les com-
prendre. A l'ouverture de la Grotte de FingaX de Mendelssohn, dont la
couleur vigoureuse a fait oublier facilement la symphonie de Schumann,
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BE7UE. — CHRONIQUE. 99S
a succédé Vadagio d'un quintette d'Haydn avec tous les instrumens à
cordes, et le concert a fini par la symphonie en ut majeur de Beethoven.
Au concert du 25 janvier. M"* Pleyel, qui habite Bruxelles, où elle est pro-
fesseur de piano au Conservatoire, a joué l'éternel Concerl-Stuck de Weber.
On a trouvé que la célèbre virtuose abusait un peu de son vieux répertoire
et que le temps, qui marque toute chose de son signe indélébile, n'avait
pas oublié non plus la pianiste éminente qui émerveillait Paris il y a trente
ans. A cette môme séance, on a exécuté la symphonie en la de Mendelssohn,
et on a fini par l'ouverture de Guillaume Tell de Rossini. Le concert spiri-
tuel du vendredi saint n'a pas été l'un des plus remarquables de l'année.
La symphonie en ut mineur de Beethoven, qui remplissait le premier nu-
méro du programme, a été faiblement rendue. Ce n'est pas le fort de
M. Pasdeloup que de bien comprendre les mouvemens et les nuances de la
musqué et surtout des symphonies de ce grand maître. L'honorable chef
d'orchestre scande trop la mesure, il la dissèque trop minutieusement,
et il détruit l'effet général de la phrase en la brisant en petites proposi-
tions. Et puis les instrumens à vent de son orchestre manquent d'éclat : on
les entend à peine à travers la sonorité prépondérante des instrumens à
cordes. L'air d'église de Stradella a été chanté faiblement par M™* Nantier-
Didier, dont la voix s'est considérablement altérée. Un Alléluia de Haendel,
deux morceaux du Requiem de Mozart, un 0 salularis de M. Auber qui res-
semble à une cavatine d'opéra-comîque, ont précédé un chœur religieux,
SanctuSj de M. Gounod, morceau d'un style ample et très élevé. Les chœurs
ont mérité des éloges- C'est le 19 avril que M. Pasdeloup a terminé sa bril-
lante et fructueuse campagne par un concert qui a été le plus beau de la
saison. La séance s'est ouverte par la symphonie avec chœurs de Beetho-
ven, qui a rempli toute la première partie du programme. On l'exécutait
pour la première fois, et nous n'avons pas besoin de dire que toutes les
difficultés d'une entreprise aussi hardie n'ont pu être surmontées. Le pre-
mier morceau a été d'abord exécuté trop lentement et avec mollesse. Dans
Yallegro maesloso qui forme la seconde partie, les cors ont manqué leur
attaque, et il n'y a véritablement que le scherzo qui ait résisté un peu aux
tâtonnemens des exécutans. La quatrième partie, qui'débute par ce magni-
fique récitatif des contre-basses, l'adjonction du chœur et du quatuor, cette
effroyable péroraison qui accable l'auditeur et les exécutans, tout cela a
été rendu par des efforts visibles dont il faut tenir grand compte à M. Pas-
deloup et aux quatre cents artistes qu'il avait sous le regard et qu'il diri-
geait avec un grand fracas de gestes. La seconde partie du programme a
été remplie par différens morceaux tirés des œuvres de Haendel , des selec-
tiotis, comme disent les Anglais. On a commencé par un très joli chœur de
l'oratorio SalomoUj où le style fugué et bien connu du grand maître rend
avec grâce l'accent biblique du sujet. Un second chœur du môme oratorio,
— Doux rossignolj — a paru plus charmant encore, et les connaisseurs ont
TOME XLV. 63
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99& REVUE DES DEUX MONDES.
pu admirer dans cette pastorale des temps primitifs les germes et les bé-
gaiemens divins du style descriptif. C'est d'une naïveté sublime. Ce chœur
délicieux a produit un grand effet. Après VAlleluia du Messie, M*"« Viardot
est venue déclamer un air de l'opéra ^^Alcina avec le talent sûr et vigou-
reux qu'on lui connaît, et la séance a fini par un chœur de Josué d'une
puissante et majestueuse sonorité. Malgré quelques fautes commises cette
année par M. Pasdeloup, malgré la faiblesse qu'il a eue de permettre à
M. Vieuxtemps de jouer trois fois dans ses concerts et d'y exécuter de sa
musique, qui ne saurait supporter le voisinage des œuvres des maîtres,
malgré aussi la tentative peu heureuse de la symphonie de Schumann, que
le public a si rudement accueillie, les concerts populaires de musique clas-
sique sont une institution qu'on imite déjà dans plusieurs grandes villes de
France et de l'Europe, et qui fera vivre le nom de l'artiste courageux qui l'a
fondée. Le programme si varié de la dernière séance donnée par M. Pasde-
loup contient- une leçon dont la Société des concerts fera bien de profiter.
A côté des deux grandes sociétés dont nous venons de parler, il existe à
Paris, on le sait, plusieurs réunions d'artistes voués à l'exécution de la
musique de chambre et de quatuor. Il faut mentionner d'abord la société
de MM. Alard et Franchomme, qui tient ses séances dans les salons de
M. Pleyel, où elle exécute depuis tant d'années la musique des grands maî-
tres avec une rare perfection. Le public que ces artistes d'élite réunissent
autour d'eux tous les quinze jours est une minorité choisie de celui qui
fréquente les concerts du Conservatoire. La société de MM. Maurin et Che-
villard, consacrée d'abord à l'interprétation des derniers quatuors de Bee-
thoven, poursuit aussi avec un succès évident sa noble mission. A la séance
du 2Zi janvier, on y a fait entendre le quatuor en fa de Beethoven, qui n'est
plus un problème pour moi, et puis un quintette de Schumann, composi-
tion singulière , où je n'ai remarqué que la marche et surtout un scherzo
qui aient un peu d'originalité. L'admirable quatuor en ut, opéra 59, de
Beethoven, avec la fugue finale qui est un prodige, a terminé la soirée. Les
interprètes, qui font chaque année de nouveaux progrès, ont été à la hau-
teur de l'œuvre. On pourrait seulement désirer que M. Maurin eût un son
plus ferme et plus rond, car il abuse parfois de cette sensibilité nerveuse
qui altère la noblesse du style. MM. Armingaud et Léon Jacquard continuent
aussi les belles soirées qu'ils donnent depuis huit ans avec un succès sou-
tenu. A la séance du 11 février, M. Armingaud. et M"« Massard ont exécuté
avec un ensemble parfait la sonate de Weber pour piano et violon. Le
beau quatuor en ré de Mendelssohn, dont Vandanle et le morceau final
sont les parties saillantes, a terminé la fête. En général, les séances de
MM. Armingaud et Léon Jacquard, qui sont suivies par une fraction de
la société du faubourg Saint -Germain, ont beaucoup d'intérêt. Il serait
injuste de passer sous silence les soirées agréables que donne M. Lamou-
roux, un violoniste de goût et de talent. A la séance du 10 mars, l'artiste
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REVUE. — CHRONIQUE. 995
a exécuté deux fragmens d'un coTicerlo de Rode qui ont produit un effet
charmant. Le talent vrai de M. Lamouroux a été encore plus remarquable
dans le quintette pour instrumens à cordes de Mozart. Le larghetto et le
finale de ce chef-d'œuvre sont des pages admirables de grâce et de sei^iment.
Parmi les virtuoses célèbres qui sont venus se faire entendre à Paris cet
hiver, il faut citer d'abord M™* Clara Schumann, la femme du célèbre com-
positeur dont nous avons déjà parlé l'année dernière. Elle a donné plusieurs
séances dans les salons de la maison Érard, où elle a joué avec une vigueur
singulière plusieurs morceaux de Beethoven et d'autres grands maîtres.
M"»« Schumann joue du piano comme un homme; elle manque essentielle-
ment de grâce, et sa contenance, quand elle est devant le public, est celle
d'une bonne Allemande qui ne s'en fait pas accroire et qui est tout entière
au sujet qui l'occupe. C'est une artiste consommée et sérieuse, dont l'exé-
cution laisse désirer plus de souplesse et de variété. Je préfère de beau-
coup à M°>« Schumann le talent naïf, poétique et tout féminin de M"»« Szar-
vady, dont le nom est connu depuis longtemps des amateurs. Elle a donné,
avec le concours de M"" Schumann, deux soirées dans les salons de Pleyel,
deux soirées qui ont été très brillantes. Le programme de la seconde soi-
rée, qui était fort bien rempli, contenait d'abord le trio pour piano, violon
et violoncelle de Beethoven, dont le scherzo a été exécuté par le virtuose
avec une précision et une souplesse admirables. Après un air de Mozart
misérablement chanté par une pauvre fille tudesque , M"**' Schumann et
Szarvady sont venues exécuter une série de morceaux à quatre mains de la
composition de Schumann. Ces morceaux curieux sont des espèces de petits
sujets poétiques, des scènes fantastiques, que le musicien a choisis lui-
même ou qu'il a empruntés à quelques poésies connues, et sur lesquels il a
exercé sa fantaisie. Yoici les titres de quelques-unes de ces compositions
légères : En tressant des Guirlandes, Cache-Cache, Chant du Soir, A la Fon-
taine* J'avoue sincèrement que j'ai eu de la peine à saisir le sens de ces
savantes divagations, où le motif, .quand il y en a un d'accusé, est enseveli
sous un luxe de traits, de petites notes et d'harmonies souvent atroces, et
que je me suis demandé, après avoir écouté ces drôleries à la Jean-Paul :
Qu'a voulu dire le musicien? Qu'est-ce qu'un caprice musical qui ne repose
pas sur un rhythme fortement accusé, sur une idée facilement saisissable?
Sur quel fond se dessinent ces arabesques, qui excitent la curiosité de l'o-
reille sans que je puisse me rendre compte du point de départ, du thème
que le compositeur a voulu enrichir de ses caprices? La fatigue que j'ai
éprouvée à entendre ces petits contes drolatiques, qui ont été interprétés
cependant avec une bravoure et une précision rares, n'a pas été compensée
par quelques traits piquans que renferment ces compositions étranges de
Schumann; peut-être seraient-elles mieux appréciées par un public alle-
mand, qui a le mot de l'énigme. M™" Szarvady a exécuté ensuite, avec au-
tant de grâce que de poésie, une valse, une étude de Chopin et un scherzo
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996 REVUE DES DEUX MONDES.
de Mendelssohn. M""" Szarvady, qui a da sang slave dans les veines, inter-
prète la musique de Chopin comme sa langue maternelle.
C'est au chapitre des pianistes , qui sont aussi nombreux que les sables
de la mer, que se rattache le concert qui a été donné par M™ Oscar Com-
mettant dans la salle de Herz le 30 avril. Après la première partie du pro-
gramme, où la jolie bénéficiaire a chanté la cavatine de Semiramide de
Rossini avec une bravoure solide et brillante, il y a eu une espèce de car-
rousel où six pianistes sont venus exécuter une fantaisie colossale compo-
sée par Thalberg, Listz, Pixis, Czerny, Henri Herz, Chopin, et arrangée
pour six pianos concertans par M. Henri Herz. Cela s'appelle VHexaméron,
ce qui prouve que les musiciens connaissent leurs ancêtres. La variation
de M. Henri Herz a été exécutée par Fauteur lui-même avec le brio et la
jeunesse de style propres à ce virtuose émérite, qu'on pourrait surnommer
TAuber du piano. J'avoue cependant que je préfère la variation de Chopin,
jouée avec un vrai talent par M. Ravina.
Un des incidens les plus curieux de la saison, c'est l'apparition de M. Li-
tolff, qui a donné deux concerts dans le grand salon de l'hôtel du Louvre,
avec le concours de M"« Graever, pianiste distinguée, qui a été son élève.
Je pense que le nom de M. Litolff n'est pas inconnu aux lecteurs de la Revw,
car j'ai eu l'occasion de parler de cet artiste intéressant, lorsqu'il vint se
produire à Paris comme pianiste et compositeur en 1858. Depuis, M. Litolff
a beaucoup voyagé, et, après de nouvelles vicissitudes dont le récit forme-
rait un roman des plus piquans, il est venu s'établir dans un village aux en-
virons de Fontainebleau. Aux deux soirées qu'il a données cette année avec
un orchestre nombreux qu'il conduisait lui-même, il a fait entendre d'abord
un concerto symphonique que nous avons apprécié ici dans le temps, et dont
les parties saillantes sont un andante religioso et le scherzo, qui serait un
morceau fort original, s'il était moins long, moins tourmenté, moins chargé
de modulations violentes et de sonorités criardes. On a exécuté ensuite
deux symphonies dramatiques, l'une intitulée les Guelfes, illustration d'un
poème allemand, et l'autre les Girondins, préface ou plutôt introduction à
un drame de ce nom qui se joue au-delà du Rhin. Dans ces deux composi-
tions bizarres, remplies de bruits, d'éclairs, de fumée et de quelques effets
puissans de sonorité, l'auteur a fait preuve d'une imagination hardie et
presque désordonnée qui ose tout et ne recule devant aucune témérité.
Ces symphonies ressemblent à des fresques grossières, dessinées et peintes
à grands traits, où le musicien a voulu rendre et exprimer par des sons et
des rhythmes les épisodes d'une grande bataille, les vicissitudes de la mort
des girondins au milieu de la révolution française. M. Litolff est un poète
musicien de la nouvelle école allemande, un romantique décidé, un réaliste
tempéré de fantaisie , qui poursuit avant tout l'effet matériel et pittores-
que, mêlant dans un ensemble troublé le rire aux larmes, le sentiment au
burlesque le plus bas. Il y a de tout dans l'œuvre de M. Litolff, des idées
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REVUE. — CHRONIQUE. 997
et du bruit, de la lumière et beaucoup de fumée, de la fougue et d'inter-
minables longueurs. Tel qu'il est, M. Litolff n'est pas un artiste vulgaire,
c'est un homme curieux et intéressant dont la vie, le talent et la physio-
nomie ont quelque chose de fantastique qui rappelle certains types d'Hoff-
mann. M"»» Graever, son élève, est une femme agréable et une pianiste de
talent dont le style serait plus pur, si elle interprétait de meilleure musique.
Nous avons déjà parlé de M. Jean Becker, ce violoniste génial, comme
diraient les Allemands, qui a produit une si vive impression cet hiver à
Paris. Né à Manheim et à peine âgé de trente ans, je crois, M. Becker est
venu nous visiter pour la première fois en 1860. J'eus alors le plaisir d'ap-
précier son talent, déjà fort remarquable, et de signaler son nom à l'atten-
tion des amateurs. Depuis, M. Becker a beaucoup voyagé, beaucoup étudié
et beaucoup appris. M. Becker est un violoniste savant, un érudit ému et
sensible, qui a feuilleté la musique de toutes les époques et qui s'est fami-
liarisé avec le style de tous les maîtres. Dans les trois concerts que M. Bec-
ker a donnés à la salle de M. Herz avec le concours de M. de Hartog, un riche
amateur hollandais, il a exécuté tour à tour une chaconne de Bach d'une
horrible difficulté, Vallegro et Vadagio du quatrième concerto de violon de
Spohr, des morceaux de Leclair, de Gaviniez , Vadagio et le rondo du troi-
sième concerto de M. de Bériot, une polonaise d'Habeneck et d'autres com-
positions de maîtres italiens, allemands et français. Ces formes si variées
et si différentes les unes des autres ont été rendues par M. Becker avec
une bravoure, une justesse d'intonation, une aisance et une propriété de
style vraiment merveilleuses. M. Becker est un artiste original et classique
tout à la fois ; il réunit la bravoure d'un virtuose habile à l'imagination
d'un poète : aussi son succès a-t-il été éclatant et incontesté, et tout an-
nonce que M. Becker sera bientôt classé parmi les deux ou trois grands
violonistes de l'Europe.
Nous devons mentionner aussi M. Dumon , flûtiste belge de beaucoup de
talent et professeur au Conservatoire de Bruxelles. Jeune et de belle hu-
meur, M. Dumon a donné un concert dans la salle de M. Herz le ilx février,
où il a exécuté d'abord, avec M™» Pleyel, le duo pour piano et flûte de We-
ber; puis le virtuose a rendu avec beaucoup de grâce et môme de sentiment
des airs valaques d'un musicien polonais, François Doppler, qui a composé
des opéras et beaucoup de musique pour la flûte, qui était son instrument.
M. Dumon a terminé la séance par un nocturne et une fantaisie sur un air
national de ce même Doppler, et il a rendu les beautés mélodiques de ces
différens morceaux avec un brio étonnant. C'est un véritable artiste que
M. Dumon, qui n'a qu'un défaut, mais il est considérable : il passionne la
flûte, il cherche à produire des effets dramatiques sur un instrument can-
dide, qui n'est fait que pour soupirer l'amour. Pourquoi M. Dumon n'a-t-il
pas choisi un autre instrument, le trombonne par exemple? Il aurait pu
devenir aussi fort que M. Narbich, un Allemand de la vieille roche, qui
roucoule sur son tuyau de cuivre plus tendrement que M. Dumon sur sa
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REVUE DES DEUX MONDES.
flûte. En fait de flûte, il n'y a rien de supérieur au talent de M. Dorus et à
celui des élèves qu'il forme avec tant de sollicitude. Dans une de ces bonnes
maisons de Paris où un maître intelligent comme le docteur Mandl par-
vient à grouper autour de lui les hommes les plus distingués et à réunir
dans un harmonieux ensemble les sciences et les arts, M. Dorus et son élève
M. Taffanel ont exécuté avec une rare perfection un duo pour deux flûtes
de ce même Doppler dont j'ai déjà parlé. C'était un charme que d'entendre
d'adorables caprices tracés par la main d'un compositeur vraiment origi-
nal et rendus par deux virtuoses aussi modestes qu'habiles, qui ne cher-
chent à tirer de leur instrument que des effets naturels. Deux autres ar-
tistes, M. Triébert, le hautboïste, et M. Jancourt, un basson, ont exécuté
ensuite avec beaucoup de grâce un joli duo sur des motifs de l'Ilaliana in
Algieride Rossini. En générai on ne saurait trop admirer, trop louer cette
classe d'artistes consommés qui composent les orchestres du Conservatoire,
de l'Opéra, de l'Opéra-Comique , ces hommes laborieux et honorables qui
consacrent leur vie modeste à cultiver et à répandre les principes d'un art
civilisateur. Dans aucun pays, cette classe de musiciens, d'exécutans et
de professeurs n'est plus respectable qu'à Paris. C'est aux efforts , à l'en-
seignement éclairé de ces artistes sérieux , qui pénètrent dans toutes les
familles, qu'on doit une partie des progrès considérables qu'a faits la mu-
sique en France. Ce sont leurs conseils qui ont épuré le goût de- la bour-
geoisie et qui lui ont fait comprendre la différence qui existe entre les
fantaisies creuses et futiles de la plupart des artistes français et les com-
positions des maîtres. Jamais dans un salon comme celui de M. Mandl on
ne permettrait à un faiseur de points d'orgue comme il y en a tant de venir
occuper l'attention d'une réunion de personnes distinguées qui savent ap-
précier les raouvemens de l'art.
Il existe depuis plusieurs années une Société nationale des beaux-arts
dont le siège est sur le boulevard des Italiens. Le but que se proposa d'a-
bord cette société fut d'exposer, pendant toute l'année, des tableaux et des
objets d'art de toutes les époques et de tous les maîtres, morts ou vivans.
Le comité conçut bientôt l'idée de joindre la musique au faisceau des arts
plastiques et d'organiser des concerts où l'on exécuterait particulièrement
des œuvres de compositeurs modernes ou inconnus. Quatre concerts ont
été donnés cet hiver dans la salle du boulevard des Italiens, qui est peu
favorable aux effets de la musique. Les trois premières séances ont été
consacrées au Désert et au Christophe Colomb de M. Félicien David. Au
quatrième concert, qui a eu lieu le 8 février, on a exécuté une jolie sym-
phonie de M. Félicien David, qui est connue, puis une cantate dramatique,
Vercingélorix, dont \% poème et la musique sont de M. DeblUemont. Cette
composition bizarre, qui renferme des récitatifs, des chœurs, des airs et
une marche militaire, est un mélodrame manqué écrit avec une énorme
prétention. J'y al remarqué un passage où les voix de femmes font un miau-
lemeiit qui semble reproduire l'effet du genre enharmonique de la musique
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REVUE. — CHRONIQUE.
des Grecs. Après Vercingéiorix , on a fait connaître une ode -symphonie,
Vasco de Gama, paroles de M. Delâtre et musique de M. George Bizet, un
lauréat de l'Institut qui arrive de Rome. L'œuvre de M. Bizet est une imi-
tation flagrante du Christophe Colomb de M. Félicien David. Il y a au moins
trente ans que les idées, le style de M. Bizet sont connus. M. Bizet a du ta-
lent à coup sûr, mais aucune originalité; sa musique est agréable et fa-
cile, mais elle n'appartient pas à celui qui la signe. La séance s'est terminée
par l'Enfance du Christ, de M. Berlioz, et par l'ouverture du Carnaval ro-
main, du môme compositeur. Cette tentative de la Société nationale des
beaux-arts n'a pas été heureuse et a laissé une triste impression sur ceux
qui jugent le fond des choses et ne se contentent pas de l'a peu près.
M. de Beaulieu, fondateur généreux d'une Société de Chant classiqite
dont nous avons souvent parlé ici , a donné son concert annuel dans la
salle de M. Herz le ili avril. Le programme de cette séance n'avait pas tout
l'intérêt désirable, et l'exécution de la plupart des morceaux a été très
faible. Un offertoire de Michel Haydn, qui n'avait jamais été exécuté en pu-
blic à Paris, a inauguré la fête. C'est de la musique douce et agréable, mais
d'un style peu religieux. Un air de Samson, oratorio de Hsendel, un Salve Re-
gina, chœur sans accompagnement d'Orlando Lasso, n'ont pas été non plus
très bien rendus. Ce qu'il y a eu de mieux dans ce concert, ce n'est pas le
chant, mais un beau morceau instrumental, un octuor de Beethoven pour
deux hautbois, deux clarinettes, deux cors et deux bassons. Cette déli-
cieuse composition, pleine de sentiment et d'une gaîté sereine, a été exé-
cutée dans la perfection par des artistes comme MM. Triébert, Barthélémy,
Leroy, Rose, etc. 11 est à désirer que M. de Beaulieu ne se fasse pas illusion
sur l'utilité de la Société de Chant classique, si l'honorable fondateur n'ap-
porte pas le plus grand soin au choix des morceaux qui doivent entrer
dans son programme, et surtout à l'exécution des chœurs et de toute la
partie vocale, qui a été bien faible cette année.
S'il nous fallait parler de toutes les réunions, de toutes les maisons où
la musique, sous ses différentes formes, est cultivée avec ardeur et pas-
sion, notre récit n'aurait pas de fin. Il serait bien injuste cependant de ne
pas encourager ces talens solides et modestes qui restent volontairement
dans l'obscurité, et qui se refusent aux applaudissemens du monde comme
d'autres les recherchent avec avidité. Telle est M"" Camille Miet, pianiste
et musicienne remarquable, élève de M. Alkan aîné, qui lui a communiqué
son goût pour la belle musique et quelque chose de son style précis et vi-
goureux. J'ai entendu M"« Miet exécuter plusieurs morceaux bien difficiles,
et surtout un trio charmant de M. Rosenheim, avec une netteté et une cha-
leur communicative qui étonnent chez une jeune personne qui n'a jamais
voulu se produire en public.
Il existe à Paris une réunion de nobles et joyeux dilettanti qui porte le
nom de Cercle de VUnion artistique, et dont le siège est rue de Ckoiseul.
Présidés, je crois, par M. le prince Poniatowski, ces amateurs, qui appar-
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1000 REVUE DES DEUX MONDES.
tiennent presque tous à la haute fashion, se réunissent tous les jours et
donnent assez souvent des fêtes charmantes où la musique a sa large part.
Invité gracieusement à Tune de ces soirées agréables, j'y ai entendu exécu-
ter des quatuors de Beethoven par la société de MM. Alard et Franchomme,
et surtout un admirable morceau de Mozart pour quatuor et deux cors , qui
porte le nom, dans le catalogue de l'œuvre du maître, de musikalische Spass,
badinage musical. Mozart aimait beaucoup ces sortes de plaisanteries aima-
bles, et son humeur joyeuse lui a inspiré plusieurs compositions de ce
genre d'une originalité charmante. L'idée que le maître a voulu exprimer
dans cette composition curieuse, qui parut à Vienne le ii juin 1787, c'est
une scène de pauvres amateurs, parmi lesquels se trouvent deux paysans
qui donnent du cor, et qui, sous la direction d'un seigneur qui a des pré-
tentions comme violoniste, exécutent tant bien que mal un morceau fort
difficile pour leur inexpérience. C'est d'un comique achevé que d'entendre
ces amateurs dont les deux cors sont des cors de chasse, je crois, souffler,
jouer à tort et à travers comme des désespérés, et s'enthousiasmer eux-
mêmes d'un désordre qui est ici véritablement un effet de l'art. A la fin
de cette délicieuse bouffonnerie, qui a excité l'hilarité de tous les audi-
teurs, les deux cors poussent violemment deux sons rauques, en disso-
nance de seconde, dont l'effet de surprise est des plus plaisans. Ce morceau
et bien d'autres que nous pourrions citer encore, comme la messe comique
de Haydn connue sous le nom de messe du maître dC école, prouvent suffi-
samment que la musique n'a pas besoin de paroles pour exprimer le rire
et même le ridicule de la nature humaine.
Nous ne pouvons mieux finir ce long discours sur les fêtes musicales de
l'année qu'en rendant compte d'une séance musicale qui, pour les con-
naisseurs surtout, a été un véritable événement. Une Société académi-
que de musique religieuse s'est formée depuis un an dans l'intention de
poursuivre l'idée du prince de la Moskowa et de relever les beaux concerts
qu'il donnait dans la salle de M. Herz sous le gouvernement de juillet. Le
prince de la Moskowa, qui était un amateur fort éclairé, s'était proposé de
suivre l'exemple de l'école de Choron, qui a été la source de ce grand
mouvement vers la musique ancienne et classique qu'on a vu se produire
aux premières années de la restauration. On ne se doute pas de l'influence
salutaire qu'a eue cette école de Choron, qui a nous a donné un si grand
nombre d'artistes remarquables, parmi lesquels il suffit de nommer M. Du-
prez et M. Nicou-Choron , homme de mérite et compositeur distingué, qui
porte dignement le nom que lui a laissé son beau-père. Composée d'ama-
teurs, de femmes du monde et d'artistes de profession, la Société académi-
que de musique sacrée, sous la direction de M. Charles Vervoitte, maître de
chapelle à l'église Saint-Roch, a donné sa première séance dans la salle
Herz le 24 avril. Le programme, très remarquable par la variété et le choix
des morceaux, était divisé en deux parties : on ouvrit la séance par un
fragment d'un Stabal Mater de Joseph Haydn avec accompagnement d'or*
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REVUE. — CHRONIQUE. 1001
chestre, morceau d'un style charmant, mélodique et doucement religieux,
qui a été monté avec beaucoup d'ensemble. Un air juif. Tu autem, arrangé
par Marcello pour un accompagnement de deux violoncelles, a été chanté
ensuite par M. Marochetti. Cet air, d'un grand style, a précédé un chœur
religieux, Tanlum ergo, du compositeur russe Bortnianski, qui a été le ré-
formateur de la chapelle impériale de Saint-Pétersbourg. Il est mort en
1825. Ce chœur, d'une grande originalité, a été rendu avec précision, et a
fait place à un joli duo bien connu de Hœndel , Che vai pensando, qu'une
femme du monde. M**'' la baronne de F..., et M. Bussine ont dit avec assu-
rance. Ce morceau élégant, ce charmant badinage, aurait produit un meil-
leur effet encore, si le mouvement avait été mené plus vivement. Après un
Domine, fragment tiré d'un psaume de Marcello, on a exécuté une chanson
française d'Orlando Lasso, les Vendanges, chœur sans accompagnement très
curieux et très agréable. Par la vivacité du rhythme, par la prédominance
du genre syllabique et par une tendance sensible à la modulation, on trouve
dans cette chanson du contemporain de Palestrina comme un pressenti-
ment jle l'effet dramatique. Un fragment du Paulus, oratorio de Mendels-
sohn, a terminé la première partie de ce riche programme. La seconde par
rôle de Jésus^hrist sur la croix, de Haydn, chœur et orchestre, a ouvert
la seconde partie. Les soli ont été chantés avec soin par M"»« la comtesse
O... de F..., M"« Bernard des Portes et MM. Hayet et Lenoble. Cette com-
position de Haydn est d'un style pieux, tendre, pénétrant, et bien supé-
rieure à la musique violente et trop dramatique du Christ au mont des OH-
viers, de Beethoven. Après cette page émouvante, qui a produit un très
heureux effet. M"" H... et M. Brésil ont chanté un duo de Marcello, —
Quem€uimodum, — d'une mélodie douce, et puis est venu un Sicut servus,
chœur sans accompagnement de Palestrina, hymne d'une sé.rénité su-
blime qui a été chantée avec un ensemble parfait. On ne pouvait pas choi-
sir une inspiration plus opposée à celle de Palestrina que le Gaudeamus,
chœur à quatre voix de Carissimi, qui a rempli le cinquième numéro de
la seconde partie du programme. Cette composition curieuse est une prière
gaie, ce sont des gens de bonne humeur qui célèbrent une fête de l'église
comme ils célébreraient une fête de famille, et qui chantent avec entrain :
Gaudeamus, gaudeamus,... in hœc sacra solemniCalem. Ces paroles sont tra-
duites par un rhythme presque dansant et sont dialoguées par les quatre
voix, qui ne se réunissent qu'à la fin de cette espèce de prologue. Un ada-
gio de quelques mesures, où les quatre voix chantent : 0 Mariai Maria f
précède un mouvement plus vif que le premier et par lequel sont expri-
mées, en style fugué, ces paroles liturgiques : Vive, vive in œlemum, ô
bealissima Maria* C'est extrêmement curieux et plaisant, et ce morceau
comme celui de Mozart et la messe comique de Haydn , dont j'ai parlé plus
haut, prouvent qu'on peut tout exprimer en musique, même avec des
moyens aussi simples que ceux qu'emploie Carissimi, et que les Italiens
aiment à rire jusque dans le sanctuaire. Pourquoi donc l'expression de la
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1002 REVUE DES DEUX MONDES.
joie serait-elle bannie de l'église? Le moyen âge était moins difiScile que
nous sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres.
Après un libéra de Jomelli d'un puissant effet, dont les soli ont été bien
interprétés par M™" la baronne F... et Brésil, après un quatuor charmant
d'Aiblinger, maître de chapelle du roi de Bavière, qui a été chanté avec une
justesse parfaite par MM. Bussine et Hayet, par M™« Hélène Dubois et Ber-
nard des Portes, la fête s'est terminée avec éclat par un fragment de Judas
Machabée, oratorio de Haendel. Ce premier concert de la Société acadé-
mique de musique sacrée est d'un bon augure pour l'avenir. On a été charmé
de ces bonnes voix d'amateurs, pures, saines, franches et bien disciplinées,
sous la direction d'un homme de talent, M. Vervoitte, qui, par le choix des
morceaux et par la manière dont il en a compris le sens, a fait preuye
d'une véritable intelligence du caractère historique de l'art musical. Nous
souhaitons que cette société intéressante se consolide et devienne une insti-
tution durable.
Tout était fini, le public et les artistes paraissaient assouvis de concerts
et de musique de toute sorte, lorsqu'on apprit que M. Thalberg était à
Paris. Il fit un signe de la main, et une société d'élite accourut dans les
salons de la maison Érard, où M. Thalberg donna trois séances seul, de-
vant Dieu et devant les hommes I 11 enchanta son monde en exécutant tour
à tour du Beethoven, du Weber, du Mendelssohn, du Chopin et aussi de sa
propre musique, qu'on lui pardonne, parce qu'il en relève le mérite par
une exécution splendide qui fait un instant illusion. M. Thalberg est un
enchanteur, un virtuose incomparable qui a eu bien des imitateurs, mais
pas un seul rival dans le genre d'effets dont il est le créateur. On ne peut
rien entendre de plus merveilleux que M. Thalberg promenant ses doigts
sur un piano d'Érard et se livrant à sa fantaisie, à moins que M. Sivori ne
survienne avec son violon enchanté , car alors il n'y a plus qu'un Dieu et
que ce petit diable d'homme qui a dérobé à Paganini, son maître, une étin-
celle de son génie. p. sccdo.
Le DlMOMr* tf*I«oet*ace sur lal-méme, Inlitolé «ni* VÂnHAotiëf traduit en français
pour la première fois par Anguste Cartelier, revu et publié avec le texte, une introduction et
des notes, par Bmest Havet; Paris 1862.
Ce titre, qui semble n'annoncer qu'une traduction et des éclaircissemens
sur un point particulier d'érudition grecque, est celui d'un beau volume
sorti des presses de l'Imprimerie impériale, d'un livre excellent, un des
mieux faits et des meilleurs que nous ayons lus depuis longtemps, et qui,
on ne peut le soupçonner d'abord, offre même un intérêt touchant. Cest
un monument élevé par l'amitié à une chère mémoire. Un ancien élève de
l'École normale, qui aurait pu marquer sa place dans la littérature savante,
si une chétive santé et de longues souffrances ne l'avaient retenu dans l'obs-
curité, et s'il n'avait été enlevé à ses études par une mort prématurée.
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REVUE. — CHRONIQUE. 1003
M. Auguste Cartelier, avait laissé une traduction inédite d'un discours
d'Isocrate. Cette œuvre, entreprise et achevée avec une sorte de religion
littéraire et qui mettait pour la première fois en français un des morceaux
les plus curieux de l'éloquence grecque, méritait de ne pas périr. L'intime
ami de M. Cartelier, M. Havet, professeur au Collège de France, s'est fait
un pieux devoir de recueillir cette relique, et, pour la rendre plus digne
encore d'être offerte au public savant, il l'a complétée par des notes, une
notice et une grande introduction, mêlant son travail de plusieurs années à
celui du traducteur et prenant pour ainsi dire un dernier et triste plaisir
à confondre encore ses pensées avec celles de son ami. Jamais on n'a paré
un tombeau av.ec plus de soin, de goût, de mesure, et en respectant mieux
le caractère de celui qu'on veut honorer. 11 y a dans cette mesure à la fois
une preuve de loyauté envers le public et une délicatesse suprême envers
celui dont la candeur n'aurait pas souffert la pensée qu'il pût être loué
après sa mort autrement que par des vérités modestement exprimées. Si
c'était ici le lieu de nous étendre sur certains détails des mœurs universi-
taires, ce serait pour nous une satisfaction de montrer comment ces sortes
d'unions fraternelles, commencées à l'École normale, resserrées par la com-
munauté des études et des sentimens , sont précieuses pendant la vie et
même après la mort, puisque le survivant peut encore assurer à son ami
un peu de cette renommée qui est souvent la seule récompense d'obscurs
travaux. M. Havet nous donne à tous un exemple qui ne sera point perdu ,
et si nous n'insistons pas sur ce sujet, c'est pour imiter la discrétion si
virile de M. Havet lui-môme, et pour ne rien dire qui soit en dissonance
avec cette réserve qu'il a su garder partout dans son livre, et qui est
comme la pudeur de l'amitié et des regrets.
En prenant le discours de VAntidosis pour objet d'une longue étude,
M. Cartelier se laissait tenter par l'honneur de traduire le premier un texte
grec découvert en 1812 par André Mustoxydis dans un manuscrit de Milan
et publié par lui la môme année, mais qui depuis resta peu connu, parce
qu'on ne lit point ce qui n'est pas traduit, La nouveauté d'ailleurs n'était
pas le seul intérêt de cette pièce d'éloquence. Comme dans ce discours Iso-
crate plaide pour sa gloire d'orateur à l'âge de quatre-vingt-deux ans, qu'il
fait les honneurs à sa personne et à son talent, qu'il se cite lui-même, en-
cadrant dans son plaidoyer les plus beaux morceaux de ses autres discours,
il se trouve que VAîitidosis offre la fleur de son éloquence. Nous y voyons
tout Isocrate, réduit, il est vrai, mais comme il voulait être vu, et pour
ainsi dire paré de ses propres mains. Enfin ceux qui ont connu M. Car-
telier savent ce que cet esprit, voluptueusement littéraire, trouvait de
douceur dans la langue attique, dans cette perfection oratoire où l'hon-
nêteté des sentimens est une satisfaction pour le cœur, où les raffinemens
môme de l'art sont une lumière pour l'esprit, où la diction est un en-
chantement pour l'oreille, et dont la simplicité étudiée est un défi jeté
au traducteur, et par conséquent pour lui une tentation. Il a fallu bien
des soins et du loisir pour rendre avec agrément en français cette élo-
quence paisible, qu'on se figure si ornée, et qui souv.ent n'est belle que de
son élégante nudité. Comment faire sentir dans une langue étrangère et •
peu musicale les exacts rapports des mots et des choses, l'aisance dans
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100& BEYUE DES DEUX MONDES.
la dignité, les mille convenances de la pensée et du style, et toutes les
grâces coulantes de Tatticisme? M. Cartelier a fait effort pour retenir du
moins le principal, la justesse précise, l'ampleur des tours, une certaine
égalité de mots qui flatte, et en tout cette correction lucide qui est le
lustre de la simplicité, et qui, à force d'être nette, reluit. Cette traduction,
sans cesse repolie, n'a pas été faîte comme une tâche qu'on est pressé de
finir et de livrer au public; elle a été l'objet de tous les scrupules de la
conscience littéraire, on ne l'a entreprise que pour le plaisir de la faire,
comme ces ouvrages que les artisans d'autrefois se proposaient et ache-
vaient avec amour, non pour en tirer profit, mais pour élever l'industrie
jusqu'à l'art et pour se montrer à eux-mêmes jusqu'où pouvait aller l'ha-
bileté de leur main.
Dans une grande introduction, qui nous paraît un modèle de goût, de
science et de style, M. Havet a fait une étude complète d'Isocrate, où l'on
voit sous un jour nouveau cet orateur singulier que jusqu'ici la critique
avait mal jugé, non pas méconnu peut-être, mais maladroitement célébré.
Les louanges sans discernement qu'on lui a prodiguées lui avaient fait plus
de tort que les reproches. Il n'est pas étonnant du reste qu'il n'ait pas été
bien apprécié, et que sa renommée ait flotté entre une admiration de com-
mande et un dédain ignorant. Quand nous lisons aujourd'hui , avec nos
préoccupations modernes et notre esprit pratique, ces discours fictifs qui
ne sont que des œuvres de rhétorique, nous sommes tentés, au premier
abord, de les trouver assez peu dignes d'une sérieuse étude. Pour les com-
prendre et les goûter, il faut se faire Athénien, se transporter à l'époque
où l'on créait les belles formes oratoires, s'associer au goût d'un peuple
épris dô beau langage, étonné de voir que la prose peut avoir son harmonie
comme les vers, se laissant charmer, non-seulement par les savantes ca-
dences, mais par le choix des termes, un emploi plus juste des mots et une
logique déliée qui se déroule avec grâce dans les détours d'une longue pé-
riode. Les Grecs, qui n'avaient entendu que les fortes improvisations de
leurs hommes d'état, le langage souvent saccadé et sans haleine de l'Agora,
se pâmaient d'aise devant ces perfections nouvelles de l'art. Athènes prit
plaisir à draper sa pensée dans ces vêtemens plus amples, plus riches, mis
à la mode par les sophistes, comme une adolescente heureuse de ses pre-
miers atours. Il faut bien que les Grecs se soient laissé fasciner par les
prestiges de cette rhétorique, puisque Isocrate, qui a vécu près d'un siècle,
a joui d'un*^ gloire incontestée, que, sans être un homme vraiment poli-
tique et militant, il a été considéré, au milieu des agitations de la liberté,
comme le plus grand orateur, comme l'éloquence même, qu'il ne fut pas
trouvé ridicule de mettre dix ans à polir un discours de cinquante pages,
et qu'après sa mort on lui éleva des statues. Les Athéniens étaient amou-
reux d'éloquence, comme nous pouvons l'être de musique, admirant l'art
pour l'art, ne demandant pas plus à l'éloquence d'être utile que nous ne
demandons & une symphonie de Beethoven d'être probante. Un orateur tel
qu'Isocrate, un artiste en discours, Xo^o^aiîoXoç, était un compositeur qui
fait un beau morceau sur un sujet fictif, et qui l'exécute lui-même devant
une assemblée d'amateurs. Et quand le morceau avait réussi, on le jouait
de nouveau, et d'habiles récitateurs se chargeaient de le faire valoir. I^
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REVUE. — CHRONIQUE. 1005
maestro de Téloquence leur donnait ses instructions sur la manière de le
lire, notait les inflexions et les repos pour ne pas fatiguer l'auditoire. Ainsi
chaque discours pouvait avoir un nombre indéfini de reprises, car nous
sommes bien obligé d'emprunter la langue d'un art qui ne sert qu'au plai-
sir pour faire comprendre les caractères de cette éloquence oisive, mais
ravissante pour des Grecs.
Le rhéteur Isocrate, dont on ne s'occupe guère aujourd'hui, est devenu
sous la plume de M. Havet un personnage des plus intéressans. L'artiste,
l'homme si longtemps défiguré par des éloges insipides revit devant nous et
s'empare de l'attention. On aime à voir cet Athénien si bien doué et sachant
si bien aussi jouir de tous ses dons, beau, riche, élégant, pacifique, heureux
même de ses infirmités physiques et morales, rede^iable à sa faible voix et
à son débile courage de pouvoir éviter les mêlées oratoires, où la dignité
personnelle risque d'être froissée et de souffrir, passant sa longue vie à se
composer un beau personnage, image de son irréprochable éloquence, so-
phiste honnête, qui, dans sa vie comme dans ses discours, se montre à la
postérité dans les plus belles attitudes morales. Ce doux philosophe, cet ex-
cellent, mais faible citoyen, a été une sorte de prédicateur au service des
sentimens civiques; mais, toujours artiste en même temps que citoyen, il
consacrait son éloquence à embellir la gloire de sa patrie avec d'autant
plus de zèle et de persévérance que la gloire de sa patrie servait à embellir
son éloquence. 11 a été plus qu'un simple rhéteur, il a été, dans sa vie
comme dans ses discours, l'exemplaire le plus accompli de la plus décente
rhétorique. Si Démosthènes se sert de la parole comme un honnête homme
d'un habit pour se couvrir, on peut dire qu'Isocrate s'en est servi comme
un honnête homme qui veut faire belle figure. Comment blâmer d'ailleurs
cette espèce de luxe oratoire qui ne se compose que de sagesse, d'élégance
et de patriotisme? Il a commis des fautes sans doute, mais sans le savoir;
il a traité avec Philippe, au lieu de s'en défier; il lui a écrit une belle lettre
pour l'entretenir dans de bons sentimens; il s'en est fait le garant auprès
de ses concitoyens, au risque d'endormir leur vigilance patriotique; il a
servi naïvement le Macédonien , ne pouvant se figurer qu'il n'eût pas con-
verti celui qu'il avait prêché, car n'oublions pas d'ajouter qu'à cet homme
heureux les dieux avaient donné par surcroît une vanité innocente, douce
aux autres, souriante à lui-même, qui lui permettait de jouir de toutes ses
qualités, de ne pas voir ses erreurs, de faire sans cesse le tour de ses pro-
pres perfections, défaut si l'on veut, mais défaut délicieux pour celui qui
en est doué , et sans lequel le génie même ne peut vivre en joie.
M. Havet a peint en quelques pages exquises cet orateur honorable dont
toutes les qualités confinent à des défauts, et dont le portrait, pour être
ressemblant, demande les plus fines nuances. Il ne s'est pas proposé de faire
un panégyrique, mais une étude vraie, sincère, qui estime à leur juste prix
cet art factice ou minutieux, ce talent placide, cette magnificence de formes
souvent un peu vide ou mensongère , puis cette noblesse de caractère sans
énergie, cette raison timide et cette sagesse un peu courte. Toutes ces
faiblesses de Thomme, du citoyen et de l'artiste n'empêchent pas d'ailleurs
ce personnage si distingué d'exciter la sympathie et même une certaine
admiration. Cet homme en tout semblable à lui-même, dont le talent ré-
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1006 REVUE DES DEUX H0NDE8.
pond si bien au caractère et dont la gloire est comme composée de bien-
séances oratoires et morales, n'est pas assurément un sophiste vulgaire, et
n'est pas indigne de devenir le sujet d'une étude profonde, même pour un
grave esprit. Aussi M. Havet n'a-t-il pas craint de démêler son art, et en rec-
tifiant les jugemens qu'on a portés sur lui, en le comparant de près ou de
loin à tous les écrivains dont on l'a quelquefois indiscrètement rapproché,
il l'a ramené avec la plus lumineuse précision à sa véritable originalité. La
partie littéraire de cette étude est d'une rare finesse, comme il convient à
une critique qui se propose de marquer les plus insaisissables différences
de l'éloquence et du style. En quelques traits nets et rapides, tracés avec
une grande sûreté de main, l'auteur fait connaître non-seulement Isocrate,
mais tous les écrivains anciens ou modernes qui passent pour relever de
lui : analyse pénétrante où se fait jour un goût très vif pour toutes les dé-
licatesses de la pensée et de la parole, mais où l'on ne voit nulle complai-
sance pour les petitesses et les vanités de l'art.
M. Havet, agrandissant son sujet sans en excéder les limites, a fait à pro-
pos d'Isocrate une forte esquisse de l'histoire morale d'Athènes. Pour mieux
juger l'orateur, il a dû peindre la société athénienne, le mouvement de
cette démocratie turbulente, les opinions, les partis, le rôle des philo-
sophes et des orateurs. Au milieu de ce tumulte, on apprend à bien con-
naître cette éloquence sereine qui ne resta pas entièrement étrangère aux
agitations de la vie publique, et qui ne laissa pas d'exercer une certaine
action politique. Les tièdes discours du rhéteur philosophe paraissent s'ani-
mer quand on voit dans quelles circonstances ils ont été composés, et à
quoi ils répondent. On sent que l'esprit de M. Havet se plaît dans ces grands
sujets, que ce spectacle d'Athènes a pour lui comme un intérêt présent, et
qu'en parlant de cette ville, qui fut en philosophie, en politique comme
dans les arts, l'institutrice des peuples, il s'échauffe comme s'il s'agissait
de la patrie. A voir cette chaleur, cette décision dans les jugemens, et je
ne sais quel frémissement de pensée, on devine que cette étude n'a pas seu-
lement pour l'auteur un intérêt littéraire, et que son esprit passionné ne
se serait pas résigné à se renfermer pendant des années dans la cahne école
d'Isocrate, s'il n'avait pas entendu au dehors et à côté le bruit de l'Agora.
Du reste, cette chaleur et cette décision sont un dés caractères les plus re-
marquables de ce livre. Les jugemens politiques et littéraires y sont nets
et accentués comme des professions de foi , les pensées rapides comme si
elles étaient décochées. C'est un style actif, militant, qui va droit au but,
court vêtu pour être agile. Dans ses peintures, l'auteur tient poins à la
couleur qu'à la finesse des contours et à la vigueur du trait. Tout dans ce
livre est si mesuré, si bien défini, que la grâce même y est précise. Il nous
parait assez inutile de gâter ici notre plaisir et celui du lecteur en mar-
quant certains points où nous sommes en dissentiment avec l'auteur, d*au-
tant plus que ce livre se défend de tous côtés par sa parfaite circonspec-
tion littéraire, et que la critique n'a guère de prise sur cette solidité polie.
C. VARTHA.
V. DE Mars.
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TABLE DES MATIÈRES
QUARANTE-CINQUIÈME VOLUME
SECONDE PÉRIODE. — XXXIIP ANNÉE.
MAI — JUIN 1863
. LIvralMD da !•' Mal.
Mademoiselle La QoiiirnNiB, cinquième partie, par M. George SAND 5
La Scibrcb moderne. — De l'Équivalence de la chaleur et du travail méca-
nique, par M. E. SAYENEY 38
Le Japon depuis l'ouverture de ses ports. — Le Gouvernement de Yédo, les
princes japonais et les européens au japon , par m. rodolphe lindau . . 73
Les Origoibs du Christianisme selon l'école de Tubinoue. — Le Docteur Baur
et ses cbuvres^ par M. Albert RÉVILLE iOi
Études forestières. — La Forêt db Fontainebleau, par M. Jules CLAVÉ 142
L'Administration locale en France et en Angleterre. — V. — Cbntrausation
et gouvernement de l'Oplmon, dernière partie, par M. DUPONT-WHITE. 171
Histoire naturelle. — L'Homme PRiMrriF d'après les récens travaux des savans
ANGLAIS, par M. Auguste LAUGEL 204
Chronique de la Quinzaine. — Histoire poutique vt uttéraire 232
La Poésie et les nouveaux Poètes en 1863, par M. F. FRANK 243
UvralBOD da 15 Mal.
•
Un Essai de Libéralisme russe en Pologne. — L'Empereur Alexandre I**" et
LE Prince Adam Czartoryski , avec une correspondance inédite , par
M. Charles de MAZADE 257
Un Érudit écrivain. — m. Charles Magnin, par M. SAINTE-BEUVE, de l'Aca-
démlo Française 290
Mademoiselle La Quintciie, sixième et dernière partie, par M. George SAND. 321
De la Philosophie de l'histoire romadie au xix* siècle. — L'École germanique
ET l'École française, par M. Saunt-René TAILLANDIER 300
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1008 TABLE. DES MATIERES.
LItAUE pendant la DERNlfeRB GDERBB (1859-1861), SOUVENIRS D*C1I
ANG^iTAUBN (le c^ Charlbs Arrivabene), pRT M. E.-D. FORGUES 394
Cn nouveau Système sur la vie future à propos da Monde moral, de M. Cb.
Lambert, par M. Paul JANET.; 4S3
Un Réformateur italien de la renaissance, Jérômb Savonaroli, D*Anifts m
NOUVEAUX DOCUMENS, pRT H. A. GEFFROY 437
Chronique de la Quinzaine. — Histoire politique et littérairb. 465
Revue Musicale. — Bataille d*amour, de M. Vaacorbeil, etc., par M. P. SCUDO. 477
Essais et Notices. — Du Caractère des femmes au xviu" siècle, par M. Chailks
CLÉMENT 487
Livraison da f loin.
La Pologne , ses axqennes Provinces et ses vùutables Limites , par M. V. db
MARS 497
AmCLS, UN Ami des grands dans les derniers jours DB la RÉPURUQUE ROMACtE,
par M. Gaston BOISSIER 539
Le Brésil et la Société brésilienne, moeurs et paysages. — L — Le Ramcbo,
par M. A. d'ASSIER 554
C4LLIRH0É, première partie, par M. Maurice SAND 580
L'Angleterre et la Vie anglaise. — XXI. — Le Crystal Palace bt les Palais
DU PEUPLE, par M. Alphonse ESQUIROS 636
Marina, souvenirs de la vie d*artistb a Romb, par M. Emile de LAVELEYE.. 670
La Société française au sviu^ siècle. — L — Les Moeurs et les Hommes socs
Louis XV, par M. Corneus de WITT 694
Essais de Morale et de Littérature. — I. — La Fiancée du roi de Garbe et le
Décaméron, par M. Emile MONTÉGDT... 7il
Chronique de la Quinzaine. — Histoire politique et leftérairb 737
Essais et notices 749
LHTBlBon da 19 loin.
Le Brésil et la Société brésilienne, moeurs et paysages. — IL — LaFaxe^a,
par M. Adolphe d*ASSI£R 753
Callirhoé, deuxième partie, par M. Maurice SAND 788
Un Musée chrétien a Rome et les Catacombes, par M. Charles de RÉMUSAT,
de TAcadémie Française 843
Le Salon de 1863, par M. Maxime DU CAMP 8»
Les PÊCHtoRS de Cancale. — RÉcrr des côtes de la Manche, par H. Théc^-
DORE PAVIE 919
Le Roman anglais contemporain. — Miss M. E. Braddon et le Roman a seth
SATioN, par M. E.-D. FORGUES 9ô3
Chronique de la quinzaine. -^ Histoire politiqle et littéraire. 978
Revue Musicale. — Les Concerts de L.i saison, par M. P. SCUDO 9«9
Essais et notices. — VAntidosis dlsocrate , par M. C. MÂRTUA ICÏOÎ
Erratum. — Dans l*étude de notre dernière livraison aur la Pologne et ses anciennes
Provinces, c'est par erreur, erreur comprise de tout le monde, qne nous B\'ons dît
page 5i8, /ils de Catherine H au lieu de petit-fils, en parlant d'Alexandre I"».
Paris. — Imprimerie de J. CLAYB» 7 rue Saint-Benott.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE-
Essais politiques et philosophiques, par lord
Macaulay, traduits par M. Guillaume Guizot,
I vol. in-8°; Michel Lévy.
Nous connaissons peu de livres d'une lecture
aussi attachante et aussi véritablement profi-
table que ceux de lord Macaulay. Le tour sérieu-
sement original de l'esprit s'y unit, dans un
parfait équilibre, avec l'étendue des connais-
sances et la rare vigueur de la pensée. Ce vo-
luine contient des études sur les sujets les plus
variés, et soit que l'auteur analyse Machiavel ou
Bacon, soit qu'il traite des rapports de l'église
et de l'état, ou qu'il prenne parti pour les Juifs
au sujet des incapacités politiques, ou bien en-
core qu'à propos des théories de M. James Mill
il rompe en visière à l'école utilitaire et brise
des lances avec ses champions, sans se départir
jamais d'une respectueuse déférence pour le vé-
nérable chef' de cette école, Jérémie Bentham,
on est toujours heureux de voir tant de force,
de pénétration et de mordante ironie mis au ser-
vice d'un si fenne bon sens. Il faut savoir gré k
M. Guillaume Guizot d'avoir, par sa belle tra-
duction, mis le public français en communica-
tion directe avec l'éminent écrivain dont l'An-
gleterre a si vivement ressenti la perte.
Une Révolution en économie politique. — Ex-
posé DES doctrines DE M. Mac-Leod, par
M- H. Richelot, 1 vol. in-8°; Capelle.
Le monde économique est en ce. moment fort
agité par les travaux d'un écrivain anglais,
M. Mac-Leod, qui vient d'émettre et de déve-
lopper avec beaucoup de talent des propositions
toutes nouvelles sur les questions fondamen-
tales de l'économie politique, et particulièrement
sur le crédit. C'est presque une révolution dans
la science, comme l'indique le titre du livre où
M. H. Richelot expose et commente les doc-
trines de M. Mac-Leod, révolution dont les ré-
sultats peuvent être fort importans, car elle doit,
si elle triomphe, réagir sur l'ensemble de la lé-
gislation commerciale et financière. M. Richelot
vient de rendre un service à la science écono-
mique en mettant en lumière les idées nou-
velles qui se produisent en Angleterre, et qui
méritent un très sérieux examen.
Madelon, par M. Edmond About, 1 vol. in-8°;
Hachette.
Le nouveau roman de M. About, Madelon, ne
manquera pas d'exciter vivement l'attention ,
quelque jugement qu'en doivent porter d'ail-
leurs la critique et le public. Depuis quelques
années, M. About n'avait rien publié qui eût,
ni par les qualités ni même par les défauts,
l'importance de Madelon, Madelon est une des
mille incarnations du vice féminin au xix* siè-
cle ; ce portrait de la courtisane vulgaire se dis-
tingue par la fidélité plutôt que par l'origina-
lité de l'expression. L'intérêt du livre est dans
la lutte qui met en présence la courtisane et
l'honnête famille des Honnoré et des Guernay;
il est par-dessus tou^dans le tableau des mœurs
de ces braves gens, de leur intérieur, de leurs
travaux et du coin de l'Alsace dont ils défendent
la prospérité contre les intrigues de Madelon.
C'est là que M. About déploie de réelles facul-
tés d'observation, et trouve des page%qui atté-
nuent l'effet des parties douteuses du roman.
Satires, par M. Louis Veuillot, i vol. in-18;
Gaume frères.
II faut que M. Veuillot ait à expier quelque
gros péché, péché de haine ou de rancune sans
doute, pour que le malin esprit lui ait soufflé, à
l'âge où d'ordinaire on fait un calme retour sur
soi-même, le désir saugrenu de rimer. Le diable
est fin ; il voulait rendre M. Veuillot ridicule, et
il y a réussi. M* Veuillot n'est parvenu qu'à en-
fanter un volume de vers qui n'aura jamais de
nom dans la poésie. Ce n'est point certes qu'il
ait ménagé les injures aux noms les plus hono-»
rés : sous ce rapport, ses vers valent sa prose;
mais quelle dinércnce dans tout le reste, et
combien il serait facile de montrer que, comme
poète, M. Veuillot n'est qu'un vieil écolier î
Nous avons cependant trouvé de ci, de là, un ou
deux traits heureux et un sonnet passablement
tourné; mais il y a on revanche une petite pièce
intitulée une Muse, que M. Veuillot, si elle était
d'un autre auteur, n'hésiterait pas à qualifier
d'une grossière et révoltante immoralité, et cette
fois il aurait bien raison.
Un Début a l'Opéra, par M. Ernest Feydeau,
1 vol. in-18 ; Michel Lévy.
Si M. Feydeau avait su dégager la figure gra-
cieuse et poétique de Barberine et ne l'avait ef-
facée au point de la faire disparaître presque
entièrement, le contraste de cetto jeune fille,
nouée à toutes les intrigues, chaste au milieu de
là corruption et exploitée tour à tour par sa
mère d'abord, puis par son imprésario, et pro-
bablement plus tard par son mari, aurait pu
fournir une étude intéressante. 11 n'en a mal-
heureusement pas été ainsi : les caractères de
Saint-Bertrand, d'Adélaïde et de Gaskell, qui
n'auraient dû servir qu'à faire ressortir celui de
Barberine, occupent exclusivement le lecteur, et
la danseuse devient un personnage secondaire
perdu au milieu des intrigans sans nombre qui
s'agitent autour d'elle. Ajoutons que Cocodès
et Cocodète, le médecin Tant-Mieux et le méde-
cin Tant-Pis, auraient pu être éliminés sans re-
gret pour personne, que M. Feydeau aurait pu
donner le trop de vie qu'îîs ofl^à sa froide hé-
roïne. Le dernier chapitre, la Revanche de Gas-
hell, est ce qu'il y a de mieux dans ce volume.
Faut-il y voir un heureux augure pour la suite
du roman ?
La Confession de Madeleine, etc., par M. Ch.
Dollfus, i vol. in-i8; Hetzel,
La Confession de Madeleine est l'histoire sou-
vent faite, toujours nouvelle, de la femme qui a
cherché dans le mariage des satisfactions trop
idéales pour que la vie puisse les donner. Ma-
deleine s'est trompée de bonne foi; mais quand
les illusions se dissipent, elle reste pure et con-
serve son honnêteté tout entière. Une fois, il
est vrai, cette vertu contristée rencontre l'occa-
sion d'un péril et d'une chute; mais ce péril
apparaît sous la forme du plus discret, du plus
généreux des hommes : il s'éloigne pour n'être,
pas une pierre de scandale. Sur cette donnée
hieti simple, les confidences de Madeleine se
déroulent avec la franchise et la grâce mélan-
colique d'une douleur qui peut s'avouer elle-
même. D'ailleurs cette àme vaincue échappe en-
fin à son martyre en embrassant d'une suprême
étreinte la pensée de l'éternel. Deux nouvelles
intéressantes, le Saule, le Docteur Fabricius ,
complètent ce volume, écrit avec une facilité
parfois regrettable , d'autant plus qu'on y ren-
contre d'ingénieux détails d'analyse.
Traité de l'Or, par M. Landrin, 4 voL in-18;
Guillaumin.
Depuis la découverte des placers austro-cali-
forniens, l'or a soulevé bien des problèmes. Un
ingénieur des mines, M. Landrin, a eu l'idée de
résumer en un volume toutes les questions qui
se rattachent à ce métal depuis l'apparition de
l'or dans les temps les plus reculés jusqu'à nos
jours. Exploitation, statistique, étude des pise-
mens , rien n'a été oublié. Economistes et émi-
grans trouveront de curieux détails dans ce livre,
un des ouvrages les plus simples et les plus
complets peut-être qu'on ait écrits sur la matière.
LA REVDE DES DEUX MONDES
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f A«M. — mVElMeBIE DE I. €tAT«, BOB MliT-EEKOlT, T.
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BULLETIN BIBLIOGRAPfllQUE
ÉPH^Héi^Es pf^i!|A(SES«.i V. in-i8; E, Dentp.-
C'est in|^nQl^lâ.etglûrie)^x spoi^tacle que la,
Pologne orTre en ce moment aux sympathies,
sincères, mais trop inactiv^ peul-ètfe de r.Eu-*
rope. Voilà déjà qaatre • mois qu^après une '
admiral)le lutte paci^ae coMre Toppcâ^sion
étrangère, elle a commencé rinsurrection sainte
et s'est levée tout entière pour s'offrir au san-
glant sacrifice. Aujourd'hui l'irrésistible mou-
vement s'est. étendu jusqu'à l'Ukraine et. à Ja
Petite-Russie. Dans cette revendication à main
armée de son droit imprescriptible, le -peuple
polonais se montre ce qu'il a été aui; meilleures
époques de son histoire, grand, dévoué, magna-
nime. Les Effhémérides polonaises Boui le récit
' fait jour par jour, «vec une éloquente simplicité
et une scrupulense exactitude, de toutes les pé-
ripéties de la lutte, actuelle. Le public (ngiçai^
si sensible à tout ce qui est héroïsme véritable,
ne peut manquer d'accueillir avec sympathie le
récit sixMèr& dei tant de- souffrances et de tant
d'actes de .déroutaient inspirés par nne juste
cause.
Les Em^bbiuba romains,. CASACxiRES n «oa-
TRArfs,BisTQUQjUBS,.par M. J. ZeUer, 1 vol.
in-8«; Didier.
.Gibbon» a >dit que les fastes de l'empire ro-
main sont précieux pour qui veut étudier de
près Jaina4ur& humidiie, et qu'il senût. iwssible
de saisir, .ilaD».ie9 empereurs, toutes les nuan-
ces de la vertu et «du vice, depuis* la perfec-
tion la.piua* sublime jusqu'à la plus- basse ab-
jection de i'espèce.^ L'auteur du livre sur les
empereurs romains Si'est proposé de dépeindre
ces jref tMS et^ ces vices, et aussi de rechercher
les causes supérieures qui les expliquent, par
exemple la nature du> réginte poKti^e chan-
geant presque, à chaque règne, et l'influence des
doctrines, philosophiques. C'est un .aspept, nou-
veau de cetta grande et terrible scène de l'em-
pire romain, destinée, pe.Mnble, à être jugée
différemment par cliaoue époque. Le point de
vue que M. Seller a choisi lui* montre les dé-
tails sans lui cacher l'ensembl^e, et.il a écrit
ainsi un livre oi!i ne. manquent ni l'esprit criti-
que, ni l'érudition.
Les Femmes.. PB. j^a Révof.iJTiqiy«.par.M. J.'Mi-!
chelet, 1 vol. in-18; F. Cbftmerot.
Ce livre en est déjà ^ la tniitijlme édition. Un
tel succès s'e^pliquo tout. ^ Ja fois .par .le mérite
de l'écrivain et par le choix di) sujet» Quel grand
rôle en. effet, passionné et multiple, ont joué les
femmes pendant les orages de la révolution!
Quelle inépuisable .variété de physionomies,
tantôt nobles, héroïques, tantôt bizarres et sat-
vages, mais originales toajotars, depuis M"*« Ro-
land et Charlotte 'Gorday jusqu'à Thérôigne de*
Méricourt et Catherine ^Tbtetl' On retrouve ici
toute li^'erve pittoresque et un peu aventureuse
que M. Michelet porte quelquefois dans l'his-
toire, et l'on chercherait en vain dans, bien dçs
fictions romanesc[ues ^e nos jours lé mouve- •
ment, la vie et l'intérêt qu'JLa répandus sur ces
figures tout à la fois, si réelles et d'un si grapd .
aspect.
L'ÀLaAin «ONTraveaAiiiB, par M. Louis Vian,
1 vol..ÂDrl8; Challamel.
Les discussions qai>onteu lieu- récemment au
sénat sur, le régime <de la propriété en Algérie
ont de nouveau attiré l'attÔQti^n vers les inté*
rets considérables que nous.^voQS à. gouverner .
sur l'autre rive de la Méditerran^. JL'Quyrace
de M. kouîs'Vian a-donc tout à fait le mérite ^e
roppartanité. L'auteur déorit FAigérie telle qu'il '
l'a vue pendant un s^our de plus d'an an.* Ses
. appréci^itioos sur J^s chotes^et vnrAei- bsttmes
nous ont semblé ,pari]ois,3Xfiea4î(ve8»^.Cette ré-
serve'faite, nous avons remarqué dans ce livre
des détails de mœurs, bien saisis et des indica-
tions utiles.
Lb Gbstisuh' ^b Pams , par M. CbiMes* Bes-
maco), 1 vol. in-8°; Didier.
Même.à fôté .du p:u-lement c'âtait> une vaste
juridiction que celle du Chàtelet, chargée de
maintenir la sûreté dans Paris, de prononcer
sur de nombreux différends et de remplir une
foule ' d'attributioBs dont l'énumération serait
trop longue. On doit donc remercier M.. Dds-
maze d'avoir consacré plusieurs années de la-
borieuses et .difficiles recherches à ç^tte utile
monographie, qui jette un grand. Jopr. sur l'iijs-
toire judÎPÎAir&.et^adminisUi^tiye de la vieÛle
France.
Lbs Jednbs Fillbs:pauvrbs, par M"*; la com-
tesse de Mirabeau,' 1 vol.* in-iS;- Paris ,JDu-
pray de laMah^ie. ^
Nous étioos. curieux de voir commentée be^
et douloureux sujet que semble indiquer çfi
titre : les. Jeiunes' Filles paut^rex,. avait piètre
étudié. M"* Ja convtesse de Mirabeau a passée il
faut bien le^.dirç, ^ côté de la difficulté; elle iii'a
point voulu quitter ce monde de r«9elacr<a^o
où elle.nous j^mble voir un peu exclusivement
peut-être toutes les distinctions et tout le aa-
voir-vivre,. et .n'a point mis en sçônO'-ks véri-
tables jeunes fiUes pauvres. Ses deux béroine^,
M"*> Blanche et M^* Berthe de Ri#BTille,.«oxit
•des filles dejioble maison, dont la situatioi^ exi^
gué de fortuaei.n'a cependant rien de commun
avec les poigi^aates douleurs de la misère.
M">« de HÛjmeau, n'en a pas moins l^^t vuie
agréable nouvelle, et nous nous. réjoj4is.soBS)4e
voir H^^* Berthe de Rian ville faire un brillant
.maiisiQOQ époHsant.lf; le« n^uquis de-Brazay,
qui est un parfait gentilhomme et un million-
naire par-dessiA le marché.' Quant. à M^^*. Blan-
che, elle' reste pour i ses pareift^'^Ht "fauteur,
une douloureuse et. indéçlnfficiKbje .'énigme, d6 ja
destinée. "M**'- dé' Mirfibeau aurait 'dq^ ce noQS
semble, donner la clé de l'énigme au leçteuc.i^t
, expliquer ce caractère. *•
TrDp hedrev^, par.^f. fjT^Qcis Wçy, jl -;«il.
in-i8; jQ^eU^.
Dans sa comédie, 4«.iaV(|M| lait P^wr, M™* de
(Girardin proclamait que le bonheur ne tuait
• pas. M. Wey entreprend de nous prouver Ja«oa-
traire, et on.ne^peut dire tout "k fait qu'il soit
ivenu à bout de sa, tàchp,. jcar.il reste incontes-
: table que son héros est loin d'être trop heureux,
, et que s'il meurt, ce n'«st pas de JMttbdur, mftis
td'épuisement et de douleur devao^une illusion
i déçue. M. derMérian a brisé une carrière bfil-
.lante pour se consacrer tout entier' à la* jeune
fille qu'il épousait; il- croyait rencontrer un cœur
ardent là où il ne trouve .qu'une teodresse «aoe
expansion, et on peut dire qu'il meurt à la peine
en cherchant à donner^de^ la vie à cette belle
statue, et kent< attendant indéfiniment fédomon
d'un cœur froid et d'une intelligence bornée.
Cette étude préseAte un certain intérêt; le ca-
ractère du béros^une fois, admis, on ea poursuit
là lecture avec- curiosité, non pas sans- s'étonner
plus d'une foisque M. de'Mérian ne* prenne
gaillardement son parti de n'être aimé que d'une
affection très tranquiUe , sans les grands mots
de la passion, etiqu'i^u .Ueu de jnourir^er .déses-
poir il ne tourne «plu^t fies regards vers aes
devoirs de père. Si ie;déj}Qdfflent eût été mieux
choisi, ]\f. de M^ian eût pu êtce.sjçmpalhiquç,
tandis qu'il laisse trop l'impression d'un rêveur
obstiné. . r^ T
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LA REVOE DES DEUX MONDES
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BULLETIN BIBLIOaRAPHIQUB
Prince Albert. — Son caractère. — Ses
DISCOURS, traduit de l'anglais par M"« de W.,
précédé d*une préface par H. Guizot,-! yol.
in-8«; Michel Lévy.
M. Guizot, dans sa préface, nous donne la vé-
able signification de ce livre : « C'est un acte
tendre piété conjugale et royale. » La reine
e-mf me a présidé à cette publication ; à cha-
le page de l'introduction, on retrouve la trace
i culte reiigieux dont elle entoure la mémoire
ce prince qui, pendant vingt et an ans, s'est
socic à son sage et glorieux gouvernement. Le
ince Albert avait à remplir en Angleterre un
le des plus difficiles, et on peut dire à sa
iiaiige qu'il s'en est acquittté avec autant de
et (}ue de dignité : il Qst resté le conseiller de
reine sans s'immiscer dans le gouvernement,
il a coopéré pour une large part aux affaires,
ut en gardant avec discrétion le second rang;
prince à la fois actif et modeste, comme Ip dit
. Guizot, exerçant à côté du tr6ne une Judi-
QU9,e et salutaire influence, sans jamais dé-
tsscr son rôle ni porter atteinte aux conditions
1 n^gime constitutionnel. »
PS ÉvANcaes, par M. Gustave d'Eichthal, 2 v.
in-8*; Hachette.
On sait quel progrès la science de l'Allé-
lagne a fait faire à l'exégèse biblique, et avec
11(^1 le ardeur ces études sont toujours poursui-
Ips dans le pays par excellence du libre exa-
len. Dernièrement encore M. A. Réville a fait
ins la Revfie l'historique des beaux travaux de
*role de Tubingue et exposé les résultats qu'on
eut considérer comme acquis. Le protestan-
sme français s'est associé à ce grand travail en
^veloppant et en complétant les recherches de
i critique allemande. Voici un nouvel ouvrier
ni vient remuer encore ce champ déjà si pro-
tndément labouré. « Israélite de naissance^
ous dit M. Gustave d'Eichthal, devenu catho-
que dans ma jeunesse, philosophe par mes
tudes et mon éducation, de bonne heure. j'ai
ù chercher la conciliation entre la tradition et
i science, entre la foi et la raison. » C'est à ce
jint de vue élevé ^u'il s'est placé pour se li-
-er à l'examen critique et comparatif des trois
remiers Evangiles, et son ouvrage, fruit de
tngiies études, apporte des élémens nouveaux
)nr la solution de ces problèmes d'un si haut
itérôt.
!f Orient, souvenirs de voyage, par M. Fer-
nand Schickler, 1 vol. in-12 ; Michel Lévy.
Cn voyage en Orient n'est pas chose neuve;
es écrivains de talent, de brillans esprits
9US ont tour à tour initiés aux mystères de
Drient, et ont répandu dans des pages char-
lantes ce parfum de l'inconnu propre à ce pays
1 soleil. Néanmoins il y a toujours à dire sur
. Turquie, la Palestine, la Svrie et l'Egypte;
iulement il faut une vigueur de style et de cou-
ur en rapport avec ces régions grandioses,
et te qualité manque au livre de M. Schick-
r; il a trop le caractère de notes prises au
ur le jour; l'ensemble manque : de là une
oideur et une monotonie que réchauffent et
veillent à grand'peine quelques passages spi-
tuelh*ment écrite. Les descriptions sont sè-
\e<; l'auteur semble redouter les grands hori-
ns; il réduit trop à des proportions mesquines
s sites splendides de l'Orient; on reconnaît
op le touriste, le voyageur oisif de Sterne, et pas
iSez l'artiste.
!;s ÉCRIVAINS FRANÇAIS, par H. P. Barrère, 1 t.
in-18; E. Ducrocq.
Cette histoire de notre littérature vient de
étranger, mais elle est l'œuvre d'un membre
3 rUniveraité de France qui a professé notre
langue à J'Académie rojrale militaire de Wol-
wicn et dans plusieurs établissemens d^éduca-
tion de Londres. C'est donc pour répandre dans
les hautes classes de la société anglaise le goût
et l'étude de nos grands écrivains et y popula-
riser ainsi les idées françaises que M. Barrère
s'est proposé de réunir dans un tableau som«-
maire, mais complet et bien étudié, les diffé-
rentes époques de notre littérature jusqu'à nos
jours. Ce premier volume s'arrête au commen-
cement du xvni* siècle. Les origines de la langue
y sont exposées avec une grande clarté, et nos
poètes aussi bien que nos prosateurs ont trouvé
dans M. Barrère tout à la fois un biographe at-
tachant et un critique judicieux qui à su analy-
ser leurs œuvres et caractériser leur génie. Noua
ne doutons pas que son livre ne reçoive en
France un aussi bon accueil qu'en Angleterre.
Le Mondé, caoseribs astronoviqoes, parV. A.
Guillemin, 1 vol. in-i8; Lévy.
La science se fait agréable dans ce voluilie, et
qui voudrait s'en plaindre? Un des tiraits remar-
quables de la société moderne, c'est la curiosité
sympathique qu'elle apporte dans l'étude des
questions les pins ardues en apparenci?. On des
mérites de la science contemporaine, c'est aosn
de se faire de plus en plus attrayante et accès-,
sible. M. A. Guillemin, en écrivant ses Cause^
ries astronomiques, s'est placé dans la bonne
voie, et l'attention bienveillante du ptiblic ne
pourra manquer de l'y suivre.
La DsRNiàRB. — Un Mariage grec, par M. H.
Audeval, 1 vol. in-i8 ; Hetzel.
Des deux nouvelles qui forment oe vnluine^
nous n'aimons guère la première, que l'auteur
intitule la Dernière, parce que l'un des héros,
ioueur déterminé et incurable, meurt dans son
it, à l'âge de soixante-treize ans, en faisant une
partie d'écarté finale. La donnée est bizarre,
raction décousue, et les personnages nous ont
semblé faux. Il n'en est pas ainsi d'un Mariage
grec. Cette fois le récit est attachant, les figures,
mieux étudiées, se lient naturellement à l'ao
tion, et M. Audeval a réussi, sans foroer ni les
caractères ni les situations, à rendre ioB hé-
roïne intéressante.
Des RéFORMif db t*msTRiicnofi cRiiiiifBLLB, par
M. Henri Bertin, in-8<»; Durand.
Montesqui^ foulait qu'on ne touchât aux
lois qu'avec une grande réieHV €i d'une main
tremblante, ne fût-ce que pour habituer le
peuple à penser qu'elles sont saintes, pulsqu*!!
faut tant de formalités pour les abroger. La
maxime a été très peu suivie en France, et dans
nul autre pays on ne trouverait une telle pro-
fusion de lois; faites à la hftte, elles sont mor-
mées presque aussit6t. Les codes eux-mêmes
sont entamés peu à peu par ce courant oui v» e^
vient, enlève et rapporte des lambeaux ae textes
et ne s'arrête jamais. Nos lois criminelles sont
aujourd'hui le point de mire des réformateurs;
déjà à la chambre du conseil a été substitué un
juge unique, innovation fort peu heureuse, on
l'a démontré ici même. Maintenant il s'agirait
de copier les lois anglaises. M. Bertin a signalé
le péril de ces changemens Irréfléchis, et les a
vivement attaqués dans une série d'études pu-
bliées dans le Journal le Droit. La réunion de
ces études forme une monographie pleine d'in-
térêt et d'à propos. Les graves questions de
l'instruction préparatoita, de la détention pré-
ventive, du secret, de la mise en liberté sous
caution, sont abordéeeravec franchise et netteté;
c'est la défense énergique des lois et des mœurs
du pays contre l'importation de doctrine» et de
coutumes exotiques qui sont bonnes pent-être^Tp.
mais seukMMai là oà elles sont nées. '^ Lv^
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
NovvBAiix Linms, psr M. C.-A. Sainte-Beuve,
de rAcadémie Française, i toI. grand in^&;
Mfchel Léry.
« Chaque fois que Je rentre dans cette veine
de critique toute pratique. Je tAche d*y intro-
duire une proportion plus grande de vérité, et
d'apporter dans Texpression plus de franchise.»
Ainsi s'exprime M* Sainte-Beuve d^ns un court
avertissement placé en tôte de c^ Nouveaux
Lundis, et nous ajouterons que chaque fois
aussi l'écrivain met au service de la sincérité'
de ses appréciations littéraires une plus grande
somme de talent et un perpétuel rajeunisse
ment d'esprit. Ce nouveau volume est consacré
à Lamennais, à Benjamin Constant, à M""* Swet-
chine, à MM. Goizot, Laprade, Vtuillot, etc.
Toutea ces phvsionomies si diverses sont étu-
diées avec .la finesse d'analyse que l'on sait, et
rendues av^ cette sûreté, cett3 verve pénétrante
qui révèlent toujours en M. Sainte-Beuve le
poète et l'artîBte sons le critique.
Ib Nsvbu db Rambad , nouvelle édition , avec
use introduction par M. Charles Asselineau,
i vol. in-i8; Poulet-Malassis.
Tout a été dit sur le terrible chef-d'œuvre de
Diderot, et si nous venons parler du Neveu d$
Hameau dans ce bulletin ouvert surtout aux
publications récentes, ce n'est pas pour revenir
sur le livre en lui-môme, c'est uniquement pour
constater quelques changemens heureux dans le
texte, qui font Jusqu'à un certain point de cette
édition une nouveauté littéraire. On sait que
Goethe, qui éprouvait un vif sentiment d'admi-
ration pour Diderot, a traduit le Neveu de Ao-
meau, et que la première édition de cet ouvrage
a été faite, non sur le manuscrit de l'auteur,
maie sur la version du grandpoète allemand.
Tout^en suivant le texte J^UMÉMftière (Pa-
riieinte traducuoUP^liiihe pour
élnoflÉ qvMd<ines passages obscurs et pour cor-
riger^lk petit nombre d'erreurs oue s'Aient
transmisei^ Jusqu'ici lea diverses éaitions fran-
çaises. Cest là ce qu'on peut appeler une bonne
fortune littéraire. Dans une vive introduction,
. M. Charles Asselineau a d'ailleurs fort Men ca-
ractérisé le livre et le siècle où il s'est produit.
OBwaBS nribiTBS db J. db La Fortauib, etc.,
recueilliea pour la première fois par H. P.
Lacroix, i vol. in-8«; Hachette.
Composer après l'édition si Justement estimée
de H. wàlckenaBr tout un volume d'œuvres iné-
dites de La Fontaine, il y a là sana^contredit
beanooap de hardiesse. On s'explique mieux ce-
pendant cette tentative en réfléchissant au ca-.
ractère même du poète, très peu soucieux de
recueillir lea pièces de circonstance dont sa
muae était si prodigue. Reste à se demander si
les pièces qu'il neigeait ainsi de publier ou de
conserver méritaient beaucoup d'échapper à
l'oubli. Dn peut en douter à lire certaines des
pages réunies avec nn zèle peut-être exces-
sif par M. P. Lacroix. Si La Fontaine vieillis-
sant ne donnait Besoins qu'à ses fables et à ses
contes, c'est qu'il accordait peu de prix aux
pièces fugitives tantôt restées manuscrites, tan-
tôt disséminées dans les recueils dn temps. Quoi
qu'il en soit, même en réduisant de beaucoup la
part de l'inédit dans ce volume, il lui reate as-
aes d'élémens d'intérêt pour qu'on le signale à
la curiosité des admirateurs de La Fontaine,
c'est-à-dire de tout le monde.
Lb Ctcldpb, d'après Euripide, par M. Joseph
Autrao, i voUln-8*; Michel Uvy.
LeCydope est le seul spécimen qui noos reate
de tout un genre de peutea oompotltiona qui,
aoos rappeUatfon de droiiMi êtOynqms, du nom
des satyres qui tioniours y Jouaient nn rôle, ac-
compagnaient au théâtre d'Athènes la trilogie
couronnée. Les poètes se présentaient au con-
cours avec trois tragédies et une pièce bouf-
fonne, ou ce qu'on appelait une tHralogie. Au
dire des biographes et des scoliastes, Eschvle et
Sophocle excellaient dans ces lacéties aussi bien
que dans leurs ^ndes œuvres poétiques; mais
il ne nous est nen resté d'eux en ce genre, et
le Cyclope d'Euripide nous est seul parvenu de
tout cet essaim de petites pièces. Cette comédie
agreste met en scène la vieille légende d'Ulysse
vaingueur de l'ogre de Sicile, et le poète y a dé-
ployé dans les chœurs et dans le dialogue toutes
les ressources de sqn talent. Nous ne sommes
point surpris que ce sujet ait tenté H. Autran,
qui a toujours mrdé le culte des lettres .anti-
ques et a su, OJEins plusieurs parties de cette
étude, reproduire les pures, qualités de l'osuvre
originale.
La Camobba, par M. Marc Monnier,! vol. in-l3|
Michel Lévy.
La f^amorra était, dans le royaume de Na-
ples, une sorte de franc-maçonnerie populaire
qui employait son influence désastreuse à dé»
pouiller le peuple de ses minces proflts. Lea
classes pauvres lui payaient un large tribut, et
nul ne pouvait exercer le métier le plus humble
sans subir les exigences des camorristes. L'ori^-
gine de la càmorra, son organisation intérieure,
le despotisme intolérable qu'elle exerçait en
tous lieux, dans la ville, dans les. prisons, dans
les maisons de Jeu, sont exposés avec soin dans
le livre de M. Marc Monnier. C'est une étude
approfondie de cette tyrannie occulte qui heu-
.reusement a disparu, aujourd'hui que tout sa
ré^nère dans l'ancien royaume de Naplea, mais
devant laquelle avaient fléchi les gouvernemens
précédées. Jusqu'en 1848, la camorra fut ton-
Jours favorisée; loin de chercher à l'éteindre,
on s'en faisait un instrument, et la police du roi
Ferdinand était aux mains des camonistee.
'ijRB Voti BARS Là 80LiTUPB,_par M. Achllle du
Clésieux, 1 vol. in-12; B. Dentu.
Si la distinction de la pensée et l'honnête
élévation des sentlmens constituaient seules la
poésie, 11 n'y aurait que des éloges à donner à
ce volume de vers; mais la forme y doit entrer
pour la bonne moitié, et sous ce rapport nous
aurions quelques observations à présenter à
l'auteur. Sa gène à manier la langue poétique
est souvent trop yiaible; elle se révèle dans la
faiblesse des nmes, dans la Mquence regret- .
table des inversions et quelquefois dans I'omcu-
rité du sens. Trop souvent aussi l'expression
manque de couleur et de fermeté. Malgré ces
réserves, nous espérons que l'épigraphe du
livre : vox clamantû m deserto, ne se réali-
sera point, et que M. AchiHe du Clésieux ne
chantera pas dams le désert,
Unb AuaoBB BoaéALB, par M. Benjamin Dulac,
i vol. in-18; Michel Lévy.
Nous ignorons si ce roman est le début de
Tauteur, mais cette Aurore boréale est loin
d'être éclatante, filalgré une préoccupation ma-
nifeate des procédés réalistes, M. Bei^amin Du-
lac ne nous semble pas avoir réussi à donner
l'apparence de la vie vraie à cette foule de per-
sonnages uniformément vulgaires qu'il met en
scène. Aussi l'intérêt ne s'attache-t-il guère plus
à l'un qu'à l'autre, et le lecteor est aussi pea
attiré vers le héros, Eugène Baslin, que vers
M»* Pellagoix, M^* Baillargeffl, ou toute autre
figure accessoire. Toute cette prétendue repré-.
Bentation dea travers et des sottises de la vie
de province est moins une peinture fidèle qu'une
cancatme, qui a le tort de n'être ni BBaei fine
ni suffisamment amoBanta. r^ ^ ^ ^T ^
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